Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Il y a cinquante ans: BOB DYLAN (l’album)

Publié par Paul Laurendeau le 19 mars 2012

Got on the stage to sing and play
Man there said: Come back some other day
You sound like a hillbilly
We want folksingers here…
[Je monte sur scène, je chante, je joue
Le type me dit: Reviens nous voir un autre jours
Tu sonnes comme un de ces bouseux de paysans
Ici, c'est des chanteurs folk que ça nous prend...]
(Bob Dylan, Talking New York, sur l’album Bob Dylan, 1962)

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Il y a cinquante ans tout juste, le 19 mars 1962, paraissait à New York, le premier album de l’auteur compositeur interprète Bob Dylan (né à Duluth au Minnesota en 1941, il avait donc alors vingt et un ans). Le disque vinyl s’intitule tout simplement Bob Dylan et apparaît, avec le demi-siècle de recul, plus comme le This was the way we played then. But things change, don’t they de Dylan. C’est effectivement un an plus tard, avec son second opus, l’album-culte The Freewheelin’ Bob Dylan (1963), qui s’ouvre sur le monumental Blowin’ in the Wind, suivi, pas trop loin, du très explicite Masters of War, que le monstre sacré de la contreculture protestataire des années 1960 se campe bien en place sur son solide piédestal. Plus modestement, mais en manifestant une qualité artistique déjà entière, l’album Bob Dylan (1962), propose plutôt un tout premier bilan de la jeunesse d’artiste et de chanteur folklorique de Dylan. Au cœur épicentral de ce point d’orgue crucial repose Woody Guthrie (1912-1967), l’immense chanteur folk et virulent protest-singer (chanteur protestataire) de la première moitié du siècle dernier (l’auteur titanesque, entre autres, de This land is your land). Dylan, dans l’album Bob Dylan, chante d’ailleurs une de ses magnifiques compositions intitulée Song to Woody. C’est le chant du jeune folk songster (songster: un baladin populaire qui chante le corpus collectif, un interprète folk, un tourne-disque vivant qui joue encore les airs de la tradition orale) en train de mettre de l’ordre dans le corpus de ses influences et de pousser l’éclosion inexorable de sa spécificité d’artiste. Je vous la traduis ici (traduction en adaptation rythmique libre… c’est pour en saisir le contenu, tout simplement):

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Chanson à Woody [Song to Woody]

Me voici ici à mille milles de chez moi
Marchant sur des routes que bien d’autres ont parcouru avant moi.
Je découvre ton monde, un monde tout nouveau, rempli de gens, de choses.
J’entends la voix des manants, des vilains, des vassaux et des roys.

Hé, hé, Woody Guthrie, je t’ai écris une chanson
À propos de ce bien drôle de monde qui est là, qui se déploie.
Un monde tout malingre, affamé, épuisé, déchiré,
Un monde qui semble à l’agonie, alors qu’il vient pourtant tout juste de naître.

Hé, Woody Guthrie… mais je sais parfaitement que tu sais parfaitement
Le fin fond des choses que j’évoque ici, et beaucoup plus encore.
Je te chante cette chanson mais, bon, c’est vraiment pas grand chose
Quand on se dit que bien peu d’hommes ont accompli ce que tu as accompli.

C’est aussi pour Cisco et Sonny. Pour Leadbelly aussi.
Et pour tous ces bons gars qui marchèrent avec toi.
Je chante pour dépeindre le cœur et les bras de ces gars
Que la poussière a amené, puis que le vent a chassé.

Je pars demain. Je pourrais même le faire aujourd’hui.
Et quelque part un beau jour, au confin de ma route
L’ultime chose à faire que je voudrais vraiment pouvoir faire
C’est de dire combien ardu, mon propre voyage fut, lui aussi…

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Woodie Guthrie (1912-1967)

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Je n’ai tout simplement pas de mots (moi d’habitude si disert) pour vous dire combien Bob Dylan est gravé au plus profond de moi. Son art musical et lyrique m’ont si crucialement influencé intellectuellement, depuis ma toute prime adolescence, que cette traduction de la sublime Song to Woody, c’est, en fait, à Dylan lui-même que je pense en l’écrivant. Et, bon, pour le coup, laissez-moi vous dire aussi que ceci:

Come you masters of war
You that build all the guns
You that build the death planes
You that build all the bombs
You that hide behind walls
You that hide behind desks
I just want you to know
I can see through your masks.

[Venez un peu ici, vous les maîtres de la guerre,
Vous qui fabriquez les flingues,
Vous qui construisez ces chasseurs tueurs,
Vous qui façonnez les bombes,
Vous qui vous planquez entre quatre murs,
Vous qui vous planquez derrière un bureau,
Je voudrais simplement vous signaler
Que je vois parfaitement au travers de votre masque]
(Première strophe de Masters of War, Bob Dylan, 1963)

bien, c’est rien d’autre que le contenu brut de l’âme grognante et purulente d’Ysengrimus. Toute une tradition, au demeurant incroyablement riche et mal connue, de résistance culturelle et sociale des agriculteurs et des travailleurs américains s’est incarnée en ces deux interprètes (et en bien d’autres, y compris des artisans musiciens et chanteurs totalement inconnus, anonymes, collectifs, mobilisant un dense héritage vernaculaire typiquement continental de protestation prolétarienne et paysanne)… Salut Bobby, salut Woody. Et encore chapeau pour ces indispensables relais sur ces rubans de routes infinis que vous avez parcourus…

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Woody Guthrie a longtemps arboré sur sa guitare une affichette disant: CETTE MACHINE TUE LES FASCISTES

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Quand l’humoriste et acteur Jean Lapointe incarna le premier ministre québécois Maurice Duplessis

Publié par Paul Laurendeau le 15 novembre 2011

Paris ne s’est pas fait en un jour, Terrebonne non plus.
Charles Laberge (dans Conte populaire, 1848)

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Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959)

Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959) fut premier ministre du Québec de 1936 à 1959, avec une interruption de cinq ans (1939-1944, quand le pouvoir revint à Joseph-Adélard Godbout). Il fut l’homme politique ayant tenu individuellement son mandat de premier ministre le plus longtemps de toute l’histoire canadienne. Son parti, défunt aujourd’hui, l’Union Nationale (une version réformée dans un sens populiste et nationaliste du vieux Parti Conservateur québécois, moribond après la conscription forcée de 1914-1918), succéda, en 1936, à près de quarante ans de règne du très compradore Parti Libéral, assuré successivement par Félix-Gabriel Marchand, Simon-Napoléon Parent, Lomer Gouin, et Louis-Alexandre Taschereau. Maurice Duplessis, bouillant député de la circonscription de Trois-Rivières, à la fois Premier Ministre et Procureur Général (garde des sceaux) du Québec, politicien populiste, truculent, démagogue, cabot, bigot, compulsivement réactionnaire, anti-syndicaliste primaire, fut, bon an mal an, la figure politique québécoise la plus déterminante de la première moitié du siècle dernier. Son ombre tutélaire se dresse en fait sur au moins quarante ans d’Histoire du Québec (1936-1976). On le compara, fort judicieusement, autant pour son impact sur l’imaginaire collectif de son temps que pour ses représentations idéologiques passablement indubitables, à ses contemprains António de Oliveira Salazar (1889-1970) du Portugal et Juan Domingo Perón (1895-1974) d’Argentine. La période effective de son règne fut appelée La Grande Noirceur (1936-1959), la période succédant immédiatement à son règne, et s’en démarquant vigoureusement tant du point de vue politique que du point de vue ethnoculturel, fut appelée La Révolution Tranquille (1960-1966). Et ce ne fut qu’avec la première élection du Parti Québécois (survenue le 15 novembre 1976) qu’il fut possible de vraiment commencer à expurger notre mémoire collective du lourd héritage de celui qu’on avait surnommé, en toute simplicité, le Chef (l’Union Nationale ne reprit jamais le pouvoir après 1970 et fut éventuellement officiellement dissoute en 1989. Une portion significative de ses forces vives fut, de fait, recyclée dans le Parti Québécois). Montée moins de vingt ans après la mort du personnage, la dramatique historique (dans le jargon radio-canadien) Duplessis fut une étape déterminante de cet exorcisme collectif.

Nettement plus théâtrale que cinématographique ou même télévisuelle, cette remarquable mini-série, écrite en 1977 par Denis Arcand (qui s’inspira largement de la biographie «définitive» de Duplessis établie par un de ses plus fervents admirateurs, le magnat de presse anglophone, aujourd’hui taulard, Conrad Black), fut diffusée en 1978 (René Lévesque était alors premier ministre du Québec) et connut, à l’époque, un succès fulgurant. L’humoriste et acteur Jean Lapointe (né en 1935) nous campe un Duplessis immense, parfaitement bien installé entre l’âpre dureté tragique et les aigres cabrioles comiques du personnage historique. Le récit se déploie en sept tableaux d’une heure qui sont autant de capsules saisissant le profil et la trajectoire du terrible Cheuf. Le premier épisode, intitulé LES COMPTES PUBLICS, nous ramène en juin 1936. Contexte de procès, ambiance de fin du règne des ci-devant «maudites crapules libérales». Le chef de l’opposition au parlement de Québec, Maurice Duplessis (Jean Lapointe), interroge, dans le cadre d’une commission parlementaire d’enquête sur les comptes publics, des hauts fonctionnaires et des figures ministérielles, sur l’intendance des finances de la province. Dénonçant l’utilisation des fonds publics à des fins partisanes et le népotisme (le patronage, dans la langue du temps), ce batteur d’estrade impénitent «démolit le parti Libéral morceau par morceau», en ne manquant pas de caser ses calembours et ses effets de manches devant un public hilare et complice (le sous-ministre à la colonisation Louis-Arthur Richard est joué par J. Léo Gagnon). Par la suite, c’est le ministre de la colonisation du gouvernement Taschereau, Irénée Vautrin (joué, en un clin d’oeil ironique que les initiés comprendront, par Jean-Pierre Masson) qui se fait rudement maganer pour ses dépenses personnelles, payées à même les fonds public. Les scandales débusqués par Duplessis finissent par provoquer la démission abrupte du premier ministre Taschereau (joué par Camille Ducharme) et de son gouvernement. Des élections sont déclenchées. Jubilation générale. Mais notre Rocambole parlementaire s’est épuisé à l’ouvrage. La seule personne qui semble s’en aviser et s’en soucier, c’est la secrétaire particulière de son étude d’avocat trifluvienne, une passionnée de politique, Mademoiselle Auréa Cloutier (jouée, tout en finesse, par Patricia Nolin).

Dans l’épisode intitulé L’UNION NATIONALE, l’alliance du pot de fer et du pot de terre est en selle. Un gouvernement d’union nationale collant éclectiquement ensemble les «gauches» de Paul Gouin (le fils de Lomer Gouin, joué par Jean Brousseau) et la droite duplessiste est mis en place. Le Parti Conservateur du Québec (Duplessis) et l’Action Libérale Nationale (Gouin) contournent le titan libéral abattu et fusionnent. Mais les doctrinaires idéalistes de Gouin dessillent vite et découvrent avec horreur que ceci n’est, pour Duplessis, qu’une tactique pour subrepticement dissoudre l’Action Libérale Nationale et faire renaître de ses cendres le vieux Parti Conservateur. Le programme électoral de l‘Union Nationale, le fameux Petit catéchisme des électeurs (construit en questions et réponse comme le petit catéchisme des écoles) attaque les banques, les trusts, la grande entreprise étrangère. Il est «de gauche» en surface, mais en fait son contenu peut parfaitement être interprété dans l’angle populiste, anti-socialiste et traditionaliste de la promotion de l’agriculture, de la petite manufacture et des caisses d’épargne «populaires» (pensons au «corporatisme» d’un Salazar ou d’un Pétain). Ce sera la ligne réactionnaire que retiendra Duplessis et cette ambivalence des promesses électorales lui permettra de se gagner plusieurs des hommes de Gouin, qui souhaitent «rejeter et le capitalisme et le communisme». Paul Gouin et les irréductibles de sa faction sont graduellement évincés. Pour fêter sa victoire future, Duplessis, un peu éméché, veut inviter Mademoiselle Cloutier «pour quelques jours» à New York pour aller voir jouer les fameux Yankees, mais il le fait maladroitement et sans tact. Tant et tant que mademoiselle Cloutier lui fait comprendre qu’elle n’est pas trop intéressée par le baseball.

L’épisode L’ÉCHEC nous montre un Duplessis, premier ministre encore roide et inexpérimenté, abusant de son penchant pour le gin et accumulant les maladresses politiques. Il se laisse dicter une portion de son programme de gouvernement par le cardinal Jean-Marie Rodrigue Villeneuve (joué par Roger Garand), le très réactionnaire archevêque de Québec (qui lui suggère toutes les régressions sociales imaginables dont la moindre n’est pas le maintient de l’interdit du droit de vote des femmes). Duplessis instaure la fameuse Loi du Cadenas (Nom officiel: Loi protégent la province contre la propagande communiste. Son libellée, lapidaire: «Il est illégal pour toute personne qui possède ou occupe une maison dans la province de l’utiliser ou de permettre à une personne d’en faire usage pour propager le communisme ou le bolchevisme par quelque moyen que ce soit»). Duplessis trahit une par une les figures progressistes qu’il s’était acquises en 1936, le docteur Philippe Hamel (joué par Yves Létourneau), Oscar Drouin (joué par Jacques Tourangeau). Ceux-ci l’abandonnent et retournent au Parti Libéral, se regrouper autour de la pâle figure d’Adélard Godbout. Mais l’événement déterminant qui mènera Duplessis à l’échec, c’est le déclenchement de la Deuxième Guerre Mondiale. L’ancien conservateur se souvient de s’être fait lancer des œufs par la foule en 1917, quand il faisait la promotion de la conscription, et n’entend pas subir le même sort aujourd’hui. En 1939, voulant un mandat clair (entendre: voulant que l’électorat approuve ses tendances d’extrême droite et «neutres» dans un contexte politique qui désormais, vu la guerre, les défavorise), Duplessis déclenche des élections générales anticipées. Le libéral Adélard Godbout se tourne dare-dare vers les puissances du gouvernement fédéral. S’impose alors la figure d’Ernest Lapointe (joué puissamment par Guy Provost), ministre de la Justice du Premier Ministre libéral fédéral William Lyon Mackenzie King. Ernest Lapointe est l’homme lige de King pour le Québec. C’est donc ce ministre libéral d’Ottawa qui mènera toute la campagne d’Adélard Godbout avec la menace compradore suivante pour les entreprises finançant Duplessis: une cenne à l’Union Nationale et vous perdez tous vos contrats de guerre et avec la menace suivante, encore plus insidieuse, pour les électeurs: votez pour Duplessis, ce sinistre sympathisant nazi, et tous les canadien-français du gouvernement fédéral, moi le premier, démissionneront en bloc. Plus rien ni personne n’empêchera alors le Canada anglais d’imposer la conscription aux québécois. Drapé dans le Carillon Sacré-Cœur (ce vieux fanion des canadien-français, ancêtre catholique de l’actuel drapeau du Québec), Duplessis déclare qu’il défendra son peuple de toutes ses forces contre la conscription et contre la tyrannie d’Ottawa. Rien n’y fait. Le rouleau compresseur fédéral opère et Duplessis perd les élections de 1939. Quand la nouvelle tombe, paqueté de gin, il lâche une flopé de jurons devant son poste de radio. Mademoiselle Cloutier hausse alors un peu le ton en lui disant sévèrement: «Blasphémez pas! Blasphémez pas!».

Dans LA RETRAITE, on va voir se mettre discrètement en place deux personnages clefs du futur dispositif de pouvoir de Duplessis. Joseph-Damase Bégin dit «Joe-D» Bégin (campé, avec une pétulante bonhomie, par Marcel Sabourin, qui rend le personnage historique bien plus attachant qu’il ne l’était de fait) et Gérald Martineau (joué par un Donald Pilon sombre, majestueux et onctueux). Joe-D Bégin est un ancien détaillant d’automobiles (littéralement un vendeur de chars). Entré en politique par l’Action Libérale Nationale, il sera élu sans discontinuer de 1936 à 1960 (inclusivement… il survivra donc temporairement la mort du Chef et le tempête électorale d’ouverture de la Révolution Tranquille). Avant-guerre, Bégin avait présenté à Duplessis, son comparse Gérald Martineau, homme d’affaire discret, enrichi dans la vente de matériel de bureau aux différents corps gouvernementaux. Martineau ne sera jamais député ou ministre mais il deviendra vite «conseiller législatif», une sorte de sénateur provincial nommé à vie (Le Conseil Législatif du Québec, équivalent provincial du Sénat canadien, ne fut aboli qu’en 1968). Martineau sera surtout l’argentier de l’Union Nationale, une façon pudique de dire qu’il sera en charge de la caisse électorale semi-pégreuse du parti totalitaire à venir… Pour l’instant, nous sommes en 1942 et Duplessis n’en mène pas large. Foudroyé par une hernie strangulatoire compliquée d’une pneumonie, il est hospitalisé â l’Hôtel-Dieu de Québec et va voir la mort de très près. Une visite amicale du premier ministre du Québec, Adélard Godbout, mettra en relief l’autre problème de santé de Duplessis: son alcoolisme. Les deux hommes politiques (Godbout est joué par Roger Blay) se lancent dans un débat à bâtons rompus, largement arrosé de cognac, bu sec. L’infirmière (la garde-malade, comme on disait dans le temps) en charge de Duplessis, Mademoiselle Monique Thivierge (jouée finement par Pauline Martin) n’apprécie pas de voir son illustre patient prendre un coup sur son lit d’hôpital et le signale aux deux personnages, en toute simplicité. Sans se fâcher, elle aura ce mot aigre-doux, pour les deux hommes politiques: Ma foi du bon Dieu, on a plus de troubles avec vous qu’avec les soldats!… Duplessis présente sa garde-malade à ses invités dans les termes suivants: Je te présente ma petite garde-malade. A s’appelle Thivierge mais chu pas certain qu’on puisse l’appeler tite vierge… La jeune infirmière s’ajustera parfaitement aux farces douteuses et au ton bourru du vieux politicien et une relation particulière s’établira entre eux. Duplessis en viendra même à raconter, seul à seul, à garde Thivierge l’histoire de ses amours perdues. Fils d’un juge de vieille souche aristocratique coloniale (le bien nommé Nérée Le Noblet Duplessis, 1855-1926), il était tombé amoureux, dans sa jeunesse, de la plus belle fille des Trois-Rivières. Mais elle était la fille d’un marchand de charbon pis dans ce temps là les fils de juges mariaient pas les filles de marchands de charbon. Garde Thivierge proteste: Quessé ça, ces histoires là? Vous l’aimiez pas vraiment d’abord. Voyons donc, quand on aime, c’est la première chose qu’on envoye revoler, père et mère. Mais Duplessis maintient que cette mystérieuse arlésienne trifluvienne fut son unique amour… Quand sa santé se rétablit, Duplessis reçoit la visite de Joe-D Bégin et de Gérald Martineau. Ceux-ci placent, doucement mais fermement, le Chef devant un ultimatum. Il doit cesser de boire, sinon il va se retrouver avec un congrès à la chefferie sur le dos, et ce sera son lieutenant Paul Sauvé, qui le présente déjà ici et là comme un alcoolique fini, qui prendra sa place. Le choix est implacable pour Duplessis: le Pouvoir ou la Dive Bouteille. Livide, il verse sa bouteille de cognac et sa bouteille de gin dans le lavabo tandis que Gérald Martineau débusque sa bouteille de Tanqueray et sa bouteille de whisky du fond d’un garde-robe. Duplessis téléphone ensuite à Paul Sauvé, qui est en garnison avec l’armée canadienne à Durham (Ontario), pour lui signaler que, par ordre de ses docteurs, il ne prend plus un coup. Certain que Duplessis ne touchera plus jamais à l’alcool, Joe-D Bégin, organisateur électoral moderniste, véritable surdoué de la publicité politicienne, va expliquer au Chef comment il va s’y prendre pour remporter les élections de 1944 en misant, notamment, sur la notion hautement consensuelle de nationalisme (Joe-D Bégin est joué, redisons-le, par le suave et roucoulant Marcel Sabourin).

L’épisode LE POUVOIR nous installe dans une journée ordinaire (qui s’avérera extraordinaire) de 1948. En pleine possession de ses moyens, Duplessis est au zénith. Indubitablement totalitaire, il a tous ses dossiers, jusque dans leurs détails les plus infimes, en mémoire, bien casés dans sa solide caboche d’abstinent. Mademoiselle Auréa Cloutier est sa secrétaire particulière. Elle cultive la posture discrète de la secrétaire particulière mais elle est plénipotentiaire et agit de fait comme sa chef de cabinet. Tout passe par elle. Rien ne lui échappe. Gérald Martineau, pour sa part, reçoit les valises d’argent liquide (en petites coupures) pour la caisse électorale de l’Union Nationale, convoyées par les entrepreneurs ayant obtenu des contrats gouvernementaux. On suit la trajectoire de l’un d’entre eux, un certain Tétreault  (joué par Denis Drouin), entrepreneur en démolition dont le petite fille découvre, dans le bureau de Duplessis, le grille-pain automatique, donné en cadeau au Chef par quelque inventeur. Ces scènes, où Duplessis, apparaît sous un angle chafouin et paterne (tandis que Mademoiselle Cloutier et surtout Gérald Martineau assurent l’intendance de la partie la plus sombre de son pouvoir) sont mises en contraste avec le drame, socialement représentatif, de la militante syndicale Madeleine Parent (jouée avec gravité par Francine Tougas), écrouée, sur ordres directs de Duplessis, pour «propagande séditieuse» et éventuellement condamnée à deux ans de prison ferme, dans un pénitencier fédéral. C’est une journée ordinaire pour Duplessis, qui cumule les fonctions de premier ministre et de procureur général (garde des sceaux). Il rectifie, au téléphone, la politique éditoriale du journal du parti, le très tendancieux Montréal Matin. Il rabroue, au téléphone toujours, le consul de France en lui rappelant qu’il n’est pas question que le film «immoral» Les enfants du paradis soit projeté dans la province de Québec. Il rencontre Hilaire Beauregard, le chef adjoint de la terrible Police Provinciale, qui lui réclame plus de ressources financières, pour aller briser des grèves aux quatre coins de l’horizon québécois. Une police politique ne se paie pas avec des cacahuètes… Le Chef déjeune ensuite avec un homme d’affaire américain qui lui parle du grand projet de mines de fer de Sept-Îles, en lui expliquant qu’il préfère ses ressources naturelles à celles de l’Amérique Latine, vu l’atout de la «stabilité politique» que Duplessis assure. Il reçoit, dans son bureau, Irénée Vautrin, vieux comme les chemins (Mademoiselle Cloutier dixit), l’ancien ministre de la colonisation de Taschereau, qu’il avait tant magané en 1936, lors du scandale des comptes publics. Le vieil homme se plaint de l’indigence et, bon prince, Duplessis lui concède une pension. C’est ensuite le conseil des ministres. Duplessis revoit les dossiers de ses ministres comme un instituteur reverrait des copies d’élèves et on écoute tous ensemble un Joe-D Bégin vif, tonique et guilleret nous exposer la stratégie de la campagne électorale de 1948. L’un dans l’autre, une journée ordinaire. Sauf que le Chef se fait livrer un mystérieux paquet, dont personne, pas même Mademoiselle Cloutier ne connaît le contenu. Allez, je vous vend la mèche du contenu du paquet déposé sur le bureau de Maurice Le Noblet Duplessis en ce jour ordinaire de 1948: c’est nul autre que le nouveau drapeau du Québec, la version laïcisée du vieux Carillon Sacré-Coeur, le fleurdelisé actuel, d’azur à la croix d’argent cantonnée de quatre fleurs de lys. Duplessis fait discrètement amener l’Union Jack qui flotte sur la tour du parlement de Québec et fait monter le fleurdelisé québécois, pendant qu’il livre devant l’Assemblée Législative son fameux Discours du Drapeau. Le Québec est le tout premier état de l’Amérique du Nord britannique à se donner un drapeau distinctif (le Canada n’aura le sien qu’en 1965). Voilà un étendard bleu et blanc qui va rapporter d’un coup sec cent milles votes (Joe-D Bégin dixit), sans que cela ne coûte une cenne (Gérald Martineau dixit).

