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ANGÉLINE DE MONTBRUN (par Laure Conan)

Posted by Ysengrimus sur 9 janvier 2015

Angéline_de_Montbrun1919

Il y a cent soixante-dix ans naissait Laure Conan (1845-1924). Il n’est pas possible d’y penser sans relire le roman semi-épistolaire Angéline de Montbrun. Il s’agit d’un des quelques ouvrages parcheminés et modestes que l’on doit à la toute première femme écrivain du Canada francophone. Je le lis justement dans cette jolie «cinquième édition» datant de 1919, mais inutile de vous dire qu’il existe un nombre honorable d’éditions modernes de ce roman d’anthologie de Laure Conan (de son vrai nom Marie-Louise Félicité Angers). Pour se représenter quand et comment cette grande solitaire a pu tremper la plume dans l’encrier pour se lancer dans une œuvre de fiction, on peut se permettre de reprendre le joli mot de Gilles Vigneault: D’après c’qu’on m’a raconté, selon c’que j’ai pu savoir, ce s’rait dans l’bout d’La Malbaie, pia ça s’rait ben tard le soir… La première partie de l’œuvre fonctionne comme un roman épistolaire, puis, abruptement, on bifurque et on entre sous la voûte d’albâtre du journal intime d’Angeline de Montbrun…

1884, le jeune et langoureux Maurice Darville écrit à sa sœur Mina Darville, une mondaine de Québec, depuis le manoir forestier et riverain qu’est la Maison Valriant, le domaine des Montbrun, sur la sauvage côte de la Péninsule de Gaspé. Maurice est amoureux d’Angeline de Montbrun et espère se déclarer. Il ne s’agit pas de se déclarer ouvertement et directement à la demoiselle en question, si tant est que son opinion, autonome ou non, importe, mais bien au père de cette dernière, le très protecteur et hautement incontournable Monsieur de Montbrun. Maurice supplie sa sœur Mina de le tuyauter un tantinet sur comment faire, comment s’aligner, car, en femme du monde rompue, bien au parfum des affaires de la gentry coloniale, Mina connaît bien l’homme qu’il faut séduire. Tout ce que notre jeune amoureux sait faire, lui, d’évidence, c’est se languir d’Angeline et l’exprimer:

Après le thé, nous allâmes au jardin, dont je ne saurais rien dire; je marchais à côté d’elle et toutes les fleurs du paradis terrestre eussent été là, que je ne les aurais pas regardées. L’adorable campagnarde! Elle n’a plus son éclatante blancheur de l’hiver dernier. Elle est hâlée, ma chère. Hâlée! que dis-je? N’est-ce pas une insulte à la plus belle peau et au plus beau teint du monde? Je suis fou et je me méprise. Non elle n’est pas hâlée mais il semble qu’on l’ait dorée avec un rayon de soleil. Elle portait une robe de mousseline blanche et le vent du soir jouait dans ses beaux cheveux flottants. Ses yeux – as-tu jamais vu de ces beaux lacs perdus au fond des bois? de [sic] ces beaux lacs qu’aucun souffle n’a ternis, et que Dieu semble avoir faits pour refléter l’azur du ciel? (p. 9)

