Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

  • Paul Laurendeau

  • Intendance

Archive for mai 2008

Les idées de JUSTICE et de DROIT n’ont absolument rien d’éternel

Posted by Ysengrimus sur 2 mai 2008

Ce qu’on appelle le « droit » émane toujours des conditions matérielles d’existence

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Bon alors, dans la vision du matérialisme historique, l’organisation de notre vie matérielle détermine les replis les plus intimes de notre conscience et de notre vie intellectuelle et mentale. Les êtres humains configurent et manufacturent leurs conditions d’existence et se donnent ensuite les lois qui les légitiment, les cultes qui les sacralisent, l’esthétique qui les annoblit. On a beaucoup dit que le susdit matérialisme historique ramenait tout à l’économie, que cette doctrine, pour reprendre le mot rebattu, était un « économisme ». C’est hautement inexact. Ce que cette conception dit c’est que COMME L’ORGANISATION DE LA VIE MATÉRIELLE EN PERPÉTUEL DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DÉTERMINE NOTRE CONSCIENCE, IL FAUT ÉTUDIER L’ÉCONOMIE POLITIQUE PLUTÔT QUE LA MÉTAPHYSIQUE OU LA THÉOLOGIE POUR COMPRENDRE COMMENT LE MONDE SE TRANSFORME ET COMMENT ON PEUT INTERVENIR SUR CETTE TRANSFORMATION. Mais des pans entiers de ce que l’on nomme « économie » sont en fait déterminés par les conditions matérielles d’existence plutôt que déterminants sur elles. La Bourse en est un exemple patent, qui suit servilement et irrationnellement les tendances de la production plutôt qu’elle ne les suscite.

Une des conséquences directes de cette position fondamentale est qu’il n’y a pas de concept stable, que toutes les idées « métaphysiques » se développent comme les conditions matérielles qui les engendrent. Prenons un exemple: l’idée de justice. Au Haut Moyen-Âge, quand un conflit foncier éclatait entre deux hommes de guerre, la pratique voulait qu’on les enferme sous un petit chapiteau et les laisse combattre à l’épée courte. Il était reconnu que la justice était du côté du vainqueur, dont le bras avait alors été guidé par un dieu. La raison du plus fort se justifiait ainsi, en toute simplicité. Empêcher un homme « de bien » d’assumer ce rituel aurait été perçu comme une grave entorse à la justice et au droit. Une autre coutume voulait que le meurtrier d’un homme puisse se dédouaner de toute contrainte sociale en payant à la famille de l’assassiné le WERGELD, une sorte de compensation à la mort violente. Ces coutumes se perpétuent aujourd’hui mais sont soit illégales (le duel, y compris celui des bagarres de rues) soit encadrées dans un dispositif social complètement distinct, qui altère complètement l’idée de justice qui y est reliée. Le DROIT est entièrement en cause ici. Ce qu’on appelle le droit émane toujours des conditions matérielles d’existence. Le vol de bétail faisait l’objet d’une ferme condamnation à mort chez les rancheros de 1850 parce que le bétail fondait crucialement le positionnement socio-économique de ce milieu, basé sur la production et l’appropriation foncières. Chaparder des ondes musicales fait l’objet d’une lourde amende en nos temps «libres», parce que des intérêts commerciaux colossaux dépendent aussi de la brimade de ce droit, qui du temps de Mozart était une petite foucade parfaitement bénigne. Il est dès lors bien inutile de spéculer sur qui, du cowboy de 1850, de Mozart, ou des victimes de notre répression napstéresque, jugerait le «droit» de l’autre le plus inique ou le plus absurde. De nos jours on compense financièrement après des poursuites pour sévice, mais cela ne s’accompagne plus du moindre dédouanement moral. L’idée de justice du capitalisme monopolistique, celle des cowboys et celle des hobereaux moyenageux n’ont tout simplement rien en commun. Le développement des conditions matérielles d’existence les relativise radicalement. On peut encore citer brièvement toute la notion de « droit d’auteur » que les scribes de l’Antiquité, du Moyen-Âge, de la Renaissance auraient considéré comme une ineptie incompréhensible, et que les hommes et les femmes de l’ère de l’Internet finiront bien aussi, malgré tout, par mettre en charpie.