Le drapeau du Québec: d'azur à la croix d'argent cantonnée de quatre fleurs de lys (hissé en 1948, sous Maurice Duplessis)

L’épisode HERR KANSLER DUPLESSIS nous fait entrer dans l’univers feutré des combines, totalement non parlementaires, utilisées par le premier ministre, aux environs de 1952, pour garder la petite bourgeoisie en sujétion en l’intimidant directement, pour écraser les mouvements sociaux en donnant ses ordres tyranniques de brisage de grèves sans intermédiaire à son adjoint de police, Hilaire Beauregard (joué par Michel Forget), et pour espionner les différents corps publics et parapublics, déjà en profonde mutation. Nous faisons ainsi la connaissance de la mystérieuse «Madame Saint-Laurent» (jouée par Hélène Loiselle  - il est évident que ce nom de code est une allusion semi-ironique au premier ministre canadien du temps, Louis Saint Laurent, un libéral). Il s’agit d’une vraie ou d’une fausse religieuse, dont même Mademoiselle Cloutier ne connaît pas l’identité exacte, et qui –littéralement– espionne les milieux universitaires québécois au bénéfice exclusif du Chef. Froufrous feutrés et duplicité de bonnes sœurs, mis au service de la délation politique (laïque), sans subtilité… Le dédain de plus en plus marqué de Duplessis pour les instances ecclésiastiques se manifeste aussi, du reste, tout au cours de cet épisode, notamment dans cette façon que l’ironique petit potentat a de faire poirauter des jours entiers, dans la salle d’attente de son bureau, Monseigneur Georges Cabana (joué mièvrement par Yvan Canuel), bigot rétrograde, guindé et rigoriste, adversaire farouche de l’émancipation des mœurs et futur recteur fondateur de l’Université de Sherbrooke. C’est aussi l’époque, chargée de tension et et de flamboyante énergie, ou le Chef instaure l’impôt provincial, malgré les réticences explicites de Paul Sauvé (solide et puissant dans la prestation de Gilles Renaud), qu’il replace assez promptement dans le rang de ses séides les moins scrupuleux.

Septembre 1959. Au début de l’épisode LA FIN, Mademoiselle Cloutier, binoclarde et vieillie, cherche désespérément à convaincre un Duplessis exténué, qui a maintenant soixante-neuf ans, de ne pas se rendre à Schefferville dans le grand nord québécois, en compagnie d’un Gérald Martineau blanchi sous le harnais, pour une rencontre confidentielle avec les dirigeants de la firme minière américaine Iron Ore. Mademoiselle Cloutier ne reverra plus son chef vivant. Celui-ci est foudroyé par un accident cérébral vasculaire massif et meurt dans la luxueuse cabane de rondins des hommes d’affaire américain dont il était l’invité de marque. Les seules scènes tournées en extérieur de toute cette dramatique sont jouées ici. C’est l’occasion de voir Duplessis se soulager ostentatoirement en pleine cambrousse, en pissant sur la frontière du Labrador. C’est aussi l’occasion d’un long monologue du Chef sur l’implacable domination de la puissance économique américaine sur ses modestes fournisseurs nordiques de ressources naturelles. La nouvelle de la mort de Duplessis circule vite à Québec et, toujours prompt et vif à la détente prospective, Joe-D Bégin s’arrime tout de suite à Paul Sauvé, successeur pressenti du Chef, en lui instillant son fameux slogan politique: «Désormais »… Ce que l’histoire ne dit pas ici, c’est que l’ancien conservateur Sauvé, duplessiste de la toute première heure, ne restera premier ministre intérimaire que cent-douze jours. Il mourra lui aussi, subitement, à cinquante-deux ans, au jour de l’an 1960, juste avant les élections, complétant l’enlisement de l’Union Nationale dans le désarroi le plus total et pavant la voie à la victoire électorale des libéraux de Jean Lesage qui lanceront, presque malgré eux, la Révolution Tranquille…

En 1975, deux ans avant la réalisation de cette superbe dramatique, Robert Charlebois chantait: Je retourne dans mon Québec de verglas, mon Amérique Latine au Canada. Le télé-théâtre Duplessis donne la mesure magistrale des inexorables modalités intellectuelles et émotionnelles d’un tel «retour».

Jean Lapointe sur le coffret de la dramatique DUPLESSIS (1978)

Marc Blandford, Denis Arcand, Duplessis, avec Jean Lapointe, Patricia Nolin, Marcel Sabourin, Donald Pilon, Gilles Renaud, Jean Brousseau, Yves Létourneau, Jacques Tourangeau, Roger Garand, Guy Provost, Roger Blay, Pauline Martin, Denis Drouin, Michel Forget, Camille Ducharme, Yvan Canuel, Robert Curzi, 7 épisodes d’une heure, diffusés initialement en 1978 sur Radio-Canada (un coffret DVD de trois disques).

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LE PONT DE LA RIVIÈRE KWAÏ – un pont ultime entre le roman et le film (essai-fiction)

Publié par Paul Laurendeau le 1 novembre 2011


Tiens, mais… parlant de ponts, justement, il me revient cette historiette savoureuse/doucereuse de pont et d’amour… Paul Dupont et Andrée Delarivière ne s’émouvaient pas outre mesure du pittoresque coloré de leurs noms de famille. Des coïncidences hautes en couleur de ce genres ne sont finalement pas si rares (on ne compte plus les maîtres de ballet du nom de Lapointe, les fleuristes du nom de Lafleur ou Larose, les normands du nom de Picard – vraiment pas de quoi fouetter le chien de Jean Cabot…). Ils n’en faisaient pas une affaire, donc, et leur milieu social aussi s’était graduellement accoutumé à la chose. Tout le monde savait qu’au jour de leur mariage ils prendraient tous les deux (pas seulement elle) le nom composé Dupont-Delarivière plutôt que l’inverse et que les choses se passeraient dans l’harmonie la plus sidérale.

Paul et Andrée s’aimaient d’amour tendre. Tout y était. Menues attentions, petits anniversaires secrets, nuée de points de ressemblance, objets fétiches, lieux rituels, grande harmonie symphonique. Cette histoire d’amour langoureuse, riche en pamoisons et œillades de toutes sortes, faillit pourtant s’interrompre brutalement à cause d’une mésentente intellectuelle parfaitement fortuite qui, comme toutes les mésententes intellectuelles d’une certaine profondeur, engagea, de fil en aiguille et inexorablement, l’intégralité de leurs émotions. Cette mésentente porta sur l’opinion des deux amoureux en rapport avec une oeuvre culturelle du siècle dernier d’un certain renom: Le pont de la rivière Kwaï. La pulsion motrice du débat fut terrible dans sa simplicité. Paul préféra le film, Andrée préféra le roman.

Initialement, cela ne devait être que trois fois rien. Amusé au départ par l’analogie entre le titre de ce petit morceau d’anthologie et un segment de la formulation future de son propre nom de famille (pont de la rivière…), le tendre couple s’était lancé dans la découverte rieuse et folâtre de cette œuvre dont il ne connaissait pas le premier mot, en y voyant surtout, du moins au départ, une occasion de s’émouvoir langoureusement de cette cause renouvelée de rapprochement entre leurs deux petites personnes. Les amoureux font ça souvent, comme on sait. Ils se jettent dans une aventure touristique à cause de l’attrait anecdotique d’une photo, font un achat biscornu sur la foi scintillante d’une couleur, transforment un petit anniversaire anodin en enjeu solennel, nouent quelque pacte sacré et semi-superstitieux sur la base d’une coïncidence fallacieuse mais touchante ou d’une suite de syllabes incongrues. Comme à peu près tout, la chose acquise, retenue ou conclue est censée n’être qu’un prétexte pour s’attendrir sur les convergences universelles accompagnant infailliblement le bel amour. Mais Paul et Andrée se lancèrent dans cette aventure-ci sans se douter une seconde qu’il y avait la guerre au fond. Et je veux dire la vraie et terrible guerre des êtres, la guerre totale. Pas la Deuxième Guerre Mondiale, non, non, oh, si ce n’était que ça, mais la guerre acide des opinions fondamentales et l’après-guerre amer de la déception qui doit mener tout droit aux séquelles durables de la première grande dispute de deux amoureux, celle après laquelle plus rien n’est jamais pareil.

Le film de David Lean, réalisé en 1957, est basé sur le roman de Pierre Boulle, écrit en 1952, et, ma foi, une portion significative du genre humain aurait établi très facilement, si vous me passez l’expression, le pont entre ces deux versions de la même œuvre sans trop y discerner de nuances et surtout, sans y voir la moindre raison de se crêper sur la question. Mais les tempêtes humaines, tout juste comme les tempêtes météo en fait, se fondent toujours sur les motifs obscurs qui sont les leurs et qui prennent forme dans l’infini feuilleté de la subtilité des atmosphères. Enfin, s’il faut tout vous dire, Le pont de la rivière Kwaï raconte l’histoire de deux groupes humains. Primo, un régiment britannique, prisonnier des japonais, qui construit, au bénéfice et sous la supervision de ces derniers, un pont au dessus d’une rivière de Thaïlande et, deusio, un petit commando de quatre hommes, chargé d’aller procéder à la destruction dudit pont. Pas de quoi s’emporter, encore une fois. Les sourcils se fronceront peut-être cependant quand on saura que, dans le roman, le commando rate son coup et le pont reste intact, tandis que, dans le film, le commando réussit son coup et le pont est détruit. Pour bien suivre l’empoigne qui s’annonce entre Paul et Andrée, il faut encore savoir que le régiment britannique construisant le pont est commandé par un certain colonel Nicholson et que le commando chargé de le détruire comprend un jeune sous-officier inexpérimenté, un certain lieutenant Joyce. Paul et Andrée lisent consciencieusement le roman, chacun à son tour, puis visionnent le film ensemble, en se caressant mutuellement les cheveux. Le drame éclate juste après.

Paul: Ah c’est bien meilleur que le roman.

Andrée: Non, le roman est supérieur.

Paul: Non, non, le roman est beaucoup moins cohérent, ma douceur.

Andrée: Non, mon chou, ce film tressaute de tous les tics hollywoodiens. Il ne va nulle part.

Paul: Enfin on comprend, grâce au film, que le sujet principal de cette œuvre, c’est le pont.

Andrée: Je dirais plutôt que, grâce au roman, on comprend en fait que le sujet principal de cette oeuvre c’est la mécompréhension humaine causée par la guerre.

Paul: Mais enfin Andrée, tu n’as rien pigé.

Andrée: Pardon, Paul?

Paul: Si tu préfères le roman au film, c’est que tu n’as rien compris.

Andrée: Ah… bon…. Et toi tu as tout compris?

Paul: Absolument.

Andrée: Tiens donc. Je suis touchée par l’intensité de ta certitude. Explique moi donc un peu, alors.

Paul: Simple. C’est une étude sur la fascination pour l’objet. L’objet, c’est le pont lui-même. Au départ le colonel Nicholson accepte de construire ce pont pour l’ennemi japonais afin d’assurer la cohésion de son régiment, malgré l’usure de la captivité. Si son régiment se concentre sur une tâche spécifique, il gardera sa ferveur, sa joie de vivre, un peu de sa gloire perdue et restera uni, soudé, donc pleinement opérationnel s’il parvient à s’évader. Mais graduellement de moyen, le pont devient fin, et le colonel Nicholson bascule dans la fascination de l’objet. Il en vient à fétichiser le pont, à y voir une réalisation valable en soi, en négligeant le fait que c’est l’ennemi qui va en bénéficier.

Andrée: Et… le commando, dans tout ça?

Paul: Le commando? Un bête quatuor de boutefeux qui fait péter le pont à la fin pour faire triompher la morale et le bon droit.

Andrée: Un bête quatuor de… Ah, c’est bien que le film est réducteur, alors. Il est pourtant si clair, dans le roman, que c’est le commando chargé de détruire le pont qui est étudié. Ton colonel Nicholson n’est qu’un vieux collabo rigide, unilatéral, aussi fasciste et arriéré que les japonais impériaux, et imbu de sa grandeur coloniale perdue. Toute la réflexion du roman porte sur le jeune lieutenant Joyce, le benjamin des soldats du commando, sur la capacité qu’a son officier supérieur sur le terrain de le comprendre intimement et sur la difficulté que le jeune Joyce a de décoder le colonel Nicholson au moment de leur furtive et fatale rencontre. Quand, à la fin, le colonel aperçoit les charges explosives posées par le commando sur le pont, le lieutenant Joyce se présente à lui et cherche à le mettre dans la combine parce que, jeune, pur, idéaliste, il n’a pas pu voir la trahison passéiste de cette difforme figure paternelle. Le jeune homme finit tué par le vieil homme qui devait l’épauler et le pont n’est pas détruit. C’est que la guerre amène l’ancien à trucider le nouveau. Le pont préservé symbolise le monument douloureux et éternel que la guerre s’érige à elle-même.

Paul: Oh, là, là. Le gros symbolisme ronflant! Le pont n’est pas détruit dans le roman parce que le colonel Nicholson, mal étudié dans ledit roman, réduit, simplifié, tue le jeune officier du commando, sans plus. Dans le film, le colonel comprend subitement l’ampleur de sa crise existentielle et meurt en faisant ultimement sauter le pont, comme la figure complexe, tourmentée, profondément dialectique, qu’il est.

Andrée: Oh là, là, la dialectique existentielle tourmentée maintenant! Le pont est détruit dans le film parce que, bien plus simplement, c’est la richesse psychologique et la complexité émotionnelle du lieutenant Joyce qui est bousillée, par ledit film. Les quatre membres du commando sont réduits à l’état d’hommes machines, de poseurs de bombes insensibles, par le cadre hollywoodien réducteur.

Paul: Mais c’est ton Pierre Boulle qui, dans son roman, amenuise ouvertement l’indéfectible armée britannique. Le film la réhabilite, et ce n’est que justice historique.

Andrée: Ton film fait péter le pont par pure aspiration pour une fin heureuse et spectaculaire de vendeurs de mais soufflé. Toute la tension tragique s’en trouve évacuée.

Paul: Ton roman préserve le pont par simple manque de sens du grandiose, et par petit réalisme étroit. Cela provoque une nette et criante perte de cohérence dramatique.

Andrée: Mais puisque je te dit que…

Et Andrée, de mauvaise humeur, reprend son explication sur les difficultés du jeune lieutenant Joyce à comprendre les subtilités cruelles et les revirements inattendus de la guerre. Et Paul reprend son explication, en adoptant un ton de plus en plus sec, sur le colonel Nicholson et la crise qu’il vit en transposant la cohérence de son régiment sur la solidité de l’armature du pont. Paul promeut le vieux colonel, qui saisit l’ampleur de son drame au moment ultime et détruit ce pont paradoxal. Andrée valorise le jeune lieutenant abnégatif, héro tragique mourant d’avoir cherché à ouvrir un dialogue pacifique et générationnel laissant intact, sans brutalité, sans violence, ce pont qui ne lui est rien. Ça commence à sérieusement péter sec. On en arrive à se dire de plus en plus des ne parle pas si fort et des je n’aime pas ton petit ton qui ne laissent présager rien de bon pour le reste de la soirée. Puis, on s’engage finalement sur la ligne droite de la dispute.

 Paul: Tu t’excites sur ce jeune lieutenant Joyce, en fait. Il t’émoustille. C’est en plein ton genre d’homme.

Andrée: Alors là, n’importe quoi. C’est toi qui rallies ton étendard au vieux colonel Nicholson, comme un petit troupier docile en quête de figures paternelles.

Paul: Le lieutenant Joyce eu quête de figures paternelles, moi, en quête de figures paternelles. Tu as un problème avec ton propre papa, ma parole.

Andrée: Et toi, ce pont qui explose dans le film, et cette locomotive qui s’effondre avec fracas dans la rivière, ça te fascine, en fait. Tu as des compulsions de violence, de destruction, de vandalisme…

Paul: De vanda… oh, mais ce n’est rien en comparaison des compulsions de vandalisme, de violence et de destruction que tu as manifesté en détruisant l’album de photo que m’avait léguée Mélanie.

Andrée: Quoi, encore cette traînée de Mélanie? Ton ancienne flamme, la femme de ta vie, cette roussette de merde! Tu y penses toujours en fait, tu…

Mais nous voici maintenant bien loin du pont de la rivière Kwaï, du roman comme du film. L’échange entre Paul et Andrée s’envenime, il ouvre des égratignures anciennes, les élargit et les transforme en plaies béantes. On s’engueule, on s’empoigne, on se lance des objets, on se met à table et tout se dit. Tout y passe et on ne se réconcilie que tard, et clopin-clopant. Une amertume, un nuage durable s’installe dans le ciel bleu des amoureux. Il faudra, pour se remettre de ce moment profondément belliqueux, des années. Il faudra un enfant Dupont-Delarivière, devenu adolescent, pour reconstruire un passage entre la préférence du roman de sa mère et la préférence du film de son père. L’enfant de Paul et d’Andrée rétablira un pont entre le roman de Pierre Boulle et le film de David Lean, un pont… ultime. C’est que cet enfant (un garçon ou une fille, l’histoire ne le dit pas) se prononcera fermement sur Le pont de la rivière Kwaï, sans même voir le film et encore moins lire le roman… L’enfant arrêtera tout simplement sa préférence sur le jeu vidéo…

Commandos 2 Men Of Courage: Bridge over (sic) the river Kwai. Ceci est seulement le NIVEAU "pont sur la rivière Kwaï" au sein d'un jeu guerrier plus vaste et étagé intitulé "Commandos 2 Men Of Courage"... (Je remercie mon fils Tibert-le-chat pour cette information)

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Ces problèmes de logique posés par les statistiques intempestives

Publié par Paul Laurendeau le 15 août 2011

Oh, les statistiques, on leur fait dire ce qu’on veut…

[Vieil adage]

La présentation journalistique des informations objectives n’est pas toujours extraordinairement rigoureuse. Qui n’est pas tombé un beau jour, entre les tranches de pain grillé et le beurre frais, en lisant son journal du matin, sur ce genre de statistique intempestive qui nous laisse indubitablement dubitatif. Une étude sociologique savante et sophistiquée nous annonce que les hommes portant des chapeaux gris égarent quatre fois plus souvent leurs clés de voiture que les femmes pourtant des souliers rouges. Le sentiment qui nous gagne généralement face à ce type d’info crucialement anecdotique concerne son caractère irritant car inutile. Pour ma part, tout m’intéresse et je crois moins à l’inutile qu’au bousillé ou, comme on dit chez moi, bizouné. De fait, le caractère suprêmement bousillé/bizouné de ce genre de renseignement ne l’empêche pas d’être gorgé d’une vérité importante. Sans que des pourcentages ne soient toujours explicitement fournis, il appert que la culture vernaculaire regorge du genre de corrélations logiques servant de terreau aux statistiques intempestives. Un cultivateur du voisinage nous annonce, à mon fils Tibert-le-Chat et moi, que les pelures des oignons sont particulièrement minces cette année, ce qui laisse présager un hiver doux. Un débat discret s’ensuivit alors entre Tibert-le-Chat et moi, sur lequel je reviendrai en conclusion. Disons simplement ici que cela ne fut pas sans me rappeler une prédiction météo faite, il y a quelques trente ans, par le bonhomme Robichaux dans son champ de tabac, apercevant une tornade miniature sur l’horizon. Une sorcière de vent, ça annonce trois jours de temps sec. Trois jours juste. Il se mit à pleuvoir le quatrième jour et force me fut d’envisager la possibilité que le bonhomme Robichaux détienne, comme maint de ses semblables, des connaissances de météorologie empirique valant bien celle de nos téloches. On pourrait citer de tels exemples ad infinitum de jeux malicieux sur le guéridon central des causes et des conséquences… Cela ne vaut pas dire qu’il ne faille pas s’imprégner de tout cela avec la plus sidérale des circonspections, car sensationnalisme et irrationalité s’y enchevêtrent intimement, plus souvent qu’à leur tour.

Bon, pour ne pas flétrir tel ou tel de nos folliculaires qui font hardiment remonter un bon lot de ces statistiques intempestives à la surface de notre attention, en les faisant dériver, comme le reste, de dépêche en dépêche au gré de l’actualité, je tirerai tous mes exemples ici d’un ouvrage aussi incontournable que parfaitement imperméable au moindre sarcasme grinçant. J’ai nommé: Noel BOTHAM (2004), The World’s Greatest Book of Useless Information [Le plus grand livre d’informations inutiles au monde], John Blake Publising Ltd, London, 408 p {dont nous abrégerons le titre ici en WGBUI  – je traduis directement les citations en français et, s’il faut tout dire, je les tire de la version papier de cette copieuse compilation de faits désarmants, dont je n’exploite pas 5% du contenu – et ceci sera ma seule statistique intempestive personnelle aujourd’hui). Comprenons nous bien ici, pour le bénéfice du petit exercice d’inquiétude critique auquel je vous convie, je vais postuler que le susdit WGBUI nous dit la vérité vraie, même s’il ne cite pas ses sources ou ses procédures d’investigation et envoie parfois des relents aussi denses que douteux de légende urbaine. Ce postulat véritabliste est un strict artéfact de méthode et, avant que ceux de mes lecteurs qui me traitent de tous les noms ajoutent celui de statisticien intempestif au corpus copieux de leur antipanégyrique, je vous dirai sans faillir que si la fumeuse étude vaguement citée plus haut se trompe et qu’en fait ce sont incontestablement les hommes portant des chaussures avec lacets qui égarent quatre fois plus souvent leurs clés de voiture que les femmes pourtant des chapeaux rubanés, les tout petits mais fort agaçants problèmes logiques posés par les statistiques intempestives restent parfaitement entiers et entraînent, dans leurs sillages poisseux, une portée générale pour le sociologue, l’ethnologue et l’historien sur laquelle j’aimerais bien, par la présente, vous faire quand même un petit peu tiquer. C’est au problème logique de principe que je m’intéresse ici, donc, en fait, bien plus qu’aux «informations» statistiques (intempestives) spécifiques ou à leur véracité, si tant est.

