Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

CENSURER, verbe… Ne dites pas «censurer dans»…

Posted by Ysengrimus sur 1 avril 2012

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Dans le monde entier, le tout kafkaien boulot tertiaire rend irrémédiablement et inénarrablement fou. Et, je vous le jure, ce n’est pas si nouveau que ça. Le texte suivant remonte à l’époque lointaine où je travaillais comme lexicographe (faiseur de dictionnaires). Écrit il y a un quart de siècle, il n’a pourtant, hélas, pas pris une ride. Pour rendre hommage, joyeusement mais hargneusement, à la pétulante liberté d’expression (cyber-anonyme ou non) cartactérisant tous les intervenants et intervenantes impliqué(e)s dans les quelques 400,000 (quatre-cent mille) visites uniques ou multiples, à ce jour, sur le Carnet d’Ysengrimus, je vous le présente au jour d’aujourd’hui (et non, non, non… ce n’est pas un poisson d’avril – de fait, ce n’est même pas une fiction)…

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Moi, je travaille dans le lexical. Je suis assistant rédacteur d’articles de dictionnaire. Au début de mon mois, je prends un mot et je m’efforce de caser en dessous une définition, des exemples et une étymologie… sans oublier la catégorie grammaticale (la plus traditionnelle possible) et surtout surtout NE RIEN INVENTER. C’est un métier qui existe. À la fin du mois, je montre mon article à mon supérieur hiérarchique immédiat qui s’empresse de le démolir et de m’envoyer le refaire.

Mon supérieur hiérarchique immédiat est un homme jeune et dans le vent. Il est délicat, bien coiffé et sent très bon. Même si on le verrait plutôt en peintre ou en décorateur, il est lexicographe. Il prend son métier très à cœur. Je crois qu’il ne le fait pas seulement pour la paye. Il barbouille mon article en rouge avec tant de ferveur, refait mes définitions et bousille mes classifications avec tant de bonne foi que je peux difficilement croire qu’il s’adonne à tout ce mesquin gestus uniquement pour m’écœurer. La paranoïa est un solipsisme qui s’ignore, et je ne suis pas solipsiste, c’est contraire à ma sensibilité matérialiste. Bref, mon supérieur hiérarchique immédiat est probablement malgré tout sincère.

Singulier climat que celui des rapports entre un assistant rédacteur de dictionnaire et son supérieur hiérarchique immédiat. Ce n’est pas là du boulot de bureau tout à fait comme les autres. Parenthèse historique: Émile Littré est mort fou et Walter von Wartburg faisait des fiches le jour de son mariage (plus tard, il allait en faire faire à sa femme et à sa belle mère…). Certes, pas de ces grandeurs, pas de ces envolées entre moi et mon supérieur hiérarchique immédiat. Ce furent des Hugo… nous ne sommes que de modestes Kafka…

Hier, mon supérieur hiérarchique immédiat, ce personnage moderne et libéré, ce militant de tous les ex-militantismes, a censuré mon article. C’est-à-dire qu’il a biffé en rouge deux exemples de journaux (ne rien inventer!) à cause du contenu qu’ils véhiculaient. Le premier de ces exemples faisait allusion à l’allure de con que se payait le pauvre radiocanadeux qui a lu le Manifeste F.L.Q. en 1970 et le second rapportait les jérémiades d’un ex-péquiste-de-la-première-heure à propos du gouvernement péquiste-de-la-dernière-heure qui aurait laissé s’affaiblir notre beau Kébec. Deux bien fades et insignifiants contenus en vérité. Deux mauvais petits poissons, glissants à souhait, qui se sont empêtrés malgré tout dans le filet suffisamment étriqué des théories sociales de mon supérieur hiérarchique immédiat.

Il a censuré cela. Dans un des douze milles articles (prévus) de son dictionnaire.

Il s’est révérencieusement excusé. Il m’a expliqué qu’en vieillissant je comprendrais, que lui aussi on lui avait censuré ses articles de dictionnaire dans sa jeunesse d’assistant rédacteur, et que maintenant il avait compris que les idées véhiculées par un article de dictionnaire sont très importantes…

Je n’ai pas bronché. J’étais trop conscient de la mesure des enjeux en cause et de la portée sociale de deux exemples vieillots et sans intérêt dans un gros dictionnaire que personne ne lira parce qu’il sortira trop tard et coûtera trop cher. J’ai donc fait subir à mon supérieur hiérarchique immédiat un traitement à la mesure du problème soulevé.

J’ai censuré son nom dans mon bottin téléphonique…

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Paru initialement dans Moebius, n° 32, La Censure, Montréal, printemps 1987, pp. 34-35.

