Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

La sculpture urbaine LES CLOCHARDS CÉLESTES fourvoyée dans le plus poche des parcs de poche de Montréal: le Parc Miville-Couture

Posted by Ysengrimus sur 22 août 2013

Les meurt-de-faim et les artistes
N’ont pour tout bien que leurs cœurs tristes.

Émile Nelligan
(Poésies complètes, BQ, 1992, p. 146)

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LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Le Grand Adjuvant pointe le ciel du doigt et tient la tête du Petit Aidé. Le Moyen Adjuvant pointe aussi le ciel du doigt et touche l’épaule du Petit Aidé. Le Petit Aidé regarde sereinement dans la direction que lui indiquent les Adjuvants.

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Le Grand Adjuvant pointe le ciel du doigt et tient la tête du Petit Aidé. Le Moyen Adjuvant pointe aussi le ciel du doigt et touche l’épaule du Petit Aidé. Le Petit Aidé regarde dans la direction que lui indiquent les Adjuvants.

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C’est pas mon genre de criticailler ce que me donne la ville. Mais là, le bouchon est poussé un peu loin quand même. Quand quelque chose est pas marrant, mal fagoté, tristounet, peu plaisant, godiche, barboté, minus ou raté, les québécois disent que c’est poche. Il faut donc dire sans tergiverser que c’est pas mal poche d’avoir casé la sculpture urbaine LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983), dans le parc de poche où elle se trouve fourvoyée, le Parc Miville-Couture à l’intersection de la rue Amherst et du Boulevard René Lévesque, à Montréal.

Un mot d’abord sur la sculpture elle-même. Elle fut façonnée il y a trente ans pilepoil cette année, elle mesure 6.4 mètres de haut et elle est du même artiste que LE MALHEUREUX MAGNIFIQUE. Elle procède d’ailleurs à la fois du même matériau que ce dernier, du même traitement anthropo-minimaliste (formes humaines dodues mais esquissées, sans vêtements, ni instruments, ni traits, ni pilosités. Certaines des mains n’ont pas cinq doigts) et de la même thématique tournant autour de la souffrance humaine. Mais les Clochards Célestes est un dispositif moins explicite, moins dépouillé, moins pétant que le Malheureux Magnifique de 1972. La sculpture de 1983 est plus compliquée, plus embrouillée, moins limpide. Mais bon, elle fonctionne. Et, entre autres, elle fonctionne comme une sorte d’antonyme de son parent esseulé de l’intersection Sherbrooke et Saint-Denis. Là-bas, le Malheureux Magnifique est accroupi, aplati et le perso est fin seul. Ici, les personnages sont trois — le Grand Adjuvant, le Moyen Adjuvant et le Petit Aidé — et ils se redressent les uns les autres, collectivement et comme par étapes, en s’ouvrant vers cette voûte céleste qui justement semblait peser si lourd sur le Malheureux Magnifique. C’est très moral, optimiste et socialement solidaire, moins dépressif, terrifié et paumé que le Malheureux Magnifique. Dans la scénarisation de la composition, le Grand Adjuvant et le Moyen Adjuvant pointent le ciel du doigt et/ou de la main, comme au bénéfice du Petit Aidé qu’ils tiennent à la nuque et à l’épaule et qui, lui, est assis (ses jambes semblent même tronçonnées) mais bombe vers le même ciel, un torse un peu moins esquissé que le reste des lignes corporelles du trio. Les trois acteurs font face au sud en tournant légèrement la tête vers l’est. Ils sont l’un derrière l’autre, intimement accolés, du sud au nord, du plus petit au plus grand. Ils s’appuient les uns sur les autres, anti-dominos se redressant: le Grand Adjuvant supporte le Moyen Adjuvant et les deux supportent le Petit Aidé. Ils sont comme empilés et partiellement enchevêtrés. Le Moyen Adjuvant, sandwiché au centre de la composition, est le moins discernable des trois. L’image globale ne se décode pas automatiquement. Il y a vraiment quelque chose de cryptique, de pas simple, d’ardu, de pas évident. Il faut regarder longuement la sculpture, tourner autour et, surtout, lui faire face pour finir par saisir ce qui se passe.