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Nombres bruts, souvent invérifiables mais, au moins, (presque) toujours limpides. D’abord voyons les cas les moins suspects ou bizarres dans tout ce fatras informatif: les nombres bruts. Contrairement aux statistiques intempestives impliquant des proportions ou des pourcentages, les présentations de nombres bruts, elles, n’opèrent aucun nivellement de données quantitativement comparées et ne cultivent aucun beau risque explicitement ou implicitement explicatif. L’information transmise est donc moins susceptible de charrier des flous corrélatifs permettant d’ouvrir la porte à des dérives délirantes de nature intempestive. Donc, on peut proposer que ça se boit comme de la bonne eau de source. Jugez plutôt.

Douze millions d’américains ne savent pas que la capitale de leur pays est Washington. (WGBUI, page 334)

496 des 500 plus grosses entreprises américaines sont dirigées par des hommes. (WGBUI, page 374)

Le bottin téléphonique de New York avait 22 Hitler enregistrés avant la Seconde Guerre Mondiale et aucun après. (WGBUI, page 363)

Il y a plus de 63 millions d’ouvrage portant sur Star Trek publiés dans le monde, en plus de 15 langues. Il se vend 13 de ces ouvrages par minute, aux États-Unis. (WGBUI, page 285)

Lors de la grande panne de courant électrique sur New York les 13 et 14 juillets 1977,  il y eut un nombre record de 80 millions de coups de téléphones. (WGBUI, page 321)

Des 34,000 morts annuelles par arme à feu aux États-Unis, moins de 300 sont des homicides qu’on pourrait considérer comme «légitimes», catégorie incluant le fait d’abattre un cambrioleur, un agresseur violent ou un violeur. (WGBUI, page 347)

Depuis 1976, il y a eu plus de 700 exécutions aux États-Unis. Près du tiers de ces exécutions a eu lieu au Texas. (WGBUI, pages 374, 376)

Annuellement aux États-Unis, une valeur de $200 millions en timbres-poste demeure inutilisée et finit dans des albums de collectionneurs. Ces derniers sont au nombre d’au moins 22 millions, dans ce seul pays. (WGBUI, page 352)

Neuf personnes meurent quotidiennement aux États-Unis pour avoir bu, mangé ou inhalé quelque chose d’autre que de la nourriture. (WGBUI, page 370)

500 américains meurent de froid à chaque année. (WGBUI, page 370)

Deux millions de personnes sont hospitalisées chaque année suite aux effets secondaires de médicaments prescrits ou à des réactions à ceux-ci, et le nombre astronomique de 140,000 personnes meurent pour ces raisons. (WGBUI, page 114)

Plus de 100,000 américains meurent annuellement de réactions allergiques (ou autres) aux effets secondaires de médicaments leur ayant été prescrits. (WGBUI, page 348)

Le 13 du mois tombe un vendredi plus souvent que tous les autres jours de la semaine. Sur une période de 400 ans, il y aura 688 vendredis 13. (WGBUI, page 375)

Dans le laps de temps qu’il vous faudra pour lire cette phrase, 50,000 cellules de votre corps mourront et seront remplacées. (WGBUI, page 112)

Un mille cube (4 kilomètres cubes) de brouillard ordinaire contient moins d’un gallon (4.5 litres) d’eau. (WGBUI, page 143)

Il faudrait manger 11 livres (5 kilos) de pommes de terre pour prendre une livre (0.45 kilos) de poids corporel. Une pomme de terre ne contient pas plus de calories qu’une pomme. (WGBUI, page 309)

Les croustilles (potato chips) sont le goûter favori des américains. Ils en dévorent annuellement 1.2 milliards de livres (environ 540 millions de kilos). (WGBUI, page 348)

Un individu ordinaire passe 30 ans en colère contre un membre de sa famille. (WGBUI, page 237)

On estime que le nord-américain moyen ouvre la porte de son réfrigérateur 22 fois quotidiennement. (WGBUI, page 351)

En 1987 American Airlines fit une économie de 23,000 livres sterling en retirant une olive de la salade des passagers de première classe. (WGBUI, page 367)

Ces chiffres cruciaux bien en main, la part du sociologiquement révélateur et de l’anecdotique creux reste naturellement à faire pour les uns et pour les autres mais, bon, au moins, les chances de se faire jouer un hocus-pocus sur les quantités, les implications ou les significations sont réduites à un minimum acceptable. Profitons-en car ce ne sera pas toujours le cas.

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Pourcentages limpides et pourcentages fumeux. Le problème vers lequel on se dirige, qui, fondamentalement, en est un de communication adéquate des informations quantifiées, va subitement s’intensifier avec les incontournables pourcentages (et comparaisons proportionnelles du même type, y compris les fameux «pour mille» des démographes). Dans le monde lapidaire des statistiques intempestives, de nombreuses informations se fournissent en ronflants pourcentages. Si certains de ces pourcentages sont clairs comme de l’eau de roche, d’autres apparaissent vite comme de véritables casse-tête mentaux.

Pourcentages parfaitement compréhensibles. Il ne semble pas y avoir de problème particulier avec les pourcentages de la série suivante. On ne sait toujours pas d’où ils sortent mais enfin, au moins, ils se décodent sans ambivalence.

Près de 50% des journaux publiés au monde le sont aux États-Unis et au Canada. (WGBUI, page 282)

La forêt couvre environ 60% de la Pennsylvanie, dont le nom signifie la «forêt de Penn» (du nom de son fondateur William Penn). (WGBUI, page 350)

25% des américains ne savent pas ce que l’on entend par l’Holocauste. (WGBUI, page 321)

Environ 27% de la nourriture produite dans le monde industrialisé est perdue, parce que tout simplement jetée. (WGBUI, page 313)

Près de 25% des propriétaires d’animaux domestiques américains amènent leur animal domestique au travail. (WGBUI, page 320)

62 % des propriétaires de chiens américains signent leurs lettres ou cartes postales de leur nom et de celui de leur chien. (WGBUI, page 321)

49% des américains ne savent pas que le pain blanc est fait de blé. (WGBUI, page 324)

La diète contemporaine de l’américain moyen consiste en 55% de malbouffe (junk food). (WGBUI, page 325)

Les gens ayant des ordinateurs à la maison ont tendance à regarder 40% moins de télévision que la moyenne. (WGBUI, page 223)

 Le nombre de centenaires (100 ans ou plus) a plus que doublé depuis 1980 et se situe aujourd’hui aux environs de 50,000. Quatre sur cinq [80%] d’entre eux sont des femmes. (WGBUI, page 115)

La perte de seulement 15% de l’eau de notre corps pourrait nous être fatale. (WGBUI, page 116)

Les muscles d’un homme de taille moyenne représentent environ 40% de son poids, soit environ 32kg (70 lb). Les muscles d’une femme de taille moyenne représentent environ 30% de son poids, soit environ 20kg (43 lb). (WGBUI, page 90)

Le cerveau moyen représente 2% du poids total du corps. Il requiert cependant, pour fonctionner, 25% de tout l’oxygène absorbé, quand 12% de celle-ci va aux reins et 7% va au cœur. (WGBUI, page 97)

Alors que 7 hommes sur 100 souffrent d’une forme ou d’une autre de cécité aux couleurs, seulement une femme sur 1,000 souffre de cette déficience. (WGBUI, page 100)

Environ 6% de la population mondiale est susceptible de subir la paralysie du sommeil, une incapacité à bouger et à parler perdurant plusieurs minutes après le réveil. (WGBUI, page 130)

On estime que 60% des détecteurs de fumée résidentiels actuellement en usage ne fonctionnent pas, soit parce qu’ils n’ont pas de piles, soit parce que leurs piles sont à plat. (WGBUI, page 146)

Seulement 29% des couples mariés sont en accord sur l’intégralité des questions et enjeux politiques. (WGBUI, page 231)

75% des personnes qui font jouer la radio de leur automobile chantent sur l’air jouant à la radio. (WGBUI, page 235)

30% de tous les mariages se font par simple amitié. (WGBUI, page 237)

70% des femmes préfèrent manger du chocolat qu’avoir une relation sexuelle. (WGBUI, page 237)

Un poulet sur cinq que vous trouvez au supermarché est infecté au Campylobacter, une bactérie susceptible de causer un empoisonnement alimentaire. (WGBUI, page 316)

Des bactéries, notamment le Staphylocoque, la E Coli et la Klebsiella, sont présentes sur 18% des pièces de monnaie et sur 7% des billets de banque, aux États-Unis. (WGBUI, page 318)

Un aborigène américain sur 5 meurt dans un accident routier tandis qu’un américain de la population non-aborigène sur 17 meurt dans un accident routier. (WGBUI, page 318)

Une enquête portant sur des jeunes de 18 à 24 ans de neufs pays place les américains au dernier rang pour les connaissances générales en géographie. Un américain sur 7, soit environ 24 millions de personnes, ne saurait vous montrer son propre pays sur une mappemonde muette. Fait plus alarmants, tous les participants à cette enquête étaient des diplômés de collège ou d’université. (WGBUI, page 318)

8% des américains qui s’embrassent le font en gardant les yeux ouverts, tandis que 20% d’entre eux jettent un petit coup d’œil de temps en temps. (WGBUI, page 327)

Les États-Unis s’approprient 50% de la production mondiale de diamants alors qu’il n’existe qu’une seule mine de diamant aux États-Unis, en Arkansas. (WGBUI, page 326)

Les adolescents américains jouent jusqu’à un milliard de dollars par année, et on croit qu’environ 7% des adolescents de moins de 18 ans aux États-Unis sont des joueurs compulsifs. (WGBUI, page 327)

21% des enfants américains mangent du chocolat tous les jours. (WGBUI, page 328)

Les États-Unis, avec 5% de la population mondiale, ont 70% des avocats du monde. (WGBUI, page 329)

Per capita, les américains dépensent quatre fois plus d’énergie que ne le faisaient la génération de leurs grands parents. (WGBUI, page 331)

Environ 60% des bébés américains sont nommés d’après des membres de leur famille ou des proches. (WGBUI, page 333)

Il est estimé qu’un américain sur 5 –environ 38 millions de personnes- n’aime pas le sexe. (WGBUI, page 333)

20% des américains ne savent pas qu’Osama Ben Laden et Saddam Hussein sont deux personnes différentes. (WGBUI, page 335)

Dans plus de 40% des maisonnées américaines où vivent des enfants, il y a une arme à feu. (WGBUI, page 336)

Aux États-Unis, les tribunaux consacrent environ 50% de leur temps à des causes impliquant ou concernant des automobiles. (WGBUI, page 336)

Les États-Unis produisent 19% des détritus mondiaux. Cette contribution annuelle inclut notamment 20 milliards de couches jetables et deux milliards de rasoirs jetables. (WGBUI, page 337)

Environ 25% du territoire de la ville de Los Angeles est couvert de voitures. (WGBUI, page 342)

52% des américains croient que l’homme préhistorique co-existait avec les dinosaures. (WGBUI, page 344)

65% des américaines portent un soutien-gorge de la mauvaise grandeur. (WGBUI, page 346)

Environ 66% des magazine que l’on retrouve jetés le long des routes aux États-Unis sont des revues pornographiques. (WGBUI, page 347)

Il arrive que la quantité de chiens-chauds (hot-dogs) vendus dans les stades de baseball dépasse le nombre de spectateurs présents. Mais, habituellement, le nombre de chiens-chauds vendus dans un stade de baseball représente 80% du nombre de spectateurs. (WGBUI, page 348)

On estime qu’environ 33% des blondes américaines sont de fausses blondes. (WGBUI, page 350)

Tous les jours, aux États-Unis, une centaine de personnes âgées de plus de 14 ans se suicident. Il s’agit là d’une augmentation de 50% entre la décennie 1990-2000 et la décennie 2000-2010. (WGBUI, page 354)

Les chiens mordent environ un million d’américains par année. 800,000 de ces morsures de chiens nécessitent une attention médicale urgente. Les morsures de chiens, arrivent en second, juste après les maladies transmissibles sexuellement, au chapitre des problèmes de santé les plus coûteux aux États-Unis. 60% des personnes mordues sont des enfants et 80% des personnes y perdant la vie sont aussi des enfants. (WGBUI, page 357)

Seulement 8% des pommes de terre cultivées aux États-Unis sont utilisées pour confectionner des croustilles (potato chips) (WGBUI, page 359)

Le 2/3 des adultes américains souffre d’hémorroïdes. (WGBUI, page 360)

Une boite de céréales sur 11 vendue aux États-Unis est une boite de Cheerios. (WGBUI, page 361)

Un(e) adulte américain(e) de moins de 45 ans sur 15 a eu son premier emploi chez McDonald’s. (WGBUI, page 364)

25% des américains croient que Sherlock Holmes a véritablement existé. (WGBUI, page 364)

Le gagne-pain d’un travailleur de Caroline du Nord sur 11 dépend de l’industrie du tabac. (WGBUI, page 365)

Dans près de 10% des foyers américains, on costume l’animal domestique de la maison pour l’Halloween. (WGBUI, page 365)

Un américain sur 16 porte un des 12 noms de familles américains les plus usuels. (WGBUI, page 368)

Au jour d’aujourd’hui, seulement 33% des américains font de l’exercice régulièrement, et 66% d’entre eux ont un problème d’embonpoint. (WGBUI, page 370)

Pendant la première semaine du passage à l’heure avancée, le nombre d’accident de voitures augmente de 10%. (WGBUI, page 378)

50% de tous les meurtres sont commis avec une arme à feu. (WGBUI, page 378)

69% des accidents de voiture ont lieu à une distance de 25 milles [40 km] ou moins de la résidence de l’accidenté. (WGBUI, page 379)

19% des dormeurs ronfleurs ronflent suffisamment fort pour que leur ronflement soit audible à travers une porte close. (WGBUI, page 130)

À ceux qui diront qu’Ysengrimus est un chieur, je veux simplement dire que la majorité (je ne vais pas vous donner ça en pourcentage!) des pourcentages qu’on retrouve dans le journal du matin ne posent pas de problèmes particuliers. Ils sont clairs et nets, comme ceux que vous venez de lire ici, dans cette série spécifique. Le seul reproche qu’on peut leur faire est que, dans certains cas, un élément d’information resté implicite peut fausser la lecture du message global. On nous parle du pourcentage des dormeurs ronfleurs dont le raffut passe à travers une porte, sans fournir le pourcentage des ronfleurs. Une lecture distraite pourrait conclure, fautivement, que 19% des dormeurs ronflent aussi fort (alors qu’en fait c’est 19% du n% non spécifié des ronfleurs, sous-ensemble implicite de l’ensemble des dormeurs). Cette erreur, due à la mécompréhension d’un implicite, est assez commune dans ce genre d’info et, évidemment, le cocktail bien connu des contraintes de brièvetés et du goût du sensationnel n’arrange rien. Force est de supposer qu’Ysengrimus et le journal du matin ont en commun de ne pas écrire pour un lecteur sot ou inattentif. Force est cependant aussi d’observer que cette entourloupe de statistique intempestive est systématiquement et ouvertement utilisée pour fausser au moins une chose importante: la compréhension des résultats électoraux. L’exemple classique s’est reproduit sans encombre lors des élections canadiennes de 2011. On nous claironne partout que les Bleus réacs sont allés chercher leur gouvernement majoritaire avec 39.62% du ci-devant «vote populaire». En fait, il s’agit de 39.62% des 61.2% de canadiens ayant effectivement voté. Le pourcentage réel des purs électeurs réacs de 2011, au Canada est donc, en fait, de 24.24%… Laissez-moi vous dire qu’il faut creuser un petit peu plus loin que le canard matinal pour finir par dégotter ce chiffre. Ce ne serait pourtant rien de dire: 39.62% des électeurs effectifs (soit 24.24% des personnes ayant le droit de vote). On en rajoute plus pour les soi-disant températures «ressenties» dues à un facteur vent ou humidex vachement showbiz mais, de fait, bien mal étayé, lui…

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Pourcentage ambivalents. Dans la série suivante, par contre (justement), astuce, duplicité ou maladresse, il y a toutes sortes de sémillements informatifs qui font qu’on a subitement perdu la belle clarté de mes exemples antérieurs. On entre subrepticement dans une première forme de casse-tête logique.

En 1954, la compagnie d’alimentation General Mills introduisit sur le marché la céréale Trix. Cette nouvelle céréale, qui eut un succès immense auprès des enfant, était constituée de 46.6% de sucre. (WGBUI, page 307)

Aux États-Unis, plus de 50% des personnes qui se font mordre par un serpent venimeux, et ne se font pas soigner pour cette morsure, survivent. (WGBUI, page 318)

Plus de 40% des américaines ont fait parti de l’organisation du Scoutisme Féminin. Les deux tiers des femmes  inscrites au Who’s Who of Women sont d’anciennes Scoutes. (WGBUI, page 325)

Les relations sexuelles, les éclats de rage et le tennis extrême sont responsables de 17% des crises cardiaques. (WGBUI, page 117)

Le quart des gens qui perdent le sens de l’odorat perdent aussi le désir sexuel. (WGBUI, page 128)

10% des amateurs de Star Trek remplacent les lentilles de leurs lunettes tous les cinq ans, que le besoin s’en fasse sentir ou non. (WGBUI, page 220)

4% de la nourriture que vous mangerez dans votre vie le sera devant un réfrigérateur dont la porte sera ouverte. (WGBUI, page 315)

Moins de 33% des repas mangés aux États-Unis sont servis à une famille entière réunie. (WGBUI, page 367)

Environ 25% de tous les enfants vivent un ou plusieurs épisodes de somnambulisme entre l’âge de sept et douze ans. (WGBUI, page 88)

L’hémisphère gauche du cerveau préside au langagier chez 95% des droitiers. Chez les gauchers, pour 70% d’entre eux c’est l’hémisphère droit qui préside au langagier. (WGBUI, page 98)

L’accumulation moyenne de cirripèdes pour une durée de six mois sur la coque d’un navire produit une inertie qui force le véhicule à consommer 40% plus d’énergie en se déplaçant. (WGBUI, page 141)

Plus de la moitié des espèces animales du monde ne se retrouvent que dans la mer. Il y a mille fois plus d’êtres vivants dans la mer que sur terre. (WGBUI, pages 141, 143)

Environ 350 millions de boites de soupe au poulet et aux nouilles de toutes marques sont vendues annuellement aux États-Unis. 60% des ces dernières sont achetées pendant la saison des rhumes et des grippes. Le mois de janvier est le meilleurs mois de l’année pour la vente de soupe au poulet et aux nouilles. (WGBUI, page 306)

Une fois qu’une orange a été pressée ou coupée, sa vitamine C se dissipe rapidement. Après seulement 8 heures à la température de la pièce ou 24 heures au réfrigérateur, il y a une perte de 20% de la vitamine C d’une orange moyenne. (WGBUI, page 309)

Entre 1988 et 2003, le nombre de femmes vivant seules aux États-Unis a augmenté de 33% pour atteindre 33 millions. (WGBUI, page 345)

Avec 20.7 divorces pour 1,000 personnes mariées, les États-Unis sont les champions mondiaux du ménage rompu. Leur plus proche «rival» est le Danemark, avec 13.1 divorces pour 1,000 personnes mariées. (WGBUI, page 349)

De tous les états américains, Hawaï détient le plus haut taux d’incinérations avec 60.6 % de préférence pour l’incinération par rapport à l’enterrement. (WGBUI, page 362)

45.5% des meurtres sont le résultat immédiat d’une dispute, notamment d’une disputes entre des membres d’une même famille ou des amis. (WGBUI, page 375)

70% des américains ayant un cours secondaire ou moins encourageraient leur fille si elle souhaitait concourir pour devenir Miss America. 41% des détenteurs de diplômes universitaires disent qu’ils n’encourageraient pas leur fille à participer à un tel concours. (WGBUI, page 352)

Lorsque la diète quotidienne des pensionnaires d’un centre de détention juvénile de Virginie passa de la malbouffe américaine type à de la nourriture normale – céréales sans sucres, jus de fruits au lieu de boissons gazeuses etc. – le nombre de personnes commettant des offenses chroniques diminua de 56% et le nombre de personnes se comportant avec de bonnes manières augmenta de 71%. (WGBUI, page 366)

Les ordinateurs portables se font trop bousculer dans tous les sens. Cela les rend à peu près à 30% plus susceptible de cesser de fonctionner que les ordinateurs fixes. (WGBUI, page 147)

Environs 70% des ménages américains achètent de la moutarde jaune annuellement. (WGBUI, page 333)

Si cette seconde série vous semble aussi lisible que la précédente, je suggère que c’est un réflexe conformiste de lecture qui vous donne l’illusion d’avoir clairement compris ce qu’on vous raconte ici. On pourra discuter certains de ces cas de figures dans l’espace de discussion, si vous le voulez. Pour le moment, je vous laisse les décanter en m’en tenant à quelques exemples représentatifs. L’insulte la plus explicite à l’intelligence reste l’utilisation de pourcentages avec décimales pour la description de réalités non continues, comme un nombre de meurtres ou d’incinérations. Aussi, pensons-y une minute en sautant hors de la roue de la cage. Que signifie concrètement, pour un ordinateur portable d’être 30% plus susceptible de cesser de fonctionner et que font exactement les américains qui ne sont pas des acheteurs annuels de moutarde jaune? Ils en achètent bi-annuellement, hebdomadairement, sporadiquement ou pas du tout? Et que font de leurs lunettes les 90% d’amateurs de Star Trek qui n’en changent PAS mécaniquement et automatiquement aux cinq ans? L’implicite englobant la portion de réalité extérieure à la description devient ici trop vaste et cela brouille dangereusement la compréhension de l’information quantitative fournie. Il y a notamment le problème de la corrélation entre la statistique présentée et une tranche temporelle spécifique. L’orange coupée en quartiers finit-elle totalement exempte de la moindre vitamine C après une semaine au frigo ou 40 heures à l’air libre? Un an d’agglutination de cirripèdes sur la coque du navire lui fait-elle alors flauber 80% d’énergie supplémentaire, et un an et demi, 120% de ladite énergie en sus? Et est-ce alors, oui ou non, la panne des moteurs? Les enfants somnambules entre sept et douze ans voient-ils leur somnambulisme augmenter ou diminuer avec l’âge? Qu’en est-il du somnambulisme des babis de cinq ans, est-il plus ou moins fréquent? Que nous dit-on ici exactement, finalement? On dirait qu’un abus de la formulation en pourcentage, à la Yogi Berra («90% of the game is half mental» est une de ses devises cardinales) bizoune complètement la précision de l’information relayée. Regardez attentivement les pourcentages de cette série. Chacun d’eux fait l’objet d’une tendancieuse diversité possible d’interprétations, surtout eu égard aux éléments laissés implicites. Il n’aurait peut-être pas fallu user si cavalièrement des symboles % et ‰.

