Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

L’IMAGIAIRE DES PIMPRENELLES par LauBer (Paul Laurendeau, Allan Erwan Berger)

Posted by Ysengrimus sur 7 décembre 2014

imagiaire pimprenelles

Nous publions, Allan Erwan Berger et moi, L’Imagiaire des pimprenelles (pictopoèmes) chez ÉLP (2014). Le principe pictopoétique tel que nous le développons ici vient de Guillaume Apollinaire. La dernière partie du recueil Alcools (1913), intitulée Le Bestiaire ou Cortège d’Orphée présente trente images (qu’on appelle techniquement des bois) du dessinateur Raoul Dufy suivies chacune d’un titre et de quatre vers du poète, en octosyllabiques ou en alexandrins. Cent ans plus tard, nous avons complexifié la démarche en rallongeant le bout rimé à deux petites pages et surtout en travaillant plus dynamiquement le titrage. Si Apollinaire commentait le lapin, l’image et la petite épigramme s’intitulaient tout simplement Le lapin, sans plus. Nous avons enrichi le jeu en lui insufflant une dimension plus aléatoire et plus automatiste de déclencheur poétique. L’imagier prend la photo et l’intitule selon son inspiration mais en évitant sciemment les intitulés descriptifs univoques au profit de vrais titres, au sens fort. Ainsi un papillon bleu sur une fougère ne s’intitulera pas Papillon bleu sur une fougère mais Dans la lande des langues. En procédant ainsi, en plus de fournir le crucial cadre visuel, mon imagier, qui est aussi un brillant écrivain, avance d’un cran dans le projet poétique en formulant sans tergiverser la direction déterminante de ce que fera le poème. Ajoutons que les connaissances entomologiques, zoologiques et botaniques manifestées et exprimées ici viennent aussi de l’imagier.

Les photographies naturalistes d’Allan Erwan Berger se prêtent superbement à l’exercice auquel nous nous adonnons ici. Il est clair qu’un courant important de la poésie moderne évolue vers la miniature. Du temps d’Homère et aussi du temps de Malherbe on pouvait écrire des ouvrages entiers en vers. Victor Hugo et Alfred de Vigny, Louis Fréchette et Octave Crémazie, dans le monde francophone, ferment cette marche tonitruante de l’ode, de l’élégie et de la stance. Maintenant, avec Verlaine et Vigneault, le poème aborde le monde du petit, du fin, de l’intériorisé. Et aussi, maintenant, avec Queneau et Gauvreau, il s’approprie, Dada, le grotesque, le bouffon, le cabot le foufou autant que la langueur, le vague à l’âme et la sagesse. La poésie n’est plus un art majeur mais, de ce fait, elle est maintenant vraiment plus libre que jamais. Faire du vers libre, c’est se donner toutes les structures appropriées, de la plus stricte à la plus lâche, de la plus héritée à la plus improvisée, fonction du problème à régler. Nous avons procédé sans hésiter et sans se complexer. C’est pas le devoir qui prime. C’est le plaisir. La joie de la rencontre fatale, universelle, du mot et de l’image.

Vous trouverez ici du comique, du tragique et du lyrique. L’idée de bestiaire, insufflée par Apollinaire, se perpétue, se complexifie et s’affine car mon imagier est très proche de la nature zoologique et botanique. Sans être pastoral, tout ça, c’est certainement passablement bucolique. C’est un hymne inconditionnel d’amour joyeux pour cette nature si dense, si merveilleuse, si fantastique, si fragile, qui n’appartiens à personne mais envers laquelle nous avons tous une cruciale responsabilité de déférence.

Venez avec nous rêver et rimailler dans l’Imagiaire des pimprenelles, comme il y a peu dans L’Imagiaire vergner.

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Commentaire de Ber (Allan Erwan Berger):

C’est un plaisir énorme de voir ce qu’un poète peut tirer des images que l’on a prises. Je me trimbale presque toujours, quand je suis en nature, avec un appareil à la main. Ce n’est pas compliqué, il suffit d’être vagabond, amoureux de tout, gourmand, le nez en l’air et le regard filant dans les coins. Les photos sont parfois bonnes, parfois mauvaises, mais rarement ratées: il suffit alors de promener dedans un recadrage, et l’on y découvre des scènes.

