Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Une évocation littéraire de la guerre de 1812 que le gouvernement du Dominion du Canada verra à bien passer sous silence…

Posted by Ysengrimus sur 19 juin 2012

Oh Barbara
Quelle connerie la guerre
Qu’es-tu devenue maintenant?

Jacques Prévert
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Bon, bicentenaire pile-poil de la déclaration de la guerre de 1812-1814. Tout le monde s’en tape souverainement, évidemment, surtout au Québec et aux USA. Mais notre bon gouvernement canadien, conservateur de toc et anglomane de pacotille (parce que sciemment crypto-américanocrate de fait), tient à ce qu’on fasse du rantanplan sur la question. Et comme aujourd’hui c’est à la fois le jour de mon anniversaire de naissance et le jour de l’anniversaire de la déclaration de cette ultime guerre coloniale, je vais faire ma part, avec une évocation littéraire de la guerre de 1812 que le gouvernement du Dominion du Canada verra à soigneusement passer sous silence… vous devriez vite comprendre pourquoi.

Un mot d’abord sur cette guerre de 1812-1814 dont je me doute qu’elle ne s’est pas imprimée à l’encre indélébile dans vos cortex fort affairés. Sous la présidence de James Madison (1751-1836), la république américaine comprend alors sept millions et demi de gogos et nous, le ci-devant Dominion britannique du Canada, en gros, quatre-cent milles zigs (300,000 français et 100,000 anglais, en arrondissant). Les américains sont alliés de la France bonapartiste et nous on est alliés des espagnols (qui sont en guerre ouverte contre la France depuis 1808 et qui tiennent encore bien du territoire colonial, notamment la Floride). Nous, c’est les britanniques, incluant le Canada français, occupé depuis 1760, qui roule donc, sans joie ni ferveur, contre la France impériale. Pour la toute dernière fois de notre belle histoire coloniale, ce sera une guerre de singes. Je veux dire par là que nos métropoles et/ou alliés se tapent dessus en Europe et nous, dans les colonies, bien on singe.

Il n’est pas surprenant que tout le monde se branle de cette guerre aujourd’hui vu que tout le monde s’en branlait déjà passablement en 1812 même. Plus soucieux de commerce maritime (y compris avec les britanniques, leur principal client!) que de guerroyage terrestre, les américains ne se sont pas trop occupés d’affaires militaires depuis la révolution de 1776. Leur armée est mal organisée et pauvrement approvisionnée. Autres temps, autres mœurs, me direz-vous et ce sera indubitablement bien dit… Nous, bien nos meilleurs soldoques, ils sont en Angleterre à faire face à la France du petit Grand Aigle. La Guerre de 1812-1814 sera donc une gué-guerre de mitaine. Personne n’est prêt et tout le monde s’y enfile le califourchon du reculons. Ça va commencer par des batailles navales non-décisives, des combats singuliers imprécis de croiseurs d’eau douce, s’estourbissant en escarmouches sur les grands lacs et dans le Saint Laurent. J’y fais d’ailleurs langoureusement allusion dans mon fantastique roman fantastique Le pépiement des femmes-frégates. Puis les ricains vont foncer sur Toronto (qui, en 1812, s’appellait York), crisser le feu au parlement du Haut-Canada et se faire bouter comme des ébahis là-bas. Ensuite, en 1813 (c’est ce que le fragment littéraire que je vous livre ici évoque), nos bons Bostonnais, comme on les appelle encore, vont se pointer dans le Bas-Canada, plus précisément dans une belle région du Québec qui s’appelle le Suroît. La verdure y est plus verte qu’ailleurs, l’eau, je vous le jure, y est plus bleue qu’ailleurs et ma jolie ville natale, Salaberry-de-Valleyfield, s’y trouve (ben oui, 1812 et moi on partage un anniversaire, pas juste dans le temps, dans l’espace aussi). Les ricains vont s’avancer sur les berges de la magnifique rivière Châteauguay et nous, contre toutes attentes, bien on va encore les bouter. Ensuite, en 1814, comme Bonaparte est désormais niqué, les rosbifs vont se rameuter des troupes d’élite, prendre Détroit, descendre le Lac Champlain, foutre le feu aux édifices gouvernementaux de Washington (d’où la légende urbaine de leur repeinte en blanc hence Maison Blanche) pour finalement se faire planter raide devant Baltimore (Maryland). Nos alliés monarchistes espagnols (solidement épaulés par la marine britannique) vont attaquer la Nouvelle-Orléans par la mer et se faire étriller par le futur conquérant de la Floride et futur président Andrew Jackson (1767-1845) et ses hardis troupiers volontaires dans la rade de la future capitale du Jazz, ceci un bon moment après l’armistice entre les rosbifs et les ricains, attendu que le bateau portant le message pacifiant est arrivé dans le Golfe du Mexique deux semaines après la bataille. Conclusion générale du conflit: statu quo ante bellum. Vous mordez le topo? Anecdotique, hyperbolique et américano-américain pour mourir.

