Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Clin

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2015

En québécois, un CLIN c’est quelqu’un qui vous regarde avec un air constamment ahuri et, par extension, tout simplement, justement: un ahuri, un conneau, un simple d’esprit…

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La vieille forme québécoise Clin n’apparaît plus guère, en québécois moderne, que dans l’expression ti-clin (ou tit-clin). Utilisé vocativement (Quessé tu penses que tu fais là, ti-clin!) ou nominativement (C’est une ben bonne idée mais les ti-clins du bureau vont-tu suivre?), cette tournure désigne une personne d’une intelligence et d’une stature jugée, disons, fort moyenne par ses pairs. Ti-Clin (ou Tit-Clin) peut aussi être le surnom d’une personne spécifique, plus usuellement, encore une fois, l’ahuri du village. Le remarquable groupe folklorique québécois Le Rêve du Diable, qui fête cette année ses quarante ans révolus de glorieuse existence, nous dépeint, sans ambivalence, les caractéristiques comportementales d’un (petit) clin.

Ti-Clin veut se marier

J’voudrais me marier, j’sais pas du tout comment
J’ai beau tout essayer, je suis trop ignorant
Je me suis présenté à la porte d’un couvent
«Que vous êtes pas gêné, allez allez vous-en!»

J’étais dans une veillé, chose qui arrive pas souvent
Je voulais m’dégêner, je vous le dis franchement
C’était une femme mariée, elle avait des enfants
L’mari est arrivé «BANG», j’ai perdu deux dents.

Je suis un bon garçon, mais je suis malchanceux
J’veillais chez Madelon, ah que j’étais heureux
J’lui demande pour m’embrasser, elle m’a répondu «NON!»
L’bonhomme est arrivé: «Passe la porte mon garçon».

Je frappe chez mon voisin pour faire une commission
Il me dit mon Ti-Clin tu es un bon garçon
J’voudrais marier ma fille au fils d’un habitant
Elle est fine et gentille tu seras ben content.

Je ne l’ai pas mariée car elle n’a pas voulu
J’vous dis qu’a décroché dès qu’a m’a aperçu
«T’as l’air d’un vrai tata, jamais j’te marierai»
J’ai pris mon p’tit paquet, pis j’me suis en r’etourné.

Vous qui êtes mariés dites-moi donc comment
Que vous avez trouvé les filles de votre temps
Moi j’ai tout essayé je suis trop innocent
J’voudrais me marier, j’sais pas du tout comment.

Le Rêve du Diable, Résurrection, Tamanoir, 1996.

Portrait parlant et éloquent, me direz-vous. Maintenant, qu’est-ce que c’est dont que ce clin et, surtout, comment peut-il enrichir notre réflexion fondamentale sur les choses et les êtres? Eh bien, tenez-vous bien, c’est tout simplement le même clin que dans clin d’œil ou dans le verbe cligner (des yeux). Imaginez un olibrius, comme celui de la photo supra, la bouche ouverte qui cligne des yeux compulsivement comme la poupée Fanfreluche, quand vous essayez de lui expliquer quelque chose. C’est lui, l’ultime clin…

Il y a donc, dans la sagesse vernaculaire ancienne, une corrélation entre ne pas voir clairement (visuellement) et ne pas comprendre les enjeux d’une situation. Pour bien exemplifier ceci, je ne résiste pas à l’envie de convoquer le vieil ennemi d’Ysengrim, le goupil Renart. Dans le second chapitre du Roman de Renart, le goupil cherche à capturer Chantecler, le coq. Or, imaginez-vous donc, que le père de Chantecler, que Renart prétend avoir bien connu, s’appelait Chanteclin, ce qui signifie littéralement «celui qui chante les yeux fermés». Cela ne s’invente tout simplement pas. Renart cherche donc, ce jour là, à attraper le coq Chantecler, fils de Chanteclin et, lorsqu’il le rate, car l’autre se méfie pas mal du goupil, Renart cherche à invoquer la fougue artistique de l’héritage comportemental de Chanteclin à son exclusif avantage. Matez-moi ça.

