Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Sur la beauté féminine, mes vues sont celles du crapaud de Voltaire

Posted by Ysengrimus sur 6 août 2008

Méditons sa sagesse...

Méditons sa sagesse…

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Notre époque vit une véritable hystérie à la beauté physique et ce nouveau mal du siècle frappe de plein fouet les femmes. Je n’entre pas dans les détails chirurgicaux et autres. Le ton est donné par la folie de ce temps. Nos petits machos androhystériques semblent pousser des appels d’orignaux en dictant leurs critères unilatéralement et abruptement. La culture intime des femmes semble relayer cette nouvelle oppression docilement (j’ai mes doutes là dessus, mais bon…) et, pour une raison d’époque ou pour une autre,  tout le monde (féminin) s’exalte sur le fantasme de façonner son corps à volonté, de se sculpter une beauté dans la chair, de se métamorphoser pour mieux plaire.

Dans cette ambiance particulièrement réactionnaire, cruelle et (im)pitoyable, une vieille crise philosophique semble refaire surface, comme un abcès intellectuel de fixation. La question du caractère subjectif ou objectif des cadres esthétiques. En effet, sous cette pluie compacte de diktats dans le retour en force des canons de beauté, cette dernière semble soudain se chosifier, s’objectiver et s’imposer à nous comme un fait matériel stable, immuable, solide, comme une force, une nature. Les agences de recrutement de mannequins, particulièrement odieuses en la matière, vous décriront sans sourciller le beau visage éternel, grands yeux, frontal élevé, mâchoire ceci, tempes autre chose, racine des cheveux cela. Il y aura même des courbes et des angles, comme au compas. Inutile de mentionner aussi les sacro-saintes mesures corporelles, vieilles lunes esthétiques faussement universelles, enracinées comme le plus pugnace des préjugés. Ajouter, pour compléter ce tableau objectiviste, l’invocation de critères abstraits tenant bien mal la route critique: symétrie corporelle, harmonie des proportions, équilibre du mouvement, élégance de la courbe et votre affaire est dans le sac. Aux yeux des gogos et des effarouché(e)s de tous barils, l’esthétique du corps féminin apparaît soudain comme une doctrine aussi rigoureuse que la géométrie ou la mécanique.

Oublions la femme une seconde, si vous le voulez bien, et concentrons notre attention sur la beauté artistique. Le mythe de l’harmonie des proportions ne tient pas devant les extraordinaires portraits d’un Picasso et l’équilibre du mouvement ne pèse pas bien lourds dans les incroyables distorsions mélodiques apportées aux rengaines de Tin Pan Alley et de Broadway par un Art Tatum. On pourrait multiplier les exemples de ce type à l’infini et, si vous n’aimez pas Picasso et Tatum qu’à cela ne tienne puisque justement des goûts et des couleurs on ne discute pas. Peut-être aimez-vous la Cinquième Symphonie de Beethoven alors (Po-Po-Po-Pom…). Elle a aussi un rôle à jouer dans notre argumentation vue que, quand elle fut jouée pour la première fois à Vienne en 1808, elle représentait un tel bouleversement esthétique que les gens sortirent de la salle en pestant et en criant à la cacophonie innommable. Le sublissime Po-Po-Po-Pom, « harmonie des proportions » rythmiques et « équilibre du mouvement » musical par excellence pour nous, choqua profondément ses contemporains, en marquant tapageusement le passage de la musique classique à la musique romantique. En fouillant de plus en plus la question, on se rend compte que la beauté artistique varie très profondément avec les époques historiques et qu’aucun critère objectif ne perdure durablement la concernant et ce, dans tous les Arts. Prenons l’affaire par un autre bout. Si on vous demande froidement: quel est le plus bel instrument de musique de tous les temps? Moi, je répond sans hésiter: la contrebasse (surtout jouée pizzicato par Blanton, Brown ou Mingus) et quelqu’un d’autre répond: le piano (de Brahms, de Liszt, de Chopin). Qui a raison? Mais tout le monde et personne, naturellement, vu que cela dépend des goûts de chacun.

