Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

Articles Tagués ‘technologie’

POUR LE CARNET LENTEUR (Manifeste et tuyaux pratiques en faveur du Slow Blogging)

Publié par Paul Laurendeau le 1 janvier 2012

Écrire au quotidien, c’est différent, c’est un autre muscle. Et quand tu lances un blogue, si tu veux être lu, t’as besoin d’écrire CHAQUE JOUR. Pas une fois par semaine. Or, écrire au quotidien, c’est un job, ça s’apprend, ça se développe, ça se travaille.

Patrick Lagacé
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Bon alors, on reste tous parfaitement calmes. On respire bien par les naseaux et, après avoir découvert cette petite exergue-choc innervante (sinon énervante), on prend maintenant, calmement acte de l’observation plus générale qui suit et qui, elle, s’impose de plus en plus, au jour d’aujourd’hui: des espaces de communication comme Twitter et Facebook ne menacent pas les carnets (blogues). Twitter et Facebook reconfigurent les carnets, nuance… Facebook monopolise de plus en plus des fonctions communicatives et figuratives très spécifiques qui étaient assumées autrefois (il y a peu!) notamment (entre autres!) par les fameux carnets de collages (blogues de type scrapbook). Twitter, pour sa part, semble indubitablement développer une dimension nettement journaleuse et instantanéiste. Et de fait, Twitter va, lui, tuer un type particulier de blogue folliculaire: le carnet-télex, sans menacer les autres types. Et, en tant que carnetiste, eh bien, pour tout vous dire, je ne vais pas pleurer… De fait, si on esquisse l’affaire à gros traits: de ce qui était un lot hétérogène de carnets (blogues) circa 2006-2008, un quart est parti à Twitter (celui des faiseurs de renvois hâtivement commentés, avec hyperliens ou sans), un quart est parti à Facebook (celui des façonneurs, souvent talentueux et sensibles, de grands collages textes/photo intimistes et personnels), un quart a ralenti sur place, a crampé, a calé et s’épuise sans trompette (tombe en jachère, pour utiliser l’expression consacrée, ou encore: ferme explicitement, tout simplement, en invoquant, en toute légitimité, des changements de priorités), un quart, finalement, reste, tient le coup dans le format carnet d’origine, garde le fort, et entre dans le type de mutation lente sur laquelle il s’agit justement de prendre parti ici. En d’autres termes, contrairement à ce qu’on entend ici et là, ce ne sont pas les (vrais de vrais) blogues qui sont en perte de vitesse (qui osera d’ailleurs encore dire que ralentir est une “perte”?), ce sont les blogueurs suiveux de modes sans contenu lourd qui lâchent prise et changent de disque. Or, avouons-le, vaut mieux cent mille carnets solides qui influencent que dix millions de papillonnettes micro-actuelles à six lignes qui relaient la salade ambiante sans analyse… C’est dans cet état d’esprit serein et cardinal que je soumets à votre attention sagace le remarquable petit manifeste suivant, hautement tendance, que l’on doit à un de mes langoureux compatriotes de la Côte Ouest… Attention les arpions, préparez-vous à bien planer ici dedans…

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Le Manifeste Carnet Lenteur (Slow Blog Manifesto)

par Todd Sieling de Vancouver (Canada)

Traduction/adaptation française: Paul Laurendeau (Ysengrimus)

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1. Carnet Lenteur, c’est le rejet de l’immédiat. C’est la prise de parti selon laquelle tout ce qui vaut la peine d’être lu n’est pas obligatoirement tartiné à la hâte, et que maintes pensées se doivent en fait d’être servies aux convives après un lent mûrissement et une mise en forme verbale bien tempérée.

2. Carnet Lenteur, c’est de parler comme on parle quand on parle de quelque chose qui compte vraiment. C’est de se comporter comme si ces pixels qui mettent nos paroles en forme visible étaient une substance très précieuse et très rare. C’est la sereine acceptation du fait qu’on peut parfaitement laisser passer des événements sans les commenter. Délibéré dans son rythme, allant son pas de sénateur, Carnet Lenteur, c’est le fait de ne pas rompre ledit rythme, sauf en cas d’urgence suprême. Et, même là, il faut voir, car la lenteur, en fait, ce n’est jamais la vitesse de l’urgence. Et les lieux où se manifeste ce rythme plus lent que l’on aime vraiment, vu qu’il nous rassure et nous rassérène, ce sont souvent ces lieux là où, justement, on trouve refuge, dans l’urgence.

3. Carnet Lenteur procède à l’inversion de la fatale désintégration des prémisses de nos idées les plus vives en ce fourbi de boutades fugaces et de tours de phrases faciles et trop souvent esquissés. Carnet Lenteur met en place le processus par lequel les pétillements de la pensée scintillent tout plein puis s’atténuent un tout petit peu, histoire de prendre leur juste place, en toile de fond d’un grand tableau, en fait plus complexe. Carnet Lenteur ne grave pas immédiatement toutes les pensées sur quelque parchemin solide et inusable, avant qu’elles ne soient parvenues à se constituer leur propre validité conceptuelle, durable et stable, devant le flux du temps.

4. Carnet Lenteur, c’est le fait d’accepter de se taire face aux singularités momentanéistes, face à ces différents outrages mesquins et ces petits extases quotidiens, ces déclics cliquetants de banalité, ces micro-déceptions perpétuelles, la gadoue psychotique de ces constants effets de fin du monde dégoulinant et se coulant entre les gros titres. Ah, cette chose si importante que vous vouliez tant dire, à chaud, la semaine dernière, eh bien, elle pourra parfaitement être formulée le mois prochain. Un tel esprit de l’escalier sereinement assumé ne vous fera briller que davantage.

5. Carnet Lenteur, c’est la réplique donnée sans ambages au Grand Référencieur, ainsi que le rejet ferme et sans appel de ce dernier. Le Grand Référencieur, c’est ce bel affreux monstre qui se niche entre les replis onctueux de la lourde draperie Google. Il dicte tout ce qui touche la question de l’autorité et de la pertinence de ce que vous recherchez. Bloguez vite, bloguez souvent et Google vous récompensera. Conditionnez votre moi créatif et alignez-le sur la fréquence secrète du fugace et, alors, l’adoration de Google sera vôtre. Vous ferez alors votre apparition là où se braquent tous les regards: dans les quelques premières pages des résultats de recherche. Mais, oh, osez évoluer à votre propre rythme et vous verrez alors vos travaux ne jamais être retracés. Osez refuser vos faveurs au Grand Référencieur et vos documents se verront aspirés, comme par un sombre et tumultueux mælstrom, vers les eaux profondes et vaseuses des sujets non discernés. Sa conception torve et tordue du bien commun a fait du Grand Référencieur un ennemi des masses terrifiant. Il dicte un rythme qui prohibe la réflexion fondamentale, justement celle qui, pourtant, est absolument indispensable quand on prétend aller plus loin que le quotidien, en cherchant à léguer quelque chose.