Un mot maintenant, si vous voulez bien, sur l’auteur de mon petit fragment évocateur. Comme nos gouvernants canadiens contemporains sont des Conservateurs Bleus Poudre, je suis allé, dans un soucis d’impartialité qui me sanctifie pour des lustres, chercher un conservateur bleu poudre comme eux pour assurer l’évocation de ces bruits de bottes dix-huit-cent-douzains qu’ils réclament tant. On pourra donc pas m’accuser de leur faire un coup fourré dans le genre discrimination idéologique… Le bien nommé Narcisse-Henri-Édouard Faucher de Saint-Maurice (1844-1897) est un bon traditionnaliste, bien rétrograde, non-moderniste, nostalgique en diable, aristophile tout plein et sciemment agriculturiste. Il a été, entre autres, officier d’active et député conservateur au parlement de Québec. Il a vu le feu, circa 1864-1865, comme volontaire franc-tireur au service d’un éphémère empereur mexicain et c’est aussi un de nos plus prolifiques conteurs québécois. Alors, vous qui êtes de grands sagaces, des esprits vifs, qui ont un sens épidermique de l’analyse transversale et de la réflexion en dehors de la caisse, je vous demande candidement: pourquoi le GOVERNMENT OF CANADA (non, non, ceci n’est pas un indice) verra-t-il à soigneusement passer sous silence cette évocation là de 1812? Elle est pourtant parfaitement méritoire, même si écrite soixante ans après la fin de ladite guerre, par un gars né trente ans après la fin de la susdite guerre, et n’ayant vu le feu que cinquante ans après la fin de ladite susdite guerre (on notera d’ailleurs que, dans ce récit, c’est un ancien combattant vieillissant qui raconte ses souvenir à un enfant portant inopinément le second prénom de l’auteur: Henri). Je colle ipso facto la chose ici, sous vos naseaux frémissants, et, pour faveur, dites-moi…

-A-

J’ai été jeune, moi aussi, Henri, bien qu’à force de rides et de cheveux gris, cela ne paraisse plus maintenant.

Ah! dans ces temps-là, c’était le bon moment pour vivre! Au coin du feu, le soir, les anciens berçaient les enfants en leur racontant les malheurs de la patrie, les efforts de Montcalm, les victoires de Lévis essayant de replanter chez nous la hampe du drapeau blanc que les Anglais avaient remplacé par leur ennuyeux chiffon rouge.

Alors on vivait autrement; c’était déshonorant pour un habitant que de donner la main à un John Bull, et maintenant on fait des courbettes à l’envahisseur, ce qui prouve que le vieux sang français s’affaiblit dans nos veines.

On aime mieux prendre des professions que se mettre à la charrue comme autrefois, et m’est avis qu’en fourrant dans la tête de notre jeunesse l’idée d’être avocat, médecin, notaire, les gouverneurs suivent des instructions secrètes venues de Londres, dans le but de nous faire disparaître petit à petit. Remarque une chose, Henri; pour se défaire des sauvages on leur donne l’eau de feu; pour effacer la race canadienne-française, on lui retirera sa charrue et son champ.

Je les déteste, vois-tu, ces Anglais, bien que je les aie servis; et tu en sauras la raison plus tard: qu’il me suffise de te dire qu’alors s’ils n’étaient pas si nombreux qu’aujourd’hui, ils étaient plus à craindre. On nous haïssait, au lieu qu’on nous caresse maintenant; car l’habitant connaissait leur côté sensible, et il savait se passer des produits britanniques. Son champ, son fusil, sa ligne et son métier suffisaient pour tous les besoins de la maison. Partout le gibier foisonnait; on ne brûlait pas les forêts à tort et à travers, sous prétexte de colonisation, de potasse et de bois de chauffage. Les bras se fatiguaient rien qu’à tremper l’hameçon dans l’eau. Aujourd’hui tout s’en va, même le poisson; regarde ma ligne, Henri; comme elle est tranquille!

