Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

RAGE DEDANS (Caroline Mongeau)

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2014

Rage-dedans-Mongeau

Nous avons fait un bout de chemin
En changeant ce monde
À notre faim.

(extrait du poème Au hasard)

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Dans ce recueil vif, poignant, coupant comme une lame, rissolant comme un acide, Caroline Mongeau nous éclabousse d’une poésie sociale qui, sans complexe ni minauderie, sans concession ni compromission, approche la crise contemporaine frontalement, sur le mode de l’intellectuel brechtien. J’entends par là que, comme Bertolt Brecht, dont la versification libre et claquante n’est d’ailleurs pas sans parenté avec celle de Caroline Mongeau, cette dernière voit et mire le drame des déchéances sociales qu’elle dénonce, principalement de l’extérieur. Elle regarde le clochard affamé du point de vue de celle qui mange encore sous un toit, elle regarde l’immigrant du point de vue de la citadine du pays où il immigre, elle regarde l’enfant soldat et sa guerre du point de vue de la payse du pays en paix, elle regarde son ancêtre esquimau déporté du point de vue transit de sa descendante métissée qui ne l’a pas suivi, elle regarde l’enfant béant, en partance, du point de vue de l’adulte comblé, arrivé. Et, comme l’intellectuel brechtien donc, elle nous interpelle, nous, son entourage de classe, et met en question et à la question l’illégitimité fondamentale de toutes nos prospérités illusoires et myopies veules. La poétesse (nous) dit alors ici:

Notre responsabilité
Nous devons la digérer
Bien assis dans notre conformité
Et notre modernité.
Impossible d’oublier
Notre part de responsabilité
Car ne rien dire
Signifie approuver
Ne veut pas dire ignorer!

(extrait du poème Enfants soldats)

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C’est une révolte du fond du ventre, ferme et sourde, devenue colère éclatante, percutante, en ce sens que c’est une solidarité en révolte contre ces injustices, gluantes et durables, qu’on ne peut tout simplement plus ignorer. C’est aussi un impitoyable reflux de l’archaïque, de l’oublié, du refoulé, de l’infantile, du marginalisé, du bazardé, du périphérique. L’inaptitude salvatrice des cultures minorisées (ouvertement immigrantes ou subrepticement occupées) à se laisser uniformiser, assimiler, lessiver, aseptiser, cerner, fait ici l’objet d’une attention respectueuse et d’une récurrence indéfectible du chant solidaire. David québécoise, la poétesse connaît bien le poids onctueux et suavement ethnocidaire de tous nos Goliath. C’est un cri résistant, aussi pratique que théorique, aussi empathique que cohérent, qui monte ici. C’est la permanence cuisante du traumatisme partagé, senti, rejoint, dans le réceptacle d’une empathie sociale et sociétale de tête pensante, qui est aussi la communion des entrailles et de la psyché profonde d’une femme. C’est, aussi, qu’on sent la poésie femme à chaque instant, à chaque tournant, chez Caroline Mongeau. On s’imprègne, s’imbibe, de sa spécificité féminine irréductible et irradiante, des particularités sororales de sa lecture du monde, de la lancinance ancienne de sa blessure.

Blessure

Maison de poupée
Jeux du passé
Pour oublier
La vérité.

Celle des blessures
Celles des injures
Cœur volé
Hymen déchiré

Maison de papier
Abri déchiré
Poupée brisée
Enfance jetée
Dans un coin oubliée
À jamais perturbée.

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Ne vous attendez à rien de convenu, rien de froufroutant, rien de facile. J’ai bien un peu pensé à Prévert, à Maïakovski et (redisons-le) à Brecht, mais c’est de par ce que ces trois chiens hurleurs ont en eux qui n’acceptera pas de s’empoussiérer sur la tablette à bibelots de notre culture de metteurs en petites cases, d’escamoteurs de crises et de cacheurs de plaies. On pense aussi, fort aisément, tout simplement, à toute une tradition de chant protestataire. De fait, ici, plusieurs de ces poèmes ont un refrain et des couplets, et ne demanderaient rien à personne pour se voir mettre en musique… avec un tambour de charge en section rythmique, éventuellement. Caroline Mongeau nous scande, sans faillir, que tout ce qui est onctueux et sucré dans notre beau petit monde propret est irrémédiablement souillé de la sueur et du sang de ces hommes et de ces femmes que NOUS cassons, à casser la canne à sucre. Une fois pour toute, une fois de plus, une voix dit: c’est assez. Il faut se conscientiser. Il faut écouter le bruit rocailleux, assourdissant, de cette poéticité dérangeante, qui ne veut pas nous laisser dormir tranquille. Il faut réfléchir et lire. Il faut descendre dans cette fosse brumeuse, passablement fétide au demeurent, du puisard du fond de nous, et retrouver d’urgence la si cuisante rage dedans

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Caroline Mongeau, Rage dedans, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF

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13 Réponses to “RAGE DEDANS (Caroline Mongeau)”

  1. Caravelle said

    Cela me semble une œuvre extrêmement prenante et prometteuse.

  2. Tôt dans le recueil, elle nous éclabousse le regard de ceci:

    Les pauvres marchent tout petits
    Tout rétrécis
    Tout recroqquevillés
    Ils regardent leurs pieds

    Bouchonnés sur eux-mêmes
    Comme un vieux papier froissé

  3. Catoito said

    Il sait donner envie de lire de la poésie, notre Ysengrimus.

  4. Fridolin said

    C’est si vrai qu’il faut changer le monde et bravo aux poètes de le dire.

  5. Gudule said

    J’aime l’idée. Cette femme est ma sœur de cœur..

  6. Denis LeHire said

    Le jeu de mot du titre est excellent.

  7. Sylvie des Sylves said

    « et ne demanderaient rien à personne pour se voir mettre en musique… avec un tambour de charge en section rythmique, éventuellement. »

    Et Dieu sait s’il y en a encore de la place pour des chansons des résistance!

  8. le boulé du village said

    Ça semble profond et songé.

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