Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Contrôler l’accès à l’internet de nos enfants… écoper la mer…

Posted by Ysengrimus sur 17 juin 2008

enfantordi

Il est de vogue de prétendre contrôler l’accès de nos enfants à l’internet, sous prétexte de les protéger des nouveaux monstres contemporains, tout en se gardant de décrire explicitement les hideurs de ces derniers (qui gardent alors implicitement tout leur suave mystère). Toutes les formules circulent. Mettre l’ordi au milieu de la cuisine, implémenter des logiciels de surveillance, se pencher intempestivement sur l’écran sans préavis, verrouiller des sites, interdire les amitiés virtuelles sur msn, imposer des moteurs de recherche fliqués etc. La répression est féroce, pugnace, ardue, futile. Je le dis froidement: faire cela, c’est espérer ni plus ni moins que la machine joue notre rôle de parent à notre place. La répression est un réflexe sécurisant à court terme, mais destructeur au fil du temps. À bon chat, bon rat. Nos enfants, qui nous battront toujours sur ce terrain, entrent simplement dans le maquis. Ils accèdent à un ordi «libre» chez des cousins, dans le sous-sol du voisin (ils ne nous diront plus où, nous les avons assez réprimé) et là notre fantasme de contrôle tombe court. On se fait détester, juger, dénigrer. On intensifie une guerre sournoise sans espoir, on dialogue de moins en moins, on se braque des deux bords et cela n’accomplit, au bout du compte, rien. Je n’ai jamais rien verrouillé des ordis de Tibert-le-chat et de Reinardus-le-goupil, mes enfants. Je les ai laissé juges, et ils se sont lassés de jeux violents et de cybercopains ineptes par eux-même, bien plus souvent qu’à leur tour. Mais j’ai discuté avec eux, sans artifice: «Soyez prudent. Il peut y avoir des pédophiles qui se font passer pour ce qu’ils ne sont pas, même sur les papoteurs de jeux interactifs». «Quessé ça un pédophile?». «C’est un adulte que cherche à avoir des relations sexuelles avec un enfant». «Ewww!»… «Oui, ça existe. Gardez l’œil ouvert. Si c’est bizarre, faites ce qu’il faut». Un enfant, même jeune, comprend haut et fort ce message et pose toujours les bonnes questions le concernant. Et il y a un principe qui est vieux comme Socrate. Quand un enfant pose une question, c’est qu’il est prêt pour la réponse, la vraie. Ne pas la fournir ou la brouiller est un jeu risqué. Comment formuler la réponse? Simple. L’enfant vous fournira déjà le ton et le style dans la formulation de sa question. Sa question est le cadre pour votre réponse. Il vous guide par l’orientation de sa question. Répondez dans ce ton, ce style et à ce niveau, et cela tiendra parfaitement. Quand un développement plus fin sera requis, il reviendra avec une question plus fine. La première question qui me fut posée fut: “il y a quoi dans le trou du ciel”, par un soir sombre d’hiver, en revenant de la garderie pré-scolaire. L’angoisse était aussi tangible que devant n’importe quel site internet… Fuir les questions n’est pas le meilleur chemin en direction des réponses… Le fait est que si toutes les questions sont répondues calmement et sans jugement de valeur, l’enfant se tournera vers vous comme source cardinale d’info avant bien d’autres instances, internet inclu.

