Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

SEPTANTE, HUITANTE et NONANTE au Colloque de Cambridge: pluie torrentielle et représentations épilinguistiques

Posted by Ysengrimus sur 7 juillet 2014

Ben moé, je trouve quelqu’un qui parle mal eh… qui va avoir un méchant langage, premièrement en… en sacrant ou eh… des mots des fois qui… y vont parler mal. Y vont parler autant… ché pas, y… y… y a un méchant langage là, hein. (CORPUS DE L’ESTRIE-VI-157-125-26)

 cambridge-england

Cette fois-ci, bien c’est à propos de la présentation par votre humble serviteur, il y a une toute petite décennie, d’une communication intitulée: Avoir un méchant langage – Du comportement social dans les représentations épilinguistiques de la culture vernaculaire (le cas du Québec francophone) au colloque The French Language and Questions of Identity tenu à l’Université de Cambridge (Angleterre) les 6 et 7 juillet 2004.

Toujours structuralistes, les linguistes distinguent encore de façon tranchée le social du discursif, et le discursif du linguistique. Or, une telle étanchéité dans le découpage des phénomènes ne se manifeste guère —il s’en faut de beaucoup— dans la culture vernaculaire qui, sur ces questions, se révèle plus « héraclitéenne » que « métaphysicienne ». Avoir un méchant langage est autant un comportement interactif de nature sociale, que la manifestation du statut de dépositaire d’un corpus de formes linguistiques fustigées. J’ai travaillé à partir de fragments de discours épilinguistique tirés de deux grands corpus de langue orale québécois (Le Corpus Beauchemin-Martel-Théorêt et le Corpus de la Ville de Québec). Les textes oraux que j’ai analysé ont jailli à ce moment de l’entretien sociolinguistique où l’enquêteur cherche sciemment à créer des conditions d’insécurité linguistique chez l’informateur, en abordant directement des sujets épilinguistiques (posant des questions du type: Connaissez-vous quelqu’un qui parle bien? ou Trouvez-vous que vous parlez bien français?). Si, initialement, l’objectif de cette partie de l’enquête était strictement dialectologique (faire produire des formes plus soutenues parce qu’autosurveillées à cause du sujet abordé), ces matériaux se révèlent aujourd’hui exploitables pour l’étude de la verbalisation de l’insécurité linguistique, et des phénomènes d’identification entre comportements linguistiques et comportements sociaux qui y sont associés.

Tout s’est très bien déroulé, en ce jour inévitablement nuageux… orageux… Les débats sur les représentations épilinguistiques ont fusé de toutes parts et la passion était au rendez-vous au beau et moderne Collège Fitzwilliams de la vénérable Université de Cambridge. J’ai même cédé à la tentation de capter un ce ces débats pour vous. La communication d’un collègue suisse se termine. Elle portait sur les jugements et les manifestations d’insécurité linguistique portés par les helvètes francophones face à ce tonneau des Danaïde épilinguistique que sont les fameux nombres septante et nonante. Un québécois (moi) crache alors dans la soupe et Un Belge (un charmant sociolinguiste de l’Université de Louvain) ne se laisse visiblement pas faire. Attention: cherchez l’idéologie! Cherchez la science!

Un québécois: En toute impartialité, et je le dis d’autant plus sereinement que nous québécois sommes pognés comme les français sur cette question numérique, il faut admettre que le paradigme contenant septante et nonante est plus cohérent.

Ici les collègues belges, hommes et femmes, tressautent comme si je venais de leur montrer une grosse araignée bien velue et bien laide. Visiblement ils ont à la fois une peur bleue de se faire prendre en flagrant délit de chauvinisme vernaculaire et ils ont leurs réflexes normatifs rodés au quart de tour. le sociolinguiste louvaniste relève le gant.

Un Belge: Comment? Non! C’est un jugement de valeur que tu portes là. Sur quels critères bases-tu ton jugement de cohérence?

Un québécois: Eh bien, sur deux critères bien reçus en diachronie des systèmes et qui n’ont rien d’idéologiques: l’analogie et l’anomalie.

Un Belge: Enfin pour se prononcer de façon certaine sur cette question de cohérence du paradigme, il faudrait disposer de connaissances historiques étendues, dont une bonne partie est débatable.

Un québécois: Aucunement. Il s’agit en fait simplement de regarder l’affaire en pure et simple synchronie. Ce sont des désignations de nombres. Le référent le plus stable historiquement et le moins ambivalent qu’on puisse imaginer. Alors, paradigme des dizaines: trente, quarante, cinquante, soixante, septante, huitante (ou octante je n’en sais rien), nonante. C’est quand même bien plus cohérent que la formule française.

