Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Mes idoles

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2010

Ça fait donc deux ans et deux jours, au jour d’aujourd’hui, qu’Ysengrimus le loup grogne sur le monde. On lui fait ostentatoirement observer qu’il n’aime rien, ne respecte rien, n’épargne rien, esquinte tout. PanoPanoramique m’écrit: Respecte-tu quelque chose, Ysengrimus, sacralise-tu une petite portion du monde, comme le font tant d’autres? As-tu des objets d’admiration, des modèles dans la vie, des… des idoles? Réponse: pour sûr. Voici donc MES IDOLES… (le nom totémique de l’idole figure sous l’illustration, son nom à la ville est en tête du commentaire). Inutile de souligner que le terme idole est utilisé ici plus au sens pop-culturel qu’au sens archaïquement idolâtre du terme… ou, l’est-il?

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MON ARISTOTE

Karl Marx (1818-1883) est le penseur le plus crucial de l’ère moderne. On lui doit une profonde et durable révolution philosophique, la compréhension du principe des déterminations matérielles de l’histoire, et la description la plus théoriquement approfondie de la crise structurelle du capitalisme. Qu’est-ce que la société, quelle que soit sa forme? Le produit de l’action réciproque des hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale? Pas du tout. Posez un certain état de développement des facultés productives des hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez certains degrés de développement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile. Posez telle société civile et vous aurez tel état politique qui n’est que l’expression officielle de la société civile. [1846]

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MON LUCIFER

Baruch de Spinoza (1632-1677) est le grand introducteur de la rationalité du penseur ordinaire. L’acuité de son jugement critique, la justesse de sa pensée déductive, la prudence scolastique de son exposé, masquant pudiquement, dans un horizon socio-historique encore largement obscurantiste, une systématicité et une radicalité de doctrine sans faille, font de lui rien de moins que le «porteur de lumière» (lux – ferre) de la pensée moderne. Une loi dépend d’une nécessité de nature quand elle suit nécessairement de la nature même ou de la définition d’un objet; elle dépend d’un décret des hommes, et alors elle s’appelle plus justement une règle de droit quand, pour rendre la vie plus sûre et plus commode, ou pour d’autre causes, des hommes se la prescrivent et la prescrivent aux autres. [1670]

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MON MARX

Rosa Luxemburg (1870-1919) est la plus importante théoricienne marxiste du 20ième siècle. Son ACCUMULATION DU CAPITAL, écrit en 1913, complète et corrige LE CAPITAL en décrivant le développement du capitalisme de la phase impérialiste, et en mettant en relief l’importance de phénomènes comme la concurrente inter-étatique, le colonialisme économique, le développement des monopoles, le militarisme. Elle nous donne ce que nous aurait donné Karl Marx s’il avait assisté à ces développements. Ce qu’il nous aurait donné, ou mieux. Ses analyses de la réalité sociopolitique contemporaine sont aussi d’une grande importance. On considère la masse comme un enfant à éduquer auquel il n’est pas nécessaire de tout dire, auquel dans son propre intérêt on a même le droit de dissimuler la vérité, tandis que les «chefs», hommes d’État consommés, pétrissent cette molle argile pour ériger le temple de l’avenir selon leurs propres grands projets. Tout cela constitue l’éthique des partis bourgeois aussi bien que du socialisme réformiste, si différentes que puissent être les intentions des uns et des autres. [1911]

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MON MOZART

Charlie Parker (1920-1955) dit Bird (l’Oiseau) a reconfiguré le Jazz moderne. Il est l’artisan principal de la ci-devant Révolution des Boppers. C’est Mozart, de tous points de vues. Pour la première fois dans l’aventure jazziste, Parker parait suspendre des parcelles de mélodie dans le vide. En réalité, par des liens ténus, au premier regard invisibles, les éléments communiquent entre eux et entretiennent des relations étroites. Pour apercevoir cette logique dissimulée, il faut liquider bien des préjugés et convertir bien des attitudes anciennes: à ce prix seulement le puzzle se reconstruit pour nous, le récit dilacéré, déchiqueté, reprend forme, ce qui était divisé, séparé, se replace en l’unité retrouvée d’un ensemble. Parker affectionne du reste le mystère. C’est un maître du sous-entendu, comme on le sent bien aussi lorsqu’il suggère des notes qu’il eût pu exprimer réellement. Le musicien nous laisse l’exquis plaisir de deviner. Qu’on ne voie pas en cela quelque alibi que se donnerait une insuffisance technique. À vrai dire, on ne connaît guère de virtuose plus sûr de lui-même que Charlie Parker. L’un de ses plaisirs consiste très précisément à faire succéder aux périodes d’austérité mélodique des périodes de prodigalité où la phrase déferle comme un flot agité, se gonfle et se brise en une fastueuse gerbe de notes. Au cours de ces moments de faconde étourdissante, certaines notes accentuées hors du temps ajoutent encore à la confusion d’un auditeur habitué aux conceptions rythmiques du «middle jazz». Il n’est pas jusqu’à la sonorité qui ne surprenne, sonorité unie, impitoyable, forte comme l’airain, et qui ne vibre largement que dans les temps calmes. [Lucien Malson, HISTOIRE DU JAZZ ET DE LA MUSIQUE AFRO-AMÉRICAINE]