Le Malheureux Magnifique et les Clochards Célestes ont une autre caractéristique primordiale, primale, qui leur est commune. Ce sont des nus fessus. Les fesses indubitablement ont de l’importance dans ces deux œuvres qui sont, sans l’ombre d’un doute, chacune à sa manière, des aventures callipyges. Et c’est ici justement que l’aventure passe en mésaventure, vu qu’une insidieuse censure s’applique sans bruit, en douce… et qu’elle va prendre une tournure passablement nuisible, dans le cas des locataires gigantesques du Parc Miville-Couture, ce petit parc de poche pocheles Clochards Célestes sont fourvoyés. Pour discrètement censurer le Malheureux Magnifique, on l’a retiré, sans trompettes, de la petite place où il se trouvait auparavant et on l’a collé dos à un mur. Tant et tant qu’il n’y a eu que des photographes très assidus et méthodiques pour aller lui chercher les fesses (et, dans le même mouvement, pour problématiser celles-ci thématiquement). Dans le cas des Clochards Célestes, ce sont les fesses du Grand Adjuvant (les seules visibles), le point terminal nord de l’empilade humaine représentée, qui vont poser problème. Mais n’anticipons pas.

Passons plutôt sans transition à ce petit parc à l’intersection de la rue Amherst et du boulevard René Lévesque. Le Parc Miville-Couture est un modeste rectangle dont on voit facilement les quatre coins. Il est cerné par deux murs d’immeubles sur ses flancs nord et est, par le boulevard René Lévesque et la rue Amherst sur ses flancs sud et ouest. Dans le sens nord-sud, il se traverse en soixante pas ordinaires. Dans le sens est-ouest, en trente. En principe, je n’ai rien contre les parcs de poche. Il en est de fort jolis et, en soi, le Parc Miville-Couture ne fait pas exception. Quelques bons érables suffisent à l’ombrager très honorablement et, abstraction faite du bruit des voitures (le boulevard René Lévesque est une des plus grosses artères de la métropole – mais bon, il faut bien assumer la ville), il est tout à fait possible de s’y asseoir et d’y lire un livre ou son journal sans trop de difficulté. Le problème est ailleurs.

Ça commence à clocher avec la disposition des quelques bancs disponibles. Il y a des bancs tout autour de la statue mais tous ces bancs, sauf deux, tournent le dos à ladite statue. (comme on le discerne quand on regarde la statue depuis la rue Amherst — matez moi ce banc qui (nous) regarde (sur) Amherst et tourne le dos à l’oeuvre). Donc, quand on s’assoie sur ces susdits bancs tournant le dos à la statue, on discerne sans faillir les bagnoles qui passent sur la rue Amherst et/ou sur le boulevard René Lévesque. Tant et tant que, pour pouvoir regarder la statue, il faut, en fait, marcher autour du petit demi-ovale carrelé sur lequel l’œuvre est posée dans ce petit parc de poche duquel il faudrait, du reste, pouvoir sortir un peu pour voir cette masse de plus de six mètres de haut avec la perspective adéquate, c’est-à-dire depuis pas trop près de sa base. Quand on se décide finalement à aller s’asseoir sur un des deux seuls bancs depuis lesquels on peut regarder la statue, on se retrouve sous deux grands arbres nous cachant partiellement la partie supérieure de l’œuvre. Depuis ces bancs, qui sont côte à côte au nord du parc, ne nous sont visibles alors… que les longues jambes et les fesses plantureuses du Grand Adjuvant. Et ce, en gros plan (car nous sommes encore bien trop proches de la statue).

