Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Je suis Charlie… Parker (1920-1955)

Posted by Ysengrimus sur 12 mars 2015

Idoles-Parker

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And tired young sax-players sold their instruments of torture,
sat in the station sharing wet dreams of
Charlie Parker, Jack Kerouac, René Magritte.
To name a few of the heroes
who were too wise for their own good,
left the young brood
to go on living without them.

Jethro Tull (1976)

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Il y a soixante ans pilepoil aujourd’hui mourrait une de mes idoles, le hautement tripatif Charlie Parker (1920-1955) dit Bird (l’Oiseau). Ce saxophoniste alto a reconfiguré le Jazz moderne. Il est l’artisan principal de la ci-devant Révolution des Boppers. C’est Mozart, de tous points de vues. Pour la première fois dans l’aventure jazziste, Parker parait suspendre des parcelles de mélodie dans le vide. En réalité, par des liens ténus, au premier regard invisibles, les éléments communiquent entre eux et entretiennent des relations étroites. Pour apercevoir cette logique dissimulée, il faut liquider bien des préjugés et convertir bien des attitudes anciennes: à ce prix seulement le puzzle se reconstruit pour nous, le récit dilacéré, déchiqueté, reprend forme, ce qui était divisé, séparé, se replace en l’unité retrouvée d’un ensemble. Parker affectionne du reste le mystère. C’est un maître du sous-entendu, comme on le sent bien aussi lorsqu’il suggère des notes qu’il eût pu exprimer réellement. Le musicien nous laisse l’exquis plaisir de deviner. Qu’on ne voie pas en cela quelque alibi que se donnerait une insuffisance technique. À vrai dire, on ne connaît guère de virtuose plus sûr de lui-même que Charlie Parker. L’un de ses plaisirs consiste très précisément à faire succéder aux périodes d’austérité mélodique des périodes de prodigalité où la phrase déferle comme un flot agité, se gonfle et se brise en une fastueuse gerbe de notes. Au cours de ces moments de faconde étourdissante, certaines notes accentuées hors du temps ajoutent encore à la confusion d’un auditeur habitué aux conceptions rythmiques du «middle jazz». Il n’est pas jusqu’à la sonorité qui ne surprenne, sonorité unie, impitoyable, forte comme l’airain, et qui ne vibre largement que dans les temps calmes [Lucien Malson, HISTOIRE DU JAZZ ET DE LA MUSIQUE AFRO-AMÉRICAINE]. Rappelons une ou deux choses, en acrostiche:

P our tout dire, c’était un de ces saxophonistes du Missouri qui
A vait la biscornue habitude de jouer, en les distordant fort, des
R engaines de compositeurs. Un gros oiseau matois et subtil qui débarquait de
K ansas City et qui avait juste pas envie de payer les droits d’auteur,
E t tout le tremblement, sur les partitions qu’il déconstruisait. Il
R évolutionna donc tout le Jazz, comme ça, pour pas se faire chier.

Charlie Parker. Charlie Yardbird. Je pense à son art en l’écoutant. Il joue, il compose. Tout se raccorde. C’est comme ça, à mon sens que la musique se fait. J’aime tant quand les conditions de performance restent proches des conditions d’engendrement (de composition). Le moins on est distrait de la musique par des clochettes et des fanfreluches orchestrales, ou vocales, ou éditoriales, le mieux je me porte. Le Bebop, ce style de jazz radical, crucial, exploratoire et all’improviso, lancé par Charlie Parker et Dizzy Gillespie dans l’immédiat après-guerre est tellement profondément ce que je suis, qu’il devient presque difficile de trouver les mots pour l’exprimer. C’est à cause de quelque chose comme le fait que le ton du Bebop est plus libre, moins composé et orchestré que ce que faisaient, par exemple, Duke Ellington et ses semblables avant-guerre (les orchestres de Bebop sont des petites formations, quand Ellington est un pianiste de grand orchestre). Mingus et Roach sont des boppers. Gillespie et Powell aussi. On va y revenir. Un remarquable moment de synthèse jazzique va se mettre en place avec le susdit Bebop, entre 1940 et 1955 (mort de Parker). On ne retrouvera plus jamais ce son, cette pulsion de fond dans l’idiome, et on va ensuite passer deux générations à y repenser, notamment grâce au disque. Toute l’Amérique va un peu y penser, même si c’est juste dans son subconscient radiophonique ou cinématographique. Dans un fameux passage télé sur une partie de basketball qu’il vient de jouer avec des amis, le président Obama parle brièvement du Jazz, en expliquant que basketball et Jazz, comme traits de la culture afro-américaine, impliquent un certain rapport au sens tactique et à l’impro. Cela s’applique certainement aussi à sa propre façon de parler en public et, alors, indubitablement l’esprit lumineux de Charlie Parker flotte sur ce commentaire subtil et sublime.

