Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

BEWITCHED, toujours ensorcelant envers et contre tous

Posted by Ysengrimus sur 7 février 2015

bewitched

Il y a des films qui méritent mieux que leur sort au guichet ou face à cette mitraille de stéréotypes biaisés que peut parfois éructer la critique cinématographique de nos folliculaires papiers et électroniques. Vieux déjà de dix ans, Bewitched est un de ceux-là. Équarri par la critique, boudé du public, cette réminiscence de la fameuse série télévisé Bewitched (Ma sorcière bien aimée) fait l’objet de mon approbation entière, joyeuse, amie et inconditionnelle. Mais un mot d’abord sur ce qui fit sa perte. J’y vois trois causes. D’abord ces films réminiscences de vieilles séries télévisuelles marchent toujours sur des œufs. La phalange dense et rigide des admirateurs de la série télévisée originale va se rameuter, en marchant au pas de l’oie, et campera sans concession un paradoxe insoluble: si le film s’éloigne trop de la série initiale il aura trahi, s’il colle trop à la série initiale il aura fait preuve d’un suivisme sans imagination. Aussi, on ne gagne pas bien souvent à ce petit jeu là. Ici c’est la première condamnation qui se manifestera, Bewitched, le film, sera accusé d’avoir trahi l’esprit de la série télévisuelle d’origine. Second problème: la comédie sentimentale est un genre qui n’a pas que des amis. Les hommes s’y ennuient, les intellectuels la méprisent, les critiques en vivent, tout en la raillant. Elle est l’équivalent cinéma du vieux vaudeville boulevardier, et les comédies sentimentales qui font des succès au guichet sont presque toujours des films cendrillon qu’on n’attendait pas et dont, d’une certaine façon, l’industrie cinématographique, qui cible encore passablement un bon gros public masculin bien couillu, ne veut pas vraiment. Bewitched ne bénéficia pas de cette chance largement imprévisible qu’ont eu certaines comédies sentimentales, cette fois. On y verra un chick flick (film de filles), au pire sens du terme, sans plus. Troisième et ultime problème: madame Nora Ephron (1941-2012), la réalisatrice. Pour toutes sortes de raisons tataouinantes procédant des arcanes fumeuse et byzantines du bottin mondain, la critique journalistique était braquée contre cette réalisatrice. Tant et tant que, dans certain cas, la critique du temps semble avoir vomi son fiel sur madame Nora Ephron en personne plutôt que d’avoir effectivement regardé le film. Bewitched est, disons la chose comme elle est, un des films où mon jugement personnel s’est inscrit le plus ouvertement en faux face à celui des critiques à la mode qui le commentèrent.