Renart voit avec dépit qu’il a manqué son coup; et maintenant, le moyen de retenir la proie qui lui échappe? «Ah! mon Dieu, Chantecler,» dit-il de sa voix la plus douce, «vous vous éloignez comme si vous aviez peur de votre meilleur ami. De grace, laissez-moi vous dire combien je suis heureux de vous voir si dispos et si agile. Nous sommes cousins germains, vous savez. »

Chantecler ne répondit pas, soit qu’il restât défiant, soit que le plaisir de s’entendre louer par un parent qu’il avait méconnu lui ôta la parole. Mais pour montrer qu’il n’avait pas peur, il entonna un brillant sonnet. «Oui, c’est assez bien chanté,» dit Renart, «mais vous souvient-il du bon Chanteclin qui vous mit au monde? Ah! c’est lui qu’il falloit entendre. Jamais personne de sa race n’en approchera. Il avoit, je m’en souviens, la voix si haute, si claire, qu’on l’écoutait une lieue à la ronde, et pour prolonger les sons tout d’une haleine, il lui suffisait d’ouvrir la bouche et de fermer les yeux. — Cousin,» fait alors Chantecler, «vous voulez apparemment railler. — Moi railler un ami, un parent aussi proche? ah! Chantecler, vous ne le pensez pas. La vérité c’est que je n’aime rien tant que la bonne musique, et je m’y connois. Vous chanteriez bien si vous vouliez; clignez seulement un peu de l’œil, et commencez un de vos meilleurs airs. — Mais d’abord» dit Chantecler, «puis-je me fier à vos paroles? éloignez-vous un peu, si vous voulez que je chante: vous jugerez mieux, à distance, de l’étendue de mon fausset. — Soit » dit Renart, en reculant à peine, «voyons donc cousin, si vous êtes réellement fils de mon bon oncle Chanteclin.»

Le coq, un oeil ouvert l’autre fermé, et toujours un peu sur ses gardes, commence alors un grand air. «Franchement», dit Renart, «cela n’a rien de vraiment remarquable; mais Chanteclin, ah! c’était lui: quelle différence! Dès qu’il avait fermé les yeux, il prolongeait les traits au point qu’on l’entendait bien au delà du plessis. Franchement, mon pauvre ami, vous n’en approchez pas.» Ces mots piquèrent assez Chantecler pour lui faire oublier tout, afin de se relever dans l’estime de son cousin: il cligna des yeux, il lança une note qu’il prolongeait à perte d’haleine, quand l’autre croyant le bon moment venu, s’élance comme une flèche, le saisit au col et se met à la fuite avec sa proie.

Le Roman de Renart, Gallimard, Folio Classique, 1986, p. 34-35 [ré-édition de Les aventures de Maître Renart et d’Ysengrin son compère mises en nouveau langage, traduction en prose modernisée du poème anonyme du XIIe siècle, établie par A. Paulin Paris en 1861]

Ne vous inquiétez pas trop pour Chantecler, ses yeux se rouvriront bien vite et il trouvera une combine ultérieurement pour s’échapper de la prise de Renart. Mais une autre observation s’impose ici. Chantecler s’écrit fort souvent Chanteclerc. Cela nous entraîne directement sur la piste de deux sens possibles pour le nom des coqs dans le monde de Renart et d’Ysengrim. Premier sens possible (descriptif): (Il) chante clair («Il chante fort») fils de (Il) chante clin («Il chante les yeux fermés»). Deuxième sens possible (impératif): Chante, (mon) clerc! («Chante, mon savant!») fils de Chante, (mon) clin! («Chante, mon sot»). Le clerc phrasidoteur est le fils d’un sot qui n’y voit goutte, ou encore: celui qui pérore d’une voix forte descend de celui qui ne voit pas clair. Rien de nouveau, dans la satire moyenâgeuse au sujet justement… des clercs.

