Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Hylas et Philonous, coureurs de demi-fond sur le terrain de rugby du TRINITY COLLEGE de Dublin, Irlande

Posted by Ysengrimus sur 15 août 2013

DUBLIN-IRLANDE

Bon, je tiens quand même à vous dire un mot sur la présentation que j’ai donné, il y a de cela dix ans pile-poil, d’une communication intitulée John Locke et le langage (en anglais) au colloque annuel de la Société Henry Sweet pour l’Histoire des Sciences du Langage, au Trinity College de Dublin, Irelande (c’était en août 2003, donc. Oh, comme le temps passe). Notre histoire du jour débute en fait il y a trois-cents ans, pile-poil toujours, en 1713. Cette année là, George Berkeley (1685-1753), membre associé (fellow) du Trinity College de Dublin, Irlande, campe deux personnages qui, dans trois illustrissimes dialogues philosophiques, vont faire trembler la pensée spéculative moderne sur ses bases. J’ai nommé le matérialiste Hylas et l’immatérialiste Philonous. Il s’agit, en toute simplicité de deux modestes ecclésiastiques, eux aussi membres associés (fellows) du Trinity College de Dublin, Irlande. On sait peu de chose de la vie pratique de ce duo fameux, mais il est assuré qu’Hylas et Philonous conversent en marchant sur une des pelouses du vénérable collège, et préférablement pas trop loin du bâtiment principal, puisqu’un des Trois dialogues entre Hylas et Philonous de Berkeley se termine quand la cloche du collège sonne la soupe pour les résidents. Les deux éminents penseurs vont alors prestement se sustenter, prouvant par leur praxis qu’ils sont soumis, bien malgré eux, aux contraintes de la vie physique dont Philonous —qui représente l’opinion de Berkeley lui même dans le débat dialogique— nie la validité objective sous le regard ébahi du pauvre Hylas, dont le nom signifie certainement matière, mais certainement pas futé.

On comprendra ma curiosité deux-cent quatre-vingt-dix ans plus tard (j’y repense encore commémorativement trois cents ans plus tard, c’est tout dire), en débarquant moi-même au susdit Trinity College de Dublin, Irlande pour y prononcer une communication sur la philosophie du langage implicite et explicite dans la pensée de John Locke (1632-1704). Naturellement, aussi méthodique que les deux fellows de 1713, j’ai avant tout fait mon travail. J’ai expliqué patiemment à mes collègues d’Édimbourg, de Saint Andrews, de Trinity, de Cambridge, et d’Oxford que les vues de John Locke sur le langage n’étaient pas strictement cantonnées dans le troisième livre de AN ESSAY CONCERNING HUMAN UNDERSTANDING, mais qu’elles opéraient dans la totalité du système de cette oeuvre cruciale et allaient avoir une grande influence sur Étienne Bonnot de Condillac (1715-1780) autant que sur la philosophie néopositiviste du langage.

Ayant de toute évidence vendu l’affaire à mes éminents vis-à-vis du Royaume Uni —un mot qu’il faut d’ailleurs éviter soigneusement de proférer en République d’Irlande— j’ai pu retourner au problème principal de mon aventure eiroise. Sur quel espace gazonné Hylas et Philonous ont-il vécu leurs trois dialogues, et surtout, sont-ils encore là à se demander si le rose des nuages du beau firmament d’Irlande est localisé dans le ciel fixe, dans la vapeur aqueuse mobile, ou dans le regard de l’observateur subjectif?… Je m’attendais à tout. J’ai eu droit à mieux. En retrait de la place principale du Trinity College, non loin de la toute rutilante Bibliothèque George Berkeley, et séparés par une jolie promenade plantée d’arbres, se trouvent, disposés parallèlement, deux solides terrains de rugby, avec poteaux des buts, fanions d’équipes, petits trotteurs récupérant les calebasses, et gros gaillards se faisant des passes de côtés en lancé ou en botté et les attrapant en plaçant les mains en coupe sur la partie latérale de la hanche, aussi aisément qu’on cueille une marguerite. Voilà pour l’agora gazonnée de nos philosophes. Quand à Hylas et Philonous, ils sont là aussi. Ils se sont même multipliés. Il s’agit de couples d’hommes d’allure fort docte, l’un encore jeune, l’autre d’âge plus mûr, trottant en rythme et en tenue de sport, culottes courtes, débardeurs et godasses cloutées.

