Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Acrostiches de personnes et de villes

Posted by Ysengrimus sur 15 avril 2013

Fabriquer des acrostiches est avant tout un acte sentimental. Quel amoureux ou amoureuse ne s’y est pas adonné un jour ou l’autre? On charpente tout spontanément ce type d’épigramme-sigle au sujet d’une personne ou d’une chose qu’on aime, qu’on admire, qui nous suscite un sain et stimulant sentiment de hantise. Synthétiser la pensée d’un philosophe important, la trajectoire d’un artiste majeur, ou résumer l’impact ethnoculturel d’une ville sous forme d’acrostiche est un exercice qui nous place donc à mi-chemin entre pulsion poétique et travail intellectuel sur des faits ou des notions. Le message s’encapsule bien différemment que dans un (micro)essai mais reste un petit peu moins exploratoire ou évocateur que dans un poème. C’est une manière insolite de syncrétisme des genres. En parka, voici mes treize acrostiches de personnes et de villes.

 Un dessin de picasso

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ARMSTRONG

A rrêté au début du siècle dernier pour petite délinquance urbaine, il se
R etrouve en maison de correction. Il avait vécu très modestement avec
M ayann, sa mère, et sa sœur, son père ayant quitté le foyer. Un jour, il
S onne la soupe avec le clairon de la prison et la cruciale musique jaillit. La
T rompette sera sa vie. Inspiré par le playing hot de Buddy Bolden et de la
R imbambelle de musiciens de rue du temps, il finit par accompagner King
O liver à Chicago… Ce sont les années folles, les Jazz Years. Le rude son
N éo-orléanais monte au nord. La vive ritournelle américaine attendait son
G énie. Le sublime Louis sera celui là. Il fera de l’artisanat du Jazz, un Art.

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HEGEL

H ors monde, abstraitement, il commença par ériger une métaphysique. Il voulait
E xtraire les grandes catégories de l’existence et en faire en exposé complet, net et
G lobal. Mais plus il stabilisait ces catégories, plus leurs mouvements, leurs réciprocités
E t surtout les contradictions motrices fondamentales les reliant en une crise permanente
L e frappait. Il bazarda donc finalement sa métaphysique et fonda la dialectique moderne.

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KEROUAC

K ermesse roulante, feu nourri, fourgon ferroviaire lancé vers une
E spèce de soleil couchant tonitruant, rouge sang. Le lendemain un
R outier méconnu qui s’appelait Beaudry te conduit plus loin. Tu
O uvres pour lui, le soir venu, une boîte de macaroni. Tu les cuits sur
U n petit feu de camps, au fin fond d’un désert paumé et froid. Une
A mitié veut naître. Des paroles et des regards sont échangés mais, et
C’est là la loi de la route, il faudra se séparer et renouer avec les villes…

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MARX

M ordez-vous à l’hameçon crochu qui traite le matérialisme historique en chien crevé,
A lors que le capitalisme continue sa fétide mutation, pivelé de tous les symptômes de sa crise:
R acisme, sexisme, discrimination de classe, ploutocratisme, phallocratisme, homophobie,
X énophobie, ethnocentrisme? Pensez-y: l’analyse rationnelle de notre monde reste à faire…

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MOZART

M yriades harmonieuses de bruits tempérés
O rganisés comme le mouvement sûr et subit de l’éclair.
Z ébrures instrumentales si chamarrées mais si limpides
A rrangées fort systématiquement. C’est un vaste jardin contrasté.
R adicale beauté. Exaltation nette, complète, maximale du son.
T out se tient, rien ne manque. C’est la Musique pure.

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OUAGADOUGOU

O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U nifie tes différents groupes ethniques, pour le meilleur et…
A h tu résistes, tu te rebiffes, tu doutes de la bonne foi coloniale occidentale?
G arde ton calme, C’est bon. Décolonisation. On s’en va. On reste bons amis, mais on part…
A h tu résistes encore, tu te rebiffes derechef, tu doutes maintenant du crédo post-colonial?
D onc je reprend, juste pour toi, calmement, sans m’énerver pour que tu piges bien:
O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U nifie tes différents secteurs économiques, pour le meilleur et… mais…
G arde ton calme, j’ai dit. C’est bon. Ça baigne… tu n’es plus une colonie, j’ai dit! Écoute bien:
O n te veut du bien. On t’éduque, te civilise, te revigore, te modernise,
U niformise tes crises politiques successives, pour le meilleur et… ah… mais tu es têtu, toi!

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PARIS

P our prétendre sans fléchir, ni flancher, ni faillir être le sublimissime centre
A dministratif, politique, économique, démographique et culturel soit du
R oyaume de France, soit de la République Française (c’est selon),
I l faut quand même une fichue de forte dose de Faconde, de Largesse, de Grandeur, de
S uperbe. Et tu les as, que tu les as donc, battue par les flots de lumière que tu es…

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PARKER

P our tout dire, c’était un de ces saxophonistes du Missouri qui
A vait la biscornue habitude de jouer, en les distordant fort, des
R engaines de compositeurs. Un gros oiseau matois et subtil qui débarquait de
K ansas City et qui avait juste pas envie de payer les droits d’auteur,
E t tout le tremblement, sur les partitions qu’il déconstruisait. Il
R évolutionna donc tout le Jazz, comme ça, pour pas se faire chier.

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PÉKIN

P oint de départ de la plus ancienne des civilisations humaines. Soc des mondes.
É ternité historique. Mosaïque de tous les archaïsmes et de toutes les modernités.
K iosque planétaire, cyber-bazar, foire aux talents, marché multicolore aux denrées polymorphes.
I nfluence grandissante. Puissance croissante. Majorité terrienne. Arbitre d’un siècle nouveau.
N ul ne peut espérer contourner timidement l’imposant carrefour concentrique que tu fus, es et sera.

