Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Il y a (approximativement) cent trente ans, l’invention vernaculaire de la batterie

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2015

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Qu’elle soit culinaire (le pain, le vin, les nouilles), technique (machine à coudre, bicyclette) ou musicale, une invention n’apparaît jamais d’un seul coup. Elle s’avère plutôt un lent cumul combiné d’inventions antérieures avançant graduellement vers des inventions subséquentes. Au sein de ces accumulations quantitatives, un bond qualitatif prend subitement place, stimulant une reconfiguration plus cruciale que les autres, et ce qui apparaît empiriquement comme une nouvelle invention jaillit devant nous, comme de nulle part. L’exemple de l’invention de la batterie (drum set) ici est particulièrement représentatif du phénomène.

Nous sommes aux environs de 1885 à la Nouvelle-Orléans. La musique de fanfare est omniprésente. La percussion de ces vastes ensembles musicaux mobiles que sont les flamboyantes harmonies néo-orléanaises est principalement assurée alors par trois instrumentistes. Le cymbaliste, qui tient ses deux cymbales à pleines mains, par des sangles de cuir. Le joueur de grosse caisse (bass drum), qui porte son tambour, lié par une sorte de jeu de bretelles, sur le ventre et le frappe des deux côtés avec des maillets coussinés (en une astuce qui annonce déjà la batterie moderne, une cymbale est souvent posée sur le sommet de la grosse caisse, faisant de son instrumentiste un tout premier cumulard ès percussions, accompagnant le cymbaliste, ou s’y substituant). Et le joueur de caisse claire (snare drum), qu’on appelle plus communément le tambour, qui porte la caisse claire autour du cou et l’alimente de roulements de baguettes, au rythme du pas. Ce dernier instrument est l’héritier direct des tambours de charge qui, avec la flûte, scandaient la marche sur les champs de bataille des révolutionnaires américains.

La fanfare ici s’est graduellement séparée de sa fonction strictement militaire d’origine et contribue à assurer le fond musical scandant toutes sortes de parades récréatives ou funéraires. Souvent la fanfare termine sa portion de la parade (où les musiciens, inévitablement, doivent s’organiser pour jouer en marchant) en se regroupant sous un pavillon dans un parc et assurant alors l’accompagnement musical des danses et des pique-niques en plein air succédant à ladite parade. Se séparant de sa fonction (et de son style musical) de marche, la fanfare deviendra donc graduellement une bastringue fixe assurant la musique d’accompagnement d’un événement localisé ou même, plus simplement, jouant un concert, en plein air ou en salle.

Toutes sortes de légendes apparaissent alors autour du sort de la section des tambours. Une de ces légendes veut qu’un beau matin, le joueur de caisse claire d’une de ces bastringues ne se présente pas pour le concert. Le joueur de grosse caisse s’organise donc avec un bout de ficelle, raccorde son maillet de grosse caisse à cette dernière en une sorte de grossière pédale, pose la grosse caisse couchée sur le sol devant lui (inutile de dire qu’il ne marche plus, qu’il est assis), installe la caisse claire à côté de lui sur une chaise ou entre ses jambes et décide de jouer les deux tambours seul. Une nouveauté, promise à un grand retentissement, vient alors de jaillir en toutes simplicité et presque inconsciemment des contraintes pratiques les plus ordinaires: impliquer les pieds de l’instrumentiste dans la percussion et, conséquemment, l’engager dans un exercice nouveau et spectaculaire de cumul des tâches. Tous les musicologues s’accordent pour dire que l’invention anonyme de la pédale de grosse caisse (kick pedal) marque la mise en place de la batterie moderne. Vers 1895, les affiches et programmes des fanfares et bastringues de la Nouvelle-Orléans n’enregistrent plus qu’un seul joueur de tambours, un batteur en fait, mais cela passe relativement inaperçu, comme un phénomène isolé, à cause de l’attention suscitée par l’apparition d’un nouveau ton dans le traitement de la musique de danse, le playing hot (où les cuivres sont joués dans une sorte de style syncopé, comme s’ils brûlaient les doigts des instrumentistes), ou jazz… La batterie moderne sera vite associée au nouveau type de showmanship fringuant que les musiciens de jazz mettent en place au tournant des deux siècles.