En ce temps-là, je passais ma vie chez Juste Labrèque.

Il n’était pas riche; mais c’était un brave homme qui par-dessus le marché était mon oncle et mon parrain.

Nous jasions de choses et autres [sic] et, comme il avait bon jugement et que la gazette n’avait pas encore pénétré dans la paroisse, tout le monde acceptait son avis, sa décision, comme parole d’Évangile.

Il était beau surtout, lorsque la conversation tombait sur l’empereur que le maître d’école, McIntyre, s’obstinait à appeler «Mossieu de Bonaparte». Oh! alors son dos voûté se redressait, son oeil devenait flamme, sa moustache tremblotait, et il m’a toujours semblé que mon oncle, vu comme cela, écrasant de son regard et de sa parole le maître d’école, ressemblait à ce vieux grenadier qui suit l’empereur, s’élançant sur le pont d’Arcole, un drapeau à la main, comme on le voit dans la vieille gravure que le seigneur de Beaumont a dans sa bibliothèque.

Depuis sept ans mon oncle avait été installé par le seigneur meunier en son moulin banal que tu vois là-bas sur la grève. C’était moi qui lui aidais [sic] à mettre la farine dans les bluteaux, et cela faisait vraiment plaisir que de travailler auprès du parrain, bien que ce fût à coeur de jour, car j’étais sûr que Marguerite, bonne et souriante, me crierait, le soir venu:

– Eh! comment cela va-t-il, Michel, puisqu’on fait de la farine, il n’est pas juste de manger son pain blanc le premier. Avance ici, et viens-t’en causer auprès de mon rouet.

Marguerite était une petite orpheline que l’oncle Labrèque avait un jour recueilli dans le chemin du roi. Une vieille mendiante battait la pauvrette qui ne pouvait plus marcher; l’oncle lui offrit alors une piastre française si elle voulait lui céder la petite. Ce fut marché conclu; la vieille alla se soûler avec son argent, et l’orpheline, élevée pieusement par les soins du parrain Juste, grandit tranquillement loin des mauvais traitements et de la triste pitié des grandes routes.

Sous les murs du vieux moulin, elle avait retrouvé l’ombre de sa famille perdue.

La charité que lui fit mon parrain, la pauvre Marguerite me l’a bien rendue depuis; car sa voix douce ne ménageait ni les conseils ni les bonnes paroles ni les tendres avis.

À force de l’entendre prendre sur moi son petit ton d’autorité, j’avais fini par l’aimer avec tant d’ardeur que je l’aurais suivie au bout du monde, avec mon gilet enfariné, ma petite casquette toute saupoudrée de poussière de blé, et cela sans sourciller; car si Marguerite était affectueuse, belle et toujours de bonne humeur, elle n’était pas fière du tout, cette fille-là.

Tous les soirs, quand les moulanges avaient été nettoyées, la farine bien empochée, et le moulin mis en ordre, l’oncle et moi, nous descendions au premier étage où étaient ses appartements.

Là, mon parrain lisait attentivement quelques vieux livres que lui prêtait le curé, pendant que le chat, couché sur ses genoux, filait gravement son ron-ron, les yeux à demi-fermés, observant et cherchant finement à deviner ce que Marguerite et moi pouvions nous dire si longuement auprès de la fenêtre du pignon qui regarde le fleuve.

Les amis venaient quelquefois nous voir; mais, comme il fallait gravir la côte très escarpée du moulin, ils choisissaient d’ordinaire pour leur visites les soirées où il faisait clair de lune.

Je n’en étais pas fâché: cela nous laissait à nos délicieux tête-à-tête, où l’on causait si familièrement et où l’on se sentait si heureux.

Heureux! je l’étais, mon cher Henri, et cela aurait duré toute ma vie, si les Anglais ne s’étaient pas avisés vers cette époque, d’interdire aux Américains le commerce avec la France.

