Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Le remerciement ironique, non merci…

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2009

J’ai éduqué mes enfants de façon libertaire. J’ai toujours respecté leur libre arbitre et leur droit fondamental de me remettre en question et même, un petit peu pourquoi pas, de se payer ma poire de temps en temps. Je n’ai pas fliqué leur vie sociale, leurs activités sur internet, leurs expériences privées, leurs choix de vie ou de carrière, et j’ai toujours fait la promotion des représentations fondamentales (rationalistes, progressistes, anti-capitalistes et athées) que je valorise, sur le mode de la discussion et du débat intellectuel ouvert. Je les encourage dans leurs aspirations du mieux que je peux et, quand on me demande ce que je voudrais qu’ils soient dans la vie, je réponds: heureux. On me demande parfois aussi si j’ai imposé à mes enfants un comportement particulier, une activité ou action spécifique, à propos de laquelle c’était, et ce, sans réplique: vous devez le faire et la remise en question n’est pas autorisée. On ne discute pas cela. On obéit, simplement. Réponse: oui, j’ai imposé unilatéralement une telle activité ou action. Quelle activité ou action? Il s’agit de celle de faire l’épicerie. Faire l’épicerie tous ensemble est, sous ma houlette, une activité obligatoire, incontournable, implacable. Le principe moteur de la chose est qu’il faut quand même, un jour ou l’autre, se lever pour aller chercher à manger pour soi-même et pour ses pairs et que cela s’apprend. Mes deux fils, Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil, participent donc à l’épicerie depuis qu’ils sont tout petits. C’est une corvée collective dont-ils ne peuvent se défiler. Ils sont d’ailleurs devenus, au fil des années, d’un efficace redoutable en matière épicière… C’est donc là un comportement que j’ai inculqué, sans concession, sans qu’il leur soit possible de s’objecter ou de s’esquiver. Ah, ah, qui maintenant dira Haro! sur notre bonne vieille autorité parentale et paternelle, en bois brut et qui a des vertèbres?

On me dit alors que cela est bel et bien et on me demande ensuite s’il n’y aurait pas un comportement verbal, une insulte, un chapelet de jurons, une incantation blasphématoire, un affront, formulé(s) en paroles, dont j’ai du dire qu’il ne serait pas toléré parce qu’il bousculait mes principes éthiques fondamentaux. Les petites insultes et grossièretés sans tripailles de salles de douches ne figurant nulle part sur la liste de mes interdits intérieurs, j’ai du, pour répondre à cette requête spécifique du comportement verbal interdit, ramener à la surface du cloaque moral qui est le mien l’interaction verbale que j’abhorre le plus profondément: le remerciement ironique. Mise en situation. Leur chambre est un foutoir innommable. J’arriverais, après des requêtes infructueuses, répétées, et je dirais: Je vous remercie d’avoir rangé vos chambre. C’est vraiment apprécié (ironique). Plus tard, ils constateraient que j’ai oublié d’emprunter un livre à la bibliothèque pour eux, alors qu’ils me l’avaient explicitement demandé, et ils me siffleraient: Merci pour le livre de bibliothèque. Vraiment… merci… (ironique). Vous voyez le genre de comportement verbal, très baveux, hautement fielleux et, trois fois hélas, extrêmement commun et perçu, à tort, comme parfaitement banal. Le remerciement ironique est fermement prohibé sous mon toit et les rarissimes fois où on tente de me le servir, je produis, dans les formes, une petite sortie de gongs grognasse, genre: Hey, baquet. Si j’ai oublié de t’emprunter ton livre à la bibliothèque, chie dans le froc et fais moi des VRAIS reproches. Mais ton petit merci ironique niaiseux, baveux, quétaine, inepte, fourre toi-le quelque part. Il ne te mènera nulle part, avec moi. Comme, je ne parle jamais comme cela sur rien, l’impact de l’interdit est maximal, et le rendeur de grâce ironique prend usuellement son trou et se le tient pour dit.