Papa Jack Laine (1873-1966)

Papa Jack Laine (1873-1966)

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Quand on cherche à citer des noms pour tenter de personnaliser le phénomène d’invention de la pédale de grosse caisse, on mentionne des gens comme Papa Jack Laine (1873-1966), batteur et chef d’orchestre du Reliance Brass Band, une fanfare ayant pignon sur rue à la Nouvelle-Orléans dans les années 1890 et un certain Edward Dee Dee Chandler (1866-1925), batteur et proto-percussionniste dans l’orchestre de John Robichaux (1886-1939). John Robichaux lui-même est un candidat inventeur parfaitement valable aussi. Il joua la grosse caisse à la Nouvelle-Orléans pour le Excelsior Brass Band entre 1892 et 1903. En fait, on comprendra que, comme toutes les inventions vernaculaires, la pédale de grosse caisse (et conséquemment toute la configuration de la batterie moderne) est indubitablement apparue en divers points chaque fois que le besoin s’en fit sentir socialement et artistiquement, à son lieu et en son heure. L’invention du trépied ajustable pour la caisse claire (qui se retrouve désormais plus souvent qu’à son tour entre les jambes du percussionniste assis) est imputée pour sa part à un certain Ulysse Leedy et daterait de 1898.

Vers 1920, apparaîtra le hi-hat, ce duo de cymbales embrassées monté sur un trépied et actionné, lui aussi, par une pédale, et qu’on appelle en français le charleston (le mot rime avec menton ou Gaston) parce qu’il utilisait initialement des cymbales de type charleston. La forme moderne de la batterie se finalisera grosso modo par cette projection sur les cymbales de la formule déjà institutionnalisée de la percussion par le pied. De fait l’apparition du charleston est un ajout strictement de sophistication, un apport exclusivement quantitatif, en quelque sorte, le bond crucial ayant été assuré il y a (approximativement) cent trente ans par la mise en place de la pédale de grosse caisse dans ce type de contexte de mutation artistique et sociale complexe qui préside à l’émergence de toute (les étapes d’une) invention.

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30 Réponses to “Il y a (approximativement) cent trente ans, l’invention vernaculaire de la batterie”

  1. Line Kalinine said

    Absolument captivant. Et très pertinent au niveau de la description des inventions…

  2. Caravelle said

    Captivant.
    Cette grosse caisse couchée, il est marrant qu’ils ne l’aient pas posée à plat au sol, comme une timbale.

    [Il fallait garder les deux mains libres pour le tambour de charge, se jouant avec des baguettes en aiguilles, différentes de bâton coussiné frappant plus prudemment les flancs de la grosse caisse. Notez que l’équivalent d’une petite timbale apparaitra dans l’évolution ultérieure de l’ensemble. Les américains lui donnent le doux nom de floor tom. Il est tout au fond, sur la photo de la batterie moderne, posé directement sur le sol. – Ysengrimus].

    • Caravelle said

      Je vois, en effet. C’est imparable. C’est une sorte de conglomérat éclectique, que cet instrument, en fait.

      [Absolument. Une rencontre historicisée du tambour de charge, de la grosse caisse rythmique, des cymbales (battues avec la baguette puis derechef embrassées dans le hi-hat, et non plus frottées manuellement) et de tous les tam-tam imaginables qui, eux, se posent directement au sol ou flottent penchés au dessus de la grosse caisse. Ces derniers s’appellent justement tom-tom. – Ysengrimus]

  3. PanoPanoramique said

    Le fait de coucher la grosse caisse avait aussi l’avantage de la transformer en affiche publicitaire!

    Drum-Beatles

    [Avantage non-musical et subsidiaire mais qui n’en fut pas moins amplement exploité dans le tout du showmanship de la chose… même après le jazz, du reste, comme le montre ta photo. – Ysengrimus]

  4. Piloup said

    Tiens, en lisant la documentation que tu nous fournis, je découvre subitement que hi-hat, vient de high hat (chapeau haut), lui même antonyme de low hat (chapeau bas). L’illustration suivante nous montre un de ces vieux « low hat » (en bas, à droite). J’avais jamais vu ça.

    Old-portative-drum

    [Moi non plus. Merci de nous le faire découvrir, Piloup. Noter aussi sur cette image ce curieux cadre à roulettes permettant de rendre la portion principale de l’ensemble portative (on pense à des numéros en succession genre concours amateurs où il faut des changements de dispositifs scéniques rapides), ainsi que… le gong! – Ysengrimus]

  5. Magellan said

    C’est vrai que ces « tom-tom » accrochés à la grosse caisse ressemblaient anciennement à de véritables TAM-TAM africains. On en voit un ici (à gauche). Tout, sauf le snare drum, semble accroché sur la grosse caisse ici. Je me demande bien ce que peut être cette sorte de barre tout au dessus. On dirait une lampe de bronzage.