Une déclaration de guerre s’en suivit, du moins c’est ce que vint nous dire, un bon soir, cette vilaine chouette de maître d’école:

– C’est les Anglais reconquérir le prétendu État-Uni [sic], nous dit-il, dans son français invalide: nos réguliers vont marcher, et l’habit rouge tape fort, sans s’en apercevoir, car c’est le sang pas paraître du tout sur le costume militaire anglais.

Le dimanche suivant, notre curé, M. Raby, nous lut au prône une lettre du grand-vicaire Roux, nous rappelant au nom de l’évêque, toute la loyauté due à l’Angleterre: les milices allaient être appelées, et c’était donc vrai que peut-être il me faudrait retrousser mes manches de chemise jusqu’au coude, et taper les yeux fermés dans un tas de poitrines humaines, jusqu’à ce qu’à son tour le blanc farinier tombât rouge de sang, et qu’un pied de terre étrangère couvrît ses os rompus et son pauvre corps meurtri, loin du moulin si aimé et si tranquille de Beaumont.

Je roulais toutes ces pensées dans mon esprit, jusqu’au jour fixé pour le tirage au sort.

Depuis la réception de la triste nouvelle, Marguerite était devenue encore plus laborieuse que d’habitude. Elle me tricotait des bas de laine, me confectionnait quelques chaudes chemises de flanelle, et faisait ce qu’elle appelait le trousseau du fiancé de la gloire.

Moi, j’aurais préféré Marguerite à cette dernière. Souvent il me passait par la tête que j’aurais peut-être la chance de mettre la main sur un bon numéro; alors je me voyais remplacer l’oncle Juste, comme meunier en chef: je me mariais, et dans la suite des années, un grand garçon brun, soigneusement charpenté, s’en venait prendre les fonctions modestes que j’exerçais auprès du parrain. Je riais dans ma barbe, rien qu’à voir comme ce fils avait poussé vite; et ces rêveries aidaient à tuer l’inquiétude, car enfin le jour décisif était venu.

Je me rendis tout pensif chez le capitaine Boilard, un bon vieux qui, après m’avoir demandé mon âge, mon nom et m’avoir fait prendre un carré de papier, se concerta un instant avec le docteur qui m’avait examiné des pieds à la tête puis, se tournant vers moi me dit d’un air radieux:

– Tu as fièrement de la chance, mon garçon; tu te trouves être un des premiers à courir à la frontière pour défendre ton pays. Allons, demi-tour à droite! pas accéléré! file! tu as deux jours pour embrasser tes parents.

Demi-tour à droite! pas accéléré! jamais de ma vie personne ne m’avait parlé de ce ton-là! Le rouge m’en vint à la figure, mais je me rappelai que rien au monde n’était plus poli que le capitaine Boilard, et, tout en mettant cette familiarité sur le compte de la joie que cela lui faisait de me voir soldat, j’arrivai au moulin.

Je faisais bonne contenance, autant que le permettait mon coeur gonflé; mais Marguerite devina la triste chose en me voyant, et comme elle se mit à pleurer, cela fit déborder tous les yeux, même ceux de l’oncle Juste, dont l’oeil était sec, depuis dix-huit ans que sa femme était morte.

Chacun me faisait ses recommandations:

– Tiens-toi les pieds chauds et la tête froide, disait le parrain; c’est le principal, et, en suivant ce conseil tu reviendras au pays; car la maladie tue plus sûrement que la balle.

– C’est toi ôter ton chaîne de montre, insinuait McIntyre, et le mettre dans la poche de ton veste, car ça brille, et les Rangers du Delaware tirer de loin, bien et très juste.

– Oh! me dit tout bas à l’oreille, Marguerite, ne portez rien de brillant sur vous, Michel; car ça attire la mort. Le seul bijou que je vous permets est celui-ci.

Et elle me glissa au doigt un jonc d’or.

Cela voulait dire qu’elle se fiançait à moi; et, tout embarrassé, je ne pus que me pencher vers la terre, comme si j’avais laissé tomber quelque chose, et tout en faisant semblant de chercher, lui effleurer la main du bout de mes lèvres.

Ces deux jours-là passèrent vite, très vite; car Marguerite et moi, nous nous aimâmes pour le temps perdu.

En mon honneur le moulin chômait; tous mes amis étaient venus, chacun son tour, me serrer la main et me dire adieu; le curé m’avait envoyé un beau scapulaire; tout le monde dans la paroisse avait pensé au pauvre conscrit, pendant qu’il se sentait si heureux auprès de sa fiancée.