Alors revenons à la beauté de la femme. Nos petits males Alphas social-darwinistes nous diront alors: oh, oh, oh, le cas de « nos » femmes est différent de celui de la beauté artistiques qui, elle, relève complètement de la subjectivité de la culture. Ici l’objectivité de la nature entre en ligne de compte. Nous sommes une espèce de primates qui sera attirée par telles caractéristiques corporelles et repoussée par telle autre. Le Beau physiologique se fonde dans les exigences de performance dans l’action pour la survie et la reproduction torride chez la fleur, chez la chatte, chez la femme. Mensonge aussi odieux qu’inepte. Une analyse historique détaillée de l’esthétique du corps humain nous montre qu’il n’échappe pas aux vicissitudes de l’Histoire. Il y a cent ans, une civilisation de crèves-faims lascifs et natalistes valorisait une femme enveloppée avec de petits seins et de bonnes hanches. Aujourd’hui, une civilisation d’obèses narcissiques et hédonistes valorise une maigrasse filandreuse à gros nichons physiologiquement impossibles (et requérrant, comme par hasard, des interventions de chirurgies esthétiques inexistantes ou inabordables il y a cent ans…). Un simple visionnement mémorialiste et NON SÉLECTIF (très important, pour ne pas projeter indûment nos fantasmes contemporains dans un passé alors automatiquement biaisé!) de vieux films et de bandes d’actualités du siècle dernier nous montrera que les critères dictant la beauté des femmes ont fluctué aussi amplement que les critères de beauté artistique et que, finalement, on ne se sort pas du caractère subjectif et culturel des options esthétiques. Nature, nature, la barbe avec la nature. Tous les goûts sont dans la nature! Quiconque essaie de vous faire croire que la femme-piano est objectivement plus belle que la femme-contrebasse est en train de vous en passer une petite vite en cherchant à vous imposer en douce son canon de beauté féminine, comme par hasard celui qui fera vendre la camelote qu’il fourgue (ici, pas de doute: il est en train de vous vendre un piano!). Les femmes ne sont pas des instruments de musique. Les femmes ne sont pas des objets. Leur beauté, hautement diversifiée, qui est humaine bien avant d’être matérielle, ne peut pas vraiment être fixée ou dictée…

Historiquement les philosophes réactionnaires croient au caractère objectif de la beauté (exemple: Kant) et les philosophes progressistes croient qu’elle est dans l’oeil de l’observateur (exemple: Spinoza). Conclueurs, concluez. Et ici, c’est encore le vieux Voltaire qui mérite la palme de la justesse de ton. Dans l’article BEAUTÉ de son Dictionnaire philosophique, Voltaire, toujours bouffon et comique selon sa manière, nous explique que si on demande à un crapaud ce qu’il y a de plus beau au monde, il répondra sans hésiter une seule seconde: Il n’y a rien de plus beau au monde que ma femelle. Or, sur la beauté féminine, mes vues sont justement celles du crapaud de Voltaire…

Mesdames, cessez de vous tourmenter et de vous torturer: vous êtes belles exactement comme vous êtes. Le crapaud de Voltaire a parlé, en assumant avec sa sérénité (faussement) animale la pure et simple subjectivité de ses vues esthétiques. Méditons sereinement sa sagesse…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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16 Réponses to “Sur la beauté féminine, mes vues sont celles du crapaud de Voltaire”

  1. LaVacheEnragée said

    Of course beauty is a fluid notion, of course its definition shifts along with a whole complex of social and historical factors, but it is very difficult to live in an epoque that does not valorize or recognize your own beauty. It is difficult to be in the ‘wrong’ epoque. And women have always strived to conform to the beauty standard of their time, whether that meant having ribs removed so as to achieve a minuscule and freakish waist line, whether that meant applying carcinogenic substances to the skin to make it appear as ghostly pale as possible (or, as is the current trend, as brazilian tanned as possible), whether that meant having their hairline plucked so as to elongate the forehead (this is what they did to Marilyn Monroe, plucked out the layers of hair that framed her face), whether that meant having their feet bound to the point of disfigurement and disability. We are not the first age to go to extreme lengths in body modification in the name of beauty and we are not the first to fall for the dictates of our time.