Les fesses du Grand Adjuvant des CLOCHARDS CELESTES telles que vues depuis un des deux seuls bancs du Parc Miville-Couture faisant «face» (si vous me passez le mot) à la statue. Photo: Robert Derome (la prise date un peu. Aujourd’hui, le feuillage d’un arbre cache le dos du perso)

Les fesses du Grand Adjuvant des CLOCHARDS CELESTES telles que vues depuis un des deux seuls bancs du Parc Miville-Couture faisant «face» (si vous me passez le mot) à la statue. Photo: Robert Derome (la prise date un peu. Aujourd’hui, le feuillage d’un arbre cache le dos du perso)

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Sur le coup, toujours bon public, j’ai voulu d’abord y voir une sorte de vengeance thématique antithétique du sort fait au Malheureux Magnifique, par le dispositif urbain… mais aussi par l’artiste même. Notre bon Malheureux est accroupi, les fesses cachées contre le sol (de par l’artiste) et devant un mur (de par son emplacement urbain). Ici, avec ces trois Clochards, loisir nous est donné de bien contempler des fesses triomphantes fièrement dressées entre les jolies feuilles de nos bons érables sains et verts (ou multicolores en automne). Cette idée d’une antinomie fessière entre les deux œuvres marcherait sans clopiner, possiblement, à la rigueur, si le Grand Adjuvant était fin seul dans la composition. Or il y a trois Clochards… et, trois fois hélas, depuis le point de vue des seuls bancs faisant face à l’œuvre, les deux autres persos, et, conséquemment toute la thématique complexe et symboliquement «céleste» de la composition, nous sont cachés par les jambes et le cul du Grand Adjuvant qui occupent, elles, tout notre champ de vision. L’œuvre nous tourne le dos, ni plus ni moins. C’est pas voulu, ça. La statue comme narration, ne peut pas être contemplées depuis ces seules places assises l’envisageant. On raterait alors le tout de sa théâtralité. Tout ce qu’elle fait, c’est de nous montrer son cul, ce qui ne fonctionnerait que si c’était là sa fonction exclusive.

C’est en retournant mentalement la statue de cent quatre-vingt degrés pour qu’elle me fasse face sur mon banc lui faisant «face» (la voici maintenant mentalement cul au sud) que j’ai commencé à me dire qu’il y avait là moins jubilation d’antonymie thématique fessue que censure urbaine insidieuse. Me projetant ensuite (mentalement toujours, hein, on peut pas vraiment y aller physiquement: trop de bagnoles) quelque part en un point situé entre les deux voies du boulevard René Lévesque, je me suis dis que quelqu’un se trouvant là, en voiture par exemple, ne verrait alors, de ma statue retournée (mentalement), qu’un grand cul blanc dressé dans le feuillage des érable. Comme l’avant de la composition, trop complexe narrativement et figurativement, ne peut pas être saisi efficacement depuis une voiture qui, elle, file et rate le tout du show dans son mouvement, force me fut de conclure que la priorité avait donc été moins de montrer la petite façade de l’œuvre aux automobilistes que de leur cacher son grand cul… C’est bien vrai de vrai que, depuis le boulevard, il aurait vraiment été difficile de donner un titre autre que cul immaculé sous les arbres à cette composition. Et comme en plus la rue Amherst est une des bonnes artères permettant d’accéder au cœur du Quartier Gai, situé lui-même un peu en contre-haut, à environ trois-cent cinquante pas ordinaires, sur la rue Sainte-Catherine, les interprétation folâtres de ce signal d’entrée vers le Village n’auraient pas manqué de fleurir… C’eut été cocasse, savoureux et drolatique mais il faut quand même aussi tenir un petit peu compte de ce que l’œuvre fait effectivement.

