Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Georges Braque et la mise en images de la musique

Posted by Ysengrimus sur 31 août 2013

Le vase donne une forme au vide, et la musique au silence…
Georges Braque

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Il y a cinquante ans aujourd’hui mourrait un de mes peintres favoris, Georges Braque… le patron (the boss AND the pattern). Coup de tonnerre symphonique. Il était un calme et serein géant. Un titan nature. Un vrai de vrai. Le tableau suivant, peint par lui en 1907, a fondé le cubisme, de façon toute naturelle et sans que le nom de cet immense courant artistique n’y soit encore. Braque explorait et étudiait alors les teintes et les formes en croûtant sans concession une série de tableaux paysagers, à L’Estaque (France), qui était alors un petit village du midi (Danchev 2005: 34-35).

MAISONS À L’ESTAQUE de George Braque, 1907

MAISONS À L’ESTAQUE de Georges Braque, 1907

Pablo Picasso reprit ensuite l’idée, quand cela lui vint aux oreilles («Tu as vu? Braque fait des petits cubes»…). Une collaboration/compétition s’instaura alors entre les deux peintres et… cela est une longue et tortueuse histoire dont j’entends n’extirper ici que ce qui me branche le plus profondément au sein du tout de tout ce qui me branche tant chez Braque. Il est donc surtout important, pour mon propos ici, de garder à l’esprit le fait que Braque et Picasso ont introduit de concert la notion de tableau-objet (Danchev 2005: 86), subversion totalisante de l’art figuratif ou illustratif promouvant une construction/déconstruction radicale de la peinture de tous les segments articulés du réel par une pénétration en profondeur de celui-ci et une corrosion irréversible de toutes représentations visuelles convenues. Pour faire de cette longue histoire une histoire courte, donc, la recherche des éléments spécifiques au génie pictural de Braque (en démarcation par exemple par rapport à celui de Picasso ou des autres cubistes) nous en fournit un qui me met particulièrement dans tous mes états. Braque a produit des tentatives très poussées et hautement originales de représentations picturales du musical.

On sait de sources sûres que les premiers pliages sur cartons et les premiers papiers peints (perdus aujourd’hui) de Braque, préfigurant les fameux papiers collés, représentaient des guitares et des violons (Danchev 2005: 72-73, 144). Il est aussi reconnu que Braque, contrairement à bien d’autres peintres, installa un nombre exceptionnellement grand d’instruments de musique dans ses natures mortes. Il s’en expliquait d’ailleurs, tout prosaïquement, en faisant valoir que les natures mortes incorporent et retravaillent des éléments de la vie ordinaire et que, lui, il vivait sa vie ordinaire entouré d’instruments de musique… Dont acte… Mais il invoquait aussi des caractéristiques plus fondamentales de sa conception de la nature morte pour faire comprendre l’apport musical s’y incorporant. Il travaillait très intensément ce qu’il appelait espace tactile ou même espace manuel. (Danchev 2005: 88) et des objets ayant une ample charge physico-culturelle de praxis et de manipulation l’inspiraient fortement pour peindre et ce, de par l’impression (aussi au sens encrier du terme) que leur dynamisme implicite laisse implacablement sur la configuration de nos perceptions. L’instrument de musique est un objet privilégié de cette nature. Le voyant, eh bien, on pense à le prendre, à le jouer, à l’entendre. Il vibre de toute la densité implicite des actions et des impacts qu’il annonce et dont il est gros. Sa multitude de dimensions sensorielles et sensuelles s’impose dans la praxis et l’auditif autant, sinon plus, que la multitude de dimensions d’une poire ou d’un pichet de vin s’impose dans la praxis et le gustatif. L’instrument de musique ouvre crucialement sur les sens tactiles et auditifs. Il fracture en soi l’inertie de la nature morte du simple fait que, déjà de par lui, on passe de lui, instrument de musique, au musicien que l’on est ou que l’on contemple. La musique ne resta d’ailleurs pas, pour Braque, circonscrite au monde restreint, studieux, songé, concentré et précis de la nature morte. Il peignit aussi un bon nombre de musiciens à l’action, dont au moins un, un violoniste, est mentionné nominalement dans le titre du tableau AINSI QUE sur le tableau même, inspiré de lui jouant Mozart lors d’un concert spécifique: Kubelick (Danchev 2005: 89, 91). Braque pensait musique et musiciens dans tous les formats. Une des plus grandes peintures de Braque, pour ce qui est du volume tridimensionnel, est justement un musicien, peint en 1917. Le tableau faisait environ deux mètres vingt de hauteur (plus de sept pieds de hauteur — Danchev 2005: 143). Il arrivait assez souvent aussi à Braque de décrire verbalement celles de ses toiles ne représentant pas des instruments de musique comme si elles étaient elles-mêmes un dispositif orchestral en action, chaque nuance de teinte ou d’objet étant alors comparée au phrasé de tel ou tel instrument jouant au sein d’une symphonie imaginaire (Danchev 2005: 189-190). Il est indubitable que la tempête musicale cernait Braque, tant intellectuellement que sensoriellement, et qu’à un moment ou à un autre la question de la transposition picturale de cet immense continent de force artistique et sensorielle qu’est la musique se dresserait devant ce si grand peintre, sculpteur et plasticien comme une sorte de défi.