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MON RODIN

Art Tatum (1909-1956) fut un Rodin musical. Le Rodin du PENSEUR, un peu. Le Rodin du BALZAC, beaucoup. Le sculpteur fin du stéréotype de rengaine, un peu. Le sculpteur massif de la distorsion de l’image musicale reçue, beaucoup. Ce fils d’ouvrier d’usine de l’Ohio, aveugle d’un oeil, ne lisant pas la musique, écoutait les mélodies de Broadway et de Tin Pan Alley à la radio, et triturait ensuite cette pâte mélodique, la faisant macérer dans la masse ondoyante de cet idiome pianistique archaïsant, solidement typé, dénommé crûment stride piano. Le tonitruant combat de l’académisme et de l’idiosyncrasie. Rodin. C’était un musicien de Jazz aux mains tout simplement omnipotentes. Who do you think had stopped by after his job and seated himself at the piano. Nobody but my man Tatum. He was in his usual rare form, and doing all of the most impossible high and harmonic changes. Strays was with us, and our friends from San Francisco, Mr. and Mrs. Archibald Holmes. After meeting Art and conversing with him, she hit on the subject of Bach, because she had been studying his music. Something in Tatum’s playing moved her to utter the next thing to a challenge. «Well, Mr. Tatum, do you know any Bach?» – «A little,» Mr. Tatum answered, and then proceeded to execute a parade of Bachisms for the next hour. After getting her breath, the lovely lady said, «Thank. I guess I’ll keep my big mouth closed now!» [Duke Ellington dans MUSIC IS MY MISTRESS]

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MON VOLTAIRE

Salman Rushdie (né en 1947) est un des plus puissants témoins de ce siècle planétaire. Oriental, occidental, total. Voltaire nous donna Paris sous costumes et turbans de turcs, il nous donne Bombay en maillot et pantalons roulés Star Trek. Un polymorphe (shape-shifter) culturel incisif, visionnaire, génial. Et aussi, tout comme les auteurs-penseurs des Lumières, un artiste bastonné, censuré, harcelé. Le lot de tout ceux qui ont saisi le vrai de leur temps, à vif, dans son évanescence comme dans sa pérennité. What did they want? Nothing new. An independent homeland, religious freedom, release of political detainees, justice, ransom money, a safe-conduct to a country of their choice. Many of the passengers came to sympathize with them, even thought they were under constant threat of execution. If you live in the twentieth century you do not find it hard to see yourself in those, more desperate than yourself, who seek to shape it to their will. [1988, dans THE SATANIC VERSES]

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MON PROMÉTHÉE

Éva (Carmen, dans la version originale allemande), personnage principal du film LA FEMME FLAMBÉE (DIE FLAMBIERTE FRAU) de Robert Van Ackeren (1984), monte à l’assaut du monde. Froidement, et avec la grâce et la force des déterminations implacables. Facteur objectif, sinon volontaire, de la profonde crise de redéfinition de la masculinité moderne, Éva prend feu, parce qu’elle vole le feu aux suppôts d’une «sagesse» phallocentriste intégralement déliquescente et faisandée. Une quête incontournable, qui nous concerne tous. Ce qui compte pour moi, c’est de faire ce que je veux. [Éva – 1984]

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MON MANNEKEN-PIS

Le Petit Glenn trime courageusement devant la façade de la principale gendarmerie provinciale de Toronto. Il tire à jamais une sorte de voiturette de pierre sur laquelle se trouve planté un curieux obélisque, impitoyablement cyclopéen, dans lequel est gravé la devise ostensible et ronflante des flics ontariens: TO SERVE AND PROTECT. Certes, l’effort et le rictus du Petit Glenn sont arqués et façonnés dans le bronze, mais bon, ça frappe quand-même. L’aristocrate Manneken-Pis incarne la puérilité folâtre du peuple brabançon. Le prolétarien Petit Glenn, avec brio et intensité, nous pérennise, nous les canadiens, au conformisme lourdingue et difficultueux, roulant stoïquement notre héritage surfait et policé derrière nous. À chacun ses totems, à chacun ses idoles.