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À-peu-près-100%. Et, à propos, au chapitre de l’abus de la formulation en pourcentages, figurent en excellente position les À-peu-près-100%. Voici, en effet, le lot des certitudes, habituellement, presque toujours, piquées d’un petit bémol autoprotecteur. Il y en a des plus bizarres que d’autres et, notre tout premier exemple le prouve, on pourrait parfaitement les avancer sans que le mythologique signe % n’apparaisse dans la formulation.

Si un jumeau identique grandit avec une dent en moins, le second jumeau identique grandira habituellement, lui aussi avec une dent en moins. (WGBUI, page 96)

La vue compte pour 90% à 95% de toutes les perceptions sensorielles. (WGBUI, page 101)

99% de toutes les formes de vie ayant existé sur terre sont aujourd’hui disparues. (WGBUI, page 149)

Plus de 95% de la population de la Grèce est orthodoxe, de l’Église Orthodoxe Grecque. (WGBUI, page 154)

Près de 100% de la saleté d’une maison normale vient du dehors. 80% de cette saleté est apporté par les gens, collée à leurs chaussures ou à leurs vêtements. (WGBUI, page 376)

Et le 20% qui reste, il entre par les fenêtres par jour de vent ou marche par lui-même sous formes de frémilles, de mites et d’araignées? Dites-moi, un peu? À ce point-ci, inévitablement, notre entendement commence aussi à se révolter quand même un petit peu, et des questions commencent à percoler dans notre esprit, devant toutes les certitudes claironnées de ce savoir folliculaire bizarroïde. Comment savez-vous cela? Qui vous l’a dit? Et subitement, zouzouzou… cela nous entraîne vers la catégorie suivante, qui, elle, est un indubitable scandale informatif et intellectuel aussi virulent que sidéralement banal.

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Les statistiques d’autoproclamation. Que valent, en effet, des pourcentages subtils de précision, comme du papier à musique, quand ils portent non pas sur soi mais sur ce que l’on dit, ou affirme, ou prétend, ou croit, ou veut croire, ou veut faire croire de soi?

Une personne sur dix admet qu’elle serait susceptible d’acheter une tenue vestimentaire avec l’intention délibérée de la porter une seule fois et d’aller la rendre ensuite. (WGBUI, page 231)

39% des gens admettent que, invités chez des amis, ils ont jeté un coup d’oeil fureteur dans leur cabinet à médicaments. (WGBUI, page 231)

33% des propriétaires de chien américains admettent parler à leur chien au téléphone ou lui laisser des messages sur un répondeur, quand ils sont absents. (WGBUI, page 326)

Près de 90% des américains se décrivent comme timides. (WGBUI, page 328)

16% des américains affirment lire la Bible tous les jours. (WGBUI, page 359)

62% des buveurs de café réguliers âgés entre 35 et 49 ans disent se fâcher s’ils ne peuvent pas boire une tasse de café à l’heure où ils le font habituellement. Seulement 50% des buveurs de café réguliers de moins de 35 ans déclarent se fâcher pour la même raison. (WGBUI, page 238)

Près de 70% des écoliers américains déclarent que la pizza est leur plat de résistance favori, le maïs leur légume favori, le biscuit leur dessert favori. (WGBUI, page 364)

49% des papas américains se décrivent comme étant un meilleur parent que leur père. (WGBUI, page 349)

36% des américains déclarent qu’ils n’éliraient pas un athée comme président. (WGBUI, page 361)

73% des américains sont prêts à porter leurs vêtements jusqu’à leur usure complète. (WGBUI, page 354)

Oui, mais le feront-ils? On voit bien le problème ici et, perso, je le trouve suprêmement agaçant. Tant admettent faire ceci mais combien le font sans l’admettre? Tant prétendent lire la Bible mais combien ne le font pas et disent le faire. Je me trouve meilleur papa que mon papa mais qu’en dirait mon papa… ou ses petits-fils? Les petits jeunes buveurs de café connaissant peut-être plus mal que leurs aînés une corrélation colère/manque qui, elle, monte en eux, tant et tant qu’ils sont moins aptes à la rapporter et ce, sans que cela n’atteste son inexistence. Les statistiques intempestives sont déjà bien faiblardes par elles-mêmes, faut-il en plus les plomber en les lançant dans une problématique de la si brumeuse traversée du filtre subjectif, abdiquant de ce fait notre fonction d’ethnologue ou de sociologue en la vissant sans méthode sur le dos de nos informateurs, comme une selle sur un cochon? Sans compter que, parfois, cela bascule de bonne fois dans le pragmatisme le plus pernicieux. Si un pourcentage élevé d’américains croit que Roxie Hart n’a pas fait le coup de feu, ça y est, subitement, elle ne l’a plus fait? Si la majorité des américains croit que le service de la dette est plus important que la couverture de santé, ça y est, il faut ne plus les soigner? Bon, s’ils sont massivement favorables à la peine de mort ou à la ségrégation, pourquoi ne pas les réintroduire? Dangereux, ça. Virtuellement omniprésentes, ces statistiques d’autoproclamation renseignent plus sur celui ou celle qui autoproclame que sur ce qui est autoproclamé. Ajoutons que plusieurs des informations «objectives» de mes autres catégories se fient, largement ou totalement, sur la parole de la personne sondée, sans explicitement l’admettre (que l’ethnologue fureteur qui a observé de visu le comportement oculaire des américains quand ils se bécotent lève la mains svp). On a là un artefact de plus. Ce problème de brouillage subjectif, derrière lequel se profilent des problèmes de méthode plus profonds, est donc passablement plus étendu qu’il n’y parait, surtout dans l’information journalistique usuelle qui, elle, s’alimente massivement aux sondages et polls d’opinions de toutes farines. Mais revenons à nos questions de corrélations de quantités objectives.

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Ceci pour cela. Avec le nivellement des faits, souvent passablement fallacieux, du ceci pour cela, on tombe dans le problème inverse du précédent. Oh, l’information, cette fois-ci, est totalement objective mais son organisation est si crûment éclectique qu’on se demande un peu si ce n’est pas plus du divertissement que du journalisme effectif qui nous roule sous le nez. Il s’agit ici simplement de comparer les deux quantités distinctes de deux objets distincts, au sein d’un ensemble donné. La question, respecteueuse mais toutefois incontournable, que cela soulève est tout simplement: pourquoi le faire?

La population mondiale de poulets est de plus du double de la population mondiale d’humains et la population mondiale de bétail est supérieure à la population humaine de la Chine. (WGBUI, page 141)

Sur Terre, il y a 200 millions d’insectes pour chaque humain. (WGBUI, page 147)

Il y a environ un livre de bibliothèque par personne sur terre. (WGBUI, page 293)

Il y a deux cartes de crédit par personne, aux États-Unis. (WGBUI, page 337)

Avec approximativement 135 millions d’automobiles au plan national, il est estimé qu’il y a environ une automobile pour deux américains. (WGBUI, page 338)

En 1995 aux États-Unis, KFC a vendu un morceau de poulet pour chaque homme, femme et enfant américain. (WGBUI, page 344)

À Las Vegas, il y a une machine à sous pour 8 habitants. (WGBUI, page 333)

L’Alaska compte plus de caribous que de citoyens. (WGBUI, page 351)

Il y a plus de gens dans la ville de New York (8 millions de personnes) que dans les états de l’Alaska, du Vermont, du Wyoming, du Dakota du sud, du New Hampshire, du Nevada, de l’Idaho, de l’Utah, d’Hawaï, du Delaware, et du Nouveau-Mexique combinés. (WGBUI, page 340)

Il y  a plus de téléphones que de personnes dans la ville de Washington. (WGBUI, page 341)

Il y a plus de téléviseurs aux États-Unis qu’il n’y a de personnes au Japon. (WGBUI, page 341)

Il y a une distributrice automatique pour chaque 55 américains. (WGBUI, page 370)

Il y a un psychologue ou psychiatre pour chaque 2,641 américains. (WGBUI, page 369)

Aux États-Unis, une personne meurt dans un incendie toutes les 147 minutes. (WGBUI, page 364)

En dépit de systèmes de protections incluant des clignotants lumineux, des cloches et des barrières mobiles, un train percute un véhicule routier tous les 90 minutes, aux États-Unis. (WGBUI, page 352)

On se fait dire qu’il y a deux cartes de crédits par personne aux États-Unis, de là à se mettre a croire que tout le monde a sa Visa et sa Master Card, il y a un pas vite et distraitement franchi. Alors qu’en fait, évidement, on se console en se disant que, nivellement statistique oblige, chaque homme, femme et enfant n’a pas vraiment mordu dans un morceau de poulet-merde KFC, sauf que, tout de même… Un cas spécifique du Ceci pour cela c’est l’équivalence, établie intempestivement, entre une action et une quantité temporelle fixe (Le fameux: Los Angeles, toutes les minutes, un crime y est commis). Nivellement statistique bassement mécaniste ou information effective et factuelle? Allez donc vraiment savoir… Et bon, le reste à l’avenant…

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Comparaisons sans transposition. Bon, notre premier vrai problème de logique affleure ici. C’est un problème ensembliste, si vous voulez. L’idée est qu’il faut, en fait, procéder à des comparaisons sans transposition ou tout simplement: comparer, sans éclectisme, ce qui est comparable. Cela arrive fréquemment d’ailleurs, sans référence trop appuyée à des quantités explicites, et avec un efficace descriptif parfaitement honnête.

La population mondiale de religion Catholique Romaine est plus nombreuse que celle de toutes les autres sectes chrétiennes combinées. (WGBUI, page 154)

Don Quichotte est le second ouvrage ayant été traduit dans le plus grand nombre de langues, le premier étant la Bible. (WGBUI, page 296)

Plus d’ouvrages ont été écrits sur Jack l’Éventreur que sur tout autre meurtrier au monde. (WGBUI, page 294)

Le cerveau des hommes est moins bien formé et rétrécit à une vitesse plus grande que le cerveau des femmes. (WGBUI, page 119)

Les garçons sont plus susceptibles d’être gauchers que les filles. (WGBUI, page 121)

Les principaux systèmes corporels des humains de sexe masculin – système circulatoire, respiratoire, digestif et défécatoire – sont tous hautement susceptibles de cesser de fonctionner avant les principaux systèmes corporels des humains de sexe féminin. (WGBUI, page 121)

Les hommes atteignent le sommet de leur ardeur sexuelles vers la fin de l’adolescence, début de la vingtaine. Leur ardeur décline graduellement à partir de ce moment là. Les femmes, pour leur part, n’atteignent le sommet de leur ardeur sexuelle que vers la fin de la vingtaine, début de la trentaine. Elles maintiennent alors ce niveau stable d’ardeur sexuelle jusque vers la fin de la cinquantaine début de la soixantaine. (WGBUI, page 123)

Le granite conduit les sons 10 fois plus vite que l’air. (WGBUI, page 147)

Quiconque écrit une lettre au New York Times a une chance sur 21 de la voir publiée. Ceux qui écrivent au Washington Post disposent de meilleures chances avec une lettre sur 8 publiée. (WGBUI, page 282)

Il y a plus d’hommes que de femmes qui se suicident aux États-Unis. (WGBUI, page 360)

Il y a plus de femmes que d’hommes millionnaires aux États-Unis. (WGBUI, page 365)

Une femme noire américaine est quatre fois plus susceptible de mourir en couche qu’une femme blanche américaine. (WGBUI, page 374)

Les hommes sont quatre fois plus susceptibles de commettre une tentative de suicide que les femmes. (WGBUI, page 375)

Des 20 plus grands pays industrialisés, Les États-Unis sont celui avec le taux de participation le plus faible aux élections. (WGBUI, page 375)

Il y a, en moyenne, plus d’animaux tués par des automobilistes que par des chasseurs armés de fusils. (WGBUI, page 377)

Les États-Unis ont [proportionnellement – P.L.] deux fois plus de mères ayant moins de vingt ans que le Canada. (WGBUI, page 374)

Tout à coup le curieux effet d’incohérence fallacieuse (corrélation caribous/citoyens ou citoyens japonais/téléviseurs américains) de la série antérieure disparaît, parce qu’on compare du comparable. On notera le proportionnellement que je rajoute dans le dernier exemples sinon, il devient ouvertement délirant (la population du Canada représentant un peu plus de 10% de celle des États-Unis). Si on laisse ces petits accidents de côté, on a ici, aussi, une série parfaitement informative. La plus informative, peut-être, avec celles des pourcentages non-ambivalents et des nombres bruts. Ces comparaisons ne font pas de transpositions qualitatives. Elles corrèlent, souvent, utilement, ce qui est effectivement existant dans le monde et y est lié, objectivement connecté. Et pourtant la comparaison journalistique la plus sérieuse n’est méthodologiquement pas très éloignée de la comparaison la plus showbiz imaginable.

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Transpositions qualitatives (et comparatives) du quantitatif. Pour fin de «démonstration», on explicite souvent des quantités avec l’aide d’une image qualitative choc, souvent hautement spectaculaire (j’admet sans rougir que cette série compte au nombre de mes préférées, émotivement sinon intellectuellement). Jouissifs pour les sens, marrants pour se fendre le bide, toujours hirsutement fictifs, ces procédés descriptifs, grands favoris des encyclopédies enfantines d’autrefois, interpellent l’imaginaire certes mais on peut, sans honte, se demander ce qu’ils valent vraiment dans notre compréhension effective du monde. Ici, contrairement au cas de figure précédent, et derechef, on compare du pas vraiment comparable.

Un corps humain ordinaire contient suffisamment de soufre pour tuer toutes les puces d’un chien ordinaire, suffisamment de potassium pour actionner la mise à feu d’un canon jouet, suffisamment de carbone pour fabriquer 900 crayons, suffisamment de matière grasse pour confectionner 7 barres de savon, 45 litres (10 gallons) d’eau et suffisamment de phosphore pour confectionner 2,200 têtes d’allumettes. (WGBUI, page 111)

La soute de la navette spatiale est suffisamment volumineuse pour contenir une baleine à bosses tout en ayant encore assez d’espace pour caser 1,000 harengs en sa compagnie. C’est l’équivalent du volume de 250,000 plaques de chocolats de quatre onces. (WGBUI, page 143)

Un Boing 747 pèse 55 fois le poids d’un éléphant d’Afrique moyen. (WGBUI, page 143)

Un éclair génère une température cinq fois plus élevée que celle qu’on détecte à la surface du soleil. (WGBUI, page 144)

Toute la masse des surfaces de terrain terrestres, et même plus, pourrait entrer dans l’Océan Pacifique. (WGBUI, page 144)

Le poids de la Terre équivaut à celui de 80 lunes. (WGBUI, page 147)

Une puce a une vitesse d’accélération pouvant atteindre 50 fois celle de la navette spatiale. (WGBUI, page 147)

Certains petits mammifères, comme les chauve-souris et les musaraignes, consomment quotidiennement jusqu’à une fois et demi leur poids corporel en nourriture. Pour un homme adulte, cela équivaudrait à la consommation quotidienne de 1,000 hamburgers au fromage d’un quart de livre ou de 50 réveillons de Noël. (WGBUI, page 148)

Un million de dollars en billets de $1 pèseraient environ une tonne. Mis en pile, cela donnerait une pile de 360 pieds (110 mètres) de haut, l’équivalent de 60 adultes de taille moyenne empilés les uns par-dessus les autres. (WGBUI, page 331)

Une édition dominicale du New York Times consomme l’équivalent de 63,000 arbres. (WGBUI, page 298)

En terme des ressources consommées et de pollution engendrée dans le cours d’une vie, un citoyen des États-Unis équivaut à 80 citoyens de l’Inde. (WGBUI, page 343)

Si le fleuve Nil s’étendait aux États-Unis, il couvrirait environ la distance entre New York et Los Angeles. (WGBUI, page 343)

Denver, capitale du Colorado, est la plus grande ville d’importance dans un rayon de 600 milles (966 km), soit un territoire de la grandeur de l’Europe (WGBUI, page 346)

L’Alaska est si vaste que si vous pouviez voir un million d’acres de cet état par jour, vous en auriez pour une année entière pour voir tout l’état. (WGBUI, page 353)

Aux États-Unis, une livre (0.45 kilos) de croustilles (potato chips) coûte 200 fois plus cher qu’une livre de pommes de terre. (WGBUI, page 354)

Il y a plus d’américains qui sont morts dans des accidents de voitures que d’américains qui sont morts dans l’intégralité des guerres ayant été menées par les États-Unis. (WGBUI, page 358)

L’américain(e) moyen(ne) mange 38 cochons dans le cours de son existence. (WGBUI, page 362)

Le nord-américain moyen mangera 35,000 biscuits dans le cours de sa vie. (WGBUI, page 339)

Les américains consomment quotidiennement suffisamment de papier de toilette pour faire neuf fois le tour du monde. S’il tenait sur un rouleau unique gigantesque, il se déroulerait à une vitesse de 7,600 milles à l’heure, soit Mach 10, dix fois la vitesse du son. (WGBUI, page 369)

Si toutes les tranches de pizzas mangées quotidiennement par les américains provenaient d’un pizza unique, elle couvrirait 11 stades de footballs. (WGBUI, page 370)

Au Pentagone, il faut 15 mois de formation (à l’Académie de Musique du Pentagone) pour devenir chef d’orchestre militaire, et tout juste 13 mois de formation pour devenir pilote d’avion de chasse. (WGBUI, page 380)

Oh, que c’est showbiz. J’adore. C’est pas sérieux, mais j’adore. Il y a en fait peu de représentants de cette série dans nos journaux d’ailleurs. Ceux-ci, en effet, cherchent tellement à perpétuer leur réputation surfaite de sérieux qu’ils se tiennent loin de ce genre de formulation passablement calembredainesque. Et pourtant, les statistiques qu’ils retiennent sont souvent bien plus proches de ce genre de transposition de guignol qu’on ne le croit.

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Les jeux malicieux sur le guéridon central des causes et des conséquences. Ne cherchez pas trop la signification de ce diagramme, au fait. Comme maintes statistiques intempestives, c’est de la frime pour mystifier les gogos…

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Bon maintenant, épaississons le cloaque logique encore un petit peu plus, si vous le voulez bien. Je vous pérorait, en ouverture, qu’on pourrait citer ad infinitum (vous commencez, j’en suis certain, à prendre la mesure de cette formulation) des exemples de jeux malicieux sur le guéridon central des causes et des conséquences… Commencez d’abord par bien vous imprégner de ce principe fondamental, archi-connu des historiens et des sociologues. Il synthétise tout le malaise cognitif qu’il nous reste encore à vivre: il n’y a rien de plus difficile à circonscrire que la causalité effective des choses.

Tierce causalité. Les cas de tierce causalité apparaissent quand la cause d’un phénomène n’est pas celle qu’on nous fournit (ou semble nous fournir) mais bel et bien un autre phénomène qui lui est afférent et qui, donc, continue de se donner à une recherche que la présentation de la statistique intempestive ne favorise pas parce que, sciemment ou non, elle masque cette tierce causalité.

Il naît plus de jumeaux dans la partie orientale que dans la partie occidentale du monde. (WGBUI, page 112)

Les gens qui se rendent à l’église, à la synagogue ou à tout autre office religieux une fois par semaine vivent en moyenne jusqu’à 82 ans. Les non pratiquants vivent en moyenne jusque à 75 ans, soit sept ans de moins. (WGBUI, page 113)

Des études démontrent que les Protestants mariés à des Catholiques et les Juifs mariés à des Catholiques ont des relations sexuelles plus fréquentes que les Protestants mariés à des coreligionnaires, que les Juifs mariés à des coreligionnaires, ou que les Protestants mariés à des Juifs. (WGBUI, page 154)

La période entre 16 heure et 18 heure est celle où les gens sont le plus irritables. (WGBUI, page 116)

Une victime de morsure de serpent sur trois est ivre. Une victime de morsure de serpent sur cinq est tatouée. (WGBUI, page 221)

Les couples qui suivent une diète alors qu’ils sont en vacance se disputent trois fois plus que ceux qui ne sont pas à la diète. Les couples qui ne suivent pas de diète alors qu’ils sont en vacance ont trois fois plus d’interludes romantiques. (WGBUI, page 230)

En moyenne, le cerveau d’une femme représente 2.5% de son poids corporel. Le cerveau d’un homme ne représente que 2% de son poids corporel. (WGBUI, page 98)

Les femmes âgées sont plus susceptibles de vivre seules que les hommes âgés. 17% des hommes de plus de 65 ans vivent seuls alors que 42% des femmes des plus de 65 ans vivent seules. (WGBUI, page 242)

Les patients dans les hôpitaux tombent de leur lit deux fois plus souvent que les patientes. (WGBUI, page 221)

Les hommes sont plus fertiles en hiver. (WGBUI, page 125)

Les hommes sont plus susceptibles que les femmes d’être porteurs d’une maladie sexuellement transmissible. (WGBUI, page 376)

Les gens qui se suicident le font de préférence le lundi. (WGBUI, page 377)

Chez le jeune enfant, la majorité des étouffements de nature non alimentaires sont causés par des ballons de fête (29%) puis des balles et des billes (19%). Les enfants de plus de trois ans sont plus susceptibles de mourir étouffés par un ballon de fête que les plus jeunes. (WGBUI, page 87)

Il naît plus de jumeaux dans la partie du monde où il naît plus de gens. Big deal! Si la longévité des hommes est inférieure à celle des femmes, elles finiront leur vie seule dans une culture monogame, et, quand on sait l’impact d’une diète sur l’humeur, on n’est pas surpris des conséquences sur les disputes et les interludes romantiques, deux comportements habituellement incompatibles, surtout en vacance (diète et vacance étant aussi culturellement incompatibles). La tierce causalité apparaît quand le lien entre la donnée A et la donnée B tient à une donnée C non explicitée, Les petits babis meurent moins étouffés par un ballon de fête, vu que notre culture commence à impliquer un jeune enfant dans une fête quand il n’est plus tout à fait un babi. Les balles et les billes apparaissent un peu partout. Les ballons de fête n’apparaissent que dans des fête. Il faut s’y rendre pour se les coller dans la face. La forme des billes des balles et des ballons est périphérique. C’est la fête comme gestus social, dans ses limitations temporelles, qui est causative, dans cette statistique intempestive spécifique.

