Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

SOCIÉTÉ (allégorie philosophique d’un ado de seize ans)

Posted by Ysengrimus sur 15 février 2010

De l’autre bord de la montagne, il y a… un autre château!

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Mon fils puîné de seize ans, le bien nommé Reinardus-le-goupil, vient de faire parvenir l’allégorie philosophique suivante à Ysengrimus (on ira nous raconter après que ces cabots là ne font que du jeu vidéo). Notre jeune auteur aimerait bien que l’éminent aréopage du Carnet d’Ysengrimus commente. Je vous remercie de le faire ici même. Voici:

Ce qu’il est important de noter est que le monde qui est décrit dans le texte suivant n’est pas la réalité. Il est fictif et purement utilisé pour expliquer le point de vue de l’auteur. Comme la caverne de Platon, ce monde n’existe pas.

Imaginons un monde, où il y a une toute petite vallée. La vallée se trouve complètement entourée de montagnes. Des montagnes énormes et infranchissables. Au milieu de cette vallée, se trouve un bonhomme. Le sexe de ce personnage n’est pas important parce qu’il s’applique à tous. Ce bonhomme, nous l’appellerons Ray. Ray se trouve au milieu de la vallée, complètement entouré de montagnes. Il existe paisiblement, il n’a pas besoin de se nourrir, ou de boire, ou rien. Mais il se trouve dans un endroit qu’il ne comprend pas trop. Un beau jour, Ray entend des sons bizarres qui viennent de l’autre bord des montagnes. Des sons épeurant, il ne comprend pas c’est quoi mais il a peur. Il décide donc de se construire un château, pour se protéger du possible danger. Avec la puissance de son esprit, il fait apparaître un trou dans la terre. Ce trou, il décide, sera la fondation de son château. Il commence donc à graduellement compléter la fondation. Mais, après de longues périodes de travail, il se trouve fatigué. Mais toujours, il entend les mots de l’extérieur de la montagne et il panique. Finalement la fondation est faite, et la construction débute. Après un court moment, il a un toit au-dessus de sa tête. Content, il se sent bien, en sécurité. Mais il n’ose toujours pas sortir dehors. Quelques jours après, il entend de plus en plus de bruits épeurants. Il décide alors de se construire une plus grande forteresse. Pour que la majesté de son royaume fasse peur au rugissement. Il continue donc à construire. Deuxième étage, troisième, quatrième. Mais en montant les échelons, en construisant son château, il remarque que les rugissements sont de plus en plus intenses. Il a donc trop peur de descendre dans les étages plus bas de son château. Il regarde donc de l’extérieur d’une fenêtre la vallée où il résidait avant. Il ne voit aucun danger physique, mais les rugissements continuent. Il décide donc de construire un château tellement grand qu’il pourra voir au dessus des montagnes. La construction débute la seconde même que ceci lui vient à l’idée. Cinquième, sixième, septième, il finit par construire tellement d’étages qu’il en perd le compte. Ceci n’est pas grave tout de même parce qu’il y est bientôt. Après avoir construit un énorme bâtiment, il regarde par sa nouvelle fenêtre, au plus haut étage du château, et ce qu’il voit le laisse perplexe. De l’autre bord de la montagne, il y a… un autre château! Mais ce château est plus grand que celui de Ray. Il décide donc de faire le sien plus grand que celui de “monsieur là-bas”. Une autre centaine d’étages et il y parvient. Mais ce qu’il remarque est que le château de l’autre a commencé à grandir aussi. Il se remet donc à construire, mais en observant son adversaire de sa fenêtre il remarque que l’autre grandit à la même vitesse que lui. Ceci laisse Ray complètement bouleversé. Finalement Ray ne comprend pas comment ça marche exactement mais il est déterminé à être le vainqueur, les rugissements sont extrêmement intenses en ce moment et Ray se trouve à avoir peur de tout. Il se souvient de son enfance, où toute la vie lui paraissait belle, où il était ignorant du danger, des rugissements. La construction continue, et continue et continue. Jusqu’à temps que Ray soit très vieux. Il regarde finalement par sa fenêtre, et voit le château de l’autre dans la distance. Le château de l’autre plie, il grince, plie encore, craque et s’effondre. En regardant le château de l’autre tomber, Ray est content. Il a finalement vaincu son adversaire. Le château de l’autre tombe en morceaux, il s’effondre et se trouve maintenant encore une fois, derrière les énormes montagnes, dont les pics sont à peine visibles à cause de l’incroyable altitude où se trouve Ray. Victorieux, Ray se tape dans le dos. Il a combattu l’autre château toute sa vie et l’a finalement battu. Mais, pauvre Ray, il voit derrière les ruines du château du mort. « Mais qu’est-ce que c’est? Un autre château! Mais non! Pas un, mais deux, non, trois, quatre, cinq! ». Il y a des châteaux à perte de vue. Tous aussi grands que celui de Ray. Mais tout de même, comment est-ce que Ray peut combattre ceux-ci? Les rugissements n’ont pas arrêté, ce doit être de la faute des autres châteaux! Ray arrête de bouger pour une seconde, et se demande finalement. « Quand j’étais plus jeune, les rugissements était à peine audibles et maintenant, je ne peux pas dormir la nuit parce qu’ils me tracassent tellement. Est-ce que la réponse à mon problème se trouve dans la vallée? Je sais que si j’avais su quand j’étais plus jeune ce que je sais maintenant, j’aurais fait les choses différemment. Mais quoi faire maintenant? Détruire mon château? Je suis rendu au… combientième étage? Comment veux-tu que je fasse ça? Je suis vieux. » Ray décide donc, dans les quelques heures qui lui restent, de détruire son château. Celui qui l’a protégé contre une force inconnue, toute sa vie. Il veut maintenant retourner à zéro. Il arrache une brique, et une autre, et une autre. Mais son château résiste et ne tombe pas. Ray sent alors son vieux cœur qui bat de plus en plus fort. Il panique, il commence à arracher des briques et des briques, il varge sur son château avec toutes ses forces. Il le frappe, avec marteau, pieds, mains, doigts. Mais à quoi bon, il ne peut pas le briser. Ray sent son cœur qui explose dans son torse. Plus vite, plus vite, plus vite, plus vite. Finalement, plus rien. Ray s’effondre sur le plancher. Le regard vers le haut. Il observe la vie qui finit. Il voit finalement le ciel. Et il le remarque pour la première fois. Le ciel est gris, de couleur terreuse. Le gris est en forme de gros rectangle. Un rectangle ayant les mêmes dimensions qu’une brique, mais énorme. Il voit alors que le toit de son château touche à la brique. Le toit y touche, mais non seulement ça, pousse sur la brique. Comme si d’une façon ou d’une autre le château de Ray soutenait la grosse brique en place. Il remarque finalement que tous les autres châteaux eux aussi poussent sur une brique, que le ciel entier, est couvert de briques. Que tous les châteaux autour de lui soutiennent une énorme entité. Il remarque finalement, qu’en construisant son château, il poussait en fait sur le ciel. En poussant sur le ciel, la friction que produisaient ses efforts forçait et faisait gronder le monde. Avec tous ces châteaux qui poussent en même temps, le ciel est maintenu. Mais le bruit aussi, la peur. Avec cette idée qui sort de la tête de Ray, il entend un grincement. Celui-ci ne vient pas du ciel. Il vient d’en dessous. Des craques apparaissent sur les murs de son château. Un grondement énorme se produit. La tour sur laquelle travaillait Ray tombe et s’effondre. Il meurt. Dans les ruines de ce qu’il croyait le protéger.

