Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

PICASSO, en cinq petits tableaux chrono…

Posted by Ysengrimus sur 8 avril 2013

PICASSO, Autoportrait (1938)

Il y a quarante ans pile-poil mourrait Picasso. Et Picasso, comme Shakespeare et Mozart, c’est un borborygme global qui bouge en nous. Il est là. Il remue. Omni-immanent, il nous traverse. Je ne vais rien faire d’autre ici que de vous parler de Picasso en moi. Une petite rétrospective en cinq moments (1973, 1983, 1993, 2003, 2013) de l’existence autonome du Monstre Immense en mon antre. Il est impossible de faire autrement, avec ce gars. Voici donc (mon) Picasso, en cinq petits tableaux chrono…

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1973: J’apprends drolatiquement la mort de Pablo Picasso (1881-1973). Je tiens la nouvelle d’un autre vieil ami, le Beatle Paul McCartney. Il ne me l’annonce pas privément, naturellement. Il me le chante haut et fort sur son album tube planétaire: Band on the run (1973), dont le verso de pochette était, déjà en soit, un petit morceau d’art brut.

Et McCartney & Wings donc, de chanter:

The grand old painter died last night, his paintings on the wall
Before he went he bade us well and said goodnight to us all…
Drink to me, drink to my health, you know I can’t drink any more (bis)
Three o’clock in the morning, I’m getting ready for bed
It came without a warning but I’ll be waiting for you baby, I’ll be waiting for you there, so…
Drink to me, drink to my health, you know I can’t drink any more (bis)

Le vieux peintre illustre est mort la nuit dernière, avec ses tableaux aux murs
Avant de partir, il nous a laissé ses bons vœux. Il nous a tous dit: Bonsoir…
Buvez en mon honneur, buvez à ma santé
Car vous savez, moi, je ne peux plus boire maintenant.

Trois heures du matin, je m’apprêtais à me mettre au lit
C’est arrivé sans sommation. Mais je vais t’attendre mon chou, je vais t’attendre là-bas. Aussi…
Buvez en mon honneur, buvez à ma santé
Car vous savez, moi, je ne peux plus boire maintenant.

(Paul McCartney & Wings, Picasso’s Last Words (Drink to me), sur l’album Band on the run, 1973, neuvième plage)

Une mort sereine de grand arbre. « Oui, ça semble avoir été une mort très tranquille: Buvez à ma santé, j’ai encore un peu de boulot (il préparait une grande expo). Il bosse, il se couche et ne se réveille pas. Chapeau! » (Jimidi dixit). Moi, sur le coup, j’ai quinze ans, je n’en fais pas trop de cas. Je connais la murale Guernica et les différentes colombes de la paix de Picasso. Je sais qu’il a interdit qu’une de ses murales retourne en Espagne tant que Franco y sera dictateur (sans avoir jamais vu ladite murale). Je sais que c’est un grand peintre et un homme de gauche. Cela lui vaut tout mon respect. Mais on meurt tous un jour, hein, et moi, ado de chair et de sang, je vis. Je craque de sève et de pétulance. En 1973, les deux Paul (McCartney et Laurendeau) se soucient bien trop de musique et de chanson populaire et pas assez de révolution rétinienne. J’entends juste les dernières paroles anecdotiques d’un vieil artiste début de siècle qui vient juste de mourir (et je cherche à décoder les deux drôles de petits talkings touristiques, en français, bien sûr… pendant les deux solos de clarinette de cette balade pop bien biscornue). j’ai pas encore tout à fait compris combien profondément on habite littéralement les différents replis contemporains et modernes de l’œuvre et des hantises visuelles extraordinaires-devenues-ordinaires du gars qui vient de partir. Circa 1979, un copain de fac hirsute et pété dira: On vit dans Hegel. Je rétorque désormais:  Non, dans Picasso

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1983: Je m’installe à Paris. Un an plus tard (1984), je rencontre celle qui deviendra ma meilleure amie de tous les temps, mon épouse. Elle possède de formidables atouts et aussi de beaux objets. Parmi ceux-ci figure en bonne place une jolie affiche punaisable (dans le temps, on disait un poster) du Portrait de Dora Maar de Picasso (1936). Je l’ai tellement contemplée. La voici:

PICASSO, Portrait de Dora Maar (1936)