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Causalité explicitement supposée. Naturellement, le commentateur se rend souvent compte de ce fait, somme toute assez simple, de l’existence de la tierce cause. Alors? Bien alors il l’exprime… Et on a alors une causalité explicitement supposée. On s’avise certainement, à ce moment-ci de la présentation, du fait que le WGBUI (ou le journal du matin, qu’il remplace ici pudiquement) n’est pas un analyste plus ou moins fiable que vous et moi sur quoi que ce soit. Mais le fait est qu’il lui arrive de suggérer très explicitement certaines explications causatives. Nous avons eu la grandeur d’âme d’en faire une petite catégorie à part, entre autres pour montrer combien, ce faisant, on fait radicalement perdre tout caractère mystérieux, sensationnel ou spectaculaire à la statistique intempestive.

Environ 66% de toutes les pertes de vie sur les routes surviennent la nuit. On croit qu’il en est ainsi parce que, le soir, il y a plus de conducteurs en état d’ébriété et ce, malgré le fait qu’il y ait moins d’automobilistes sur les routes la nuit que le jour. (WGBUI, page 379)

Un éclair est en fait bien plus susceptible de frapper deux fois au même endroit qu’on ne le dit. Comme tout courant ou décharge électrique, l’éclair suit la route de la résistance la plus faible. (WGBUI, page 146)

Les hommes de New York ont plus de spermatozoïdes et une liqueur séminale de meilleure qualité que les hommes de Los Angeles. Les experts médicaux croient que les températures chaudes et un plus haut taux de pollution seraient les facteurs fondant cette différence. (WGBUI, page 124)

Évidemment les choses ne sont pas aussi prosaïquement présentées en matière d’effets et de causes. Que voulez-vous on est encore loin de connaître si intimement et si parfaitement l’essence secrète des choses. Et aussi, bien, c’est du journalisme, hein. Il faut expliquer un peu mais surtout, il faut intriguer pas mal et beaucoup ébaubir. On s’en avisera dans le passage à la série suivante.

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Explication maintenue implicite parce que problématique. Là, ce sont les cas d’espèce où on se garde bien de donner la raison des faits et ce, (possiblement) parce qu’elle pourrait donner lieu à des débats fort acrimonieux. Les faits sont là, superbes et flamboyants dans toute leur splendeur inexplicable. On notera vite aussi qu’apparaissent ici, indubitablement, un certain nombre de coïncidences certaines ou probables, de corrélations fortuites, de rapprochements fallacieux et autres raccords éclectiques hautement suspects. On observe finalement aussi (pour ne pas dire: surtout) que l’effet sensationnaliste et/ou mystérieux (pour ne pas dire carrément irrationnel ou délirant) est aussitôt nettement décuplé.

Les ongles poussent plus vite sur la main que vous favorisez. Si vous êtes droitier, vos ongles de la main droite pousseront plus vite. Il en sera autant des ongles de votre main gauche si vous êtes gaucher. (WGBUI, page 110)

Une étude récente a démontré que 75% des patients migraineux ressentaient du soulagement quand ils se frottaient sur le nez de la capsaicine (l’ingrédient qui épice la sauce chili). (WGBUI, page 115)

Une personne sur 11 souffre d’un type de phobie à un moment ou un autre de sa vie. Les serpents figurent au sommet de la liste des phobies, à 25%, suivis de la peur d’être enterré vivant, à 22%. (WGBUI, page 116 et 117)

Des événements comme une réunion de famille agréable ou une soirée avec les copains renforcent le système immunitaire pour les deux jours qui suivent. Les moments désagréables ont l’effet inverse. Des événements négatifs, comme se faire critiquer au travail, se sont avéré affaiblir le système immunitaire pour la journée qui suit. (WGBUI, page 118)

Les femmes végétariennes sont plus susceptibles de mettre au monde des petites filles que des petits garçons. (WGBUI, page 125)

Il existe des preuves du fait que de nombreuses personnes perdent ou prennent du poids en conformité avec les cycles lunaires. (WGBUI, page 103)

Les femmes rejettent un cœur transplanté plus souvent que les hommes. (WGBUI, page 128)

Les hommes exposé à des produits chimiques toxiques, des chaleurs élevées, et des intensités de pression inhabituelles, comme les pilotes de ligne ou les hommes-grenouilles ont plus tendance à mettre au monde des filles que des garçons. (WGBUI, page 239)

On rapporte que le Wisconsin compte la plus grande proportion d’obèses aux États-Unis. (WGBUI, page 351)

Per capita, il est plus sécuritaire de vivre à New York qu’à Pine Bluff, Arkensas. (WGBUI, page 352)

Aux États-Unis, il y a trois fois plus de maisonnées sans téléphone qu’il n’y a de maisonnée sans téléviseur. (WGBUI, page 356)

Aux États-Unis, les meurtres sont plus fréquents en août et moins fréquents en février. (WGBUI, page 364)

Second Street est le nom de rue le plus répandu aux États-Unis mais First Street n’est jamais que le sixième nom de rue le plus répandu. (WGBUI, page 367)

Les enfants nés au mois de mai sont, en moyenne, plus lourds à la naissance de 200 grammes que les enfants nés à n’importe quel autre mois. (WGBUI, page 86)

Le degré de stress d’un parent au moment de la conception d’un enfant aurait une incidence importante sur le sexe de l’enfant. L’enfant aurait tendance à être du sexe du parent qui était le moins stressé des deux. (WGBUI, page 124)

Quand Bonaparte portait un foulard noir autour du cou au combat, il gagnait toujours la bataille. À Waterloo, il portait un jabot blanc et ce fut la défaite. (WGBUI, page 247)

Ce dernier exemple montre aussi que nos catégories ne sont pas étanches. L’empereur se sentait très probablement plus sûr de son coup à Austerlitz qu’à Waterloo, cela eut peut-être un impact subjectif sur sa tenue vestimentaire (statistique d’autoproclamation). Cela ouvre aussi toute la question de l’ordre temporel des effets et des causes. Possibilité A: jugement du stratège sur la victoire ou la défaite anticipée, CAUSANT le port de la couleur appropriée COÏNCIDANT avec la victoire ou la défaite subjectivement prévue. Possibilité B: port de la couleur appropriée CAUSANT (magiquement, bon, bof…) la victoire ou la défaite prévue, COÏNCIDANT avec le jugement du stratège sur la victoire ou la défaite constatée. Possibilité C (de loin ma favorite): coïncidence intégrale et aucun lien de causalité là dedans sauf pour ceux qui le surajoutent ex post pour ré-écrire l’histoire sur un modus sensationnaliste, showbiz, tragico-magique et irrationnel.

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Inversion des ordonnancements temporels. Sauf que, dans l’investigation causale, la question se pose, avec une lancinance incontournable. Dans quel ordre les choses se disposent-elles vraiment? Et cela nous ramène à la mince pelure des oignons censée annoncer un hiver doux. Mon fils Tibert-le-Chat et moi avions en commun, dans la discussion, en une hésitation toute cartésianiste, tendance à répugner à imputer aux oignons ou à leurs pelures une aptitude tragico-magique à prédire l’avenir, météo ou autre, non pas sur quelques jours, comme la sorcière de vent du bonhomme Robichaux, mais sur plusieurs mois. Mais, par contre on arrivait à aisément imaginer que l’hiver dernier (l’hiver de 2009-2010) particulièrement clément, avait pu amincir les pelures des oignons de la récolte suivante et une inversion entre le rétrospectif et l’anticipatif aurait pu se produire. Il suffit que, statistiquement (si vous excusez le mot) les hivers doux aillent par petits paquets de deux ou trois années. On peut alors supposer l’intervention d’une tierce causalité déterminante faisant de la pelure d’oignon mince, souvenir d’un hivers doux antérieur l’annonciatrice d’un hiver doux subséquent, s’ils vont par petits paquets. Cultivez ce type d’approche pour méditer la série suivante.

Il a été médicalement prouvé que le pessimisme augmente la pression artérielle. Plus une personne est pessimiste, plus elle risque de mourir avant son vis-à-vis optimiste. (WGBUI, page 107)

Au sein d’un échantillon représentatif d’Américains de la fin du cycle primaire ayant été soumis au test SAT, 55% des enfants ayant «réussi exceptionnellement bien» étaient myopes. (WGBUI, page 101)

Les scientifiques disent que les gens qui dorment moins que la moyenne (moins de six heures par nuit) sont plus organisés et efficaces que qui que ce soit d’autre. (WGBUI, page 130)

Quand personne n’attend pour utiliser un téléphone public, les utilisateurs ont une conversation d’environ 90 secondes. Mais si quelqu’un est en train d’attendre pour utiliser le téléphone, la longueur moyenne de la conversation avoisine les quatre minutes. (WGBUI, page 225)

Une étude sur les participants au marathon de New York conclut que ces hommes et ces femmes ont un taux de divorces qui est le double de la moyenne nationale. (WGBUI, page 328)

La conversation est longue parce qu’il y a une longue file d’attente ou la file d’attente est longue parce que la conversation s’étire? Les gens divorcent parce qu’ils consacrent trop de temps ou d’énergie au marathon urbain ou se ruent sur le marathon urbain pour oublier les affres d’un divorce? Les gamins deviennent studieux parce qu’ils sont myopes ou deviennent myopes parce qu’ils sont studieux? Pour commencer à dépatouiller qui est cause et qui est conséquence il n’est pas inutile de chercher un peu qui arrive avant qui. Autrement, bien, une fois de plus, rien n’est dit. Le reste des questions de ce type, à l’avenant…

Je pense que vous voyez finalement où je veux en venir. Il faut regarder à travers le toc scintillant des statistiques intempestives, journalistiques notamment, et voir si elles sont probantes ou fallacieuses, sur la base de leur fonctionnement logique fondamental et indépendamment de leur vérité ou véracité empirique (questionnable aussi mais, disons, d’autre part). De fait, il y a une illusion statistique un peu comme il y a une illusion d’optique. Cela ne veut pas dire que les faits n’y sont pas. Ils y sont. Ils se donnent ET à la recherche empirique ET à l’analyse spéculative. Il ne faut pas les lâcher frileusement, sous prétexte qu’on nous en bizoune la compréhension avec des statistiques intempestives de feuilles de choux. Simplement, bon, restons circonspects. Comme l’illusion d’optique, l’illusion statistique est très souvent une image imprimée… sur le journal du matin, notamment. Ne la gobons pas trop distraitement… Moi quand j’entrevois le tourbillon bigarré et scintillant des statistiques de folliculaires, l’intégralité du rouleau que je vous ai servi ici me gire dans la tête et je prend, au mieux, acte des faits qui vrillent leur chemin, tout en restant inexorablement sur la réserve pour ce qui en est de leurs interconnections fondamentales et/ou significations sociétales… Comme je le disais pudiquement en ouverture: la présentation journalistique des informations objectives n’est pas toujours extraordinairement rigoureuse.

Moi quand j’entrevois le tourbillon bigarré et scintillant des statistiques de folliculaires, je prend acte des faits, tout en restant sur la réserve…

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À propos de la récente vague anti-conservatrice au Québec qui en a surpris plus d’un – un petit souvenir littéraire datant de 1918…

Publié par Paul Laurendeau le 1 août 2011

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En respectueux hommage à monsieur JOHN GILBERT «Jack» LAYTON (1950-2011),

chef du Nouveau Parti Démocratique (centre-gauche)

lors de la campagne électorale fédérale canadienne de 2011,

et dont la lutte déterminée et courageuse contre le cancer

a tenu ses compatriotes, de toutes allégeances politique, en haleine

jusqu’à son dénouement révoltant et tragique.

Il faut continuer de traquer les causes ordinaires (domestiques et industrielles)

de cette maladie dénaturée, aux étranges caractéristiques sociologiques,

et vraiment trop banale dans la vie sociale contemporaine…

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Aux élections fédérales canadiennes de 2011, les Québécois ont massivement voté, virtuellement seuls contre tous, pour le petit parti de centre-gauche de service. Nos folliculaires, faux savants sociologiques s’il en fut, réacs jusqu’aux trognons, et toujours hautement prompts à servir leurs maitres, ont pris de grands airs surpris, fendants, condescendants et hautement contris de constater tant de rigueur politique chez nos petits compatriotes (qu’on prend si souvent pour des gogos et des vive-la-joie manquant de sens civique et de vision sociale – grossière erreur). On s’étonna donc niaiseusement, dans la presse, de voir se manifester une si nette et ferme sensibilité de centre-gauche au Québec (confirmée ensuite par de nombreux sondages post-électoraux qui finirent par faire taire les sarcasmes et les rires jaunes des feuiles et cyber-feuilles, tout aussi jaunes). Et pourtant notre bel héritage historique si folklo et si gentil-gentil ne manque pas d’avoir laissé, sur la question, son solide et profond lot d’indices criants. J’en veux pour exemple unique, retenu ici pour sa haute qualité symbolique, cette remarquable évocation de la tumultueuse élection fédérale canadienne de 1891, dans le roman (au réalisme fort, ferme, solidement informé et indubitablement fiable) La Scouine d’Albert Laberge (1871-1960), publié, dans sa version définitive, en 1918.

Chahut électoral dans le Canada du 19ième siècle

C’ÉTAIT  jour d’élections. Les Bleus et les Rouges se disputaient le pouvoir et la population était divisée en deux camps absolument tranchés. Tous les anglais sans exception étaient conservateurs, tandis que la grande majorité des canadiens-français était libérale. Déjà, il y avait eu des bagarres aux assemblées politiques et l’on appréhendait des troubles sérieux autour des bureaux de votation. Des animosités de race fermentaient, menaçaient d’éclater. Cependant, comme la Saint-Michel, date des paiements, approchait, les fermiers n’oubliaient pas les affaires. Certes, ils iraient voter, mais ils profiteraient de l’occasion pour vendre un voyage de grain, d’autant plus que Robillard avait entrepris de charger une barge d’orge et qu’il la payait quatre chelins le minot.

Dès le matin, à bonne heure, ce fut sur toutes les routes conduisant au chef-lieu du comté une longue procession de wagons remplis de sacs de toile, bien propres, bien blancs, cordés avec soin. Chacun allait vendre son orge.

Les anglais tenaient évidemment à voter tôt, car dès huit heures ils se rendaient déjà au village. Deschamps qui comptait avoir quinze cents minots de grain cet automne-là, n’avait pu terminer son battage la veille comme il l’espérait. Il tenait absolument à le finir cependant, et cette besogne lui prit une partie de l’avant-midi. Après le dîner, il partit donc avec une quinzaine de poches dans sa charrette.

Sur la route de glaise, dure comme du ciment, bordée de trèfles d’odeur, de verges d’or et d’herbe Saint-Jean, son petit cheval bai marchait d’un pas régulier et, sur son dos, luisaient les têtes dorées des clous du harnais.

Deschamps alla livrer son orge chez Robillard. Là, il apprit que les Anglais s’étaient emparés du poll et en défendaient l’approche à leurs adversaires. Cette nouvelle n’était pas pour intimider Deschamps qui était un rude batailleur. Il attacha son cheval à la porte d’un vaste hangar en pierre, où il se trouvait à l’ombre, et partit vers la salle du marché public. En approchant, il constata que les Anglais avaient bien pris leurs mesures. Ils avaient disposé leurs voitures en rectangle autour de l’édifice et n’avaient laissé qu’un étroit passage libre qu’ils surveillaient. Cette tactique en avait imposé, et peu de Rouges s’étaient aventurés dans le voisinage de cette forteresse. Les audacieux qui avaient tenté de s’approcher avaient reçu un mauvais accueil. Justement, Deschamps se heurta à Bagon venu au village pour voter. Le Coupeur s’était endimanché, avait mis son haut de forme et le surtout de drap qui lui avait servi lors de son mariage. Malheureusement, il avait fait la rencontre de quelques Anglais et l’un d’eux, lui avait, d’un coup de fouet, coupé son tuyau en deux. Les compères avaient continué leur route en riant aux éclats de la bonne farce. Ce récit ne fit qu’aiguillonner Deschamps qui se dirigea d’un pas plus rapide vers l’ennemi. Trois grands gaillards, postés en sentinelle, gardaient le passage conduisant au bureau de votation. Comme Deschamps s’approchait, ces braves se mirent à ricaner et le plus gros de la bande l’apostropha d’un:

– Que veux-tu maudite soupe aux pois?

Un formidable coup de poing à la mâchoire fut la réponse de Deschamps. L’Anglais s’affaissa comme une masse. Les deux autres se ruèrent sur le Canadien, mais le premier reçut dans le bas ventre une botte si rudement poussée qu’il roula sur le sol en faisant entendre un affreux gémissement et en se tordant. Le troisième cependant, un Irlandais d’une malpropreté repoussante, aux mains couvertes de verrues, avait saisi Deschamps à la gorge et tentait de l’étouffer. Le Canadien se défendait avec énergie et parvint à faire lâcher prise à son antagoniste. Une lutte corps à corps s’engagea alors entre les deux hommes. Un croc-en-jambe habilement appliqué fit perdre l’équilibre à l’Irlandais qui s’abattit. Saisissant une poignée de foin qui traînait par terre, Deschamps tenta de le faire manger à son ennemi vaincu, mais celui-ci lui mordit férocement un doigt. Dans sa rage, Deschamps ramassa une boulette de crottin frais, et la fit avaler à l’Irlandais, lui cassant par la même occasion une demi-douzaine de dents.

Deschamps put croire à ce moment qu’un mur de briques s’écroulait sur lui, car une dizaine d’Anglais s’étaient précipités sur le Canadien et le démolissaient avec leurs poings et leurs pieds. C’étaient une grêle de coups. Deschamps était absolument sans défense. On ne sait trop ce qui serait arrivé, si l’un des agresseurs n’eût tout à coup commandé aux autres de s’arrêter. On lui obéit. En quelques mots, il exposa son idée, puis il s’éloigna. Au bout d’une minute, il revint avec une charrette. Alors tandis que quatre ou cinq de la bande, maintenaient Deschamps, un autre lui passa un câble au cou et attacha l’autre extrémité au chariot. Les anglais sautèrent dans la voiture puis le chef fouetta le cheval qui partit au grand trot, traînant Deschamps derrière le char comme un animal que l’on conduit à l’abattoir. Criant à tue-tête, braillant, hurlant, vociférant, les Bleus et leur burlesque équipage parcouraient les rues, semant l’épouvante. Moulu, essoufflé, nu-tête, la figure tuméfiée et sanglante, les côtes, les jambes et les reins meurtris, Deschamps courait derrière la charrette, butant contre les pierres et écumant de rage impuissante. La voiture fit ainsi le tour du village sans que personne osât intervenir, tellement la population était terrorisée. Finalement, elle prit le chemin de la campagne. Elle fit encore un bon mille, puis comme Deschamps râlait, à moitié étouffé, le chef détacha le câble et le jeta sur l’épaule de Deschamps.

– Garde-le comme souvenir, dit-il, et s’éloigna avec ses compagnons.

Les Bleus avaient triomphé ce jour-là.

Albert, Laberge, La Scouine, Éditions Quinze, collection Présence, 1980 (publié initialement en 1918), chapitre XIX, pp 69-72 (cité depuis l’ouvrage papier).

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Alors pas de panique, là, hein. L’analogie que j’établis ici ne vise aucunement à recentrer la réflexion politicienne contemporaine sur les bagarres inter-ethniques d’autrefois (les animosités de race), aussi sidérantes et révélatrices qu’elles puissent être. Après tout, Jack Layton, le chef du ci-devant Nouveau Parti Démocratique (la petite formation de centre-gauche dont je parle ici) et son lieutenant québécois Thomas Mulcair sont eux-mêmes des anglophones. Le parallèle historique que j’établis ici doit s’assortir de la plus explicite des invitations à une saine prudence transposante au sein de la jubilation métaphorico-réminescente. Il n’y a plus grand-chose d’«ethnique» ou de «racial» dans tout ceci, au jour d’aujourd’hui. Les Québécois le prouvent justement magistralement, en donnant leur vote à un parti anglophone et fédéraliste, si ce parti anglophone et fédéraliste véhicule (au mieux) ou semble véhiculer (au pire) les valeurs sociales socialisantes auxquelles les Québécois s’identifient de longue date. Indubitablement, en 2011, les Québécois n’ont pas voté à la bouille d’anglos mais au programme. Depuis l’aggravation fatale, subite, tragique et inattendue, du cancer de Jack Layton, nos chers médias, biaiseux, sciemment vendus, et qui font flûtes de tout bois, cherchent maintenant ouvertement à imputer la victoire du centre-gauche à quelque mystérieuse popularité individuelle (temporaire et superficielle) du bon Jack au Québec. Pur mensonge de faussaires simplistes, droitiers et biaisés, que cette fadaise du succès de sympathie personnelle, flatulente et nonchalante, que l’on voudrait donc vouée à miraculeusement décliner parallèlement à la santé du malheureux «chef charismatique». Il faut le dire et le redire ici, dans notre jargon politicien s’il le faut, pour se faire comprendre: aux élections fédérales de 2011, les Québécois n’ont pas voté l’homme mais le parti.

Ceci dit, le problème avec ces bons messieurs Layton et Mulcair, ce n’est donc pas qu’ils sont anglophones (ils parlent d’ailleurs tous les deux un très bon français et se communiquent aux Québécois dans cette langue avec un efficace indéniable). Le problème, terriblement classique, avec ces messieurs Layton et Mulcair, c’est, plus simplement, plus prosaïquement, qu’ils sont, eux aussi, des politiciens de petite politique politicienne. Le Québec leur sert maintenant de plate-forme temporaire d’opposition. Pour s’emparer du pouvoir au niveau pan-canadien, ils doivent maintenant se gagner les verres de lait avec une fraise dans le fond du ROC, plus conformistes, friqués, ricanisés, crispés, caillés, bourgeois, puant le conservatisme mouton de toutes leurs pores. Messieurs Layton et Mulcair vont donc devoir se mettre à ratisser sur leur droite (Obama, qui est pas mal plus pesant qu’eux, le fait sans scrupule aucun. Ils n’y couperont donc pas). S’ils ratent cette entourloupante manœuvre de ratissage à droite, leurs principaux électeurs du moment, les Québécois, resteront isolés dans leur petit coin, avec leur petite social-démocratie de papier, goualante et inopérante, de parti d’opposition sans audience parlementaire effective. Si le ci-devant NDP/NPD réussit son grand ratissage à droite, il réussira aussi alors à prendre le pouvoir, sur une base électorale majoritairement ROC-réac, et, là, bien, c’est encore Urgèle Deschamps qui va se prendre tous les coups de cordes à nœuds sur le dos et qui, essoufflé, désespéré, désillusionné, va courir de par tout le village, le cou solidement lié à la charrette de ses chefs, en caucus et au parlement. Je ne vois vraiment pas comment les choses pourraient évoluer autrement que dans le sens d’une des deux possibilités évoquées ici: marginalisation ou droitisation. Le diable réac ROC ne va pas subitement se faire social-démocrate-ermite. Dilemme, Dilemme… En plus, pour le moment, on est bien loin d’y être encore, audit dilemme, car pour le moment, tout simplement. la tragi-comédie politicienne se rejoue. Les Bleus avaient triomphé ce jour-là. Ce sont effectivement les Bleus de l’Ouest et de l’Ontario qui tiennent solidement le pouvoir fédéral, depuis l’élection de 2011 (notre petit parti de centre-gauche est en orange).

