Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Il y a soixante-dix ans avait lieu le Débarquement de Normandie. Visionnement commémoratif du film THE LONGEST DAY (1962)

Posted by Ysengrimus sur 6 juin 2014

the_longest_day

Ici Londres. Les Français parlent aux Français. Voici d’abord quelques messages d’intérêt général… Le plus crucial du jour c’est qu’il y a soixante-dix ans pile poil aujourd’hui avait lieu le débarquement allié en Normandie. Et notre devoir de mémoire continue de sereinement se relayer dans le train-train de la vie.

Mon fils Reinardus-le-goupil me signale l’existence d’une chanson composée en 2006 par le groupe britannique Iron Maiden intitulée The Longest Day et il me mentionne qu’il voudrait bien voir le film dont elle s’inspire, nommément le fameux The Longest Day de 1962. Nous nous installons donc un bon soir, moi qui ai vu des dizaines de films de guerre dans mon enfance, et ce jeune homme du 21ième siècle qui n’en a pas vu trois… Il grimace bien un petit peu en découvrant que la bête est en noir et blanc (horreur suprême) mais il finit, lui aussi, pas se laisser porter par la mythologie du jour le plus long. Le jour en question c’est donc le 6 juin 1944, Jour J (D-Day) du débarquement allié sur les plages de Normandie (France). Dans une envolée irrésistible de charme vieillot et de bonhomie contrite, le Maréchal Erwin Rommel (campé avec brio par Werner Hinz qui joue en allemand – chacun des acteurs de ce film joue d’ailleurs dans sa propre langue) nous explique, à nous et à ses sous-offs, sur les plages de Normandie, au cours d’une des nombreuses bouffées didactiques de cette longue fresque, que si, au moment de l’invasion, les allemands peuvent rejeter les envahisseurs à la mer promptement, ils ne passeront pas… Mais surtout notre Rommel de cinéma a ce mot: qu’ils passent ou qu’ils ne passent pas, ce sera là, de toute façon, pour nos deux armées, le jour le plus long (cette formulation est effectivement imputé à Rommel par l’Histoire). Cette œuvre cinématographique à grand déploiement n’est séparée des événements qu’elle évoque que de dix-huit ans, et est séparée de nous de plus de cinquante ans. Dire qu’elle a mal vieilli fait frémir les entrailles du vieillissement même. Tous les tics mythologisant sur la Deuxième Guerre Mondiale, la Résistance Française, l’Occupation et le Débarquement lui-même nous sont jetés au visage sans nuance. Il faut vraiment calmement jouer le jeu de cette foutaise intégrale et ne pas prendre cela pour un reportage, si on veut se ménager des moments de délice. Il s’en manifeste alors, de ces moments, parcheminés, mais bien réels. Permettez moi d’un citer trois.

Le Brigadier Général Norman Cota, de la 29ième division d’infanterie américaine (joué avec une douceur onctueuse à crever l’écran par Robert Mitchum) débarque avec ses hommes sur Omaha Beach. Omaha la terrible, celle qui reste dans les annales sous le surnom parlant de Bloody Omaha. Tonnerre de mitraille et de feu. Pertes, pertes, et encore des pertes. Dans ce bourbier sanglant, les sous-officiers de Cota hésitent et envisagent de rappeler la barge pour un repli en mer. Flottement rommelien. Mais Cota, terrible, leur rappelle qu’un seul pépin dans le dispositif de pénétration et c’est toute l’Opération Overlord qui implose comme un mauvais château de carte. Pas de cela chez nous. Au prix de pertes terribles, sous une pluie continue de mitraille et d’obus, il perceront un des murs de fortification du rivage à l’explosif et monteront la côte. Le Brigadier général Cota n’allumera son cigare qu’au moment de l’épilogue.

Le Brigadier Général Theodore Roosevelt Junior, de la 4ième division d’infanterie américaine (impeccable dans la carrure stoïque et roide d’Henry Fonda) débarque avec ses hommes sur la toute désertique et toute humide Utah Beach. La vrai bagarre pour cet officier fut de parvenir à obtenir le droit d’accompagner ses troupes lors de la première phase du débarquement. En effet, manque de bol, il est le fils aîné de l’ex-président Teddy Roosevelt (le Teddy du Teddy Bear) et, qui plus est, un arthritique qui marche avec une canne. Ses officiers supérieurs voulaient le garder en arrière et, naturellement et tout spontanément héroïque, il a du jouer du coude pour aller au casse pipe avec les troupes. Et sa pipe, il ne la casse finalement pas, car les barges dans ce cas-ci ont dérivé (intentionnellement, pour continuer de le protéger? Mystère) et leur portion du débarquement s’est gourée de plage. Redite en miniature de la drôle de guerre. Il ne se passe rien. Il n’y a presque personne. Le Brigadier Général Roosevelt consultera calmement sa carte, constatera l’erreur et signalera à ses hommes que si la guerre doit commencer sur la mauvaise plage, qu’il en soit ainsi. Et ils partent pour l’arrière pays, en assumant que la logistique les suivra scrupuleusement où qu’ils aillent.

