Le Carnet d'Ysengrimus

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Archive for 16 décembre 2013

Il y a cinquante ans, l’ASILE DE LA PROVIDENCE à Montréal passait au feu, tout juste avant de tomber sous le pic des démolisseurs

Posted by Ysengrimus sur 16 décembre 2013

L’Asile de la Providence en 1962. Photo Omer Desjardins

L’Asile de la Providence en 1962. Photo Omer Desjardins

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La providence, ça n’existe pas…
René Pibroch

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Bâti en 1842, l’Asile de la Providence fut, pendant cent-vingt ans, une immense soupe populaire perfectionnée qu’on dénommait, cela ne s’invente pas, L’ŒUVRE DE LA SOUPE Ce vaste service philanthropique à l’ancienne était tenu par les ci-devant Filles de la Charité servantes des pauvres devenues ultérieurement les Sœurs de la Providence. La bâtisse se dressait dans l’espace se trouvant à l’intersection des rues Sainte-Catherine, Berri, Demontigny, et Saint-Hubert (quatre coins de rues délimitaient ce colossal dispositif), à Montréal. Ce vaste emplacement est occupé aujourd’hui par la Place Émilie Gamelin et par la station de métro Berri-UQÀM.

Montréal est une ville qui, au fil des arcanes filandreuses de sa subtile histoire locale, notamment aux dix-neuvième et vingtième siècles, a connu un certain nombre d’incendies urbains singulièrement «providentiels». Ce fut certainement le cas ici, quand l’Asile de la Providence fut détruit par les flammes, le 16 décembre 1963. L’immeuble était, fort heureusement, «dieu» merci, comme par hasard, intégralement désert au moment de l’incendie. Il avait été racheté de l’évêché, à prix d’or, par la ville de Montréal quelques six mois auparavant et était sur le point d’être démoli pour faire place au métro. Le «drame» brutal, massif quoique bien tempéré, survint juste après l’heure de pointe en ville et il n’y eut aucun blessé. Seul cet immeuble patrimonial et ses dépendances furent rasés par les flammes. La cause de l’incendie ne fut jamais vraiment élucidée. La démolition de ce symbole involontaire d’un cléricalisme révolu et la construction du rutilant métro montréalais poursuivirent ensuite leurs cours, sans chicanes, ou enjeux, ou empoignes au sujet des portions historiques de l’Asile de la Providence qui auraient pu rester debout, pour raisons sentimentales, historiographiques, culturelles, cultuelles ou autres. La «foudre divine» avait tranché toutes les arguties et ce, largement aux frais du contribuable.

À la référence historique à l’Oeuvre de la Soupe et à son emplacement de jadis est indissolublement associé le souvenir de Sœur Émilie Tavernier-Gamelin (1800-1851). Fille d’une famille de quinze enfants, cette jeune montréalaise du début du dix-neuvième siècle voit neuf de ses frères et sœurs mourir du choléra, dans son enfance. Sa mère en meurt aussi, quand elle a quatre ans et son père, quand elle a quatorze ans. Adoptée par une tante plus aisée, elle accède à la petite gentry de Montréal et épouse éventuellement un commerçant pomiculteur prospère, de vingt-sept ans son aîné, Jean-Baptiste Gamelin. Elle mène alors la vie d’une bourgeoise rangée. Elle aura de son mari trois enfants, qui mourront tous en bas âge, du choléra toujours. Le mari y passera aussi. En 1827, orpheline, orphelande et veuve, madame Émilie Gamelin, laïque, volontaire, héritière et décidée, se lance dans les bonnes œuvres. Elle ouvre alors, entre 1830 et 1836, partiellement à ses frais et partiellement avec du financement philanthropique de copinage de classe, des petits lieux d’accueils pour vieilles pauvresses délaissées. L’un d’entre eux, appelé la Maison Jaune, est limitrophe du site où sera érigé l’Asile de la Providence. Payant aussi largement de sa personne que de ses ressources, elle organise et anime personnellement ces refuges pour pauvres et pauvresses.

Quand l’évêché de Montréal rate le coup de convaincre les Soeurs de la Charité de Saint Vincent de Paul de quitter la France pour venir œuvrer au Canada, il est décidé de fonder une toute nouvelle congrégation, pour affronter l’incroyable pouille de déchéance humaine de Montréal, dans la tourmente économique et sociale de l’après Rébellion (de 1837-1838). En 1843, l’Asile de la Providence est achevé… mais il ne sera tout simplement pas possible pour une laïque de le diriger, même si madame Gamelin est de loin la plus compétente et la plus expérimentée des organisatrices de refuges de tout Montréal. Pas le temps de niaiser, comme on dirait aujourd’hui, il faut pouvoir continuer. Émilie Gamelin se fait donc religieuse. Elle entre dans ce tout nouvel ordre des Filles de la Charité servantes des pauvres. À quarante-trois ans, la voici novice. Bon, elle monte vite les échelons… surtout qu’elle fait don de l’intégralité de ses avoirs financiers et de ses propriétés à la nouvelle congrégation. Sa compétence (philanthropique et logistique) d’organisatrice de refuges pour démunis fait maintenant, bon an mal an, cause commune avec la force de frappe politique et institutionnelle de l’église catholique du Bas-Canada colonial. Ladite église des Lartigue et des Bourget, au tout début d’une longue et virulente poussée ultramontaine (qui mènera à la Grande Noirceur), est elle-même tranquillement cooptée au pouvoir anglais. Et la consigne est nette et ferme: il faut bien encadrer la misère. Sœur Gamelin voit donc «fatalement» son œuvre gagner en magnitude. Elle devient la première Supérieure de cette toute nouvelle congrégation de «servantes des pauvres», dont le dispositif institutionnel sera calqué sur celui des chapitres français et américains des Soeurs de la Charité de Saint Vincent de Paul, ou d’organisations similaires. Ce sont alors l’épidémie de typhus de 1847 et l’épidémie de choléra de 1851 (celle-ci emportera d’ailleurs Sœur Gamelin) qui absorbent le gros des énergies des œuvres des Sœurs de la Providence. Elles s’occupent d’orphelines, de vieillards et de vieillardes, oeuvrent à la soupe populaire, et cultivent les premières tentatives de réinsertion sociale à l’embauche et les premiers asiles d’aliénés du grand Montréal. À la mort d’Émilie Gamelin, l’Asile de la Providence en aura pour plus de cent-dix ans à rouler, desservi modestement et efficacement par la congrégation de religieuses dont celle qu’on surnommait la Providence des pauvres aura été la première Supérieure.

