Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

À propos de ce qui a tué Grigoris Lambrakis, le «député» du film Z

Posted by Ysengrimus sur 27 mai 2013

Costa-Z

Il y a cinquante ans pile-poil aujourd’hui mourrait Grigoris Lambrakis (1912-1963). C’est ce député grec qui assuma des positions explicitement pacifistes et s’opposa à la politique de l’OTAN en Grèce, juste avant l’instauration de la Dictature des Colonels. Il était joué par Yves Montand dans le long-métrage Z de Costa-Gavras. Souvenons-nous, s’il vous plait. Il est si important de se souvenir. Remontons d’abord justement le long de ce scénario-hypothèse de 1969, fort peu hypothétique au demeurant. Les villes et les pays ne sont pas nommés explicitement dans Z (le film fut en fait tourné en Algérie) mais il est aisé de deviner que nous sommes à Thessalonique, deuxième plus grande ville de Grèce, dans la province de Macédoine, non loin de la frontière bulgare (la Bulgarie est de l’autre côté du rideau de fer churchillien, à l’époque). Le député Grigoris Lambrakis anime ce soir là un meeting contre la bombe nucléaire et, en sortant de la seule salle que, comme par hasard, il a pu louer, il se fait frapper par un triporteur. Il a le crâne fracassé et mourra cinq jours plus tard, soit le 27 mai 1963, après un court coma. Pour le colonel de la gendarmerie de Thessalonique, l’affaire est limpide. C’est un accident de la circulation qui a tué Grigoris Lambrakis.

L’instruction se met en place. Tout semble effectivement simple mais le juge d’instruction Khristos Sartzetákis (né en 1929 et joué par Jean-Louis Trintignant dans Z) ne l’entend pas de cette oreille. Fils d’un officier de gendarmerie et limier intègre, exempt de tous motifs idéologiques ou politiques (il est de fait royaliste et ne mêle tout simplement pas ses choix électoraux à son travail), ce juge d’instruction méthodique, calme, peu impressionnable, va démontrer au procureur de Thessalonique (lui-même sourcilleux, agacé mais intègre aussi), étape par étape, qu’il ne s’agit pas d’un banal accident. Des témoins spontanés se manifestent. Certains ont vu que l’homme qui était étendu dans la benne du triporteur portait une matraque. D’autres ont entendu antérieurement le chauffeur du triporteur parler d’assassinat. L’homme de la benne, qui prétendra plus tard qu’il était ivre, se fera d’ailleurs pincer dans la chambre d’hôpital d’un témoin important (lui-même préalablement bizarrement estourbi d’un coup sur le sinciput), avec une étrange canne-gourdin. Contredisant le témoignage préalable de policiers, un autre témoin civil rapporte que Grigoris Lambrakis est de fait tombé d’abord sur les genoux en se tenant la tête. Ce n’est pas le sol ou le rebord du trottoir qui lui ont fracassé le crâne. Il semble bien que ce soit plutôt deux malfaiteurs ivres dans un triporteur qui aient délibérément frappé, et donc tué, Grigoris Lambrakis.

Or l’un de ces malfaiteurs, astucieusement cuisiné par le juge d’instruction, admet faire partie d’une organisation, une sorte de milice civique, les Combattants Royalistes de l’Occident Chrétien ou CROC. Préfigurant le journalisme d’investigation qui fera, quelques années plus tard, le succès de Woodward et de Bernstein, un jeune photojournaliste athénien audacieux et prompt en besogne (joué par Jacques Perrin) se met alors à investiguer plus attentivement les membres actifs de ce CROC. C’est pour alors découvrir trois (3) choses. D’abord, ce sont principalement des petits artisans et des petits commerçants qui assistent, sur une base régulière, à des discours fascisants pour pouvoir avoir un boulot supplémentaire pour arrondir leurs fins de mois (au nombre de ces membres actifs figure le conducteur du triporteur impliqué dans la mort de Lambrakis, très soucieux, pour sa part, de payer les traites de son petit véhicule de transport). Ensuite, le susdit boulot supplémentaire consiste souvent à assurer le service d’ordre d’événements «civils» organisés par la hiérarchie militaire de Thessalonique. Ensuite, photos en main, il appert qu’un certain nombre de membres du CROC, tous drapés de faux alibis, étaient présents à la manifestation où mourut Grigoris Lambrakis. On pourrait même dire, en fait, que ladite manifestation, au cours de laquelle la police resta si passive, était littéralement truffée de membres du CROC pour ne pas dire tout simplement organisée par eux. Il semble que ce soit une petite organisation d’extrême-droite thessalonicienne qui ait tué Grigoris Lambrakis.