On… peut finalement mentionner les fameux « droits humains » qui s’étirent, s’ajustent, s’adaptent, se rétractent, comme la plus onctueuse des plasticines, fonction du régime en place et des répressions à géométrie variable qu’il entend mener à bien…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Sur notre «civilisation» québécoise…

Posted by Ysengrimus sur 2 mai 2008

ChateauFrontenac

Le Château Frontenac, construit en 1897 par un architecte américain et qu’on prend pour un château français…

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Une civilisation fondée sur son patrimoine agricole, ruraliste et cléricaliste, ghettoisée dans un dispositif socio-économique et colonial où l’agriculture n’a jamais été un secteur économique porteur, engendre inévitablement le type de sentiment mi-misérabiliste mi-triomphaliste qui semble l’affectation la plus inévitable de nos compatriotes. Avec nos pommes de terres et violonistes irlandais, nos giques écossaises, notre parlementarisme et notre cheddar anglais, nous prouvons que la civilisation française n’est en rien une humeur transcendante, et peut se contenter de devenir la lie d’une culture de résistance plus apte à dériver vers le populisme que vers le socialisme, au moment de sa phase d’urbanisation. La France sans république, l’Angleterre sans marine, le presbytère sans bibliothèque, la plaine à fourrage recouverte de neige.

Oh, on essaie bien d’avoir nos villes bien à nous, notre folklore urbain. Voyez la ville de Québec. Voyez son Château Frontenac, construit en 1897 par un architecte américain, dans un style qui foisonna sur toute l’Amérique du Nord à l’époque, mais qu’on prend envers et contre tous pour un château français. Et admirez ses remparts, qu’on prend pour des remparts français aussi mais qui furent érigés par les Britanniques en 1775, par peur de la Révolution Américaine (le vieux mur français fut détruit après la Conquête – il n’en reste rien). Et visitez le restaurant LES ANCIENS CANADIENS, qui sert une nourriture chic gorgée de faux folklore mais qui a la pure beauté simple d’être situé dans une des dernières vraies maisons datant du Régime Français encore debout (le reste des si belles maisons du vieux Québec est britannique – eh oui). D’ailleurs, pendant tout le 19ième siècle, Québec était une ville de garnison à majorité anglophone (vous avez bien lu). C’est seulement vers 1870 que les canadiens-français descendant des campagnes inversèrent le rapport démographique de cette ville portuaire, ville ouverte où, on l’a vu encore lors des cérémonies de son ci-devant 400ième anniversaire, l’armée d’occupation peut parader quand bon lui semble. Pas à dire, on revient de loin… Enfin bref, la ville de Québec est bel et bien un de nos traits civilisationnels forts, parce que c’est l’un dans l’autre un espace réapproprié, reconquis, le témoignage de la survivance qui s’enrichit de son héritage lancinant, parfois peu avouable à ses fantasmes présents, même en les déformant un peu des fois… ça aussi, c’est le mythe et la force du mythe dont se sustente une «civilisation»…

On cite bien, comme trait «civilisationnel», notre très grande sagesse antireligieuse contemporaine, vraie et effective au demeurant. Il faudrait pourtant se donner les moyens d’observer de quoi elle sort… Le clergé fut, surtout de 1840 à 1960, le relai servile de l’occupant anglais. L’athéisme militant québécois, pour reprendre certaines formulation en vogue, est aussi une sorte de matérialisme philosophique au ras des mottes, en ce sens qu’il plonge ses racine dans un anticléricalisme dont la cuisante virulence échappe à maint citoyens de pays souverains. Le cléricalisme compradore québécois a cherché à perpétuer l’idée mensongère qu’il était «gardien» d’une foi foutue et d’une langue qui, elle, a survécu. Ce qui fit ce qui fut, c’est simplement l’explosion démographique due à des conditions socio-économiques similaires à celles du tiers monde et à la circonscription, par l’occupant, des québécois sur un territoire restreint (vallée du Saint Laurent) et dans un secteur socio-économique paupérisant (agriculture – trop pauvre pour payer son propre prolétariat agricole, il fallait le procréer). Charpente intime, conservatrice et réactionnaire de ce cadre colonial en capilotade, l’église fut laminée avec, quand il s’effondra, et sa camelote spirituelle tomba avec elle, quand cette population, dense, concertée et homogène par pur artefact colonial, entra, à la presse car fort en retard, dans la modernité. Oh, que oui…