Alors, je vous annonce, le cœur quand même passablement attendri, qu’une de mes tantes maternelles, qui aurait pas loin de cent ans d’âge aujourd’hui, était Sœur de la Providence. Et quand j’étais enfant, avant l’œcuménisme et le boom démago des prêtres et des nonnes pops, je me souviens d’avoir vu mon adorable tante, une des personnes les plus gentilles et intelligentes que j’aie connu, nippée exactement comme Sœur Gamelin, avec défroque à capuchon noir et cornette ovale blanche. Il y a des femmes de grand mérite en dessous de ces cloches étrange et ce, même si, ici, le visage de la statue n’est pas exactement discernable. C’est à ma vieille tante que je pense ici, aussi, en serrant respectueusement la pince de la statue de Sœur Émilie Gamelin, dans le petit hall de la station de métro Berri-UQÀM (une œuvre du sculpteur urbain Raoul Hunter, installée en 1999).

Ysengrimus serrant la pince à la statue d’Émilie Gamelin (œuvre du sculpteur Raoul Hunter). Photo: la Lettrée Voyageuse

Ysengrimus et la statue d’Émilie Gamelin (œuvre du sculpteur Raoul Hunter). Photo: la Lettrée Voyageuse

Allan Erwan Berger et la statue d’Émilie Gamelin (œuvre du sculpteur Raoul Hunter). Photo: le Cuistot Musico

Allan Erwan Berger et la statue d’Émilie Gamelin (œuvre du sculpteur Raoul Hunter). Photo: le Cuistot Musico

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Il faut finalement signaler que Soeur Gamelin, tout comme Julie Bruneau, était une Patriote (au sens québécois du terme). Elle alla en personne assurer ses services auprès des patriotes emprisonnés à la prison du Pied du Courant après l’échec de la Rébellion de 1837-1838. Souvenons-nous de nos femmes patriotes. Oui, oui, que oui, sous ces cornettes et ce fatras vestimentaire et institutionnel suranné, il y avait vraiment des femmes rien de moins qu’exceptionnelles. Ces intervenantes d’un autre âge, dans des conditions particulièrement contraires de hiérarchie masculine et d’indifférence politique et civile généralisée à l’égard des enjeux sociaux, ont fait une observable différence. Non à la philanthropie privée, non aux théocrates et à leurs structures de rapine, oui à la responsabilité collective, oui à l’héritage citoyen du sens de la communauté et de l’universalité du droit à une vie décente, oui au souvenir respectueux d’Émilie Gamelin et des nombreuses petites mains, anonymes et résolues, qui luttèrent avec elle pour faire reculer la misère, le colonialisme, l’incurie sociale et la bêtise.

Le parc situé aujourd’hui sur le site qui fut jadis celui de l’Asile de la Providence est agrémenté par une vaste sculpture-installation intitulée GRATTE-CIEL, CHUTE D’EAU, RUISSEAUX – UNE CONSTRUCTION (Skyscraper, Waterfall, Brooks — A Construction) du sculpteur et architecte montréalais Melvin Charney (1935-2012). Faisant partie de cette composition est un long muret noir longeant le boulevard de Maisonneuve. Sur le coin Saint-Hubert de ce long muret, dans la portion nord-est du parc actuel donc, se trouvent deux petits textes commémoratifs. Le texte commémoratif placée devant le segment faisant face à la rue Sainte-Catherine de la Place Émilie Gamelin se lit comme suit:

ÉMILIE GAMELIN
(MONTRÉAL 1800-1851)
 
FEMME D’ACTION ET DE COMPASSION,
ELLE DEVINT, EN 1843, LA FONDATRICE
DE LA CONGRÉGATION
DES SŒURS DE LA PROVIDENCE.
 
DEPUIS TOUJOURS, MONTRÉAL L’APPELAIT
«LA PROVIDENCE DES PAUVRES».

Le texte commémoratif placée devant le segment faisant face au boulevard de Maisonneuve de la Place Émilie Gamelin se lit comme suit:

L’ŒUVRE DE LA SOUPE

ICI MÊME, ENTRE 1843 et 1963
L’ŒUVRE DE LA SOUPE A SERVI
DES MILLIONS DE REPAS.

CETTE TABLE POPULAIRE
DE L’ASILE DE LA PROVIDENCE
ACCUEILLAIT QUOTIDIENNEMENT
CEUX QUI AVAIENT FAIM.

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