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3 Réponses to “Mes idoles”

  1. jimidi said

    J’ai beaucoup de mal à saisir, à comprendre l’intention première du monument Le petit Glenn? À défaut, je le trouve ahurissant.

  2. ysengrimus said

    Jimidi,

    Ce

    Fragment d’un échange cordial entre deux aspirants fétiches injustement méconnus

    éclairera peut-être notre lanterne à tous…

    [Début du fragment disponible]

    – Le candidat suivant s’il vous plaît. Monsieur, approchez.
    – Glenn Glenville. Je suis du Canada.
    – Enchantée, Je suis Jeanneke-Pis*, de Bruxelles.
    – Je suis de Toronto.
    – Je vois ça ici, oui. Un coin de rue bien obscur, pour le coup. Intersection Glenville et Bay. D’où votre nom, probablement.
    – C’est ça. En fait on m’appelle plutôt le Petit Glenn**.
    – C’est très joli. C’est pas mal du tout.
    – Mais, je vous remercie.
    – Votre taux de densité symbolique est bien bas par contre.
    – Ah là là. Ne m’en parlez pas…
    – Et… vous aspirez à devenir?
    – Oh, disons… la toute première attraction touristique canadienne.
    – Rien de moins…
    – Rien de moins.
    – C’est… c’est un programme ça.
    – C’est bien pour ça que je viens prendre vos conseils.
    – Je vois. Je vois. Mais dites-moi, les chutes du Niagara ne risquent-elles pas d’être contrariées par ce qu’il faut bien appeler ici de votre part de la grande ambition fétiche?
    – Non, non. Ne vous inquiétez pas pour les chutes. Ce sont de vieilles amies. Et elles tiennent une portion si vaste de l’Amérique. Même en prenant le Canada, je ne les menace en rien. Elles sont purement et simplement sans égal.
    – Je sais, elles sont vraiment bien. De la grande classe.
    – Et pas prétentieuses pour deux sous, vous savez. Très natures, très débonnaires. Elles m’encouragent beaucoup d’ailleurs.
    – C’est bien. C’est très bien une telle collégialité. C’est beau. C’est rare.
    – Vous comprenez, je suis le Petit Glenn, pas le petit Rastignac.
    – Je comprends parfaitement. Le petit Rastignac… vous êtes marrant.
    – Dites Mademoiselle… euh…
    – Jeanneke-Pis.
    – Oui. Je… je voudrais vous poser une question, mais je ne voudrais pas vous vexer.
    – Ne vous en faites donc pas. Je la devine votre question, allez…
    – Vraiment?
    – Vraiment. Je peux la formuler pour vous. Vous voudriez savoir s’il n’aurait pas été possible de rencontrer Manneken-Pis plutôt que moi.
    – Euh… bien oui. C’est bel et bien ma question. Inévitablement, vu ma nature et mes dimensions, Manneken-Pis, avec ses soixante centimètres de haut et sa gloire planétaire, est un peu une manière de modèle pour moi. Et, en effet, j’aurais bien voulu pouvoir discuter de tout ça avec lui. Vous êtes très perspicace.
    – Et la réponse est simplement que votre taux de densité symbolique est bien trop bas pour une rencontre de conséquence, mon cher. Manneken est débordé ces temps-ci. Avec tous les vastes pays de ce petit monde qui sont de plus en plus pénétrés par un treillis compact et unifié de circuits touristiques. Mon incontournable vis-à-vis masculin de la rue de l’Étuve est inexorablement englouti sous des candidatures fétiches de plus en plus complexes à étudier.
    – Je comprends.
    – Pour aggraver le tableau, on parle même de lui faire traiter autre chose encore, en plus de ses cas habituels de fétiches anthropomorphes. Je vous dis ça, c’est entre nous, n’est-ce pas…
    – Moi, je suis discret comme un gisant, parole de statue.
    – Eh bien, figurez-vous donc que la Tour Eiffel et le Taj Mahal, qui couvrent à eux seuls tous les dossiers des fétiches architecturaux pour l’Occident et l’Orient, sont littéralement submergés.
    – Ils sont très forts ces deux là.
    – Oui, bien sûr, mais ils sont aussi au bout de leur rouleau. Si bien qu’on parle de filer une partie de leur pensum à Manneken.
    – Quoi? Mais le Manneken-Pis n’a aucune compétence pour embrasser le fétichisme architectural. Ce n’est qu’un petit Brabançon de bronze verdâtre qui se tient les parties d’un air hagard.