Sur la base de ce potentiel catastrophique ès malentendus & innuendo en rafales, j’ai laissé tombé l’idée de pouvoir simplement m’assoir devant cette œuvre, dans ce petit parc, sans tout y chambouler (du moins par la pensée). Renonçant donc à voir la statue de face depuis mon banc, je l’ai remise mentalement dans sa position initiale, cul dans ma direction (la voici maintenant revenue cul au nord). J’ai alors envisagé, mentalement toujours, de retourner les bancs se trouvant devant la statue, depuis l’autre côté du parc de poche (son côté sud), pour qu’ils regardent la scène avec les trois persos. Mais ces bancs sont bien trop proches du boulevard René Lévesque. On s’y retrouve au soleil, l’ombrage des arbres surplombant la statue ne les rejoint pas et on a le tapage du boulevard bien installé dans les oreilles. On n’est plus vraiment dans le parc, sur ces bancs du sud. Ces bancs sont de fait occupés par des gens attendant le bus (il y a aussi un abribus sur le boulevard, à bâbord du Grand Adjuvant). Retourner puis, ensuite, inévitablement, rapprocher ces bancs de l’avant du parc de la statue priverait ces gens de leur banc pour attendre le bus et ne donnerait rien de plus dans le parc de poche même. Ils seraient alors sous l’ombrage des arbres, certes, mais on y verrait l’avant de la statue de trop près, ratant complètement l’expérience qu’on vit pour embrasser la complexité de sa portion avant, quand on se tient debout aux pourtours de l’ovale carrelé qu’elle occupe au centre du parc. Le parc est trop petit, hostie. Inutile d’ajouter qu’il serait idiot et cruel d’élaguer les arbres pour rendre la statue plus visible, de cul ou de face. Le parc dessert très mal l’œuvre qui l’occupe mais gagne finalement passablement en agrément justement d’être ombragé par ce tout petit bouquet de vieux arbres.

Les deux bancs donnant sur la rue Amherst pourraient, eux, êtres retournés et permettraient au moins de contempler la statue de franc profil, ce qui est un angle intéressant. Pourquoi diable ces bancs là sont-ils tournés vers la rue Amherst plutôt que vers nos trois nudistes immaculés? Sais pas. Ou alors, serait-ce, oh… oh… que le Grand Adjuvant debout et penché légèrement vers l’avant, montrant fièrement le ciel à ses deux comparses, a, ici aussi, de profil, les fesses maximalement saillantes? La censure derechef aurait joué? La peur des plaintes à la mairie de ces bigots tapageurs et de ces pense-petits méthodiques qui, de facto, mènent le monde? C’est tristement envisageable. Enfin, ces deux autres bancs là regardent donc les bagnoles bifurquer en trombe dans l’intersection et ne profitent pas, eux non plus, de l’ombrage des arbres. Tout se passe comme si ces bancs avaient en fait été mis en place avant l’installation de la statue et qu’on avait négligé de les reconfigurer pour servir l’œuvre. Ça aussi, hélas, c’est tristement envisageable. Ah, mes amis, il faut le voir pour le croire… arbres, disposition des bancs, volume du parc, emplacement, positionnement de la statue, carence en espace piétonnier sur cette grosse intersection vacarmeuse, tout cloche dans ce parc de poche. Et c’est bien poche car c’est au détriment de la statue les Clochards Célestes, cette belle œuvre insolite, dense et généreuse qui, conséquemment, est mal connue et, vraiment, mériterait mieux… ou ailleurs… ou autrement…

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Photos: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983). Photos: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983) vus depuis... le banc de parc leur tournant le dos sur la rue Amherst. Photo: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES de Pierre-Yves Angers (1983) vus depuis… le banc de parc leur tournant le dos sur la rue Amherst. Photo: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES (inquiétant détail) de Pierre-Yves Angers (1983). Photo: Allan Erwan Berger

LES CLOCHARDS CÉLESTES (inquiétant détail) de Pierre-Yves Angers (1983). Photo: Allan Erwan Berger

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24 Réponses to “La sculpture urbaine LES CLOCHARDS CÉLESTES fourvoyée dans le plus poche des parcs de poche de Montréal: le Parc Miville-Couture”

  1. Caravelle said

    On dirait de la bande dessinée solidifiée dans le monde statuaire. C’est très américain, quelque part.

    Carava

    [Je seconde – Ysengrimus]

  2. Le Boulé du village said

    Chu d’jà allé là. C’est ben vrai qu’les hosties de bancs su Amherst tournent le dos à l’estatue. Pas fort… Aussi y a du quêteux pis du robineux en masse qui se tiennent dans le parc proche des ptits restaurants fins d’la rue Amherst, pour quémander des sachets-repas aux clients coupable. Ya pas juste des clochards célestes dans cte racoin, Ysengrim. Ya aussi… des clochards terrestres…

    [Absolument et tristement exact. – Ysengrimus]

  3. Catoito said

    Je suppose qu’il y a un rapport avec le roman LES CLOCHARDS CÉLESTES de Jack Kerouac (que j’ai lu, en vf, et que j’ai absolument adoré) mais j’avoue que je ne le vois pas clairement.

