Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Il y a trente ans: THE NATURAL de Barry Levinson

Posted by Ysengrimus sur 15 novembre 2014

the-natural

Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith de Milton (Canada) n’aime pas spécialement le baseball. Mais elle aime et apprécie beaucoup les beaux décors extérieurs et intérieurs, les petits garçons polis et tendres, la gentillesse, l’amour de bonne tenue entre un homme et une femme biens et les bons messieurs mûrs, déférents, vieillots et paternes. Tant et tant que si un film de baseball incorpore ces ingrédients de façon solidement organique, Mademoiselle Griffith saura parfaitement s’émouvoir. Un nombre assez impressionnant de films américains ont été mitonnés, au siècle dernier, ayant pour thème central le fameux passe-temps favori des américains. Chef d’œuvres poignants ou navets ineptes, tous les représentants de ce sous-genre particulier hautement fascinant ont un trait en commun. Il vaut mieux comprendre les règles du baseball et savoir regarder ce jeu pour apprécier les finesses du film en cause. The Natural (1984) de Barry Levinson (basé sur un roman écrit en 1952 par Bernard Malamud) n’échappe pas à cette règle fatale. La différence ici, par contre, est qu’une éventuelle ignorance des règles du baseball ne nous prive en rien de l’essentiel de l’émotion émise par ce travail spécifique, à la distribution solide et superbement dirigée. Une cinématographie, une atmosphère, de la passion, du mystère et une indubitable tension romantique se dégagent de cette oeuvre étrange, touchante, subtile et dont le sous-titre pourrait bien être Cherchez la femme

1923, quelque part en Illinois. Un jeune campagnard de dix-neuf ans inconnu (Robert Redford, hélas peu crédible en jeune de dix-neuf ans, dans ce court segment du film) prend pour la première fois le train depuis le fin fond de sa campagne natale pour se rendre à Chicago. Les Cubs de Chicago ont décidé de le recruter à l’essai comme lanceur. C’est un jeune surdoué, un naturel comme disent les américains, et il est timide, peu dégrossi et amoureux. Avant de prendre le train pour la Ville des Vents, il étreint son amoureuse, une modeste campagnarde comme lui, Iris Gaines (campée avec une irrésistible majesté rustique par Glen Close). Il l’étreint, c’est certain, d’une étreinte probablement bien plus intime qu’il ne le soupçonne en fait lui-même. Le voici dans le train. Tout est nouveau, tout trépigne, tout se bouscule et un groupe de boutefeux railleurs se met à se payer la poire de notre jeune paysan qui n’a pour bagages qu’un petit sac et un drôle de caisson à trombone dans lequel se trouve son trésor, un bâton de baseball qu’il a sculpté lui-même dans le bois d’un chêne frappé par la foudre au cours de son enfance et sur lequel est gravé le nom Wonderboy et la strie d’un petit éclair. Parmi les escogriffes de la bande de butors qui l’enquiquine et se moque de son coin de pays natal figure Max Mercy (un Robert Duvall particulièrement nuancé), chroniqueur et caricaturiste sportif, et un gros gaillard qui ne se laisse connaître que sou son surnom de baseballeur déjà établi: The Whammer (ce personnage est indubitablement inspiré par le légendaire frappeur Babe Ruth). Le ton monte entre ce Whammer et notre jeune paysan. Le train fait escale et tout le monde se rend à la fête foraine. Un défi est lancé à notre petit paysan méconnu par l’entourage virulent du Whammer. Peut il retirer sur prises ledit Whammer? Autrement dit, notre jeune paysan peut-il lancer trois fois une balle que le monstrueux cogneur n’arrivera pas à faire valser au loin, d’un coup de bâton. Les paris sont ouverts, les hommes et les femmes s’installent dans un champ des environs et, comme le baseball est un sport jugé, c’est le chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy qui sera juge-arbitre. Le gamin inconnu retire le futur frappeur étoile en trois lancés, et Max Mercy dessine une caricature immortalisant cet étrange moment. Mais surtout, ce bizarre incident se grave durablement dans sa vive et observatrice mémoire. On remonte dans le train pour Chicago et notre jeune paysan est alors approché par une mystérieuse femme fatale portant chapeau, qui s’extirpe de la camarilla du Whammer, mademoiselle Harriet Bird (campée par une Barbara Hershey inquiétante et ténébreuse). C’est une élégante intellectuelle qui a de la classe, des yeux brumeux, de belles mains et notre petit paysan est subitement subjugué. Elle lui donne toute son attention concentrée, lui cite du Homère et surtout, elle semble à la fois s’extasier et s’affliger que son idole sportive d’hier vienne de se faire retirer par lui, un petit paysan qui pourrait dès lors devenir rien de moins que le joueur de baseball le plus talentueux de sa génération. Arrivé à Chicago, notre gamin naïf reçoit un coup de téléphone dans sa chambre d’hôtel. C’est cette même Harriet Bird qui l’invite à venir la visiter dans sa chambre à elle. Notre éperdu entend le chant des sirènes et se rend chez sa fascinante voisine. Celle-ci le reçoit sans façon, d’un coup de revolver. Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith a ici un violent sursaut et demande, en clignant de ses beaux yeux océaniques: C’est un rêve, un cauchemar qu’il fait? L’ambiance est en effet onirique, irréelle et… particulièrement crève-cœur. Le pauvre garçon s’effondre et on ne nous en dit pas plus.