J’aimerais profiter de l’occasion, puisqu’on en parle, pour faire observer combien délétère et toxique peut être la pratique, pourtant usuelle et banalisée, du remerciement ironique, dans notre civilisation. Cette pratique inutile, cruelle même, perpétuée sur de longues années, peut mener à une insidieuse mais inexorable généralisation d’un discours ironique plus omniprésent, lourd, corrosif, qui finit par s’installer partout, poisser tout, corrompre tout, au détriment des repères les plus élémentaires. Des couples et des familles ont fini, par légions, par se dissoudre dans l’insoluble et cuisante mixture ironique… Observez aussi, et c’est loin d’être anodin, que, quand quelqu’un formule un remerciement à notre endroit, on roule habituellement des orbites en se demandant, pendant de longues secondes, si ce «merci» est bien réel ou si le vis-à-vis n’est pas en train de bien se payer notre poire… Un des traits verbaux caractéristiques de la civilisation contemporaine est qu’elle a complètement saboté sa capacité à formuler en toute sécurité un remerciement articulé dans les conditions informelles de la vie ordinaire. Bon, quelqu’un vous donne un verre d’eau et vous répondez merci furtivement, sans ferveur, sans ressenti, comme on allume machinalement son clignotant à un arrêt avant de tourner, sans se soucier du fait que, ce faisant, on communique (encore) quelque chose. Cela se fait couramment. Ce petit merci vide, chafouin, minimal et semi-réflexe tient encore le coup, dans l’espace étriqué du premier degré du remerciement de la vie ordinaire, mais il y est vraiment bien seul. Car, de fait, il n’est plus possible de dire de nos jours (sauf sous mon toit): J’aimerai remercier de tout cœur la bonne âme qui a rentré les caissons à recyclage. C’est vraiment très apprécié (non-ironique), sans passer pour un gouailleur teigneux et mal embouché qui s’expose à se faire répondre (pas par mes enfants, par contre): T’es con, ou quoi? Les caissons ne sont plus à la rue. Je viens de les rentrer! Ceci est, il faut le dire quand on s’arrête à y penser, passablement effarant.

Mon offensive sans concession, mon combat sombre, crépusculaire et ferme, vif et acharné contre le remerciement ironique s’est doublé de son pendant diurne, lumineux, primesautier, plus serein: la promotion du remerciement réel. C’est que la cellule cancéreuse du remerciement ironique vit au détriment de la cellule saine du remerciement réel, et de la riche et dense solennité respectueuse de celui-ci. Fracassant ici une autre de nos lunes éducationnelles, je n’ai jamais niaiseusement dit à mes enfants de dire merci, mais je leur ai toujours dit merci. Prêcher par l’exemple, un petit peu, pour faire changement, ne fait pas de tort dans les coins. Un geste constructif, spontané ou non, une initiative heureuse, est toujours remerciée candidement. Je dis merci pour un bon repas qu’on me prépare, pour un salon qu’on range, pour le courrier qu’on va chercher pour moi, pour mon linge qu’on plie, pour les caissons à recyclage qu’on rentre, pour une ampoule qu’on change, pour une attente patiente, pour une manifestation de compréhension effective, pour un bon conseil, une information utile, un savoir transcendant transmis. Comme mes vis-à-vis savent que je suis, haut et fort, sabre au clair, dents et ongles, un ennemi acharné, hargneux, inconditionnel et revêche du remerciement ironique, ils savent aussi, corollaire implacable, que mes remerciements sont absolument toujours des remerciements réels, solides, francs comme l’or et venant du fond du cœur. Ils s’installent donc dans cette saine dynamique et on se réapproprie tous ensemble la faculté toute simple et pourtant si esquintée de dire merci.

Quand je déclare, à la cantonade: J’aimerai remercier de tout cœur la bonne âme qui a rentré les caissons à recyclage. C’est vraiment très apprécié (non-ironique), l’heureux bénéficiaire de cette ostentatoire action de grâce dit joyeusement C’est moi! Et cela se termine habituellement par quelque chaude accolade. Il y a aussi la cas de figure où on me dit C’est Epsilon qui l’a fait!, voyant ainsi à ce que je n’oublie pas d’aller remercier ce brave Epsilon pour cette intempestive et surprenante sortie de sa douce paresse usuelle, s’il est absent. Le fond de l’affaire est et demeure que de se faire dire un merci réel est toujours une sensation profondément suave.

