Le Carnet d'Ysengrimus

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MODERN TIMES (Les Temps Modernes) de Charlie Chaplin (1936)

Posted by Ysengrimus sur 1 décembre 2012

Un autre devoir universitaire de mon fils, Tibert-le-chat. Dans le cadre d’un cours sur la corrélation entre travail industrialisé et vie intime, on le charge de visionner Modern Times de Chaplin. Occasion en or de revoir cette petite merveille, vieille de trois quarts de siècle. Train d’enfer. On suit le cheminement du travailleur d’usine (Charlie Chaplin, dans son personnage du Little Tramp, connu en français sous le sobriquet affectueux de Charlot) et les épisodes rocambolesques de ses démêlés avec les autorités constabulaires et de sa rencontre ostensiblement romantique avec la lumpen-gamine (the Gamin, orpheline voleuse de pain campée, avec un expressionnisme archaïque et féroce, par une jeune Paulette Goddard de vingt-six ans absolument spectaculaire). Les décors, vastes, somptuaires, tout de fer, de béton et d’acier que ce noir et blanc léché rehausse, frappent par leur aspect hautement métropolisesque. On se laisse emporter par la chaîne de montage et ses effets débilitants sur le corps contracté et trépidant du travailleur. On glisse avec lui dans les séquences mirobolantes de la fameuse scène culte du machinisme, où Chaplin est absorbé par les rouages et les engrenages d’un titanesque mécanisme. On sent le traitement futuriste, pessimiste, orwellien du drame drolatique et grotesque qui s’impose à nous et, subitement, un fait incongru et rare se manifeste à notre attention. Le cinéma parlant existant depuis maintenant presque une décennie, Chaplin a le choix de ses ressources. Ciné parlant moderne avec bruitages, ou cinématographe muet à l’ancienne, avec musique de fond en continu et panneaux intercalaires fournissant éléments descriptifs ou narratifs et dialogues. Chaplin se trouve, en fait, avec le son, dans la position de liberté de choix que Woody Allen cultivera plus tard avec la couleur. Or, en un geste aussi exquis que rare, Chaplin retient LES DEUX FORMULES et trouve, en plus, moyen de donner une coloration thématique centrale à ce choix. C’est Tibert-le-chat qui nous fait observer que, dans Modern Times, les bruitages sont exclusivement soit des sons de machines, flammèches, pétillements, déclics, détonations d’armes à feux, sirènes de polices, grondements de moteurs (y compris les borborygmes de la machine corporelle), soit des voix retransmises, voix sur écran, ordres diffusés par intercom, diatribes téléphoniques, radiophoniques, gramophoniques, imprécations autoritaires mais nécessairement médiatisées, injectées au coeur de la bête usinière par le relais machine. Quand les personnages parlent d’homme à homme, ou d’homme à femme, on retrouve le procédé interactif du muet, avec gesticulations, articulations expressionnistes inaudibles et panneaux intercalaires. Il ne s’agit pas là de quelque difficultueuse transition technique. Il est criant que Chaplin avait parfaitement les ressources -et les moyens- de faire un film entièrement parlant comme il le fera, quatre ans plus tard, avec The Dictator. On a bien ouvertement affaire ici à un choix thématique. La transition cinématographique met en scène et symbolise la transition moderniste et son malaise. La machine bruite, grésille, gronde et parle, l’humain sautille, agite les lèvres et hurle en silence, ses gesticulations, désespérées et inanes, étant comme couvertes par le tapage totalitaire et automatisé des temps modernes… L’effet thématique, même s’il reste semi-conscient pour l’auditoire, est absolument saisissant. Le cinéma ancien est coutumier et humain. Le cinéma à bruitage est machinal et procède, lui, de la cruauté froide et livide desdits temps modernes… Ce traitement n’acceptera, en finale, qu’une exception majeure, qui nous fera découvrir l’organe de Chaplin débitant un esperanto bizarre qui annonce déjà l’allemand fantaisiste et macaroni du dictateur. Pourquoi Charlot se met-il à chanter ainsi, d’une voix fort agréable, en «espéranto» d’opérette. Je vous laisse le plaisir de la découverte. Une crise du savoir et de la communication est à la clef. Et aussi, une femme…