Oh, on essaie bien d’avoir des auteurs bien à nous. Des trèfles aussi pesants que prolixes comme -par exemple- le glauque et tendancieux Victor Lévy Beaulieu, qui, de nos jour, débloque plus souvent qu’à son tour. Pour parler franchement, j’ai lu seulement un de ses romans: LES GRANDS-PÈRES. Une estie de platitude foireuse qui se passait chépuquand sur une vieille ferme branlante, avec de la zoophilie et de la déchéance dans tous les racoins. Phrases interminables, gros vasage, longues parenthèses niaisantes dont certaines même pas fermées. Ça va pas passer à l’Histoire ce genre de verbiage auto-édité. Le mérite d’éditeur de ce gogo dépasse de loin son mérite d’auteur, justement, en fait. J’ai bien aimé son feuilleton MONTREAL P.Q., par contre… si c’est lui qui l’a vraiment faite… Oh et, en y repensant, il y avait bien aussi un court essai intitulé MOMAN, POPA, L’JOUAL PIS MOÉ publié sous forme d’article chépuoù du temps de la Querelle du Joual. Pas mal du tout, un essai en joual, pensez-vous… Contenu un peu creux mais passablement hurlant à lire. Civilisationnel en diable… Parlant, pour tout dire… Bien tartiné, dans le genre Joual en révolte au ton infantile. Bien exempt des inepties racistes qu’il dégobilla par la suite. Du temps qu’il avait de quoi à dire, en gros. Enfin toutes ces merveilles à prendre de fort haut…

Au moins -cependant, il faut le dire- nous avons un peintre: un certain Paul-Émile Borduas, dont j’ai vu un jour une oeuvre intitulée L’ÉTANG RECOUVERT DE GIVRE. C’était ailleurs, dans le musée continental quelconque qui l’avait pillée… Saisissant. Il y a de l’art américain là-dedans ou je m’y trompe. Nous avons aussi, l’un dans l’autre, un roman. Il s’intitule L’AVALÉE DES AVALÉES et est de Réjean Ducharme. Sublime et, c’est le cas de le dire: unique.

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Les poupées mannequins, ce n’est PAS du marketing…

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2008

Aucun marketing au monde ne peut amplifier ou restreindre le rapport séculaire que nous établissons à l'effigie...

Aucun marketing au monde ne peut amplifier ou restreindre le rapport séculaire que nous établissons à l’effigie…

