Le Carnet d'Ysengrimus

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  • Paul Laurendeau

  • Intendance

De l’écriture non-figurative à l’écriture semi-figurative, ou encore: Du néo-figuratif en poésie

Posted by Ysengrimus sur 21 mars 2014

Raoul Hausmann - KP'ERIOUM, Poème optophonétique, 1918

Raoul Hausmann – KP’ERIOUM, Poème optophonétique, 1918

Voici KP’ERIOUM. Ce renommé poème graphique du célèbre Dadasophe Raoul Hausmann (1886-1971) va me servir de point de départ critique ici face à une petite confusion dont j’accuse un peu tendrement (mais en l’aimant toujours tout aussi tendrement) notre Tristan Tzara national, le poète gutturaliste-non-lettriste Claude Gauvreau (1925-1971) dit l’Épormyable. Dans un entretien télévisuel en noir et blanc d’autrefois, Gauvreau nous annonce ceci:

Ma poésie repose sur l’image. Évidemment, c’est une image non-figurative. Comme dans les tableaux non-figuratifs, on a une image concrète qui est non-figurative. C’est-à-dire que, dans ma poésie, ce que j’exprime exprime une réalité singulière concrète.

Claude Gauvreau, en 1970, sur le plateau de l’émission Femme d’aujourd’hui, cité dans le documentaire de Jean-Claude Labrecque (1974), Claude Gauvreau, poète, Office National du film, Canada, 17:16-17:36.

Gauvreau parle (au nom de) Gauvreau ici. En effet, pour moi vouloir parler d’une image non figurative, c’est tout simplement comme vouloir parler d’un cercle carré ou de l’eau sèche. Spinoza appelait cela une chimère verbale. Je sers donc à mon respecté compatriote (qui est un des poètes québécois les plus novateurs de la seconde moitié du siècle dernier), la réplique suivante, toute poétique, servie l’autre fois à Paul Éluard:

CHIMÈRES VERBALES
 
Si la terre est bleue comme une orange,
Il va falloir ipso facto que je m’arrange
Pour me faire
Refaire
Une paire
De lunettes,
Monsieur Éluard,
Sans vouloir
Vous parler bête.
 
C’est comme la mouche infinie de Spinoza.
Je ne l’ai pas trop entendue bombiner par là.
Et le cercle carré
De ma prime jeunesse
Il est passé
Dans le même tuyau que l’eau sèche.
 
Une chimère verbale, c’est bien ronflant,
Bien percutant
Mais bon, la poéticité qu’on en dire,
Je dois dire
Qu’elle me rend passablement
Somnolent.
Exiger que je fasse autrement,
Ce serait un peu de me demander
De pousser
Quand je tire.
 
Tiens, ça me rappelle une boutade un peu ridicule
Sur ce cultivateur dont le cheval, très fort, devint fou
Car, portant le nom du mythologique héros,
Il se faisait dire: Avance Hercule
Par le maître qui l’avait ainsi dénommé,
Et passablement dérouté
Itou.
 
La chimère verbale, au mieux, c’est une provoque.
Au pire c’est une aporie,
Dont le sens est opaque, tout gris
Comme le souffle d’une cheminée
Essoufflée, qui suffoque
Et qui ne tire pas sa référence.
 
Avant que je n’entre en transcendance
De par la faiblarde équivoque
D’époque
Que la chimère verbale évoque,
Le Pain de Sucre de Rio
(Qui est un roc)
Sera devenu rance…

Tiré de Paul Laurendeau, L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013.

Le travail poétique de Gauvreau et sa réflexion sur l’art ne se trouvent en rien court-circuités par ce petit moment d’humeur en vers que je viens de vous livrer. Il s’en faut, alors là, de beaucoup. Car, comme il existe de la peinture non-figurative, il existe bel et bien de la poésie non-figurative. Le texte KP’ERIOUM en est un exemple. Évidement, les petits subtils me diront que ce panneau textuel représente figurativement des lettres majuscules et minuscules dans des polices distinctes, concrètes et dénommables, dont on perceptualise l’image mentalement de façon stable. Ma réponse est qu’il le fait bel et bien, mais il fait cela en tant que calligraphie, donc picturalement, pas linguistiquement. Il est donc figuratif comme tableau, pas comme poème… Ce panneau, culturellement inséparable de son printing spécifique (contrairement, de fait, à un vrai texte écrit) est un dessin plus qu’un texte. Si on demande dans quelle langue est écrit KP’ERIOUM, il n’y a pas plus de réponse ou de validité à cette question que si on se demandait dans quelle langue sont écrits Les Demoiselle d’Avignon ou Potato Head Blues. Pour bien buriner cet argument, on va esquinter KP’ERIOUM encore un peu plus, si possible, en le tirant vers ce linguistique qu’il ne livre initialement pas. On va, sans rougir, le philologiser (l’éditer comme texte). D’abord, sur la foi de certaines formes qui sonnent français dans le texte (comme padanou ou noum – inutile de dire qu’elles ne sonnent pas que français), on va présumer que ce texte est écrit «en français» et non dans une langue étrangère que, dans l’acte à la fois de la plus grande poéticité non-figurative et du plus ordinaires et tristounet de tous les malentendus linguistiques, on ne comprendrait pas… On va ensuite, délaver ce poème «français» de toutes ses particularités picturales-typographiques. On va le servir en monochrome typo en reprenant son ordre de présentation par lignes et en accusant ces lignes par une simple lettre majuscule d’ouverture formant lettrine, le reste du texte tombant en minuscules et à police typographique constante. Les espaces entre groupes de lettres deviennent tout naturellement des blancs circonscrivant les «mots» du poème. Rien de sorcier, nous y voici (comme tout philologue qui se respecte, on assume nos hésitations et on les signale):

KP’ERIOUM   [les commentaires entre crochets ne font pas partie du poème]

Kp’erioum    Lp’er   ioum
Nm’   periii   per   no   noum [ce segment est incertain]
Bpretiberreeerrebeee
[la superposition de lettres identiques en indice/exposant est transposée en succession]
Onnoo   gplanpouk
Konmpout   perikoul
Rreeeeeeee   rrrr [incertain]   eeeea
Oapaerrreeee
Mgl   ed   padanou
Mtnou   tnoum   t

Raoul Hausmann, KP’ERIOUM, Poème optophonétique, 1918.