Bienvenue maintenant au segment explicatif. Vous voyez, ce texte est purement philosophique. Il cherche à expliquer comment fonctionne la société. Ray est un diminutif, pour Raison. Les montagnes sont une force extrêmement puissante qui ne cherche qu’à empêcher Ray de mourir. Ray se trouve donc contraint par les montagnes, comme la raison d’un homme ou d’une femme est contrainte par son corps. La montagne est le corps humain. La science nous démontre que le corps humain a des propriétés de reconstruction et de prévention de la mort incroyables, de même qu’elles ne sont pas encore tout à fait comprises de nos jours. Le château que construit Ray est le château mental que construit tout le monde en vivant des événements de leur vie quotidienne. Quand nous sommes jeunes, confrontés à des bruits étranges venant de la société, nous nous réfugions dans les croyances transmises par nos parents qui “fondent” notre être. Voilà donc ce qu’est la fondation du château au début. Ensuite en construisant le château comme un malade, nous adhérons malgré nous à la conformité de la société. Tout le monde construit le château parce que tout nous pousse à le construire. En construisant notre château nous poussons sur une entité. Nous lui donnons du pouvoir en la menant à de nouvelles hauteurs. Cette entité qui nous fait tellement peur est ce qui gouverne notre vie. Nous, seuls, n’allons jamais être plus grand que celle-ci et nous ne pouvons pas contrôler son existence. Cette entité est la société. Tout ce que nous croyons de nos jours, toute peur, tout cela est fondamentalement causé par la société. Nous nous cachons dans nos châteaux, et essayons de combattre ce que nous créons. Mais c’est seulement en construisant le château et en adhérant à nos peurs que l’on fait vivre la société, l’ordre établi. Si nous arrêtons tous la construction mentale de notre château, le ciel dans l’histoire, la société ne sera plus soutenue. Elle tombera de ces altitudes énormes et sera finalement exposée pour ce qu’elle est. Juste des briques. Juste un mensonge.