Le Lieutenant-Colonel Benjamin Vandervoort, commandant le 505ième bataillon d’infanterie parachutiste américain (purement et simplement irrésistible sous les traits bourrus et tendres du monstrueux John Wayne) est saupoudré avec ses paras dans les entourages marécageux de la petite commune normande de Sainte Mère Église, qu’il faut prendre pour sécuriser la seule route vers l’arrière-pays normand disponible à l’opération. Les bonshommes pleuvent de partout, un dans le clocher de l’Église, les autres dans les arbres, dans les pâturages, dans le marais, dans des poulaillers dont ils crèvent le toit, plusieurs d’entre eux mitraillés et raide morts avant même de toucher le sol. Le Lieutenant-Colonel Vandervoort lui-même se casse une cheville net en se posant en rase campagne. Ses hommes doivent le tirer dans une charrette à deux roues, ce qu’ils considèrent tout naturellement un privilège. Vandervoort rameute ses paras comme on rapaille les enfants d’une garderie égayés dans la prairie, prend Sainte Mère Église, nettoie Sainte Mère Église de ses cadavres de paras américains malchanceux qui pendouillent un peu partout et tient Sainte Mère Église. Décontraction éternelle d’un héros qui pourtant ne l’est pas (ni décontracté ni éternel)…

On pourrait énumérer les moments comme cela ad nauseam. Bourvil sabrant le champagne en roucoulant Vive la France parmi les soldats anglais qui prennent sa commune (il finira la bouteille, triste et seul), les résistants français faisant sauter des lignes télégraphiques et des trains en marche quand ils entendent le bon vers de Verlaine sur Radio Londres. Et les officiers allemands, élégamment grotesques, stylés et décadents à la fois, dans la lente déroute de leur état major paralysé par l’incurie d’un dictateur arlésienne. Et John Wayne encore, qui, après le bref discours de Vandervoort aux troupes avant la lancée initiale, conclut simplement: That is all…

En un mot: que ces américains hollywoodiens étaient donc (factices mais) bons quand ils étaient les bons… et que c’est donc bel et bien fini! Comme l’a signalé Reinardus-le-goupil en épilogue: ça c’était dans le temps que les américains étaient cools… Ils ne le sont plus tout à fait et The Longest Day n’est plus tout à fait de la première fraîcheur. Et pourtant, oui et pourtant,  quel délice aigre-doux quand même… S’il faut revoir un seul de ces vieux films de guerre bidons, autant choisir celui-là. À re-revoir dans vingt ans avec mes petits enfants.

The Longest Day, 1962, Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki, film franco-germano-américano-britannique mettant en vedette John Wayne, Henry Fonda, Robert Mitchum, Sean Connery, Curd Jürgens, Richard Burton, Peter Lawford, Rod Steiger, Irina Demick, Gert Frobe, Arletty, Jean-Louis Barreault, Bourvil, Madeleine Renaud et une pléade d’acteurs et d’actrices, 3 heures.

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22 Réponses to “Il y a soixante-dix ans avait lieu le Débarquement de Normandie. Visionnement commémoratif du film THE LONGEST DAY (1962)”

  1. Michel Petit said

    Il y a 70 ans.

    [Oh, en effet! Mais comme le temps passe. – Ysengrimus]

  2. Denis LeHire said

    Ce film est mythique pour une autre raison très importante: les soviétiques sont nulle part dedans. Ça tient de moins en moins le recul historique, ce genre de déviation.

    [Absolument exact. C’est Guerre-Froireux au possible. – Ysengrimus]

    • Caravelle said

      Cela me force un peu mais je seconde.

      [Cette impartialité est toute à votre honneur, madame Carava. – Ysengrimus]

  3. Cymbale said

    Je savais pas que John Wayne jouait la-dedans. Il rend?

