Le Carnet d'Ysengrimus

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  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Pourquoi donc les femmes abandonnent-elles leurs études avant les hommes?

Posted by Ysengrimus sur 31 mars 2009

Les filles ne peuvent pas… euh… quoi?

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On observe de plus en plus et ce, partout (y compris dans le tiers-monde) que les filles réussissent brillamment leurs études mais ne persévèrent pas dans leurs formations académiques et dans le cheminement professionnel qui s’ensuit. Pourquoi? Bon sang de bonsoir, pourquoi? Dans l’ambiance généralisée d’indigence intellectuelle de ce temps, il faut se taper les explications proposées par certains de nos folliculaires. Tout est en question. Les hormones? Les grossesses? Les carences agressives de l’estrogène rendant inapte à la fatalité de l’espace compétitif? Oh, oh, calmons-nous… L’explication de la contradiction lancinante entre les résultats scolaires des filles (par rapport à ceux des garçons) et la non-durabilité de leur temps d’études n’est pas biologique mais historique, en ce sens qu’elle indique la crête d’un moment (cent ou cent cinquante ans à l’échelle de l’Histoire c’est un moment) de fracture historique. Par pitié, méfiez-vous de toutes tentatives d’explication de ce genre de problème académique ou intellectuel sur des bases biologiques, car c’est là une sinistre déviation réactionnaire. Mâle Alpha, à la niche…

Le flux des changements historiques se compare à un immense incendie dans une plaine. La paille sèche brûle et cela soulève d’épaisses volutes de fumée. Longtemps après l’extinction des flammes vives de l’incendie, la fumée perdure et c’est seulement l’intervention d’autres forces (vent, pluie) qui en viennent à finalement la dissiper, alors que c’est la fin de l’incendie, et rien d’autre, qui la condamne au départ. Dans la division sexuelle du travail qui caractérise les dizaines de millénaires agraires d’où nous venons tous, la femme, en sa qualité de version humaine de la génisse reproductrice, fut restreinte à la maison et au potager tandis que l’homme gardait les troupeaux, faisait la guerre et montait à la conquête des citadelles matérielles et intellectuelles. Depuis le début du siècle dernier, l’incendie patriarcal est bel et bien éteint mais la fumée est encore fort épaisse. Irréversiblement libérées de la division sexuelle effective du travail rural par l’industrialisation puis, en notre temps, par la tertiarisation de la civilisation, les femmes ont cependant encore les yeux embrouillés par une fumée patriarcale (souvent soufflée dans leur visage par un papa effectif) dont les fondements socio-économiques se sont pourtant bien éteints. Les idéologies retardent. Dirons-nous assez que les idéologies retardent et que cela fait desdites idéologies des représentations retardataires du monde? Les femmes se font donc éventuellement rattraper par des priorités et des représentations de nature domestique qui gagnent d’ailleurs en importance dans la société civile mais qu’on pose encore, pour elles, en une criante dichotomie (artificiellement maintenu par les priorités de production du capitalisme) avec leurs activités de nature académique. Elles quittent donc la citadelle «des hommes» (qui n’en est pourtant plus une) pour retourner vers celle «des femmes» (qui n’en est plus une non plus). Les vieux réflexes intellectuels perdurent, dans un monde matériel nouveau. Il y a encore fumée sans feu. Et cette contradiction fondamentale déchire tragiquement la vie de la femme moderne. Mais, comme on le constate de plus en plus, leurs résultats scolaires augmentent. Tiens donc, tiens donc, ils augmentent, par rapport à ceux de leurs mères et de leurs grand-mères… Cette augmentation de leurs compétences académiques ne vient pas de nulle part non plus et n’est en rien le fruit du hasard. C’est de fait un indice cardinal de la capacité croissante des femmes à s’intégrer dans les nouveaux cadres sociaux qui, inexorablement en évolution à leur avantage, ne les discriminent plus. La qualité de leur travail vrille donc son chemin au sein de l’instruction et de la production et le jour viendra où leurs décisions subjectives archaïques tomberont, au profit de choix plus conformes aux capacités objectives qu’elles manifestent désormais sans ambivalence. Il ne faut pas se demander pourquoi les femmes se retirent encore des facultés malgré de bons résultats académiques. Il faut plutôt se demander pourquoi elles ont soudainement de très bons résultats académiques malgré le fait qu’elles se retirent encore des facultés. Et la réponse, au problème ainsi remis sur ses pieds, est alors que, chez les jeunes femmes de notre temps, la propension OBJECTIVE à ne plus se retirer des facultés se met fermement en place DE PAR ces susdits résultats, indices polymorphe moins de la conformité scolaire des petits filles, comme certains voudraient tellement le croire, que de leur intérêt croissant pour les choses du vaste monde. La force objective de leurs compétences fissurera bientôt les idées anciennes. Ce qu’elles peuvent et ce qu’elles veulent se rejoindra, non sans introduire une profondes révolution de nos représentations intellectuelles et émotives au passage. C’est une simple question de temps. La réponse à ma question en titre est que les vieilles valeurs perdent graduellement prise face à la puissance du fait encore tout nouveau et tout chaud, devant l’histoire, de l’émergence sociale et intellectuelle de la femme.