Les sables bitumineux de l'Athabasca. Une surface de pollution durement durable, vaste comme l'Angleterre. Le symbole suprême du nouveau conservatisme canadien...

Le fond de l’affaire reste donc que les Bleus, en 2011 (110 ans après les Bleus en fait agonisants de 1891), ont effectivement triomphé dans le ROC. Aussi, après avoir flaubé onze (11) milliards de dollars en Afghanistan, à jouer à la gué-guerre de théâtre de toc, ils préparent maintenant des contrats militaires pharaoniques, totalisant trente-trois (33) milliards de dollars, tandis que les services hospitaliers s’enlisent et les infrastructures routières s’effondrent. Ils sont aussi à se mitonner une petite campagne de pube pour revaloriser la surface de pollution vouée à une durée multi-centenaire (sur un territoire vaste comme l’Angleterre) qu’ils perpétuent en Athabasca (Alberta), pour extirper le pétrole difficile d’accès des sables bitumineux, qu’ils livrent ensuite à leurs bons maitres US. Que veux-tu maudite soupe aux pois? Ben, que cette gabegie meurtrière cesse, quoi… J’ai voté en conséquence mais, bon, comme d’habitude, ce n’est pas suffisant… Il faut croire que le fond véreux et minable de nos pratiques politiciennes de type Westminster a gardé quelque chose de la dérisoire et hargneuse futilité campagnarde de 1891, dans un pays et un monde ou les enjeux de ce genre de manipes électoralistes brutales et sordides sont amplement plus écologiquement dangereux et sociologiquement dommageables.

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Pour la civilisation américaine, contre l’impérialisme américain

Publié par Paul Laurendeau le 4 juillet 2011

James Dean rime pas avec John Wayne,
Saint-Denys Garneau est mort désossé…

Lucien Francoeur

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Un mot d’abord, pour faire changement, sur mon exergue ici. Ce sont des vers de Lucien Francoeur que l’on peut citer quand la question du recentrage socio-économique et de la déchéance impériale de l’Amérique est en cause. Hector de Saint-Denys Garneau (1912-1943), poète, peintre, homme grand, beau, riche, indolent, ayant tout pour lui, meurt pourtant à 31 ans des complications d’une maladie rhumatismale qui le laisse tout amaigri. Il est la grandeur fondamentale de l’Amérique, hautaine, fugitive, fragile et fatale… James Dean (1931-1955), bien, cela ne rime pas avec John Wayne (1907-1979)… Cela s’entend au son mais aussi au sens. Dean ado révolté mort jeune. Wayne cow-boy réac (genre Reagan) mort vieux. Trois pôles antinomiques du fait américain. La jeune Amérique meurt jeune. La vieille Amérique réactionnaire dure et dure. Sa dimension impériale s’enfle, sa dimension civilisationnelle se désosse. Il est plus que temps d’inverser ça un petit peu. Ça ne rime pas, et ne rime à rien.

Car maintenant, je vais vous dire un truc. Je ne crois pas vraiment à la connerie américaine et je suis aussi pro-américain pour l’intelligence sagace, la rouerie matoise, la lucidité, le réalisme, la richesse ethno-culturelle, la simplicité intellectuelle sans complexe, la saine et fluide cordialité, la langue bien pendue, la vis comica, la sagesse sourde de ce nouveau monde virulent, critique, souple et libre… que je suis anti-impérialiste (ce qui m’oblige à brasser les américains de temps en temps, si tant est qu’ils s’en soucient…). Les impérialistes américains sont fondamentalement bellicistes, militaristes, ploutocrates et bêtes (je vous passe les sempiternelles ritournelles des guerres de théâtres des temps passés et présents, Vietnam, Afghanistan etc…), ce sont leurs moyens titanesques qui, malgré la susdite bêtise et inénarrable incurie, les tiennent en place encore pour un temps. Et, par delà les fausses rédemptions politiciennes, l’intelligence des américains, qui est ailleurs, ne se mesure nullement à l’aune de la sottise épaisse de leur impérialisme… Je suis pour la civilisation américaine, contre l’impérialisme américain et archi-contre l’idée fixiste implicite que ces deux aspects sont inséparables. L’histoire est en train de mettre une cassure de plus en plus nette entre l’Amérique de demain et son impérialisme auto-sanctifié d’hier. Ça fait mal mais ça s’en vient. Nous, et notre bon voisinage tant mondial que panaméricain, nous en porterons tous beaucoup mieux quand ce divorce sera consommé. Un jour viendra…

Le détroit de Taiwan (photo satellite du UCLA Asia Institute)

L’impérialisme américain craque dans tous ses maillons. On nous bassine bien avec le Moyen-Orient mais des maillons faibles de l’impérialisme américain, il y en a d’autres, et pas des petits. Un cas d’espèce peu publicisé, par exemple, c’est celui de Taiwan. La Chine continentale monte en puissance et alors, comme par hasard, la tension taiwanaise rejaillit épisodiquement. Sauf que… attention ici. C’est chinois donc c’est subtil. Simplisme grossier s’abstenir. Lors de la première (1955) seconde (1958 – sous Eisenhower) et troisième (1995 – sous Clinton) crise du détroit de Taiwan, les porte-avions US se sont portés directement et concrètement au secours de la ci-devant République de Chine (Taiwan). De nos jours, on semble plutôt tendre à opter pour une formule plus ambivalente: on vous vend par avance du matos pour soldoques et bruits de bottes (terrestres – ceci N.B.), mes bons taiwanais, et négociez ensuite vos affaire par vous-même… entre vous, ni plus ni moins. Cette fois-ci, c’est cash & carry, donc, en fait. Signal implicite et feutré: ne comptez pas sur nous pour aller faire nager des brasses belliqueuses ou symboliques à nos flottes dans le détroit de Taiwan pour vous tirer de la nasse de ce siècle nouveau. Mon pronostic: sous couvert de les armer (un peu), les USA larguent en fait la République de CHINE ou CHINE nationaliste (Taiwan). Sous l’ergotage et le plastronnage à la Fonzie couve son contraire veule, la concession. Ce n’est pas du Eisenhower, ça. Je vous en passe mon carton. Pourquoi le nom très officiel de cette île est-il CHINE au fait… Demandez aux autorités de Pékin, ils vont bien éclairer votre lanterne sur la question. Chine ça veut dire Chine, non? C’est pas du chinois ça… On ne va pas faire péter la planète pour ça… C’est à suivre attentivement, cette montée toute ordinaire de la vraie de vraie Chine. La subreptice mise en place de l’Amérique post-impériale nage sinueusement, entre autres, dans le détroit de Taiwan… Oh, oh, je le redis. L’impérialisme américain a sauté par-dessus son requin en mer de Chine, et partout ailleurs. TO JUMP THE SHARK (sauter par-dessus le requin), cela fait référence au feuilleton HAPPY DAYS. Comme tous les feuilletons populaires de l’Amérique impériale, HAPPY DAYS s’amplifie, se magnifie, s’hypertrophie, en rajoute. Puis un beau jour de 1977, dans une scène restée iconique, on nous présente justement Fonzie (un des persos les plus populaires du feuilleton) sautant par-dessus un requin en skis nautiques. Fracture, perte subite de magie, yeux qui se dessillent. Là HAPPY DAYS a charrié trop loin et le saut de Fonzie au dessus du requin marque le moment où ce feuilleton, jadis plaisant, crédible et valide, bascule dans la pantalonnade, le ridicule, le grotesque, l’inepte, l‘incohérent. Et c’est le déclin irréversible dont la borne initiale est à jamais marquée par Fonzie sautant par dessus le requin en skis nautiques. Sauter par dessus le requin est aujourd’hui une expression idiomatique américaine encapsulant: «Charrier trop loin, dépasser les bornes du tolérable et entrer en déclin». L’impérialisme américain a sauté par-dessus son requin et c’est la civilisation américaine qui se prend tout le discrédit dans la gueule.

Traduction: «J’ai vu Fonzie sauter par-dessus le requin». Interprétation symbolique: j’ai vu le spectacle impérial US en faire autant…

Aussi, justement, conséquemment, de plus en plus, on va devoir observer l’Amérique avec d’autres lentilles. On va devoir l’appréhender non plus dans sa généralité impériale si flatulente mais bel et bien dans sa spécificité civilisationnelle si truculente. Cela nous obligera, par exemple, à observer mille particularités et curiosités, dont la suivante. L’impérialisme US, bouteur ne faisant habituellement pas dans la dentelle, s’est planté lamentablement dans l’exportation internationale d’un de ses objets culturels pourtant majeurs: ses sports. Le baseball, le football américain, le hockey sur glace, même le basketball, immenses pour les ricains, le reste de la planète s’en tape totalement ou quasi-totalement. Et le foot/soccer, qui est désormais LE sport universel, les ricains y perdent leur latin et s’y mettent tardivement et sans joie réelle. C’est quand même curieux, ça, quand on y songe une minute. Non-impérial en diable aussi, pour faire un peu changement. De fait, une part significative de la spécificité intellectuelle (notez ce mot) américaine se canalise dans ses sports. C’est que ceux-ci sont un trait tellement typiquement US… bien plus que la musique, la littérature et le reste. Le sportif américain est voué à sa non-universalité, ce qui place sa spécificité (folklorique et philosophique inclusivement) en un singulier et saisissant relief. Et j’en veux pour preuve ultime, le remarquable opus suivant: Yogi BERRA, The Yogi Book – I really didn’t say everything I said, Workman Publishing, New York, 1998, 127 p. La civilisation américaine non-impériale est là (entre autres) et nous attend, biscornue, sapientale et clownesque.

Né en 1925, Peter Lawrence Berra dit Yogi Berra fut receveur pour les mythiques Yankees de New York de 1946 à 1963. Il fut un de ces innombrables joueurs en pyjama rayé qui hantent le panthéon des figures incroyables du baseball majeur (il portait le numéro 8, retiré depuis, et, fait crucial, le personnage de dessin animé Yogi Bear fut nommé d’après lui, pas le contraire). Un mot brièvement sur sa fiche. Frappeur, Yogi Berra tint une moyenne au bâton très honorable de .285. Pour obtenir ce chiffre, au fait, vous divisez simplement le nombre de coups de bâtons fructueux par le nombre de présences au marbre. Si un joueur se présente au marbre 20 fois et frappe la balle correctement huit fois (8/20 soit 40%), il se retrouve avec une moyenne au bâton de .400 et… finit catapulté au Temple de la Renommée s’il tient cela en carrière (le monstrueux Babe Ruth, le titan des titans du baseball majeur tint une moyenne globale de .342). De plus, Yogi Berra cogna 359 coups de circuits en carrière (Babe Ruth en cogna 714). Encore une fois: honorable. En défensive, Yogi Berra fut un receveur talentueux qui, entre autres exploits, fut justement le receveur de la fameuse partie parfaite lancée par Don Larsen lors de la Série Mondiale de 1956 contre les Dodgers de Brooklyn. On aura compris qu’une partie parfaite se réalise quand, oh merveille, aucun des 27 frappeurs (3 par manche de jeu avec 9 manches dans une partie) de l’équipe adverse n’arrive à frapper la balle que vous lancez/recevez. Berra fut intronisé au Temple de la Renommée du Baseball Majeur en 1972. Après une carrière de gérant moins fructueuse s’étalant cahin-caha jusqu’en 1989, Yogi Berra prit une retraite paisible et l’affaire aurait pu en rester là, avec un mérite sportif aussi parfaitement incontestable que solidement circonscrit au petit monde des grands stades.

Yogi Berra, receveur de baseball et… réceptacle philosophique

Mais non, cet homme peu instruit, jovial, simple et spontané, allait devenir, presque sans s’en rendre compte et quasiment malgré lui, l’un des héros populaires les plus bizarres et les plus originaux de l’Amérique du 20ième siècle. Et qui plus est un héros intellectuel… En effet, Yogi Berra est à l’origine d’une série d’environ 70 aphorismes populaires (les fameux Yogismes, tous colligés dans le petit ouvrage que je vous mentionne ici) qui font de lui l’un des penseurs (absolument sans ironie) les plus cités par ses compatriotes. Son ami et ancien confrère avec les Yankees Joe Garagiola nous dit ceci, sur cette figure tellement, mais tellement éminement et fondamentalement américaine, dans la préface de l’ouvrage (je traduis – P.L.):

On peut bien rire et se prendre la tête quand Yogi dit quelque chose de curieux comme «Tant que c’est pas fini, c’est pas fini», mais vite on se rend compte que ce qu’il dit est tout à fait cohérent. Et on en vient à utiliser ses paroles nous-mêmes car, finalement, elles s’avèrent un mode d’expression parfaitement adéquat pour les idées spécifiques auxquelles nous pensons.

De fait, la clef du mystère des Yogismes, c’est la logique toute simple de Yogi. Il emprunte peut-être une route distincte de celle que nous emprunterions pour raisonner, mais sa route est la plus rapide et la plus vraie des routes. Ce que vous diriez en un paragraphe. Il le dit, lui, en une seule phrase.
(p. 5)

La transmission populaire des aphorismes de Yogi Berra, via un colportage oral et médiatique s’étalant sur plus d’un demi-siècle, avait, avant la publication de ce petit ouvrage définitif, connu un certain nombre de brouillages et de distorsions regrettables. On imputait à Yogi Berra toutes sortes de citations farfelues, peu cohérentes, souvent excessivement ridicules et clownesques, d’où le sous-titre de l’ouvrage: J’ai pas vraiment dit tout ce que j’ai dit (pour dire: je n’ai pas vraiment dit tout ce qu’on m’impute – mais le fait est que je reste quand même présent aux aphorismes qu’on m’impute et que je n’ai pas textuellement dit – Ouf, Joe Garagiola a raison, la formule de Yogi surprend, mais elle est bien plus rapide). Un petit nombre des aphorismes de Yogi Berra sont intraduisibles parce qu’ils jouent sur des effets de sens spécifiques à la langue anglaise. Mais la majorité d’entre eux se transpose parfaitement en français (ou dans toute autre langue), ce qui garantit sans conteste leur impact de sagesse. Citons-en six, sublimes :

Quand vous arrivez à une croisée des chemins, eh bien, prenez la
(p. 48)

Si le monde était parfait, il ne serait pas
(p. 52)

Si vous ne pouvez l’imiter, évitez donc de le copier
(p. 63)

On arrive à observer énormément simplement en regardant
(p. 95)

L’avenir n’est plus ce qu’il était
(pp. 118-119)

Tant que c’est pas fini, c’est pas fini
(p. 121)

Chacun des quelques 70 aphorismes est cité dans sa formulation propre et replacé dans le contexte verbal qui fut celui de son émergence spontanée initiale. L’ouvrage remarquable que je vous recommande ici se complète de la préface de Joe Garagiola (pp 4-5), d’une introduction très sympathique écrite par les trois fils Berra (pp 6-7), de photos et de commentaires d’amis et d’anciens collègues de ce surprenant philosophe vernaculaire. Et, pour le pur plaisir, une grande photo de famille nous présente (pp 124-125) les enfants et les petits enfant du Sage, avec un aphorisme numéroté par personne. C’est ainsi que l’on apprend qu’une de ses petites filles du nom de Whitney aurait dit un jour:

Comment puis-je la retrouver si elle est perdue?
(p. 125)

Eh bien… la sagesse inouïe de Yogi Berra, elle, n’est plus perdue. Ce petit ouvrage délicieux la retrouve. Et, justement, oh que justement, c’est toute l’Amérique cogitante qui y percole. Ne cherchons plus ses philosophes, ils sont à se courailler, en ricanant comme des sagouins et en pensant à leur manière, autour de tous les losanges de baseball, connus et méconnus, de ce continent incroyable… Alors? Alors, quand leurs grandes bourgeoisies criminelles et véreuses auront fini de tuer des gens inutilement pour engraisser leurs consortiums de pétrole et d’armes, les modestes représentants de la civilisation américaine ne vont pas se pulvériser. On saura bien les retrouver, pimpants, sagaces, toniques, naturels, contemplativement braqués sur le Field of dreams, apaisé et post-impérial, vers lequel, comme les Britanniques, comme les Français avant eux, NOS Américains se dirigent inexorablement. L’apophtegme Les USA peuvent ENCORE faire de grandes choses (Barack Obama dixit), affirmé ici sur les questions intérieures, rejoint le plus souffreteux Les USA peuvent ENCORE indiquer la voie (Barack Obama toujours dixit), affirmé par le premier président américain du 21ième siècle, dans plusieurs rencontres internationales. C’est comme ma vieille maman, hein, elle peut ENCORE s’alimenter seule… Sentez-vous la conscience post-hégémonique exprimée par ce tout petit ENCORE? J’approuve ET le déclin impérial ET la continuité civilisationnelle que formule ce Sweet Encore… Le président Obama manifeste d’ailleurs un autre exemple vraiment patent de cette dualité du déclin bourgeois et de la continuité de masse de sa civilisation, quand il affirme qu’il veut se remettre à taxer les millionnaires, milliardaires et autres proriétaires d’avions à réaction privés. En effet, ce faisant, Obama prive ouvertement ses commettants de la doctrine économique sous-tendant ce nouveau type de choix politiques. Il subjectivise l’analyse en mettant un focus excessif sur les milliardaires, les Lex Luthor, les propiétaires d’avions à réaction privés, les individus riches (qu’on rabroue). Or, dans le mouvement, Obama nous annonce aussi qu’il va priver TOUTE l’industrie pétrolière de la pause fiscale de l’ère Bush/Chevron. Cela signifie que cette administration ne croit plus que ce segment industriel majeur utilise ses profits colossaux pour réinvestir productivement (la fonction habituelle d’une pause fiscale). Flagornage populiste à part, c’est toute une analyse critique du capitalisme industriel privé qui se profile ici. Ah, Obama fait explicitement l’annonce de la fin des niches fiscales du secteur pétrolier mais, adroit orateur, il la noie dans le rabrouage des Lex Luthor, en gardant ses conséquences profondes encore bien cachées. Je vous le dis, grands et petits, les indices de ce genre se multiplient. C’est que la civilisation américaine ne s’avoue tout simplement pas encore à elle-même qu’elle oeuvre ouvertement à la dissolution de son impérialisme. Et c’est aussi que, ben, que voulez-vous… l’avenir n’est plus ce qu’il était (Yogi berra).

Yogi BERRA, The Yogi Book – I really didn’t say everything I said, Workman Publishing, New York, 1998, 127 p.

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Une fois pour toutes, je ne suis ni FÉDÉRALISTE ni NATIONALISTE. Je suis INTERNATIONALISTE…

Publié par Paul Laurendeau le 24 juin 2011

«Le seul fait d’une oppression nationale n’impose nullement à la démocratie de prendre parti pour la nationalité opprimée; un tel devoir n’intervient que lorsque les activités politiques de cette nationalité revêtent un caractère révolutionnaire et servent ainsi les intérêts particuliers de la démocratie; sinon le «soi-disant» mouvement national ne saurait avoir droit au soutien.»

Friedrich Engels, glosé par Rosdolsky, cité par Georges Haupt, dans Georges Haupt et alii (1974),  Les marxistes et la question nationale – 1848-1914, Éditions l’Étincelle, p. 15, note 6.  

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Les deux noms de mes pays ont pour principale étymologie (fantaisiste, insistons bien là-dessus) un cri exclamatif. D’une part, les espagnols seraient arrivés les premiers dans la vallée du Saint Laurent. Face au rideau impénétrable de forêt, ils auraient crié, à plusieurs reprises: AKA NADA! (tour sensé signifier: «ici, il n’y a rien!»). Les aborigènes, alors restés cachés, prenant ce cri de dépit pour une salutation des hommes au grand navire, l’auraient re-servi aux français qui eux, l’auraient pris pour le nom du bled: CANADA. D’autre part, BEC, en bas-breton, c’est sensé signifier «promontoire» et cela apparaît suffixé dans divers toponymes en Bretagne. Voyant le promontoire du Cap Diamant (de la future ville de Québec) émerger majestueusement sur le fleuve, un matelot bretonnant se serait exclamé QUÉ BEC! Et le nom aurait collé. Tout cela est bien farfelu. Canada voudrait en fait dire, si tant est, «village de huttes» dans un dialecte aborigène mal déterminé de l’est des Amériques. L’étymologie de Québec reste obscure. On sait par contre que c’est l’occupant anglais qui généralisa le nom de la ville à tout le territoire dans le tour colonial Province of Quebec. Enfin, par ces deux anecdotes étymologiques le ton est donné, quant il s’agit de mes deux pays, pas de doute là-dessus, ça débloque dur. Dans mon petit roman L’ASSIMILANDE qui vient d’être réédité en format électronique chez ELP, je mets la science-fiction la plus grandiose au service des enjeux sociopolitiques les plus raplaplas fondant justement la susdite débloquade. Un petit appareil auditif qui permet d’apprendre de façon ultra rapide la langue vivante de son interlocuteur vient d’être conçu par le laboratoire auquel est rattachée la professeure Odile Cartier. Son nom: le glottophore. S’ouvrant profondément à la culture linguistique de l’autre, la personne qui porte cet appareil devient alors l’assimilande. Avant la mise en marché de cette découverte, révolutionnaire pour un pays comme le Canada, confronté, dans la permanence de son existence, à deux langues officielles, la professeure Cartier décide de tester, sur une de ses brillantes étudiantes de doctorat anglophone, mademoiselle Kimberley Parker, l’impact psycholinguistique et ethnolinguistique du glottophore et ce, dans un mouvement accéléré d’assimilation vers la langue française (pour changer!). Alors que tout se passe plutôt bien et que Kimberley Parker prépare son intervention sur la question au Congrès des Sociétés du Haut Savoir de Montréal, dans le but avoué de faire le point sur son statut expérimental d’assimilande, le glottophore se met à produire toutes sortes d’effets secondaires imprévus, inquiétants, étranges, intriguants, angoissants, terribles (et, selon certain(e)s, fort verbalistes)… Et l’exercice, en apothéose, se termine sur une dérisoire algarade entre un fédéraliste canadien et un nationaliste québécois jaillis de nulle part, empoigne en ritournelle, prévisible jusqu’au trognon, et qui gâte joyeusement le banquet, sous la forme, toute en couacs régionalistes et bizarreries locales, du plus ardent des souques à la corde d’amour-haine…

Caricature de Serge Chapleau (1995). Le Canada et le Québec sont assez souvent représentés comme un couple passablement mal assorti, où le premier s’incarne en l’époux et le second, en l’épouse...