Femme de son continent et de son temps sinon de tous les continents et de tous les temps, Mina Darville recommande à son frère de simplement se déclarer, sans tergiverser. Celui-ci hésite, tataouine passablement, en se pâmant un brin, puis plonge. Monsieur de Montbrun donne son approbation, si et seulement si le mariage ne sépare pas fille et père. Maurice Darville accepte cette entente. Le drame que Laure Conan aurait pu écrire est installé… L’évocation d’atmosphère se poursuit cependant, non sans un certain brio et un sens indubitable du croquis par miniatures. Rien n’est petit dans l’amour. Ceux qui attendent les grandes occasions pour prouver leur tendresse ne savent pas aimer (p. 120). On sent notamment que Mina Darville est passablement blasée de sa vie de coquette de la Haute-Ville. Un de mes admirateurs m’a envoyé un sonnet. J’y suis comparée à une souveraine qui abdique, à un jeune astre qui se cache, fatigué de briller, et pour tout dire, il y a un vers de treize pieds (p. 116). Quand les fiançailles entre Maurice Darville et Angeline de Montbrun sont finalement annoncées, Mina Darville quitte sa vie mondaine québécienne et se rend sur la Péninsule de Gaspé. On découvre alors ses émotions à travers sa correspondance avec une amie de Québec, Emma S***. Après la tendresse amoureuse pour Angeline de Montbrun, s’installe la tendresse sororale. Quand à Emma S***, une femme déjà âgée et célibataire, elle répond par ce qui préfigure déjà l’expression des langueurs perceptives de la solitude profonde.

  Jamais la nature ne m’a paru si belle. Je me promène beaucoup seule, avec mes pensées et je ne sais quelle sérénité douce, qui ne me quitte plus. Déjà on sent l’automne. Mais dans notre état présent, je crois qu’il vaut mieux marcher sur les feuilles sèches que sur l’herbe fraîche.

  En attendant qu’il [ne] neige, j’ai ici un endroit qui fait mes délices. C’est tout simplement un enfoncement au bord de la mer; mais d’énormes rochers le surplombent et semblent toujours prêts de s’écrouler, ce qui m’inspire une crainte folle mêlée de charme. (p. 101)

Puis, abruptement, Canada oblige, justement, tout s’écroule. En trois pages non-épistolaires faisant transition, le drame qui se tendait si bien capote et se racotille d’un coup sec. Monsieur de Montbrun se tue dans un accident de chasse. Angeline de Montbrun en entre en langueur dépressive. Elle reporte alors ses fiançailles à répétition, sans fin et, vous me croirez si vous le voulez, elle trouve, en prime, le moyen de se prendre une fouille la gueule par terre, sur le pavé, et de se défigurer. L’amour de Maurice Darville, devant ce cocktail involontaire de tergiversations et de mocheté nouvelles, s’en trouve graduellement étiolé. Il se casse à Québec chez sa sœur Mina Darville qui, elle-même pour bien vous couvercler le tout, entre chez les Ursulines. Trois page, donc, et Angeline de Montbrun rompt officiellement ses fiançailles. Elle finit fin seule dans sa grosse cabane de l’extrême pointe est du Québec. Elle, qu’on ne voyait initialement que dans le regard béat et laudatif des deux observateurs en attente, va maintenant se présenter à nous telle qu’en elle-même. Sous le titre FEUILLES DÉTACHÉES, la seconde partie du roman s’ouvre. C’est une série de notes intimes qu’Angeline tient, sous forme de journal daté au jour et au mois (mais sans indications d’année), coupé de ci de là d’un certain nombre de dernières lettres éparses.

Déprimer, bondieuser en masse, ne pas avoir envie de se distraire, avoir été aimée, avoir eu et ne plus avoir, le père perdu, l’amant chassé, l’ardeur patriotique à renouveler en notre pays de Canada. Cette dernière est introduite avec un naturel et une concrétude toute fraîche:

L’arrière-grand-père de ma mère fut mortellement blessé sur les Plaines, et celui de mon père resta sur le champ de bataille de Sainte Foye avec ses deux fils, dont l’aîné n’avait pas seize ans. […] Ce printemps de 1760, Mme de Montbrun laboura elle-même sa terre, pour pouvoir donner du pain à ses petits orphelins, Vaillante femme! (pp. 244-245)

L’entreprise coule cependant, doucement, inexorablement et, face à ce lancinant naufrage de la seconde partie du roman, on reste devant une question unique, grisâtre, pas marrante: où se termine l’évocation sentie de la tristesse, où commence la mobilisation insidieuse du pathos?

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Laure Conan (1919), Angéline de Montbrun, L’Éclaireur Lté, Beauceville, 286 p [Édition originale : 1884].

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