Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Barack Obama: émerger à gauche, présider au centre

Posted by Ysengrimus sur 5 juin 2008

Bon, mettons nous une seconde dans la peau d’un grand bourgeois américain de ce temps. Le personnage est aussi puissant que discret. Totalement non-médiatique, inconnu du grand public, c’est un décideur rompu aux affaires locales et internationales, ses entreprises ont des filiales partout au monde. Il incarne le vrai pouvoir financier et industriel. L’argent rentre sans tambours et est réinvesti sans trompettes. Mais, depuis quelques années, les choses tournent moins rondement. Un antiaméricanisme poisseux, palpable, profond, tenace, pugnace se manifeste aux quatre coins de son empire feutré. Il perd des contrats, ses employés et cadres se font bousculer de-ci de là, ses clients internationaux sont crispés, cassants, on lui préfère des concurrents d’autres portions du monde, les hommes politique de ses contrées d’accueil lui font des tracasseries. Toute la structure de sa vaste entreprise ramifiée semble avoir perdu le fun des choses. Ces histoires de onze septembre, de guerre en Irak, de terrorisme et de Haliburton dépriment le moral, ternissent l’image américaine, exacerbent tous les recoins de la planète, brouillent les cartes, et nuisent au bon négoce. L’administration Bush apparaît dogmatique, ethnocentriste, arrogante, déconnecté, ahurie, usée. Elle n’écoute plus vraiment personne. Pas même la grande bourgeoisie… De fait, si tu n’es pas dans le pétrole ou dans le canon, elle te sert bien imparfaitement, cette administration rétrograde… pour ne pas dire pas du tout. Or notre grand bourgeois ici est ni dans le pétrole ni dans le canon (tout le monde ne peut pas y être!). Le gouvernement n’est pas son client exclusif, il s’en faut de beaucoup… Notre grand bourgeois ici n’est pas, au sens strict du terme, un lobbyiste. Car un « lobbyiste » on l’aura bien compris, ce n’est jamais que le représentant des entreprises dont l’administration du jour est la créature. Cela, en ce moment, procède d’un segment bien étroit et bien traditionnel de la production industrielle (pétrole, canon) et, moderne en l’occurence lui, notre grand bourgeois n’en est pas… Un autre jour viendra pour un autre lobbyiste sans doute, car, tous les savent, les lobbyistes ce sont toujours « ces lobbyistes là« . Les luttes internes de la grande bourgeoisie, cela existe et cela ne démord pas. Bref, un autre jour viendra…

Arrivent les élections de 2008. Un candidat génial, sang-mêlé, généreux, charismatique et populaire, une sorte de surdoué oratoire, émerge depuis la gauche. Oh, depuis une gauche bien douce, une gauche bien tricolore, une cocarde bien de chez nous. Il ne dit rien de spécialement faux. Il dit en fait ce que tout le monde pense depuis un bon moment. Il le dénonce justement, ce lobby des corporations traditionnelles et ce complexe militaro-industriel -bon, ça c’est de bonne guerre- mais surtout, il analyse finement l’effet strangulatoire de l’action dudit lobby sur l’administration publique. Et de là, bifurquant dans le bon sens, se posant sur le bon espace, il s’en prend aux chamailleries politiciennes oiseuses de Washington, à la paralysie gouvernementale, aux stérilités sclérosées du bipartisme hargneux. Il tient donc très bien sa place. Une place politique, solidement ancrée dans sa formation de constitutionnaliste. Il respire la réforme sans évoquer la subversion. On l’aime. On fait consensus autour de sa personne. Et lui, il veut justement bâtir un consensus politique. En un mot, et il le dit en toute candeur, il émerge à gauche mais entend présider (et peut-être même gouverner) au centre. Bon, notre grand bourgeois, qui ne fait pas spécialement de politique, se serait intéressé modérément à la chose, mais un fait a capté son attention.