Et il semble tout aussi clair que Braque fit face à ce défi, froidement, sans se défiler. Il procéda pour ce faire de la même façon qu’il avait appris de longue date (depuis ses cours de dessin et de peinture à l’École des Beaux-Arts du Havre – Danchev 2005: 12) à «faire ce qu’il pouvait, pas ce qu’il voulait», en manœuvrant pleinement dans le cadre stimulant et inspirant de ses propres limitations. C’est quand même une sacrée interpellation des limitations du peintre que celle de chercher à donner à voir autant les sons que l’action produisant les sons…  Et il est d’ailleurs intéressant, à ce chapitre, de noter que c’est sur le portrait d’une instrumentiste peint par Jean-Baptiste Corot, La Gitane avec une mandoline (1874) que Braque découvrit, froidement, sereinement, qu’il serait toujours un mauvais copiste pictural (Danchev 2005: 34-35). La difficulté à mettre les sons en image n’allait, en fait, devenir qu’une variation sur la difficulté de mettre les images en images. L’arène où le combat allait se mener était alors en place. C’est ainsi que Braque comprit bien vite que la façon la plus sûre de formuler visuellement la présence de la musique reste l’évocation des instruments qui la jouent…

LES INSTRUMENT DE MUSIQUE (1908). Évoquer visuellement la musique par l’évocation des instruments qui la jouent

LES INSTRUMENT DE MUSIQUE (1908). Évoquer visuellement la musique par l’évocation des instruments qui la jouent

Ce tableau était un des grands favoris toutes catégories de Braque. Il le considérait comme sa véritable première œuvre cubiste et il le garda le plus longtemps qu’il put (Danchev 2005: 88). Une mandoline, un cornet, un accordéon, des feuilles de musique. Il est en retrait ici, derrière le livret de musique, ce susdit accordéon de type musette. Il semble bien que ce soit là le seul de ces trois instruments que Braque jouait. Il en jouait d’ailleurs allègrement, malgré le fait que c’était, il y a cent ans, un instrument regardé comme artistiquement peu significatif (Danchev 2005: 64). Il jouait aussi de la flûte, touchait le piano et savait lire la musique. Mais son accordéon, c’était son forte. Il prétendait pouvoir jouer les symphonies de Beethoven sur ce petit instrument de musicien de quartier. Il écoutait énormément de musique et méprisait ouvertement le clivage des genres. Ses auteurs classiques favoris étaient Louis Couperin, Jean-Philippe Rameau et, son amour suprême, Jean-Sébastien Bach. Chez les modernes il affectionnait Claude Debussy. Il était comme cul et liquette interpersonnelles avec Georges Auric, Darius Milhaud et Érik Satie. Sa relation avec Francis Poulenc fut plus complexe mais non exempte de respect artistique (Danchev 2005: 92, 93). On peut aussi faire observer que l’épouse de Braque, Marcelle Lapre, était une mélomane hautement avertie qui était l’heureuse propriétaire d’un certain nombre des pianos d’Érik Satie (Les compositeurs favori de Madame Braque étaient Bach, Vivaldi, Mozart et Dietrich Buxtehude — Danchev 2005: 98). Implacablement et sempiternellement, tout cela dansait dans la tête de Braque quand il peignait. Le tableau Les instruments de musique de 1908 est donc une nature morte exclusivement inspirés d’objets directement reliés à la musique. C’est aussi le plus empiriquement figuratif des tableaux «musicaux» de Braque. L’intégration des instruments de musique dans des compositions de natures mortes incorporant d’autres objets ordinaires va s’accompagner des premiers appels visuels au son musical imaginé imagé. Écoutons plutôt…

violin and candlestick

violin_pitcher

stillllifeviolin

La forme visuelle des objets ondoie et ce, en nous emmenant autre part. Rondeur ondine des caisses de violons et des pichets, raideur des manches et des chandeliers, platité bruissante des cordes et du papier à musique. Parfois l’instrument de musique évoqué se réduit à un élément visualisable minimal, presque sémiologique. Il faut noter cette manière de F stylisé qui est autant l’orifice d’ouverture d’un instrument à corde (violon, violoncelle ou contrebasse) que le symbole de notation musicale pour la nuance… forte.