Maintenant attention. En détruisant le vieux mode de production agraire, le capitalisme a imposé l’égalité objective de l’homme et de la femme. En ce sens, il est une étape décisive vers quelque chose comme le socialisme. Mais, comme dans le cas des discriminations sur fondement ethnique ou racial, le capitalisme a aussi intérêt à perpétuer toutes les pratiques archaïques susceptibles de légitimer le profit et l’extorsion de la plus-value. Le mythe sexiste de la faiblesse intellectuelle ou matérielle des femmes est une de ces pratiques archaïques fort intéressantes pour le capitalisme. Si la femme travaille mais est moins qualifiée parce qu’ayant renoncé tôt à ses études, voilà, par transposition intellectuelle du vieux mythe, au réceptacle encore vivace, de la faiblesse physique de la femme, un prolétariat frais, compétent mais complexé, moins coûteux et fragilisé par la fumée de l’ancien mode de production qui l’étouffe encore. Le capitalisme voit que tout ce fatras réactionnaire et traditionaliste sur la femme est bon à prendre et n’oeuvre pas trop vite à parachever, dans les consciences, l’égalité en sexage qu’il a lui même imposée dans les faits, car, pour le capitalisme, dans sa logique socialement nivelante, égalité en sexage cela signifie égalité SALARIALE et rien d’autre. Le plus tard possible alors, dans la logique de notre cher Capi… Combien de chefs d’entreprises vous diront, sans faire de farces plates, qu’ils aiment embaucher des femmes parce que c’est une catégorie de personnel à la fois moins coûteux et plus fidèle à l’entreprise. L’entreprise investit des efforts fantastiques à perpétuer facticement les faiblesses et les douceurs dont elle entend profiter. Mais tout n’est pas joué, il s’en faut de beaucoup. Notre nouveau millénaire, je vous le redis, sera le millénaire de la femme. Et l’ordre qui va s’instaurer de par la mise en place, historique et collective, des femmes et des priorités intellectuelles et matérielles des femmes ne sera pas nécessairement un ordre entrepreneurial…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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9 Réponses to “Pourquoi donc les femmes abandonnent-elles leurs études avant les hommes?”

  1. Susanna said

    Allow me to preface this by stating that the following comments are restricted to western world realities. I will not attempt to address global gender inequalities in the space of a couple short paragraphs.

    I was quite surprised and taken aback by the mere title of this post. To begin, it has always been my impression that more women pursue graduate and post graduate studies than men and that both high school and university drop out rates for men are several times higher than they are for women. Second, the problem is not that women are not pursuing higher education, quite the opposite: the problem is that, despite pursuing higher education, we still find ourselves receiving less than our due when it comes to pay. A more highly qualified and highly educated woman can often make less than a man in the same position. Third, there is an undervaluing of the work that women have always done, work that now often requires advanced degrees and qualifications: teaching, social work, nursing, administrative assistant. Any profession in which women find themselves in abundance is undervalued, the workers underpaid and underappreciated, despite their advanced education and skill set.

    What I see is that, despite the fact the so many women are so highly educated, when we enter into what has traditionally been identified as a woman’s field, we find ourselves shortchanged. And when we join the boy’s club we find ourselves, again despite our advanced qualifications, at a quite unequal footing as far as compensation is concerned.

    • ysengrimus said

      Susanna, I think that you hit the issue right on the nose. So much that I could almost rectify my piece saying: How come women drop out studying before men? Simply because: (in the Western World, at least) it is not true. It is on the workplace that the real shit happens.

      Thank you for these precious observations.

  2. Susanna said

    You are quite welcome, Ysengrimus.

    I thank you for this excellent blog. You have a free and open mind and I find your reflections on feminism and female sub-culture tremendously refreshing. Bonne continuation.