    [Il rend superbement. c’était un vieux réac qui savait bien camper ses rôles de vieux réacs… – Ysengrimus]

  4. Égérie said

    John Wayne: torride et puissant.

    Wayne-Longest-Day

  5. Sismondi said

    Et à l’action:

  6. Tourelou said

    Rien contre le septième art mais ce sont des images cruelles à répliquer telles quelles. L’humanité doit se rappeler de ses propres actes machistes et il y a si peu de mot pour les exprimer. C’est humiliant de lire les nouvelles après votre sincère rappel. Merci.

  7. Gudule said

    Moi, les films de guerre. j’aime pas trop ça…

  8. Fridolin said

    «Il y a plusieurs idées reçues concernant le débarquement de Normandie, souligne Benoît Lemay. On pense que c’est ce qui a permis aux Alliés de remporter la Deuxième Guerre mondiale. Il faut apporter des nuances. En fait, en juin 1944, l’Allemagne a déjà perdu. Le débarquement permet seulement d’accélérer la fin de la guerre. Ce sont les Russes, sur le front de l’Est, qui ont fait le gros du travail. Pour des raisons de propagande, dans les années de guerre froide qui ont suivi, l’Ouest va tenter de minimiser l’effort apporté par les Soviétiques. On va véhiculer l’idée que ce sont les Alliés qui ont fait le gros du travail. En réalité, les Alliés ont débarqué en France non seulement pour battre les Allemands, mais aussi pour que l’Europe de l’Ouest ne tombe pas sous la coupe soviétique. Il y avait un aspect politique et des intérêts économiques.»
    (CyberPresse)

    • Catoito said

      Je seconde. Et ceci, du même article, qu’en dit notre Ysengrimus?

      Deux films en particulier témoignent du débarquement de Normandie: The Longest Day (1962) et Saving Private Ryan (1998). Lequel choisit Benoît Lemay? «Saving Private Ryan. Pour la tension. The Longest Day, c’est vraiment un film américain des années 60: on va botter le cul aux sales Boches. On est sûrs de nous. On va gagner. Dans Saving Private Ryan, les combats sont plus réalistes. C’est l’anxiété. La panique. Plusieurs sont malades dans le bateau. Ça tire de tous bords. Ils sont dépassés par les événements.
      (CyberPresse)

      [Je ne seconde pas cette opinion sommaire. Saving Private Ryan, la première demi-heure, certes, pour la remarquable scène de la plage Omaha. Terrible et sublime en même temps. Mais le reste de ce film est une pure ineptie. Un film de cow-boy du pire acabit. Tiré par les cheveux et show-off d’un boutte à l’autre. The Longest Day a les défauts propagandistes du temps mais l’effort est constant. Saving private Ryan met la guerre au service du cinéma toc de petites vedettes. The Longest Day cherche à passer à travers les limitations toc du cinéma de vedettes (hollywoodien, unilatéral, propagandiste) pour parler de la guerre. Ce petit monsieur Lemay devrait le (re)voir et méditer son opinion. C’est pas du bottage de cul triomphaliste de Boches. Aucunement. Ça souffre en masse aussi. – Ysengrimus]

  9. Catoito said

    Il y a aussi le thème musical. Inoubliable.

    [On chante: « Ce fut le Jour le plus long! » – Ysengrimus]

  10. Zébulon said

    Les russes ont fait la majeure partie du travail qui était de vaincre les nazis. La narrative historique exceptionnalisme-suprématisme anglo-américain sur le mythe du débarquement de Normandie est franchement faussaire. Ce débarquement n’a pas été le point tournant de la guerre mais une course des alliés pour ne pas perdre la face devant les russes. Tout comme était la cause de l’emploi de la bombe atomique contre le Japon, une narrative faussaire. C’était en réalité pour faire pression sur les russes lors de négociations ultérieures.

    • Charles Tremblay said

      Je seconde Zébulon et invite les visiteurs à lire le propos de l’historienne (dans le vrai sens du terme) Annie Lacroix-Riz sur mondialisation.ca et repris sur mon propre site. Le débarquement de Normandie n’avait qu’un seul but: éviter que les «Rouges» n’emportent toute la mise car l’Allemagne avait perdue contre l’URSS dès 1941 (voir une autre vrai historien, Jacques Pauwels, et son livre Le mythe de la bonne guerre, éditions Aden).