6. Carnet Lenteur, c’est la reconfiguration de la machine comme agent ancillaire de l’expression humaine, et non plus comme garde-chiourme pressé ou régent rigide. C’est la pause volontaire imposée sciemment à la roue en giration ultrarapide de cet écureuil paniqué qu’est devenu le ci-devant carnetiste hautement efficace. Carnet Lenteur, c’est la ferme imposition d’une temporalité asynchronique, celle, en fait, où on n’est pas campé là, au bout de sa chaise, à tapocher toujours plus vite sur le clavier, pour rattraper le rythme de l’ordinateur. C’est celle, en fait, où la vitesse de téléchargement cesse d’être la vitesse d’absorption ou de consommation, celle, finalement, où, bon ou mauvais, les travaux, les œuvres, s’exécutent et se formulent en prenant le temps qu’il faut.

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Six tuyaux dans les coins pour réaliser concrètement le CARNET LENTEUR

par Paul Laurendeau (Ysengrimus)

La ferveur ne suffit pas, il faut la patience quotidienne de celui qui attend et qui cherche, et le silence et l’espoir, sans cesse ranimés, au bord du désespoir, afin que la parole surgisse, intacte et fraîche, juste et vigoureuse. Et alors vient la joie.

Anne, Hébert, “Écrire un poème”, dans Oeuvre poétique 1950-1990 (1993), Boréal Compact, p. 97.

1. Ayez quelque chose à dire. Votre écriture de carnet doit être stimulée impérativement par quelque chose que vous avez à dire. Ce sera quelque chose que vous jugez important, crucial, trippant, jouissif, pulsif ou significatif. Il est donc indispensable de vous installer dans un dispositif thématique que vous mobilisez pour ses vertus logogènes. Votre carnet sera alors un puit de paroles et de savoir. Il vous fera parler, vous serez intarissable à son sujet. Conséquemment, sont à fuir comme la peste bubonique des grands soirs, les formulations du type: Bonsoir blogue. Je ne suis pas très inspiré(e) aujourd’hui mais, tel un Baal aussi dévorateur que chiant à la longue, il faut que je t’alimente pour ne pas esquinter mes courbes. Voici donc une photo de mes chats qui n’est pas spécialement bonne ou intéressante ou marrante, mais ça fait toujours une entrée. Outre que ça exacerbe votre lecteur (il déteste souverainement perdre son temps ainsi avec des niaiseries) en plus, surtout, comme justement il vous admire, ça le déçoit profondément. Et, déception pour déception, autant le décevoir un petit peu par votre silence (cela le fait languir, espérer, s’habiller le cœur, comme le renard du Petit Prince) que le décevoir, de façon beaucoup plus cuisante, par des inepties en saillies qui vous coulent, sans espoir, sans jubilation et sans rémission. Rien à dire? Ne dites rien. Patientez. Attendez sans paniquer. Ça va vous revenir.

2. Écrivez ce qui vous tente. Il y a ce qu’on écrit parce qu’on se sent obligé de le faire et ce qu’on écrit parce que ça nous botte de le faire. Dans notre civilisation tertiarisée des rapports d’étapes, des comptes-rendus de réunions et des notes de service, la frontière entre écoeurement et enthousiasme est souvent fort ténue, en matière scripturale, et ce, dans un sens comme dans l’autre. Il y a donc le cas d’espèce extrêmement sensible où vous savez parfaitement ce qu’il faut dire mais où ça ne veut tout simplement pas débloquer. Vous le chiennez, le procrastinez, ce texte qui portant est imparablement en train de s’en venir… L’erreur à ne pas commettre alors serait celle de le faire débouler cul par-dessus tête pour ne pas le perdre, sous prétexte que, dans ce cas-ci, il est bien là, il est à prendre. Or justement, comme, cette fois-ci, il est là, il est avec vous, il tourbillonne, il est absolument important d’éviter prudemment d’aller le foutre en l’air et le rendre nunuche, cul et raté, juste parce que ça ne vous tentait pas, ce matin là. Il faut éviter au maximum de forcer (dans tous les sens du terme…). Ce qu’il faut modestement accomplir alors, c’est tout simplement d’en faire un petit gist, comme disent les ricains, un petit plan, un petit synopsis avec fragments préparatoires, pour ne pas le perdre. Ensuite, laissez mijoter tranquillement. Vous le tenez. Il est dans le bocal ou dans la cage. Il sortira au bon moment. Il ne s’agit pas d’être professionnel et de soumettre ses textes dans les délais, ici. Il s’agit d’être en harmonie avec son intégrité intérieure.

3. Ne vous brûlez pas trop vite. Ah, vous vous sentez comme Bob Dylan quand il avait vingt ans et qu’il venait d’arriver à New York. Les chansons sautaient littéralement hors de sa guitare. Il composait comme d’autres interprètent. Il était inspiré. Il écrivait sans arrêt. Ça lui sortait. Sauf que, bon, même Bob Dylan a fini par ralentir et marquer le pas. Et s’il a su survivre, c’est qu’il a su se ménager. Votre vitesse de rédaction ne doit en rien dicter votre vitesse de publication. Fixez à votre carnet un rythme de parution lent (ici par exemple, à l’exception de rares urgences thématiques, c’est un billet aux deux semaines, stable). On notera la puissante portée doctrinale de cette toute petite proposition pratique. Il s’agit de se diriger préférablement vers des textes qui durent, des textes sur le dos desquels le passage de six mois n’est rien. Ceci n’est donc pas un carnet journalistique. Laissons les carnets journalistiques aux journalistes en n’oubliant pas qu’eux, ils sont payés pour se calciner les ergots au brasier de l’éphémère. Vous, comme votre gagne-pain n’en dépend pas spécialement, le fait est que si vous publiez douze textes en huit jours puis tombez à plat, brûlé, desséché, ce ne sera pas la fin du monde. Sauf que vos lecteurs, artificiellement accoutumés désormais à vos surcharges plumitives qu’ils gobent comme des arachides salées sans les savourer, vont râler, vite, au bout de trente jours, et vous traiteront, vite, comme un carnetiste fini. Si vous publiez exactement les mêmes douze textes en six mois (à raison de deux textes par mois – inutiles de vous presser, vous les avez), vous vous donnez une demi-année pour vous ressourcer, en trouver douze autres. Vos lecteurs ne s’en iront pas. Au contraire, comme vous leurs donnez l’occasion de se ventiler, eh bien, ils s’ajusteront. Ils feront alors une choses très importante et qu’ils vous doivent bien: ils prendront le temps de vous relire…