J’aimerais justement profiter de l’occasion pour remercier tous les lecteurs et lectrices, commentateurs et commentatrices du Carnet d’Ysengrimus qui, lui, fête aujourd’hui sa première année d’existence. Ils et elles contribuent à rendre cet espace de réflexion plus riche et plus fécond. Ceci dit, et bien dit, du fond du cœur, on en profitera quand même pour noter ici, pour la bonne bouche, que le premier degré du remerciement articulé se préserve beaucoup mieux à l’écrit (il existe toujours des lettres de remerciement et elles sont toujours hautement appréciées) ou dans des contextes verbaux distants, formels, genre remerciements de collègues lors d’une cérémonie ou d’une fête, etc. C’est dans l’interaction verbale directe, quotidienne, usuelle, vernaculaire, non médiatisé, que le remerciement réel se perd et ça, vraiment, c’est une autre de nos nombreuses petites catastrophes ordinaires face auxquelles je ne baisserai jamais pavillon. Prolétaires de toutes les nations, remercions! (ceux qui le méritent, naturellement, pas les autres… ceci n’est pas une invitation molasse à cesser de combattre nos ennemis en bon ordre. Ne mélangeons quand même pas tout ici).

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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11 Réponses to “Le remerciement ironique, non merci…”

  1. Tourelou said

    Je me surprends souvent à rêver dans le même lit de votre collectivité et j’aime bien bousculer mes certitudes et me rapprocher de mon Soi.

    C’est une des raisons pour laquelle je me désaltère souvent ici et vous offre un réel merci de me faire bienvenir de vous.

    Très longue et heureuse vie à vous et vos proches.

  2. Susanna said

    Not only the ironic « thank you » but indeed all sarcastic comments make me shudder with a cocktail of fear and revulsion. You see, sarcasm and irony were the weapons of choice of my childhood bullies. Each futile fumbling for the ball in gym class would be met with a « nice going », « bravo », « good job » or a « smooth move, loser! », each wardrobe choice with a « nice outfit! », and each glance at my painfully flat chest a « don’t you think you need something to hold those up! »

    These emotions of my adolescence came flooding back to me just days ago when a colleague gave me an ironic thank you for not having run fast enough to open the door for him. I find myself having to preface my own thank yous with endless guarantees of sincerity.

    It is refreshing to be able to say, in all simplicity, thank you, Ysengrimus, for bringing this to the fore.

    [Susanna établit une corrélation entre remerciement ironique et intimidation scolaire (se faire dire au gymnase: « Beau lancé, minable! »). Elle a repensé à cela quand un quidam au boulot l’a (ironiquement) remerciée de lui avoir ouvert une porte qu’elle n’avait pas ouverte. Susanna déplore aussi devoir préfacer chacun de ses remerciements d’un tonitruant aveu de sincérité. Elle conclut en remerciant Ysengrimus d’avoir soulevé cette question]

  3. Loula la nomade said

    Cher Ysengrimus,
    J’aimerais vous remercier de tant de générosité quant il s’agit de vos textes. Merci, c’est très apprécié 🙂 Bon anniversaire à cet espace.
    Cordialement,
    Loula

  4. trublion said

    Dans une société où l’éducation est de plus en plus laissée aux soins des étapes scolaires, cet article est émouvant.

  5. Stedransky said

    Merci pour cet article! – et pour les commentaires. En tant que prof et parent hypothétique, c’est une question que je trouve en effet au centre des questions d’éducation: comment exprimer à l’autre reproche et gratitude, et finalement, quelle sincérité construire.

    C’est curieux que tu évoques toutes les questions de ton entourage comme des préoccupations sur l’aspect uniquement coercitif de l’éducation: mais ne faut-il pas surtout prendre possession de la beauté du monde, humaine et naturelle, pour être heureux, respecté et respectueux?