Charlie Parker, c’est toute la problématique du glissendi intérieur, de la dérive latérale, de la variation lacératoire, du contretemps enchâssé dans le contretemps. Certains instruments de Jazz se prêtent naturellement au glissement. On peut citer le trombone à coulisse qui, contrairement au trombone à piston, son frère à touches discrètes, fait glisser les notes l’une vers l’autre et peut donc produire le continuum des intermédiaires. On peut aussi citer la contrebasse. Et le violon, le violoncelle et évidemment… notre voix, cet instrument multiforme magnifique. Mais, à contre courant de cette mécanique des instruments, comme fatalement, Charlie Parker est l’homme du saxophone alto, donc des clefs, des touches. Il transforme du discret en flux. Il transforme du composé en mouvance. Il transforme, avec ses susdites clefs de saxe, un escalier en rivière. C’est… c’est… Il faut l’entendre.

Je suis Charlie. Je suis le Bebop absolu, dans le caveau enfumé de mon thorax. Je suis donc ce quintet, fatal, sublime, éternel:

Charlie Parker (1920-1955): saxophone alto
John Birks alias Dizzy Gillespie (1917-1993): trompette
Earl Rudolph « Bud » Powell (1924-1966): piano
Charlie Mingus (1922-1979): contrebasse
Max Roach (1924-2007): batterie

Et ce symposium de titans, vous me croirez si vous le voulez, joua ensemble un soir d’été, le 15 mai 1953, au Massey Hall de Toronto (Canada). Ce fut the greatest jazz concert ever. L’album Jazz at Massey Hall, qu’on constitua à partir d’un enregistrement du concert que l’on doit à l’autre Charlie que je suis, Charlie Mingus, reste avec nous, en nous. C’est la seule trace enregistrée qu’on détient du raccord fugitif absolu des cinq immenses artisans difractants du Bebop. Grand.

Quand j’écoute Charlie Parker et Dizzy Gillespie travailler ensemble avec une section rythmique de géants ou de nains, c’est tout simple, je me sens bien. Tout le beau et le bon du son en moi se réunit, s’émulsionne et se dépose. Et je suis Charlie.

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bird-and-dizz

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26 Réponses to “Je suis Charlie… Parker (1920-1955)”

  1. Tourelou said

    Ces Charlie mobilisateurs courageux des temps modernes. Hommage, il faut.

  2. Caravelle said

    Si « tu es Charlie »… est-ce que tu aurais voulu être un musicien de Jazz?

    [Non, Caravelle, non, non. Sereinement mélomane, je les laisse se stresser pour moi et me donner ces belles choses. Je suis Charlie parce que je comprend l’expression comme il le fait. Je l’enveloppe. Il joue son saxophone dans mon thorax. – Ysengrimus]

  3. Catoito said

    Pour Ysengrimus et pour nous tous, voici les deux titans en 1951:

    [Du pur, du sublime, du grand. Bebop de luxe. Merci Catoito. – Ysengrimus]

    • Gentil Kilt said

      Paul, il n’y a que toi et Gilles Archambault pour parler du jazz avec une telle éloquence. Ça me donne presque le goût d’en écouter. Je t’agace. Je vais pour sûr jeter un coup d’oreille à ce quintet.

    • Sylvie des Sylves said

      Une suite alternée (notamment entre le saxophone et la trompette… le piano aussi) de variations sur le thème de base. Une exploration libre comme de la soie mais super solide aussi, comme du fer, de la musique trouvée méthodiquement et/ou follement en fouaillant à l’intérieur des replis de la musique. Summum de la variation sur un thème.

      [Exactement, Sylvie. De ce point de vue les phrasés de Hot House son carrément un des cas d’école du Bebop. – Ysengrimus]

      • Vernoux said

        Je dis des conneries ou j’entends une courte allusion au CARMEN de Bizet dans ce truc?

        [Non, tu te trompes pas Vernoux. Un des phrasés de trompette de Gillespie fait clairement allusion à « l’amour est un enfant rebelle »… – Ysengrimus]

  4. Sophie Sulphure said

    Il est mort à trente-cinq ans?