Ceci fait, on peut maintenant dire, toujours sans rougir, ni faillir, ni trembler, ni se dégonfler, que le texte KP’ERIOUM est UN TEXTE NON-FIGURATIF. Cela signifie simplement qu’il est impossible de lui assigner une signification globale (de texte) ou partielle (de mots) en l’état. Ces suites de sons ou de lettres sont sciemment sans sémantique. Il ne leur existe pas de sens ou de référence inter-subjectivement stabilisables. La poésie lettriste (on reviendra plus bas sur les vues de Gauvreau la concernant) a produit ce genre de texte non-figuratif. Ce faisant –et il n’y a rien de mal là-dedans– elle a tiré le textuel en direction du pictural (et corrolairement de l’écrit – pour lire verbalement de la poésie lettriste, ben, euh, faut se lever de bonne heure)…

Pour le bénéfice de la suite de la démonstration, on va maintenant exploiter KP’ERIOUM comme déclencheur d’écriture poétique. On va s’imaginer (de façon sereinement délirante, élucubrante pour ne pas dire carrément canulardière) que cette combinaison de lettres de 1918 est une sorte de sténo ou de crypto-code pour un autre texte. Cette fausseté factuelle va nous permettre d’inventer un texte à partir du panneau d’origine du Dadasophe, en traitant les combinaisons de lettres d’origine comme des abréviations et/ou des paronymies encryptant le texte à naître (le déclenchant, en écriture automatiste ou semi-automatiste, en fait). Mon résultat (tout personnel) est le suivant:

KAPPA  RIOUX  MITAN
 
Kappa Rioux, le compoterium se loue lupus en pierre en chiourme
Nommé périr permis percolémissif non mais l’estompe
Barrir pourrir pour l’éléphant tiberrichon d’annerré d’espérit  hé bé té tiré scié chié
On non (con)note au Nigog planqué le plan aimé d’Anouk
Le kokon mire un pou tire-pousse ni péril de koudre licol
Raréfier et élever la rareté des épées d’hésiter erreur erreur d’errer dans l’Astral
Or agape ni apparte appartenir à l’errance des arrhes éthers
Magali éditons pagayons dans la danse d’Anouk
Au mitan de nous tu nous mis tant.

Il est d’abord important de noter que si j’envoyais KP’ERIOUM à tous les lecteurs et les lectrices d’Ysengrimus en leur disant: Écrivez un poème à partir de ces segments de lettres comme s’ils étaient la sténographie ou un crypto-code d’autre choses. NB: vous n’avez absolument pas à justifier ou à expliquer le décodage (ou tout autre mécanisme créatif) vous ayant mené de KP’ERIOUM à votre produit fini… Eh bien, je me retrouverais avec autant de résultats qu’Ysengrimus a de lecteurs et de lectrices. Je vous annonce ensuite que KAPPA RIOUX  MITAN est UN TEXTE SEMI-FIGURATIF. Il combine des effets de sens et d’images très forts avec du texte non-référentiel, des sons, des phonèmes. Il subvertit la syntaxe et de fait perturbe la lecture conventionnelle sans pour autant basculer dans de l’intégralement illisible ou inintelligible. Il ne raconte pas une histoire bien définie (quoiqu’on puisse en imaginer une ou plusieurs) mais ne bascule pas dans l’intégralement lettriste non-plus. Ceci est, typiquement, le genre de texte poétique que Claude Gauvreau produisait et, si je m’autorise à corriger/rectifier son propos de tout à l’heure, en linguiste, ce qu’il décrivait comme une image non-figurative porterait mieux le nom d’image non-narrative ou d’image non-descriptive. Des images, de fortes images visuelles, jaillissent, comme autant de pops! sémantiques, de chamarres, de marbrures, de zébrures, elles maculent le texte, le poisse, le lacèrent, mais un propos nunuchement figuratif ne nous est pas tenu, une historiette ne nous est pas effectivement  racontée. C’est justement de cette référence ordinaire un peu neuneu (propos, historiette) que le courant poétique dont Gauvreau se réclamait aspirait à faire la corrosion (J’évite ici le mot de subversion que Gauvreau n’aimait pas, le considérant un «concept réactionnaire». Par contre, j’utilise ce mot plus bas, sans bretter plus avant, au sein de mon propos personnel, car le réactionnaire, il est bien là: c’est l’onctueux conformisme ambiant qui ânonne le texte en décodage unilatéral. Il faut donc bien continuer de s’affliger à le décrire et à sereinement promouvoir ce qui le transgresse).

Poussons l’affaire d’un cran en avant et envoyons maintenant aux lecteurs et lectrices d’Ysengrimus ou à leurs semblables la consigne suivante: Écrivez un texte narratif (récit) ou argumentatif (démonstration) ou mixte (narratif ET argumentatif) à partir de ces segments de lettres comme s’ils étaient la sténographie ou un crypto-code d’autre choses. NB: vous n’avez absolument pas à justifier ou à expliquer le décodage (ou tout autre mécanisme créatif) vous ayant mené de KP’ERIOUM à votre produit fini… Ces consignes, admettez le avec moi, sont quand même mille fois plus marrantes que celles de l’OULIPO. Voici donc, toujours construite canulardièrement à partir de la crypto-sténo qu’on s’imagine KP’ERIOUM être, ma petite historiette tristounette (c’est un mixte, argumentatif-narratif):

KARL NOUS TUE

Karl, le compère qui coordonne notre organisation humanitaire, de fait, perd le sens de l’organisation humanitaire, Énumérer et dénommer les périls et les pertes en permanence laisse beaucoup de ressentiment. Cela étire la bernique errance et encourage l’écoeurement.

On avait initialement un plan, un grand plan qui, certes, était un peu le souk mais bon… Soudain, Karl se pose en omniscient et le plan est kapout. Je crois que le péril qui menace notre organisation, c’est Karl. Redire, répéter, réitérer, rappeler que ça va mal, cela nous mine. On peut pas dire que la perspective s’en trouve embellie d’emblée. Cette mégalomanie de l’époque de nos débuts n’est pas dans nous intrinsèquement. Montrez-nous et taraudez en nous le moyen de TENIR.