4. Ne faite télex que si la question traitée vous hante. Faire télex, c’est reprendre une information (souvent une actualité) et la relayer, la redire, la faire rebondir mais aussi la pomper, la chaparder, la piquer. C’est une astuce trop souvent utilisée pour drainer du trafic. Le Prince William fait un entrechat, vous en parler, pour aller chercher votre part de la formidable manne lectorale planétaire que ça déclenche forcément. Ce procédé de singeux des médias conventionnels est à fuir comme la peste bubonique parce qu’il étrangle implacablement et inexorablement votre originalité de carnetiste et aussi, naturellement, tue votre lenteur en réintroduisant la frénésie actualiste qu’on cherche justement à harnacher ici. Inutile de vous rabâcher, de surcroît, qu’il est con et illicite de plagier, qu’il faut toujours citer ses sources. Enfin, là dessus, la cyberculture est maximalement surveillable donc, par la force des cyber-faits, obligatoirement honnête. On fait télex, on reprend un texte, on lie le renvoi au site d’origine et vogue la galère. Je ne dis pas de ne pas faire ça, je dis de ne pas en faire une habitude. Votre carnet doit être constitué d’une immense majorité de textes dont vous êtes l’auteur intégral. Autrement, ben franchement, c’est pas la peine. Relayer, faire suivre, il y a des agrégateurs-machines et des twittologues performants qui feront ça toujours mieux que vous. Ce qui doit arriver c’est ceci (par exemple). Je me renseigne tranquillos sur ce nouveau phénomène du Slow Blogging, moins parce que c’est tendance que parce que ça correspond à mes valeurs fondamentales de carnetiste. Je tombe sur le magnifique manifeste de Todd Sieling. Je suis saisi par ce texte de visionnaire (il date quand même de 2008), planant, pété, beau et lumineux, de mon compatriote anglophone. Et, moi, quand un texte en anglais me saisit, il se met comme automatiquement à se traduire dans ma tête. Je traduis. Je contacte l’auteur. On fraternise. Et là, oui, là, sans hésitation, je relaye ce texte en citant joyeusement ma source. J’ai fait télex ici, parce que la question traitée dans le texte relayé me hante et que le texte en question me botte. Voilà. Ça jouit pour moi, ça jouira pour mon lecteur. L’émotion est garantie par le caractère hautement sélectif du choix de (finalement) relayer.

5. Soyez plus disert que bref (bref, c’est pour Twitter). Le texte de carnet est un texte de fond. C’est un texte qui assume sereinement une résistance ouverte face à la mythologie du bref, du superficiel, du fugace, du flatulent et du rapide. Le carnet est tout doucement en train de devenir l’anti-Twitter. Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas ici de casser du sucre sur Twitter, dont la fonction sociale et communicative est absolument indubitable. Il s’agit plutôt de voir clair dans ce qu’on fait. Twitter, c’est parfait pour des commentaires brefs, des aphorismes, des apostrophes, des apophtegmes, des épigrammes, des renvois de sources. C’est aussi le champion du suivi cursif d’un événement instantané. Sur Twitter, les acteurs font se dérouler un fil de presse cybernétique et, vifs comme des singes, ils découpent d’un coup sec ce qu’ils retiennent. C’est comme s’ils étaient perchés sur un tabouret, immobiles, et c’est le fil qui se déroule devant eux. Dans le cas d’un carnet, la métaphore est inverse. Les gens bougent vers un carnet. Ils se déplacent pour vous. Ils entrent et se regroupent chez vous. Ils visitent, comme on visite un site (au sens cybernétique et/ou matériel du terme). Ils explorent, ils absorbent, ils s’imprègnent. Conséquemment, il faut mettre la table. Les gens vous lisent pour votre style et vos idées. Vous êtes, pour eux, quelque chose comme un auteur. S’ils sont ici, c’est qu’ils en veulent. Alors mettez–en. Un texte de carnet pourra être trop court, laissant le lecteur sur sa faim, frustré, sevré, hagard et avec l’impression lancinante d’avoir perdu son temps de déplacement. Un texte de carnet ne sera jamais trop long. Read my lips on this. Si c’est trop long (pour le moment), ils survoleront, ils graviteront, ils reviendront, ils approfondiront, ils ralentiront. On ne fait pas que les exalter par notre prose, on les éduque un petit peu aussi. Eux aussi doivent prendre leurs distances devant la cyber-tare du bref, du superficiel, du fugace, du flatulent et du rapide. D’ailleurs être disert, c’est aussi être disert avec eux et elles, nos lecteurs, nos lectrices, nos visiteurs ponctuels et notre camarilla stable. Prendre le temps de lire ce qu’ils disent, d’y répondre respectueusement, de faire rebondir le débat, le tout, ouvertement, en long et en large, dans le formes, bien en protocole. Donner la parole, c’est aussi de s’engager à se donner dans l’échange de parole, pas juste de cerner un troupeau bêlant de suiveux… Le carnetiste a des responsabilités à assumer et ces responsabilités sont des responsabilités explicites. Or l’explicite est disert, c’est fatalement dans sa nature la plus naturellement fatale.