violinandpipe

Parfois la solution recherchée assume de plain pied la contrainte langagière. Le son de la musique revient alors s’imposer de par le nom du compositeur (ou de l’instrumentiste). Il faut évidemment qu’un consensus culturel massif en assure l’impact autant qu’une brièveté percutante, nous permettant de demeurer entièrement dans le pictural ou l’imagier. Qui n’a pas entendu péter de la musique dans sa tête en entrevoyant simplement le mot d’entre les mots de quatre lettre… BACH… (qu’il faut au demeurant voir écrit, imprimé, dessiné, au moins dans notre tête, pour ne pas le prendre pour un diplôme ou au gros seau).

bach

Le son de la musique revient de par le nom du musicien. On voit, on entend… Puis, quand la puissance de l’exploration cubiste s’installe en force, s’approfondit, se maximalise, on se recentre subitement sur l’instrumentiste. Ce dernier en vient à se fragmenter au point de ne laisser à voir que des aventures visualisant des sonorités, comme immanentes, irradiantes, que son action annonce, anticipe, appelle. Voici la seule et unique amoureuse de Reinardus-le-goupil: la Dame à la guitare. Regarder comme elle jubile en musique.

woman_guitar

Et voici maintenant un homme avec une guitare. Je vous parie mon sac à dos de disques favoris qu’il nous joue du flamenco, parce que c’est anguleux, coupant, crépitant mais plein aussi, massacrant, percussif comme une hantise, une lancinance.

man_guitar

Issu d’une fécondation mutuelle avec Picasso, dans la quête en chassé-croisé d’un approfondissement de la réalité (Danchev 2005: 87, 117), ce tableau là ouvre crucialement sur le non visuel, le son, la vibration qui nous prend quand on entre en musique. Et maintenant, eh bien, voici des violonistes:

man_violin

Pizzicato, pizzicato, mais, en même temps les archets sont partout, bout de bout…Des éclatements, des déchirements grichants, des crincrins en pétarade et des fragmentations du dispositif visuel évoquant, d’un bloc, les ponctualités et successivités de la musique. Voici quelque chose comme un petit orchestre de bastringue:

harp

Bon, on commence à se comprendre… Tableau-objet, better believe it… C’est pas seulement l’objet statique qui prend sa pâtée ici. C’est l’oscillement dynamique. C’est pas seulement la figuration qui prend sa volée ici. C’est la ligne mélodique. C’est pas juste le décors qui vole dans le décors ici. C’est les principes d’orchestration qui se fissurent en grinçant. Que voulez-vous, si son pote Érik Satie est parfois un immense petit déchiqueteur de rengaines collées (notamment dans Vieux séquins et vieilles cuirasses, 1913), Braque lui est sciemment atonal. Les genres sont décloisonnés. Les arts sont enchevêtrés. La représentation visuelle est transgressée. La musique est éclatée. L’art moderne continue de naître en criant, en s’arrachant, en déchirant le petit lot de nos conforts mentaux. Et le fracas d’entrelacs de cubes et de tubes de ravager notre conscience artistico-conformiste d’antan de par Braque, le géant.

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Ma (bien bonne) source d’informations factuelles sur Georges Braque:

Alex DANCHEV (2005), Georges Braque — A life, Arcade Publishing, New York, 440 p [et 8 pages de planches en couleur].

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17 Réponses to “Georges Braque et la mise en images de la musique”

  1. Caravelle said

    J’aime beaucoup Braque et je n’avais pas vu ça avec une telle précision. J’ai lu sur lui aussi et on ne trouve pas ça, pas exposé comme ça en tout cas. Texte original et vraiment prenant.

  2. Le boulé du village said

    Les deux derniers tableaux, on dirait du reverbe…

    [Ça vibre, en effet. – Ysengrimus]

  3. Jujubelle said

    Picasso et lui étaient proches?

    [Très proches. Ils bossaient ensemble et compétitionnaient pas mal fort picturalement, aussi. C’était artistique et passionnel… Une fois, Braque était à l’hôpital et Picasso est venu le visiter en déclarant au personnel hospitalier qu’il était « Madame Braque »… Cela en dit long. Avec les années, il se sont éventuellement distanciés… – Ysengrimus]

  4. Chloé said

    Il aime aussi Debussy et Couperin. Exactement comme moi…

  5. Bombshell in a nutshell said

    There is an incredibly vibrant synergy between the work of Braque and Bach, i believe. There is so much Bach in his his painting. It really is the visual representation of what Bach did in music with counterpoint and all. I cannot articulate why, but it is just so clear to me. I wonder if Glenn Gould liked Braque.