Il y a nettement lieu de se demander si certains parents qui, agissant sur le comportement sans rien expliquer, ne cherchent pas en fait à contrôler la bécane pour justement s’éviter ce genre de conversation délicate avec leurs jeunes enfants… tout juste comme dans le bon vieux temps. Or quiconque a la naïveté de croire qu’il peut faire l’économie des mises aux points sensibles de la vie contemporaine grâce à un bouton «off», des sites verrouillés ou un logiciel de surveillance est en fait de facto celui ou celle qui abdique ses devoirs de parentalité à une technologie. C’est la version moderne du piquet de la chèvre de Monsieur Séguin, sauf que la petite biquette dispose de douzaines de terminaux pour arracher son piquet désormais. Prétendre contrôler l’accès à l’internet de nos enfants, c’est prétendre écoper la mer… et c’est emprisonner notre enfant dans un cachot incompréhensible sans s’expliquer. Et, il faut s’en aviser froidement, avec ce genre de conditions carcérales de vie, tout ce que vous faites, vous augmentez les motivations poussant votre jeune fille en fleur vers le motel avec un cybercopain, plutôt que vous ne les réduisez. La parentalité totalitaire a ses coûts. En fliquant l’ordi de vos bambins de 12 ou 13 ans, sans commencer à ouvrir le dialogue délicat en cause ici, vous hypothéquez votre compréhension réelle de la situation présente et future. Et vous recevrez la facture d’ici quelques années. Votre biquette obéissante et hypocrite au clavier bien tempéré à 13 ans sera une lionne révoltée à 16 ans. On verra où sera son ordi alors… Tous les illusionné(e)s avec enfants de moins de 14 ans qui croient détenir le truc pour contrer le loup vont avoir des réveils raides quand leur petit chérubin deviendra un techno-ratoureux se foutant de leur poire et qu’ils auront raté ensemble les temps cruciaux du dialogue fructueux, en dormant illusoirement sur le bouton “off”… En prérant la répression facile au dialogue difficile, vous enseignez à votre enfant à mieux vous rouler plus tard, point barre. Parlez-en aux hommes et aux femmes de moins de trente ans aujourd’hui. Eux ont de la technologie, ils ont vécu cette dynamique et disposent maintenant du recul de l’adulte. Ils vous le diront clairement. Vous les verrez décrire de l’intérieur, avec la voix du coeur, exactement le beau risque auquel je crois. Ce sera: voici comment j’ai technologiquement contourné mes parents méfiants, ou voici comment je me suis tourné vers mes parents confiants au moment où… Le parent totalitaire est voué au résultat contraire à ses espoirs, sur les cyberquestions comme ailleurs. Liberté n’est pas négligence. Respect n’est pas insensibilité. Confiance n’est pas indifférence. Il ne faut pas chercher à écoper la mer, il faut contempler ensemble son flux torrentiel avec lucidité et ouverture. C’est là le pari incontournable de la parentalité actuelle. Et, observation corollaire non négligeable, nos enfants sont dans leurs chambres devant leurs ordis. Ils sont avec nous, au logis. Ils ne sont pas dans la ruelle, au billard ou à la taverne. Il y a des parents d’il y a 30 ans qui trouveraient cette conjoncture du 21ième siècle parfaitement paradisiaque… Je n’ai pas à épiloguer…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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14 Réponses to “Contrôler l’accès à l’internet de nos enfants… écoper la mer…”

  1. […] cette méthode totalitaire ne constitue absolument pas un gage de succès. Le Carnet d’Ysengrimus le note avec justesse: «  Prétendre contrôler l’accès à l’internet de nos enfants, […]

  2. Tourlou said

    Partageons ce commentaire de M. Léonard Cohen qui m’inspire à ce sujet: Story of Isaac rappelle les origines juives du compositeur canadien. Le morceau raconte l’épisode de l’Ancien Testament dans lequel Abraham reçoit l’ordre de Dieu de sacrifier son fils Isaac. Alors qu’il s’apprête à le faire, Dieu intervient pour empêcher le sacrifice.

    Leonard Cohen: « Aujourd’hui les enfants sont sacrifiés et personne ne lève la main pour empêcher le sacrifice »

  3. ysengrimus said

    Je ne sacrifie rien de mes enfants. Jamais.

  4. tourlou said

    Je ne visais point votre intégrité personnelle, n’en point douter, face à ce commentaire sur la mauvaise action d’Abraham. La grande question persiste, autant pour les enfants que les parents: doit-on punir ou pardonner l’ignorance? L’action n’est-elle pas motivée par la conviction ou simplement par la passion et pour son plaisir?

  5. Frank said

    Bravo pour ce billet. Je suis tout à fait d’accord avec le point que plus on contrôle les enfants, plus ils risquent de se lâcher lousse ailleurs. Éducation est plutôt l’attitude à avoir.

    Très bon billet.

  6. Krysalia said

    C’est très pertinent, cet article. Ça me rappelle la citation (probablement un peu déformée, et dont l’auteur m’échappe) qui dit en substance qu’en nourrissant un homme on l’empêche d’avoir faim durant une journée, En lui apprenant à trouver lui même sa nourriture on l’aide à ne plus avoir faim de sa vie. C’est la même chose avec ces enfants: en réprimant leurs comportements on les empêche de se faire agresser les fois ou on est présent, sur ce qu’on peut interdire uniquement. En leur apprenant à avoir une conduite pleine de bon sens et de vigilance, y compris quand personne n’est là pour contrôler s’ils le font, on les aide à être plus en sécurité pour le reste de leur vie.