L’un dans l’autre, il est limpide ici que le clin, c’est celui qui a les yeux fermés et qui, ce faisant, ne voit pas le danger tapi au fond du tableau global. Le Ti-Clin de la chanson du Rêve du Diable rate son coup parce qu’il ne discerne pas les écueils de sa vie sociale. Et Renart œuvre insidieusement, en fait, à vérifier si Chantecler est aussi sot (aussi clin…) que Chanteclin, dont on devine, avec tristesse, qu’il n’est pas mort de vieillesse…

Le clin d’oeil n’est pas chez nos ancêtres, comme dans la sensibilité moderne, signal de connivence mais plutôt, plus abruptement, indice de pure bêtise… surtout si on cligne des deux yeux. Méditons cette leçon. Il faut indubitablement garder l’œil ouvert et VOIR… à ne pas faire un clin de soi…


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21 Réponses to “Clin”

  1. Fridolin said

    Fameux. Très intéressant. Pour te compléter, Ysengrimus, voici les Chanteclerc du Québec, le Rêve du Diable interprètent Ti-Clin veut se marier:

    [Merci, Fridolin. C’est effectivement parfaitement édifiant. – Ysengrimus]

  2. Caravelle said

    Mais alors, chez ce «clin», les yeux sont grand ouverts ou grand fermés?

    [Les deux: ils clignent. – Ysengrimus]

  3. Le boulé du village said

    Et ici on a le ti-clin suprême du Québec qui projette sa «ticlinerie» sur tous les autres.

    TI-CLIN

    [Merci, le Boulé. Excellente attestation de l’usage contemporain du tour ti-clin. – Ysengrimus]

  4. Serge Morin said

    La définition du terme semble hautement débattue…

    http://www.montrealracing.com/forums/showthread.php?364800-Ti-clin

    [Oui. Le forum que vous citez ici conceptualise la chose dans un contexte automobiliste et, ce faisant, introduit un autre trait: la jeunesse. On pense au fameux P’tit Con des français. Ceci jette une lumière juvéniliste, justement, sur la chanson du Rêve du Diable. Je n’avais pas vu ça initialement. – Ysengrimus]

    • Serge Morin said

      Le trait de la jeunesse n’est pas absolu si un papa Ti-Clin arrive à se démarquer par ce surnom par rapport à son fils…

      Remorquage Ti-clin et fils Inc.

      [Absolument exact, Serge. Bien noter aussi que Saint-Patelin est un nom de village imaginaire. Cela rend cette compagnie de remorquage fort douteuse… mais l’usage du vocable ti-clin attestée ici est parfaitement valide et naturel, en ce sens qu’il opère souvent comme petit surnom affectueux et ce, pas juste dans le folklore. – Ysengrimus]

  5. Sophie Sulphure said

    J’ai soigneusement revu tous les hyperliens. Ceci est insolite, biscornu, surprenant, original… mais il semble bien que ce ne soit pas un poisson d’avril.

  6. Mura said

    Chante, Clerc, toi qui descend de Chante, Clin (cause toujours, mon lettré, toi qui descend d’un ahuri). On retrouve bien là la satire sociale un peu dissimulée de la poésie profane médiévale.

    [Je le pense aussi. – Ysengrimus]

  7. Tuquon Bleu said

    Tiens, j’ai connu dans ma jeunesse un Alain qu’on surnommait tous Ti-Clin. Tellement que j’ai toujours cru que Ti-Clin était une prononciation déformée de Ti-Lain, diminutif d’Alain.

    [Étymologiquement fautif mais ethnoculturellement très intéressant. – Ysengrimus]

    • Ysengrimus said

      Faut dire que dans le tapon des ti-boutte, ti-coune, ti-pitte, ti-cul, ti-clin, ti-poil, ti-père, ti-moune, ti-zoune, ti-phoque, ti-loup, ti-oui, ti-mé, ti-gus, ti-mousse, ti-gilles, ti-pierre, ti-luc, ti-jean, ti-joe, il y en avait en masse pour prendre cette tournure là pour un surnom masculin.