Trente-six métiers, trente-six misères. Charlot est successivement ouvrier en usine, bagnard, veilleur de nuit, chômeur, mécanicien, serveur de restaurant, chanteur de variétés. Tout le prolétariat des secteurs secondaire et tertiaires y passe. Toutes les interactions entre hommes sont avec des petits chefs, gardes-chiourmes, singes, flics, chefs de rayon et patrons sourcilleux et irascibles… et tous les rebondissements consistent à retomber dans sa condition de misère. Le flux des émotions s’articule visuellement dans le spectaculaire contraste entre la ville et la campagne. La nostalgie rêveuse et folâtre de l’avant modernité se manifeste avec toute la bouffonnerie expressionniste inimitable qu’on connaît à Chaplin. Une scène se déployant dans une sorte de taudis steinbeckien isolé dans la campagne semi-désertique nous rappelle les inoubliables vicissitudes da la si fameuse cabane de bois rond dans Gold Rush. Les scènes totalement antiréalistes de retour intimiste à la terre et au mode de vie rural sont mises en contraste avec le désespoir miséreux et les plans de foules tumultueux de l’urb, d’une façon à la fois si directe et si fantaisiste qu’on y lit moins quelque thèse rousseauiste ou nostalgique qu’un mode d’expression, un décorum visuel de la souffrance du travailleur et du contraste entre ses émotions personnelles et le trépidement de la vie moderne. L’idylle amoureuse se donne l’idyllique bucolique pour cadre et les allures de sauvageonne guenilleuse de la gamine assurent un singulier relief au procédé. Il y a un net quiproquo entre l’amour des fleurs et les fleurs de l’amour. Tout le dispositif de l’exposé de Modern Times joue de toute façon de quiproquo, comme si le rythme fou de la vie du monde industrialisé ne permettait même plus de minimalement se comprendre et/ou de s’expliquer. On navigue en eaux socialement troubles dans une sorte d’erreur judiciaire permanente. Tentant de rendre à un camionneur l’ayant perdu sur la chaussée le petit fanion rouge qui rend visible les madriers dépassant de la caisse de son véhicule, le pauvre Charlot se retrouve à la tête d’une manif et semble diriger la foule en brandissant le drapeau rouge. Il se retrouve en tôle aussi sec, pour agitation communiste. Au réfectoire des prisonniers, il prend la cocaïne d’un revendeur de drogue pour du sucre en poudre… une scène étonnante, incroyablement contemporaine, où la poudre sautille dans toutes les directions pendant le «voyage» d’un Charlot qui flippe vraiment raide. Sidérant. Tibert-le-chat flippait aussi de tant de jeunesse chafouine et narco-ironique planté au beau milieu d’une œuvre aussi ancienne et vénérable.

C’était le temps d’avant nos chers effets spéciaux animatroniques. On reste littéralement éblouis par l’incroyable multiplicité des talents de Chaplin. Outre qu’il met en scène, signe le scénario et joue le rôle principal, il faut observer qu’il signe la composition de la bande musicale, chante, danse, fait du mime, de l’équilibrisme, de l’acrobatie (on le voit même plonger sur la tête dans un lagon ne faisant pas un pied de profond, comme le faisaient autrefois les bateleurs de foire du Moyen Age) et il nous montre même qu’il est un superbe patineur (à roulettes). C’est le saltimbanque intégral, d’une si riche et si subtile bouffonnerie. Éclater de rire au cinéma, c’est fréquent. Se tenir les côtes devant un film tourné l’année du Front Populaire, trois ans après l’entrée d’Hitler au Reichstag et l’élection de Roosevelt à la présidence américaine, c’est pas mal plus rare. Intelligence, vigueur critique, humour caustique, pathos bien tempéré, clownerie sérieuse, synthèse sociale du siècle dernier en soi, Modern Times continue indubitablement de pleinement mériter son apocalyptique titre.

The Gamin (Paulette Goddard) et The Little Tramp (Charlie Chaplin) lors de leur nostalgique et romanesque retour à la terre

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Modern times, 1936, Charlie Chaplin, film américain avec Charlie Chaplin, Paulette Goddard, Henry Bergman, Tiny Sandford, Chester Conklin, 87 minutes.

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7 Réponses to “MODERN TIMES (Les Temps Modernes) de Charlie Chaplin (1936)”

  1. Tourelou said

    Les artistes et leurs oeuvres n’ont pas l’attention scientifique mais ils méritent la consécration définitive tel que votre Tibert-le-chat la perpétue, puisque dans le cas du cinéma ce n’est pas comme les peintures qui sont exposées en permanence… Je pense à La liberté de DeLacroix et à Les misérables d’Hugo, ces génies qui eux aussi signaient l’héritage du peuple. Le Modern Times de leur temps. De notre côté, La Bolduc, Gilles Vigneault et Fred Pellerin tracent à mon avis notre temps pour le Québec… et Lady Gaga, Speilberg celui des Américains? L’avenir seul peut le dire. Vive les historiens qui veillent sur toutes les époques.