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Mon épouse et moi, on s’est beaucoup amusés, à l’époque, du fait que ce portrait de l‘artiste peintre Dora Maar ressemble vraiment beaucoup en fait… à un portrait, qu’aurait fait Picasso, de mon épouse, justement! Aussi, pour ne pas laisser ce sublime souvenir en reste, j’appellerai ici mon épouse: Dora Maar. Elle en a d’ailleurs l’ardeur, la tristesse, la colère contenue, la force tranquille militante. Je ne peux que souhaiter qu’elle aura aussi la magnifique longévité de la vraie Dora Maar (de son vrai nom Henriette Théodora Marković – 1907-1997). Alors (ma) Dora Maar et moi, on bouge dans Paris, on passe de résidences étudiantes à apparte minuscule. Puis c’est le Canada, Québec, puis Toronto. Comme tout notre bazar bringuebalant, le Portrait de Dora Maar en affiche punaisable se fait rouler, dérouler, froisser, malmener. Pour éviter qu’il ne finisse par tomber en capilotade, on décide un beau jour de le faire laminer sur bois. Cela nous coûte trois fois rien et le résultat est impeccable, pour tout dire: magnifique. Ma Dora Maar est enchantée. Tout baigne, jusqu’au jour où sa sœur nous visite et avise notre Portrait de Dora Maar. Elle nous rabroue alors un petit peu en nous faisant valoir, non sans un doigt de snobinardise, qu’il est de fait choquant de donner, par une basse astuce technique, à une vulgaire affiche punaisable l’allure d’une toile, d’une reproduction, presque d’un original. C’est comme si on cherchait à faire croire aux gogos du tout venant qu’on a un Picasso dans notre salon. Avec mon sens habituel de l’iconoclastie dentue et bien tempéré, je fais patiemment valoir à ma respectable belle-soeur que ce laminé est ici pour notre plaisir personnel et non pour manifester le moindre standinge social dont on n’a cure. L’anecdote me restera longtemps à l’esprit, comme manifestation spontanée et percutante du genre de poudre à canon (aux yeux) de frustration et de mépris de classe que peut engendrer la conception bourgeoise de l’art pictural, quand elle troque le simple plaisir rétinien pour les rodomontades de la frime mondaine. On a toujours, au jour d’aujourd’hui, notre Portrait de Dora Maar. Il se repose, pour le moment, sur une des étagères supérieures du grand placard à vêtements. Il fait désormais ready-made derrière une caisse de photos et une pile de chandails. Il se dissimule à demi (ou pas), en attendant de pleinement revenir nous hanter…

Le portrait de Dora Maar fait désormais ready-made au placard du haut, derrière une caisse de photos et une pile de chandails…

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Pendant ces belles années d’avant l’arrivée des enfants, nous avons vécu une autre aventure avec Picasso. Télévisuelle, celle-là, filmique, cinétique. Dans un de ces reportages fleuves sur Picasso dont j’oublie, triple hélas, et le titre et le réalisateur et l’année, on prend le temps de nous montrer Picasso, assez vieux déjà, en train de dessiner et peindre une tête de taureau ou de bœuf. Imaginez un animal comme celui-ci, mais seulement la tête, de profil.

PICASSO, taureau (titre exact et date inconnus)

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Il semble que Picasso ait produit un certain nombre d’études de taureaux en dégradés progressifs ou digressifs dans ce genre. Ici, dans ce film, qu’on regarde Dora Maar et moi, l’étude/engendrement se déploie sous nos yeux, lentement, dans une belle succession de mouvements en couleurs. Cela dure une bonne heure, du moins dans le souvenir que j’en ai. Picasso travaille sa tête de taureau, il en fait varier la forme, peint par-dessus, retrace, refait, repeint, atténue, renforce, délave, contraste. Une tête de bœuf à palimpsestes multiples progresse sous nos yeux. C’est éblouissant. À un certain moment, je revois des couleurs vives et une forme de tête de taureau vraiment distordue et exploratoire. Dora Maar s’exclame alors: C’est magnifique. C’est cela. Il l’a. Il devrait arrêter là. Mais Picasso n’arrête pas. Il tartine et badigeonne sa tête de bœuf une autre bonne vingtaine de minutes encore. Quand il s’interrompt finalement, Dora Maar dit: C’est moins bien que ce qu’il avait tout à l’heure. Dommage. Me sort alors des entrailles la réponse suivante, étonnamment jouissive, quand on y pense une minute: Ne t’en fais pas pour la tête de bœuf que tu aimais. On l’a, comme toutes les autres étapes de cette exploration de formes et de couleurs, c’est filmé. On peut retourner la chercher. Et ma Dora Maar me regarde en rêvent un peu de cette idée. Évidemment, ce n’est pas l’œuvre qui est sur la toile ou le canevas (dirait ma belle-soeur) mais qu’importe. Elle est là, elle est avec nous. On la retrouvera bien, va…