    – Alors là, à qui le dites vous! D’ailleurs ils s’en sont vite aperçus. Mais Eiffel et Taj insistent plus que pesamment. Ils disent que si ça continue comme ça, ils vont tout simplement s’effondrer.
    – Ah, c’en est donc là.
    – Bien sûr. On est au bord d’une fracassante capilotade, vous savez. On parle donc de filer à Manneken les dossiers des fétiches zoomorphes.
    – C’est vrai que leur statut architectural n’est pas évident. Mais je croyais que c’était le Sphinx qui s’en chargeait.
    – Oui, mais exclusivement pour l’Afrique et le monde méditerranéen. Une importante portion de l’Eurasie n’est pas couverte par Sphinx.
    – Ah bon! On pense donc passer ça à Manneken. Je n’étais pas du tout au courant.
    – Oui mais là, le Manneken, il n’est pas sorti de l’auberge. C’est moi qui vous le dis.
    – Ah bon?
    – Ah, pour sûr. Écoutez, pour tâter le terrain, ils lui ont fait rencontrer le lion pékinois. Vous savez ce fauve à crinière qui tourne la tête de profil…
    – … et pose sa patte sur une sphère, en rugissant. Oui, oui, je le vois parfaitement.
    – Le pauvre Manneken, qui est un fétiche idiosyncrasique comme vous et moi, n’était pas fichu de se rentrer dans le crâne que le lion pékinois existe en série.
    – Quoi? Non, vous plaisantez.
    – Je vous le jure. Ce petit sot de Manneken lui demandait à tous bouts de champs son emplacement exact. L’autre était bien trop poli pour se payer sa tête. Mais il était bien embarrassé aussi, et il tirait une sacré gueule. Oh, là là, c’était d’un gênant.
    – Oh dur.
    – Très dur. Alors Manneken, emmerdé au possible par l’apprentissage de ses nouvelles tâches, a tout simplement décidé de se délester de tous ses candidats à basse densité symbolique sur moi.
    – Je vois. Le coup classique de la secrétaire putative.
    – Exactement. Comme vous dites. Manneken-Pis, un mec un vrai, quoi… D’où notre rencontre.
    – Je comprends.
    – Je comprends, je comprends. Il dit toujours « je comprends » ce Petit Glenn du Canada, là. Eh bien pour le coup, je vous trouve bien compréhensif.
    – Vous trouvez vraiment?
    – Alors là, oui. J’ai eu la sirène de Copenhague l’autre jour. Elle est en réévaluation en ce moment. Elle se démystifie à vue d’œil, la pauvre. Eh bien, elle était fameusement vexée d’être réévaluée par moi.
    – Ah bon? Mais pourquoi donc?
    – Parce que je suis à basse densité symbolique moi aussi, vous comprenez. La pauvre femme-poisson pensive sur son rocher se serait peut-être crue excessivement zoomorphisée par le Manneken actuel, mais avec moi, elle se sentait complètement décotée. Et je peux vous assurer qu’elle n’avait pas votre patience.
    – Eh bien! Les temps sont durs pour tout le monde, dites donc…
    – Eh comment. Dites voir un peu, c’est peut-être le gros obélisque laid et disproportionné que vous tirez comme ça qui vous a rendu si patient.
    – Peut-être bien, oui, en effet.
    – Parlez-moi donc un peu de vous.
    – Eh bien je suis un enfant, bilingue naturellement…
    – Naturellement, comme moi…
    – Je suis en fait un enfant ouvrier.
    – Oui, oui, ça se voit très bien à votre accoutrement. Très réussi, à propos, la godasse détachée, là. Très touchant.
    – Merci bien. Et je tire donc, dans une voiturette à quatre roues, un obélisque de granit de plusieurs mètres de haut sur lequel est gravée la devise de la Sûreté Municipale de Toronto.
    – Ah, quelle horreur! Là là là là lère. Eh ben, je peux vous dire qu’insuffler de la densité symbolique à tout ça, ça ne sera pas mince.
    – Vous… vous croyez mon cas désespéré?
    – Votre cas me fait penser au mien, mon pauvre ami. À ce sujet, vous me semblez si sage et raisonnable que je meurs d’envie de vous poser une question un petit peu délicate à mon sujet.
    – Je vous écoute.
    – Vous ne trouvez pas ma pose provocatrice ou indécente. Il parait que ça me nuit.
    – Ah non, pas du tout. Je vous trouve très réussie. Vous êtes une petite fille de bronze qui urine l’eau claire de la fontaine. Il n’y a donc pas à tergiverser sur la pose. Je vous trouve parfaitement adéquate. Et la fontaine elle-même est très belle aussi.