6. Blog responsibly (soyez un carnetiste responsable). Ce beau et lumineux tuyau, je le tiens de la fiche-conseil de la plateforme WordPress (mais il se répend désormais un peu partout). S’il fallait résumer en deux mots le devoir cardinal du carnetiste, ce serait ces deux mots là: Blog responsibly… Être un carnetiste responsable, c’est se tenir loin de la saleté verbale, de la virulence oiseuse, de la hargne stérile du polémiste ad hominem. C’est aussi se tenir loin des sujets qui n’ont pas d’allure, qui sont haineux, qui sont absurdes, qui sont rebattus, qui sont hypertrophiés soit par la bêtise ambiante, le conformisme crétin, l’actualité hocus-pocus, le fatras des modes et des tendances toc, bric-à-brac, attrape nigaud, farce-et-attrape. Pour être un carnetiste responsable il est indispensable de prendre le temps de peaufiner l’ouvrage. Ralentissez, ça vous donnera le temps de réfléchir aux conneries que vous évitez déjà en vous disant justement qu’il faut penser à ce qu’on dit, sans trop pousser la machine. Choisir ses thèmes, sélectionner prudemment ses photos, retravailler ses formulations, nuancer ses propos, hésiter, revoir, reformuler, ciseler. L’irresponsable et le hâtif vont tellement souvent de pair. Prendre le temps de mâcher avant d’avaler, de méditer une question, de penser à son affaire, de relativiser un problème, de s’informer, de se documenter, de se calmer le pompon surtout, oh justement surtout si notre fonction est de grogner sur le monde! Il ne s’agit pas de se censurer. Il s’agit de s’articuler. C’est crucialement différent. Écrire un texte responsable, c’est aussi écrire un texte dont on peut dire de lui: dans cinq ans, il tiendra encore, il véhiculera toujours mes valeurs et, même s’il prend quelques rides parce qu’il est inévitablement marqué au coin d’une époque, il n’est pas ravaudé par l’actualité instantanéiste et les effets de manches spontanéistes qui sont tellement le trait de la grande frénésie irresponsable du Clavier Universel contemporain. Slow Blogging IS Responsible Blogging.

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J’irai cracher sur vos ponts

Publié par Paul Laurendeau le 15 octobre 2011

Pont Honoré Mercier (Montréal)

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Accablé de lassitude,
Perclus de vicissitudes
Arrogant, modeste, prude,
Concupiscent, pudibond,
Retors, ni mauvais, ni bon,
J’irai cracher sur vos ponts.

Ma courte compréhension
De l’hirsute conception
Des voies de circulation
Du Montréal… résumons:
C’est un franc foutoir, donc… bon…
J’irai cracher sur vos ponts.

Morver sur le Pont Mercier,
C’est finir de l’oxyder
Et amplement défouler
L’urbaine population
Par sa pulvérisation.
J’irai cracher sur vos ponts.

Pont Jacques Cartier, Pont Champlain,
Craignez le buccal venin
D’un courroucé citadin.
Le bec en forme de tromblon,
Je dicte un changement de ton:
Je vais cracher sur vos ponts.

Baver le Pont Victoria,
Ce vieux fief qui ne bouge pas,
Qui mal y pense, honni soit,
Cela m’est jubilation.
Cambronne, joue-moi du clairon,
J’irai cracher sur leurs ponts.

Échangeur Turcot caduc
Bretelles, raccords, viaducs,
Les plumes du panache d’un duc
Sont une configuration
Plus solide que vos crampons.
J’irai cracher sur vos ponts.

Et, si ces ouvrages s’effondrent,
On ira couler et fondre
Des rasoirs pour aller tondre
Du populo, la toison
D’or et de facturation.
J’irai cracher sur vos ponts.

Bof, notre mairie allègre,
Aux abris fiscaux intègres
Bien taraudés par la pègre,
Fera jouer mille connexions,
Obtiendra des injonctions
Contre le cracheur des ponts !

Ils me mettront sous tutelle
Pour ces glaviaux en pivelles.
Mais moi, du fond d’un tunnel,
Terroriste urbain fripon,
J’entonnerai la chanson:
J’IRAI CRACHER SUR VOS PONTS.

Dans ce corridor écho
Bien embourbé sous les eaux
Ma cantate pétera si haut
Que la longue construction
Tout en pétales de béton,
Oh scandale, Oh collusion…

Se déchirera comme l’aile
D’un papillon. Ce tunnel
Croulera, ministériel.
Et, ne pouvant faire trois bonds
Ni rentrer à la maison,
J’irai coucher sous les ponts.

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Viaduc de la Concorde (Laval)

Échangeur Turcot (Montréal)

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Paru simultanément sur Écouter, Lire, Penser.

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La procédure de modération du Carnet d’Ysengrimus

Publié par Paul Laurendeau le 15 septembre 2011

Au fuyant (et museleur) Ysengrimus: toutes mes excuses. Je n’avais pas compris le but premier de ce blogue: faire des entrées, à tous prix. D’où le fait que vous assumiez d’être la risée du Web par vos prises de position, du moment que les visites augmentent. Une fois encore très sincèrement, j’admire cette démarche: oser allier ainsi stupidité, suffisance et agressivité pour augmenter le compteur de son blogue, ça demande une échine fort souple. Je ne vous dérangerai donc plus, ce qui vous permettra de ne plus perdre de temps à effacer mes commentaires.

Commentaire (caviardé) de l’intervenant VAKORAN sur le rouleau du billet sur le canular lunaire

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Dans la formulation de ma typologie des blogues, on peut continuer de dire sans vaciller que le Carnet d’Ysengrimus est un carnet d’opinion. On le salue souvent pour la qualité du débat qu’il suscite et, je vous l’avoue ici en toute impudence, de fait, cela ne s’improvise pas. Or justement, puisqu’on en cause, la flamboyante, tonitruante, sulfureuse, sempiternelle mais jubilatoire, foire d’empoigne de mon fameux rouleau du billet du canular lunaire engendre parfois l’amertume d’un certain nombre de pisse-vinaigres hagards, sans contenu précis. Ils se lamentent alors, sous le faix fort lourdingue de leur vide conceptuel, au sujet de la procédure de modération pratiquée en cette enceinte. Pierre-rejetée-devenue-pierre-d’angle, ma petite exergue exemplifie ici, pour la bonne bouche, les blatérations tapageuses de ces dromadaires à la soif éternelle. Pour les visser, et aussi pour le bénéfice d’un vieux copain qui parle justement de toutes ces choses, dans un colloque de rhétorique en ville, il semble que le moment soit venu, sans artifice ni concession, de vous asséner la procédure de modération du Carnet d’Ysengrimus. La voici donc et, comme son code d’éthique pour l’intervention sur carnets publics se tartinait en cinq points, elle, elle se tartine en six:

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1- Le filtre des envois indésirables est activé. Tout envoi publicitaire ou propagandiste émis par un robot est donc automatiquement mis à l’écart ici, par la machine. Le carnetiste vérifie cependant ce lot spécifique d’envois rejetés pour s’assurer qu’une intervention intéressant l’échange ne s’y trouve pas, par inadvertance. L’inadvertance étant ici due au fait que des intervenants intéressants ayant beaucoup posté sur des carnets supportés par cette plate-forme sont parfois relégués dans le filet à mortadelle (spam net) sans raison vraiment valide. Ysengrimus récupère alors ces interventions.