    [Someday women will be free of the historical yoke we placed on their body… and from their internalization of it… – Ysengrimus]

  2. Aigo said

    Libérées de l’histoire? j’ai des doutes, mais on peut toujours espérer…

    Sinon, est-ce que ce n’est pas manichéen et évolutionniste que de séparer les philosophes en « progressistes » et « réactionnaires »? D’autant que je doute que Kant ou Spinoza se soient reconnus dans ces termes anachroniques.

  3. ysengrimus said

    Si Spinoza, athée, non-monarchiste et rationaliste en 1670, ne représentait pas des tendances de pensées à venir, que faisait-il? Si Kant, anti-révolutionnaire autour de 1789, ne s’associait pas à un ordre social révolu, que faisait-il? Il n’y a rien de manichéen, d’évolutionniste ou d’anachronique dans le fait de voir les tendances de représentations du monde naturel et social que des penseurs annoncent ou perpétuent avec un recul et… sans partager les illusions qu’ils avaient possiblement sur leur propre action. C’est une simple question de description historique…

    Vous le dites clairement et vous avez raison: on ne va pas se libérer de l’Histoire… Simplement, de nouvelles déterminations historiques nous permettrons de voir plus clairement les anciennes et de les décrire adéquatement. Et, justement, les femmes ne sont pas en train de se libérer de l’Histoire mais d’un certain passé historique. C’est bien différent… Leurs déterminations présentes les dominent toujours, tout comme vous et moi…

  4. Tourelou said

    La crapaude n’a pas à se débattre avec l’ambiguïté de la beauté, de l’imitation versus illusion ou du réel versus fantasme. Les femmes, oui, car nous vivons dans une société consciente du regard de l’autre, qu’il y aura une fin à l’existence, et qu’il faut en profiter en ne succombant pas aux péchés capitaux.

    J’ai eu la plus belle méditation sur l’hyperréalisme des formes anatomiques, ou la beauté des humains, en explorant les oeuvres de Ron Mueck. Quand j’ai vu ce nouveau-né géant apparaître devant moi, j’ai dû laisser le choc du premier regard prendre place vers mon monde intérieur. Un réflexe naturel, non, mais que j’ai effilé à travers les années. Il nous reste à éduquer et résister aux tentations que la science nous sert trop souvent.

    Les femmes ne sont donc pas des crapaudes, Monsieur, vous n’êtes donc pas un crapaud?
    http://www.flickr.com/photos/tags/ronmueck/

  5. Aigo said

    Montesquieu aussi était antirévolutionnaire; était-il réactionnaire?

    Votre vision de l’histoire jugée selon ses suites est déterministe. Spinoza représentait peut-être une tendance qui aura finalement triomphé, mais il ne représentait pas la seule et n’était pas assuré de son triomphe. Dès lors, si vous le jugez « progressiste » parce que ses idées ont prévalu par la suite, cela situe bel et bien votre réflexion dans un schéma évolutionniste.

    Quant au manichéisme, il tient bel et bien à réduire l’un et l’autre à quelques étiquettes en fonction desquelles vous les classez dans deux tendances antagonistes. Kant n’aurait-il rien créé?

    Désolé, on s’éloigne du sujet de votre billet.

  6. ysengrimus said

    C’est vous ici qui cultivez un manichéisme. Kant n’a pas « rien crée » parce qu’il était contre-révolutionnaire. C’est bien plus compliqué que cela.

    Et, oui, je suis déterministe en histoire et je ne suis évolutioniste qu’en biologie (la distinction est importante). Et, oui, nous dévions un peu du sujet mais je trouve reposant d’échanger avec quelqu’un qui discute contenu sans jouer les cyber-provoquateurs (les ci-devant trolls)…

  7. Aigo said

    Oui, je connais la distinction entre l’évolutionnisme en biologie et en histoire. Cela n’a en effet rien à voir. En revanche, je m’étonne qu’en histoire vous cultiviez le déterminisme. Où situez-vous le libre-arbitre dans votre pensée?

  8. ysengrimus said

    Là où Spinoza et Marx le mettent. Le « libre-arbitre », c’est simplement l’illusoire ignorance de déterminations historiques qui, si elles échappent à notre attention immédiate parce que trop vastes et trop profondes, s’imposent malgré tout implacablement à notre existence sociale.