Entre alors en scène le marchand de figues. C’est délicat les figues, il faut les sortir une par une de leur cageot, sans les esquinter. C’est un travail pointu, prenant, accaparant et, finalement, assez mal payé. En plus, le marchand de figues, homme l’un dans l’autre aussi délicat que sa marchandise, aime les petits oiseaux. C’est emmerdant, les petits oiseaux, ça crie, ça chante, ça dérange les voisins. Le marchand de figues se retrouve donc souvent avec des démêlés. Pour ces raisons, toutes anodines mais implacablement accumulées, il est inévitablement connu des policiers. Alors le marchand de figues milite au CROC, pour arrondir ses fins de mois, comme les autres, et, par-dessus tout, pour pas se mettre mal avec la gendarmerie sur sa patente et son permis de commerce, tout ça. Sur la base d’une photo prise par le photojournaliste, un des députés amis de Lambrakis, ayant été séparé de lui et tabassé le soir de la manif, reconnaît le marchand de figues comme son agresseur. Quelqu’un envoie alors le marchand de figues se confronter à sa victime dans la chambre d’hôpital de cette dernière, et en présence du juge d’instruction encore. Alors le juge d’instruction, eh bien, il s’isole avec le marchand de figues et le cuisine tout doucement. En toute déférence respectueuse, il finit par le faire parler. La personne qui a envoyé le marchand de figues faire du raffut à l’hôpital, c’est le colonel de la gendarmerie. Cela devient d’autant plus inquiétant que le chauffeur de la seule voiture qui se trouvait «par hasard», en deçà du barrage policier, sur les lieux de la manif, et qui mena, cahin-caha, Lambrakis vers l’hosto est lui aussi de la gendarmerie. C’est en fait le chauffeur personnel du général le plus haut gradé de Thessalonique. Les preuves incriminantes s’accumulent. Il semble bien que ce soit la hiérarchie militaro-policière grecque qui ait tué Grigoris Lambrakis.

Malgré les risques pour sa carrière et pour sa vie, le juge d’instruction Khristos Sartzetákis, qui n’avait pas quarante ans à l’époque de cette crise, ne se déballonne pas. Il met toute la chaîne de commandement militaire en accusation pour meurtre prémédité et entrave à la justice. Comme les élections approchent et que le parti réac grec pro-ricain-pro-OTAN risque de se faire balayer par la coalition de centre-gauche endeuillée et survoltée dont Grigoris Lambrakis était la figure montante, la susdite hiérarchie militaire le prend fort mal et, égale à elle-même, elle déclenche le coup d’état instaurant la Dictature des Colonels (cette dernière durera de 1967 à 1974, année où les factieux grecs feront preuve de leur incompétence militaire dans le conflit turquo-chypriote et devront rentrer dans leurs casernes à défaut de savoir gouverner où même combattre). C’est un aveux me direz-vous, ce coup d’état, quand même… Mais cela confirme surtout que, comme un des compagnons de Lambrakis le mentionna d’ailleurs assez tôt, il faut cherchez les coupables plus haut encore, dans la capitale, au palais, ou encore, parmi les alliés internationaux les plus pressants et oppressants de la Grèce. Il semble bien que la Guerre Froide et la politique des Blocs aient tué le pacifiste Grigoris Lambrakis.