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1993: Toronto. Reinardus-le-goupil, mon fils puîné déboule dans le monde. Un an plus tard (1994) la très riche collection de la fameuse Fondation Barnes de Philadelphie (Pennsylvanie) vient faire dans la Ville-Reine une exposition qui fera date. Un Tibert-le-chat frétillant de quatre ans et un Reinardus-le-goupil d’un an, posé dans sa poussette, ne freineront pas Dora Maar et moi-même dans notre pulsion de partager ces monceaux d’art moderne avec nos enfançons. Ce sera historique. Des Braque, des Cézanne, des Matisse, des Gauguin, comme si on les avait pelletés. Je revois encore Tibert-le-chat tout captivé par les couleurs vives et la ligne naïve et forte des tableaux d’inspiration tahitienne de Gauguin. De Picasso, on n’aura qu’une esquisse, un frisson. Quelques œuvres de jeunesse, figuratives, graves, annonciatrices, tendues, rares, entières. Il me semble bien avoir vu ceci et ceci:

PICASSO, Acrobate et jeune arlequin (1905)

PICASSO, Maison dans le jardin (titre et date incertains)

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Enfin, pour la Maison dans le jardin, j’hésite. Pas seulement sur le titre, sur le tableau que j’ai pu voir aussi. C’est qu’il a tout fait par paquets, le Monstre, et on s’y perd, littéralement. C’est elle ou une œuvre analogue, en tout cas. Un tableau pas bien grand… Mais je suis ébloui, saisi de cette petite rencontre entre paysagerie champêtre et lignes, traits géométriques, volumes vus dans leurs vigueurs dépouillées, segments de droites, courbes de coniques, pyramidalades, parallélépipèdes et cubes. Si j’ai capté sensoriellement, sensuellement, l’idée de cubisme, c’est juste là, ce beau jour là, devant ce petit tableau là. Exaltant, tripatif. Reinardus-le-goupil et Tibert-le-chat ne se souviennent de rien. Il faudra un jour remettre ça tous ensemble, sur Montréal, cette fois.

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2003: C’est la révolution cybernétique et je découvre, plus tard que les autres (mais je suis l’incarnation exacerbé et fulgurante de la cyber-lenteur) qu’on peut choisir son image de protège-écran d’ordi et qu’on est nullement obligé de se contenter des petites fariboles papillonnantes que nous fournissent parcimonieusement les compagnies de logiciels ou d’ordis. Ma première image voulue et sciemment choisie de protège-écran sera donc:

PICASSO, Les demoiselles d’Avignon (1907)

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Cela me donnera tellement l’occasion de contempler cette cyber-repro et de profondément m’en imprégner (un protège-écran, c’est souverain pour la contemplation durable des images – oh, oh, cette mobilisation des sens nouvelle et inattendue que ce monde trépidant et aléatoire nous préserve parfois, comme une petite mare dans un petit pré). Aujourd’hui, c’est Les Instruments de musique de George Braque (1908) qui me sert de protège-écran. C’est que Picasso c’est la quasi-totalité de notre vie praxéo-visuelle mais quand même, à la réflexion, Braque, c’est le patron (dixit André Breton).

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2013: Reinardus-le-goupil a maintenant vingt ans qui sonnent. Oh, le bel âge. Je cherche une expression juste de sa tronche, de ses yeux immenses, de sa majesté goguenarde. Eh bien, c’est Picasso qui me la fournit, qui capture le ton, la force, la vitalité, l’amour, la beauté.

PICASSO, Tête d’homme (1907)

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Ouf, on dirait vraiment Reinardus-le-goupil, même la moustache y est. On croirait qu’il va se mettre à railler. Mais, tiens, pour le coup, je dois justement vous laisser. On s’en va manger des moules et des frites dans un charmant petit restaurant des Basses-Laurentides. Notre sortie resto fin, c’est presque toujours là qu’elle se joue, désormais. L’endroit, sympa et moderne, se nomme, je vous le donne en mille, Le Picasso. Et non, pas besoin d’annoncer à ces restaurateurs italiens québécois que Picasso est espagnol, ils le savent. Ils savent surtout, et le démontrent au jour le jour, comme nous tous, que Picasso est planétaire. Allez, on se reparle de tout ça dans dix ans…

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12 Réponses to “PICASSO, en cinq petits tableaux chrono…”

  1. jimidi said

    Le voilà !