Un autre larron, de nationalité imprécise: Moi, je ne sais pas… cinquante, soixante, soixante-dix, quatre-vingt, quatre-vingt-dix, ça me semble parfaitement cohérent, quand on est habitué.

Un québécois: Tu fondes ton argument sur le simple usage. Mais l’histoire des langues nous prouve qu’en matière linguistique, l’usage nous accoutume en toute tranquillité inconsciente aux pires aberrations de système. Une anomalie familière n’en devient pas une analogie pour autant… Il est patent que dans l’option française, il y a eu collision de paradigmes. Le Haut Moyen-Age avait une vieille numération par vingt: vingt, deux-vingt, trois-vingt, quatre-vingt, cinq-vingt. Il est clair que le quatre-vingt actuel est un héritage de ce vieux paradigme. Quand à soixante-dix, on ne pourrait le réclamer comme suite logique de soixante-neuf que si le système avait fourni trente-dix, quarante-dix, et cinquante-dix, ce qui aurait été impossible sans que la désignation de la dizaine suivante ne soit menacée de disparition. Quant à quatre-vingt-dix, c’est un hybride délirant résultant de la collision des deux paradigmes divergents initiaux. C’est le monstre suprême. Je peux vous assurer que mes étudiantes francisantes anglophones, depuis leur monde sécurisant et stable du twenty, thirty, forty, fifty, sixty, seventy, eighty, ninety, auraient bien plus de facilité à apprendre le système de numération suisse ou belge. Ce n’est pas un jugement de valeur ça. C’est un fait d’apprentissage linguistique vérifiable ou falsifiable.

Un Belge: Mais enfin, nous, les Belges, n’avont pas un système cohérent non plus, puisque nous avons gardé quatre-vingt.

Un québécois: Oh, oh, oh, attention, là. Je vois de plus en plus qu’il y a une charge d’affect pour toi dans toute cette affaire. Tu crains de passer pour un Belge chauvin en admettant que ton paradigme des dizaines est plus cohérent que celui des Cocorico. C’est ça?

Un Belge: Bien, un peu, oui. Il faut se méfier des évidences issues de nos représentations dans ce genre de débat.

Un québécois: Bien, bien. Faisons ça. Méfions nous de tout ce dont il faut se méfier. Prenons donc un exemple moins ritualisé et moins chargé et qu’on puisse regarder avec le détachement du linguiste, toutes zones de la francophonie confondues. Le paradigme du présent de l’indicatif en français vernaculaire. On dit: je mange, tu manges, il mange, nous mangeons, vous mangez, ils mangent. Il est clair que les suffixes verbaux disparaissent et sont remplacés par un rien en finale de forme et que nous mangeons, vous mangez sont en position d’anomalie archaïsante. D’accord?

Un Belge: D’accord.

Un québécois: Maintenant quand, suite à la pression analogique agissant sur le paradigme, nous mangeons est remplacé par on mange, force est d’affirmer que le susdit paradigme de cette variété de vernaculaire vient de gagner d’un cran en cohérence, malgré le maintient anomalique de l’ultime forme vous mangez. La situation est comme ça et on peut en parler comme ça sans que la moindre accusation de chauvinisme épilinguistique puisse être évoquée, puisque ces tendances du paradigme verbal ne sont pas associées à une nationalité spécifique de la francophonie…

Un Belge: Et je suppose que tu considères huitante comme la réfection analogique saine et heureuse qui finalise la cohérence du paradigme des dizaines.

Un québécois: Huitante est une réfection tout à fait heureuse, construite par analogie vernaculaire sur septante, tout comme l’improbable octante opère par analogie savante sur nonante. Les deux se valent, je n’ai pas de complexe là-dessus, n’en possédant aucune des deux. Non, je te le dis l’oeil serein et sans rougir, le seul malheur avec le groupe septante, huitante, nonante est qu’il ne soit pas adopté par la totalité de la francophonie. Une fois de plus, la parisianité normative et aveugle a ratatiné le simple bon sens, alors que ce dispositif stable et simple, confiné au français régional, est très facile à apprendre, comme le prouvent à chaque instant les Québécois et les Français qui s’adaptent sans problème, sur ces questions de pain et de beurre numérique, quand ils s’installent chez les Suisses ou chez vous.

Un Belge: Bon… Je suis obligé d’admettre que la numération à la française me complique suprêmement l’existence. Ainsi, au téléphone, quand le mec me dit soixante-dix-sept, je suis emmerdé car dès qu’il a dit soixante moi j’ai écrit 6 dans l’espace des dizaines. Aussitôt qu’il en arrive à dix-sept, je suis obligé de biffer mon 6 et de le remplacer par un 7. C’est une nuisance constante.