Unissons nous, arrêtons les châteaux!

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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10 Réponses to “SOCIÉTÉ (allégorie philosophique d’un ado de seize ans)”

  1. Béatrice said

    Comment une telle sagesse prend-t-elle naissance dans la tête d’un renardeau de seize printemps? Comment a-t-il réussi, avec une clarté si percutante, à transmettre mes angoisses les plus profondes? Je me trouve en plein milieu d’une crise existentielle dont les proportions m’écrasent, me submergent. Comment vivre à l’extérieur de cette société qui cherche à anéantir tout ce que je suis, C’est ça, mon dilemme crucial. J’exècre mon existence de petite fonctionnaire vide, qui exige de plus en plus une conformité d’automate. Cela me suffoque et m’avale. Pourquoi faire perdurer le système capitaliste quand tant de gens souffrent sous son ordre? Il existe et se perpétue de par nos peurs. Pourquoi ne nous révoltons-nous pas? Je ne peux même pas questionner la tyrannie de ma petite cheffe, parce que j’ai besoin qu’elle me fasse une recommendation positive pour pouvoir fuir le trou de merde ou je croupis pour un autre trou de merde. Il nous faut un emploi, il nous faut une retraite, sinon nous allons tous vivre notre « âge d’or » dans l’indigence. On nous raconte que nous devons être propriétaires. Il faut en mettre de côté pour que nos gamins aillent à l’université, vu que l’université, est le but suprême de tout citoyen en règle.

    Nous devons constamment construire des forteresses pour nous protéger de cette pression sociale incessante et lancinante. Je veux en sortir. Mais comment en sortir?

  2. Tourelou said

    Être angoissé par l’idée de grandir, ce chemin vers la plénitude en surmontant les incidents malveillants et ses démons intérieurs. Il a beaucoup de talent, votre petit prince. Avec ce beau texte il vous la joue bien. Souhaitons-lui de s’orienter vers l’action et le rationnel de notre monde, souvent instable et souffrant, d’individualistes.

    Cette écriture est aussi, à mon avis, l’allégorie du jeu vidéo. Les ados profitent bien de ce moment d’absence partielle de responsabilités sociales pour se mesurer aux bons et aux méchants, à chercher à y entrer ou en sortir?

    Aimez-le fort, il est irrésistible, votre bienheureux. Et longue vie à Reinardus.

  3. Putain, tu peux pas mettre cadet ou benjamin?

    [Non pas. Pourquoi donc? – Ysengrimus]

  4. Fifreli said

    Il est un peu lourd ce château! Non?

  5. OuiLbeur said

    Quand nous sommes jeunes, confrontés à des bruits étranges venant de la société, nous nous réfugions dans les croyances transmises par nos parents qui “fondent” notre être. Voilà donc ce qu’est la fondation du château au début. Ensuite en construisant le château comme un malade, nous adhérons malgré nous à la conformité de la société. Tout le monde construit le château parce que tout nous pousse à le construire. En construisant notre château nous poussons sur une entité. Nous lui donnons du pouvoir en la menant à de nouvelles hauteurs. Cette entité qui nous fait tellement peur est ce qui gouverne notre vie. Nous, seuls, n’allons jamais être plus grand que celle-ci et nous ne pouvons pas contrôler son existence. Cette entité est la société. Tout ce que nous croyons de nos jours, toute peur, tout cela est fondamentalement causé par la société. Nous nous cachons dans nos châteaux, et essayons de combattre ce que nous créons. Mais c’est seulement en construisant le château et en adhérant à nos peurs que l’on fait vivre la société, l’ordre établi.