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Il me semble qu’on en donne vraiment beaucoup trop de nos jours au «marketing». Sans trop savoir ce qu’il est exactement, on «le» prend pour le démiurge de la manipulation subconsciente des masses, une sorte de «Big Brother» tentaculaire qui nous ferait faire tout ce qu’il veut. C’est falsificateur au possible. Je suis suffisamment consommateur ordinaire de ma poersonne pour pouvoir observer la règle d’acier suivante: si vous avez un produit de merde, votre campagne marketing n’y fera pas grand chose. Pour bien comprendre mon argument, pensons, par exemple, au film DICK TRACY (1990) avec Warren Beatty et Madonna. Costumes aux couleurs criardes, grosses têtes d’affiches racoleuses, campagnes marketing tapageuses, mondovision tonitruante, film de merde, résultat médiocre au guichet, divorce inexorable entre Warren et Madonna. Point-barre… Plus personne ne se souvient de ce navet. Vous en souvenez-vous, vous? Des exemples similaires de l’incompétence chronique du marketing absolu et sans substance existent par milliers, dans tous les secteurs de production. Le marketing rate bien plus souvent son coup qu’il ne fait mouche. Et surtout: le marketing se fait bien plus souvent prendre par surprise par le produit que le contraire… Maintenant méditons ceci: les poupées-mannequins miniatures existent depuis 1959 et il se vend dans le monde une de ces effigies toutes les deux secondes, le tout avec un marketing compétent et solide, certes, mais sans extravagance particulière… Il n’y pas une campagne marketing qui puisse produire des résultats aussi durables et d’une telle puissance! Jamais. Cela n’existe pas. Le fait est que ce sont les poupées-mannequins qui font vivre leurs agents de marketing, pas le contraire. Tout simplement parce qu’il s’agit là d’un objet bien plus ancien que tous les marketings de la terre. Une petite poupée ado ou adulte, une effigie, un fétiche, un totem… Les extorqueurs qui s’engraissent aux dépens de celles qui aiment et adulent les poupées-mannequins comprennent cela bien mieux que vous et moi et ce, sans cette doctrine candide et non avenue de «marketing». Tout cela remonte à tellement plus loin, au plan de l’Histoire et au plan d’une vie de femme, de jeune fille, de toute petite fille. Aucun marketing au monde ne peut amplifier ou restreindre le rapport séculaire que nous établissons à l’effigie…

Il importe d’ajouter -corrolaire crucial ici- que le temps de la femme-objet pour l’homme, c’est fini. Et même le temps de la femme qui cherche à s’affirmer en singeant l’homme touche à son terme. Nous en arrivons à la femme qui reste elle-même, se maquille, se pomponne, s’amuse avec ses copines, jouit de ses amants et gouverne sa vie. Les nouvelles poupées-mannequins de ce temps sont naturellement centrales dans cette symbolique ludique, parce qu’elles ont la pêche, la dégaine, elles pratiquent absolument tous les sports et embrassent toutes les professions, mais leur maquillage ne se défait jamais, leur talons aiguilles ne s’enfoncent pas dans la boue de la jungle, et la grande tempête historique n’altère en rien leurs tignasses polychromes et indécoiffables. Elles sont donc un rêve. Car c’est un grand rêve de femme ça: tout accomplir sans transiger sur sa jouissance corporelle et ses fantaisies coquettes. Or, le fait est que les poupées-mannequins sont des jouets de petites filles. Ce sont donc les gamines qui décident de leur sort commercial de masse en dernière instance, pas leur père ou quelque vague «Big Brother Marketing» impalpable. Il va donc falloir cesser de crier «marketing» et «femme objet» à chaque fois qu’il s’agit de poupées-mannequins et commencer à comprendre les vrais fantasmes de celles qu’elles amusent depuis des lustres. Nous allons alors faire face à une ou deux surprises, mais nous allons bien finir par arriver à nous débarrasser de nos stéréotypes condescendants et faussement salvateurs sur les femmes et les petites filles… C’est un ajustement indispensable si nous, hommes notamment, voulons approcher adéquatement le monde superbe et terrible de la poupées-mannequin indocile de ces temps passionnels et de sa symbolique effective…

barbie_au_hidjab

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Le capitalisme se déploie sur une sphère finie…

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2008

Le capitalisme se love sur la planète entière, mais en même temps il s’étrangle impitoyablement avec ses propres circonvolutions.