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6 Réponses to “CENSURER, verbe… Ne dites pas «censurer dans»…”

  1. Hahahahahahaha! Haha…

    Hihi…

    Le reste, je ne le dirai pas…

  2. Bombshell in a Nutshell said

    Really cool billet, Ysengrimus.These events could well have occurred yesterday. Very revealing. If people such as your superieur moderne et libéré practice censorship, one can only imagine what goes on elsewhere where you fine far less modern and free minded types who hold far more sway…

    [Billet vraiment super, Ysengrimus. De tels événements pourraient tout à fait advenir de nos jours. Très révélateur. Si des gens comme ce supérieur hiérarchique moderne et libéré pratiquent la censure, on ose à peine imaginer ce qui se passe en des lieux où des personnes beaucoup moins modernes et libres détienne une bien plus lourde mainmise…]

  3. J’ai travaillé au sein d’un organisme public dont la mission ostensible était l’amélioration des conditions de vie des femmes marginalisées socialement. Une de mes tâches était la rédaction d’un bulletin interne qui résumait l’actualité de la semaine concernant tout ce qui peut s’avérer pertinent à nos efforts. Plusieurs fois, mon supérieur hiérarchique, le seul homme du groupe (et un religieux-facho suprême qui était ouvertement anti-choix) m’a forcé d’inclure dans le bulletin des articles ouvertement misogynes provenant d’un journal affairiste/droitiste. Je les ai publiés contre ma volonté mais avec l’inclusion de remarques éditoriales exprimant mon dégout pour leur contenu. Incapable de tolérer la résistance d’une jeune femme hiérarchiquement inférieure à lui, il a vu à employer tous les moyens à sa disposition —incluant des attaques de nature personnelle— pour miner ma progression au sein de l’organisation au point où, tristement, et comme trois autres de mes jeunes collègues femmes, j’ai dû démissionner.

    [Éloquent témoignage. Symbole tertiaire cardinal… – Ysengrimus]

  4. Tourelou said

    Vous êtes le disciple d’Hugo maintenant que vous avez compris… en vieillissant? ;-))

     »La censure est mon ennemie littéraire, la censure est mon ennemie politique. La censure est de droit improbe, malhonnête et déloyale. J’accuse la censure. »
    Hugo, Correspondance,1830, p. 465.

    Vous ne mourrez pas fou en tout cas, faut manger beaucoup de poissons c’est plein d’omega pour nourrir le cerveau mais pas l’esprit, il lui faut de la nourriture comme de vos billets. Une page réalité du jeune loup c’est très apprécié.

    Heureusement, nos jeunes aujourd’hui dans cette grève étudiante au Québec ne mordent plus à cet hameçon.

    [Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil sont au coeur de la bataille… – Ysengrimus]

  5. jimidi said

    De quoi est-il mort ?

    [D’inanition cognitive précoce. Il marche et parle encore, certes, mais c’est par pur automatisme… – Ysengrimus]

  6. Suzanne said

    À la lumière de l’affaire Snowden, on observe comment chaque pays a sa propre approche à l’égard de la surveillance et de la censure de l’internet. Il y a ceux (la Chine et un certain nombre de pays arabes) qui pratiquent la censure ouverte mais fondamentalement infructueuse, et il y en a d’autres (les États-Unis et d’autres soi-disant démocraties libérales occidentales) qui instrumentalisent le prétendu libre accès afin de collectionner un vaste inventaire de données sur leurs citoyens sous prétexte de la sacrosainte « sécurité nationale ». C’est la vieille pratique de donner au citoyen assez de corde pour se pendre. Si, dans l’avenir, vous faites quelque chose de «subversif» ou de «dangereux», ils ont à leur disposition la totalité de vos communications. Ils vont vous condamner avec vos propres mots. De plus, comme l’a expliqué Foucault, l’individu conscient du fait que la surveillance est une possibilité toujours présente vit dans un état d’incertitude constant, déclenchant des comportements d’autocensures et d’autorépression. Cet état d’incertitude constitue l’instrument le plus crucial de notre assujettissement à leur censure.

    Sans consultation aucune, nos données privées, nos communications sont à cueillir, à scruter, à parsemer partout, mais il faut faire confiance. Ils nous disent qu’ils nous «protègent». De quoi il nous protègent? Moins clair. Bon. Pourtant, la situation n’est pas exactement réciproque, comme en témoigne d’une manière flagrante les cas de Edward Snowden et de Julian Assange. Les secrets d’état sont à garder littéralement sous peine de peine de mort.

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