Un québécois: Tu vois bien! Nous, on est plus dociles. On attend la fin complète de la profération avant d’oser écrire le nombre. On ne s’en rend même pas compte, en plus. Vous, votre système vous permet de découpler plus nettement les dizaines des unités. Dis donc! Ça devient une affaire vachement cognitive, tout à coup.

Un Belge: Je suis certain qu’on n’y perd que quelques nanosecondes, mais c’est quand même agaçant.

Un québécois: Les implications sont peut-être plus profondes qu’il n’y parait. C’est tout le rapport à la numération arithmétique qui est finalement en cause là-dedans. Je crois d’ailleurs savoir que les gamins francophones ont bien de la misère avec le système de numération français. J’en ai eu personnellement…

Un Belge: Ça, je n’ai pas de difficulté à le croire…

Comme vous voyez, ça tombait comme à gravelotte. La flotte aussi, du reste. La pluie anglaise, ce n’est pas une légende. C’est une réalité aussi nette et directe que peuvent être ondoyants les flux polymorphes de nos représentations épilinguistiques. Et, me promenant plus tard en barge sur la rivière Cam et passant doucement sous le vieux pont sur ladite rivière Cam qui donna son nom à la ville (Cam – Bridge), j’en suis venu à me dire que l’effarante flotte céleste anglaise, objet crûment empirique, craint pour ce qu’il est sans plus, avait septante-sept fois à voir avec les problèmes spongieux et chuintants dans lesquels nous avons barboté comme des bons lors du fougueux Colloque de Cambridge.

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15 Réponses to “SEPTANTE, HUITANTE et NONANTE au Colloque de Cambridge: pluie torrentielle et représentations épilinguistiques”

  1. Piko said

    T’as raison contre ce Belge, Ysengrim. C’est pas une affaire de langue, c’est une affaire de chiffres. C’est comme les chiffres arabes, plus efficaces que les chiffres romains, point. Y a rien d’anti-romain là dedans. C’est un fait observable, calculable presque. C’est comme la supériorité du système métrique sur le système dit « anglais ».

    [Je seconde with no hard feelings… – Ysengrimus]

    • Catoito said

      Il serait d’autant plus ardu de s’en corriger que les numérations et les décomptes c’est quelque chose de profond et d’intime. Vraiment super difficile à ré-éduquer.

  2. Tourelou said

    Quand les hommes cesseront de mathématiquer il n’y aura plus de misère… c’est déjà fort honorable de comprendre nos différences et surtout de les respecter comme vous le démontrez si bien dans votre carnet.

  3. Louvain de Louvain said

    Votre respect pour cette colonne de nombres est admirable, Ysengrimus. Tellement de gens se moquent de nous quand, comme vous le confirmez, nous avons en fait raison.

  4. Le boulé du village said

    Quatre-vingt-dix, c’est vrai quand on y pense que c’est absurde au top.

  5. La cynophile said

    En tout cas, les autres langues romanes sont à fond avec les Suisses et les Belges sur ceci:

    Italien: settanta, ottanta
    Espagnol: setenta, ochenta
    Roumain: saptezeci, optzeci
    Portuguais: setenta, oitenta

    [Très parlant. – Ysengrimus]

  6. Chloé said

    Pas encore rendus inconscients par ces pires aberrations, les petits enfants sont particulièrement doués pour porter notre attention aux multiples incohérences dans nos systèmes. Éducatrice au primaire, une de mes élèves –une petite fille de sept ans dotée d’une curiosité infinie et d’un charme aussi vaste– m’a récemment demandé pourquoi, en anglais, on dit ten, eleven, twelve, thirteen, etc. au lieu de tenty, tenty one, tenty two, tenty three, qui, force est de l’admettre, selon le critère d’analogie, sera un paradigme bien plus cohérent, particulièrement dans le contexte d’un système de numération de base dix.

    • Sophie Sulphure said

      Mais c’est absolument mimi, cette solution!

      • Cymbale said

        On cherche du stable et du systématique avec les noms de chiffres. même les enfants le sentent. En chiffre et nombres, c’est cohérent. les noms devraient pouvoir suivre.

  7. Denis LeHire said

    Ce que les gens disent sur la langue diffère de ce que les linguistes en disent?

    [Passablement. Mais les meilleures idées sont pas toujours chez les linguistes. L’intelligence fruste et gorgée de stéréotypes scolaires (ils sont souvent lourds) de l’usager va parfois chercher des petites gemmes descriptives… Tout praticien connait sa praxis et tous et chacun est l’un dans l’autre un praticien de la langue. – Ysengrimus]

    • Mura said

      Donc la linguistique c’est pas uns science séparée du sens commun, comme le sont la physique ou les mathématiques?

      [Non. Pas encore. Et, comme la linguistique c’est une science sociale, pas une science de la nature, cette séparation ne se fera pas de la même façon et selon les même modalités… – Ysengrimus]

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