    • ysengrimus said

      Observation fort valide. Mes moments doux avec mes fils, je n’en parle pas. Comme s’ils allaient de soi, comme la pluie ou la respiration. Mais, pour reprendre ton mot, ils sont construits autant que le reste. À méditer, pour un prochain billet, cette propension toujours masculine à escamoter tout ce qui est tendre…

  6. jimidi said

    Cet article m’a fait penser à plusieurs choses :

    Ce serait effectivement dommage que l’ironie, par l’usage décrit, devienne une énième variante du discours aigre (ou une énième modalité de la violence perverse) alors qu’elle est selon moi avant tout un discours de connivence, destiné à faire rire, à alléger une situation, non en envoyant je ne sais quoi à la gueule de je ne sais qui mais plutôt en en riant ensemble. Est-ce un effet du «politiquement correct» ou une prudence dictée à la fois par l’âge et le constat que l’ironie voyage très mal, mais moi qui la pratique beaucoup, je me sens de plus en plus obligé d’ajouter un «je plaisante» destinée à lever toute ambiguïté.

    Ça m’a fait penser à une autre sorte de «contre-pied» systématique, qui m’énerve particulièrement de la part des médias officiels quand ils rendent compte de faits de société. L’exemple le plus récurent étant celui des mouvement sociaux, au premier rang desquels les grèves de transport en commun. Il y a belle lurette qu’ici, en cas de grève, les médias ne nous disent plus qui appelle à un mouvement social ni dans quel espoir. Opérant une sorte de «contre champ» et adoptant l’autre attitude extrêmement agaçante consistant à focaliser sur un détail, on saura alors tout de tel ou tel usager contrarié et on pourrait finir par croire que la moitié du pays est bloquée dans l’unique but d’empêcher Madame Michu de vaquer à ses petites affaires.

    Finalement c’est peut-être de notre capacité à valoriser l’autre dans ce qu’il fait de positif dont nous sommes en train de parler…

  7. PanoPanoramique said

    Merci pour ce blogue, Ysengrimus.

    [De rien mon PanoPano, c’est un réel plaisir – Ysengrimus]

  8. Pascale said

    Je vous remercie pour cet article, je découvre votre blog après une recherche sur google sur « l’usage ironique du mot merci », et ceci après avoir reçu un enième message d’une même personne qui s’autorise de temps en temps à me faire des reproches déguisés sur ce mode. Comment réagir à cela? C’est une critique, un ordre, une souffrance déguisée.

    Je prends l’exemple du dernier message que j’ai reçu de cette personne, qui était: « Merci de ne pas envoyer de message… » Que je peux traduire par: « Je vous ordonne de ne pas envoyer de message… » ou « Je n’ai pas aimé votre envoi de message… »

    Le merci à la place du « je n’aime pas » ou « je t’ordonne de ne pas », ou « je souffre quand », ou « c’est pas bien de », on ne sait pas en fait ce que la personne a voulu dire. Ce n’est pas clair. À nous de le prendre comme nous le pouvons. Évidemment le mieux et de le prendre pour un « c’est douloureux pour moi quand », et de pouvoir alors se mettre en empathie avec cette personne. Mais c’est dur, plus dur que si la personne avait dit « je t’ordonne de ne pas », car c’est vraiment bien déguisé. La personne ayant utilisé ce merci l’a choisi justement pour son manque de clarté, qui lui permet d’exprimer une douleur qu’elle n’ose pas exprimer. Nous pouvons donc l’entendre comme une douleur qu’on n’ose pas avouer.

    À disséquer tout ça, me direz-vous, c’est bien joli, mais à chaud… Je dois dire que l’ironie en général est très très difficile pour moi à gérer à chaud.

    [Excellente analyse, Pascale. Merci. Vous nous présentez ici une sorte de merci contre-factuel d’anticipation. Remercier de quelque chose qui n’existe pas encore… comme requête implicite que cela se réalise, franchement, c’est souiller le cœur profond du merci. Celui qui utilise ce procédé n’est peut-être pas explicitement un ironique mais c’est un arrogant et un butor. Vos exemples confirment, s’il le fallait encore, que le monde de l’ironie et le monde du remerciement font effectivement bien mauvais ménage et ouvrent sur un résultat interactionnel bien ambivalent et bien amer. — Ysengrimus]

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