Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Versée aux profits et pertes de la paix (essai-fiction)

Posted by Ysengrimus sur 11 septembre 2011

Mon nom est Sylvia Jeanjacquot. C’est un nom oublié, comme le nom de tous ceux (et toutes celles!) qui n’ont été qu’effleuré(e)s par une actualité implacablement elliptique. Je n’incarne rien d’autre qu’une des multiples et menues pertes collatérales qu’on s’autorise, en toute bonne foi, pour s’assurer l’obtention de la paix. La courte et brutale guerre qui m’emberlificota dans ses séquences aléatoires se joua vers 1978-1979 entre une sorte de vil Rocambole des temps modernes et les dragons en blousons et denims de la police française. Mon nom, je le répète pour mémoire, est Sylvia Jeanjacquot. Je fus la dernière petite amie en titre du malfrat français Jacques Mesrine.

Jacques, on s’en souviendra, s’adonnait à de multiples activités criminelles: braquages, rapts avec demandes de rançons, évasions organisées. Mais il déployait surtout ses talents de Mandrin et de Latude en se consacrant à une pratique inique avec laquelle ce début de siècle renoue en grande: la provoque meurtrière. Mesrine menaçait l’ordre public, blessait ou tuait, cabotinait dans les médias, se faisait capturer puis écrouer en bénéficiant de la complaisance objective et involontaire d’une justice miraude, s’évadait, allouait clandestinement des entrevues glaciales dans de grands hebdomadaires sur papier glacé, puis recommençait la séquence. Inutile de dire qu’à chaque tour de toron, les pouvoirs publics s’exacerbaient un peu plus contre lui. Si bien que, par bonds inexorables, les autorités en vinrent à glisser sur le terrain de l’action de Mesrine: la guéguerre urbaine en marge des lois, de l’éthique, du civisme et… de la paix apathique des affaires courantes. Familier, n’est-ce pas? Terriblement familier. Bien plus familier que mon nom oublié…

Pour mémoire, notons toujours aussi que le mot terrorisme, à cette époque, avait un chic laudatif et héroïque bien suranné aujourd’hui. Jacques le revendiquait tapageusement. Perpétuel évadé, il se donnait comme le champion de la lutte contre les conditions cruelles de détention. Disons–le tout net: Jacques Mesrine mentait. Il faisait baigner en permanence le public et ses complices dans le faux autopromotionnel. Outrageusement malhonnête, il cherchait à se faire passer pour un activiste terroriste. Naturellement, personne, pas même les petits journalistes complaisants qui le flagornaient, n’était dupe de ses causes de toc.

Aujourd’hui, étrange retour des choses, ce sont les pouvoirs publics qui qualifieraient Jacques Mesrine de terroriste… et qui, leur tour venu, mentiraient au public. Jadis le terrorisme n’était nulle part, les pouvoirs publics ramenant toute désobéissance civile à du banditisme de droit commun. Aujourd’hui, le terrorisme est partout… et tout trublion, du chapardeur de pommes à l’objecteur de conscience, est promptement étiqueté terroriste. Matois, faquin, roublard, charmeur comme il l’était, Jacques flairerait ce vent nouveau, comme il sut le faire autrefois. Obséquieusement et ostentatoirement, il nierait aujourd’hui être un terroriste, revendiquerait ouvertement sa sidérale absence de cause politique, se réclamerait du banditisme le plus éthéré et continuerait sans broncher son duel acrobatique contre les pouvoirs publics.

Duel à deux. Les tiers dans tout ça, je suis justement ici pour en témoigner, son hors du coup. Plus la guéguerre s’intensifie, plus elle dérape vers la der des ders attendue de tous, plus les tiers sont relégués au statut de ces menues pertes collatérales nécessaires à l’obtention de la paix. Ici aussi, plus que nulle part ailleurs, terrorisme et banditisme, c’est la même tambouille!

La der des ders pour moi eut lieu le 2 novembre 1979, à la porte de Clignancourt à Paris. Jacques était au volant d’une BMW qui ne doubla jamais une fourgonnette bâchée de la Brigade Anti-Gang d’où jaillirent, sans sommation, les vingt et une balles de carabines de quatre tireurs d’élite. Le bandit, braqueur de juges, meurtrier, provocateur de flics ne reçut dans le buffet que dix-neuf de ces projectiles.