Mais hélas! le matin du terrible jour était venu!

Je sautais dans la chaloupe qui devait me mener à Québec et, prenant courageusement une rame, je lançai un baiser à Marguerite, un coup de chapeau au parrain et, sans détourner la tête, commençai à nager vigoureusement. J’étais tout drôle; le chagrin que j’avais, je ne le sentais pas; mon coeur était resté sur la grève. Nous atteignîmes, comme cela, la passe qui sort de la batture pour nous mettre dans le chenal.

Alors, ne pouvant plus y tenir, je tournai la tête.

Marguerite avait disparu; elle était rentrée sans doute pour pleurer plus à son aise.

Seul le moulin me regardait aller; ses grands murs blancs scintillaient au soleil; sa toiture rouge était devenue pourpre à la lumière, et dans le lointain on entendait le grondement de la moulange; car plus il avait de chagrin, plus il travaillait fort, mon oncle Labrèque.

-B-

Je n’eus guère le temps de pleurer les bonnes gens de chez nous. À peine installé dans la caserne de Québec, on commença par nous briser au métier et par nous faire faire des marches à gauche, à droite, en avant, en arrière, en échelon, que sais-je, moi? sous la conduite d’un caporal rouge, flanqué d’un côté de son fourreau de baïonnette, et de l’autre d’une petite canne qu’il faisait tournoyer au bout du bras, comme s’il se fût agi de chasser un essaim de moustiques.

La grosse voix du capitaine Boilard n’était rien auprès des aménités que nous disait ce sous-officier, et c’est là, dans cette cour de l’ancien collège des Jésuites, que je vis bien que cette politesse exquise entre militaires, dépasse rarement le sergent-major et qu’elle est toujours un mythe pour le pauvre soldat.

Néanmoins, je n’étais pas trop gourmandé; là comme au moulin, je tenais à ce que l’on fût content de moi.

Je rattrapai les plus forts, et un beau matin, un grand Anglais, à favoris roux, le lorgnon sur l’oeil et la tabatière à la main, s’en vint nous dire, après nous avoir inspectés, qu’il était fier de notre escouade, tellement fier qu’il allait donner des ordres pour nous faire embarquer le soir même sur le brigantin du capitaine Lagueux, et nous expédier à Montréal pour de là être dirigés sur le corps commandé par M. de Salaberry.

Nous mîmes trois jours à nous rendre à destination; ce qui me permit d’écrire une longue lettre à Marguerite, et bien m’en prit; dès le débarquement on nous dirigea à l’Acadie, où mon bataillon venait de se tirer quelques coups de fusil, avec les Bostonnais.

Le colonel de Salaberry était déjà parti pour remonter la rive gauche du Châteauguay; nous ne le rejoignîmes qu’après une marche forcée, et pour nous mettre tout de suite à couper des arbres et à détruire des ponts, comme s’il se fût agi de faire retomber sur les pauvres habitants de l’endroit l’invasion de tous ces étrangers.

Ah! je vis alors, mon petit Henri, comme c’était une horrible chose que l’art militaire, et je passai la nuit à regretter la vie heureuse que je menais si tranquillement au moulin, lorsque le roi d’Angleterre déclara la guerre aux Bostonnais.

Le lendemain, ce fut bien pis.

On nous fit ranger en bataille: le colonel passa devant nous en donnant tout bas ses ordres à un enfant de seize ans. Celui-ci se dirigea vers mon capitaine, lui montra du bout de son sabre un endroit du bois, et nous voilà partis au pas de course sans savoir où nous allions.

Plus tard, quelques années après, j’ai su que si la bataille avait été gagnée, c’était grâce à nous qui avions défendu le gué de la rivière.

À peine étions-nous installés, à l’affût, derrière le fourré, qu’un officier grand, fort et bel homme, s’avança vers nos lignes en criant:

– Braves Canadiens, rendez-vous! nous ne voulons pas vous faire de mal!
Ignace Gendron leva le bout de son fusil; un éclair jaillit et le géant roula dans l’herbe, pendant qu’autour de son bel uniforme souillé de sang, les coups et les balles pleuvaient dru comme grêle.