    Je vais essayer mes pauvres capacités philosophiques face à votre vue utopique, et très dévelopée, d’adolescent (et c’est tout à votre honneur, car c’est important de croire, à l’adolescence, que l’on peut changer le monde; pour ma part, j’y crois encore…) Mais, petite digression, avant d’entamer le sujet: toute personne normalement constituée, s’est posée l’affirmation: « Il va allé voir prudemment se qui émet ce bruit, avant de réagir! » Sinon la réponse ne peut être adéquate… Mais bon, les données sont là, et elles ne demandent qu’à être décortiquées!

    L’ordre établi, n’existe pas, seul l’ordre que l’on croit bon n’est pas combattu, mais ce qui convenait à mes parents, me convient’il? Pas forcément! Donc je peux combattre l’ordre établi, seul, et puisque je suis seul, je suis un terroriste, un dissident, un marginal de la société qui convient à une majorité de personnes qui s’y sentent en sécurité. Et la sécurité (les peurs de Ray), dans nos sociétés occidentales sont rattachées aux biens matériels et fonciers: arriverait-il à un Inuit, un Pigmée ou un indien Jivaros de vouloir construire un château pour se protèger? La forte propension de ces types de sociétés, à la co-veillance, ne leur donne pas conscience du mal réalisable entre leurs semblables.

    Mais aucune société ne s’est faite dans la paix et le repos, elle renaissent toutes d’un chaos créer par la société précédente; car nous ne sommes que les produits de la nature, et à son image, nous reproduisons la même chose à notre échelle (le big bang, les dinosaures et leur disparition, les précolombiens, etc) et il serait illusoire de croire que parce que nous sommes des Hommes, espèce dominante sur notre planète, nous pouvons boulverser le cours naturel des choses!

  6. Palinodiste said

    Il existe donc encore des personnes de seize ans capables d’un peu de réflexion aujourd’hui? Cela me rassure quelques peu.

    Cependant ce texte contient de très nombreuses erreurs et autres solécismes.

    L’introduction, tout d’abord, est résolument superfétatoire. Puisque nous « imaginons » ce monde, n’est-il apert qu’il est allégorique?

    Ensuite, le syntagme « il ne comprend pas c’est quoi » écorche les yeux.

    « Ce trou, il décide, sera la fondation de son château. » Voilà qui ne vaut pas tellement mieux.

    « Il commence donc à graduellement compléter la fondation. » Cette phrase est la première d’une longue série qui sont toutes atteintes du syndrome du « donc ». En effet ce mot est répété à de trop nombreuses reprises dans le texte.

    L’omniprésence du mot « mais » est également regrettable. On le trouve plus d’une dizaine de fois en une quarantaine de lignes, c’est bien trop. Le mot « finalement » peut aussi venir rejoindre la liste des répétions indésirables.

    « Mais il n’ose toujours pas sortir dehors. » Cela signifie-t-il qu’il ose sortir dedans?

    « …comment ça marche exactement… » La « ça » manque de délicatesse.

    « Jusqu’à temps que… » Décidément, les lourdeurs viennent concurrencer les répétitions en tant que plus gros point faible du texte.

    « …comment est-ce que… » Je ne suis même pas sur que cette tournure soit française.

    « …parce qu’ils me tracassent tellement. » Où l’art d’apposer des mots inutiles en fin de phrase.

    Le « Est-ce que… » de la phrase suivante est de même à éviter.

    « Mais quoi faire maintenant? » Mais oui, quoi faire devant une telle énormité?

    « …il varge… » Je m’interroge encore sur le sens de ce mot.

    « Le toit y touche, mais non seulement ça, pousse sur la brique. » Il suffirait de remplacer « non seulement » par « en plus de » et la phrase sonnerait bien plus juste.

    On trouve au fil de ton conte de nombreux autres petits détails qui mériteraient d’être corrigés, mais je pense avoir souligné ici les principaux manquements à notre cher langue.

    Quant à tes croyances métaphysiques, je ne les partages pas entièrement. Bien que je sois d’accord avec certaines de tes idées, je pense qu’une partie d’entre elles relèvent du paralogisme. Je ne suis cependant pas en état de dire en quoi ce soir, peut-être une autre fois.

    Malgré l’apparence fort diatribique de mon commentaire, sache que je tiens à te féliciter pour cet écrit admirable venant d’une personne de seize ans. De plus, j’ai grâce à toi retrouvé foi dans l’intelligence des individus de mon âge, que j’ai jusqu’à présent presque toujours trouvée déplorable.