Ceci est UN TEXTE FIGURATIF. On peut aussi dire, sans complexe, un texte en langage ordinaire. Il signifie, relate, raconte, rapporte, argue. Il est dotée d’un macro-sémantique (sémantique de texte) et d’une micro-sémantique (sémantique de mot, dite aussi sémiotique). Chaque mot d’ailleurs est employé dans son sens usuel et, sans être totalement absentes, les arabesques stylistiques sont réduites à un minimum rendant le propos acceptable comme texte indubitablement ordinaire. Son caractère fictif ou réel n’est pas un enjeux à ce point-ci (Qui est Karl? Qu’est-ce qu’il fout vraiment? On s’en tape). On voit donc qu’on a trois niveaux très nets dans la figuration pouvant se construire ou se déconstruire avec des textes. Le niveau NON-FIGURATIF (Kp’erioum), le niveau SEMI-FIGURATIF (Kappa Rioux mitan), et le niveau FIGURATIF (Karl nous tue). Je ne vois vraiment pas comment on pourrait décrire les choses autrement. Inutile de dire que, dans les textes modernes de toutes natures, ces trois niveaux tendent désormais toujours un peu à se mixer entre eux lors de la production.

Disons un mot de la susdite production, justement. L’exercice auquel je viens de vous convier est, en fait, le contraire diamétral de comment la poésie semi-figurative des cent dernières années s’est effectivement engendrée. Partir d’un texte non-figuratif (type KP’ERIOUM) pour produire un texte semi-figuratif (type KAPPA  RIOUX  MITAN) et/ou un texte figuratif (type KARL NOUS TUE) n’est pas la façon dont les choses se sont effectivement faites en poésie concrète à partir, disons, du début du siècle dernier. Quand elle se construisait sur la base d’un texte pré-existant (ce qui n’est qu’une procédure d’engendrement parmi des centaines d’autres, en poésie semi-figurative, produite de façon automatiste ou non), la poésie exploratoire à visée semi-figurative a plutôt eu tendance à faire passer le texte du figuratif au semi-figuratif (nous, on vient de faire tout juste le contraire, passant du non-figuratif au semi-figuratif et/ou figuratif). Cette tendance, historiquement attestée et qui n’est absolument pas une contrainte absolue (juste une tendance empiriquement observée since then…) la joue comme en rencontrant la consigne suivante (je la formule en assumant désormais que vous êtes familiers avec les distinctions que j’ai introduit): Écrivez un poème semi-figuratif à partir d’un texte narratif (récit) ou argumentatif (démonstration) ou mixte (narratif ET argumentatif – ici ce point de départ sera le texte KARL NOUS TUE) comme s’il fallait le brouiller, en dériver, le déchiqueter, l’esquinter, le corroder, le subvertir. NB: vous n’avez absolument pas à justifier ou à expliquer le cheminement, le travail de dérive, le bizounage pataparonymique (ou tout autre mécanisme créatif) vous ayant mené de KARL NOUS TUE à votre produit fini… Voici alors mon résultat:

KARAKALLA  ET  ORNICAR

Karakalla, la compote se contorsionne nonono canoa opposition égalitaires, essai des sens septisemés en oppositions égalitaires. D’éléphant d’annellé d’espérit péripathétique pépette pertinence jactance flaciseté qu’éléphant, rosard blanc. Lola, Martine, Monique, vos robes flacottantes en l’étuve et dans le vent. Cela étire la bernique errance et encourage l’écouragement.

Ornicar à salamant plaplapla de flan. Engrangeons nos graines de dissertes à fond de cales de bantouk pour les gibbons… Vlan, Karakalla or ni pose pause non au KKK chirgie. Ra péripéti pripathé an cas Karakalla. Redingote déçue-épite, aérémitée, emballécépliée que ce sarreau se noircisse à l’encre de Chine. Raplapla de rappeler que le parterre sent, s’ouvres, putrifie et sera soldé. Castaga et melon imparti qui irise ironique les danse de l’Ithaque incadescent. Mornifle et monégasque bastarache veuillez frotter vos marimbas en nos appartenirs.

C’est en travaillent dans cette direction là, par exemple, que Raymond Queneau a produit les cent (100) récits de ses fameux Exercices de style (1947), construits à partir d’une narration figurative anecdotique originale. La règle oulipiste ou pata-oulipiste invitant à remplacer chaque mot lexical d’un texte figuratif par son prédécesseur ou successeur du dictionnaire, pour allègrement en barboter la signification initiale, procède du même type de dynamique. Les observations de Claude Gauvreau nous obligent ensuite à faire un petit ménage pour bien distinguer entre texte automatiste, texte concret, texte semi-figuratif et la somme touffue de leurs corollaires et antonymes. Ils sont en intersection. Cela demande clarification. Il importe, pour arriver à une telle clarification, de bien établir dans quel angle on regarde le texte qu’on analyse ou qu’on produit. Trois distinctions s’imposent alors.

1) En regardant le texte dans l’angle de sa production, on distingue les TEXTES RÉVISÉS des TEXTES AUTOMATISTES. Un texte automatiste, dans son principe, c’est juste un texte produit dans la spontanéité (digressante ou non) du moment, sans révision. On ne le corrige pas. Il sort et ensuite il est, tel quel. On appuie sur le bouton et il part. Inutile de dire que, de nos jours, il nous est donné de lire des texte automatistes qui ne sont pas nécessairement semi-figuratifs ou non-figuratifs (bon nombre d’échanges sur blogues journalistiques sont dans cette situation. Ils sont du langage ordinaire mais ne peuvent plus êtres révisés une fois lâchés). Voulez-vous maintenant un superbe exemple d’écriture automatiste non-figurative dans notre vie ordinaire (sinon dans celle de Gauvreau ou de Tzara)? Vous décidez de vérifier si votre nouveau traitement de texte fonctionne correctement et, pour ce faire, vous tapez en mitraille n’importe quelles touches…

Pqowir0c[n cvpp;P[QPWMEV[OUDW,’XA’20EW9][-KA

(Je viens juste de le faire, en pitch automatiste. Il n’y a eu aucune révision de ceci. Je n’ai ajouté que l’italique et le gras).

Vous finissez alors éventuellement avec un résultat qui est passablement similaire à celui de KP’ERIOUM mais qui n’est pas placé comme KP’ERIOUM qui est, lui, par contre, très probablement un dispositif révisé. Notez, incidemment, que le caractère automatiste ou révisé d’un texte est indétectable sur le produit fini. Comme cela porte sur un acte de production, il faut observer le producteur en action et/ou prendre ses aveux sincères sur la question pour conclure au caractère automatiste ou révisé d’un texte. C’est beaucoup moins évident à dégager qu’il n’y parait et –fait capital- c’est parfaitement indépendant du genre ou du style de texte produit.