Ce n’était pourtant que le commencement, et pendant longtemps je n’entendis plus rien de distinct: un cauchemar impossible m’entraînait dans le vertige; seulement on m’a dit que je m’étais battu comme les autres, et je n’ai pas de peine à le croire, car mon fusil était noir de poudre.
D’ailleurs pas une trace sur mon corps pour m’indiquer clairement que j’avais été en danger de mort.

Quand je commençai à voir ce qui se passait autour de moi, j’eus le frisson.

Des cadavres, de pauvres êtres qui vivaient, pensaient et aimaient peut-être comme moi, au lever du soleil, gisaient pêle-mêle, la figure dans la boue, le corps aplati par les talons de bottes de ceux qui leur avaient marché dessus, et rien que de revoir ces choses-là en pensée, ça me donne la chair de poule.

Nous étions vainqueurs pourtant, et avec 300 hommes, on avait mis en déroute 7,000 Américains commandés par le général Hampton.

Je pensai que l’oncle Labrèque serait fier en lisant cela; car il avait promis à McIntyre de s’abonner à la Gazette de Québec, et puis, la pauvre Marguerite, comme son coeur tremblerait de joie en ne voyant pas mon nom parmi ceux des morts!

Nous sommes tous ainsi faits, Henri, et l’homme est un étrange esprit: ce qui est deuil pour l’un devient souvent cause de joie pour l’autre.

J’aurais donné tout au monde pour faire savoir de mes nouvelles au moulin; mais le temps pressait, paraît-il; les Américains voulaient encore tâter du bout de nos crosses de fusils, et nous nous mîmes à battre les environs.

Ce ne fut que deux mois après que je retrouvai le tour d’écrire.

On me nomma garde-magasin à Montréal; et pendant tout cet hiver-là, je me suis fait bien du mauvais sang, car les nouvelles ne m’arrivaient pas régulièrement. Je les recevais presque toujours par l’entremise de quelque camarade, et je paraissais être oublié au moulin, lorsque qu’un beau matin, le sergent vaguemestre me remit ce billet.

Le père Michel tira de son gousset un petit portefeuille noir, et en déroula un morceau de papier jauni qui enveloppait sa médaille de Châteauguay.

– Tiens, lis-le, Henri, dit-il: je l’ai conservé, car c’est écrit par mon pauvre parrain.

Il disait:

Beaumont, ce 15 février 1813.
Mon cher Michel,
Je ne suis pas bien, et en attendant ton retour qui, je l’espère, aura lieu prochainement, j’ai été obligé de prendre Pitre Belours pour m’aider. J’étais trop faible pour faire marcher le moulin tout seul. Pitre est un garçon économe et rangé, qui travaille dur. Marguerite est bien et nous t’embrassons.
Ton parrain qui t’aime,
Juste Labrèque.
P.S. – N’oublie pas ma dernière recommandation, mon garçon: tiens-toi les pieds chauds et la tête froide; ce serait bête de ta part si tu allais mourir de maladie, maintenant que tu as échappé aux balles des yankees.

– Hélas! tout n’était pas fini pour moi, reprit le père Michel, et ce congé désiré par l’oncle Juste n’était pas facile à obtenir, car les Bostonnais devenaient remuants, et croyant que la fonte des neiges leur porterait chance, ils étaient revenus faire une petite promenade en Canada, en passant par Odelltown. Nous les attendîmes de pied ferme à Lacolle où M. de Salaberry nous avait cantonnés, et c’est là, Henri, que je n’ai pas jeté ma poudre aux corneilles, car ces grands maigres de coquins s’étaient mis en tête de canonner le moulin de la paroisse.

C’était à la fin de mars: il faisait froid piquant, et à chaque boulet qui venait éventrer la muraille du pauvre moulin, un fort courant d’air se précipitait dans la chambre où nous étions. Heureusement que je ne les craignais pas, comme le bon M. Raby, notre curé; et, agenouillé près de l’embrasure de la fenêtre, je tirais sur l’ennemi, en descendant un à chaque coup de fusil; car vois-tu, Henri, j’avais la rage au coeur et je me disais:

– Si au lieu de venir à Lacolle, ces gueux-là s’étaient mis en tête de venir braquer leurs canons sur le moulin de Beaumont, comme Marguerite se mourrait de peur en ce moment!

Et boum! à chaque fois que mon chien redescendait sur le bassinet, un Américain s’allongeait par terre, et se mettait à planter des poireaux.