    [Oui. Overdose d’héroïne. Il bambochait pas mal, le gars. – Ysengrimus]

  5. Miranda Delalavande said

    Et pourquoi ce Jazz de 1951 est-il meilleur que ce qui joue dans les festivals de Jazz de nos jours?

    [La musique semi-improvisée part aujourd’hui dans d’autres directions et c’est parfaitement légitime. Musique du monde, multiplication des instruments, ressourcement plus large des idiomes inspirateurs, retour de l’orchestration. Et si on prend un petit orchestre comme dans la vidéo de Catoito (saxophone, trompette, piano, contrebasse, batterie), ceux d’aujourd’hui sont plus policés, plus composés, plus conventionnels et décoratifs aussi. Quand on joue dans ce genre de combo aujourd’hui, on sent qu’on perpétue une musique devenue convenue et qui n’a plus d’appui populaire. Ce « jazz » c’est de la musique en conserve désormais. Sauf que la vraie de vraie boite de conserve ici, c’est le disque et le vidéo. Quand on se repasse ces bandes du temps, on retrouve ces petits ensembles quand ils avaient leur edge, leur impulsion et leur auditoire d’avant-garde. Leur force est inaltérée, même en noir et blanc. – Ysengrimus]

    • Miranda Delalavande said

      Nostalgique?

      [Non, muséologique. C’est pas pareil du tout. Et phonographique aussi. Si on avait pu enregistrer Mozart sur son clavecin, on aurait des grosses surprises à l’audition. Que de sons merveilleux d’autrefois perdus. Vive le disque. Il est le serviteur absolu de la musique d’un temps, dans la force de son temps. – Ysengrimus]

  6. Magellan said

    Pour notre Ysengrimus, un aperçu de ce qu’aurait pu être le Mozart Jazz…

    [Superbe. Tiré du AMADEUS de Milos Forman (1984). Hypothétique, exploratoire, mais parfaitement valide. Tout à fait dans l’esprit de mon échange avec Miranda. Merci Magellan. – Ysengrimus]

  7. Fridolin said

    Il transforme du composé en mouvance.

    Ben alors, le Jazz. C’est composé ou improvisé?

    [C’est une variation stabilisée. Traditionnellement, on surestime la dimension improvisée du Jazz. L’instrumentiste s’approprie des airs de rengaine qu’il recompose, triture, bopise. Ensuite, il stabilise cette recomposition et la redit en concert, avec des variations et des avancées mais plus minimales. La stabilisation suprême de ces recompositions, évidemment, c’est l’enregistrement qui, chez les boppers, est déjà un élément significatif du processus de création. – Ysengrimus]

    • Sismondi said

      Pourtant des partitions de Jazz, il y en a.

      [Absolument… et elles servent de base à de nouvelles variations par des instrumentistes toujours explorateurs ou… préservateurs… – Ysengrimus]

  8. Denis LeHire said

    Sa biographie, en version française. «un des musiciens les plus importants du vingtième siècle» etc… Dis donc, c’est vraiment du sérieux…

    [C’est tout simplement immense. Un univers. – Ysengrimus]

  9. Cymbale said

    Un saxophone, c’est plus facile à jouer qu’une trompette, non?

    [Je le pense oui. C’est le même doigté qu’une flûte à bec mais avec des clefs. En tout cas, le saxophone est certainement plus facile à jouer que la clarinette, qu’il remplace dans les formations de Jazz aux environs de la Seconde Guerre. La clarinette requérait un complexe système de traitement du doigté. Ce dernier s’était transmis de façon semi-secrète entre musiciens (surtout créoles) regroupés dans des sortes de guildes invisibles, notamment à la Nouvelle-Orléans. Il y avait quelque chose comme un élitisme, là-dedans. Avec le saxophone, des tas d’epsilons ordinaires des villes pourront sortir de la lie et prendre leur place dans la triade mélodique, en compagnie du trombone et de la trompette. Les conditions techniques de l’instrument et sociologiques de l’idiome étaient en place pour qu’un Charlie Parker émerge du lot remuant de ces nouveaux musiciens en gestation dans toute l’Amérique, juste avant les Trente Glorieuses. Et un Charlie Parker effectivement vint. Ce fut l’Oiseau. – Ysengrimus]

  10. Sophie Sulphure said

    Il avait quelque chose dans le regard. Et (au moins ici), il sourit de bon cœur. Pas vraiment mon genre, mais je serais bien allée prendre une bière avec lui, jaser de musique…