2- Ysengrimus lit personnellement les interventions de ses commentateurs une par une. La requête ferme de modération est activée pour chaque intervention. Le mécanisme autorisant le passage d’un auteur une fois que sa première intervention a été acceptée n’est pas activé. Nous sommes donc sous filtrage fin. Chaque texte est jugé graine à graine, au cas par cas. L’approbation se fait au texte, pas à l’auteur. Le cyber-anonymat des intervenants est intégralement respecté. Il arrive par contre parfois à Ysengrimus de remercier un intervenant d’avoir signé sa diatribe. En conformité avec la doctrine du Carnet Lenteur (Slow Blogging), la bande passante de discussion de tous les billets est ouverte et restera ouverte sine die.

3- Les fautes d’orthographe des interventions sont corrigées par Ysengrimus. Ceci ne doit pas être considéré comme une correction complète (Ysengrimus est un fort mauvais relecteur d’épreuve). Ces corrections sont apportées pour que l’intervention ne soit pas jugée sur sa conformité orthographique, critère qu’Ysengrimus juge non avenu. D’autres conventions s’appliquent. Les mots abrégés sont restitués, les chiffres en chiffres sont remis en lettres. Les points d’exclamation sont retirés. Les triples points d’interrogation sont réduits à un seul. Un protocole de mise en italique ou en gras des citations et des titres est implémenté. Les paragraphes sont souvent reconfigurés (Ysengrimus n’aime pas les paragraphes d’une ligne). Les interventions en anglais sont parfois suivies d’une traduction ou d’une glose-résumé. Globalement, il s’agit de finir avec en main un échange-débat qui sera utilement et agréablement lisible par un tiers. Le jeu des interventions acceptées et refusées est cardinalement déterminé par cette priorité.

4- Les interventions retenues en priorité sont celles introduisant une contradiction de fond. Si un point de vue est défendu dans le billet, le point de vue le contredisant méthodiquement est promu prioritairement dans la discussion. L’exercice se veut fondamentalement dialectique. Le postulat est que le lecteur pourra établir son propre jugement en prenant connaissance de l’intégralité du débat. Ysengrimus ne cherche pas à remporter un débat mais à l’exposer et à rendre sa position personnelle bien claire au sein de cet exposé. Les hyperliens apportés par les contradicteurs (y compris les hyperliens renvoyant à leurs propres sites) sont encouragés (tous les hyperliens sont vérifiés périodiquement et réparés, quand c’est possible). La notion de cyber-provoque (trollisme) n’existe pas sur le Carnet d’Ysengrimus. Toute contradiction y est fermement valorisée. Le plus radicale elle sera, les plus nettement elle sera approuvée. Ceci dit, inévitablement (il semble que ce soit une loi du genre blogue), le carnet développe, avec le temps, une camarilla. C’est un petit groupe d’intervenants habituels qui aiment le Carnet d’Ysengrimus, le lisent régulièrement, et oeuvrent à le complémenter. Ce sont les ami(e)s, les compagnons et compagnes de route. Toutes les interventions et hyperliens introduits par la camarilla sont acceptés, sauf les insultes sans contenu (dites insultes inanes) à l’égard des contradicteurs d’Ysengrimus. Le fait d’aimer le carnet et de le défendre bec et ongles ne libère pas de l’obligation d’argumenter au contenu.

5- Sont refusés, sans sommation ni explication, les textes suivants. Les interventions écrites dans une langue qu’Ysengrimus ne peut pas décoder. Les interventions en code MSN. Les erreurs factuelles indubitables (Napoléon meurt à Waterloo ou Toutes les langues viennent de latin ou Neil Armstrong et Buzz Aldrin n’ont pas de passé militaire ou, naturellement, La Shoah n’existe pas ou La femme est intrinsèquement inférieure à l’homme). Il est inutile et oiseux de noyer un objecteur dans le ridicule facile de son ignorance primale (En principe, cette dernière peut d’ailleurs parfaitement co-exister avec des objections valides). Les insultes inanes (insultes sans contenu complémentaire, genre: Pauvre imbécile! sans plus) à l’égard d’Ysengrimus ou des autres intervenants. Noter cependant que les textes écrits sèchement, avec arrogance, ou colère, ou virulence, ou dépit, ou amertume, mais véhiculant des idées, un contenu, sont retenus (Ysengrimus, qui grogne sur le monde, ne se prive pas lui non plus de péter sec et de vesser fétide). Les propos enfreignant les contraintes usuelles de la liberté d’expression (propos racistes, antisémites, misogynes, homophobes, diffamatoires, juridiquement préjudiciables, etc.) sont éliminés. Quand le rouleau dépasse trente interventions, on commence aussi à éliminer les redites. Grosso modo, une redite par intervenant est autorisée. Elle fait alors l’objet d’un avertissement explicite (Epsilon, évitez les redites. Le rouleau s’allonge. Vous allez m’obliger à vous caviarder). La redite suivante du même intervenant est éliminée sans autre sommation. Les interventions portant sur le processus même de la procédure de modération (Genre: Ysengrimus pourquoi avoir censuré ma redite. Tu ne respectes pas la liberté d’expression!) sont caviardées sans sommation car c’est là un bruit inutile qui encombrerait la lecture par un tiers. Ysengrimus se réserve ausi le droit d’interrompre un débat subsidiaire entre intervenants s’il le juge excessivement digressant. Ladite interruption est alors signalée explicitement, avec aménité, ou sans. Finalement quand Ysengrimus se fait dire de s’expliquer ou encore d’exposer ses arguments, il répond simplement: relisez le billet. C’est qu’Ysengrimus (redisons-le…) s’efforce d’éviter les redites, y compris les siennes.