C’est que ce candidat présidentiel éclatant, unique, spectaculaire, lumineux, Barack Obama, veut redonner le rêve américain à ses concitoyens et au monde. Au monde, hum hum… Il en fait tout un raffût d’ailleurs, et, ma foi, pube la chose fort efficacement. Lui, né à Hawaï d’une mère du Kansas et d’un père du Kenya, ayant réellement vécu dans ledit monde, notamment en Indonésie, pays de sa petite enfance, veut établir entre l’Amérique et ledit monde une manière de New Deal. Moins impérialiste, plus empathique, moins belliqueux, plus diplomatique… ou quoi que ce soit dans le genre (peu importe le détail, en fait, du moment qu’on coupe un peu dans tout cet arrogant gaspillage guerrier ayant court), cette nouvelle donne devrait surtout contribuer mieux que quoi que ce soit d’autre à décrisper l’atmosphère internationale qui en a, il faut bien le dire, grand besoin, dans le contexte actuel de dilapidation, de pillage des ressources alimentaires et de gabegie militariste. Ah non, le pire ennemi de ce captivant candidat historique ne sera pas la grande bourgeoisie de centre-droite… Notre grand bourgeois, cyniquement familier avec la solide machine à recyclage administratif et symbolique que sont les institutions politiques de son pays, ne s’y trompe pas. Il se le redis: le pire ennemi de ce candidat historique ne sera pas la grande bourgeoisie américaine ou mondiale. Le pire ennemi de ce candidat historique seront la guerre (et le segment étroit des entreprises bellicistes qui en vivent), l’antiaméricanisme, l’ethnocentrisme et l’intolérance sectaire de toute nature. Ce candidat saura possiblement déraciner ces tendances, chez ses compatriotes comme chez les autres, les approcher dans leur complexité, les circonscrire, les cerner et ce, avec le doigté et le sens des affaires mondiales requis. L’un dans l’autre notre grand bourgeois moderne de ce nouveau siècle juge que ce candidat présidentiel, nouveau aussi, et lui-même ont en fait en de tels ennemis des ennemis communs… Aussi, que pensez-vous donc que ce grand bourgeois ajustable, qui en a fameusement marre de la crispation des peuples et des tensions mondiales, fera, quand l’organisation électorale de cette merveilleuse tornade politique viendra le solliciter pour du financement (vu qu’il n’est pas, au sens strict du terme, un lobbyiste, enfin, disons, pour le moment, « un de ces lobbyistes là« )?

Eh bien il le financera, cet astucieux recycleur d’américanité … discrètement, comme d’habitude. C’est que… si l’impérialisme américain décline, autant se mettre tous ensembles pour le faire se poser en douceur… et voir venir les nouvelles opportunités d’affaire pendant la descente… Quand il circula à Paris et à Londres, le candidat Obama parla, ouvertement mais aussi en douce dans les officine, de la globalisation des capitaux internationaux, de la réforme des institutions mondiales les concernant, comme au bon vieux temps de l’internationale du pognon qui donna tant de boutons jadis au mouvement ATTAC… Notre grand bourgeois sait cela, il y voit son avantage. Et de fait, Barack Obama, ce n’est jamais qu’un homme politique ordinaire de plus. Non, non, non, il n’est absolument pas faux de suivre la logique de notre grand bourgeois et de voir en Obama un politicien ordinaire. Pas ordinaire comme John Kerry ou Jimmy Carter, cependant. Il faudrait en fait dire: ordinaire comme FDR ou JFK. C’est toujours ordinaire et c’est toujours adapter le système pour le perpétuer (il faut bien s’en aviser). Mais oh oui, BHO sera un grand politicien ordinaire. La haute bourgeoisie commence donc à sérieusement s’en aviser. Elle sait dors et déjà qu’elle bénéficiera grandement de la formule des deux grands présidents centristes du siècle dernier, dont Obama avance déjà une reprise innovante dans sa rhétorique:

Reculer le camion embourbé, faire la synthèse de la situation de crise et proposer puis implanter une nouvelle donne – FDR

Fouetter les ardeurs, soulever la nation, exiger et obtenir que chacun donne le meilleur de soi-même dans la même direction – JFK

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14 Réponses to “Barack Obama: émerger à gauche, présider au centre”

  1. Je ne suis pas d’accord. Obama n’a pas émergé à gauche, mais au contraire ses idées sont bien de droite (notamment ne pas baisser les impôts des plus riches, entre autres). Le Monde diplomatique de ce mois-ci publie un excellent texte démontrant à quel point Obama se fout des inégalités sociales.