Et cela nous oblige finalement à quitter le scénario tragico-politico-cynico-ironique de Z et à reculer un petit peu plus en arrière. En 1946 est mise en place la Doctrine Truman. Il s’agit de la toute première de cette série de si dommageables théories américaines des dominos de la Guerre Froide. La Doctrine Truman dicte que trois (3) pays doivent à tous prix rester dans le giron d’influence américain: l’Iran (le poids de la doctrine sera un important facteur déclencheur de la révolution iranienne de 1979 dont l’impact se fait encore sentir aujourd’hui), la Turquie (on se souviendra que c’est autour de la question des fusées américaines de Turquie que Kennedy et Khrouchtchev passèrent à un poil de déclencher la troisième guerre mondiale au large de Cuba, dans les années 1962-1963) et… la Grèce. Inutile de dire que c’est uniquement quand la Dictature des Colonels grecs-OTAN se mit à s’en prendre aux turcs-OTAN sur la question de la partition de Chypre-OTAN que le compradore-ricain-OTAN laissa tomber la susdite dictature des susdits petits colonels. OTAN en emporte le vent, comme on disait alors… Aussi, il n’y a pas de doutes possible, aujourd’hui, avec tous le recul historique qu’on voudra, il faut (pourtant, oh pourtant…) le redire: c’est l’impérialisme américain qui a tué Grigoris Lambrakis

C’est en cela que nous nous devons, pourtant, oh pourtant, encore aujourd’hui, de saluer Grigoris Lambrakis pour ce qu’il est: l’un des nôtres. Et c’est pour cela aussi, faut-il le rappeler encore, que la lettre Z (interdite d’usage en Grèce sous le régime de la Dictature des Colonels – vous avez bien lu) signifie il est vivant, en grec ancien…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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16 Réponses to “À propos de ce qui a tué Grigoris Lambrakis, le «député» du film Z”

  1. Caravelle said

    Je sens une émotivité particulière à propos de celui-ci, Ysen. Je me trompe?

    Carava

    [Vous ne vous trompez pas. J’avais douze ans quand j’ai vu le film Z pour la première fois. Ça m’avait labouré, dévasté. Il y avait des juntes CIAesques un peu partout, dans ce temps là. C’était comme une véritable vermine brune. Je me souviens aussi d’un article de journal sur Khristos Sartzetákis intitulé: « Le juge de Z en prison ». Il avait été dézingué et emprisonné par les factieux avec une trentaine d’autres magistrats. Les choses se sont plutôt arrangées pour lui depuis. Il a même été président de la République Grecque de 1985 à 1990. Il me semble tellement important qu’on se souvienne de tout cela… – Ysengrimus]

  2. Catoito said

    Khristos Sartzetákis a même aujourd’hui son site web personnel. C’est surréaliste ça…

    [C’est véritablement le point de jonction entre deux époques… – Ysengrimus]

  3. Sophie Sulphure said

    Pourquoi faut-il que Trintignant porte des foutus verres fumés tout le long du film? L’art de ravager une si belle gueule.

    [Costa-Gavras et lui-même voulaient éviter que le juge d’instruction apparaisse comme une sorte de héros hollywoodien. On le voulait discret, effacé devant les faits qu’il servait. Ajoutons que Trintignant a pris un cachet strictement symbolique pour son rôle dans ce film, par solidarité pour la cause Lambrakis… – Ysengrimus]

  4. Le Boulé du village said

    D’après ta bio, t’avais douze ans en 1970, toi. Ayoye. Grosse année! Y avait pas un effet FLQ/Crise d’Octobre dans ta souffrance devant les évènements grecs de Z?

    [Absolument, mon petit Boulé. Tu vois juste, comme toujours. C’était indubitablement une souffrance d’époque… – Ysengrimus]

  5. PanoPanoramique said

    Tiens, c’est bizarre. L’article de Wikipédia que tu mets en lien sur la DOCTRINE TRUMAN ne mentionne que la Grèce et la Turquie dans sa version anglaise. Tandis qui la version française inclut l’Iran dans la Doctrine Truman. Pas trop cohérente notre mémoire collective, dis donc.