Pauvre Marguerite, elle qui me rendait le coeur si faible autrefois, elle ne s’était jamais doutée du coup d’oeil que son seul souvenir me donnait ce jour-là. Dieu me pardonne! je crois que je les aurais tous abattus les uns après les autres, si une grenade n’était pas venue me faire entrer dans l’épaule un éclat de bois du chambranle de la fenêtre.

Je tombai à mon tour: on m’enleva, et je demeurai deux mois en convalescence à l’hôpital de Montréal.

Un beau jour de juin, le chirurgien me dit en riant qu’il avait un nouveau remède pour moi, et il me prescrivit d’en prendre aussi longtemps que je voudrais; puis il me tendit un rouleau.

C’était mon congé et mon brevet de sergent-major.

Que de joie cachée sous ce bout de parchemin! Je reverrai donc le parrain, son moulin et la meunière, me disais-je; et le soir j’étais en route pour Québec.

Lorsque j’y arrivai, le temps de la marée était passé, et les chaloupes de Beaumont avaient quitté le port depuis déjà deux grandes heures. Force me fut donc de traverser le fleuve à la Pointe Lévis, et de faire la route à pied. Elle n’était pas longue habituellement – deux petites lieues, – mais ce jour-là elle se fit interminable; depuis quatre mois j’étais sans nouvelles de ceux que j’aimais.

Déjà j’étais arrivée sur le coteau de Vincennes; mon coeur battait à me rompre la poitrine; il n’y avait plus qu’un quart de lieue pour se rendre au moulin, et prenant mon sac, je l’appuyai le long de la clôture, puis m’assis dessus pour préparer mes idées aux joies que j’allais éprouver.

En ce moment le petit Turgeon passait; je vis bien que ma blessure et la fièvre m’avaient changé, car il me regarda sans me reconnaître!

– Eh! l’enfant, il n’y a rien de nouveau dans la paroisse? lui dis-je en grossissant ma voix.

– Non, monsieur, fit-il d’un air tout effrayé.

– Où vas-tu donc de ce pas, ajoutai-je doucement pour le rassurer?

– En bas de la côte, chez Pitre Belours.

– Mais, c’est au moulin ça; comment va le meunier Labrèque?

L’enfant me regarda avec des yeux tout grand ouverts, et me dit simplement:

– Depuis trois mois et demi il est mort, monsieur.

– Comment, il est mort! criai-je avec les yeux pleins de larmes.

– Et mademoiselle Marguerite? ajoutai-je, si bas que je m’entendis à peine.

– Dame! son amoureux Michel Larivée a été tué à la guerre, et, comme après la mort du meunier Labrèque, elle n’était pas pour demander la charité, elle s’est mariée avec Pitre Belours qui a fait des économies pendant que l’autre faisait le soldat.

Je crus que j’allais mourir.

Je tombai sur l’herbe, et là je pleurai comme un enfant, puis quand ma première douleur fut passée, je me rendis chez M. Raby qui me confirma toutes ces affreuses nouvelles.

Maintenant, n’ai-je pas raison de dire que c’est une bien triste chose que la guerre, Henri? et tu ne comprendras bien ces paroles que lorsque tu auras encore grandi de deux bons pieds.

Dire que sans le régent George IV, je me serais marié à la meunière du moulin, morte de chagrin en voyant les économies de Pitre s’en aller à l’auberge, et que j’aurais joui de la vie, moi aussi, tandis que maintenant, sans famille, sans enfants, je ne suis plus qu’un invalide pensionné par le gouvernement.

Ah! tu ne sauras jamais combien je les déteste, ces Anglais!

Narcisse-Henri-Édouard Faucher de Saint-Maurice (1844-1897), extrait du conte «Le Père Michel», chapitre II, intitulé «Le moulin de la meunière» (intitulé ici: A) et chapitre III, intitulé «la meunière du moulin» (intitulé ici: B), dans le recueil À la brunante [1874], Bibliothèque Québécoise, 1998, pp 97-111 (cité directement depuis l’ouvrage papier).