    [La statue d’Angers serait parfaitement intitulée… si elle ne portait pas un titre chargé et convenu, d’autre part si tant tellement mauvais pour traduire THE DHARMA BUMS – Ysengrimus]

    • Catoito said

      Oh… oh… Pourrais tu élaborer, mon cher iconoclaste de Grimus, à propos du « mauvais » titre de ce grand roman. Je ne comprends rien de que tu dis mais ça m’intrigue vraiment beaucoup..

    • Si tu ne vois pas le rapport entre le titre identique de ces deux œuvres, c’est qu’il est bien vaseux, ce rapport, mon Cato. Cette statue est vraiment très mal intitulée mais en fait c’est parce que ce titre lui irait MIEUX qu’au roman de Kerouac. C’est ce roman qui, de fait, est terriblement mal intitulé… en français. Il faut d’ailleurs absolument lire ce texte magnifique dans le texte, et en envoyer les traductions françaises parisiennes à tous les diables. Elles n’ont aucune prise sur ce qui se passe. C’est le malentendu intégral, ce truc. Je crois, Catoito, que toi français et moi nord-américain faisons la même chose avec ce roman. Nous aimons un artiste. Mais nous l’aimons chacun selon le modus de notre civilisation. La tienne, riche d’un héritage culturel dense et toujours inévitablement aristocratique dans son fond face à l’artiste, le filtre, l’absorbe, se l’approprie, le surdétermine, le sacralise. La mienne, acculturée, déculturée, marchande, commerçante, le consomme, en jouit, le dévore, le déchire, le traite en copain, l’aime comme un frère en lui tapant sur les cuisses et tant pis si ça l’enquiquine. Je ne porte pas de jugement ici. Les deux canaux sont valides mais distincts. C’est comme pour le jazz: ici c’est un gig, chez vous, c’est un concert. Chez vous, c’est l’Art. Ici, c’est entertainment. L’Amérique c’est aussi une ethnologie originale, une civilisation ordinaire. C’est le ketchup, le baseball, les contrastes climatiques, la dinde d’action de grâce, Elvis, Warhol et Kerouac. Il faut prendre cela dans l’angle ordinaire en tapant du pied et en buvant l’eau claire. Je ne démystifie pas Kerouac. Je m’en délecte à ma façon qui fut aussi la sienne. La tienne n’est pas la sienne. Ta lecture en est inévitablement moins intime. C’est cependant ce qui la rend bien plus riche. Je suis la négation de l’universalité de Kerouac, je suis son terroir. Tu es l’affirmation de son universalité, tu es son impact, son rayonnement. Nous sommes myopes mais alliés.