Jouons le jeu s’il vous plait et laissons nous ensorceler, sans autre forme de procès. La toute ingénue, mais fermement déterminée, Isabel Bigelow (une Nicole Kidman éblouissante et pétillante comme un champagne fin) monte sur son balai et quitte le monde des sorciers et des sorcières. L’omnipotence des pouvoirs magiques, dont elle est bien plus dépendante qu’elle n’accepte de se l’admettre à elle-même, la lasse. Elle veut vivre sur terre et connaître et découvrir les vertus de l’effort réel et du travail effectif. Elle veut, d’une certaine façon, sortir de l’enfance de la féminité mythologique traditionnelle. Son père, Nigel Bigelow (Michael Caine, toujours aussi juste), homme à la fois doux et insistant, se lance à ses trousses, dans un effort visant à lui démontrer le caractère futile et irréalisable d’un renoncement à quelque chose d’aussi indécrottable que l’omnipotence magique. Tandis que le débat entre ces deux là nous emplis déjà de toute la tendresse chafouine et chamailleuse des relations père-fille, nous découvrons les déboires et arguties, celles-là toutes terrestres, auxquels est confronté un autre protagoniste. L’acteur cinématographique Jack Wyatt (Will Farrell, parfaitement supportable pour une fois, parce que très bien dirigé) vit la crise majeure de sa carrière. Les navets ineptes, cabotins et creux, dans lesquels il joue depuis quelques années, font bides par dessus bides et son agent le convainc de se tenir loin du grand écran et de prendre un prudent tournant télévisuel. La combine qu’on lui recommande est donc la suivante: mettre sur pied une reprise télé du grand succès du siècle dernier Bewitched (Ma sorcière bien aimée) mais en recentrant l’histoire sur le protagoniste masculin, par le simple fait de donner le rôle titre d’autrefois, celui de la sorcière Samantha, à une parfaite inconnue. En travaillant au niveau du script, on amènera la linotte sélectionnée à œuvrer inconsciemment à faire mousser le vedettariat de ce partenaire masculin dont elle est vouée, dès le départ de toute cette entreprise, à devenir la faire valoir involontaire. Désormais prévisible, la suite n’en reste pas moins parfaitement savoureuse. Isabel Bigelow, sorcière incognito, est sélectionnée pour le rôle de Samantha, évente le pot au rose, se fâche, fait tonner la magie qu’elle devait ne plus mobiliser et craque, malgré tout, pour la vulnérabilité (toute mentale et intellectuelle) du cabotin Jack Wyatt. Loi du genre oblige: l’idylle des deux personnages principaux percole puis éclot. Le sorcier Nigel Bigelow, toujours sur les basques de sa fille, s’empêtre les pinceaux dans les jupons de la mystérieuse Iris Smythson (Shirley MacLaine), l’actrice jouant Endora, mère de Samantha, dans la série télé qu’on œuvre à reproduire. L’idylle des deux personnages de soutien percole puis éclot, elle aussi. Le tout se termine sous le globe de la série télé qu’on a finalement mis en branle et qui semble refermer son monde magique sur les acteurs et les actrices de plus en plus ferrés par l’ensorcellement inhérent à leurs personnages.

Un délice, mais un pur et simple délice. Une portion significative de cet extraordinaire délice tient à la superbe, à l’irrésistible prestation fine, nuancée, toute en dentelle, de Nicole Kidman. Cette fragilité, cette ingénuité, solidifiées magistralement par le fait que c’est une femme qui tient la caméra, nous transporte, nous coupe le souffle, nous plante sur la gueule un sourire indéfectible. Et que les sceptiques méditent simplement ceci. Un film où les acteurs de soutien sont Michael Caine et Shirley MacLaine ne peut quand même pas se porter si mal que cela… On entre si joyeusement dans ce monde de filles: son papa, ses copines, sa maison, ses problèmes de boulot, son idylle chancelante. Filles, filles, filles, magie pétillante du film de filles. Ne visionnez pas Bewitched si vous n’aimez pas les filles, les femmes, les vieilles tantes, les belles-mères, les toutous affectueux, les tangos langoureux, les bonshommes qui tombent à la renverse et se font remettre à leur place, les femmes d’âge mûr qui trouvent la combine imparable pour que leur vieil amoureux cesse de mater les petites jeunes, les copines de filles qui sautillent et poussent des hurlements de joie quand votre idylle prend. Tout est là. Rien ne manque. Même le balai télescopique de la sorcière et la sorcellerie lui permettant de raccorder magiquement, aériennement, tous les fils de son complexe DVD/téléviseur sans se lamenter pour qu’un homme le fasse pour elle. Magique. Jouissif. Transcendant. Autant le Bewitched de jadis enfermait son principal personnage masculin dans une sorte de panique misogyne sourde et durable, manifestée abruptement par le fait que sa femme, sa belle-doche et sa gamine étaient des sorcières en sabbat permanent et, de ce fait, déplorait sournoisement ce mélange subtil d’omnipotence et de fragilité féminine qui fait que la sorcière bien aimée est tant aimée… autant le Bewitched contemporain est un hymne ami à l’affranchissement de la femme fluette, distraite, éperdue mais déterminée, dans son abandon d’une omnipotence mythologique factice au profit d’une affirmation de soi bien réelle, dans le monde concret de la vie effective des humains, des hommes et des pères…

