Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

IBN SAOUD (1887-1953), le Saoud de «Saoudite» dans Arabie Saoudite

Posted by Ysengrimus sur 9 novembre 2013

empire-ottoman

La Péninsule Arabique ou Arabie se subdivise aujourd’hui en huit états dont la majorité sont côtiers. Dans le sens des aiguilles d’une montre, en descendant le Golfe arabo-persique (vers le sud-est), puis la mer d’Oman (vers le sud-ouest) puis en remontant la Mer Rouge (vers le nord-ouest), ce sont: le Koweit, Bahrein, le Qatar, les Émirats Arabes Unis, le Sultanat d’Oman, le Yémen, la Jordanie. Au centre de cet ensemble disparatement découpé se trouve le huitième état de la Péninsule Arabique, l’Arabie Saoudite. L’Arabie Saoudite n’est pas l’Arabie. Elle est ce qu’il en reste après que le rapport des forces coloniales et post-coloniales se soit divisé cette péninsule aujourd’hui hautement stratégique.

Il y a soixante ans pile-poil mourrait Ibn Saoud (1887-1953) le Saoud de «Saoudite» dans Arabie Saoudite. C’était un jeune chef arabe de vingt-sept-ans, au futur hautement prometteur, en 1914, quand tenait encore en place fragilement la pince de l’Empire ottoman se lovant autour de la partie nord de la Péninsule Arabique. Comme l’indique notre carte (zone rose foncée), avant la Première Guerre Mondiale qui allait parachever le démantèlement de leur empire, les Turcs tenaient encore (outre leur Turquie natale), dans le sens des aiguilles d’une montre toujours. le gros de la berge de l’Arabie donnant sur la Mer Rouge (incluant La Mecque et Médine, cet espace s’appelle le Hejaz), la Jordanie, la Palestine, le Liban, la Syrie, l’Irak, le Koweit (celui-ci de plus en plus encadré par les Britanniques), la berge de l’Arabie donnant sur le Golfe arabo-persique jusqu’au Qatar. Les Britanniques avaient une assise déjà fort solide sur (zone rose pâle et beige sur la carte) les Émirats Arabes Unis (dont Dubaï), Le Sultanat d’Oman et le Yemen (dont le port d’Aden). Dans le langage colonial anglais cette immense zone côtière de la pointe de la péninsule s’appelait tout simplement Oman. Rappelons que le Canal de Suez, reliant la Mer Rouge à la Méditerranée était encore une «zone internationale» (il ne passera aux Occidentaux qu’en 1918 et le restera jusqu’à sa saisie par Nasser en 1956 – pour l’instant la mer Rouge est donc, officiellement du moins, ouverte à la navigation de toutes obédiences) et surtout, capital, on n’a pas encore découvert d’hydrocarbures dans cet immense espace (les premières découvertes de gisements de pétrole auront lieu en 1938). Le centre désertique de la Péninsule Arabique, futur cœur de l’Arabie Saoudite (c’est en ce centre que se trouve Riyad, la capitale actuelle) apparaît, en 1914, comme un état tampon d’importance stratégique secondaire entre l’Empire Ottoman déclinant et l’Empire Britannique en cours de continuation de consolidation.