Il suffit ensuite que, avant d’offrir l’image ainsi constituée à son ami Laurendeau, Berger y promène le cadre d’un titre, pour que le poète y découvre alors des mondes, et nous les offre en retour.

Ainsi dialoguent les humains, en papotage sur les formes et les profondeurs de l’Univers. Leurs paroles se font lettres ou peintures, sculptures ou musiques, et c’est tout ça qui est l’Art et c’est pour ça que nous autres d’ÉLP vivons, baignant dans la chaude lumière des muses en farandole.

Les images viennent de France, les poésies sont du Québec.

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LauBer (2014b), L’Imagiaire des pimprenelles, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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28 Réponses to “L’IMAGIAIRE DES PIMPRENELLES par LauBer (Paul Laurendeau, Allan Erwan Berger)”

  1. Caravelle said

    L’explosion poétique se poursuit. Et cette-fois-ci, c’est moi qui vous le dit: les échantillons sont ici.

  2. Le boulé du village said

    Quessé ça des pimprenelles?

    • Catoito said

      C’est une petite fleur estivale des champs, ordinaire, commune, mais fort jolie. La page couverture ici, magnifique, t’en montre deux fort beaux exemplaires. Vous en avez pas au Canada, Boulé?

      • Le boulé du village said

        Pfff, je te gage mes bottes pis mes claques que ça mourrait l’hiver…

        Merci de l’explication pis du lien, cat-man.

      • Catoito said

        Le photographe et le poète, en parlant des pimprenelles, ont sciemment opté pour l’ordinaire, l’anodin que la nature nous donne qui est très joli mais qu’on oublie. Visiblement, mon anodin peut devenir ton exotique.

        [Et le mien… en plein dans le mille, Catoito. – Ysengrimus]

  3. Mura said

    Tiens, le poème Une marine dans les échantillons nous ramène au grand amour d’Ysengrimus pour Duke Ellington.

  4. Miranda Delalavande said

    « Ainsi dialoguent les humains, en papotage sur les formes et les profondeurs de l’Univers. »

    Je seconde.

  5. Cymbale said

    C’est beau de revenir à une combinaison poésie/nature…

  6. Sissi Cigale said

    Alors Ysengrim, quelles sont tes inspirateurs pour ce genre de pictopoèmes.

    [Disons que Jean Vauquelin de la Fresnaye rencontre Tristan Tzara dans un champs. Jacques Prévert est là, tout en se faisant dire de ne pas trop en mettre et Gilles Vigneault est avec eux aussi tout en se faisant, lui, dire qu’on est pas au Québec ni au Canada. Le thème étant ce qu’il est, Pamphile Lemay et Pierre de Ronsard sont pas loin eux non plus, mais ils laissent leurs sonnets au vestiaire. Allan Erwan Berger (un poète dont je vous reparlerai) lance un titre et une image (habituellement bucolique, l’image) et ils se mettent tous à piailler… Je m’efforce juste de les calmer, mais comme je m’excite moi aussi passablement… – Ysengrimus]

  7. Mistral Simoun said

    Jean Vauquelin de la Fresnaye est un auteur un peu ronron de poésie pastorale. Quelle est la différence entre vos textes et ceux de la poésie pastorale?

    [Je n’écris pas des histoires de bergers tocs qui gambadent indolents dans des prés semi-fantasmés mais plutôt des badineries se dégageant en droite ligne des émotions visuelles d’un photographe appréhendant un milieu naturel qui lui est proche mais qu’il n’exploite pas et n’élucubre pas non plus. Je qualifierais moins mon travail ici de « poésie pastorale » que de « poésie environnementale ». – Ysengrimus]

  8. Fridolin said

    Un poème de Pamphile Le May, dans le gout environnemental:

    À un vieil arbre

    Tu réveilles en moi des souvenirs confus.
    Je t’ai vu, n’est-ce pas? moins triste et moins modeste.
    Ta tête sous l’orage avait un noble geste,
    Et l’amour se cachait dans tes rameaux touffus.

    D’autres, autour de toi, comme de riches fûts,
    Poussaient leurs troncs noueux vers la voûte céleste.
    Ils sont tombés, et rien de leur beauté ne reste;
    Et toi-même, aujourd’hui, sait-on ce que tu fus?

    Ô vieil arbre tremblant dans ton écorce grise!
    Sens-tu couler encore une sève qui grise?
    Les oiseaux chantent-ils sur tes rameaux gercés?