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Ah, il y a du brasse camarade dans l’économie-monde… Il fut un temps où les disparités de modes de production étaient beaucoup plus accusées qu’aujourd’hui, seulement en Europe. La notion de «tiers monde» était jadis économiquement quasi-inexistante. Je n’en finirais pas d’énumérer les problèmes posés par ce fichu de nouveau siècle. Le moteur du mouvement social réside bel et bien toujours dans les possibilités d’extorsion du surtravail. Or, les pays que nos journaux appellent du «tiers» et du «quart» monde sont aujourd’hui les grandes sources de plus-value effectivement productive. Les économies occidentales sont, en notre temps, à 75% post-industrielles (services et bureaucratie, principalement). Ainsi, un stylos à bille produit au Honduras coûte infiniment moins cher en reviens que le même stylo à bille produit en France ou en Allemagne. Les coûts de frais sociaux sont inexistants dans le premier cas. L’assiette de plus-value produite par le prolétaire non-occidental n’a donc que le capitaliste comme convive à convoquer. Il n’y a plus à la partager avec le col blanc occidental, sous forme de charges sociales, et de cette kyrielle de frais divers qui font du Nord-Ouest un oasis illusoire. Cette situation de disponibilité internationale de surtravail frais et bon marché suscite une véritable exportation du moteur de production vers les zones plus précairement prolétarisées. Nous évoluons désormais dans un dispositif où le travailleur occidental s’est historiquement donné une protection sociale mais a laissé la bourgeoisie aux commandes. La conséquence en est qu’il fonctionne comme une sorte de rentier social, d’aristocrate ouvrier. Mais l’aristocrate dépend de sa terre nationale! Si celle-ci tombe en friche, c’est sa rente qui s’effiloche. Ici c’est la bourgeoisie aux abois qui rouille le blé de l’aristocrate ouvrier! Car, ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’expatrier le moteur de production, c’est aussi expatrier le moteur de consommation, car ce sont là les deux facettes dialectiques du même jeton. Chercher de nouvelles sources de plus-value, c’est expatrier la production. Et expatrier la production, c’est expatrier le marché. Dans les derniers trente ans, le pouvoir d’achat des masses prolétariennes indonésiennes, chinoises ou guatémaltèques a, en proportion, beaucoup plus augmenté que celui des masses françaises, états-uniennes ou allemandes. Le marché devient donc international au sens fort, et les entreprises domestiques produisent et trouvent le marché là où il se produit et se trouve. L’internationalisation du marché n’est donc pas la conséquence du tassement de la production domestique, mais sa cause. Moins de plus-value domestique, moins de pouvoir d’achat domestique. Moins de pouvoir d’achat domestique, tassement du marché domestique. Voir cela comme une stratégie voulue des patrons c’est dès lors basculer dans une interprétation volontariste de type militantisme vulgaire. Cet état de fait économique s’impose au patron occidental autant qu’au travailleur occidental. La dynamique de concurrence pousse implacablement toute la machine dans le bourbier tiers-mondiste. Et ainsi, le ci-devant «libre échange» est lui aussi consécutif plutôt que causal. Les cris de nos libre-échangistes c’est le ululement de la chouette de Minerve, quand tout est joué et quand la nuit de la mondialisation est tombée. Qui va en profiter? Ah, ah. Voilà le beau merdier! Extirper la productivité des secteurs avancés, balisés socialement, pour la nicher dans des pays arriérés, semi-coloniaux, à régimes dictatoriaux et «bananiers», pour reprendre une image d’une autre époque qui dit bien ce qu’elle a à dire, donne une illusoire et courte impression de levée fraîche de profits rapides. En fait la régression (notez ce mot!) sur les zones à capitalisme sauvage aura à moyen et long terme les effets qu’ont eu le capitalisme sauvage: désorganisation de la production, dérapage social, paupérisation à outrance, émeutes de la faim, spéculation sans balises menant à des crash boursiers, dans des pays pauvres mais dont le sort semble soudain rayonner sur le monde. La Thaïlande, la Russie, l’Inde, la Chine et le Brésil en témoignent. Le capitalisme étire son sursis, mais tout cela revient à la fameuse baisse tendancielle du taux de profit. Elle se poursuit, inexorable, et les profits absolus ne doivent pas faire illusion quand au caractère déterminant de cette loi. Le capitalisme se love sur la planète entière, mais en même temps il s’étrangle impitoyablement avec ses propres circonvolutions. Il va se trouver coincé entre l’aristocratie ouvrière occidentale qui va se mettre à s’agiter pour ne pas perdre ses privilèges, et le prolétariat des nouvelles zones, productives industriellement mais arriérées politiquement, qui va se mettre à s’agiter pour acquérir les siens. On n’a pas fini de voir s’ébranler le monde. Mais cette fois-ci, le capitalisme ne trouvera plus un «quint» ou un «sixte» monde pour se réactiver, la planète étant, l’un dans l’autre, une sphère finie.