On complètera utilement le tout de la réflexion quelleconnerielaguerresque de ce jour en s’imprégnant de l’ambiance de ce court documentaire de L’Office Natinal du Film du Canada. La description historique et stratégique y est un embrouillamini particulièrement inintelligible (surtout l’imbuvable animation en lanterne chinoise des neuf premières minutes, bourrée d’anachronismes crétins et d’effets de connivence futiles) mais, par contre (dans les vingt dernières minutes), l’évocation visuelle, notamment celle de ces miliciens tuques bleues et ces voltigeurs canadiens tuniques grises, dont le Père Michel « fit partie », est parfaitement méritoire. On observera que l’anecdote de l’émissaire de rédition ricain se faisant flinguer juste après sa harangue est reprise mais, dans ce navet lourdement aristophile (et, d’autre part, doucereusement anglomane), le coup de feu « d’Ignace Gendron » est imputé ici au Colonel Charles-Michel de Salaberry (1778-1829), commandant des troupes du Dominion à la bataille de Châteauguay…

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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9 Réponses to “Une évocation littéraire de la guerre de 1812 que le gouvernement du Dominion du Canada verra à bien passer sous silence…”

  1. jimidi said

    Heu… BON ANNIVERSAIRE PAUL !

    [Merci, Jimidi. Tu es un prince – Ysengrimus]

  2. Jean-François Belliard said

    En réalité ce n’est pas la guerre qui est une bien triste chose, c’est la perte de nos illusions, de nos attentes. Le mariage, l’amour, les enfants, la cabane, la piscine, le foyer, le gazon, le gros char, c’est une guerre qui tue plus de personnes qu’on ne le dit. Comme dans toutes les guerres, c’est la vérité, la première victime.

    Bon anniversaire.

  3. LiseNY said

    Salaberry-de-Valleyfield, j’y ai passé deux jours inoubliables, il y a quelques années, chez mes amis Paul et Janine (ils se reconaitront, je sais qu’ils passent ici) Vous oubliez de dire qu’il s’agit d’une île.

    Happy B-Day to you, dear Mister Laurendeau. Et merci pour cet article, je n’en savais pas autant sur cette guerre. Ici aussi, « ils » sont pris d’une frénésie de commémoration.

  4. Tourelou said

    Merci pour ce magnifique billet, généreux cadeau! Les Québécois se battent toujours pour la démocratie, la langue et la justice sociale… Harper dépense pour des deux piasses commémoratifs et achète des avions de guerre à coup de millions de dollars.

    Longue vie, le loup.

  5. Sur les aspirations/élucubrations du gouvernement canadien actuel à propos de 1812, on méditera utilement ceci:

    http://les7duquebec.com/2012/07/03/selon-harper-en-1812-les-anglais-sauvent-la-langue-francaise-au-canada/

  6. Jean-François Belliard said

    @Tourelou et al.,

    La plupart des « colonies » préparent l’indépendance. Suis-je bien inspiré de penser que la « colonie » canadienne servira d’armée contre ces colonies qui aspirent à l’émancipation?

    C’est notre « Harpeur » qui nous endettera et les générations futures pour armer et défendre l’impérialiste et anachronique sang bleu?

    « Maintien le droit », « Honnis soit qui mal y pense », C’est fort en ta…. de socialiser le coût de l’armée qui défendra SON bien…

  7. Tourelou said

    Un parent historien m’a rappelé une des héroïnes de cette guerre 1812 (fait survenu près de Niagara, le 24 juin 1813, jour de la fête nationnale des québécois)

    La valeureuse Laura Secord honorée aujourd’hui par une fameuse chaîne de confiseries… c’est fort ce geste de socialisation, pourtant j’ai rien lu, ni vu aucune publicité sur les chocolats, crème glacéee des marchands? Une fort belle opportunité de marketing manqué, non?

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Laura_Secord

  8. J-F B said

    http://www.committeerepubliccanada.ca/spip.php?page=article1&id_article=2232

    Voilà la raison de la propagande « Harpeur » utilisant la guerre de 1812.

    L’ennemi est celui-ci : le comité pour la République du Canada. Les américains reviennent à la charge.

  9. christian said

    Les monarchistes espagnols qui attaquent la nouvelle-Orléans par la mer? Mais où tu es allé chercher une annerie pareille! (Les pauvres ils en étaient bien incapables, ce sont les troupes anglaises qui se sont faites etriller devant la Nouvelle-Orléans et non dans sa rade!!)

    Commençe par mieux te renseigner sur cet épisode historique avant de dire n’importe quoi!

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