      [Je me seconde moi-même. – ti-paul]

  8. Brigitte B said

    En passant, puisqu’on en parle…. Vive Ti-Loup, le chanteur western de (la belle ville de) Québec!

    Ti-loup-cowboy

  9. Pierre Lapierre said

    Bon son, Ti-Loup!

    [Je seconde. – Ysengrimus]

  10. PanoPanoramique said

    Un des musiciens du groupe folklorique Le rêve du Diable se dénomme justement Claude «Le Clin» Morin. Faudrait essayer de le contacter pour lui demander d’où lui vient ce surnom…

    [Je vais voir ce que je pourrais faire. Il atteste effectivement Clin en usage seul (sans ti-). C’est rare donc beau, précieux et utile. Bien vu, PanoPanoramique. – Ysengrimus]

    • Ysengrimus said

      J’ai donc contacté Monsieur Morin du groupe Le rêve du Diable. Voici la teneur de notre échange. Mon envoi:

      Bonjour monsieur Morin et félicitations pour quarante ans de magnifique rayonnement artistique. Voici mon modeste et latéral hommage à votre beau travail: [hyperlien au présent billet sur CLIN] . Si vous, monsieur Le Clin Morin, veniez nous dire un mot sur l’origine de votre surnom, mes lecteurs et lectrices seraient très heureux et heureuses.

      Bonne continuation humaine et artistique, Encore bravo et grand merci.

      Paul Laurendeau
      (Ysengrimus)

      Sa réponse:

      Bonjour monsieur Laurendeau, voici quelques détails sur l’origine de mon surnom, « le Clin »: lorsque je suis « embarqué » dans la formation musicale le Rêve du Diable, en 1983, nous nous sommes retrouvés deux membres sur trois à porter le prénom de Claude (Claude Méthé, un des membres fondateurs, et moi-même, Claude Morin); c’était parfois compliqué quand on nous interpellait et on a pensé qu’un de nous deux devrait, pour faciliter les choses, utiliser un ancien surnom. Claude Méthé n’en avait aucun, et moi, plusieurs, dont Touffe, Beau Caca, Edualc, Tit-Clin (ce dernier m’avait été attribué lors d’une fête d’halloween au bar La Barricade à Lévis, alors que je m’étais déguisé en « pauv’ calisse »). Tit-Clin fut retenu, et devint peu de temps après « le Clin », qui, par hasard, est formé des deux premières lettres de mon prénom, et des deux dernières de mon nom. Et voilà, depuis quarante-trois ans, Clin m’est resté collé. Je suis très heureux d’avoir fait connaissance d’Ysengrimus, et j’espère avoir l’occasion de vous rencontrer un jour.

      Clin.

      • Sophie Sulphure said

        Il est vraiment gentil. Merci monsieur Le Clin.

        [Et sa savoureuse explication est une excellente attestation de la signification du vocable clin. – Ysengrimus]

      • PanoPanoramique said

        Une chance qu’il a pas retenu les surnoms Touffe ou Beau Caca, ça aurait fait un peu mauvais genre. En tout cas, c’est une explication très cool. Merci à vous deux.

        [Je seconde. – Ysengrimus]

  11. Tourelou said

    Les qualificatifs de sans-dessein et de ti-coune sont les synonymes que nous utilisons dans notre famille. Une manière bête et méchante de qualifier les incompris?

    [Sans dessein est d’autant plus remarquable en québécois quand on s’avise du fait qu’on n’a pas vraiment dessein (d’où le trait d’union que lui mettent Tourelou et le wikitionnaire). Tant et tant que sans dessein, un classique immense de notre injure nationale, est souvent calligraphié sans dessin et même féminisé sans dessine. Un superbe archaïsme, merveilleusement euphémisant et tellement chic, aristo, pas populaire pour deux sous. Merci de ce beau rappel, Tourelou. – Ysengrimus]

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