      Le film The Longest Day a créé une terrible crise sociale en U.R.S.S. quand il a été vu au début des années 60. Des vétérans russes ont pleuré de rage et d’indignation face au peu de considérations pour leur effort de guerre de la part des Zuniens. Certains ont hurlé que c’était un outrage à tous ces camarades qui sont morts pour tuer le nazisme. La crise a pris des proportions telles que le gouvernement soviétique a été obligé d’entreprendre le tournage de cinq films (la série «Libération», disponibles sur la chaîne de Mosfilm sur Youtube) pour raconter leur version de la chose. Ces long-métrages ont eu un succès considérable (ils avaient coûté très cher et ont obligé les merdes khrouchévistes à réhabiliter quelque peu le «père Joseph») mais la population russe n’a jamais oublié l’affront du Longest Day et aujourd’hui, dans l’entourage de Poutine, on s’en souvient encore…

      Michel Collon : 6 juin 44, ce qu’on ne vous dira pas
      http://jerusalemdesterresfroides.blogspot.ca/2014/06/6-juin-44-ce-quon-ne-vous-dira-pas.html

      Annie Lacroix-Riz :
      Le débarquement du 6 juin 1944 du mythe d’aujourd’hui à la vérité historique
      http://jerusalemdesterresfroides.blogspot.ca/2014/06/le-debarquement-du-6-juin-1944-du-mythe.html

      Deuxième guerre mondiale. L’Union Soviétique, belligérant décisif :
      http://jerusalemdesterresfroides.blogspot.ca/2014/03/deuxieme-guerre-mondiale-lunion_19.html

  11. Piko said

    Le point de vue des Allemands et des Français est très bien évoqué dans ce film où, comme le signale Ysengrimus, chaque peuple parle dans sa langue. Un échantillon représentatif de cela:

    [Excellent échantillon, mon Piko. Qu’on ose me dire qu’il n’y a pas un effort de description impartial et une évocation tragique de la guerre, fort solide attendu les moyens du temps, dans ceci. Je le redis: il faut voir ce film avant de le juger sur des critères gnagnan comme la date, l’hollywoodisme ou le noir et blanc. – Ysengrimus]

  12. Le Boulé du village said

    L’intro a l’air trippante en pas pour rire. Ysengrimus, tu me l’a vendu. Je vais aller le louer.

    [Note qu’ici, Rommel est doublé en français, avec un accent probablement factice. Dans l’original, il s’exprime en allemand (avec sous titres ou sans). Ceci est visiblement tiré d’une v.f. du film. – Ysengrimus]

  13. Caracalla said

    Une portion citation historique ici. C’est écœurant comment cet acteur ressemblait à Eisenhower.

    [Vidéo retirée par YouTube]

    [Cet acteur inconnu avait été retenu pour ça, son statut de sosie d’Eisenhower. Ils ont coloré le film en 1994 (et pourquoi pas)… et surtout, surtout: JEAN A DE LONGUES MOUSTACHES – Ysengrimus]

  14. Ysengrimus said

    LES VAGUES LAVES

    Les vagues laves
    De cette ruine de forteresse atlantique,
    Les vagues les lavent.
    Elles n’ont plus qu’une vague fonction cosmétique.
    Et moi, je pense à monsieur Laforêt
    Qui, en 1944, avait
    À peu près l’âge, de 2014, de mon deuxième fils.
    Il est débarqué par ici, à cet âge tendre,
    Monsieur Laforêt.
    Et il en parlait, en parlait, en parlait,
    Le racontait à face fendre.
    Et… il paraît que ça bardait
    Et que c’était pas beau, beau, beau,
    Ce tonnerre de fer et de feu, sur la Plage Juno
    Où débarquait
    Monsieur Laforêt,
    Mal enchâssé dans le dispositif anglais.
    Ici, bon, on est plus ouest, hein, on est dans le Finistère.
    Mais, bon, c’est un peu la même affaire,
    La même guerre sur laquelle du temps a passé.
    Et les vagues laves de cette forteresse
    Ont été patinées, avec langueur et paresse,
    Par les vagues qui lavent nos souvenirs
    Et nos destinées.
    Monsieur Laforêt s’en est allé
    Un petit peu mourir
    Dans une modeste maison montréalaise pour retraités.
    Et, sur cette longue plage, et lointaine et libérée,
    Les vagues laves se sont mises à doucement pencher,
    Un peu comme si tout ce paysage intimement le savait
    Que monsieur Laforêt
    N’aspirait jamais
    Qu’à un petit peu de paix.

    (tiré d’un recueil à paraitre)

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