      Un mot, donc, une fois ces prudentes précautions prises, sur la traduction française du roman, à travers un exemple microscopique: le titre, justement, de ce roman de 1958 (rédigé sur un rouleau, comme ON THE ROAD). The Dharma bums devient donc en français Les Clochards célestes. Ce titre vf est beau, planant, je le dis sans ironie. Il va tellement bien à la statue de Pierre-Yves Angers. Simplement, ce n’est pas le titre du roman de Kerouac. Il n’y a absolument rien de céleste dans cela. Les deux protagonistes du roman recherchent le dharma dans les montagnes de l’ouest, le dharma au sens littéral, en un cocktail orientaliste de toc éclectique constitué d’hindouisme, de zen et de poésie japonaise (haïku). Céleste ne rime absolument à rien ici et, dans une traduque conséquente qui ne réécrirait pas Kerouac mais le servirait, il faudrait garder dharma. La notion de clochard ne rend que fort imparfaitement bum et le parisianise sans plus. Un bum c’est un voyou malodorant, une crapule de bas étage, presque un bandit, souvent jeune. Dans certains contextes (mais pas ici), la meilleure traduction pour bum, c’est loubard. À l’indigence du clochard il faut ajouter une forte dose de délinquance asociale et d’anticonformisme. Le mot bum est une insulte et, ici, pour Kerouac, il joue fortement d’autodérision. Mais, il y a bien plus, un bum c’est aussi quelqu’un qui bumme, c’est-à-dire qui quémande sans arrêt:  »Il te bumme une cigarette, il te bumme de l’argent ». C’est un faiseur de manche perpétuel, délinquant en prime. Arrive dans une ruelle infâme et trouve-toi entouré d’une cours des miracles grimaçante de jeunes loubards qui te bousculent et veulent te faire les poches à demi, les voilà les bums. Dans le roman de Kerouac, Japhy Rider et l’autre crotté qui l’accompagne bumment quoi? Eh bien, justement, ils bumment le dharma (ils le quémandent brutalement et sans respect réel, comme deux voyous suspects mendient), ils veulent faire les poches aux grandes mystiques orientales, ni plus ni moins. Ce sont des indigents intellectuels américains qui œuvrent à se fabriquer une respectabilité philosophique dans l’extase un peu forcée du voyage. Il y a là un effet antithétique fort et une ironie cuistre et mordante, complètement perdus dans le ton sacralisant du titre de la vf. En français bon teint, il faudrait traduire: La racaille du dharma. En joual je pencherais pour Les quéteux de dharma… et encore, c’est parce que je suis bien réfractaire à l’anglicisme parce que le vrai ressenti serait rendu par Les bummeux de dharma. Tout le reste de la traduction de ce roman est à l’avenant. Mon cœur saigne en te disant cela, mon Catoito, mais Kerouac en vf, c’est une torture. Il n’a pas revu ce texte là et ça paraît. Quant à Pierre-Yves Angers, ben, il aurait du intituler son œuvre autrement. Ce titre français est plus adéquat pour son œuvre à lui, charitable, généreuse et larmoyante, que pour celle de Kerouac. Mais l’instauration de cette bien malsaine ambivalence des titres barbote totalement le tout de la compréhension de la chose. Indubitablement, tout est fatalement raté à propos de cette statue, son titre inclu.

      • Catoito said

        Je vois très clairement ce que tu dis. C’est parfaitement captivant. Merci de ce remarquable éclairage. Maintenant, bon, comme le titre de Kerouac est inamovible, c’est cette statue peu connue qu’il faudrait ré-intituler. Une suggestion?

        [Eh bien, le Boulé du Village vient de nous en fournir une très absolument excellente: LES CLOCHARDS TERRESTRES. L’allusion à Kerouac resterait (donc l’idée de « céleste » aussi, plus éthérée, plus subtile), mais plus légère, moins tonitruante (et insupportable) et la statue serait bien mieux décrite avec ce titre puissant, original, ironico-critique qui sert bien mieux sa concrétude autant que sa thématique… – Ysengrimus]

    • Catoito said

      Mais ce titre est une excellente idée. Il faudrait le proposer!

      [La sottise ambiante étant ce qu’elle est, c’est pas demain la veille que ça se ferait. Regarde comment ils ont disposé cette œuvre dans ce parc (cela dit tout) et médite le coup, mon bon Cato… – Ysengrimus]

      • Catoito said

        En tout cas, Ysengrim, on se rejoint sur une point. Bon ou mauvais, le titre LES CLOCHARDS CÉLESTES fait double emploi et c’est dans le cas de cette œuvre canadienne qu’il est de trop.

        [On peut dire ça oui… vu que l’erreur grossière du traducteur de THE DHARMA BUMS de Kerouac est maintenant nettement plus institutionnalisée dans le monde francophone que le nom neuneu de ce gros zinzin blanc méconnu… – Ysengrimus]

  4. La Lettrée Voyageuse said

    J’y suis allée lundi avec Tibert-le-chat et je me disais justement que tu devais la connaître et aimer la voir de temps en temps. Merci pour tes explications à propos de la statue d’ailleurs car contrairement au Malheureux Magnifique il n’y a quasiment aucunes explications visibles. Dans la rue Amherst il y a un café que tu devrais apprécier. Je ne me souviens plus du nom mais ça fait complètement café parisien de Saint Germain, (en plus grand). Il y a d’ailleurs des photos de Paris au mur!