  2. Hibou lugubre said

    Et y’en a pas un qui lui arrive à la cheville à Charlie depuis cette époque! Et, à y penser, on a effectivement envie de creuser un peu plus. L’humanisme et le génie artistique de son époque ont totalement disparu en Occident depuis la seconde guerre mondiale. Bon nombre de révolutions sociales et justement de chefs-d’oeuvres cinématographiques, de courants artistiques majeurs en témoignent. et pourtant, cela se passait entre deux guerres ou deux big bang apocalyptiques qui ont décimé des millions de vies humaines au cœur de cet occident civilisé, évolué et socialement en marche!

    En ce sens, je crois que le patrimoine légué par Charlie et d’autres génies de son époque mérite qu’on s’y penche un peu plus afin de comprendre. Que s’est-il donc passé pour que le monde bascule et se fige dans  »l’inhumain » à ce point, depuis cette époque?

    Je propose au sieur Tibert-le-chat de s’associer à notre quête de la vérité et de rechercher la réponse avec nous… Peut-être arrivera t-il à délier la langue à ce grand génie  »muet » de surcroit qu’était Charlie! Vous nous tiendrez informé Ysengrimus 🙂

    Merci pour ce mémorable témoignage qui nous remet les pendules à l’heure! 🙂

  3. jimidi said

    J’ai revu La ruée vers l’or et Les temps modernes il y a très peu de temps, les deux très impressionnants de grâce, de drôlerie, de virtuosité, de poésie, de surréalisme… Y’a quelqu’un d’autre que moi qui trouve de troublantes ressemblances (physionomiques) entre Paulette Goddard et Monica dans Friends ?

  4. Garaya said

    J’ai découvert ce blog très récemment et j’avoue prendre un plaisir certain à lire vos rubriques.

    Celle-ci est à l’image des autres, d’un niveau que l’on rencontre peu sur le réseau. En cela, je ne peux que vous remercier du plaisir que j’ai à lire vos billets. Ayant lu certaines de vos réponses à des commentaires, je vous sens sensible à la reconnaissance de vos lecteurs; je ne vous en blâme pas.

    Mais concernant ce billet, n’est-ce rien d’autre qu’une coquetterie que de citer les noms des films en VO? Osez aussi l’intégralité du billet.

    [Je cite le titre du long-métrage dans la langue qui est celle de la version de mon visionnement. Je l’ai vu en anglais, je cite donc le titre anglais, qui est aussi le vrai titre. Vous semblez me suggérez de tartiner mon billet en anglais? Faites excuses mais non merci. Je suis un modeste serviteur de la langue de Descartes, de Voltaire, de Vigneault et de Garaya… On ne se refait pas. Pour ce qui est de ma réceptivité au plaisir (exprimé ou non) de mes lecteurs, je salue le sens hirsute de la litote qui est le vôtre. Le fait est qu’un commentaire comme celui que vous me servez ici me place dans un état de pâmoison proche de la catatonie exorbitée. – Ysengrimus]

  5. Cortex le gangster said

    Parce qu’il aime ce qui est à l’envers, Gamin!

    Cortex le gangster

  6. Chloé said

    Charlot incarne plus que jamais le sort de la majorité de l’humanité, coincée dans les mécanismes tentaculaires complètement hors de leur contrôle. Choisissez n’importe quel lieu de travail – centre d’appel, usine de transformation de viande, université, hôpital, cabinet d’avocat – je vous assure qu’une vaste litanie d’horreurs vous y attendent. Vous trouverez là le même genre de hiérarchisation, de domination, de subordination, et de discipline que l’on trouve dans l’armée, en prison, ou dans un cloitre. Le travail –qui n’est pas du tout synonyme de l’activité humaine, et encore moins de la créativité– ne libère personne. Le travail crétinise. L’individu habitué aux hiérarchies internalise les structures de domination, permettant à ces structures de se reproduire sans résistance. Le travail nuit aux aspirations humaines. Il consomme notre vitalité et notre temps, il détruit notre santé et notre créativité.

    Moi, je suis hautement Lafarguiste sur la question du travail: il faut l’abolir. Je n’ai pour lui que haine. Je le dédaigne et je le mépris. Je prône l’oisiveté et la vie ludique, l’humain libéré de la nécessité économique de se vendre, une nécessité comparable à la lutte pour la vie. Je rejette la vie humaine qui se réduit à un cycle absurde de production et de consommation.

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