Notre affaire va donc se jouer entre deux dispositifs compradore périphériques se tiraillant pour le contrôle des tribus nomades des divers émirats caravaniers commerçant la gomme arabique d’oasis en oasis au centre de ce vaste espace de dunes. Le jeu de pendule entre les Ottomans et la puissante tribu arabe dont sera issue Ibn Saoud, les Wahhabites, est passablement ancien. Un Premier État Saoudien (de 1744 â 1818) sera mis en charpie par un général arabo-égyptien roulant avec les Turcs. Un Second État Saoudien (de 1824 à 1891) est défait par le clan arabe des Al Rachid, toujours soutenu par les Ottomans. Et, cette fois-ci, les Saoud ne pourront désormais plus reprendre le dessus comme force indépendante. Dix ans avant la première guerre mondiale, en 1904, Abdelaziz Al Rachid (1897-1906) tient l’émirat de Haïl au centre de la péninsule. C’est toujours un compradore des Ottomans mais son pouvoir est désormais fragile. L’ascendant des Turcs est usé, affaibli par l’histoire et les traditions de luttes, désormais amplement mythologisées. La montée d’Ibn Saoud se jouera d’abord sur la scène locale. Prise de Riyad en 1902, avec une poignée de compagnons, victoire en 1906 à la bataille de Rawdat Muhanna où l’émir Al Rachid est tué, prise de l’immense oasis d’Al-Hasa en 1913. En 1914, dans un ultime effort de récupération, les Ottomans confirment l’émergence intérieure d’Ibn Saoud en le nommant préfet du Nedj, la vaste zone centrale de la péninsule, comprenant Haïl et Riyad. Mais, choisissant le maître moderne chic contre le maître ancien honni, Ibn Saoud passe un pacte étroit avec les Britanniques dès 1915. Son ascension est alors assurée. Prise de Haïl en 1921 (et mise à terme de la dynastie concurrente pro-ottomane des Al Rachid), prise de La Mecque en 1924 (et éviction du chérif anti-ottoman Hussein ben Ali), unification du royaume saoudien en 1932. Entre 1902 et 1932, un demi-million de personnes ont été tuées dans la guerre régionale ayant permis aux Wahhabites de positionner Ibn Saoud comme sultan. Leur victoire est leur défaite. En 1945, les Américains prennent le relais des Britanniques dans l’encadrement de la pétromonarchie naissante (faussement renaissante). Le ci-devant Troisième État Saoudien n’a plus rien à voir avec les deux premiers. Quand Ibn Saoud meurt en 1953, il ne reste plus rien de la sauvagerie autonomiste des Wahhabites. Et, pour faveur, qu’on ne me parle pas ici d’ «Islamie». Les Anglais chrétiens ont été préférés sans le moindre complexe aux Turcs musulmans. Qu’on ne me parle pas non plus de panarabisme. Hussein ben Ali (1856-1931), allié de la première heure des Britanniques, initiateur de la grande révolte arabe anti-ottomane et chérif de La Mecque fut bouté hors de sa capitale comme un malpropre. De ses deux alliés de circonstance (Ibn Saoud et Ben Ali) le néo-colonialisme occidental joua d’ajustement et choisit le plus utile à ses intérêts exclusifs, and god save Lawrence of Arabia. L’Arabie Saoudite ne peut se poser aujourd’hui en championne de l’islamisme et du panarabisme qu’en occultant soigneusement le tout de son histoire récente. Le fait qu’elle finance colossalement à peu près tout ce qui se traîne de réactionnaire et de théocrate dans le grand Moyen-Orient ne change rien à la marche implacable des faits passés et futurs. L’Arabie Saoudite n’est pas l’Arabie.

Ibn Saoud et sa dynastie contemporaine (ainsi que les divers sultanats et émirats toc, néo-coloniaux et compradore des pourtours de la péninsule) personnifient l’inexistence intrinsèque de l’Arabie Indépendante. L’Arabie Saoudite, dans sa conception actuelle (qui est au bord d’une fracture majeure), est l’incarnation la plus achevée imaginable d’un état viscéralement compradore maintenu artificiellement dans un vaste dispositif d’arriération sociale cyniquement ploutocratisé, par un impérialisme extérieur, pour les pires raisons: les pétrolières et les gazières. La révolution qui s’y prépare ne sera pas éternellement irlandisée, benladenisée, voyoutée, exportée, marginalisés, étouffée, dévoyée, détournée par le néo-colonialisme américain. Le jour où cette révolution anti-monarchique (anti… Saoudienne, pour tout dire) prendra l’expansion qui l’attend (toutes les petites monarchies artificielles du Golfe arabo-persique et de la mer d’Oman seront notamment balayées comme des fétus), le couvercle de la marmite américaine sautera et nous prendrons la mesure spectaculaire d’une modification majeure de la géopolitique régionale encore plus déterminante et novatrice (et cuisante… et radicale… et dérapante…) que ne l’avait été la révolution républicaine iranienne de 1979.

Cela ne fera pas que des heureux (même chez les musulmans)…

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Tiré de mon ouvrage: Paul Laurendeau (2015), L’islam, et nous les athées, ÉLP Éditeur, Montréal, format ePub ou PDF.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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19 Réponses to “IBN SAOUD (1887-1953), le Saoud de «Saoudite» dans Arabie Saoudite”

  1. Vanessa Jodoin said

    Limpide et éclairant. Original aussi. Neutre, efficace. Ça repose vraiment du discours médiatique usuel sur ces régions.

    [C’est qu’on n’informe plus sur ces dites régions, de nos jours. On fait de la propagande docile et simpliste en montrant, sans nuance, sans intelligence, les bons et les méchants du moment. On croit à cette propagande en plus. C’est bien la pire erreur imaginable du colporteur de bobards: y croire… – Ysengrimus]

  2. Très bon article. On peut ajouter d’autres détails en lisant aussi celui-ci

    http://www.les7duquebec.com/7-dailleurs-2-2/quel-avenir-pour-larabie-saoudite/

    PJCA

    • Ysengrimus said

      «Abdelwahhab a donné son nom au wahhabisme, cet islam rigoriste qui est encore toujours la religion officielle du royaume.»
      (dans le papier d’Uranus)

      De fait, ce sont les Turcs criticaillant ce rigorisme puriste du culte islamique de la tribu de Saoud qui initialement lui donnèrent le nom d’Abdelwahhab, son instigateur… un peu comme ce critique mal avisé avait nommé dédaigneusement un certain style de peinture «impressionnisme» sans se douter que sa criticaille se transformerait en un magnifique étendard.