    • jose poulinard said

      Tourelou fait allusion à l’allégorie du jeu vidéo. J’abonde dans le même sens. Le virtuel, je le crains, est en train de couper de nouvelles générations d’un pragmatisme de survie (minimal), à développer pour composer avec le monde social qui nous entoure. L’option de la maladie mentale n’en est pas une (selon moi). De nouvelles formes de maladie mentale sont en train de se développer dans notre Occident chéri. Elles sont liées à l’évasion dans le virtuel. Je côtoie des adolescents depuis une vingtaine d’années et le sens commun de l’ado moyen me semble péricliter. Ceci dit, j’admets que ce jeune a du génie…

  7. Sam said

    Pour ma part, je trouve que cette histoire sonne plutôt comme un rêve, un songe mystérieux, presque biblique, fort détaillé, remplis de symboles et non dénué de spiritualité, au bout duquel, on sursaute et on se réveille… au moment où le château s’effondre et que le pauvre Ray meurt écrasé! Et puisque c’est le cas, rendons-lui justice, en l’imaginant ainsi dans le contexte d’une cité grecque et prospère de l’antiquité, ou il ne peut être question de sous-estimer de tels présages!

    Nous sommes en l’an 438 avant JC, dans une cité au milieu d’une vallée fertile et mitoyenne de la mer à l’ouest de Delphes… Le narrateur est originaire de la même cité, et aura vécu ces évènements non sans émotions! Il nous livre donc cette histoire ainsi:

    Le rêveur ici n’est pas n’importe qui, il s’agit de Puîné, fils de Ysengrimus. Si le père est connu dans la cité pour ses nombreux écrits, ses tablettes, et son savoir, le fils, lui, malgré son jeune âge, n’est pas dénué de talent et de ruse. Peut-être que les Dieux ont voulu lui envoyer un message! Et pas n’importe lequel! Ou qu’il l’aurait inventé pour nous éprouver! Malheur à nous! Quel mauvais présage! Ce rêve se répand dans la cité comme la peste, et il est sur toutes les lèvres… à tel point que nos marins hésitent de prendre la mer, nos soldats sont fiévreux, nos esclaves nous désobéissent, et nos braves cultivateurs ont juré de ne rien semer jusqu’à ce que l’oracle se prononce, et que son verdict soit soumis à l’aréopage pour nous l’expliquer et nous guider!

    Nous étions le deuxième jour du mois, l’oracle ne pouvait être consulté que le septième jour du mois suivant, nous préparâmes nos offrandes, orge, vin, huile, raisins, figues, de la meilleure qualité, et deux bêtes de chaque race, deux béliers, deux brebis, deux chevreuils et deux bœufs parfaits pour accomplir le sacrifice du temple, et le soir du sixième jour, nous chargeâmes nos mules, et prîmes le chemin de Delphes. Nous arrivâmes le lendemain à midi. Aussitôt, le prêtre nous expliqua qu’il fallait préparer le banquet sans tarder, et qu’il fallait se débarrasser de nos sandales et nos ceintures de cuir, et ne garder que nos habits de laine, et que nous devions prier beaucoup, et expliquer notre tourment et ce rêve aux dieux, sans omettre le moindre détail, ou sinon notre malédiction en sera décuplée! Terrifiés, nous fîmes tout cela à la lettre, notre affaire nécessita pas moins de deux prêtres pour interpréter l’oracle de la Pythie, qu’on a entendu crier et gémir toute la nuit, et dans sa transe, elle rendit son verdict cryptique et en petites révélations, incompréhensibles pour nous, entrecoupées de gémissements!