  7. PanoPanoramique said

    Les plus récents conseils crétins pour le surfage de net par les enfants en vacance…

    http://techno.lapresse.ca/nouvelles/internet/201307/10/01-4669496-cinq-conseils-pour-que-les-enfants-surfent-sereinement.php?utm_categorieinterne=trafficdrivers&utm_contenuinterne=cyberpresse_boitePourAccueilCbp_10209_accueil_POS3

    Que du verrouillage. Ils t’ont pasplu, Ysengrimus et ils comprennent rien de rien…

  8. Coccinelle said

    Trop vrai. N’importe qui est capable de comprendre que c’est mieux d’apprendre à ses tout-petits à ne pas aller dans la rue plutôt que de mettre un verrou sur la clôture qui leur permettront d’aller galoper dans la rue dès qu’ils en maitriseront le fonctionnement (surtout si les parents se fient trop au dit verrou). Pourquoi est-ce différent avec internet?

    [Voilà… – Ysengrimus]

  9. Le Panda said

    C’est rare, mais pour une fois je ne partage pas tout à fait votre position. Oui les «enfants» sont malins et même plus. Mais il me semble et débattons en si vous le voulez bien.

    Le contexte ne touche pas uniquement que les «enfants» il touche tout le contexte adultes, enfants, faibles etc…. (drogues etc…) Ce sont les Lois qui sont mal faites. Ou non appliquées! Vous le savez il est très facile, d’empêcher un site un blog un forum de franchir un domaine si le pays en question ne le veut pas. Mais la «mafia le cancer de certains» «meurtres» trouvent hébergement dans des PARADIS,(isolés) comme pour les RICHES vis à vis du fisc. Allez sur n’importe lequel des moteurs de recherches et vous trouverez aussi facilement une « arme » que des films ou extraits de « pédophiles »

    Ce sont ces GENS qu’il faudrait empêcher de pouvoir communiquer «leurs saloperies». En cinq minutes n’importe qui peut acheter un NAVIRE chargé de ce qu’il veut et le payer comme il le veut. Donc, juqstemment il faudrait une Loi internationale luttant contre ces fléaux. Tout un chacun des pays concernés possèdent les moyens d’empêcher cela, partagez vous ces positions

    Parlons en…

    [Les restrictions de l’internet se feront, se font déjà, comme tu le décris, via un contrôle, en bloc, par pays. Et ça va s’intensifier, indubitablement. Mais le flicage global est un bien large filet. Il a ses limites. Voici la procédure (je la tiens de mes mouflets qui, aujourd’hui jeunes adultes, sont plus diserts sur ces choses). L’enfant s’ouvre une page Facebook. Il y porte (par exemple) le nom STUMPAMERGOTUR. Il n’utilise ce nom nulle part ailleurs et ne le mentionne jamais à ses vieux. Seuls ses «amis» Facebook le connaissent. De là, il fait tout ce qu’il veut, photos, courriel, hyperliens, you name it. Ses parents fliquent Facebook? Il y va dans le sous-sol du cousin ou du voisin où il est allé jouer aux échecs ou regarder la télé, ou sur le portable d’une copine à l’école… Inutile de dire que les mômes s’enseignent tout ça entre eux et s’émulent comme des petits fous. Leurs cyber-combines les plus élaborées nous échappent totalement, en fait, comme une large part de leur culture intime d’enfants qui, depuis la nuit des temps, fleurit en marge des adultes. On ne réinvente pas la guerre des boutons ici. On la fait entrer en phase 2.0., tout simplement. On ne les battra pas à ce jeu là, mon Panda. Vaut mieux ouvrir le dialogue le plus tôt possible… – Ysengrimus]

    • Le Panda said

      On ne les battra pas à ce jeu là, mon Panda. Vaut mieux ouvrir le dialogue le plus tôt possible…

      Ok, la réalité s’impose à nous, donc il ne nous reste plus que la prévention. Ce qui signifie qu’Internet présente des avantages et des inconvénients qui peuvent coûter la vie à certains et cela me semble plus que dramatique.

      Mais comme dans la majorité des familles étant grand-père, mes enfants me parlaient de ce qu’ils faisaient il y 15 ans à présent «le vieux» est dépassé alors il ne me reste plus que la prévention lorsque je le peux.

      Je te remercie d’avoir brisé la glace et de la qualité de nos échanges.

      Amicalement,

      Le Panda

  10. Sissi Cigale said

    Six ou sept ans après Ysengrimus, les médias conventionnels se mettent à allumer leurs lumières un peu correctement sur cette question…

    http://rue89.nouvelobs.com/2015/01/02/dix-sept-conseils-a-lattention-parents-ont-enfants-connectes-256861

    [Ben voilà. On commence lentement à se comprendre… – Ysengrimus]

  11. Pschitt said

    Cela fait des décennies que la majorité des pères a « démissionné » et s’est laissée bouffer le cerveau dans nos sociétés. Toutes leurs « gesticulations » et autres « décisions » ne seront plus désormais que du vent dans les branches de sassafras…

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