Les deux balles perdues furent pour moi. Grièvement blessée, je me souviens vaguement d’avoir eu le réflexe absurde d’ouvrir la portière de la voiture immobilisée. Je me suis ensuite tout doucement déversée sur le pavé. On m’y retrouva par après, dans une mare de mon bon sang de personne ordinaire. C’est pour cela que, maldonne capricieuse de la gloire, je ne figure pas sur la photo finale d’un ultime Jacques Mesrine, la tête ensanglantée, penché pensivement sur le retour abrupt de la tranquillité publique.

Mon nom est Sylvia Jeanjacquot. Je suis détruite. J’ai simplement été versée aux profits et pertes de la paix. Résurgence religieuse oblige, veuillez prier bien fort dans vos chapelles, vos mosquées, et vos synagogues pour la multitude, présente et à venir, de mes semblables…

L’ENNEMI PUBLIC #1 (2008). Jacques Mesrine (Vincent Cassel) et sa conjointe du temps, Sylvia Jeanjacquot (Ludivine Sagnier)

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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6 Réponses to “Versée aux profits et pertes de la paix (essai-fiction)”

  1. Le Gaïagénaire said

    Ce 11 septembre 2011,

    La photo montre clairement, avec les quatre trous de balle à gauche du pare-brise, que les tireurs d’élite l’ont assassinée froidement elle aussi.

    Dommage collatéral.

    Perso, j’ai toujours pensé que le propriétaire du WTC, découvrant que ses nouveaux immeubles bourrés d’amiante-ciment empoisonnaient la vie des occupants, sans autre alternative, se donna une couverture d’assurance inattaquable, puis fit détruire le tout. Laughing all the way to the bank.

    Capitalisme voyou, pléonasme.

  2. Justine Blanchard said

    Très bien dit, mais pourquoi l’inclusion de cette photo tirée du film et non une image du couple véritable? Particulièrement considérant ce que Jeanjacquot elle-même pense de ce film:

    Je tiens à dire que ce film est un énorme mensonge médiatique, ils ont réinventé la vie de Jacques Mesrine et de moi-même, Sylvia Jeanjacquot, d’une manière ignoble.

    Vous pouvez lire la suite sur la blogue de Jeanjacquot:

    http://jeanjacquotsylvia.wordpress.com/

  3. Bombshell in a Nutshell said

    I get the symbol, here, Ysen. It most definitely is a crime to kill criminals. It is, in fact, in some way, worse! And the specific case of Ms Jeanjacquot is a very sad example of this. It is completely revolting the way this happened, all of these shots fired, and many directed at her, plainly directed at her. Her small lapdog was even killed. It is sickening. This man did not need to die. Why did they not simply arrest him?! I wonder if there was any sort of probe into this. Now obviously, Ms Jeanjacquot does not like the 2008 film.

    [No, she doesn’t. It will be interesting to see if she ever notices my text. I somewhat feel like telling her to put some testimony of the people Mesrine killed on her blog. Oh, but, no, they are stiff dead, right. This is the case for common law criminals who spent their life disguising their fantasia into a social cause. The only question it raises is: to kill the killer is it still killing? It is. And as you put it, it is, hence, a crime. Such is also the meaning of my allegory here. – Ysengrimus]

  4. Tourelou said

    Il faut s’inventer une vie pour la rendre intéressante, et le risque, c’est de se retrouver dans la cours des méchants et les gentils d’exterminer ses semblables… C’est pas de la fiction malheureusement mais une condition sauf pour l’amour entre ces deux personnes qui comme une belle fable fait rêver les amoureux. Pour cela il n’y a pas de leçon ni d’essai qualifié de fiction.

  5. krn said

    Non, ce n’est pas un nom oublié pour tout le monde. Pour moi, ce nom évoque justement la terrible colère ressentie il y a trente-deux ans face à ces méthodes de far west qui n’honorent pas leurs auteurs. On pourra dire ce qu’on veut de Jacques Mesrine car la vérité est parfois arrangée dans un sens ou dans un autre, mais la violence, le mépris et l’illégalité de cette action ont éclaboussé ce jour là la belle idée que j’avais de la justice et de la police de mon pays. Sylvia n’était pour rien dans le passé de voyou de son homme et ils l’ont tirée, elle aussi, sans jugement, lui faisant un procès d’intention, pour le cas où elle aurait eu l’idée de jeter vers les agresseurs de la camionnette la fameuse grenade que Mesrine gardait sur lui. Ils ont aussi sacrifié Fripouille, le chien. Le croyaient-ils armé, lui aussi?

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