  2. ysengrimus said

    Observez le dans les rassemblement et souvenez-vous que nous sommes aux USA. Il émerge à gauche. Une gauche bien de chez nous mais une gauche tout de même, pacifiste principalement. Ceci dit et bien dit, on est d’accord sur un fait essentiel: il la trahira bien vite…

  3. Cher Ysengrimus. Ma question va vous paraitre peut-être stupide. Mais qu’importe car elle me tarabuste depuis un certain temps. Je comprends la différence entre le parti Républicain et le parti Démocrate. Cependant, au vu des lignes directrices de chacun, le qualificatif Gauche-droite ne s’applique pas à ce bipartisme. Je dirais plutôt Centre-Droite et Droite… Bien sur je me base sur la conception que l’on en fait en France et en Europe. Alors ma question est celle-ci : La gauche, au sens européen du terme, n’existe pas aux USA ? Est-ce interdit ? Est-ce seulement concevable ? Il doit bien y avoir des personnes qui veulent transmettre des valeurs de gauche quand-même ! Où sont-ils ?

    Je conçois que la libre entreprise, le capitalisme, etc, soient des valeurs étroitement liées à l’histoire des USA avec la frontière, le mythe du self-made-man, tout ça… Mais ce que je n’arrive pas à comprendre c’est pourquoi personne ne veuille/puisse remettre en question cette conception des choses.

  4. ysengrimus said

    La gauche la droite, ce sont des notions corrélées. Comme sur un bateau: babord, tribord… La gauche n’est pas un absolu, c’est toujours la gauche de quelque chose d’autre et on a la gauche qu’on a. Votre distinction Centre droite-Droite me semble aller pour ce qui est de l’articulation politique classique de ce bipartisme. Mais une solide sensibilité de gauche existe aux USA, elle est simplement diffuse, fugitive, hors-parti. Obama arrive, comme personne avant lui, à articuler cette sensibilité de gauche au sein de la structure même du Parti Démocrate et à la faire monter vers les instances dirigeantes. Laissez moi traduire pour vous certains des propos publics d’Obama. Il dit (sous de tonitruantes acclamations): « Washington est à réformer. Tout ce que Washington fait en ce moment c’est servir les intérêts spéciaux du lobby des grandes corporations. Sous l’impulsion du complexe militaro-industriel, une guerre illégitime qui n’aurait jamais du être lancée perdure. Elle brise des vies et gaspille nos ressources. Il faut accroître l’effort diplomatique au plan international, faire cesser cette guerre illicite, et recentrer nos ressources sur la santé, la rétention d’emploi (car les grandes corporation exportent l’emploi dans un strict but de profit), la lutte contre la pollution et l’éducation de nos enfants et de nos petits-enfants. » De tels propos sont inouïs chez un candidat de son calibre et à son niveau. C’est pour cela que je dis qu’il émerge à gauche, (à gauche de ce qu’il a devant lui comme structure politique, mais même à gauche, au sens européen du terme). Sauf que maintenant, il doit ratisser à droite (chez Clinton d’abord, chez McCain ensuite). Il va donc inévitablement se recentrer. Le fait reste envers et contre tous que c’est le puissant appui populaire aux propos que je vous cite ici qui l’a mis en selle.