    – Vous êtes vraiment sympa, vous alors. Ça me rassure vachement que vous me disiez ça, vous savez. Venant d’un type comme vous, ça veut dire beaucoup.
    – Non, non, vous êtes très bien, Jeanneke-Pis. Très moderne. Vous n’avez pas de soucis à vous faire.
    – Oh dites, j’ai encore une sacrée côte à remonter pour dépasser cet hurluberlu de Manneken, quand même.
    – Sa couverture touristique est très efficace, il bénéficie d’un joli emplacement, et sa légende est marrante. Mais vous, vous disposez d’un atout qui vous favorise à terme.
    – Ah bon? Lequel?
    – Vous avez un enchantement.
    – Vous êtes au courant de mon enchantement?
    – Bien sûr. Il a déjà franchi les frontières. Il débute en douceur avec le nom de votre localisation à Bruxelles: l’Impasse de la Fidélité. C’est très profond ça, très subtil déjà.
    – Oui, oui, tout à fait. Ça me touche que vous l’ayez remarqué. C’est pas tout le monde qui… Mais poursuivez…
    – Eh bien, si je ne me trompe pas, en jetant une piécette dans votre fontaine, Jeanneke-Pis, et en interprétant sur le coup ce qui arrive à ce moment précis, on découvre des informations sur notre propre fidélité en amour.
    – C’est exact. C’est parfaitement exact.
    – Cet enchantement est très intéressant. Et il est tout à fait en harmonie avec la sensibilité contemporaine.
    – Vous croyez?
    – Mazette! Vous imaginez le nombre de touristes qui trimbalent leurs combines turlupinantes de vaudeville extramarital à désenchevêtrer, de nos jours? C’est une manne mirifique, ça! Et vous, vous tenez la problématique de la fidélité, forclose dans le mystère secret de l’enchantement de votre fontaine. Il y a là un potentiel formidable.
    – En effet, en effet, vu sous cet angle…
    – Dénué d’un tel halo magique -mais d’une magie toute moderne, toute urbaine- le pauvre Manneken fait figure de vieux totem foutu en perte accélérée de pittoresque. Ils vont bien s’en rendre compte un jour ou l’autre. L’avenir est à vous, Jeanneke-Pis.
    – Vous… vous êtes incroyable vous alors. Vous venez me demander conseil et finalement c’est vous qui me requinquez.
    – Je dis simplement ce que je pense.
    – Vous êtes vraiment gentil et sensible. J’aime beaucoup votre ton très « homme nouveau ». C’est particulièrement rafraîchissant. C’est là certainement un de vos atouts. J’aime aussi votre optimisme.
    – Dans ma position, il en faut… Je suis fait de bronze moi aussi, comme vous. Je n’ai donc pas le choix. Il me faut garder la pose, la gueule inaltérablement crispée par un effort mythique qui, en fait, n’est pas très en harmonie avec mon caractère réel. Alors autant prendre tout ça du bon côté. Vous ne croyez pas?
    – Absolument. Je veux bien vous aider dans votre quête, Petit Glenn.
    – Vous avez une idée?
    – Oui, je crois en fait qu’il faut agir graduellement, subrepticement. Miser d’abord sur le subconscient collectif à l’échelle locale.
    – Bon, attendez. Ils pourraient peut-être… enfiler un gros condom rose sur mon obélisque. Ça ferait grand enjeu fédérateur à autopromotion subreptice, ça, non?
    – Pas bête, pas bête, mais… un peu trop tonitruant quand même.
    – Que dois-je faire alors? Guidez moi, Jeanneke. C’est vous la spécialiste. Je vous avoue que je suis très impressionné par votre expertise.
    – Eh bien voici…

    [Fin du fragment disponible]

    * Jeanneke-Pis est la statue grandeur nature d’une petite fille en train d’uriner. Pendant féminin du célèbre Manneken-Pis, elle est situés au fond de l’Impasse de la Fidélité à Bruxelles, Belgique. Elle a été érigée en 1984.

    ** Le petit Glenn est la statue grandeur nature d’un enfant tirant une voiturette contenant un gros obélisque. Il est située devant l’immeuble de la Sûreté Municipale à Toronto, Canada. Il a été érigé en 1988.

  3. blablamov said

    Enfin quelqu’un connait Van Ackeren. Il est vrai que la chappe de plomb de l’hollywoodien Toscan nous a d’abord enseigné une méconnaissance infernale du cinéma allemand…

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