Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

LA FOURMI ÉGARÉE – NOUVELLES (Frédérick Maurès)

Posted by Ysengrimus sur 21 février 2015

On a, au départ, une analogie ouvertement établie entre le type d’exploration très particulière à laquelle s’adonne le texte court de fiction et les errements erratiques de ce qu’on appelle en vieux québécois une tite frémille pardue (une petite fourmi égaré). Le texte est, lui-même, tout petit et il semble se promener sur une savane de poils de bras humains, en voyant le tout du tout comme si c’était du gigantesque mais en ne craignant pas de prendre de la hauteur et de vivre des aventures ordinaires rendues extraordinaires de par les divers aléas et avatars du statut miniature. Comprenons-nous bien, la fourmi en question, ici, est strictement métaphorique. Il ne s’agit effectivement en rien, dans cette œuvre charmante, d’une expérience entomologique ou zoomorphique. Les dix textes de ce court recueil concernent de plain pieds des êtres humains de tous les jours, vivant des aventures n’ayant strictement rien de fantastique, d’onirique ou de féerique. C’est bien plus le regard et son rendu textuel qui est frémillant que l’action ou ses péripéties.

Frédérick Maurès nous donne à lire une écriture proche du journal, de l’échange de courriels, de la micro-chronique de voyage, du récit de souvenirs potaches. Ne nous laissons pas tromper par cette proximité avec les courts textes non fictifs, émaillant les phases de nos vies. Ladite proximité est sciemment voulue et singulièrement maîtrisée. Elle fonde l’armature figurative de ce limpide exercice d’observation. C’est que ce recueil nous emporte dans les méandres de l’engrangement du banal pas si banal, des mécanismes de la réminiscence et de l’intendance des souvenirs. On fait acte de lecture non cursive, en compagnonnage étroit avec le fonctionnement de tels dérapages mentaux, omniprésents dans la vie courante. C’est que ledit banal n’est plus si lisse, justement, sous l’œil d’une écriture fourmi.

Par principe général, superbement exemplifié ici, la nouvelle est habituellement de deux types. C’est soit un texte d’ambiance (La parenthèse, Blanchard), soit un texte à chute (Pen friends, Puisque la messe est dite). Mais, ici spécifiquement, dans les quelques textes à chute, l’ambiance compte toujours, tandis que les textes d’ambiance nous font prendre nos distance envers cette satané soif de la chute en fiction courte… Ici, l’aspiration du récit est moins de créer des effets dramatiques percutants ou surprenants, et plus d’avancer une mimésis, à la fois calibrée et granuleuse, du réel.

C’est le vent du réel qui vient apporter un peu de piquant à notre vie comme à notre peau, parce que le sel réside aussi dans la volonté de maîtriser notre destinée et toutes les étapes intermédiaires. Parce que l’illusion du contrôle nous permet finalement de continuer à vivre.

Me relevant nonchalamment, je prends soin de replacer ma fourmi complice sur la voie qu’elle avait quittée, sans doute par distraction !

(extrait du prologue)

Illusion de contrôle sur nos petites vies qui dérivent et se déploient pas mal plus dans l’étrange qu’on ne le croit. Pas d’illusion de contrôle sur la plume, par contre. L’écriture est ciselée, jouissive, magnifiquement visualisable, sans sobriété excessive. On sait très bien s’exalter du verbe et de l’exposition, dans le micro univers de Frédérick Maurès. La fourmi est petite. Cela ne la rend pas moins complexe et articulée. On n’a même pas besoin de loupe pour s’en aviser. Cet ouvrage ouvragé se lit en un éclair mais reste avec nous un bon moment. N’est ce pas là le lot de toutes les miniatures, quand elles existent, un petit peu obsessivement, pour avoir été gravées à l’eau forte?

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Frédérick Maurès, La fourmi égarée – nouvelles, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF.

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8 Réponses to “LA FOURMI ÉGARÉE – NOUVELLES (Frédérick Maurès)”

  1. Caravelle said

    Couverture magnifique et compte-rendu fort intriguant.

  2. Catoito said

    Un texte-fourmi. L’idée n’est pas sans mérite.

  3. Tourelou said

    Ce texte semble frémiller d’imagination 🙂

  4. Fridolin said

    C’est vrai que des fois on attend trop le « punch » d’une histoire courte.

    [Alors qu’il s’agit, dans plusieurs cas, de s’imprégner d’une ambiance. – Ysengrimus]

  5. Caracalla said

    Moi j’aime un titre comme Puisque la messe est dite. Ça ouvre discrètement plein de possibles pervers…

  6. Sophie sulphure said

    Ysen, pourrais-tu me conseiller un recueil de nouvelles éminent exemplifiant ce que tu appelles le « texte a ambiance »?

    [Oh un des sommets du genre reste Tropismes de Nathalie Sarraute (1939). Vraiment solide et hautement représentatif. – Ysengrimus]

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