1939, dans le stade d’entraînement un peu miteux des Knights de New York. Le vieil entraîneur Pop Fisher (campé par un Wilford Brimley absolument pétaradant), grognon et grincheux, peste et rage contre son équipe de perdants. Se présente à lui, un certain Roy Hobbs (Robert Redford, enfin adéquat dans sa posture de recrue trop vieille et vermoulue pour que tout cela ne soit pas un peu louche). C’est notre paysan de la première séquence, maintenant un homme mûr, calme, mystérieux et mélancolique. Seize ans de sa vie, sa plus prime jeunesse, ont été littéralement escamotés. Il est recommandé par le co-propriétaire de l’équipe et l’entraîneur Pop Fisher, qui se méfie de son partenaire d’affaire comme de la peste, n’est pas particulièrement emballée par les recrues d’âge mûr qu’on lui parachute ainsi, sans préavis. Aussi, Pop ne met pas tout de suite Roy au jeu, le laisse mariner sur le banc un temps, mais finit par découvrir ses incroyables talents de frappeur. Cette recrue biscornue envoie valser la balle dans les gradins en la cognant avec un drôle de bâton, parfaitement conforme à toutes les spécifications de la ligue, sur lequel est gravé le curieux sobriquet Wonderboy. Entre temps, Roy fait la connaissance de Memo Paris (Kim Bassinger, passionnée et vibrante jusqu’à en devenir grinçante), la nièce de Pop Fisher. Aussi, il commence à prendre la mesure de toutes les magouilles et combines contradictoires qui entourent les enjeux d’existence d’une équipe de sport professionnel d’avant-guerre (époque où, entre autres, les paris sur le résultats des joutes de baseball n’étaient pas encore illégaux et où certains propriétaires véreux n’hésitaient pas à soudoyer leurs propres joueurs pour perdre, tandis qu’ils pariaient en douce contre leur propre équipe).

Cherchez la femme. Notre triangle de femmes est en place. Iris Gaines est la grande paysanne dont Roy découvre éventuellement qu’elle vit maintenant à Chicago. Elle vient le voir jouer au Parc Wrigley (à Chicago donc, quand l’équipe des Knights de New York y passe) et deviendra sa lumineuse égérie, quand il ne cognera pas assez dur. Elle porte même en elle un secret à la fois plus profond et plus lumineux. Memo Paris est la torpille, téléguidée par les intérêts paradoxaux et louches qui ne veulent pas que les Knights se rendent en finale de division. Elle séduit Roy, détourne son attention du jeu, lui fait mener une vie dissolue et l’épuise, pour qu’il gaspille ses aptitudes. Harriet Bird, finalement, la ténébreuse femme fatale au revolver de jadis, enfouie dans le passé de Roy, le hante toujours et il se devra de découvrir et de soupeser ce que furent les motivations et le sort de cette douce et cruelle incarnation de l’imprudence juvénile et de la malchance aveugle. Pendant que Roy est ballotté ainsi dans le triangle asymétrique de ses trois muses, sa gloire sportive s’amplifie et il finit par attirer l’attention du chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy, qui cherche dans sa mémoire encombrée et dans ses riches archives dans quel recoin du continent il a bien pus voir jouer ainsi ce mystérieux naturel dont personne ne semble pouvoir décrire correctement les origines fumeuses. Quand Max Mercy trouvera la réponse à ce mystère ondoyant, ce sera inévitablement pour la mettre au service des intérêts louches et paradoxaux préalablement cités.

La documentation donne ostensiblement ce long-métrage comme le film d’inspiration sportive le plus tendrement aimé de tous les temps. C’est, indubitablement, une histoire toute américaine de douleur et de rédemption, de tension entre les intérêts pécuniaires crépusculaires et les intérêts diurnes et lumineux du cœur. Les intérêts du cœur et la jubilation sans mélange de la beauté sublime, enfantine et mythologique du baseball l’emportent finalement. Nous voici avec un happy end de plus sur la conscience. Aussi, nous voici avec un film américain de plus où l’homme droit et juste —et son épouse— tournent le dos au miroir aux alouettes de tous les financiers et combinards louches du coin — et de leurs houris. Et Mademoiselle Griffith, émue et attendrie par l’épilogue romantique et heureux de ce drame, aura quand même ce mot conclusif: Bien sûr que, dans le cinéma de cette civilisation, les intérêts du cœur l’emporte sur les intérêts d’argent. Nous sommes ici dans une fiction américaine et cette fiction américaine n’existe en fait que pour compenser la réalité américaine… diamétralement opposée.