    Moi, je suis un vieil arbre oublié dans la plaine,
    Et, pour tromper l’ennui dont ma pauvre âme est pleine,
    J’aime à me souvenir des nids que j’ai bercés.

    [Tout à fait dans le ton, formalisme strict à part. – Ysengrimus]

  9. Sylvie des Sylves said

    Cette idée de pictopoésie, il y a encore beaucoup de force là-dedans. Les deux échantillons sont fort différents l’un de l’autre mais tous deux magnifique.

  10. Denis LeHire said

    Il n’y a aucune photo canadienne, dans cet ensemble?

    [Non, non. L’imagier est français, ses photos aussi. Une portion importante de ce corpus est totalement exotique pour moi. Avant mon travail avec Berger, je n’avais jamais entendu le mot pimprenelle ni vu la chose. Le choc de dépaysement pour le scripteur, dans ce type de travail, est un déclencheur poétique majeur. – Ysengrimus]

  11. Magellan said

    Mais, attendu cette procédure, il t’arrivait pas de te gourer, sur certains textes?

    • Ysengrimus said

      Peu, car avant de mettre un des recueils en forme, Berger et moi avions une solide session de travail sur Skype d’où il m’expliquait, patiemment et gentiment, chaque image. Nos deux gourances majeures datent de L’Imagiaire Vergner. Le poème intitulé Rond de Saint-Vincent montrait un lit de feuilles mortes. Ayant mal pris mes notes lors de l’explication de Berger, je cherchais une bête ou un champignon qui aurait été le Rond de Saint-Vincent. Sur la base du parti-pris ferme de ne pas me documenter auprès d’autres sources (pire façon, dans un tel contexte de navigation à vue, de se muter en cuistre abstrait) que la voix de mon faiseur d’images, j’ai donc construit le poème comme le cheminement de cette recherche d’un petit être mal connu dans les feuilles mortes… Mutin et malicieux à sa manière, Berger a écrit la note suivante dans le petit appareil éditorial de notre premier recueil.

      « 2 : Rond de Saint-Vincent : Apparemment que mon camarade Laurendeau n’a pas plus vu de rond par terre qu’il n’y a de dieu dans le ciel selon Gagarine. Et pour cause, puisque le Rond de Saint-Vincent est d’abord une danse. Mais je n’allais pas lui dévoiler un truc pareil. Regardez l’auteur comme il cherche, s’esquinte les mirettes à soulever les feuilles, humant l’humus, et ne trouvant rien. »

      Et le texte est resté. La seconde gourance vient de Berger. Il photographie une trace de cerf dans la glaise. Il l’intitule, j’écris la petite églogue en racontant une belle histoire de cerf. Vérification faite par Berger, c’est une trace de sanglier. Caucus & conciliabule. La solution est vite trouvée. Berger ré-intitule l’image (donc le poème). Je remise mon histoire de cerf désormais sans image dans mon vrac poétique et lui met en place une histoire de sanglier.

      Berger est une savoureux co-équipier de création. même dans nos quelques rares gourances, on s’est bien excités.

      • Tourelou said

        C’est également de cette façon que nous recevons vos créations. Le senti et le vrai d’un feu d’artifice.

      • Brigitte B said

        Je seconde, Tourelou.

      • Le nez collé sur la trace imprimée dans la gadoue, je renifle au hallier un arôme inconnu qui me fait rêver à un prince des mousses, à un roi barbare des faunes fauves, de ceux qui portent le soleil rouge des crépuscules d’automne entre leurs bois cornus.

        En outre, le fumet goudronneux typique du sanglier mal rincé, je ne le perçois pas. Et je rate aussi les enfoncements pourtant bien présents de l’index et de l’auriculaire. « Oh mais alors, si ça n’est point du cochon, cette affaire-là, ce ne peut être que du cerf ! » Et puis la taille correspondrait…

        En outre, ma nuit humide au sommet d’un ravin avait justement été hantée par les brames d’un mâle énervé. Était-ce un de ses pieds qui s’était posé là, si sûr, si tranquille, si peu pressé d’aller, en vieux mâle immense qui se la joue Ajax auprès des petites filles ? Une demie-heure après avoir photographié cette trace, je tombe en lisière sur du bon gros crottin de cerf, tandis que nulle part je n’ai croisé les habituels dérapages sangliesques aux gués des ruisseaux traversés. La conclusion s’impose. Ici un dieu cornu a dragué, chié, pissé, gueulé et probablement s’est-il constitué son gynécée ambulant. Il y a des petites traces partout, et ses grosses traces à lui.