      Dans le cas des Turcs dénommant/criticaillant le Wahhabisme, ils sentirent passer le retour du batte un peu plus raide que des critiques d’art, cependant et par contre…

  3. Le Gaïagénaire said

    Pour une confirmation de ce qui est posé par Paul Laurendeau, le lien ci-bas éclairera toute les zones d’ombre:

    http://www.vigile.net/IMG/pdf/Rapport-Pierre-Hillard-sur-le-Mondialisme.pdf

    Par l’exemple de la Yougoslavie on comprendra une certaine dynamique au Québec.

    Affectivement.

  4. Carolle Anne Dessureault said

    @Paul Laurendeau

    Merci pour ce fascinant voyage qui éclaire ma pensée sur l’univers arabique.

    CAD

  5. Serge Morin said

    Donc, les SAOUD sont une assez ancienne famille dynastique wahhabite ayant sporadiquement contrôlé le centre de la péninsule arabique depuis le dix-huitième siècle, se faisant deux fois tasser par les Turcs et une fois backer par les Blokes. Oui?

    [Oui, une famille dynastique wahhabite tenant un domaine. Dans les bons moments c’était un royaume, dans les moins bons moments, un petit émirat replié sur quelques oasis. En 1891, ils se sont même réfugiés au Koweit (pourtant encore officiellement ottoman), où les « Blokes », comme vous dite, commencèrent subtilement à les aider à résister aux Turcs. La culture du « Can we help you » est ancienne en Arabie… – Ysengrimus]

  6. Serge Morin said

    Et les émirats et sultanats des rives ont survécu parce que ça arrangeait le colonialisme maritime britannique… I see the picture…

    [Bull’s eye… – Ysengrimus]

  7. peephole said

    Ainsi, on est en droit de se questionner, à savoir: L’Arabie c’est où, dites ?

    [Dans le Golf(e). C’est pour ça qu’Islam la balle. Ceci dit, plus sérieusement, en voici, infra, les délimitations modernes. – Ysengrimus]

    arabie-saoudite-autre-carte

    • Le boulé du village said

      T’enlève de cette carte l’Iran, le Soudan et l’Érythrée et t’as l’Arabie.

      [Dont la « Saoudite » n’est qu’une partie. Bingo. – Ysengrimus]

  8. Caravelle said

    Une nation assistée par les puissances de plus.

    [Exactement – Ysengrimus]

  9. Sissi Cigale said

    En tout cas, ils commencent à bien rire de leur arriération sociale. Comme le confirme cette vidéo qui raille l’interdiction faite aux femmes de conduire une auto:

    [Oui. Un magnifique petit moment de dérision interne. Un excellent signe… – Ysengrimus]

  10. Catoito said

    « La révolution qui s’y prépare ne sera pas éternellement irlandisée, benladenisée… »

    C’est vrai que Ben Laden est un bourgeois saoudien. Si ça se trouve il aurait fait sa révolution bourgeoise dans son propre pays (au lieu de « terroriser » ailleurs) si celui-ci n’était pas artificiellement à l’abri de toute progression interne…

    [Et voilà. Une fois de plus, la première république du monde, les USA, empêche, de par sa puissance néo-coloniale, une monarchie réactionnaire de se transformer en république. – Ysengrimus]

  11. Égérie said

    ibn_seoud

    Ouf… toute une pièce d’homme. Il a eu 22 épouses, il parait?

    [Oui Égérie, et plusieurs milliers de descendant(e)s. Oh, la dynastie est assurée… c’est la monarchie qui vacille… – Ysengrimus]

  12. PanoPanoramique said

    Hussein ben Ali c’est celui qui roulait avec Lawrence d’Arabie?

    [Oui, oui, en plein lui. Et Lawrence d’Arabie lui même était un agent des Britanniques. Hussein ben Ali, qui fut un meneur très actif de la révolte contre les Ottomans, a fini sa vie en Jordanie. Les Anglais avaient discrètement misé sur deux chefs. Ils se sont mis à rouler ouvertement avec Ibn Saoud quand il s’est avéré que celui-ci prendrait La Mecque et, avec son emprise établie sur le centre de la péninsule, aurait le dessus pour unifier la portion de l’Arabie que lesdits Anglais ne tenaient pas déjà… Ce fut if you can’t beat them, join them, all the way and all over again… Ysengrimus]

  13. Le boulé du village said

    Ça me fait un peu penser au Québec de 1850-1950. Les Anglais tiennent les leviers économiques pis laissent les intégristes religieux ronner la société civile des sous-chiens locaux. Attachez votre meute avec des chapelets, mes curés, tant que vous voudrez, pendant qu’on gui vole ses ressources. Ça fait des sociétés arriérées pour un boutte… et que le fond de culotte fini par leur péter quand le boutte est passé.

    [Cette analogie n’est pas sans mérite, mon petit Boulé… – Ysengrimus]

    • Fridolin said

      Le changement de règne va avoir un impact symbolique très fort pour guirer la réguine d’un coup sec vers l’avant… comme au Maroc lors du passage de Hassan II à Mehmet VI…

      [Je le crois aussi. – Ysengrimus]

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