Indeed, indeed but, whatever… let’s play ball…

The Natural, 1984, Barry Levinson, film américain avec Robert Redford, Kim Bassinger, Glen Close, Wilford Brimley, Barbara Hershey, Robert Duvall, 134 minutes.

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27 Réponses to “Il y a trente ans: THE NATURAL de Barry Levinson”

  1. Vance said

    Belle analyse avec une présentation étonnamment complète de ce film que je ne peux m’empêcher d’adorer (vous avez juste omis la partition musicale, élégante dans ses envolées comme dans les moments calmes, et dont le thème central a été repris dans à peu près toutes les séries américaines chaque fois que leur héros avait un défi impossible à relever), avec son intrigue romantique et sa portée mythologique, à l’instar de « Jusqu’au bout du rêve/Field of dreams ». Merci.

    • Brigitte B said

      Je seconde, tout en suggérant que The Natural est plus romantique et moins baroque/magique que Field of dreams. Mais les deux sont de beaux portails d’entrée dans cette étrange caverne aux mystères de la tendresse masculine.

  2. Tourelou said

    Les américains ont ce don magnifique de passer à la fable héroïque au dieu vivant que sont devenus les acteurs du film. Voilà un faible baume émotif sur leur réalité.

  3. Denis LeHire said

    Voici Iris Gaines (Glen Close), la merveilleuse femme en blanc du Parc Wrigley. Oh, le rêve de tout homme…

  4. Égérie said

    Deux mots, Ysengrimus: ROBERT REDFORD,

    [Deux mots, Égérie: BARBARA HERSHEY. – Ysengrimus]

  5. Le Boulé du Village said

    Barbara Hershey, c’est bien la brunette capotante qui jouait dans THE MONROES?

    Barbara-Hershey

    [En plein elle. Si tu meurs pas, le Boulé, je vais mourir pour toi… – Ysengrimus]

  6. Vanessa Jodoin said

    Dites-donc, les types ont complètement l’air de débloquer à propos de ce film!

    [Vanessa, si vous vous intéressez un tant soi peu à la dimension douce, intense, profondément romantique de l’homme (surtout de l’homme nord-américain, mais bon), c’est LE film. Toute la fantasmatique masculine y repose, sauf deux éléments subsidiaires: ceux de la violence gratuite et de la grossièreté facile. – Ysengrimus]

  7. Denis LeHire said

    Harriet Bird (Barbara Hershey) ressemblait à ceci, juste avant le coup de revolver qui estropia le « naturel ».

    Hershey as widow

    [Oui. ouf, quelle sublime façon de frôler la mort… de mourir même! – Ysengrimus]

  8. Fridolin said

    Et voici Memo Paris (Kim Bassinger), la troisième femme du NATURAL. Je vous laisse les deux autres au rabais, mais celle-ci, c’est la mienne…

    Memo-Paris

  9. Emma Riveraine said

    Bien moi, je vais me contenter de capturer Max Mercy (Robert Duvall) dans un grand filet…

    Mercy-Duval

    [Bien vu, Fine Mouche Riveraine. – Ysengrimus]

  10. Mura said

    Les trois retraits du Whammer. Ils sont en tenue de ville parce que le pari est improvisé pendant une escale du train. Vue imprenable sur les deux figures masculines du film (Redford et Duvall).

    [Vue imprenable aussi sur le joli chapeau d’Harriet Bird (Hershey). Merci Mura. – Ysengrimus]

    • Caravelle said

      Expliquez-moi un peu les règles.

      [C’est un défi entre le gros gaillard au bâton et le « naturel » (Redford) qui lui, lance. Le lanceur et le receveur (l’homme accroupi qui capte la balle dans son gant) sont en équipe contre le frappeur (le Whammer). Le lanceur a trois essais pour retirer le frappeur (le faire prendre la balle sans arriver à la frapper). Le frappeur a trois essais pour frapper la balle sans la rater. Après les trois essais, un des deux hommes a eu le dessus sur l’autre. Max Mercy (Robert Duvall) penché derrière le receveur fait arbitre et juge les balles, Car certaines bonnes balles négligées par le frappeur peuvent être «jugées» prises (strike), ceci pour éviter que le frappeur ne prenne rien et laisse le lanceur s’épuiser. Oui? – Ysengrimus]

      • Caravelle said

        Oui, oui, ça semble assez élémentaire. Merci Ysen.

        [À votre service, madame Carava. – Ysengrimus]

    • Mura said

      Le gros gaillard se fait sortir par le petit freluquet inconnu. C’est pour cela que Madame Hershey fait la gueule, car elle prend pour le gros type.

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