    [Ici, il faut dire Tibert-le-chat (j’ai rectifié). Son frère c’est Reinardus-le-goupil, sa mère c’est Dora Maar et toi tu es La Lettrée Voyageuse (j’ai rectifié aussi)… – Ysengrimus]

    • La Lettrée Voyageuse said

      Ok, je ne savais pas et merci pour le surnom!

      [C’est une pratique assez courante, une question de cyber-discrétion. Je te recommande la même chose pour ton blogue (un jeu stable de surnoms, pour tes proches). Les gens ne veulent pas nécessairement être mentionnés nominalement d’office sur internet… – Ysengrimus]

  5. Tourelou said

    Vous regardez une œuvre comme si vous étiez encore assis en classe en rang d’oignons? Une œuvre doit être regardée de près ou de loin, assis, debout, couché… et c’est encore plus vrai pour une pièce au grand air exposée grand public. Vous criticaillez un peu ce qui semble vous avoir désorganisé mais vous avez décrit d’autant de manière cette œuvre de façon magnifique sous tous les angles que vous vous êtes permis de prendre, n’est-ce pas là un peu le cadeau de l’artiste?

    Tous les point de vue offrent une image pour nourrir l’imagination et c’est à chacun d’y voir comme il l’entend, sans méthode ni convention.

    [Vous avez absolument raison, Tourelou. Il faut parler de cette œuvre de façon déjantée et fofolle un petit brin. Ce qu’on nous raconte à son sujet dans les médias straights est tellement rebattu et creux… – Ysengrimus]

    • Tourelou said

      Et en réalité, les clochards vivent d’espoir de façon déjantée comme l’œuvre, c’est donc fort réussi, cette métaphore céleste.

      [Je seconde. Elle tient beaucoup mieux ici que chez Kerouac, qui, lui, procède d’une toute autre problématique – Ysengrimus]

  6. Sophie Sulphure said

    C’est vraiment très intéressant cette dynamique des fesses baissées et des fesses retroussées entre les deux statues. Je pense que c’est pas fortuit, comme tu dis. Je crois moi que l’artiste a fait exprès. Tu paries?

    [Qui sait… Il y a certainement ce jeu antithétique du callipyge (pour dire: opposition de la place et du rôle des fesses) entre les deux œuvres. Je le crois. Cela me semble clair. C’est le petit jeu joué par les emplacements qui me semble plus trouble et censureux sur les bords… La localisation de ces gros machins est pas décidée par l’artiste mais par le propriétaire des statues (en l’occurrence, ici, la ville de Montréal). – Ysengrimus]

  7. Sylvie des Sylves said

    Sur cette affaire de callipyge, il est difficile de ne pas faire le rapprochement avec les bébés praguois de David Černý. Ils sont plus explicites de fesses que de faciès, eux aussi…

    Babis pragois

    [Dites donc, Sylvie. Vous me le dite. Je ne connais pas ce sculpteur. Il semble hautement tripatif… – Ysengrimus]

  8. Le Boulé du village said

    Merci pour ton observation sur mon titre possible. Bon gars, toi. Un commentaire complémentaire. La mise en page est bizarre mais c’est informatif.

    [C’est de l’interprétatif à rallonge mais c’est pas sans intérêt. Grand merci, mon petit Boulé… – Ysengrimus]

  9. En somme, le bummeux qui vient poser ses fesses sur le banc au cul du clochard debout se prend dans les mirettes les fesses dudit (et en totale panavision), bien surplombé, bien menacé. Et si c’est un pôv bourgeois en mal de verdure qui vient s’y reposer trois minutes pour y fumer son joint, et qu’il lève les yeux au ciel, lui aussi se mange illico un bon gros morceau de popotin céleste. Bref, ce groupe ainsi disposé montre son fion à toute personne qui l’approche d’un peu près. Du coup, ça m’étonnerait que ce banc soit très utilisé : tu te vois faire la conversation à un fessier magistral, tandis que tu déjeunes de ton sandwich méridien ? Tu n’aurais que trop l’inquiétude de le voir resortir direct de par là-haut, et te voilà donc, assis dans les fourrés au cul d’un cul, en train de t’imaginer coincé dans une cuvette de gogues, tandis qu’un clochard géant s’en approcherait, à reculons, tractant ses deux compères, et le bras en l’air comme un danseur du Bolchoï. C’est grave !