    Orchestre-de-profil

    [Certainement un barre percussive quelconque, qui devait rendre un son métallique, genre « cloche à vache ». Ou alors une barre pour accrocher d’autres éléments retirés pour que les musiciens restent pleinement visibles, pour la photo. Pas évident. Remarque le saxophone, qui indique qu’on est certainement au vingtième siècle. Pas de trompette, par contre, et une guitare. Beau petit orchestre, Magellan. – Ysengrimus]

    • Piko said

      Les batteries étaient basses en mautadit. Cette carte postale de 1919 le prouve, qui permet de comparer la hauteur du batteur avec celle du pianiste. Ça pourrait être une illusion d’optique pour la hauteur de leurs chaise et banc. Mais le drum set est définitivement plus bas que le clavier du piano.

      Papa Jack Laine-1919

      [Bien vu, Piko. – Ysengrimus]

  6. Sissi Cigale said

    J’adore quand il nous commente ces vieux documents visuels. Que nous dis-tu de cette batterie-ci, Ysengrimus?

    old-rusted-drum-set-b

    [Qu’elle est absolument magnifique. Des observations? Eh bien, deux pédales de grosse caisse (je sais pas exactement pourquoi, mais c’est tripatif – surtout celle la plus à droite. Avec ce bizarre atténuateur de choc, ça devait changer la tonalité du tambour, en fait). La caisse claire accrochée directement sur la grosse caisse. Un triangle pendu et une cymbale pendue (qui, elle, n’est pas en hi-hat – c’est une vraie cymbale à main qu’on a pendouillé là). Et, cadeau sublime: un tambourin accroché aussi à la grosse caisse. On voit bien qu’il y a eu des tas de combinaisons, fonction des artistes et des genres. Celle-ci nous montre nettement des instruments conçus initialement pour être portés par des instrumentistes isolés, qu’on a rassemblé directement, avec un ajustement sommaire. C’est le conglomérat éclectique dont parle plus haut Caravelle. Merci de cette beauté, Sissi Cigale. Elle exemplifie visuellement l’argumentation de mon billet. – Ysengrimus}

  7. Odalisque said

    Pas beaucoup de noirs sur ces photos anciennes de Jazz, Ysengrimus…

    [Non, Odalisque et c’est une pure écœuranterie. Raison: la ségrégation, qui a tenu les cruciaux instrumentistes noirs loin des premières photos et (surtout, hélas) des premiers enregistrements. Les inventeurs sont des plombiers, Odalisque, pas des artistes. Et si les noirs n’ont pas inventé cette quincaillerie (prétention qui resterait largement à prouver dans le cas de l’invention vernaculaire, et donc largement anonyme, de la batterie), je vous assure qu’ils savaient quoi faire avec quand ça leur tombait entre les mains… Ysengrimus]

  8. Catoito said

    La disparition des grosses caisses portatives marqua-t-elle la fin des fameux hommes-orchestres?

    Homme-orchestre

    • Ysengrimus said

      Non, Catoito. Je dirais, au contraire, que c’est la culture semi-acrobatique des hommes-orchestres (one-man band), venue du cirque, qui rendit l’invention de la batterie largement conceptualisable. La longue tradition des hommes-orchestres prouvant factuellement que la polyvalence du percussionniste était chose parfaitement faisable, le changement de sensibilité (notamment sur la question, toute américaine, du showmanship) des orchestres de bastringue permit de graduellement assoir l’homme-orchestre, bouffon marcheur séculaire, au beau milieu des concertistes (de fanfares notamment, puis de Jazz). Je veux pour preuve de mon angle de vue, le fait que bon nombre d’hommes-orchestres d’autrefois incorporaient dans leur artisanat… nulle autre que la grosse caisse à pédale, cœur de la batterie contemporaine. Le secret de fabrication repose ici dans une seule question: est-ce que tu marches (fanfare) ou est-ce que tu t’assoies (concert). Toute la problématique de la variation sociale de l’aventure musicale se canalise ici, dans la séparation que feront les années 1885-1925, entre musicien scandeur de marche et concertiste virtuose.