    [Imperturbable… – Ysengrimus]

  2. Sophie Sulphure said

    Un rêve artistique dans l’amour. Bravo, Ysen.

  3. PanoPanoramique said

    Voir sa femme et ses enfants dans des tableaux de Picasso. Tu as fumé quelque chose, Ysengrimus?

    [La boucane translucide de la vie, rien de plus, mon Pano… – Ysengrimus]

  4. Caravelle said

    La conception critique de la critique des repros exprimée ici ne se fera pas que des amis en Europe, cher Ysen. Mais j’y vois une spontanéité, une fraicheur de l’amour de l’art toute américaine. Ta sincérité n’étant absolument pas discutable, je me laisse emporter par cette idée de la repro exclusivement jouisseuse…

    Carava

    [À raison, bonne Caravelle, Votre relativisme culturel vous honore… – Ysengrimus]

  5. Sissi Cigale said

    Le truc du film au taureau avec ta femme, c’est merveilleux, Ysengrimus. Tu a mille fois raison. Du temps des pixels, on s’en moque bien que ce soit pas sur une toile. J’aimerais tant voir le taureau que ta Dora Maar préférait. Vous nous faites rêver.

    [Ce sera pas une mince affaire de le retracer. Mais un jour viendra. Il est avec nous, quelque part au monde… – Ysengrimus]

  6. Chloé said

    1996: Je commence mes études de premier cycle à Montréal. À une vente d’affiches au centre étudiant, j’ai acheté une reproduction de Le Vieux guitariste aveugle (1903). Figure de la souffrance, de l’indifférence humaine, il n’est pas très cubiste, mais je l’aime. Il me parle, il m’intrigue, il me hante, il me fascine, il me traverse et me transperce. Je l’ai affiché au mur de ma chambre à la résidence universitaire, en face de mon lit. J’essaye toujours de l’entendre pincer ses cordes.

    Merci pour cette ode à Picasso, à l’amour et à la vie.

  7. Peintre Inspirée said

    Qu’est-ce qu’il m’a inspirée. Une puissance immense, un génie pur.

  8. Tourelou said

    C’est dans ce regard aussi que Picasso s’inspirait, et surtout de celui des femmes de sa vie. Et votre regard sur votre vie a bien vu ce reflet à travers ses oeuvres, vous êtes comblé monsieur:

    Les femmes les enfants ont le même trésor
    De feuilles vertes de printemps et de lait pur
    Et de durée
    Dans leurs yeux purs
    Les hommes le défendent comme ils peuvent…

    Extrait de Paul Éluard inspiré de Guernica pour Picasso (Un autre Paul s’ajoute ici)

  9. Le Boulé du Village said

    Picasso et les Beatles ont eu la qualité commune de nous faire sortir de la cage et de nous faire fuir, pleins de jeunesse, vers les champs de fraises psychédéliques…

    Well, the rain exploded with a mighty crash as we fell into the sun,
    And the first one said to the second one there: « I hope you’re having fun ».
    Band on the run, band on the run.
    And the jailer man and Sailor Sam were searching every one…
    For the band on the run, band on the run, band on the run, band on the run…

    [Abso-fucking-lutely, my good Village-Bully! – Ysengrimus]

  10. Comme je suis une cynophile ardente, mon Picasso à moi est le monstre de génie pour qui le chien était à la fois compagnon et muse. Le maître de cubisme a partagé sa vie avec un certain nombre d’amis canins, dont Feo, Frica, mélange d’épagneul breton et de berger allemand, Kasbek, un lévrier afghan, le boxer Yan, Loump, un teckel, et le dalmatien Perro. Picasso laissait à ces égéries à quatre pattes libre accès à son atelier et ils et elles se retrouvent dans divers dessins, tableaux et sculptures.

    [Magnifique – Ysengrimus]

  11. Je ne peux me rendre au restaurant Le Picasso pour l’instant, mais la musique de leur site internet y est très « catchy » et plaisante à écouter. Merci donc pour cet article.

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