2) En regardant la portée de généralisation du texte, on distingue les TEXTES ABSTRAITS des TEXTES CONCRETS. Texte abstrait: Une idée vraie doit s’accorder avec l’objet qu’elle représente (Baruch de Spinoza). On y comprend des notions, des concepts, on en dégage des catégories générales que l’on corrèle dans un développement dont on endosse ou rejette le principe, que l’on peut même juger faux ou vrai, original ou rebattu, limpide ou abstrus, beau ou laid même, sans que rien d’ouvertement empirique ne se dégage et monte en nous, depuis le sens (explicite ou même implicite) du texte. Texte concret: La mouche est morte au clair de lune sur un vieux journal empaillé (Raymond Queneau). On voit, on sent, des percepts. Même bizarres ou distordus, ils tiennent dans notre esprit comme une photo, un film, une coupe de fruits, un aquarium, un ready made ou un dessin. C’est empirique, spécifique, charnu, ponctuel. On jouit (ou ne jouit pas) de l’image. Elle s’impose sensuellement. La distinction texte abstrait/texte concret concerne intégralement la sémantique du texte et, en ce sens, cette distinction ne peut opérer que sur du texte semi-figuratif ou figuratif. Inutile d’ajouter que des segments abstraits et concrets peuvent parfaitement co-exister dans un texte unique. Une intersection largement attestée dans toutes nos cultures entre texte concret et texte abstrait c’est le texte symbolique ou allégorique. Il y en a des tas. Le bec de rubis de la colombe de la paix picore le plastron d’or et de fer du dieu Mars (René Pibroch) est un parfait exemple de ce type d’intersection. On y retrouve des images empiriques précises, une narration concrète, visualisable, rejoignant, sans surprise abstraite, un choc de symboles culturels renvoyant à des notions convenus d’une large portée sapientiale ou argumentative.

3) En regardant le texte dans l’angle de la subversion de la figuration, on distingue alors nos TEXTES FIGURATIFS, SEMI-FIGURATIFS et NON-FIGURATIFS qui, eux, n’ont désormais plus de secrets pour vous. Le texte figuratif occupant la part du lion du discours ordinaire, il est toujours intéressant de se poser la question de la présence des textes semi-figuratifs ou (même) non-figuratifs dans notre vie ordinaire. La banalisation et l’apprivoisement de plus en plus serein des sensibilités dadaïstes et surréalistes en publicité, en rhétorique médiatique, en journalisme, dans les livres de recettes, les almanachs, les grandes murales urbaines, les magazines de sport et de mode, le journal du matin, Cyberpresse et le Carnet de Jimidi font que la cause «ordinaire» du texte exploratoire est loin d’être entendue sur une base de marbre. Claude Gauvreau et Tristan Tzara sont plus que jamais toujours avec nous et… il ne me reste plus qu’à vous laisser, en point d’orgue, une petite crotte de ma propre démarche poétique.

LE NÉO-FIGURATIF EN POÉSIE. L’exercice auquel je me suis adonné ici à partir du texte du Dadasophe est un exercice fondamentalement néo-figuratif. Il consiste à retravailler des textes ou des segments de texte ayant avancé très loin vers le non-figuratif et, en leur réinsufflant des gouttes de couleur référentielle, sans me gêner pour les faire se recentrer un petit peu vers la pulsion lyrique ou baroque qu’autorise le semi-figuratif. Ma démarche poétique, dans un recueil comme L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), est celle que j’ai cultivé ici en passant de KP’ERIOUM à  KAPPA  RIOUX  MITAN (plus que celle qui avait consisté à passer de KARL NOUS TUE à KARAKALLA  ET  ORNICAR). L’esprit de Claude Gauvreau plane sur mon approche néo-figurative en poésie. L’Épormyable affirme en effet (contre l’opinion de certains critiques et commentateurs du temps) n’avoir jamais poussé son exploration poétique jusqu’au lettrisme.

Pour ce qui est du lettrisme, je tiens à dire que je ne suis pas lettriste, parce que, dans mon optique, le lettrisme s’identifierait plutôt à l’abstraction géométrique en peinture et que moi, j’ai toujours été un abstrait lyrique ou un abstrait baroque, comme on voudra, ou un automatiste, ou autre chose qu’une critique très perceptive pourrait définir mieux que moi.

Claude Gauvreau, en 1970, sur le plateau de l’émission Femme d’aujourd’hui, cité dans le documentaire de Jean-Claude Labrecque (1974), Claude Gauvreau, poète, Office National du film, Canada, 17:50-18:16.

J’espère modestement avoir ici un peu émis cette critique après avoir, toujours aussi modestement, été le poète que j’ai envie d’être.

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SOURCE

Jean-Claude Labrecque (1974), Claude Gauvreau, poète, Office National du film, Canada, 56 minutes, 47 secondes.

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46 Réponses to “De l’écriture non-figurative à l’écriture semi-figurative, ou encore: Du néo-figuratif en poésie”

  1. Caravelle said

    Le texte est figuratif quand il a un sens ordinaire. La peinture est figurative quand elle permet de voir un dessin ordinaire. Mais une tache de couleur est toujours une image.

    [C’est une masse concrète (et palpable – même si le musée interdit d’y toucher) de couleur laissant une impression similaire à une tache de porridge ou de goudron. C’est seulement photographiée que la tache de couleur devient une image. Une image photographique alors, pas picturale. Picturalement, la pratique non figurative revient au matériau des couleurs, comme en poésie la pratique non figurative revient aux phonèmes (plutôt qu’aux lettres hein, car dans ce dernier cas, la calligraphie interfère). Oui? – Ysengrimus]

    • Caravelle said

      Oui, oui, Je cherche laborieusement à vous suivre. Maintenant qu’ont en commun texte abstrait et peinture abstraite?

      [Le fait que la ci-devant « peinture abstraite » est tout simplement mal nommée. il faudrait l’appeler en fait « peinture non-figurative ». Un vrai dessin abstrait c’est une esquisse visuelle, de la même façon qu’un vrai mot abstrait c’est une esquisse notionnelle… – Ysengrimus]

  2. Sophie Sulphure said

    Ysengrim, je ne comprend rien sur ce que tu dis sur le texte figuratif concret, le texte figuratif abstrait, la peinture abstraite et la peinture non-figurative. Explique toi, s’il-te-plait. C’est intéressant mais je pige pas.