      Orchestra-man

  9. Le boulé du village said

    Un aperçu du genre de showmanship de vieux drummer dont parle Ysengrimus. Pour Odalisque aussi: ils sont noirs et maudit qu’ils sont bons!

    [C’est Freddy Crump. Magnifique. Excellent exemple, le Boulé. Dans le mille. – Ysengrimus]

    • Odalisque said

      Merci, Boulé. C’est vraiment très gentil. J’aime beaucoup. Le danseur de droite ressemble vraiment beaucoup à un de mes vieux oncles.

  10. Sophie Sulphure said

    Pour vous, madame Carava, une belle batterie de vieux Jazz MAIS avec des timbales!

    batterie-avec-timbales
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    [Et un gong, et des cloches tubulaires, et un xylophone. Vous nous gâtez, Sophie. Grand merci. – Ysengrimus]

    • Caravelle said

      Oh, merci Sophie. J’aime beaucoup le batteur acrobatique noir. J’aime le son de sa batterie aussi, dépouillé, simple, vrai. Mais il tape sur le dos de la grosse caisse avec ce qu’Ysengrimus appelle les « baguettes aiguilles ». Il parait qu’il ne faut pas faire ça…

      [Ce qu’il ne faut surtout pas faire, madame Carava, c’est dire à un musicien noir comment manier son instrument. Leur génie est libre, latéral, transversal et subversif. Il faut écouter, admirer et aimer. – Ysengrimus]

    • Piko said

      Cette affaire de tapocher tout autour du drum set semblait l’habitude, dans ce temps là. Observer ici le batteur de la chanteuse de blues Ma Rainey, vers 1927. Comme notre acrobate du court-métrage, il semble lui aussi fort affairé à manier son instrument de tous les côtés (une baguette dans la bouche, etc..) et pas juste de derrière, comme de nos jour.

      Ma-Rainey-Orchestra

      [Bien vu, Piko. – Ysengrimus]

  11. Tourelou said

    Oui Moby Dick fût un tel exutoire… comme un yoga pour les nerfs.

  12. Fridolin said

    Ysengrimus, pense vite. Ton drummer de jazz favori?

    [Monsieur Max Roach. – Ysengrimus]

  13. Isabella said

    Étant quelqu’un qui manque de la dextérité manuelle –pour ne pas dire intellectuelle– minimale requise pour exécuter une simple sonate au piano, je suis toujours étonnée et bouleversée par les énormes capacités de synchronicité de ces musiciens.

  14. Hannah Kamiel said

    Savez-vous s’il y avait des percussionnistes féminines de renom pendant l’ère du Jazz?

    [En tout cas, on peut déjà mentionner Kay Carson (1931-2010). – Ysengrimus]

  15. Chloé said

    Une immensément géniale compétition de tambours:

    [Superbe, Chloé. Le monstre-batteur c’est Animal. L’humain c’est Buddy Rich (1917-1987). Il s’est remarquablement prêté au jeu des muppets, en nous rappelant ces compétitions de batterie qui ont bel et bien existé. – Ysengrimus]

  16. Sylvie des Sylves said

    Vous me faites tous et toutes rêver sur un vieux dessin de Pete Maier

    vintage-drums-pete-maier

    [Dessin absolument superbe. Il faudrait prendre le tam-tam qui est bizarrement posé sur la caisse claire (en obstruant l’accès) et le visser, dans le bon angle, sur le dessus de la grosse caisse ou mieux… pas du tout. C’est bien plus mystérieux comme ça… Grand merci, Sylvie. – Ysengrimus]

  17. Denis LeHire said

    Ben moi, je vous dis que tout ce que la grosse caisse nous dit dans tout ceci, c’est: PRENEZ-MOI PAS POUR UNE VALISE!

    suitcase-drum-kit

    [Vraiment hilarant. Et vachement profond, aussi… – Ysengrimus]

    • Brigitte B said

      C’est possible ça?

      [Tout à fait possible. La grosse caisse fut aussi, parfois, une boite de carton. Les spécialistes du rock’n’roll vous diront, sans sourciller, que dans la pièce Rock around the clock, enregistrée en 1955, par Bill Haley and the Comets, la grosse caisse de la batterie était justement une boite de carton… – Ysengrimus]

    • Caracalla said

      Ça sonne carton, en effet. Mais allez savoir…

      [C’est ce qui se dit de la mélodie fondatrice du rock’n’roll… mais comme tu dis Caracalla: allez savoir. – Ysengrimus]

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