    Par les dieux tout puissants, cette nuit fut interminable et nous faillîmes nous enfuir de peur! Au petit matin, le prêtre nous demanda de nous réunir autour de lui, et nous dit ;‘’Ô misérables mortels, Ô vous qui croyez entendre, vous qui croyez voir, et vous qui croyez êtes capables de parler, vous êtes sourds, aveugles et muets! Cependant, vos offrandes plurent aux dieux, et ils vous mettent en garde! l’homme qui eut ce songe est bien jeune, et pourtant il vous dépasse en sagesse. Le songe est destiné à la cité, la vôtre, et il comporte un dur avertissement. La vallée n’est rien d’autre que l’incarnation de vos petites possessions, vos maisons, vos biens, vos esclaves, vos bêtes et vos richesses, Les montagnes sont celles de votre orgueil, votre mépris des autres et votre avarice, votre hypocrisie et votre lâcheté! Les rugissements sont ceux de vos injustices! Ceux de vos victimes dont vos esclaves, vos serviteurs, vos concubines et vos bâtards dont vous ne vous souciez plus, et ceux des nombreux hommes que vous aviez spoliés de leurs droits et leurs biens, sans que vous ayez de regrets, ni que vous ressentiez de remords! Ils vous poursuivent ainsi nuit et jour tels des démons! Et, pour les fuir, chacun d’entre vous s’est bâti une forteresse, et n’a cessé de l’agrandir, par crainte mais aussi par envie! L’élever jusqu’à atteindre le ciel qui s’apprêtait à vous tomber dessus pour vous punir! Ainsi vous avez cru que vos mensonges soulèveront les cieux! Et pris de remords vous avez songé à tout dévoiler, vous confesser et vous racheter! Trop tard! Vous aviez tout bâti sur un trou dans la terre! et toute construction qui repose sur le vide, et sans base solide finit un jour par s’écrouler! Ainsi tout s’écroulera pour la majorité d’entre vous! Hélas! Il n’y a rien que les dieux puissent faire pour vous tirer de là! Allez consulter les justes de l’aréopage, peut-être qu’ils vous accorderont un quelconque sursis, et qu’ils vous trouvent des compromis! Par Apollon, les dieux de l’Olympe et la grâce d’Athéna, l’oracle que vous aviez réclamé est rendu et votre temps ici est écoulé. Rentrez chez vous!

    À l’écoute de ce verdict, notre déception n’avait d’égal que notre honte, notre terreur et notre désarroi! Qu’allons-nous dire à nos familles et nos concitoyens! Porteurs de mauvaises nouvelles, nous nous attendions à une rude épreuve, et nous nous demandions ce que l’aréopage pourrait bien faire pour nous sauver. Nous reprenions nos ceintures, chaussions nos sandales, nous fîmes cadeau de nos jarres vides aux intendants du temple, apprêtâmes nos mules et priment la direction de l’ouest pour rentrer. Sur le chemin du retour, j’ai beaucoup réfléchi, Puîné avait vu juste, l’oracle n’avait pas tort, de nombreux citoyens sont exactement comme le songe les décrit, avec plus ou moins de gravité! J’ai véritablement songé à fausser compagnie à mes compagnons de voyage, me diriger chez moi sans passer par l’agora, prendre femme et enfants, libérer serviteurs et esclaves et quitter cette cité de malheur. Une idée qui a certainement dû traverser nos esprits à tous sans oser en parler entre nous, mais notre lâcheté étant notoire et connue, elle fut aussi celle qui nous obligea à poursuivre notre chemin et notre mission vouée au malheur!

    Après une journée et demie de marche, Nous arrivâmes dans la soirée. L’Agora était pleine, les feux y étaient allumés et nul enfant ne se trouvait dans les rues, le silence accablait l’assemblée, et la foule, en silence, s’écarta pour nous faire de la place. L’une des femmes s’approcha et nous versa du vin dans les coupes, une autre nous servit de l’eau pour nous rafraîchir, et nous vîmes que les justes de la cité étaient déjà là, installés sur leurs gradins habituels, ils nous scrutaient avec un air grave et attendaient patiemment qu’on prenne la parole.

    Voyant qu’aucun de mes compagnons n’osait parler, je m’avançai, j’ai salué l’assemblée et remercié les citoyens de leur présence, et je fis le récit dans un langage clair, et je rendis le verdict de l’oracle mot pour mot comme le prêtre nous dit, sans fioritures, sans faire paraître aucune émotion et sans ajouts! Comme de coutume, il ne serait aucunement tolérable que les gens puissent exprimer la moindre émotion ou chuchotement en présence des justes de l’aréopage.

    Un très long silence s’ensuivit, et soudain, à la surprise de tous, se leva des gradins Puîné et il dit: ‘’Qu’il me soit permis de parler, je suis à l’origine de cette affaire, et malgré mon jeune âge, je ne vous importunerai pas!’’

    Athos le sage qui préside les justes, donna un coup sec sur la table de marbre avec la branche d’olivier qu’il tenait dans la main et dit: ’’la parole t’es accordée jeune homme, sois bref et concis, si nous décelons en tes paroles la moindre ruse ou supercherie, nous ne te ferons point de faveur, tu seras exclu de cette assemblée!’’

