Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Hypersexualisation, hyper-information, hyper-oubli

Posted by Ysengrimus sur 9 juin 2008

Les tenues modernistes de la prime jeunesse des années 1920...

Ré-examiner attentivement les tenues modernistes de la prime jeunesse des années de naguère…

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Dans la chanson Sweet Little Sixteen, écrite il y a un demi-siècle, Chuck Berry parle des robes étroites, du rouge à lèvre vif et des talons aiguilles portés par la jeune adolescente de 1958, quand elle sort danser le rock’n roll tard le soir (alors qu’elle se refringuera en écolière le matin suivant. Elle a tout juste seize ans et… se trémousse ainsi dans toutes les salles de danse de l’Amérique). Marjolène Morin rendit hommage, dans les années 1970, à cette composition, dans son interprétation tonitruante la pièce Suite 16 du groupe québécois Corbeau. On se souviendra de l’évocation que nous servit alors Marjo (née en 1953, elle avait 5 ans quand Chuck Berry écrivit sa ballade rock): J’me suis mis à r’garder les magazines. Tout c’que j’voyais c’était des sweet sixteen déchaînées…

Déjà des magazines… Déjà des tenues provocantes… Déjà de toutes jeunes femmes… Ce sont là de simples exemples pour dire qu’on pourrait faire une histoire détaillée de l’hypersexualisation des très jeunes femmes qui remonterait facilement tout le vingtième siècle à rebours. Il suffirait d’y appliquer l’attention et la prudence habituelle des mémorialistes: revoir les vieilles bandes d’actualités, compulser les films et les photos de famille, ré-examiner attentivement les mini-jupes de la prime jeunesse des années 1960 et les tenues modernistes de la prime jeunesse des années 1920… ou simplement en discuter doucement avec nos mamans et nos grand-mamans. Oh, mais en matières sexuelles, on aime tellement oublier et réinventer! On aime tant croire que tout débute en notre temps. La sexualisation est pourtant avec nous depuis un bon moment. Il s’agit ni de minimiser ni d’hypertrophier le phénomène. Surtout il s’agit de bien passer le tamis entre le sain et le malsain.

C’est que le pépin qu’on semble rencontrer ici n’est pas un problème de sexe mais un problème de sexage (c’est-à-dire de rapport entre les sexes). Il semble que, du temps des sweet sixteen de Berry et de Marjo, sexualisation allait de pair avec libération. Marjo: À douze ans déjà j’commencais à bouger, J’me doutais ben qu’un jour, toute allait exploser. La libération sexuelle, pour le personnage féminin de sa ballade rock, va directement de pair avec quitter le voyou bagarreur et obtus qui se prend pour son amoureux et affirmer son indépendance de femme (Roméo, va falloir que j’men aille), tout comme les gamines de la chanson de Berry affirmaient leur indépendance de jeunes adultes face aux valeurs parentales traditionnelles… Sauf que… de nos jours, rien ne va exploser… On dirait plutôt que ça va imploser… tant et tant que même le terme libération sexuelle cloche passablement à l’oreille contemporaine. Sexualisation aujourd’hui va de pair avec soumission oppressante à l’ordre de la version contemporaine du petit voyou obtus de la chanson de Marjo. Oppression sexuelle serait le mot de ce jour, on dirait. Ça, ça ne va pas. En ce sens que ce n’est pas le sexe ou la séduction qui faussent l’équation ici, c’est ce qu’on en fait au coeur d’un rapport humain plus global.

Aussi, prudence. Si les particularités contemporaines de la sexualisation ne trouvent comme réplique adulte que le repli bigot et le resserrement moraliste face au sexe et aux relations intimes des jeunes, on fonce tête baissée vers un mur. C’est que l’hypersexualisation de notre temps, c’est aussi une hyper-information. Nos gamines en savent un bout et tenter de verrouiller leurs ordinateurs est l’option parfaite pour faire rire de soi sans effet tangible. Essayons minimalement de dire nos lignes adultes avec le peu de panache dont on dispose. On disposait du sexe et des relations intimes à leur âge… pas de l’ordinateur…