La pérennité du débat philosophique fondamental (celui entre matérialisme philosophique et idéalisme philosophique) n’est en rien un mince affaire, j’en témoigne haut et fort pour la postérité ébahie. Les Hylas et les Philonous contemporains, toniques, et sereins, devisent toujours, allant par deux en courant leur solide demi-fond matinal tout autour de l’immense terrain de rugby vert vif du Trinity College, de Dublin, Irlande.

Trinity College, Dublin, Irlande

Trinity College, Dublin, Irlande (Hylas et Philonous ne sont pas visible sur la photo mais ils sont en place sur leur pelouse, prenez ma parole)

.
.
.

Publicités

8 Réponses to “Hylas et Philonous, coureurs de demi-fond sur le terrain de rugby du TRINITY COLLEGE de Dublin, Irlande”

  1. Hibou lugubre said

    À cette heure-ci de la nuit, engloutis sous ma couette d’été et toutes lumières éteintes, je ne guette plus le monde réel autour de moi qu’à travers mon périscope ! j’ai fait donc l’effort de saisir ma tablette, parcourir mes favoris et lire votre sympathique billet… qui j’espère ne déclenchera pas une insomnie fatale à mon équilibre psychosomatique, et donc séduit par le sujet… je me donne tout de même pour dernière mission… avant de sombrer dans les abysses de l’inconscient…de vous livrer ma théorie philosophique hybride (matérialiste et idéaliste) sans prétentions aucune…

    Et si la terre n’était pas ronde. que toutes les images et représentations les plus sophistiquées de notre planète n’étaient en fait qu’un effet d’optique tel que le cerveau humain conçoit la lumière réfléchie sur les objets. Que les calculs mathématiques y contribuant depuis l’aube de l’humanité n’ont fait que s’acharner à décrire et mesurer notre perception des formes, des volumes, de l’espace, de la matière, et des sens? Et si cet être humanoïde bizarre flanqué de deux paires de pattes, une tête dure, et une paire de cavités poilues qui cachent son ultime organe de reconnaissance appelé l’Œil et à travers lequel notre vision du monde s’est matérialisée, notre bonheur et nos malheurs sont arrivés… si ce n’était que ça…hein ?

    Maître Ysengrimus, vous me pardonnerez sûrement mes élucubrations et autres écarts de langage (je vous promet que je ne suis pas soûl.. juste somnolent )…car vous savez que je vous considère comme l’un des derniers hommes dignes de ce nom et digne de savoir, de culture et de respect, qui soient encore parmi nous… Si si je vous l’assure…et je tenais à vous dire combien je suis fier de vous !

    Bon je descend le périscope…et j’engage l’immersion ! 🙂

    [Bonne idée, mon brave Hibou. Ledit périscope vous permettra peut-être de vous aviser du fait que les inévitables distorsions de nos perceptions ne peuvent en rien autoriser une négation d’existence (c’est cette lune métaphysique là que Berkeley nous fait rouler dans les jambes, comme une grosse boule de quilles). Ce n’est pas que le monde n’est pas et ce, juste parce qu’on le perçoit mal. C’est qu’il est différent, plus complexe que ce que nos perceptions nous en concèdent… et c’est pour cela et rien d’autre que la lutte pour affiner le savoir objectif (objectif comme dans: indépendant de nos subjectivités) n’a pas de fin. – Ysengrimus]

  2. Caravelle said

    Attendez que je me souvienne un peu de mes vieux cours de philo. Qu’est-ce qu’une cerise, Hylas? Rien d’autre que la couleur rouge, le goût aigre-doux, la texture douce de la peau et dure du noyau. Si tu prétends qu’il y a, dans la cerise, autre chose, que sa couleur, sa texture son goût, sa senteur, c’est toi qui fais de la métaphysique. Car cette autre chose que la cerise serait, en plus de son impact sur mes sens, je ne l’observe pas. Pourquoi y serait-elle?