    Puîné dit: ’’Il est vrai que j’ai fait ce rêve, et il est vrai que j’en ai fait part à mon père Ysengrimus, qui l’a répéter à d’autres. Si j’avais su que les choses iraient aussi loin, je ne le lui aurai jamais confié! Aussi, que cette assemblée me permette de relever que cette cité n’est pas plus mauvaise, ni meilleure que d’autres, les hommes sont tous pareils, et les Dieux en sont témoins! Le ciel ne s’abattra jamais sur nous, ni qu’il le fera sur d’autres, mais ceci ne doit pas nous empêcher d’améliorer qui nous sommes, rendre justice, et traiter nos serviteurs avec déférence et respect. Voici je crois le message de l’oracle et celui des Dieux, qu’ils en soient remerciés. Je n’ai plus rien à ajouter!

    Stupéfaction dans l’assemblée! Comment ce jeune garnement ose t-il interpréter les oracles et trancher comme un vieil homme des sujets qui le surpassent! Quelle insolence! J’ose espérer que les justes ne le laisseront pas s’en tirer comme ça!

    Puis s’avança Thésias, négociant et homme lettré connu de la cité à qui on ne refuserait pas la parole: ’’Que cette assemblée me permette d’exposer mon opinion! Les affaires de cette cité ne vont pas bien! Alors que les Dieux nous ont comblé de bienfaits, que nos terres produisent bien plus que celles plus au sud, et que le commerce se porte si bien avec les royaumes et les îles voisines, avec l’Égypte, les Phéniciens et les Assyriens; la solde dérisoire de nos soldats, celle de nos maîtres et de nos ouvriers est restée la même, alors que nos prix ont augmenté! Nos pauvres sont de plus en plus nombreux! Le vin que nous buvons est pur, mais celui que nous vendons ou nous offrons est mélangé à l’eau! De même pour notre huile, mélangée à des huiles impures pour être vendue! Et je vois que nos navires reviennent chargés d’étoffes et de tissus, d’essences de parfums, et de tous ces luxes d’orient! Y a-t-il encore des sages parmi nous? L’oracle a vu juste, et le jeune Puîné est une chance pour cette cité! Je réclame qu’on lève des impôts sur les riches, et qu’on augmente la solde de ceux qui nous servent, qu’on vérifie les prix, les balances et les poids qu’utilisent les marchands, qu’on juge les tricheurs, et qu’on punisse les paresseux et les négligents de cette cité! Pourvu que les Dieux acceptent notre droiture, même si elle intervient tard! Je me contenterai de cette parole pour l’instant!

    Athos le sage prit alors la parole: ’’Citoyens! Sachez que nous ne sommes pas réunis ce soir ici pour nous soucier de vos états d’âme ou écouter vos plaintes! Ni que nous nous apprêtions à juger quiconque en particulier pour résoudre cette affaire! Que vous soyez riches ou pauvres, cela importe peu pour les justes de cette cité! Aussi je ne tolérerais aucune autre parole qui ne nous aide pas à avancer! Si quelqu’un a quelque chose à rajouter qu’il le fasse maintenant, et que nous puissions nous retirer pour délibérer et vous guider… nous ne vous garantissons pas de vous sauver, ni sauver nos propres âmes, souvenez-vous en!

    Cette fois-ci enfin, c’est Agariste, la tisseuse, veuve du défunt Éphialte, marin ayant péri en mer qui élève toute seule ses enfants qui se leva et fit signe de la main pour prendre la parole: ‘’Que cette assemblée me permette de faire une révélation et que les justes et les citoyens me le pardonnent si je ne l’ai fait plus tôt! Il y a de cela quelques années, j’ai fait le même rêve! Exactement le même! Puis une autre nuit, mon pauvre et défunt Éphialte m’apparut en songe, il me parla, et me demanda de tisser une natte pour la cité! Je fus tellement émue que je pleurai dans mon songe! Il passa alors sa main sur ma joue et essuya mes larmes! Et il me répéta de tisser la natte pour la cité, car elle en a bien besoin a-t-il dit! j’ai pleuré de longues nuits suite à ce rêve, de chagrin, et d’incertitudes, je ne comprenais pas sa demande! Puis j’ai refusé tant d’hommes dans ma vie, et vous me connaissez, je ne suis ni laide ni disgracieuse, et bien qu’il m’ait laissé dans la fleur de l’âge, j’ai consacré ma vie à mes enfants et à vous servir, mes doigts ne comptent plus les tissus et les nattes de qualité que je vous ai livré! Mais ce soir, je comprends enfin! Citoyens et amis, hommes justes et hommes lettrés, femmes et mères honorables de notre cité, par la grâce d’Athéna, de Déméter et de Héra, et par la volonté de Zeus, votre salut vous le devez à Éphialte! L’homme qui m’a aimée vous a aussi aimé autant qu’il a aimé sa famille et ses enfants! il vous demande de tisser vos liens comme on tisse la natte de laine! De vous rapprocher les uns des autres et d’être solidaires! Ce rêve n’est rien d’autre qu’un avertissement pour éviter de vous éloigner les uns des autres, de sombrer dans l’égoïsme et vous abandonner à vos plaisirs personnels, et sachez que dans une natte, il n’y a ni serviteurs ni esclaves, chaque fil de laine ou de lin est essentiel à la natte et ne peut être dissocié de sa structure! Et faites ce que vous réclame Puîné et Thésias, ce sont là de valeureux conseils’’