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La fin historique du racisme

Posted by Ysengrimus sur 1 mai 2008

Little Rock, Arkensas, 1957. On ne devient raciste que lorsque la personne de l’autre race est objectivement notre égale.

Little Rock, Arkensas, 1957. On ne devient raciste que si la personne de l’autre race est objectivement notre égale.

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Si le racisme se perpétue longtemps après l’effondrement des conditions objectives de son engendrement, cela s’explique d’une façon claire quoique souvent mécomprise: le racisme sert le capitalisme. Clarifions d’abord une chose: il n’y a pas de racisme dans la société esclavagiste. Vous avez bien lu. Il y a plutôt un phénomène bien pire, dont nous avons tout oublié: la division raciale du travail. L’esclavagisme requiert pour fonctionner efficacement qu’un signe distinctif imparable et inaltérable fasse la différence entre maîtres et esclaves. Certains signes afférents furent utilisés: le fait de marcher à pied plutôt que d’aller à cheval, certains attributs vestimentaires ou capillaires, la marque au fer rouge. Mais un esclave matois peut toujours voler un cheval et altérer son apparence. Tant et tant que le signe distinctif imparable se trouva vite sélectionné: la couleur de la peau. Comme l’or et l’argent supplantèrent vite le sel comme monnaie, la couleur de la peau, signe patent, intégral, inaliénable, inaltérable, imparable, inusable supplanta vite toute autres caractéristiques pour désigner l’esclave. Le culminement de ce phénomène, sa réalisation cardinale, c’est, naturellement, la Confédération Sudiste Américaine qui y accède. Dans une rue d’Atlanta de 1855 on pouvait, d’un seul coup d’oeil, distinguer les maîtres des esclaves. Cela se faisait dans la brutalité la plus absolue et la plus tranquille et de ce fait, sans animosité particulière. Le système social tenait, on n’avait pas à pester contre les races. La ségrégation inhérente à cette division raciale du travail était objective plutôt que subjective, si je puis dire. L’économie agricole reposait sur elle, en vivait. On donnait des ordres aux hommes et aux femmes noirs et on prenait les ordres des hommes et des femmes blancs. Il y avait deux castes distinctes d’êtres humains. Fin du drame. Le dispositif était rodé. Les maîtres étaient condescendants ou brutaux, placides ou cruels, matois ou bêtes, mais ils n’étaient pas spécialement racistes, au sens moderne du terme. Le servage d’occupation des anciennes colonies africaines fonctionnait selon un modus similaire —mais pas identique— de violence tranquille et de puissance foncière bonhomme. Pour des raisons de balance démographique et de fragilité inhérente à toutes les invasions coloniales, nos bons coloniaux rencontraient cependant toutes les contraintes objectives des occupants minoritaires.

Le capitalisme détruit inexorablement le système agricole basé sur l’esclavage et c’est alors, alors seulement, que le racisme apparaît. On ne devient raciste que lorsque la personne de l’autre race est objectivement notre égale. Le racisme est le regret subconscient de la division raciale du travail perdue. Il est une représentation idéologique illusoire et régressante, nostalgique de l’époque où le Noir et l’Arabe n’étaient pas un égal. Le racisme jaillit donc dans une société basée sur la mise en marché nivelante de la force de travail où toutes les races sont désormais intégralement égales face à l’exploitation capitaliste objectivement aveugle aux races. La contradiction est donc que le capitalisme, pour qui ne comptent plus que l’argent et le travail, engendre le racisme, moins en référence aux conditions qu’il met en place qu’aux conditions antérieures de paix sociale ségrégante qu’il détruit. Le Ku Klux Klan dans les Amériques est l’incarnation suprême de ce phénomène de nostalgie du temps où on ne forçait pas le noir et le blanc à s’assoir à la même table. On regrette l’époque «idyllique» où le noir cueillait le coton et ou le blanc le surveillait sereinement les armes à la main. Désormais, capitalisme dixit, les cueilleurs et les surveillants sont de n’importe quelle couleur. Il faut imparablement que l’égalité entre les races et la disparition de la pertinence économique des races soient objectivement instaurées pour que son rejet subjectif régressant, le racisme, se manifeste.