L’urgence lancinante de renvoyer ces deux options politiciennes du siècle dernier dos à dos est de plus en plus palpable dans l’horizon politique régional, continental et mondial de notre temps. Le fédéralisme canadien est une doctrine rampante de suppôts veules. Parfaitement méprisable, ce programme, plus vénalement administratif et/ou bassement plombier que réellement politique ou sociétal, sert de front ET l’occupant objectif, historique, monolingue et, disons, ethnocentriste (pour ne pas dire viscéralement ethnocidaire), ET la bourgeoisie compradore canadienne. La douloureuse compréhension du fédéralisme canadien finit par permettre de constater qu’il y a un phénomène sociopolitique très troublant qui détermine en profondeur la nationalité canadienne. Le Canada est un des rares pays au monde qui met en réalisation l’aphorisme suivant, bizarre et tordu au possible: plus je suis réactionnaire, MOINS je suis nationaliste. Pas banal, ça, vous me direz. Les réactionnaires canadiens ne sont effectivement pas des nationalistes-canadiens (deux termes parfaitement incongrus, dans notre horizon politique). Ils sont, tout au contraire, de virulents américanocrates, des promoteurs d’un Canada parfaitement translucide (et internationalement inopérant) dans sa soumission servile à la toute-puissance US. Les Conservateurs (au sens politicien du terme) canadiens sont donc MOINS nationalistes-canadiens (je le redis: deux termes parfaitement incongrus, dans notre horizon politique) que les Libéraux (aussi au sens politicien du terme) canadiens. Vous avez bien lu. Une promotion réac de la nationalité canadienne est donc fondamentalement un stop-and-go à vélo, parfaitement nunuche et insignifiant, qui finit par se formuler comme une affaire de boy-scouts régionalistes très peu soucieux de rayonnement international, et ostensiblement obséquieux envers nos voisins du sud, justement ceux qui requièrent de nous qu’on pollue des surfaces de territoires nordiques immenses pour leur fournir, tranquillement et sans trompettes, du bon carburant fossile, bon marché, accessible et bien opinément non-arabe…

Des fédéralistes canadiens (on les surnomme les FÉDÉRASTES) - La promotion de la nationalité canadienne est fondamentalement une affaire de boy-scouts régionalistes ostensiblement obséquieux…

Ostentatoirement anti-national-pro-US-comporadore ou «nationalistes canadiens bon teint», les émanations politiques-politiciennes de l’occupant objectif ont un solide trait en commun, par contre: elles sont toutes fédéralistes. Le fédéralisme canadien est donc un solide consensus d’intendance post-coloniale, imbibant irrémédiablement et axiomatiquement la totalité du spectrum politique au Canada (y compris les hypocrites veules et boiteux, aux sourires biaiseux, du centre-gauche) et dictant, sans compromission réelle, la soumission de la totalité du domaine national à la grande bourgeoisie de Toronto (et, cyber-mondialisation oblige, de partout ailleurs…).

La souffreteuse réplique historique, venue du nationalisme québécois, face à ce dispositif ouvertement oppressif qu’est indiscutablement le fédéralisme canadien, pose des problèmes particuliers, plus insidieux, en ce sens que critiquer les déviations droitières de l’opprimé, c’est toujours plus délicat. Le nationalisme québécois est un dispositif socio-historique fondamentalement et crucialement réactif. C’est que c’est un interminable ahanement de civilisation ré-appropriée, un lourd et lent redressement revanchard de pays occupé (depuis 1760, un bail…), un messianisme national roide, contrit, martyrisé, victimisé, dépendant, cerné, encerclé, incarcéré. On disait autrefois du nationalisme québécois qu’il était un indépendantisme, ce qui est, dans un sens, bien plus historiquement juste et précis que des descriptions lendemains-qui-chanteresses comme celles associées à la notion de souverainisme. Le nationalisme québécois intègre donc, dans les replis les plus intimes de son lyrisme, un fort élément libérateur, nationalement émancipateur, largement illusoire en fait. Franchement, pour faveur, cessons un peu de rire du monde. Ramper sous la bonne bourgeoisie francophone bien de chez nous (dont les liens avec celle de la Nouvelle Angleterre sont parfois criants jusqu’au grotesque) ou sous la bourgeoisie de celui que le poète Félix Leclerc appelait le gros voisin d’en face, quelle différence sociale fondamentale? Aucune.

Des nationalistes québécois (on les surnomme les NATIONALEUX) - Critiquer les déviations droitières de l’opprimé, c’est bien délicat...

Maintenant, prenons l’affaire à la racine. Quand on dit que le nationalisme est une affaire de bourgeois, ce n’est pas une insulte gratuite de langue de bois. C’est une analyse. La prise de position classique dictant obligatoirement de rouler soit PRO-CANADA soit PRO-QUÉBEC ne fonctionne, dans son binarisme ubuesquement tyrannique, que tant qu’on embrasse et assume la prémisse oppressive qui s’impose à nous, aujourd’hui, sous nos régimes parlementaires de toc et capitalistes de fait: celle de rapports de forces entre des groupes financiers oligarchiques, élitaires, et numériquement minoritaires, utilisant l’enveloppe nationale comme instrument maximalisant leur force de frappe impérialiste. Parler de s’annexer aux USA (comme le fit jadis René Lévesque, un des papes fondateurs du nationalisme québécois), ou au Haut-Canada (comme le recommanda jadis Lord Durham, enquêteur extraordinaire de la Reine Victoria, et fondateur lointain du fédéralisme canadien), c’est continuer de s’articuler dans la logique victoire/défaite, nation contre nation, logique dont il est plus que temps de faire le procès décisif, corrosif. Je ne veux pas de «ma» nation, cela ne veut pas dire que je veux que «ta» nation me bouffe tout cru. Il ne faut pas confondre rédition d’une nation et rejet, collectif, radical et global, de la problématique des nations. Une femme voulant nourrir son enfant, un malade voulant guérir, un homme aspirant à l’abolition de la course aux armements n’ont pas de nation. Tous ceux et toutes celles tributaires de ces objectifs se rejoignent en ce monde, par delà les nations. Il ne faut pas perdre ou gagner la bataille des nations, il faut la dissoudre et la faire tomber en obsolescence.

Classiquement, l’internationalisme, c’est simplement le fait que le citoyen qui aspire à ce qu’on cesse de lui polluer son eau et d’envoyer ses enfants à la guerre est tributaire d’un objectif commun, universel, qu’il soit de Tokyo, de Pékin, de Wichita ou de Saint-Tite-des-Caps… L’internationalisme est une lente et patiente transition vers la disparition des pays… et, ben là, on n’y oeuvrera certainement pas en érigeant un pays de plus… Il y a là un problème de principe théorique dont la crise politique québécoise actuelle est un des nombreux symptômes pratiques. Je ne m’oppose pas aux nationaleux de ci ou aux fédérastes de là. Je m’oppose en bloc au tout du débat national. Je m’oppose au débat monopolisant, gaspillant et usant à la corde l’action politique citoyenne: fédérastes versus nationaleux. Le débat national me parait aussi fondamentalement stérile que le débat constitutionnel. Je suis aussi suprêmement écoeuré de me faire dire, en me faisant enfermer dans la plus malhonnête des logiques binaires (justement la logique que je cherche ici à briser): «Tu n’es pas avec moi, c’est que tu es avec l’autre. Tu n’es pas nationaleux, cela fait implicitement de toi un sale fédéraste – ou vice-versa». L’axe fédéraste/nationaleux, ça devient pas mal vieux. Pour s’en extirper, tout en ratissant large, certains politiciens droitiers actuels au Québec voudraient être les deux. Moi, je suis aucun des deux. Moi, je suis planétaire. Les débats de pays sont des débats de bourgeois. Un jour, les pays seront aussi folkloriques que les lieux dits, les villages, les rivières, les monuments, les clochers, et les remparts de Carcassonne (gardant et protégeant le souvenir falot d’une frontière espagnole rapprochée, disparue, obsolète)… Pensez-y, dans cet angle nouveau. Affranchissez-vous du cadre national. Ce qui fait l’ouverture et le modernisme des Québécois, ce n’est pas leur illusoire pays futur, c’est leur absence de pays, actuelle et bien effective. Celle-ci fait d’eux des internationalistes de facto, moins étroits, plus sereins, ouverts, sans cocarde, sans monarque, forcés au futurisme sociopolitique par l’accident historique de leur conquête révolue et par la puissance utopique objective du non-national…

Et le parti de centre-gauche Québec Solidaire, me direz-vous. N’est-il pas à la fois de gauche et nationaliste? Nouveau narcotique soporifique que ce type de nationalisme fraternisant rantanplan que Québec Solidaire cherche certainement à articuler au sein de sa doctrine sociale. On a là une forme élégante et réformiste de recyclage du type de taponnage politico-social dont le Parti Québécois a fait son sel pour une génération, avant de cramper dans l’affairisme anti-syndical et la crypto-xénophobie et finir par se lézarder en différentes tendances de droite. Il faudrait pourtant avoir un peu appris de cette errance. Pensez-y froidement. L’idée de nation est aussi surfaite et non-opératoire dans un projet collectif effectivement progressiste que l’idée de religion. Communauté nationale, communauté religieuse, même salade fétide, mêmes germes de déviations ethnocentristes, mêmes sempiternelles ornières. La question qui compte ici est: le nationalisme est-il un élément de programme social progressiste ou régressant, au jour d’aujourd’hui, dans le monde multilatéral d’aujourd’hui. Poser la question, ma foi, c’est y répondre… Sans compter le temps que tout ce tataouinage de gouvernance-fiction fait perdre dans le bac à sable politicien… surtout au Québec… et surtout par les temps qui courrent…

Comprendre que fédéralisme et nationalisme s’articulent autour du faux problème du consensus bourgeois dans ce qu’il a de plus profondément et viscéralement mensonger, cela ré-introduira un internationalisme dont le Québec a bien besoin, dans sa culture politique. Un jour viendra… Les alter-mondialismes et indignés de toutes farines nous exemplifient un bringuebalant cheminement dans cette direction. Ils flageolent beaucoup, taponnent en masse, déconnent par bouttes, mais ils montrent partiellement le voie. Un peu (mais, oh, oh… pas complètement) comme eux, je ne suis ni fédéraliste ni nationaliste. Je suis internationaliste. Mon étendard, mon oriflamme, eh bien, c’est nul autre que celui-ci:


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De la couverture journalistique d’une grève nord-américaine type: le conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée (essai-fiction)

Publié par Paul Laurendeau le 15 juin 2011

(Peut-être plus peut-être moins
Ces choses là se voient après)

Gilles Vigneault, «Les projets», dans Balises, 1964.
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La couverture-rengaine d’un conflit de travail continental, ainsi que le gestus social contraint, contrit, corseté et ligoté que ladite couverture-rengaine capte et régurgite, sont remarquablement codés de nos jours. Ils se déploient grosso modo comme suit. Les zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée se sont prononcés le 31 janvier dernier en faveur de la grève générale illimitée, dans une proportion de 71%. Ils ont constaté que, depuis juillet de l’année antérieure, les négociations avec l’administration de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée avancent mal. Ils ont tout d’abord une première journée de grève tournante, le 15 février. Les 512 zipathographes d’un bled de province font une manifestation, ce jour là. Puis, le mercredi 24 février, l’intégralité des zipathographes nationaux déclenche la grève générale illimitée. Ils exigent un rattrapage salarial, un meilleur accès à la retraite et une diminution des engorgements dans la grande salle à cubicules. La dernière offre patronale, 3.8% d’augmentation et un accès cosmétiquement amélioré aux auxiliaires zipathopraticiens, a été rejetée par 86% des zipathographes. Autre point problématique: la sécurité d’emploi et le statut des accompagnateurs et accompagnatrices en zipathologie. Les clients du service consolidé, les zipa-consommateurs, ne veulent pas prendre parti mais cherchent à convaincre les deux instances en conflit de s’entendre. Fin mars, certains groupes de zipa-consommateurs vont exercer des pressions sur la capitale nationale en signalant que, sur un total transitoire de vingt-quatre jours de grève, il n’y a eu que six jours de négociations. L’appui des zipa-consommateurs au mouvement de grève est sporadique et mitigé. En effet, une clause réclamée par les zipathographes ne plait pas aux zipa-consommateurs. Quand la grande salle à cubicules est trop engorgée, les zipathographes voudraient SOIT un accès délocalisé à un auxiliaire zipathopraticien SOIT une prime salariale. Le poids en prestige symbolique de la grande salle à cubicules étant ce qu’il est, les zipa-consommateurs n’appuient pas l’idée de l’accès délocalisé à un auxiliaire zipathopraticien tandis que la Compagnie Parapublique reste hautement réfractaire à l’idée d’engager des avoirs financier supplémentaires pour perpétuer l’engorgement. Fin mars, devant la lenteur des négociations, les zipa-consommateurs envisagent de poursuivre la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée en justice, si les activités cubiculaires assurés par les zipathographes sont prorogées. L’administration de la Compagnie Parapublique a menacé de procéder à cette prorogation dès le 5 avril si rien n’était réglé. Une manifestation de cent-dix-sept zipa-consommateurs a eu lieu sous une pluie battante et par un froid glacial, pour encourager les négociations, qui ont légèrement avancé. Au 7 avril, l’administration de la Compagnie Parapublique fait volte face sur sa menace de prorogation des activités cubiculaires et les négociations se poursuivent tandis que des zipa-consommateurs font une autre manifestation devant les bureaux citadins de la ministre des Ressources Zipathographiques, pour qu’elle force les deux parties à s’entendre. La ministre rappelle les deux parties à l’ordre et les enjoint de négocier, mais sans les forcer à le faire. Au 8 avril, vers quatre heure du matin, une entente de principe est finalement atteinte et, le lundi 12 avril, les 30,000 zipa-consommateurs affectés retournent se parquer en cubicules. Les activités cubiculaires sont diluées, étirées et tataouinées jusqu’au 9 mai. Les zipathographes obtiennent 6.55% d’augmentation (ils réclamaient 7.77%) et des seuils sur l’engorgement des coins et racoins de cubicules. Voilà, inutile de touiller. On ne vous en dira pas plus. Quoi? Les autres canards? L’internet? Forget it. Ils relaient grosso modo les mêmes fils de télex que nous ou alors, ils parlent d’autres choses. La couverture de la lutte des classes, c’est parox de l’intox en quadravox. Loi de fer. Loi du genre.

Et encore, hein, ici, ouf, la couverture journalistique de ce conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée n’est, l’un dans l’autre, vraiment pas trop mauvaise, si on la compare avec la couverture habituelle que les médias font des conflits de travail en province et au pays. Une fois n’est pas coutume, les principales revendications des syndiqués sont expliquées et le point de vue patronal n’est pas adopté d’emblée, comme si cela allait de soi. Les lamentations de la «clientèle», grand incontournable de la couverture de ce genre de conflit, sont bien là mais on s’efforce de rester factuel, sans en rajouter trop dans la couverture d’entretiens et les drames de vie des «pauvres victimes du conflit». La documentation photo des médias semble donner un aperçu vachement honnête des manifestations et du piquetage associés au conflit. Une fascination indue et réifiante semble cependant s’exercer envers les vastitudes blafardes de cubicules désertés. Ne nous illusionons pas. Les journaux bourgeois ne se referont pas. Le fétichisme de la marchandise, c’est ça aussi, que voulez-vous…

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Laïcité ouverte ou laïcité définie? Eh bien… laïcité ouverte ET laïcité définie…

Publié par Paul Laurendeau le 1 juin 2011

Hier, j’ai vu passer, comme une ombre qu’on plaint,
En un grand parc obscur, une femme voilée:
Funèbre et singulière, elle s’en est allée,
Recélant sa fierté sous son masque opalin.

Émile Nelligan, «La Passante», dans Motifs poétiques (Poésies complètes, BQ, p. 44) 

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Alors, pas besoin de vous faire un dessin, ça a commencé avec le voile, tous les types de voiles. Hantise sans assise, la question du voile musulman est partout dans le monde francophone, en ce moment. Au fil de la dernière décennie, au Québec, les médias vont d’abord couvrir (boutade…) cette question au jour le jour, ronron, gentil, sans se douter de l’explosion spécifique qu’elle va finalement connaître, au Québec toujours, dans les premiers mois de l’année 2010. On parle par exemple, dans nos canards, pour échantillonner un brin ce que ronron, gentil veut dire ici, du film documentaire de Nathalie Ivisic et de Yannick Létourneau Je porte le voile, présentant des rencontres avec des femmes musulmanes qui portent le voile. Décrivant les pour et les contre, cet intéressant documentaire s’efforce de combattre les stéréotypes de notre bonne vieille condescendance ethnocentriste. Ce film est captivant car il représente la douce, idyllique et lointaine (2009) époque où le Québec, blanc, virginal, mondialiste, approchait encore ces questions avec l’impartialité requise d’autrefois. Ce documentaire est, et reste, l’exemple cardinal de la réflexion québécoise dans le cadre serein de la ci-devant laïcité ouverte. Il a aussi l’avantage majeur de donner la parole aux premières intéressées.

Mais, entre temps, la décennie 2000-2010 se termine, et l’orage approche. Dans un ordre d’idée plus fondamental, le contexte ex post du débat, souvent acrimonieux et excessivement tataouineux, des «accomodements raisonnables» continue sinueusement de se mettre en place. Le tout se teinte d’un léger venin, en 2010 et au Québec toujours, quand le sociologue percheminé Yves Rocher se prononce, tout comme le Parti Québécois, en faveur d’une laïcité définie (plus rigide envers les signes religieux) par opposition, justement, à la laïcité ouverte, prônée notamment par le parti de centre-gauche Québec Solidaire. La blogosphère s’emballe un brin. On part, encore une fois dans toutes les directions ethnocentristes imaginables et l’ambiance internationale tendue sur cette question sociétale, pourtant, en fait, bien anodine, est aussi solidement représentée par le rejet par les parlementaires français du port du voile intégral dans les services publics. Et pourtant, et pourtant… Sur Montréal, l’Afrique du Nord est vraiment venue nous rehausser, depuis ma prime jeunesse. Par moments on se croirait littéralement dans la Marseille du Nord. Un grand nombre de femmes en hidjab déambulent sur les rues… tenant par la main des petites filles têtes nues et vêtues à l’occidentale. Je n’ai pas le sentiment que je vais devoir patienter bien longtemps avant que ces gamines ne soient de jeunes adultes toniques et modernes… polyglottes en plus… J’ai entendu de l’arabe marocain pour la première fois de ma vie dans le métro de Montréal, il y a peu. Les deux jeunes femmes étaient vêtues comme vous et moi et je vous passe un papier que leur coiffeur leur en doit une bonne, car elles étaient fort savamment teintes et ébouriffées à la moderne… L’intégration se fait en fait sans heurts et pourtant, dans l’horizon local, il semble que des pressions soient sciemment exercées sur le Canada pour qu’il imite la France dans son intransigeance ethnoculturelle, sur cette fichue question fichu-chiffon.

C’est dans cette ambiance délicate qu’éclate alors, début mars 2010, la crise du niqab au cégep Saint Laurent, à Montréal. Naema (nom fictif retenu par les médias), une étudiante du programme de francisation d’origine égyptienne est expulsée de son cours, par nul autre que le ministère de l’éducation du Québec, suite à une série de mésententes avec son enseignante sur comment accommoder la présentation de ses exposés oraux en classe. On lâche alors la bonde. La Fédération des Femmes du Québec appuie le ministère de l’éducation, en signalant que le hidjab (voile ne couvrant que les cheveux) est acceptable tandis que le niqab et la burqa (voiles couvrant l’intégralité du visage, sauf les yeux) sont nuisibles à la bonne communication. Les syndicats d’enseignants québécois abondent aussi dans ce sens. L’étudiante expulsée dépose alors une plainte auprès de la commission des droits de la personne. Le président du congrès musulman canadien et son épouse expliquent alors, en 2010 toujours, que le niqab est incompatible avec l’Islam, que le Coran ne requiert pas qu’on se couvre le visage, seulement qu’on s’habille avec modestie. Tiens, tiens… C’est bel et bon. C’est effectivement très utile à savoir. Ceci dit, monsieur, madame, sauf votre respect, moi, j’ouvre le Coran de bonne foi et, effectivement, je n’y vois pas grand-chose sur le voile. Par contre, je tombe quand même sur ceci:

«Les femmes ont des droits équivalents à leurs obligations,
et conformément à l’usage.
Les hommes ont cependant une prééminence sur elles.
Dieu est puissant et juste.»
Le Coran (traduction D. Masson), Sourate 2 (La vache), fin du verset 228.

Force est donc de conclure que la coutume et l’us peuvent imposer, sous la houlette de l’homme, des tenues que le Coran n’impose pas explicitement, se contentant, lui, de dicter, sans ambages, la prééminence masculine… C’est pas acceptable, ça, par contre, et c’est non négociable. C’est ça, voyez-vous, au fond, qui fait qu’on lâche la bonde à propos du voile, dans une société comme le Québec. Sur ce genre de prémisse là, y a pas de consensus possible, non, non, non. Déjà qu’il faut que je pile sur la morale de mon athéisme et endure toute cette poutine cultuelle au nom du multiculturalisme mais là, je m’arrête net. Ce genre de régression sociale: over my f***ing dead body. Sorry… Alors les «exigences de l’Islam», un peu pas trop non plus, dans le présent débat, hmm… Bon… bon… bon… Magnanime, multiculturel en diable, je vais, histoire de rester ouvert, me contenter de considérer la question du voile comme strictement ethnoculturelle, au sens le plus large du terme. Son irritante dimension religieuse est hors champs pour moi, vu qu’elle se termine infailliblement dans l’ornière phallocrate.