    [Excellent, Caravelle. Du Philonous tout cru. et, via cet idéalisme subjectif (« n’existe que ce qu’une subjectivité perçoit »), Berkeley fonde l’empirisme moderne, faux matérialisme concret, vrai idéalisme égocentré… – Ysengrimus]

  3. Sophie Sulphure said

    C’est beau l’Irlande?

    [C’est magnifique. Immémorial, bon enfant, vert vif. Et tu sais quoi Sophie, tu peux me croire: ça existe, l’Irlande, et ça perdure indépendamment de la conscience directe ou indirecte qu’on s’en donne… – Ysengrimus]

  4. Sissi Cigale said

    Donc pour toi, Ysen, si un arbre tombe dans la forêt et que personne est sur place pour l’entendre…

    [Le bruit résonne quand même et laisse sa trace dans la matière (si on abandonne un enregistreur en marche sur les lieux forestiers en question, Il captera tout). Et un tsunami fait autant de bruit et de ravages même s’il tue tous les témoins ou si les témoins sont absents. Le monde et son fracas existe, exista et existera, indépendamment de nos consciences. Il est inadéquat de confondre les manques de notre perception et les trous béants de nos connaissances avec des inexistences. – Ysengrimus]

  5. le catholique-culturel said

    Tu as l’air un petit peu trop certain de cette existence objective.

    [C’est pas une affaire de certitude, Catho. Berkeley est tout aussi certain de l’inexistence objective des images empiriques qu’il a dans son esprit et dans son regard. Le débat ne porte pas sur certitude versus doute mais bien sur l’existence ou l’inexistence de monde matériel. C’est le matérialisme comme doctrine de l’être qui est attaqué par Berkeley, pas le doute insondable du ratiocineur maladroit et insécure qui lui, n’est, en fait, nulle part ici. – Ysengrimus]

  6. Catoito said

    Berkeley et les deux personnages de son dialogue ont une chose très importante en commun. Ils sont tous les trois des ecclésiastiques. Cela leur impose la croyance dogmatique en un esprit divin dans lequel nous ne sommes rien que des petites idées. Cela va aider l’abbé Philonous dans l’échafaudage de ses calembredaines et cela va empêcher l’abbé Hylas d’argumenter correctement, peureux qu’il est de s’avancer sur la pente de l’athéisme.

    [Absolument exact. Berkeley deviendra même un jour évêque. Son cadre philosophique de base reste un cadre fondamentalement religieux. Il est effectivement crucial de le signaler. Hylas et Philonous n’échapperont effectivement au piège du solipsisme qu’en se posant, hocus pocus, comme des idées de la pensée divine. Bitch, please… – Ysengrimus]

  7. Sylvie des Sylves said

    Et John Locke, dans tout ça?

    [C’est un des empiristes anglais, comme Berkeley et Hume, mais, en certains points, il est plus proche du matérialisme… comme le fut aussi celui qu’on considère à tort comme le premier des empiristes anglais: Francis Bacon. – Ysengrimus]

  8. Chloé said

    Merci d’avoir partagé si éloquemment avec nous cet épisode si charmant dans la vie d’Ysengrimus. C’est vrai que l’Irlande est intégralement enchanteresse. En ce qui concerne le système philosophique de Berkeley, à mon avis il est aussi problématique et contestable que sa promotion des propriétés médicinales de l’eau de goudron…

    [Poil au menton… – Ysengrimus]

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s