Il ne faut pas réprimer. Il faut démontrer. Fondamentalement, il faut démontrer que séduire n’est pas obéir et que le nouvel hédonisme féminin, sous toutes ses formes et manifestations, est parfaitement légitime tant qu’il reste une affirmation de soi et non une négation de soi face à l’homme… et face aux autres femmes si celles-ci servent outrageusement l’homme. La ligne à tirer est là, pas ailleurs. C’est une ligne féministe, pas moraliste. Vaste programme… raison de plus pour laisser l’alarmisme au vestiaire et pour puiser dans notre propre héritage, personnel et historique, de sexualisation adolescente pour voir plus clair dans cette crise actuelle du sexage, ultime chant du cygne d’un phallocratisme qui n’en finit plus d’agoniser en se vautrant tapageusement dans les médias et partout ailleurs. Et notre pire handicap sur cette question face à nos filles n’est pas leur hypersexualisation ou leur hyper-information. Notre pire handicap, c’est notre propre hyper-oubli. Hyper-oubli de Berry, de Marjo, de tant de (jeunes) femmes du précédent siècle, mais surtout hyper-oubli de notre propre adolescence et de nos propres motivations passionnelles d’origine. Souvenons-nous. Simplement. Au lieu de refouler, souvenons-nous… Ce sera déjà une solide base de dialogue dans la difficile mais cruciale démonstration féministe qui est bel et bien à faire à la jeune femme curieuse et attentive de notre temps…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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15 Réponses to “Hypersexualisation, hyper-information, hyper-oubli”

  1. Tourelou said

    Pourquoi suis-je tombée sur l’article d’un probable Paulo d’un demi siècle qui parle d’hyper-oubli…? Une crise? Où ça? À nous deux on somme un siècle et je n’ai pas oublié… le parc Belmont sexuel, mais j’ai oublié l’année.

    Tourelou_Poils aux sourcils LOL

  2. ysengrimus said

    1975… Vous confirmiez superbement les thèses avancées ici… Il faut savoir se souvenir, c’est justement ce que je dis… Et Lucien Francoeur, quel cave, mais quel poète aussi… C’est d’ailleurs lui qui, toujours vers cette l’époque, dans un de ses fameux récitatifs rythmés, avait dit: « J’me tiens avec une indienne de quatorze ans », fournissant un autre des nombreux exemples de ce dont nous parlons ici.

  3. D’une génération à l’autre, tout se fait de plus en plus jeune. Le Sweet sixteen d’hier est remplacé par des mères qui achète des G-strings à des enfants de 6 ans!

    J’ai vu des jeunes de 9 ans en centre de désintoxication. D’autres qui a 8 ans ont tenté de se suicider. Avions-nous vu cela auparavant?

    http://journaldelarue.wordpress.com/2006/11/09/hypersexualisation-le-quebec-abandonne-t-il-ses-enfants

    http://journaldelarue.wordpress.com/2006/10/10/lhypersexualisation-pas-juste-une-mode/

  4. ysengrimus said

    Reponse: oui. Souvenons-nous (entre autres) de l’ouvrage-témoignage Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée… paru chez Mercure de France, il y a tout juste trente ans (1978). Etc…

    Grand merci pour les hyperliens.

  5. Mélusine said

    Tout se fait-il vraiment plus jeune de générations en générations ou bien n’en parlions-nous pas à l’époque, sous peine de passer pour des pestiférés? Je pense que la société est simplement plus ouverte et plus directe… Dans des temps reculés, on se cachait pour le faire…

    Rien de bien nouveau…

    • ysengrimus said

      J’ai entendu une petite fille de 10 ans chanter avec ferveur, et mouvements à l’appui, VOULEZ-VOUS COUCHER AVEC MOI, CE SOIR. C’était dans le Canton D’Ascot (à la frontière entre Sherbrooke et Ascot Corner, dans le Québec profond), mais là aussi… c’était en 1978. La chanson, c’était la version française de l’interprète québécoise Nanette Worthman, très populaire et très sans équivoque à l’époque.

  6. marinadolls said

    Bonjour,

    Je suis tombée un peu par hasard sur votre blog en recherchant des photos de jeunes filles des années 1920. La dernière m’a sincèrement plu et je voulais savoir si éventuellement je pourrai l’utiliser pour un projet de bannière? (mon blog n’est pas professionnel, mais parle de mode). Merci à vous 🙂

    [N’hésitez pas – Ysengrimus]

  7. Dominique Garand said

    Ysengrimus, je suis d’accord avec le fond de votre article. Cependant, je ne crois pas que la photo exhibée ici provienne du Québec. La France a présenté une liberté sexuelle de loin en avance sur nous. Je me souviens d’avoir possédé un livre de photos de la Belle Époque, ma foi, très très explicites (préfacé par le regretté Jean Basile). Rien de tel ici.

    N’oublions pas, c’est vrai. Hier, justement, un copain nous raconte qu’il a laissé sa fille de treize ans dormir dans le sous-sol avec son chum. Personne dans notre petite assemblée n’a trouvé à redire quoi que ce soit, alors qu’il y a trente ans la chose aurait été impensable. Dans son roman Un homme et son péché, Grignon parle d’un salaud qui en engrossé une adolescente. Grignon respectait la réalité, cela prouve bien que ces choses-là existaient. Mais il qualifie son personnage de «monstre».