  5. Merci Ysengrimus. J’ai bien compris les valeurs qu’Obama tente de transmettre, le discours est assez parlant en effet. Obama va donc devoir se rapprocher de sa droite pour récupérer les électeurs de Clinton et lutter ainsi sur le même terrain que McCain… Là aussi je comprends la tactique. En France Ségolène Royal à voulu faire de même et non seulement elle a perdu les élections, mais en plus elle s’est coupée de sa base, qui l’accuse de trahison idéologique. L’inconvénient majeur à un tel bipartisme est que les subtilités ne peuvent s’exprimer ou bien se trouvent dissoutes dans le programme du candidat. En France, on ne trouve pas ça très démocratique comme système. D’autant que certains veulent nous y emmener petit à petit…

    Mais bon, ma question demeure. Plus certainement, c’est moi qui n’arrive sans doute pas à la verbaliser correctement. Pourquoi cette gauche, que vous décrivez comme diffuse et hors partis, ne s’exprime t’elle pas plus ? Je soupçonne pour ma part que cela a à voir avec l’idéologie propre au mode de vie américain qui encense l’effort individuel au détriment de la solidarité collective. J’ai croisé, il y a peu, un jeune américain qui n’arrivait tout simplement pas à concevoir qu’en France se soit ceux qui travaillent qui payent les soins pour ceux qui ne travaillent pas ! L’histoire américaine nous donne également quelques pistes en ce qui concerne cette aversion de l’interventionnisme de l’Etat fédéral… Me trompe-je ?

  6. Sismondi said

    @gwendal denis :

    c’est certes inconcevable, et d’ailleurs ça n’existe pas : lui expliquer que ce sont tous ceux qui travaillent qui cotisent pour recevoir le jour où ils ont besoin des soins malheureusement nécessaires.

  7. Greg Durable said

    Proposition de titre:

    « Barack Obama: émerger à droite, présider à droite. » C’était pourtant simple.

  8. ysengrimus said

    Oui simple. Simple, simpliste et inexact. McCain émerge et gouverne depuis la droite américaine. Obama non. Ce sont deux types de mensonges tout à fait distincts… Votre « analyse », par manque de nuance, tourne au slogan creux, mon bon Greg…

  9. Je ne suis toujours pas d’accord. Obama est à droite, peut-être plus au centre que McCain, mais toujours à droite. Son désir de baisser les impôts des plus riches en est une belle preuve.

  10. Sonia said

    Il faut bien comprendre qu’aux États-Unis le spectre politique est décalé sur la droite. Les Démocrates sont en effet plutôt des centristes pour nous, ils sont issu de la droite, moins conservateurs que les Républicains; les Républicains sont composés de la droite et de la droite très a droite où certains électeurs républicains trouveraient leur compte au FN, ceux là même qui trouvent McCain pas assez à droite. Il existe un parti social démocrate aux USA: le Social Démocrats USA formé en 1972 et membre de l’Internationale Socialiste.

  11. clusiau said

    Je ne sais pas ce qu’est la droite ou la gauche puisque finalement, une fois élus, ils font ce qu’ils veulent et ce sont rarement les citoyens qui en profitent.

    Mais le discours d’Obama devant le lobby juif AIPAC a été clair. S’il est élu, toutes les options sont sur la table concernant l’Iran. Dans le passé, Obama a aussi approuvé le Patriot Act.

    Obama est un charmeur et ses promesses, du vent. Il ne peut pas changer quoi que ce soit dans le système américain et ma foi, je ne crois pas du tout que ce soit son but.

  12. clusiau said

    J’allais oublier : émerger à gauche, présider au centre…..et agir à droite

  13. Obama said

    Hey! toujours agréablement suprise de lire des billet intéressants 🙂 qu’est-ce que tu sous-entendais dans cette parenthèse: (et peut-être même gouverner)? Je te souhaite une bonne contination!

  14. ysengrimus said

    Que le président Obama placera des personnalités de droite dans des positions gouvernementales importantes – style Union Nationale. Vous verrez, vous saurez me le dire…

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