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PICASSO

P eindre, il y a cent ans. Ce n’était plus si évident, naturel, ou novateur.
I l y avait déjà le daguerréotype, la photographie, la cinématographie.
C es machines inertes, puissantes, saisissaient déjà le figuratif sans faille.
A llait-on assister à la disparition du peintre, comme à celle du rémouleur?
S auf que l’exploration de la profondeur des formes et de la crise de notre
S aisie du réel à travers l’image, de la folie des volume et des couleurs qui
O bsède nos sens, le peintre s’en souciait trop peu. Depuis, il en est le maître.

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RIMBAUD

R ibambelle verbale s’imposant pour jamais,
I magerie concrète, cliquetis de pastilles,
M essage chamarré bousculant le surfait,
B alisant la surface, reprenant des Bastilles
A u pif des douaniers bien Assis, bien replets.
U ne Nina te dit: «Nenni, reprend tes billes».
D e cela tu nous tires les Voyelles du Sonnet…

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SPINOZA

S agesse,  tu est un vain programme, conformiste et creux, si la Rationalité manque.
P erfection géométrique abstraite, laisse nous donc lire les scolies qui rajustent le tout.
I ntelligence vive, déductive, ne dévie pas de la justesse du fait qui te rabote de partout.
N ier c’est agir, c’est déterminer notre flux d’existence, c’est de faire autant que de dire.
O rganisation conceptuelle, tu te passes bien mieux du mot pauvre que de l’être riche.
Z ones grises du raisonnement, la doxa philosophique ne vous comble pas nécessairement.
A théisme secret, tu ne dis pas ton nom mais oh, tu agis comme un acide puissant et lent.

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VILLON

V ilain cabochard, ripailleur fortiche
I  l courait la gueuse, rimailleur félon,
L éguant des biens qu’il ne détenait pas.
L argesses de gueux, disert, fol et dont
O n sait qu’il signait tout, en acrostiches…
N ul ne fut poète comme ce chien là.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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12 Réponses to “Acrostiches de personnes et de villes”

  1. Sophie Sulphure said

    Y a vraiment pas à
    S ’en faire, paniquer ou s’
    E nerver, face au torrent du monde.
    N otre super maxi hyper
    G rand blogueur Ysen va
    R evenir, le 15 du mois, pour décrasser nos
    I ntellects et radicalement, irréversiblement
    M odifier nos petites conceptions
    U nilatérales, nunuches et lisses, grâce à
    S on extraordinaire pensée corrosive.

    Soso

    • Ysengrimus said

      S urprenante, polymorphe,
      O riginale et chamarrée, toujours
      P ercutante, pertinente et tellement en
      H armonie avec la pulsion de vie,
      I l y a SoSo. Il y a Sophie.
      E lle est passée par ici, oui. Il faut la lire, la lyre…

  2. Caravelle said

    Et moi, Ysen? Et moi?

    [Vous voulez CARAVELLE ou CARAVA? – Ysengrimus]

  3. Ysengrimus said

    C ‘est une voix fine, sibylline, indéfinissable
    A vec cette subtile saveur d’Europe Centrale
    R estée intimement résillée dedans et
    A vec quelque chose d’autre aussi, comme un
    V oile civilisationnel polymorphe et fort ancien…
    A shkénaze, peut-être?

  4. Caravelle said

    Oh! Dans le mille!

  5. Tourelou said

    P uisse ce jour qu’il espère tant venir le bercer
    A vant d’écrire le dernier refrain sur un air jazzé
    U n poète loup et grognon toujours de la vie affamé
    L a vie à refaire, de roses et de mots tellement aimés…

    Tant pis tant mieux pour l’acrostiche, ce grand pivot poétique et un levier romantique!

  6. Le boulé du village said

    N on!
    O h
    N on!

    [Superbe. Celui-ci m’inspire une variation:
    O ui!
    o U i!
    ou I!
    – Ysengrimus]

  7. Hibou lugubre said

    Ce billet a un air de vieux livres dont on ne veut pas se séparer… et même du grand marché aux puces du Paris de la belle époque! Pour moi tous les trésors du monde s’y trouvaient… même les airs de musique! Et je dirais même que nos vies sont un marché aux puces où la mémoire ne faillit jamais… où on retrouve nos âmes empreintes d’authentique, de beau, de génie, d’humanité n’est ce pas. Que de souvenirs n’avons-nous pas entassé dans cette sacré mémoire!

    Et s’il vous plaît, il y a eu Mozart OK, et Beethoven aussi…! 🙂 Et puis tiens, pour l’acrostiche de l’âme, je vais vous en mettre du YouTube pour preuve. Et voilà! 🙂

    Qu’est ce que je donnerais pas pour un voyage de Ouagadougou à Paris moi!

    Bonne nuit, cher ami!

  8. Y s, la ville engloutie, gît, dit-on,
    S ous les flots de la mer d’Iroise.
    E ntendez au fond du vent sa cloche lointaine qui signale aux
    N avires qu’ici dessous est l’autre monde, le monde qui suit,
    G ros de richesses fertiles,
    R iche en pensées soigneusement soupesées.
    I ci dessus, des vivants, en rêve, dialoguent avec des morts d’ici dessous.
    M ais sur la berge patrouille un loup discoureur
    U n esprit vif et curieux, avide de tout ce qui est,
    S érieusement bavard, atteint, inextinguible, et reliant tout.

    • Ysengrimus said

      B on, disons-le sans artifice. Il est
      E fficace, percutant, labile et il
      R end solidement l’idée
      G énérale acrostichesque.
      E t surtout, surtout, il expose un
      R egard, une vision de ce qui est acrostiché.

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