    Le conseil des justes se retira pour délibérer puis revint avec son verdict:

    ‘’Citoyens, Citoyennes, de toutes les paroles que nous avons entendu ce soir, y compris le verdict de l’oracle de Delphes, c’est Agariste qui a raison! Nous ordonnons qu’une cérémonie à la mémoire de Éphialte soit célébrée, et que tout le monde y soit convié! Nous décrétons aussi que Puîné soit susceptible de joindre ce conseil des justes dans quelques années, une fois que son os aura durci, nous nous engageons à lui assigner d’ici là, un maître savant, en plus de son père, pour lui apprendre les rudiments de ce conseil, et le préparer à sa mission! Quant aux serviteurs, aux esclaves, aux maîtres et aux écrivains, nous ordonnons que leur soit versé une solde plus élevée, et que les esclaves soient affranchis, tous sans exception! Il sera désormais interdit d’en posséder ou en faire commerce dans notre cité et nos contrées! Et il vous sera exigé de faire honneur aux étrangers et aux voyageurs en leur servant le meilleur de votre vin, votre pain, vos fruits et vos viandes! Nulle triche ne sera tolérée, et aucune injustice ne vous sera pardonnée! Nous en faisons le serment devant les Dieux qu’ils nous en soient témoins! Quant à Agariste, il lui sera ordonné de choisir un compagnon de son choix pour l’aider à apaiser son chagrin et élever ses enfants! Cette assemblée est levée! Rentrez chez vous!

    Et c’est ainsi que nous avons réussi à contourner la colère des Dieux! Sans les révélations des braves Puîné, et Agariste, nous aurions sans doute péri à l’heure qu’il est! Puîné à depuis rejoint Athènes ou il poursuit son apprentissage, et Agariste s’est pris un jeune et vigoureux époux, à peine moins âgé que son âge, elle lui a donné un enfant, et ils vivent heureux et à l’abri du besoin. La cité à totalement changé depuis cet épisode, nous sommes désormais admis dans le cercle des sages d’Athènes, et nos lois se propagent dans toute la Grèce!

    Fin.

    NB: Les droits d’auteur, si droits d’auteurs méritent d’être cités, sont aléatoires et simplement suggérés sur le Carnet d’Ysengrimus juste au cas ou! Cet essai est offert gracieusement à Puîné afin qu’il mesure et réalise l’étendue de son talent car ayant inspiré ce récit du début à la fin. Qu’il en soit remercié et nous lui souhaitons de réussir d’incarner ce rêve de solidarité et cette leçon d’humanité dans sa carrière et dans ses engagements futurs car c’est en effet un jeune homme plein de promesses!

    • Sam said

      @Ysengrimus

      Alors? Que pensez vous de cet essai, pensez vous qu’il rend justice au texte de Puîné? Je trouve pour ma part, qu’il a (Puîné) admirablement, consciemment et inconsciemment résumé l’homme et l’a ramené à sa nature! À 16 ans! Comme quoi l’intuition aussi bien que l’intelligence n’ont pas d’age, ni qu’ils soient une affaire d’érudition!

      J’espère aussi que vous ne manquerez pas de nous dire ce que lui aussi en pense.

      [Puîné (Reinardus-le-goupil) avait 16 ans lors de la rédaction de ce texte. Il a aujourd’hui 26 ans. Je vous signale sa réaction aussitôt qu’elle se manifestera. Pour ma part, je vous remercie chaleureusement pour cette exaltante envolée. — Ysengrimus]

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