6- Autrefois Ysengrimus, nono qu’il est, intervenait comme l’autre intervenant quand il répondait. Un jour il s’est aperçu que cela faussait complètement ses statistiques d’interventions en les gonflant artificiellement des siennes. Maintenant, Ysengrimus ne fait une intervention en bonne et due forme que pour apporter un complément d’information non argumentatif ou citer un commentaire pertinent (anonyme ou non) lui ayant été envoyé privément. Sauf si sa réponse est vraiment très longue, Ysengrimus réplique désormais à la suite d’un intervention par une note de pied entre crochets, en italiques et signée Ysengrimus. Ysengrimus répond aux interventions en français en français et aux interventions en anglais en anglais.

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Ysengrimus ne cherche pas à remporter un débat mais à l’exposer et à rendre sa position personnelle bien claire au sein de cet exposé...

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De la couverture journalistique d’une grève nord-américaine type: le conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée (essai-fiction)

Publié par Paul Laurendeau le 15 juin 2011

(Peut-être plus peut-être moins
Ces choses là se voient après)

Gilles Vigneault, «Les projets», dans Balises, 1964.
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La couverture-rengaine d’un conflit de travail continental, ainsi que le gestus social contraint, contrit, corseté et ligoté que ladite couverture-rengaine capte et régurgite, sont remarquablement codés de nos jours. Ils se déploient grosso modo comme suit. Les zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée se sont prononcés le 31 janvier dernier en faveur de la grève générale illimitée, dans une proportion de 71%. Ils ont constaté que, depuis juillet de l’année antérieure, les négociations avec l’administration de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée avancent mal. Ils ont tout d’abord une première journée de grève tournante, le 15 février. Les 512 zipathographes d’un bled de province font une manifestation, ce jour là. Puis, le mercredi 24 février, l’intégralité des zipathographes nationaux déclenche la grève générale illimitée. Ils exigent un rattrapage salarial, un meilleur accès à la retraite et une diminution des engorgements dans la grande salle à cubicules. La dernière offre patronale, 3.8% d’augmentation et un accès cosmétiquement amélioré aux auxiliaires zipathopraticiens, a été rejetée par 86% des zipathographes. Autre point problématique: la sécurité d’emploi et le statut des accompagnateurs et accompagnatrices en zipathologie. Les clients du service consolidé, les zipa-consommateurs, ne veulent pas prendre parti mais cherchent à convaincre les deux instances en conflit de s’entendre. Fin mars, certains groupes de zipa-consommateurs vont exercer des pressions sur la capitale nationale en signalant que, sur un total transitoire de vingt-quatre jours de grève, il n’y a eu que six jours de négociations. L’appui des zipa-consommateurs au mouvement de grève est sporadique et mitigé. En effet, une clause réclamée par les zipathographes ne plait pas aux zipa-consommateurs. Quand la grande salle à cubicules est trop engorgée, les zipathographes voudraient SOIT un accès délocalisé à un auxiliaire zipathopraticien SOIT une prime salariale. Le poids en prestige symbolique de la grande salle à cubicules étant ce qu’il est, les zipa-consommateurs n’appuient pas l’idée de l’accès délocalisé à un auxiliaire zipathopraticien tandis que la Compagnie Parapublique reste hautement réfractaire à l’idée d’engager des avoirs financier supplémentaires pour perpétuer l’engorgement. Fin mars, devant la lenteur des négociations, les zipa-consommateurs envisagent de poursuivre la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée en justice, si les activités cubiculaires assurés par les zipathographes sont prorogées. L’administration de la Compagnie Parapublique a menacé de procéder à cette prorogation dès le 5 avril si rien n’était réglé. Une manifestation de cent-dix-sept zipa-consommateurs a eu lieu sous une pluie battante et par un froid glacial, pour encourager les négociations, qui ont légèrement avancé. Au 7 avril, l’administration de la Compagnie Parapublique fait volte face sur sa menace de prorogation des activités cubiculaires et les négociations se poursuivent tandis que des zipa-consommateurs font une autre manifestation devant les bureaux citadins de la ministre des Ressources Zipathographiques, pour qu’elle force les deux parties à s’entendre. La ministre rappelle les deux parties à l’ordre et les enjoint de négocier, mais sans les forcer à le faire. Au 8 avril, vers quatre heure du matin, une entente de principe est finalement atteinte et, le lundi 12 avril, les 30,000 zipa-consommateurs affectés retournent se parquer en cubicules. Les activités cubiculaires sont diluées, étirées et tataouinées jusqu’au 9 mai. Les zipathographes obtiennent 6.55% d’augmentation (ils réclamaient 7.77%) et des seuils sur l’engorgement des coins et racoins de cubicules. Voilà, inutile de touiller. On ne vous en dira pas plus. Quoi? Les autres canards? L’internet? Forget it. Ils relaient grosso modo les mêmes fils de télex que nous ou alors, ils parlent d’autres choses. La couverture de la lutte des classes, c’est parox de l’intox en quadravox. Loi de fer. Loi du genre.

Et encore, hein, ici, ouf, la couverture journalistique de ce conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée n’est, l’un dans l’autre, vraiment pas trop mauvaise, si on la compare avec la couverture habituelle que les médias font des conflits de travail en province et au pays. Une fois n’est pas coutume, les principales revendications des syndiqués sont expliquées et le point de vue patronal n’est pas adopté d’emblée, comme si cela allait de soi. Les lamentations de la «clientèle», grand incontournable de la couverture de ce genre de conflit, sont bien là mais on s’efforce de rester factuel, sans en rajouter trop dans la couverture d’entretiens et les drames de vie des «pauvres victimes du conflit». La documentation photo des médias semble donner un aperçu vachement honnête des manifestations et du piquetage associés au conflit. Une fascination indue et réifiante semble cependant s’exercer envers les vastitudes blafardes de cubicules désertés. Ne nous illusionons pas. Les journaux bourgeois ne se referont pas. Le fétichisme de la marchandise, c’est ça aussi, que voulez-vous…

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Portrait de blogueurs 027 – Paul Laurendeau (Ysengrimus), au Carré Saint Louis…

Publié par Paul Laurendeau le 1 janvier 2011

Le carnetiste, vidéaste et évangéliste (au sens tech et non religieux du terme) montréalais Frédéric Harper (c’est lui que vous voyez sur la photo de cet hyperlien) m’a fait l’insigne honneur de me permettre de tourner, au Carré Saint Louis (Montréal) une de ses déjà fameuses vidéocapsules Portrait de blogueurs. Je suis le vingt-septième de ses invités et la capsule a été relayée par la carnettiste techno Josianne Massé anciennement du site journalistique montréalais BRANCHEZ-VOUS, ainsi que par Daniel Ducharme et par le site de slam et de poésie TRAIN DE NUIT. Voici donc (notamment pour ceux et celles qui en sont encore en mode introductoire avec l’accent kèvèkois) le texte intégral de mon intervention, en ce monde de sagace cybervidéastie.