    Les extraits de poèmes ou de chansons que vous soumettez à notre attention datent pour la plupart des années 1970, soit au moment ou un peu après que la révolution sexuelle ait eu lien. Cela ne fait pas remonter notre mémoire très loin.

    Conclusions : 1. la pulsion sexuelle a toujours existé chez les ados, c’est indéniable; 2. celle-ci était plus encadrée et jugée négativement qu’aujourd’hui; 3. cela n’empêchait pas certaines personnes de transgresser, mais le prix à payer était plus élevé.

  8. Renée said

    En réaction à l’article de Sylvia Galipeau paru dans La Presse de ce matin, « À bas le rose », voici mes commentaires

    On ne pourra rien y faire, une fois de plus, contre l’invasion des modes, dans ses manières de porter les vêtements. Toutefois, l’histoire vient à la rescousse en nous donnant matière à réflexion. Si on dépasse dans le temps ces décennies de modes unisexes, “année 1969″, on constatera que bien avant, les bébés mâles ont porté la robe et ont été coiffés de boudins. De leur côté, les fillettes pré-pubères ont appris à porter le demi-corset, leur apprenant ainsi de façon progressive à s’adapter à une féminité contraignante. Parallèlement, s’imposait la hiérarchie de la longueur des robes pour fillettes, jeunes filles et dames. Si nous, “vintages” d’aujourd’hui avons joué à la poupée, ce sont nos gamines qui s’habillent en poupée, Barbie, princesses. Est-ce un jeu? Poussé plus loin, reviendrons-nous aux classes en bleu et à celles en rose? C’est ouvrir un autre débat.

    Renée Dion
    Bachelière en Histoire de l’art
    Enseignante en Mode et société

    http://renee-youkali.blogspot.ca

    « Les images du corps…le corps des hommes, les yeux des femmes »

  9. Lucie said

    Il y a quand même une différence majeure entre le sweet sixteen de Chuck Berry et ce que l’on voit aujourd’hui. Le sweet sixteen est un peu la fille du « bal des débutantes » d’une autre époque. Seize ans était l’âge ou on avait le droit d’aller danser pour la première fois. C’était aussi l’âge auquel on avait le droit de fréquenter les garçons, tout ça sous l’œil vigilant d’un chaperon. C’était plus ou moins un rite de passage de l’état de petite fille à femme en devenir.

    Aujourd’hui, il n’y a plus de balises. Les petites filles de 8 ou 9 ans sont laissée à elle-mêmes. On a arbitrairement établi l’âge de dix-huit ans pour le sexe mais il n’y a plus d’âge pour l’apprentissage des relations. Les femmes ont toujours aimé plaire et la coquetterie n’est pas un péché mortel, c’est le manque de « formation » à propos des relations qui fait défaut.

  10. Malcom X said

    Lol… vous devez être tous bien vieux pour ne pas savoir que maintenant, on sX autour des 13 ans, lol

    À 18 ans, c’est quand même déjà très vieux!

  11. Lucie,
    Quand ma gamine se fait dire par des petits pricks qu’elle a pas de pénis, elle répond «Ben moi j’ai une vulve, fucking donkey!». Bien comptez pas sur moi pour dire à ma petite qui se défend: « Shame on you, petite. Pas parler de ta vulve aux boys. La Madame Riche a dit que c’était hypersexualisé de toi, de faire ça… Chut, chut, sur ta sexualité personnelle, comme au temps des preachers…» Alors moi, mes sourcils, ils froncent quand nos femmes riches et célèbres des medias pognent des histoires marginales de gamines danseuses fringuées en whorettes de YouTube par des idiots marginaux aussi, les étalent partout, elles-mêmes hein, dans leurs journaux de merde, et en font ensuite l’instrument spectacle de l’attaque en règle sur l’innocence sexuelle de nos enfants. Nous, les sauvages, comme vous nous appelez encore, on vit proche de la nature et notre sexualité de petite fille nous vient dans un ruisseau, un champ ou sur le dos d’un poney. Ce qui est malsain de la sexualité des enfants, c’est sa manipulation par les adultes pour l’exagérer (commercialement) MAIS AUSSI pour la réprimer (intimement)… Trop d’ingérence adultes chez nos enfant, c’est ça le hyperbobo…

    Aurore J. Beaumont

  12. Julien Babin said

    Je ne suis pas certain qu’il n’y ait pas des différences graves quand même. Je ne peux pas vous donner raison de relativiser ainsi sans mieux tenir compte des dérives actuelles sur ces questions.

    Respectueusement.

    [Il ne serait pas inutile que vous preniez connaissance de la documentation complémentaire suivante, du Réseau canadien pour la santé des femmes, qui a partiellement inspiré ma réflexion – Ysengrimus]

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