  3. Bon alors, que je m’explique correctement… et concrètement. Partons des textes.

    Tezte figuratif concret: Une mouche se pose sur un journal plié.
    Texte figuratif abstrait: Les insectes ailés tendent à se poser sur des surface lisses et planes.

    Le premier texte donne une image empirique précise, concrète, narrée. C’est donné comme quelque chose qui arrive et qu’on observe. Le second texte s’ABSTRAIT du premier. Il formule, en termes génériques, une tendance, une loi, un principe. On le comprend mais on ne voit plus la concrétude du premier propos ni son immédiateté racontée. C’est un peu comme dans citron versus fruit, sapin versus arbre, facteur versus travailleur. Le second texte est à traits limités, il est abstrait. Pour s’abstraire, il doit se dégager de ce qu’il représente, mais tout en y restant lié, comme la loi ou la tendance s’extirpe du fait.

    Voyons maintenant ce tableau de Georges Braque:

    MAISONS À L’ESTAQUE de Georges Braque, 1907

    MAISONS À L’ESTAQUE de George Braque, 1907

    On peut bel et bien appeler ce tout premier tableau cubiste: de l’art figuratif abstrait. Il part de quelque chose qu’il représente et en tire, par simplification généralisatrice, une géométrie générale. Pour qu’on aie de l’art abstrait, notre tableau doit fatalement s’abstraire de quelque chose: de la figuration qu’il perpétue, en la simplifiant et en la tirant vers un générique (ici: géométrique). Abstraire, en peinture, c’est esquisser et miser sur nos implicites de représentations, un peu comme dans un croquis, un schéma, ou un plan. Par contre le tableau suivant, de Jean-Paul Riopelle:

    une-croute-de-Riopelle

    n’opère aucune abstraction. Renonçant à toute représentation imagière (c’est pas un dessin, c’est pas un croquis, c’est pas un schéma), ce tableau est non-figuratif et JUSTEMENT à cause de cela, il n’est PAS abstrait. Au contraire, il mise sur le concret des masses de couleurs, de contrastes, de formes, pour nous forcer à séparer la peinture du dessin, de la nature morte, ou du portrait. La démarche de Braque (dans ce tableau spécifique) est abstraite mais figurative. Picturalement plus radicale, la démarche de Riopelle (dans ce tableau spécifique) est concrète, poisseuse et fondamentalement non figurative. Dans le Braque, le tableau représente encore. Dans le Riopelle, il EST simplement. Inutile de dire que tous les dégradés sont possibles entre ces deux démarches d’art moderne, en fission comme en fusion.

    Sophie, ramenez le mot abstrait à son sens de philosophie ordinaire et tout deviendra limpide.

    • Catoito said

      Et la correspondance entre la démarche de ces tableaux et celle des textes que vous analysez dans votre article, elle se ferait comment?

      [Le tableau de Braque montré ici correspond grosso modo à la démarche du texte KARAKALLA ET ORNICAR (altération d’un dispositif figuratif initial) et le tableau de Riopelle montré ici correspond grosso modo à la démarche du texte KP’ERIOUM (texte ouvertement non-figuratif). – Ysengrimus]

    • PanoPanoramique said

      Un est un tableau. L’autre est du barbouillage.

      [Je ne seconde pas. – Ysengrimus]

      • Le Gaïagénaire said

        Je suggère que le « barbouillage » représente l’émotion de Riopelle à ce moment.

        [C’est là une solution figurativiste qui reste largement hypothétique. La peinture concrète qui représenterait des émotions c’est comme la musique qui représenterait des émotions. Cela me suscite de très sérieuses réserves. – Ysengrimus]

      • PanoPanoramique said

        Si c’est ses émotions, y s’énervait en cibolaque…

      • Mura said

        Il songeait peut-être aux petits critiques d’art de troquet qui appelaient ses œuvres des barbouillages…

      • Le Gaïagénaire said

        Ysengrimus,

        Rappelez-vous Procope: « rien ne vient de rien » .Le lien ci-après est la démonstration qu’effectivement la musique représente des émotions. Un « drummer » amant du jazz sait cela :

        Vous pouvez vous procurer un DVD de la démonstration auprès de l’interprète Conti et de Hamer.

      • Le Gaïagénaire said

        Ysengrimus,

        Rappelez-vous « Sidekick’s philosophy »

        Comme vous pourrez le découvrir, les compositeurs mettaient vraiment les émotions en musique.

  4. Tourelou said

    Comme Gauvreau, il faut renoncer au monde pour construire des monuments. Devenir ces lieux de synthèse dans la création est un cadeau de l’artiste et il faut aussi renoncer à la narration pour l’honorer et se noyer dans un joli chaos iridescent. Merci l’artiste.

    • Sissi Cigale said

      C’est très beau ce que vous dites. C’est vrai qu’Ysengrimus nous ouvre des horizons artistiques. je vois l’art moderne un peu différemment avec son aide. Je ne comprend pas tout mais je me sens toujours bien dans ses mots quand il nous parle d’art.

  5. Marie Verne said

    Néo-figuratif, je comprend que c’est parce que la poésie qui est allée aussi loin que celle de Gauvreau ou des lettristes rebrousse un peu et retrouve une touche incorporant des éléments figuratifs. Mais quand on procède, en sens inverse, comme Queneau dans les Exercices de style, justement, doit ton parler de texte post-figuratif?

    [Cela me semble un peu trop passif. Attendu que, dans ce mouvement là, les brouillages sont introduits sciemment, qu’une subversion est en cours, je n’hésiterais pas à parler de texte anti-figuratif. – Ysengrimus]

  6. Fridolin said

    « dans ma poésie, ce que j’exprime exprime une réalité singulière concrète » (Gauvreau)

    À lire ce que Gauvreau dit de son œuvre ici, on croirait qu’il y a aucune différence entre ses textes pis le journal du matin. Rien de plus faux. II décrit son travail de façon ben incomplète par cette phrase.