Madame Yolande James, Ministre de l’immigration et des communautés culturelles du Québec (2007-2010)

Mais poursuivons. Lors d’une seconde expulsion de cette même mystérieuse étudiante Naema (nom fictif toujours retenu par les médias) d’un autre cours de francisation, la ministre de l’immigration du Québec du temps, madame Yolande James (notre photo), explique que le gouvernement québécois ne cédera pas et que si Naema veut suivre le cours de francisation, il faudra qu’elle retire son niqab. Fin mars 2010, le ministère de la justice du Québec dépose, à la vapeur, le ferme et explicite Projet de Loi 94 À visage découvert, interdisant le voile intégral dans les bureaux gouvernementaux du Québec tant pour les citoyens que pour les employés. Dans le reste du monde francophone, tandis que la France s’interroge sur la légalité de l’interdiction du voile intégral, la Belgique le rend illégal sur la voie publique. La France prohibe finalement  le voile intégral, en 2011. Et vogue la galère…

Notre candeur virginale multiculturelle n’est plus. À ma grande contrition, c’est là une question qui a déchaîné les passions xénophobes des québécois et des canadiens mais que la plupart de nos médias sont arrivés, pour le moment encore (croisons les doigts), à traiter avec passablement de sobriété et de retenue. Le point de vue de cette plaignante spécifique reste, par contre, bien mal documenté, je trouve, personnellement. Il aurait été utile aussi de donner plus d’informations complémentaires sur la présence du voile intégral dans la culture spécifique de certains pays musulmans. La burqa est exclusivement afghane. Le tchador est typiquement iranien. On attendrait d’une égyptienne qu’elle ne porte qu’un hidjab (voile ne couvrant que les cheveux). La voici avec un voile intégral. Pourquoi? On ne nous l’explique pas. Attendu que le Coran ne requiert pas qu’on se couvre le visage, seulement qu’on s’habille avec modestie, il est patent que la dimension religieuse du problème est, bien insidieusement, hypertrophiée. On ne nous explique pas, par contre, sur quel point de dogme ou sur quel penseur musulman tardif s’appuient alors les gens qui tiennent mordicus à porter le niqab, si tant est. Combien de femmes portent le voile intégral au Québec? On ne nous le dit pas non plus (il y en aurait un millier en France, pays de 65 millions d’habitants comptant une population d’environ 6 millions de musulmans). Beaucoup d’informations qui aideraient à faire comprendre qu’on voit ce problème plus gros qu’il n’est manquent, dans cette chère couverture de presse de notre temps. Nos médias ont su faire preuve de retenue, certes, mais, une fois de plus, ils ont passablement manqué le bateau pour ce qui est de vraiment informer sur ce qui tranche ou, surtout, dé-sensationnalise les questions.

Perso, on ne va pas me dessouder mes convictions avec une législation. Un voile, c’est de l’habillement, c’est une question qui reste personnelle, sensuelle, intime. Les indiennes non musulmanes, par exemple, portent des saris, qui incorporent aussi un voile. Les hommes africains portent des boubous, et c’est là un trait strictement culturel. Tous ces beaux atours, c’est seyant et, l’un dans l’autre, c’est pas vraiment un problème. Je continue donc de juger que c’est pas mon affaire de dire aux gens comment s’habiller. Et alors, en plus, si ces tenues perpétuent une ci-devant soumission, moi, le boutefeu occidental, je répondrais à cette soumission par l’appel à une autre soumission? Au feu par le feu? Non, non, non, c’est exactement le rail haineux sur lequel certains de nos mauvais martyrs veulent me tirer, le panneau suspect dans lequel ils veulent me faire basculer, la logique intégriste qu’ils veulent me faire embrasser (et embraser). Il faut répondre au feu par l’extinction. Moi je dis à la femme voilée: tu as ici le choix entre la civilisation qui dicte et la civilisation qui respecte ta liberté. Choisis… et prend tout ton temps. Tu gardes ton voile, je t’appuie. Tu retires ton voile, je t’appuie. Je ne promeus ni le voile ni l’absence de voile. Je promeus le libre arbitre.

Ça a commencé avec le voile, ça va ensuite se poursuivre avec les lieux de culte. Un lieu de culte, déjà, c’est autre chose. Un lieu de culte vise, entre autres, à promouvoir ouvertement ledit culte auprès de ceux qui n’y adhèrent pas ou pas encore. Sans être ouvertement une provocation, au sens provoque-provoque, un lieu de culte garde un aspect crucialement provocateur, celui du prozélitisme. Si on installe ou maintient (ceci NB) un lieu de culte quelque part, c’est un acte ouvert et explicite de communication. Un discours est porté, une conception de la vie sociale est avancée. Ce n’est pas comme si on se proposait d’ouvrir ou de perpétuer un entrepôt de deux par quatre ou de barils de verre concassé… Le Québec ne nous a pas encore mitonné sa mosquée du World Trade Center ou son minaret suisse. Mais cela ne saurait tarder. Encore virginal et multiculturel, dans ce cas ci, on peut toujours se réciter le beau petit poème de René Pibroch : Le Minaret de toutes les Pétoches.

LE MINARET DE TOUTES LES PÉTOCHES
Le myope prohibe le minaret…
Le protestataire en construit un tout de même…
Le sectaire boycotte le pays qui prohibe le minaret…
Le facho capitalise sur la peur du minaret…
Le visionnaire se dit alors que la déréliction n’y est pas encore…
(René Pibroch)

Et, bon, ici aussi, l’orage gronde. Les lieux de cultes (mosquées, synagogues, temples de tous tonneaux et, naturellement, les plus gluants, les moins remis en question dans le coin: les églises chrétiennes) visent, minimalement, à propager la parole explicite, le propos, la doctrine. Les athées, militants ou non militants, n’ont pas de lieu de réunion et, corollaire éloquent, ils ne prennent pas les propos des livres religieux pour du bon argent, non plus. Ils y voient plutôt une jurisprudence “morale” autolégitimante et hautement suspecte. On retire un tas de formulations des textes de loi effectifs dans la société civile et, pourtant, on les garde pieusement dans les textes «sacrés» des cultes dont on entérine la continuité, dans des niches bien physiques et bien architecturales. Là, oui indubitablement là, il y a un vivier sociétal qui représente un danger endémique, pour la laïcité… Il démarre, ou se perpétue, dans le lieu de culte, comme vecteur de la promotion dudit culte. Je suis fier d’être athée, sans nationalité, marxiste, et amateur de jazz (sans pourtant pour autant promouvoir le culte de Dixie ou joindre la secte du Be-bop). Je suis aussi hautement fier d’avoir sorti les curés théocrates de la vie civile, au Québec. Hmm… hmm… ce n’est pas pour qu’ils reviennent sous une autre forme. Il faut donc avoir le lieu de culte, et tous ses appentis institutionnels, bien à l’oeil. Que voulez-vous, on n’a toujours pas le droit d’être homosexuel(le) ou divorcé(e) si on entend étudier ou travailler dans une école catholique au Canada, eh non… Une copine juive ayant fait un contrat de suppléance dans une école catho de Toronto, s’est fait dire, à la fin dudit contrat, qu’elle ne serait tout simplement pas payée, n’étant pas catholique. Et elle ne fut effectivement pas payée pour un travail pourtant fait et bien fait… Je ne veux pas de ce genre de combine rétrograde et inique au sein de la société civile québécoise. Or, qu’en est-il vraiment, dans les racoins, les sous-sols et les corridors des lieux de culte? C’est bien plus grave que le voile de nos biques émissaires, ça. Et on n’en cacasse pas autant, pourtant… du moins pour l’instant. C’est que les remises en question que cela entraine sont d’une toute autre profondeur. Il y a encore bien des gens d’horizons divers qui ne souffrent pas qu’on mesure le minaret et le clocher avec un compas identique, unique et froid…

Il faut traiter l’affaire au niveau essentiel, principiel. Quand une société maintient la religion (laïcité non obligatoire, en dehors de l’administration publique) sans imposer une secte spécifiquement, elle promeut, en fait, le syncrétisme. C’est l’option implicite de la république américaine, par exemple, et on peut, si on veut, l’opposer à l’athéisme explicite et officiel qui avait été celui des soviétiques. Fondamentalement non-jacobine, la solution continentale est de fait la suivante: dialogue, cosmopolite et égalitaire, des cultes et déréliction insidieuse, sans athéisme officiel ou explicite. Or syncrétisme n’est pas laïcité. Les abus du culte sont inévitablement mal cisconscrits dans cette option. Le calice déborde toujours un peu, pas mal même, vu que, de fait, le liquide n’est ni bu, ni jeté… Patient, déférent, je tolère cette option du pluralisme religieux cosmopolite, non par promotion du syncrétisme religieux (et encore moins de la «croyance», comme le fit une certaine présidence francaise hyper-américanophile) mais plutôt parce que je continue de faire le pari que la formule syncrétique à l’américaine est la seule voie efficace (et, entre autres, non-violente) pour une progression non entravée de la déréliction qui, elle-même, sans poussée doctrinale en saillie, mènera, par déclin, par défoliation, par extinction, par indifférence envers les cultes, vers l’athéisme effectif. J’assume la longue phase du pluralisme religieux cosmopolite comme une forme maïeutique, polie, patiente, pudique, muette, de promotion de l’athéisme. Ce dernier, d’ailleurs (les médias ne vous le diront pas), prend déjà solidement corps dans la culture mondiale (c’est pourquoi il est bien inutile, voire fallacieux, de militer ouvertement en faveur de l’athéisme). Exemple (anodin) du voile et exemple (plus grave) des lieux de culte à l’appui, donc, finalement, voici mon option: laïcité ouverte ET laïcité définie (les deux ne sont absolument pas incompatibles). Il s’agit simplement de bien circonscrire le champ d’application de chacune.

Laïcité ouverte pour toutes particularités ethnoculturelles sans conséquences juridiques effectives: vêtements, façades de temples, arbres de Noël, Menora, citrouilles d’Halloween, Ramadan, croix dans le cou, grigris, papillotes, fétiches, totems et statues, moulins à prières, turbans, voiles, hidjab, tchador, niqab, burqa, sari, brimborions et colifichets, minarets et clochers (avec cloches et crieurs inclus, sauf la nuit), yoga, occultisme, horoscope, pèlerinages, baptême collectif en piscine olympique, les chrysanthèmes du culte, en un mot.

Laïcité définie et fermement imposée as the law of the land dans le strict espace de portée juridique citoyenne: droits des femmes, droits des enfants, instruction publique, soins hospitaliers, banques, héritage, justice, vie politique et/ou politicienne, sécularisation intégrale de tous les corps administratifs, interdiction de la théocratie, prohibition du port d’armes (y compris les armes blanches…), crime organisé, code civil, code criminel, taxation, chartre des droits, les choses sérieuses du tout de la vie civile, en un mot.

On ne dicte pas aux gens comment s’habiller, se relaxer, méditer, fantasmer, élucubrer, spéculer, cuisiner, décorer leur cahute, ou ce qu’ils prient intérieurement dans les lieux de cultes circonscrits au cercle strict de leurs co-religionnaires. Mais… euh… la soumission de la femme à l’homme, les écoles confessionnelles (protégées par la vieille constitution faisandée de 1867 ou pas) et la théocratie politique, alors là, je le dis sans rougir et tout en restant fermement rouge: pas de ça chez nous… Laïcité, c’est pas juste un mot-clef commode qu’on emprunte aux Francais pour les singer, en train d’écoeurer les femmes voilées. Laïcité, c’est le receptacle intellectuel que mobilise toute une société civile, implicitement ou explicitement athée, pour encadrer le lent et serein déclin de tous les héritages religieux institutionnels, et ce indistinctement… le «nôtre» comme le «leur» donc. Aussi, en conclusion, intoxidentale oblige, je ne sais toujours pas si Naema (nom fictif retenu par les médias) devait tant que ça retirer son voile pour rendre la performance de ses articulations phonétiques visible et perceptible à son enseignante de français… Je sais, par contre, qu’il est urgent de retirer le gros crucifix brunâtre du Salon Bleu de l’Assemblée Nationale du Québec (la vie politique procédant, sans concession, dans mon analyse, de la laïcité définie) et de le pendouiller pieusement dans un musée, à l’éclairage tamisé, de préférence…

Le crucifix du Salon Bleu de l’Assemblé Nationale du Québec est une infraction claire et nette à la notion de laïcité définie retenue ici. Il faut le retirer et le remplacer par rien. Pas de signe religieux ostensibles dans l’espace non privé du débat parlementaire. Que celui dont l’ardoise est propre…

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SEX AND THE CITY, le sexe à la ville, décortiqué dans un angle résolument féminin

Publié par Paul Laurendeau le 15 mai 2011

Go get our girl…

Miranda Hobbes

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Carrie Bradshaw (jouée par Sarah Jessica Parker) tient, entre 1998 et 2004, une chronique journalistique hebdomadaire portant sur la sexualité à la ville (ou, selon le doublage québécois du feuilleton, sur le sexe à New York), pour un tabloïd new-yorkais (fictif), le New York Star. À mi-chemin entre l’ethnologie urbaine et le témoignage personnalisé à vif, la chronique Sex and the City nous est partiellement récitée par son auteure, tandis qu’elle mobilise pour nous, en guise d’exemples visualisés, dosant subtilement la tranche de vie parlante et le potin mondain, les facettes de la vie sentimentale de ses trois meilleures copines new-yorkaises ainsi que, bien sûr, de la sienne. Chaque épisode d’une demi-heure se construit autour de la question principale posée dans la chronique du jour, que Carrie Bradshaw rédige en notre compagnie, sur son mythique ordinateur portable noir, dans son petit apparte de Manhattan au placard rempli de paires de chaussures griffées. Les questions soulevées, avec une savoureuse finesse et une originalité chaque fois maintenue, se formulent comme suit (liste non exhaustive): Les femmes peuvent-elles baiser comme des hommes? La beauté est elle omnipotente? Y a-t’il des gens qui baisent des gens qu’ils ne présenteraient même pas à leurs ami(e)s? La monogamie à la ville est-elle une illusion perdue?  L’Idylle est-elle la nouvelle religion contemporaine? Quelles sont les lois et règles du code de la rupture sentimentale? Faut-il taire certaines choses en amour? Une relation sentimentale peut-elle vous faire revivre? Dans un monde si permissif, qu’est-ce que de tromper quelqu’un? Dans l’ambiance du cynisme urbain contemporain, le coup de foudre est-il encore possible? Peut-on changer un homme? Est-il possible de sortir avec quelqu’un qui ne soit pas de notre caste? Faut-il jouer toutes sorte de petits jeux douteux pour qu’une relation perdure? Sommes-nous en fait toujours en train de sortir avec la même personne? Embrasser un conjoint, est-ce embrasser toute sa famille? Peut-on rester amie avec un ex? Les femmes cherchent-elles un sauveur? Y a-t-il des femmes qui n’existent que pour nous (femmes) faire nous sentir mal? L’opposition entre les sexes est-elle une notion surannée? Qu’en est-il de ce tout petit élément concret insupportable qui anéantit une idylle? Faut-il hyper-dramatiser la relation pour qu’elle perdure? En amour, faut-il écouter son cœur ou son cerveau? Peut-on échapper à son passé amoureux? Devient-on plus sage, ou simplement plus vieux? L’âme sœur, un fait objectif ou un artéfact masochiste? Pourquoi voit-on si clairement en notre amie et si mal en nous-même? Lequel arrive le premier: le sexe ou l’idylle? Lequel est le plus crucial en amour: le geste ou la parole? À quel moment l’art du compromis devient-il tout simplement une compromettante compromission? Les hommes sont-ils simplement des femmes avec des couilles? Veut-on vraiment se marier et avoir des enfants où est-on simplement programmée pour le vouloir? Comment se figurer la figure paternelle? Peut-on tout simplement rater sa vie sentimentale? Est-ce vraiment une idylle si le petit déclic n’y est pas? L’homme contemporain a-t-il moins peur du pouvoir des femmes où joue-t-il, sur cette question, une adroite comédie? Sommes-nous devenues intolérantes au romantisme? Vient-il un moment où il faut cesser de se questionner?

Guidé(e)s par le thème lancé dans la question de la semaine, nous entrons alors dans la vie intime de Carrie Bradshaw et des ses trois grandes copines qui, disons-le sans hésiter, représentent chacune, au plan symbolique, une facette extrême de l’appareil mental de notre chroniqueuse. Samantha Jones (Kim Cattrall), c’est le Ça, le Id. L’aînée du quatuor, l’épicurienne sans concession, la professionnelle en relations publiques extravertie, Samantha est une célibataire endurcie aspirant à vivre ouvertement sa sexualité tyrannique en voyant à ne pas laisser les contraintes de la vie urbaine entraver l’assouvissement de ses pulsions gargantuesques. L’efficace bouffon, mais toujours subtil et charmant, de l’actrice nous donne à découvrir un grand nombre des facettes de la jubilation sexuelle et/ou fantasmatique féminine. On a dit de Samantha Jones qu’elle assouvissait sa sexualité comme un homme… mais bien des femmes ont explicitement démenti cette assertion. Charlotte York (Kristin Davis), c’est le Surmoi, le Super ego, la promotion intemporelle, indéfectible et conservatrice des valeurs traditionnelles et sociologiquement balisées du rôle féminin. Mariage, famille, ménage, conformité, parentalité, maritalité, romantisme codé, sentimentalisme bon teint, monogamie. C’est avec beaucoup de sens satirique et de vigueur ironique que l’on cheminera avec la toute tonique et pétulante Charlotte York, une conservatrice de galerie d’art qui démissionnera pour devenir reine du foyer, dans la lente mais inexorable mise en capilotade de ses aspirations initiales (constamment rajustées), par l’imprévisible cataclysme de la vie moderne. Miranda Hobbes (Cynthia Nixon), c’est le Moi ratiocinant, l’Ego défensif, la cuirasse logique sur fond de derme cuisant. Garçonne revêche mal dans sa peau, figure compulsivement protectrice barricadée de cynisme et de désillusion, femme moderne dans tous les sens du terme, professionnelle surmenée, avocate bardée de diplômes et ayant tout vu, urbaine inconditionnelle, mangeuse compulsive, téléphage assumée, mijaurée aigrie et crispée, observatrice-commentatrice féroce et dentue, laideron de service (À mes yeux cependant, elle est, de tous points de vue, la plus belle, la plus sexy, la plus dense, la plus sublime), Miranda Hobbes reste la figure vers laquelle on se tourne obligatoirement quand, après s’être bercée des langueurs volatiles du Ça (en compagnie de Samantha), et des rigidités prévisibles du Surmoi (en compagnie de Charlotte), on aspire tout simplement à se donner l’heure juste à soi-même, sans concession, sans illusion, sans faux-fuyant, sans bravade. Miranda, tu es et restera toujours ma Conscience Ironique (Carrie Bradshaw).

Miranda Hobbes, Charlotte York, Samantha Jones, Carrie Bradshaw

Au sein de ce gabarit narratif et thématique original et superbement mené, on vit la vie d’un feuilleton, écrit par des femmes, pour des femmes, où les pulsions et les tensions se formulent au rythme des idylles se nouant et se dénouant avec des hommes captivants ou ennuyeux, denses ou creux, flamboyants ou médiocres, normaux ou bizarres, salauds ou proprets, géniaux ou ineptes, nonchalants ou maniaques, louvoyants ou directs, furtifs ou collants, virils ou mollets, beaux ou laids, mais, l’un dans l’autre, toujours dignes qu’on en parle méthodiquement, sincèrement, généreusement, au moment du déjeuner rituel avec les trois autres copines perpétuellement exorbitées. Du sexe urbain consumériste et de la quête inconditionnelle et ininterrompue du grand amour, considérés, de front, de concert, comme deux Beaux-Arts inextricables. Série culte du tournant du siècle, Sex and the City (le feuilleton d’HBO – les films, c’est autre chose) est une expérience intellectuelle et esthétique parfaitement extraordinaire. Jamais une dramatique télévisuelle de grande écoute n’est allée aussi loin dans une formulation si explicite et si libre de la présentation de la culture intime des femmes. Problèmes de femmes, affaires de femmes, hantises de femmes, sexualité des femmes, écriture femme, tout y est. Le succès planétaire de ce feuilleton remarquable ne fait pas mentir sa touche particulière, son humour unique, sa justesse sociologique, son originalité indéfectible. Un certain féminisme a critiqué cette réflexion à l’emporte pièce, déplorant notamment le fait qu’elle ne fournit pas de modèles à la jeunesse (si tant est que la jeunesse se soucie tant que ça de ces histoires de trentenaires millénaristes). Je réponds respectueusement que l’on ne peut pas toujours faire une peinture de mœurs incisive et précise et dicter, tout didactiquement, des modèles comportementaux, dans le même souffle. Sex and the City capture avec brio et subtilité les hantises féminines de la culture occidentale urbaine-bourgeoise fin de siècle, et la nette saveur féministe de cet exercice, indéniable pour qui sait voir, se retrouve moins dans son discours explicite et/ou l’idéologie dépeinte que dans l’autocritique latente, puissante et sentie, dont il est maximalement gorgé. On se le repassera, en y voyant le vif et satirique fleuron d’une époque évaporée, frivole, dérisoire, illusoire et fière.

Dans les deux derniers épisodes du feuilleton, intitulés An American girl in Paris 1 & 2, pour des raisons dont je garde le secret mais dont la quête de l’amour avec un grand A n’est pas absente, Carrie Bradshaw quitte le journal pour lequel elle travaille. Le fil narratif, si original et si précieux, de la chronique journalistique Sex and the City est ainsi rompu et, indubitablement, quelque chose de plus profond se casse alors. Cela nous ouvre sur les films faits par la suite, gorgés, infatués, enflés, de la mythologie quadricéphale qui porta pourtant si bien le feuilleton. Sex and the City: the movie souffre d’une lourdeur, d’un vide de l’écriture, et d’une ostentation d’opulence et de fric que le charme de la réminiscence n’arrive pas à sauver du naufrage (seule Cynthia Nixon –Peut-on pardonner et oublier?- y est majestueuse de gravité et de férocité, mais je ne voudrais pas vous imposer mes préférences personnelles). Quant à Sex and the City 2, c’est un divertissement très moyen, très ouvertement féministe de droite, à la rhétorique très pesamment simili-militante, et qui a d’ailleurs valu aux quatre interprètes le Razzie (ou Golden Raspberry Award – l’«oscar» des plus mauvais acteurs) de la plus mauvaise actrice, ex aequo, pour l’année 2010 (je ne vous en dis pas plus).

Les deux long-métrages sont à éviter soigneusement. Ils ne rendent vraiment pas justice au tout de l’aventure Sex and the City. L’ethnocentrisme malsain américain bon teint, qui pointait déjà sa face hideuse dans les deux derniers épisodes du feuilleton, culmine, dans ces deux longs métrages à budgets pharaoniques, et c’est passablement insupportable. Ma recommandation, totale, inconditionnelle et enthousiaste, se restreint aux 94 épisodes de 30 minutes du feuilleton télévisuel d’origine. De tous points de vue, une petite merveille.

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Darren Starr, Sex and the City, avec Sarah Jessica Parker, Cynthia Nixon, Kim Cattrall, Kristin Davis, Chris Noth, David Eigenberg, 94 épisodes d’une demi-heure, diffusés initialement en 1998-2004 sur HBO (six coffrets DVD). Michael Patrick King, Sex and the City: the movie (2008, 145 minutes) et Sex and the City 2 (2010, 146 minutes).

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Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Fiction, Sexage | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , | 10 Commentaires »

 
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