  9. Pierre Lapierre said

    Hello! surtout jouée pizzicato par Blanton, Brown ou Mingus 🙂 précision indispensable! Les parenthèses en disent parfois davantage que tout le reste 🙂 Merci pour ce billet intéresant, au plaisir de vous lire!

  10. Rieux said

    Le crapaud, de sa crapaude tuméfiée des mots d’amour de ce dernier, ne dira peut-être bien et bon qu’après lui avoir tenu la main pour une nuit entière jusqu’à la brume levante du matin. La beauté humaine, c’est tout ce qui est esprit, manière, expérience, excentricité physiologique même, submergeant instantanément une quelconque argumentation objective du beau académique.

    Et si le beau existait, la perception du beau l’emporterait d’un pied romain sur tout ce qui s’appelle « canon ». Le fantasme « sirènique » (sic, quand même!) correspondrait peut-être bien plus, lui, à ce détails que sont ces « exigences de performance dans l’action pour la survie et la reproduction torride chez la fleur, chez la chatte, chez la femme ». Peut-être même pas non plus…

    Humain: créature subtile, ne partageant ses aspects communs que pour mieux se disputer de ses expériences divergentes. De même pour l’apparition de l’objectivité dans la beauté, marotte à laquelle on ne peut donner d’importance exagérée.

  11. Béatrice said

    And with the silicone of the last implant let’s bury the last women’s magazine.

    [Traduction: Et enterrons le dernier magazine féminin dans le silicone du dernier implant mammaire – Ysengrimus]

  12. mikouf said

    pourquoi « (faussement) animal »? nous sommes des animaux ne l’oublions pas!

    • ysengrimus said

      Certes. Mais admettez avec moi qu’un crapotte qui jacte du Voltaire, c’est pas un animal tout à fait exactement totalement vrai… Une grenouille de conte, en plus assumée, quoi…

  13. Sophie said

    Oui, les critères de beauté ont évolués, ou disons plutôt changés, avec le temps, mais à mon sens, leur base reste la même: le reflet de la richesse. À l’époque où les teints vampiriques étaient vraiment recherché, ils n’étaient accessibles qu’aux bourgeoises qui n’avaient pas à travailler au soleil. Quand le bronzage est devenu la mode, c’est qu’il impliquait que la personnes hâlée avait les moyens d’aller visiter les « pays chauds » l’hiver ou qu’elles n’avaient rien de mieux à faire que se prélasser au soleil l’été. Même chose pour la silhouette: quand la nourriture est un luxe, on vénère les dépôts adipeux et quand c’est le temps passer à cuisiner et faire du sport qui est un luxe, on célèbre les corps minces et musclés. Il n’y a qu’à analyser les critères de beauté d’une époque pour savoir de quoi les gens manquaient alors – et inversement…

    En ce sens, nous ne sommes pas très différents du reste des vivants – celui qui affiche le plus de prospérité est celui qui est le plus attirant. Mais ça ne vaut que pour une perspective sociale globale. Heureusement que sur une base individuelle, la beauté peut devenir une question de goût (encore faut-il qu’une personne soit capable de savoir si ses critères de beauté son réellement les siens, dictés par ses affects propres, plutôt que dictés par la société et son propre désir de conformité).

  14. hich said

    Ça veut dire quoi être beau/belle comme on est? Faut-il ne toucher à rien, ne pas se raser, se couper les cheveux, s’épiler, bien s’habiller, se mettre en valeur, améliorer son image de soi, s’arranger par peur de ne jamais être naturel(le)?

    [Ça veut surtout dire faire la distinction entre modifications réversibles (vêtements, couleurs et longueurs de cheveux, maquillages, pilosités, vernis à ongle) et modifications irréversibles (implants, chirurgies diverses, anorexie pathogène) et se faire plaisir maximalement avec les premières en évitant soigneusement les secondes. Il ne s’agit pas d’être « naturelle » (genre guenon) mais d’être « vraie », genre humaine qui s’amuse avec toutes ses ressources sans s’autodétruire pour rencontrer un modèle abstrait. Il y a un potentiel mirifique dans les simples manipulations réversibles de l’apparence. – Ysengrimus]

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