    [Je seconde. Les textes de Gauvreau incorporent beaucoup de concrétude et un tout petit peu d’abstraction. Mais surtout, ils sont fortement anti-figuratifs et aussi (d’autre part) automatistes, en ce sens qu’ils sont comme un chapelet de cadavres exquis. – Ysengrimus]

  7. UN POÈME DE CLAUDE GAUVREAU said

    .
    .
    AURORE DE MINUIT AUX YEUX CREVÉS

    Au feu
    les pénombres croulent.
    Un gibraltar assaisonné de pestes immergées par les succubes
    dévore le protocole de mon âme anéantie.
    Comment sortir
    Comment sortir le beu qui sillonne en éclaboussant son crâne
    qui dédouane l’espoir hydrocéphale lacéré et hyéné
    qui dédouble le fat foulon
    issé par les aisselles de sauterelle au pinacle du bronze égorgé.
    faible est la nuit
    anéanti est le rêve
    endolori est le nom qui ceignait la soupière des mille pattes humaines.
    Une ombre jaillit
    Un poste fuse
    et nantit d’or la couronne où agonise le bois fermenté.
    Un nom siffle.
    Un non aboie
    plus fort que le délire
    plus cru que la bestialité aux reins brisés.
    Ma main n’est plus le vase où nasillait la flore japonaise.
    Mon creux n’est plus la coupe où s’hébétaiernt honnies les civières de deuil.
    Le chant souffre dans l’Inde éprise de feu
    et tapissée de fœtus jaunâtres.
    L’haleine peste
    l’haleine rejoint le moignon de vestiaire
    Et toutes nos têtes coupées
    expirent dans la falaise de zinc.

    (tire du recueil ÉTAT MIXTE, 1951)

    • Fridolin said

      Merci. Je vois en effet surtout de images concrète dans ça. Mais quel désordre!

      [Il est volontaire. C’est ça du concret anti-figuratif. On peut pas se stabiliser une narration ou une description simples. C’est comme un collage d’images éclectiquement unies pour forcer un désordre mental en mouvance permanente. – Ysengrimus]

      • PanoPanoramique said

        Du cafouillage de n’importe quoi. Ça rime même pas.

        [On s’en câlisse tu que ça rime pas, Pano… – Ysengrimus]

    • Sylvie des Sylves said

      C’est bien vrai qu’on dirait une succession de cadavres exquis individuels. Certains de ces effets de texte sont très forts.

      [Voilà. – Ysengrimus]

      • Mura said

        Pourquoi dire alors que c’est « anti-figuratif ». « Surréaliste » ne suffirait-il pas?

        [Surréalisme au départ, c’était un nom frondeur d’école qui disait aux réalistes « notre art est bien plus réaliste/réel que le vôtre, en fait. Vous êtes des photographes et des journalistes. Nous sommes des peintres et des poètes, des « plus-que-réalistes », des « archi-réalistes ». Vous êtes superficiels et conformistes, nous sommes profonds, séditieux et intenses, plus « vrais » donc. C’est le nom qu’ils se sont donnés en défiant la pensée « artistique » normative et figurative de leur temps. Gauvreau, lui, ne revendiquait pas ce rattachement d’école pour lui (il se disait « automatiste » pas « surréaliste », nom de courant qui, en son temps, datait déjà un peu, en fait). Quand on dit que son poème ici ou le tableau introduit par Égérie infra sont anti-figuratifs, on ne fait pas un rattachement d’école mais on décrit ce que le tableau FAIT. Le tableau de Riopelle est non-figuratif. Il ne dessine rien. Il place des masses de couleurs sur le canevas comme on placerait des cailloux sur une planche. Puis il les triture comme on triturerait de la plasticine, sans rien sculpter de représentatif ou figuratif. Le terme fatikan de barbouillage de PanoPanoramique est, en fait, de loin supérieur à la niaiserie insidieusement discriminatoire de « peinture abstraite » pour décrire le Riopelle! Le poème de Gauvreau et le tableau dadaïste placé par Égérie infra, eux par contre, sont anti-figuratifs en ce sens que SANS QUITTER LA FIGURATION, ils la brouillent, la surchargent, la subvertissent, la cafouillent, la cacophonisent, se chamaillent avec, la combattent même, mais sur son terrain (sans la fuir ou l’ignorer, comme le fait Riopelle). Et cela nous force, comme le fait un peu, par exemple le rêve ou les hallucinations récréatives, à voir le monde autrement, à trouver des connexions et des dispositifs que le figuratif ordinaire (portrait, nature morte, film documentaire) ne donnent pas à découvrir. Oui? – Ysengrimus]

    • Égérie said

      Ce texte que tu cites de Gauvreau, c’est comme la version verbale d’un collage de Dada…

      dada-ekasticism

      [Exactement. On encore, un tableau surréaliste. – Ysengrimus]

      • Gudule said

        Bon. Une seconde…

        Konmpout perikoul (Raoul Hausmann) : non-figuratif
        la couronne : figuratif
        le bois : figuratif
        fermenté : figuratif
        la couronne où agonise le bois fermenté (Claude Gauvreau) : anti-figuratif.

        [Bingo. Gudule. – Ysengrimus]

      • Gudule said

        Mais alors, quelle différence entre semi-figuratif, anti-figuratif, et néo-figuratif?

        [Les trois sont semi-figuratifs. De fait, semi-figuratif est le terme générique (ou terme abstrait) qui chapeaute les deux autres. Comme arbre pour sapin et chêne. Ce qui distingue le semi-figuratif anti-figuratif du semi-figuratif néo-figuratif, c’est le point d’origine du mouvement transgressif. Celui-ci n’est pas un jugement porté dans l’air. Cela se discerne habituellement dans le texte même. Si vous transformez constable en con stable vous êtes anti-figuratif, vous tirez un mot ordinaire vers du figuratif brouillé, enrichi, aggravé ou transgressé. Si vous transformez Konmpout perikoul en Kapout le péril qui coule, vous êtes néo-figuratif. Vous transformez (ici régressivement, en termes artistiques) un blabla non-figuratif en un texte intelligible (ordinaire ou non). D’autres combinaisons sont possibles mais le principe distinctif est là. – Ysengrimus]

  8. Le boulé du village said

    Constable devient con stable. Il est vraiment pissant ce mouvement poétique là!