        Ainsi, et parce que je suis à peu près aussi compétent, en vénerie, qu’un évêque l’est en sciences physiques, je fourvoie mon loup grogneur québécois à la poursuite d’un cerf qui n’existe pas dans cette image… et je rate le sanglier tout proche. Celui-là était un gros mahousse, et je suis bien content que lui et sa bande ne m’aient pas rendu visite tandis que je couchais sur ma roche.

        À noter que l’étymologie de mon nom d’état civil, qui n’est pas Berger, fait référence aux bois du cerf. Car on surnommait de mon patronyme ces gens assez rares qui faisaient jadis les sorciers au fond des grandes forêts de Bretagne continentale. Dominants avérés, ils purent se reproduire dans d’excellentes conditions, et transmettre leur nom qui a ainsi perduré à travers deux millénaires, tout comme perdure encore aujourd’hui celui de Guillou, qui signifierait, me dit-on, « naufrageur » (un naufrageur étant plus aisé que la moyenne des péquenots de la côte, il fait de meilleurs mariages, et son nom ne meurt pas).

        Bref, j’avais la tête au cerf et aux ancêtres, et j’ai raté le cochon.

        [Et on s’est retrouvés avec deux poèmes plutôt qu’un. L’autre, le bon, celui du sanglier dont tu as capté la trace, mes lecteurs et lectrices vont maintenant devoir aller le dénicher dans notre recueil… – Ysengrimus]

      • Casimir Fluet said

        En tout cas, ce commentaire le prouve, on ne peu pas vous reprocher un éventuel manque d’intimité à la nature. L’erreur est humaine, surtout en forêt giboyeuse.

      • Odalisque said

        Vos photos et vos maquettes sont magnifiques, Monsieur Berger.

      • Mirmille Marbre said

        Je seconde Casimir et Odalisque.

  12. Sophie Sulphure said

    Et cette petite églogue racontant une belle histoire de cerf alors, on pourra jamais la lire?

    • Ysengrimus said

      N’ayant pas d’image, elle est condamnée à ne plus apparaitre dans un imagiaire. Elle reviendra dans un autre recueil. Mais ne vous languissez pas ainsi Sophie. Juste pour vous, la voici (le titre est de Berger):
      .

      BOIS SACRÉS

      Des bois sacrés
      Flottent au milieu de la sylve illuminée.
      Ils font leur poids,
      Ces bois,
      Car ils sont d’or et de pierreries,
      Du massif, du pas marri.
      Et ces bois sacrés,
      Depuis des temps immémoriaux,
      Ils sont à flotter
      Sur des terres ayant vachement changé
      De vassalité
      De par mille liens, contrats et baux.
      Entre ces bois sacrés
      D’or massif et de pierres incrustées
      Et la glaiseuse terre,
      Il y a, masse de muscles et de nerfs,
      Un cerf.
      Il a le cou noueux ce serf-cerf, vous imaginez
      De tenir, de dresser,
      Depuis l’éternité
      Ces bois sacrés
      De massif. Oui, ses muscles se bandent
      Dans ce Monaye, ce Brocéliande.
      Ils font leur poids,
      Ces bois.
      Il faut pas juste marcher.
      Il faut aussi durement lutter.
      Les voleurs, les tire-laines ne se font pas prier
      Pour venir en découdre
      Et chercher à dissoudre
      La base d’or pur, massif, en son crâne fiché.
      Ce cerf aux bois sacrés
      Il en a plein les bras,
      Si vous me passez l’image
      En lignage.
      Il marche, combat,
      En tous temps,
      Lui si fougueux, si sage.
      Et ça le rend pesant
      De marcher en cette sylve au sol si lent,
      En repoussant tous ces rapaces,
      Tant et tant
      Qu’il laisse une trace…

      • Sophie Sulphure said

        Majestueux. On le voit scintiller comme un renne de Père Noël…

      • Mistral Simoun said

        Archaïque, puissant. C’est pas pastoral, ça, c’est forestier. Moyenâgeux aussi. Quoique pas que…

        J’aime bien…

        [Merci à vous, Sophie et Mistral Simoun. – Ysengrimus]

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