    [Notre mémoire wikipédienne, tu veux dire… ne me pars pas sur Wikipédia… – Ysengrimus]

  6. Tourelou said

    Nous commençons à n’être plus des gosses. J’ai trouvé cette définition de l’impérialisme américain dans Le destin de Will Hunting (Good Will Hunting), beaucoup moins violent que Z… mais les leçons de vie restent des leçons que le vécu, lui, n’oublie jamais. Merci de nous le rappeler, c’est fort sage.

  7. Ophélie said

    Le héros merveilleux avec Jesse Owens aux Jeux olympiques de 1936 à Berlin où Owens a remporté quatre médailles d’or sous les yeux d’Hitler.

    Jesse Owens posed with Gregory Lambrakis, Berlin, 1936

    [Magnifique photo, Ophélie. En plein dans la ligne des valeurs auxquelles s’identifiait Grigoris Lambrakis (qui fut sauteur de saut en longueur avant de faire de la politique). Grand merci… – Ysengrimus]

  8. Chloé said

    Entrevue faite en avril 2013 avec l’écrivain Vassilis Vassilikos, l’auteur du roman Z (sur lequel est basé le film), au sujet de la situation actuelle de la Grèce.

    [Intéressant. Plus de Guerre Froide mais encore du capitalisme en pagaille… – Ysengrimus]

  9. Ysengrimus said

    Auteur du roman: Vassilikos. Auteur de la bande sonore des films de Costa-Gavras de ce temps: MIKIS THÉODORAKIS. On se souviendra du fameux traveling-dactylo lors de la mise en accusation des factieux de Z. Mais le top musical du tandem Costa/Théodorakis reste la bande sonore principale du film ÉTAT DE SIÈGE (1972). Ce petit flutiau gréco-andin obsédant est tout simplement grand.

  10. Il y a des jours où je ne suis plus trop sûr de ce que je fais ici, puis, un article comme celui-ci me le rappelle. Merci

    Pierre JC

  11. Robert Huet said

    Bel exemple de comment la bêtise humaine se perpétue. Toujours l’éternel retour des mêmes bêtises humaines, nous n’avons qu’à nous souvenir de ce qui s’est passé depuis le début du 21ième siècle pour nous en rendre compte. L’humanité semble une cause perdue, ne pensez-vous pas?

    [Non, je reste optimiste… – Ysengrimus]

  12. Roula Constantino said

    C’est le capital financier global, et les organisations intergouvernementales (telles que le FMI et le UE) qui le soutiennent, qui cherche à éradiquer la gauche grecque d’aujourd’hui, comme si elle était une sorte de peste agricole. La dictature des colonels a cédé la place à la dictature du capital, une force aussi répressive et aussi destructrice.

    La crise économique, déclenchée par les potentats financiers à Bruxelles et à Berlin qui dictent les politiques économiques de tous les états membres de l’UE (ces organisations elles-mêmes agissant sous les diktats des puissances financières supra-étatiques), est devenue une immense crise humanitaire. Un des phénomènes tributaires les plus inquiétants de la déstabilisation de l’état grec occasionnée par cette crise est l’ascendance des éléments réactionnaires, et, plus particulièrement, du parti néo-fasciste Aube Dorée. Encore plus inquiétant est la complaisance des autorités politiques, policières et juridiques face à l’ascendance de la droite radicale. Au moins un journaliste a été viré de son poste pour avoir suggéré de possibles liens entre Aube Dorée, la police secrète, et le Ministère de l’intérieur. Ceci rappelle d’une manière frappante l’assassinat de Lambrakis.

    Ce sont des types dans le même genre que ceux qui ont tué Lambrakis qui se rassemblent de nouveau sous le regard indifférent des autorités. Peu nombreux sont les membres de l’élite politique ou intellectuelle grecque qui ont eu la volonté de se confronter à ces extrémistes et les média locaux ne manifestent pas beaucoup d’intérêt à lever l’opacité qui entoure ce parti qui occupent 18 des 300 sièges du parlement hellénique.

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