    [Et foncièrement surréaliste, mon petit Boulé. En ce sens qu’un penseur surréaliste te dirait que con stable te force à voir plus profondément, radicalement (et irrémédiablement) et avec plus de justesse fulgurante la réalité fondamentale, individuelle et sociétale, du constable. Il exemplifie ce que le surréalisme prétentait faire, satiriquement certes mais pas que… – Ysengrimus]

    • Denis LeHire said

      L’anti-figuratif est donc une sort de communicateur anti-conformiste. Il nous oblige à quitter le sens figuratif, ordinaire et commun des mots (un policier) pour fouiller dans le non-dit qui est forcé à la surface de la colère poétique (un solide imbécile qui se met tout naturellement au service de l’immobilisme social). Le poète montre comme ça qu’il ne dira jamais les choses comme le tout venant conformiste et mouton les dit.

      [Je seconde… comme les premiers cubistes nous forçaient à voir dans des objets de nature morte une déroutante et séditieuse géométrie… – Ysengrimus]

      • PanoPanoramique said

        Gau-gauche fait exactement la même chose « anticonformiste »…

        [En assertant que certains gauchistes sont des gogos, mais absolument. Et grand’artiste (prononcé GRANTARTISTE – grand tartiste, « grand faiseur de tartes ») présente certains artistes comme des tartineurs ou des pâtissiers. Le procédé anti-figuratif (au sens de monsieur LeHire: subversion de la figuration banale et ordinaire des mots de la langue courante) est exactement le même. On se rejoint parfaitement, PanoPanoramique. – Ysengrimus]

      • PanoPanoramique said

        Je suis content que vous admettiez que Riopelle c’est du barbouillage…

        [Je n’admet rien spécialement. Je constate froidement. Du magnifique barbouillage qui a révolutionné l’art pictural et a bouleversé nos habitudes visuelles. Prenez ce tableau de Riopelle et faites-en l’imprimé de la robe d’été de votre amoureuse, ce sera magnifique. Et beaucoup moins anormal et inhabituel qu’on ne le pense. Révolution rétinienne, better believe it. – Ysengrimus]

  9. Julie Soulange said

    Pourquoi le figuratif des dessins, des tableaux et de l’écriture ont-ils été si violemment attaqués et esquintés dans les cent dernières années?

    [Julie, c’est parce que des disciplines sont apparues (ou sont devenues dominantes) qui ont solidement pris en charge le figuratif dans un espace textuel (journalisme, discours scientifique) ou dans un espace technique (photographie, cinéma). Les artistes les plus novateurs ont donc corrodé ces dispositifs pour construire ou reconstruire leur démarcation et l’impact perturbant de celle-ci. Un artiste n’est pas un photocopieur ou un annonceur. Il y a des machines et des gens pour ça désormais. L’artiste se démarque par son aptitude à subvertir et explorer (non-scientifiquement et non-techniquement) le réel, non plus le reproduire. La figuration simple n’est plus le résultat d’un cheminement artistique, c’est un acquis technologique. – Ysengrimus]

    • Julie Soulange said

      Un annonceur?

      [Oui, oui. Pensez par exemple au commentaire en continu décrivant un match sportif. Plusieurs heures de narration cursive hyper-réaliste. Cela n’existait tout simplement pas, avant l’invention de la radio. C’est un truc apparu au siècle dernier que cette activité des annonceurs. Que fait un auteur de romans réalistes devant un tel phénomène s’installant dans la vie ordinaire. Il constate que l’activité de l’annonceur lui vole son stock et l’installe tout banalement dans un espace non artistique (et de plus en plus répandu, banalisé, journalier). Votre auteur de romans va donc abandonner cet espace réaliste au champ non artistique en cours d’installation et prendre place, lui, avec son art, dans un autre mode exploratoire. C’est comme ça qu’en cent ou cent-vingt ans, le figuratif et la représentation se séparent de segments importants de l’art… L’art décrivait le monde. Aujourd’hui, il invente un objet autonome. – Ysengrimus]

      • Julie Soulange. said

        D’accord. Et le néo-figuratif alors?

        [Bien, avec des textes comme KP’ERIOUM, les ready-made de Duchamp, Gauvreau, Tzara, Dada, Dali, les surréalistes, les éclectiques plastiques de toutes natures, on a poussé loin en direction du non-figuratif. Ces interventions artistiques, on les a, maintenant. Elles sont avec nous. Elles nous déterminent, nous habitent. On peut donc se recentrer un petit peu, sans les perdre ou les renier. On peut maximaliser le figuratif, l’anti-figuratif et le non-figuratif en se faisant le fun qu’on veut, sans complexe ni normes rigides. C’est ce qui se passe, en fait. Voyez l’Internet. Dada est partout. Plus besoin de dupliquer KP’ERIOUM ou les ready-made sans fin. Il sont là et leurs milliers de semblables avec eux. On peut donc dire autres choses. C’est vers cela que l’art tend toujours: autres choses. Tout est disponible. Tout es permis. L’intégralité du dense dégradé figuratif/non-figuratif nous appartient. À nous de jouer, cibole. – Ysengrimus]

    • Sissi Cigale said

      Comme dans ton acrostiche sur Picasso:

      P eindre, il y a cent ans. Ce n’était plus si évident, naturel, ou novateur.
      I l y avait déjà le daguerréotype, la photographie, la cinématographie.
      C es machines inertes, puissantes, saisissaient déjà le figuratif sans faille.
      A llait-on assister à la disparition du peintre, comme à celle du rémouleur?
      S auf que l’exploration de la profondeur des formes et de la crise de notre
      S aisie du réel à travers l’image, de la folie des volume et des couleurs qui
      O bsède nos sens, le peintre s’en souciait trop peu. Depuis, il en est le maître.