Ah, que la critique est dont vite sur la gâchette quand les femmes s’amusent un peu sans façon, dans le cercle rose et parfumé de leur culture intime, sans concéder ni rendre de comptes. Si une vie grisâtre et tristounette ne voit qu’un seul de ces chick flicks (films de filles) qui sont en train de devenir véritablement un genre en soi, il faut que ce soit Bewitched, et cette vie renouera sans arrière pensée avec la douceur frivole et folâtre de la magie la plus légère, la plus féroce, la plus coquine et la plus gratuite qui soit.

Bewitched, 2005, Nora Ephron, film américain avec Nicole Kidman, Will Ferrell, Michael Caine, Shirley MacLaine, Carole Shelley, 102 minutes.

Publicités

14 Réponses to “BEWITCHED, toujours ensorcelant envers et contre tous”

  1. Sissi Cigale said

    Ysengrim se trompe rarement. Je vais le louer et je vous en reparle.

  2. Emma Riveraine said

    Qui pourrait oublier leur merveilleux petit pas de danse nocturne sur le plateau de leur futur feuilleton! Dix ans, déjà! Merci de ce souvenir, Ysengrimus.

    [Tout le lait et le miel savoureux de ce film s’y incarne. Merci « Samantha » – Ysengrimus]

  3. Le boulé du village said

    Je me souviens de la série originale. On manquait pas ça. Il surnommant son épouse « Sam ». C’était bizarre et très comique.

  4. Brigitte B said

    En tout cas moi, j’aimerais bien ça pouvoir changer une carte de tarot en carte de crédit qui marche, sous les yeux du papa-gâteau qui vous assure que ça prend de l’argent pour vivre!

    [Je vous comprend. – Ysengrimus]

  5. Catoito said

    Ysengrim, pourquoi ne pas avoir attendu le 24 juin (voir au pied de l’affiche) pour commémorer?

    [J’avais envie de rester plus proche de la mise dans la boite du film que de sa sortie en salles. Ce fut un tel four au guichet… – Ysengrimus]

  6. Tu m’as eu à toutous affectueux

    [C’est parfaitement compréhensible, Leschiens… – Ysengrimus]

  7. Isabella said

    Pour toutes sortes de raisons tataouinantes procédant des arcanes fumeuse et byzantines du bottin mondain, la critique journalistique était braquée contre cette réalisatrice. Tant et tant que, dans certain cas, la critique du temps semble avoir vomi son fiel sur madame Nora Ephron en personne plutôt que d’avoir effectivement regardé le film.

    Je seconde et je vous propose de visionner un autre de ses films – encore plus mal compris et éreinté par la critique que Bewitched: This is my Life, mettant en vedette l’incomparable Julie Kavner.

  8. Esmeralda la gitane. said

    Oui, je suis tout-à-fait d’accord! Il y a un intertexte intéressant dans ce film et Nicole Kidman est adorable et très drôle, comme elle l’est d’ailleurs dans le remake de The Stepford Wives, autre film complètement sous-estimé.

  9. Tourelou said

    Un grand amoureux des sorcières évidemment aime les histoires de ces femmes biens aimées et mal aimées. Il suffit d’écouter.

  10. Bien content de voir que notre bon loup grisonnant est emballé par ce film qui rend un hommage si beau, si éperdu, à la série, tout en réactualisant la problématique de l’émancipation féminine. Voyez-vous, ce film réussit l’exploit d’être un classique, selon le sens numéro 1 que lui donne Calvino : on y revient sans se lasser, une à deux fois par an. Quand on aime ça.

    [Je seconde. Comme de quoi, le guichet dans les semaines de la sortie ne dit pas tout d’un film… – Ysengrimus]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s