Voyons par exemple les travailleurs et les travailleuses français, toutes origines ethniques confondues. Le capitalisme cultive envers eux, comme envers quiconque, un ensemble de procédures brouillantes et divisantes visant à perpétuer la compétition au sein du prolétariat pour retarder au maximum la mise en place d’une solidarité de classe. L’ensemble grouillant et nauséabond des représentations régressantes et nostalgiques est le vivier parfait où puiser. Si le racisme est instillé, préservé, maintenu, alors qu’on importe massivement du prolétariat frais, compétent et peu exigeant des anciennes colonies, la «race ennemie» tangible devient le prétexte idéal faisant écran de fumée parfait à l’ennemi réel intangible: l’exploitation capitaliste. Le racisme du charbonnier des travailleurs français repose donc sur deux altérations idéologiques de son éducation prolétarienne perdue: nostalgie régressante de la supériorité coloniale et manifestation du fait que l’idéologie dominante est l’idéologie de la classe dominante. Dans ce second cas, le travailleur intègre la logique mentale du capitaliste au point de penser son camarade de classe comme un compétiteur étranger! La couleur de la peau, qui servait jadis au maître à cheval à distinguer ses esclaves sur le chantier agricole, sert maintenant à l’exploité non solidaire à sélectionner ses boucs émissaires sur le chantier industriel. On voit bien ici que la notion d’aristocratie ouvrière n’est pas un vain mot. Le rentier social tertiarisé qu’est devenu le travailleur occidental appréhende la perte de ses privilèges petit bourgeois que le prolétariat «racial» ne provoque pas objectivement mais incarne idéologiquement. Ayant perdu de longue date toute éducation communiste, le travailleur français s’attaque au symptôme superficiel de sa déchéance objective plutôt qu’à la cause profonde de son exploitation et de celle de l’exploité immigrant mondialiste, toutes races confondues. Et, au plan bassement politique, un concert bruyant d’échos est donné à cette malodorante gangrène d’idées. Par exemple, pour revenir sur notre continent, par le propos odieux qui marqua la mort de sa campagne d’investiture en 2008, Hillary Clinton instrumentalisa le racisme exactement comme notre culture ordinaire le fait encore. Elle alla dire: «Barack Obama est noir, cela ne marchera pas avec les travailleurs blancs». Postulant un racisme imaginaire chez les masses, elle le perpétuait sans le confirmer et s’en servait comme instrument de division électoraliste, sur des questions qui n’avaient absolument rien de raciales. Aussi, sa défaite de 2008 fut-elle une étape de plus… dans la défaite du racisme lui-même. Dans la campagne de 2012, la race d’Obama ne fut plus un vecteur porteur pour quiconque, ni lui ni les autres. Elle disparait socialement, ce qui banalise la victoire sur elle et, de fait, la confirme. On en parlera un jour comme d’une belle victoire du passé, comme l’éradication de la tuberculose ou l’électrification des campagnes. Enjeux cruciaux de jadis. Banalité d’aujourd’hui. À l’échelle colossale de l’Histoire, le racisme touche à sa fin. Le fait est qu’implacablement, la réalité complexe et ouverte de la mondialisation portera ce préjugé ethnocentriste sans fondement objectif, cette compétition discriminatoire aux assises imaginaires, cette ségrénation-gadget… au fin fond de sa déchéance ultime.

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Paru aussi (en version remaniée) dans Les 7 du Québec

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