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De quoi votre bloque parle-t-il?

Le blogue s’intitule Le Carnet d’Ysengrimus. Ysengrimus, c’est un loup dans le poème médiéval La Chanson de Renart. C’est le vieux loup qui se fait un peu surprendre par toutes les choses modernes qui se passent, toute la… la nouveauté du changement social, vers la fin du Moyen Age, et il est souvent confronté à Renart. Et ce loup donc, dans mon carnet, grogne sur le monde. Il observe les différentes réalités sociales. C’est un… si vous voulez, un blogue de commentaire social et ethnologique sur la réalité de la vie contemporaine. Différents sujets sont abordés: rapports entre hommes et femmes, drogues récréatives, capitalisme, etc… L’approche est généralement marxiste, gauchisante, etc… et je traite toutes sortes de sujets aussi qui sont des sujets de société mais des sujets de société profonds, pas de l’actualité immédiate, trop rapide, trop papillonnante, mais par exemple: la relation entre religion et athéisme, les grands mouvements de la crise économique, des choses comme ça. Et, souvent, les sujets sont construits de telle façon à inviter le débat, de façon à ce que les lecteurs interviennent et que, au fil du fonctionnement de la totalité du blogue, avec les interventions, on voie se déployer les deux, ou trois, ou dix facettes du débat.

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Pourquoi bloguez-vous?

Oh, à cause de la nature du médium. C’est un médium qui est extrêmement intéressant de quatre points de vue que je résume ici très brièvement. D’abord, pas d’éditeur, pas de directeur, pas de rédacteur en chef. T’écris directement ton propos. Tu peux formuler ce que tu veux dire, tel que t’as envie de la dire. Tu pèses sur le bouton. Ça y est. C’est rendu dans l’espace public. Deuxièmement, c’est un dispositif interactif. Et ça, c’est extrêmement intéressant parce que les gens viennent, ils attrapent le ballon, relancent le ballon. Et là y a une discussion et y a certains de mes billets, ma foi, en les relisant, je trouve la discussion plus intéressante que le billet. Troisièmement, le blogue développe un style bien à lui qui permet d’allier la force d’un texte académique avec le caractère à la fois intime et puis passionnel d’un texte personnel, qui serait, par exemple, un texte de fiction. Les deux s’unissent très bien. Y a un genre blogue, un genre carnet qui est en train de se développer et qui est extrêmement intéressant à explorer. Finalement, je préfère le carnet ou le blogue par exemple à TWITTER, tout simplement parce que j’ai tendance à être un petit peu verbeux et cent quarante deux [sic] caractères, pour moi, c’est pas assez. Ça me prend au moins une page, deux, trois… minimum une demi-page.

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Que faites-vous dans la vie?

Je suis un ancien professeur d’université. J’ai été professeur d’université à Toronto entre 1988 et 2008. Maintenant je suis petit éditeur à Montréal. Je suis aussi romancier, nouvelier et poète.

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Le mot de la fin

Les chances sont assez bonnes, parce qu’il est très référencié, que vous tombiez sue le Carnet d’Ysengrimus en appelant en fait par un mot clef qui est un sujet qui vous intéresse. Mais si vous venez rendre visite au Carnet d’Ysengrimus par vous-même, choisissez des sujets qui vous passionnent et, ce qui me ferait vraiment plaisir, intervenez. Hésitez pas à intervenir. Même si vous faites des fautes d’orthographe, on les corrige. Et c’est toujours un plaisir de vous lire et d’interagir avec vous, dans la fermeté du débat mais aussi dans le respect amical que peut apporter l’accès à ces nouvelles technologies remarquables.

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Paul Laurendeau (Ysengrimus), sans godasse, ni chapeau, ni malice (photo: Reinardus-le-goupil, 2005)

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La promotion des armes à feu auprès des femmes progressistes (autour des affiches du propagandiste américain Oleg Volk)

Publié par Paul Laurendeau le 1 novembre 2010

Know your enemy [Connais ton ennemi]
Vieil adage

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C’est une erreur intellectuelle assez commune que de prendre l’intégralité des pro-flingues américains pour de parfaits abrutis. On imagine des gros malotrus pas de têtes, inintelligents, fachos, arriérés, demeurés, cow-boys, militaristes, réacs, xénophobes et, surtout, machos. Erreur… Croire cela, c’est faire bien peu de cas de l’incroyable et effarante sophistication de la culture des armes à feu chez nos voisins du sud. Know your enemy, my friend… La problématique pro-flingues US est beaucoup plus insidieuse, casuiste et subtile que ne le laisse croire le stéréotype grossier auquel on la réduit habituellement dans le monde, et il n’est pas inutile de prendre connaissance de l’argumentation mise de l’avant par certains promoteurs des armes à feu américains, surtout lorsqu’ils adressent leur message ouvertement aux femmes, aux citoyennes (et/ou aux citoyens) progressistes.

Le corpus spécialisé, largement diffusé chez nos bons ricains, sur lequel j’attire votre attention ici a été produit par le photographe et publicitaire Oleg Volk, un promoteur explicite des armes à feu aux États-Unis depuis 1995 et l’auteur de nombreux panneaux publicitaires, calendriers et sites web sur le sujet. Son «oeuvre» a été traduite dans de nombreuses langues dont notamment l’allemand, le russe et le portugais brésilien. Ce qui est représentatif et hautement pernicieux chez ce propagandiste spécifique, c’est moins l’œuvre photographique (quoique l’émotion véhiculée par la dimension visuelle du topo soit absolument cruciale, dans le pitch du message) que l’exercice argumentatif, faussement éclairé et moderne, que s’efforce de formuler le propos pro-flingues en jeu. Ce propagandiste photographie des femmes ordinaires, la majorité d’entre elles usagères effectives d’armes à feu. Il monte ensuite des affiches sur lesquelles il épingle l’argumentaire qu’il entend exposer. Son intervention est hautement intéressante comme tentative méthodique et systématique de récupération d’une sensibilité progressiste, réformiste, citoyenne, universaliste au service d’une propagande profondément réactionnaire et biaisée.