    Je préconise donc, pour éviter tous ces cauchemars étonnants, de retourner comme tu le proposes la statue afin que oui, des arbres émerge, magnifique et tentant, ce postérieur, fruit blême, lune mal lunée, gai signal de quartier gai, qui intimiderait les automobilistes et serait cause de quelques beaux accrochages toujours réjouissants pour les pauvres rats qui attendent le bus.

    Et puisqu’il apparaît qu’il est donc presque impossible de regarder ce groupe de face, j’en déduis qu’il est sournoisement une représentation de l’Éternel Yahvé, que nul ne peut regarder en face pas même Moïse. Voilà pour le céleste. Et puisque les voilà trois à ne pouvoir être regardés, et soupçonnables d’être divins, j’y vois un traître détournement de la non-représentation de l’Éternel par un affreux catho, qui nous sert là une Trinité pas piquée des pères.

    [Très plausible, attendu les antécédents cruci-locaux… – Ysengrimus]

  10. Le Boulé du village said

    « Du coup, ça m’étonnerait que ce banc soit très utilisé »

    Les bancs nord (ceux drette en face duku) sont beaucoup utilisés, justement par les clochards pis les itinérants (les vrais). Raisons: sont à l’ombre pis plus proche des restaurants cibles de quêteux. La statue, i s’en crissent… La fraicheur pis le spot pour spotter, i s’en crissent pas…

    [Je seconde cette observation. C’est ce que j’ai cru noter aussi. C’est comme si le grand cul s’était banalisé. Une sorte d’effet d’habitude. Et effectivement, c’est bien, pour ces interlopes, comme disait Brecht: Biftèque d’abord, morale après…. – Ysengrimus]

    • Caravelle said

      Excusez-moi: « le spot pour spotter »? C’est du joual?

      Carava

      [Oui. Littéralement: « l’endroit pour surveiller attentivement ». En d’autre mot: le poste d’observation idéal. – Ysengrimus]

      • Caravelle said

        Oh, c’est pas tout de suite évident. et I s’en crissent?

        [« Ils s’en fichent »… – Ysengrimus]

  11. La Bostonnienne said

    Le Petit Aidé, mes yeux me décoivent-ils ou est-ce qu’il porte quelque chose dans son bras ?

    [Le genou du Moyen Adjuvant passe sous l’aisselle du Petit Aidé et c’est ce genou que ce dernier serre dans sa main… – Ysengrimus]

  12. Chloé said

    Hélas, ces bancs qui tournent le dos à ces clochards majestueux sont, malheureusement, énormément parlants…

    [Oh, Chloé: ils hurlent! – Ysengrimus]

  13. La Chômeuse Décomplexée said

    Connaissez-vous, par chance La foule illuminée (1985), du sculpteur franco-britannique Raymond Mason, qui se trouve sur l’avenue McGill College? Figurative, quasi-bande dessinéesque aussi, elle est, pour moi, la cousine nord-américaine de La foule (1963-1967), aussi de Mason, qui se trouve au Jardins des Tuileries, à Paris.

    La Foule, sculpture by Raymond Mason - Jardin des Tuileries

    [Voilà de proches parentes et de sérieuses recrues! Plus solidement figuratives, en fait. Moins esquissées. Plus collectives aussi, implacablement… – Ysengrimus]

  14. Sissi Cigale said

    La grande main tendue et repliée (main gauche) du Petit Aidé demande peut-être la charité?

    [Non, elle se serre sur le genoux du Moyen adjuvant. L’angle des photos ment. Prenez ma parole, je me suis collé la trogne sur cette main pour bien voir ce qu’elle foutait… – Ysengrimus]

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