    Perhaps you could address the following topic as well: why do we seem to consider more successful and more admirable a woman who excels in a male-dominated profession? We heap praise on female CEOs and female engineers but ignore or take for granted the efforts of great female teachers and nurses.

  3. trublion said

    Je pense que seule la compétence devrait être un critère d’embauche ou d’exercice, et il me semble qu’on y arrive doucement, mais sûrement.

  4. Stedransky said

    Je trouve au contraire qu’il y a un regain dangereux des femmes vouées à rester à leur place dans les tâches subalternes, en particulier dans l’éducation des petites filles. Je suis toujours choquée de voir combien mes collègues sont enclins à passer sur les bêtises des garçons et à remettre les filles à leur place (gloups!).

    Parce que la féminité est tranquillité, elles sont bien leurs devoirs et restent studieuses. Parce que la féminité est douceur, les filles répugnent à conquérir le pouvoir individualiste, en niant la féminité inculquée. Mais d’un autre côté, je serai bien la dernière à vouloir de ce monde individualiste prôné par la société libérale. À quand la douceur au delà des genres?

  5. Orwelle said

    Votre texte est très intéressant. J’ajouterais une autre cause au retrait des jeunes filles des voies dites « royales ». Elles doivent s’investir dans des études, trouver leur place dans la société à un moment de leur existence où elles se cherchent encore, et ont généralement envie de séduire l’autre sexe. Or, dans notre société (et dans quasiment toutes les cultures), la réussite, le pouvoir sont symbolisé par l’homme. Inconsciemment elles se sentent donc obligées de faire un choix. Soit décrocher des diplômes permettant d’accéder à des postes de pouvoir, et devenir en quelque sorte masculines, soit se cantonner aux filières correspondant au rôle qui leur est dévolu et se contenter d’emplois subalternes, ou moins prestigieux et souvent moins bien payés, pour être ou devenir « femmes », selon l’idée qui leur en est inculquée.

    Cela me rappelle le récit d’un jeune Africain, vers l’époque des indépendances, qui avait des Français pour enseignants, et qui était intimement persuadé qu’à la fin de ses études, diplôme en poche, il deviendrait blanc, puisqu’il serait alors au niveau de ses maîtres. C’est une histoire terrible, et qui montre bien tout le poids des fantasmes liés à la réussite scolaire.

  6. Che said

    Comme vu dans les précédents commentaires je doute de cette observation. En France, les femmes constituent la majorité des étudiants (56%). Une observation intéressante qui pourrait faire l’objet d’un de vos prochains billets est par contre la disparité de leur distribution selon les filières (présente à 70% dans les filières de sciences sociales et humaines, alors que c’est l’inverse 30% dans les filières techniques et scientifiques). Sans doute pour des raisons historiques et culturels à voir si avec le temps ces proportions reviennent à l’équilibre. Cependant il est évident que le genre humain doit être traité à l’égal peut importe son sexe.

    Salutations.

  7. La Chômeuse Décomplexée said

    Chômeuse de longue durée et détentrice de deux diplômes post-secondaires, je me demande de plus en plus à quoi exactement servent les hautes études dans une société capitaliste. L’éducation post-secondaire est devenue un autre élément du pouvoir et de la culture des élites. Une citoyenneté dotée des aptitudes critiques et le réflexe de toujours remettre en question les pouvoirs officiels, leurs institutions et leurs efforts perpétuels de briser la résistance et la dissidence du peuple, est fondamentalement incompatible avec la floraison du système capitaliste.

    Alors, le secteur privé et l’élite néolibérale cherchent à accaparer nos établissements d’études supérieures, les détournant de leur fonction originale et les refaçonnant pour leurs propres fins. Le secteur privé tisse des liens de plus en plus intimes avec les universités. On observe de massives coupures budgétaires dans les départements dont les programmes d’études ne sont pas strictement axés sur l’employabilité ou le transfert des connaissances techniques demandés par le marché de travail. Une quantité considérable de recherche universitaire est, directement ou indirectement, au service du privé. Les administrateurs adoptent de plus en plus le modèle corporatif comme principe d’organisation et de gestion. Les comités d’embauche ne sont plus guidés par le critère de qualité à l’égard du dossier d’un candidat mais par sa capacité à obtenir des subventions. Les profs embauchés ainsi enseignent le moins possible, instrumentalisant leurs subventions afin d’échapper à leurs responsabilités d’enseignement.

    Ce n’est ni plus ni moins que la marchandisation de l’université. C’est la dégradation totale de la culture de l’université.

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