      [Voilà. Exactement. Merci du rappel, Sissi. – Ysengrimus]

  10. Piko said

    Voyez l’Internet. Dada est partout. (Ysengrimus)
    Je seconde…

    Faites connaissance avec la nouvelle communauté dadaïste d’Internet…

    Troll_face et ses amis

  11. Catoito said

    « Votre auteur de romans va donc abandonner cet espace réaliste au champ non artistique en cours d’installation et prendre place, lui, avec son art, dans un autre mode exploratoire. »

    C’est vrai qu’Honoré de Balzac aujourd’hui, c’est le journal télévisé en continu…

    [Ou encore Les Sopranos… Mais il reste que le réalisme artistique en art a effectivement des compétiteurs non-artistiques involontaires très puissants… – Ysengrimus]

  12. Miranda said

    « Un texte automatiste, dans son principe, c’est juste un texte produit dans la spontanéité (digressante ou non) du moment, sans révision. On ne le corrige pas. Il sort et ensuite il est, tel quel. On appuie sur le bouton et il part. Inutile de dire que, de nos jours, il nous est donné de lire des texte automatistes qui ne sont pas nécessairement semi-figuratifs ou non-figuratifs… »

    Je trouve que vous aplatissez un peu la démarche artistique automatiste avec ce genre de propos. L’écriture automatiste c’est pas juste du teste spontané écrit, comme le serait, par exemple, une lettre. Il y avait, chez les automatistes, en écriture comme en peinture, une urgence à produire vite, sèchement, subitement, brutalement, de façon à sciemment perturber les sens et à faire sortir des affaires de l’inconscient, des images, de pulsions, des rots mentaux, des ratures sans ratures. C’est pas juste que c’est pas révisé, c’est aussi que c’est pas contrôlé, incontrôlé, pulsionnel, rageur, perturbateur et non respectueux des règles de l’art conventionnel et ce, de par une pulsion voulue vers le désordre, le chahuteur, l’angoisse, le barbouillis, le fouillis, le bâclé, l’emporte-pièce.

    [Je seconde respectueusement et inconditionnellement cette correction. Votre définition de l’écriture et de la peinture automatiste est supérieure à la mienne, et plus directement conforme à ce que ce courant artistique majeur cherchait effectivement à produire et à provoquer. Grand merci de cette amélioration de mon propos. – Ysengrimus]

    • Miranda said

      Vous réagissez bien aux critiques, dites donc!

      [Toujours. Quand je rencontre une idée supérieure à une des miennes, je procède au remplacement sans passion et sans complexe. La distinction que vous établissez ici entre le spontané et l’automatiste est important et améliore ma propre compréhension de ce que je prétend moi même expliquer. M’y objecter serait de l’autoprotection égotiste, non avenue, et inutile dans le cadre d’échanges visant à une saine recherche de la vérité. – Ysengrimus]

      • Miranda said

        Je commence à comprendre d’où vient la force de vos textes, Monsieur Sans Complexe

        [L’intelligence est une force absorbante bien avant d’être un miroir réflexif. Et encore merci de vos interventions présentes et futures, Miranda. – Ysengrimus]

      • Sophie Sulphure said

        Il n’a pas peur de la critique, notre Ysengrimus. Il l’encourage, en fait. Son blogue est un bloque dialectique.

        [Exactement – Ysengrimus]

      • Caravelle said

        Je seconde.

        Carava

      • Miranda said

        Bon à savoir.

        Très rafraichissant.

  13. Miranda said

    Pourriez-vous expliquez sur exemple comment vous mettez en place ce procédé poétique néo-figuratif?

    • Ysengrimus said

      Bien, par exemple, le vers suivant du dadaïste Tristan Tzara:

      Machine à coudre décomposée en hauteur

      figure dans un texte en raboutage de cadavres exquis individuels dans le ton de celui de Claude Gauvreau cité plus haut. Rien avant ou après, dans le long poème en échancrures de n’importe quoi dont il provient, ne parle plus de « machine à coudre ». En l’état, ce vers est hautement anti-figuratif. Il est crucialement difficile à décoder et c’est initialement parfaitement voulu par notre dadaïste.

      Le procédé néo-figuratif consiste alors à tirer ce court texte légèrement en direction d’un développement qui lui assigne une valeur référentielle un petit peu plus figurative. Dans L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète) j’ai écrit le poème suivant dont le vers de Tzara devient le titre.

      Machine à coudre décomposée en hauteur

      Dans la maison de ferme ancestrale,
      Il n’y avait pas de chauffage central.
      Une grille bien écarquillée laissait monter la chaleur
      Du poêle à bois antique vers les étages supérieurs.

      Cette bonne grille permettait aux petites fouines et aux petits rats
      De mater sans se faire prendre, tout ce qui se tramait en bas.
      Personnellement je ne pouvais me résoudre
      À observer quoi que ce soit d’autre que la machine à coudre
      Mise en action, par quelque cousine ou quelque tante.
      Oh le hardi ronron! Oh l’aiguille rapide et puissante!

      Vue d’en haut, la machine à coudre, il fallait vachement l’analyser
      Pour arriver à adéquatement se reconfigurer
      Son mouvement, dans sa vraie nature.
      De ne pas la voir depuis le sol
      Bousillait toute banalité et faisait prendre son envol
      À la formidable étrangeté de cet objet vénérable
      Dont le maniement continue toujours de requérir
      Je ne sais quelle expertise formidable.

      Ce n’est donc pas la machine à coudre elle-même
      Qui me laissa si tant tellement rêveur
      Mais plutôt l’angle de sa perception, à travers cette grille plafonnière.
      Analysé ainsi, cet instrument bourru, depuis les hauteurs
      Devenait le plus déroutante des oeuvres d’art vernaculaires.

      Machine à coudre décomposée en hauteur,
      Avouons-le, tu m’as toujours un petit peu fait peur.
      Les vibrations saccadée de ton antique et sporadique moteur
      Scandent encore quelque peu le rythme dadaïste de mon cœur.

      • Miranda said

        Je vois, je vois. Vous dédadaïsez narrativement le vers de Tristan Tzara, en somme.

        [Dans ce cas-ci, oui. Sans le désécrire, hein. Il est toujours d’autre part avec nous en l’état. Simplement, je me fais du fun avec lui, en construisant une petite histoire autour de ce qu’il déclenche en moi. Iconoclaste comme tout enfant de Dada se doit de l’être, je me comporte comme si Dada et les surréalistes nous avaient laissé des lambeaux épars de textes à être. Je me comporte comme s’ils avaient bien bizouné le travail, pour barber la galerie. Je traite leurs lambeaux textuels comme Duchamp traitait ses ready-made. Les ressources sont presque aussi infinies, de fait. Il y a encore des tas de textes à faire, sous ces textes. Je choisis mon camp artistique en en faisant tripativement quelques-uns. Certains des textes à faire reviennent un petit peu (pas trop) vers du figuratif. Du figuratif étrange ou, comme disait Gauvreau: du lyrique, du baroque… – ysengrimus]

      • Sissi Cigale said

        Beau texte!

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