    [Il y a une synergie incroyablement vibrante entre l’œuvre de Braque et celle de Bach, je trouve. Il y a tellement de Bach dans ces peintures. C’est vraiment la représentation visuelle de ce que Bach a fait avec le contrepoint et tout. Je n’arrive pas vraiment à formuler pourquoi mais cela me semble limpide. Je me demande si Glenn Gould appréciait Braque.]

  6. Sissi Cigale said

    C’est vrai que ça fait pas mal spécial de voir des formes de violons ou de guitares dans des natures mortes cubistes…

    [Oui, debout entre les pots et les chandeliers, elles se remarquent… – Ysengrimus]

  7. Sophie Sulphure said

    Ysengrim, quel rapport entre le tableau de La Dame à la guitare et ton fils, Reinardus-le-goupil? J’ai pas trop compris.

    [Cette guitariste me fait beaucoup penser à l’amoureuse de Reinardus-le-goupil. Même sourire joyeux, même dégaine à l’aise. Aussi, l’amoureuse de Reinardus-le-goupil s’appelle désormais ici: La Dame à la guitare. – Ysengrimus]

  8. Tourelou said

    Braque et Picasso, deux déconstrutionnistes qui ont dépassé la réalité et la fiction, votre force de linguiste vous permet de fort bien commenter ces œuvres. Vous êtes, ‘f’éros’, au delà de la pensée.

  9. Marie L said

    MAISONS À L’ESTAQUE. On dirait les petites maisons que je construisais, enfant, avec des cubes en bois. J’imaginais un coin de village de rêve. Dans les cubes vivaient mes personnages inventés. Ils se soumettaient à mon scénario. Maman agrémentait « Le village de Marie » avec un ou deux palmiers verts en plastiques.

    Il y a cinquante ans aujourd’hui, alors que mourrait Georges Braque, papa fêtait ses quarante-cinq ans. Je le trouvais bien vieux.

    [Hmmm, comme le chantait Claude Léveillé: et tout ça fait des vieux… – Ysengrimus]

  10. PanoPanoramique said

    Moi, les Cubistes, je comprends pas ce qu’ils font.

    • Ysengrimus said

      Un petit acrostiche pour toi, alors, mon PanoPano

      P eindre, il y a cent ans. Ce n’était plus si évident, naturel, ou novateur.
      I l y avait déjà le daguerréotype, la photographie, la cinématographie.
      C es machines inertes, puissantes, saisissaient déjà le figuratif sans faille.
      A llait-on assister à la disparition du peintre, comme à celle du rémouleur?
      S auf que l’exploration de la profondeur des formes et de la crise de notre
      S aisie du réel à travers l’image, de la folie des volume et des couleurs qui
      O bsède nos sens, le peintre s’en souciait trop peu. Depuis, il en est le maître.

  11. Caravelle said

    Et Braque, lui, il n’a pas son acrostiche?

    • Ysengrimus said

      B randir les particularités inattendues d’un matériau
      R ugueux, plié, investi, détourné, modernisé. Ne pas
      A vancer uniquement sur le front du dessiné mais
      Q uérir la plasiticité des fragments de bruits, de textes.
      U nir la sédition des surfaces à la capture du déroulé
      E n perturbant le plat, le coloré, au point d’en faire un monde.

      • Caravelle said

        Magnifique. Vous me coupez le souffle.

        [Respirez, Carava. Personne ici ne veut vous perdre… – Ysengrimus]

  12. PanoPanoramique said

    Je comprends toujours pas mais c’est pas grave. Ceux qui font ce trip là ont l’air de flipper fort et bon, pourquoi pas…

    [Des gouts et des couleurs… – Ysengrimus]

  13. Égérie said

    Braque-casquette

    Ouf, mes copines. Une belle pièce d’homme… Il devait baiser sec.

  14. Jimidi said

    Ça me surprend (et ça m’enchante) de constater combien et comment ces tableaux sont encore extraordinairement « parlants » aujourd’hui. Je ne sais pas si notre œil s’est habitué, avec la vidéo, a des effets de pixellisation, de fragmentation ou si, à l’inverse, les cubistes ont influencé nos vidéaste, mais aux couleurs près (sinistres), ces œuvres me semblent avoir magnifiquement résisté.

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