    Parker-Charlie

    [Le problème c’est que de la bière, il en buvait bien trop. Le début de la conversation aurait été intéressant… Mais ensuite… – Ysengrimus]

  11. Perclus said

    Ysengrim, dans un texte sur la révolution des boppers, on lit:

    Même Louis Armstrong pourtant bon enfant joignit sa voix aux réprobations [contre le bebop de Charlie Parker] et parla «d’accords bizarres qui ne veulent rien dire», ajoutant: «on ne retient pas les mélodies et on ne peut pas danser dessus». Il ne craint pas non plus d’affirmer que le bop était «de la musique de catch». La position de Louis Armstrong est cependant fluctuante et même contradictoire puisqu’il dira, dans Esquire Jazz Book: «Savez-vous que je suis fous de be-bop? J’adore en écouter. Je pense que c’est très divertissant. Seulement, pour jouer du be-bop, il faut avoir des lèvres solides, je le garantis. Je suis un type qui aime tous les genres de musiques». Alors, Ysengrim, Armstrong, pour ou contre Parker et Gillespie?

    Réponse d’Ysengrimus. Oh, POUR. Et j’en veut pour preuve ceci:

    • Perclus said

      Explique-moi. Je comprends pas très bien.

      [Louis Armstrong (la trompette droite), titan musical absolu, se joint ici à Dizzy Gillespie (la trompette crochie vers le haut). Il joue avec lui dans le traitement bop et scatte avec lui sur des vocalisations bop. C’est là un grand moment d’amour et de respect. Armstrong est un musicien total. C’est aussi un sublime Clown (au sens puissant et originellement bateleur de ce terme). C’est l’approbation du Musicien et celle du Clown qu’il donne ici à Gillespie (ce pilier du Bebop). Relisez les petites citations ambivalentes de votre extrait et dites-vous que la vraie de vraie citation, c’est la dernière, magistralement confirmée par la citation suprême: ce magnifique moment heureux de bopping collectif sur Umbrella Man. – Ysengrimus]

      • Caravelle said

        On voit ces choses tellement différemment quand Ysengrimus nous en parle…

  12. Odalisque said

    Un autre reportage sur Charlie Parker, plus intimiste, avec tout plein de « footage ». Il me fait me sentir fière d’être noire.

    [À raison, Odalisque. – Ysengrimus]

  13. Julie Soulange said

    Ce monsieur Gillespie, il a l’air d’un humoriste.

    Gillespie-Dizzy.jpg

    [Mort de rire en effet. Vous pouvez rire AVEC lui, Julie… mais pas DE lui. De fait, si vous me demandez le nom des cinq plus grands trompettistes du Jazz de tous les temps, je dirai (par ordre alphabétique du nom de scène): Louis Armstrong, Clifford Brown, Miles Davis, Dizzy Gillespie, et Fats Navarro. Ce sont des grands et cet humoriste génial est l’un d’eux. – Ysengrimus]

    • Line Kalinine said

      C’est fou quand même, ces convergences de grands. Parker, Gillespie, Mingus etc qui se taponnent tous ensemble sur la même scènette, à New York, comme de bien évidemment.

      [Ce sont indubitablement les combinaisons qu’on retient. Mais il y en a des tas d’autres. Ce sont des électrons suractivés, tous ces musicos… – Ysengrimus]

  14. PanoPanoramique said

    Tu écris, ailleurs sur ton blogue, la citation suivante:

    Le Jazz? Le Jazz, c’est une musique pour hippies qui ont des enfants…
    (Un amateur de Rock inconnu, circa 1975)

    Es-tu un hippie et as-tu des enfants?

    Je cite ceci en exergue de mon billet sur les représentations sociales et la musique. Né trois ans après la mort de Parker (je percute ce monde en 1958, donc), je suis à la fois trop jeune pour être un hippie et trop vieux pour que mes fils soient encore des enfants. Mais… bon… il y a de cela. On écoute ce qu’on est et je n’en rougis d’aucune manière. – Ysengrimus]

  15. Françoise Labelle said

    Un génie musical. Il suffit d’écouter Blues for Alice. Lentement, si c’est possible, pour suivre le tourbillon. Un blues très joyeux. Écoutons les altérations qui mènent à une nouvelle phrase.

    Mais je préfère peut-être Chet que Parker appréciait beaucoup malgré la rivalité blanc-noir est-ouest. Moins virtuose et moins créatif cependant. Condamnés tous deux à la drogue, en poudre et en musique.

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