On cible (excusez le jeu de mot facile) exclusivement les femmes, donc, et on le fait avec une maestria et un sens de la mise en scène dramatique particulièrement sentis. Sans vendre un produit spécifique, sans mentionner nominalement la National Rifle Association, il s’agit de convaincre les citoyennes ordinaires, tertiarisées, centristes, pas spécialement militaristes ou bellicistes de se procurer une arme à feu et de s’entraîner au tir. On campe d’abord une ambiance de tension contenue en introduisant l’omniprésence feutrée et tangible du danger. On mise sur les peurs spontanées et naturelles des femmes (eu égard à un corps de contraintes sociales iniques et injustes qui restent intégralement dans l’implicite et le postulé). Un petit instrument fort commode dans un tel exercice de mise en condition, c’est l’indubitable lenteur du service 911 (le police secours des Amériques – les traduction des légendes sont de moi).

Légende: VERS MINUIT, ELLE SONNA LE 911. MAIS VERS MINUIT SIX, L’ENGAGEMENT ÉTAIT TERMINÉ. IL S’AVÉRA QU’IL N’ÉTAIT TOUT SIMPLEMENT PAS POSSIBLE D’ATTENDRE QUE L’AIDE ARRIVE. ELLE SE SERVIT DONC DE SA CARABINE POUR DÉFENDRE SA VIE

Légende: IL EST POSSIBLE QUE LA POLICE ARRIVE, À TEMPS POUR FAIRE INTERVENIR LE SERVICE DE NETTOYAGE DES CADAVRES. UNE RÉACTION PLUS PROMPTE EST REQUISE POUR QUE LE CADAVRE NETTOYÉ NE SOIT PAS LE VÔTRE

Légende: L’INTERVENTION POLICIÈRE SUITE À UN APPEL AU 911 PEUT PRENDRE JUSQU’À TRENTE MINUTES. L’INTRUS AYANT FAIT IRRUPTION DANS VOTRE DOMICILE PEUT VOUS ATTEINDRE EN TRENTE SECONDES. RESTEZ EN VIE, PENDANT QUE LES SECOURS ARRIVENT

Légende: TU FAIS FEU OU TU SONNES LE 911?

Légende: APPUYONS LE DROIT AU CHOIX

Légende: UNE ARME À LA MAIN VAUT BIEN MIEUX QUE LES FLICS AU BOUT DU FIL. SOYEZ BIEN ARMÉE QUAND VOUS ÊTES SEULE À LA MAISON

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L’ambiance de peur et de complicité veule du propagandiste dans ladite peur est bien en place. On veut montrer qu’on comprend les femmes. On cherche à faire sentir qu’on partage leur angoisse avec empathie, délicatesse et respect. On envisage que, dans leur esprit fondamentalement inquiet, un violeur peut toujours surgir. Ce qui est proposé à la femme progressiste ici, c’est purement et simplement un programme martial, exclusivement défensif, dont la légitimité foncière n’est pas directement questionnable, attendu la psychose sécuritaire que l’on s’autorise ouvertement à postuler.

Légende: LES EXPERTS ME DISENT DE JOUER LA PETITE SOURIS MORTE EN CAS DE VIOL. JE PRÉFÈRE DE LOIN JOUER L’HUMAINE VIVANTE QUI MANIE LE BON OUTIL

Légende: LE RÊVE ÉTHÉRÉ DU VIOLEUR. SON CAUCHEMAR LE PLUS INTENSE. LEQUEL FAUT IL RÉALISER?

Légende: DANS L’ŒIL D’UN VIOLEUR POTENTIEL (POUR UNE PÉRIODE D’ENVIRON DEUX DIXIÈMES DE SECONDE)

Légende: UN VIOL ÉVITÉ OU UN VIOL SUBI. C’EST ELLE QUI DEVRAIT POUVOIR CHOISIR

Légende: LE CONTRÔLE DES ARMES À FEU PROTÈGE LES VIOLEURS DE CE GENRE DE DÉCONVENUE

Légende: LES VIOLEURS NE PEUVENT RIEN FAIRE AUX FEMMES BIEN ARMÉES. C’EST BIEN POUR ÇA QUE BILL CLINTON VOULAIT QU’ELLES SOIENT SANS DÉFENSE!

Légende: ME FAIRE VIOLER. PLUS JAMAIS

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La petitesse physique de la femme, son désavantage psychologique dans une situation subite d’agression violente (par un agresseur anonyme qui est toujours donné comme un être extérieur, inconnu, radicalement autre) sont des impondérables ouvertement mis à profit pour faire avancer le point doctrinal. Il faut rétablir l’équilibre sociétal acquis historiquement et subitement rompu par l’abus physique hors contrôle de l’instant d’agression. Il faut égaliser les chances. L’arme à feu est l’instrument exclusif proposé à cette fin.

Légende: UNE VICTIME FACILE OU UNE CITOYENNE ARMÉE? AU SOIN DU CRIMINEL DE CHERCHER À DEVINER

Légende: LE BANDIT: DEUX CENT LIVRES. MOI: CENT LIVRES. L’ÉGALISEUR DE NOS CHANCES

Légende: DEUX FAÇONS DISTINCTES DE FAIRE OBSTACLE À UNE ATTAQUE VIOLENTE

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Les maladies et les infirmités sont, elles aussi, ostensiblement mises à profit. L’arme à feu se donne alors comme l’instrument neutre et serein assurant la protection de la femme isolée dans sa détresse et ses limitations physiques, son esprit étant présumé toujours alerte et sain, n’est-ce pas, vu qu’elle a eu la sagesse de s’armer.

Légende: UNE FEMME ATTEINTE D’ASTHME NE PEUT UTILISER LE POIVRE DE CAYENNE COMME ARME DÉFENSIVE. ELLE NE PEUT FUIR NON PLUS. CETTE ARME À FEU LA PROTÈGE. COMBATTONS LES POLITICIENS QUI CHERCHENT À LA PRIVER DE SA SÉCURITÉ!

Légende: ALLEZ DONC LUI DIRE DE FUIR À TOUTES JAMBES. LES PRÉDATEURS RECHERCHENT LES PROIES MALADES OU BLESSÉES. MAIS IL N’EST PAS OBLIGATOIRE DE VIVRE SOUS LEURS LOIS. LES HUMAINS NE SONT PAS AU MONDE POUR SERVIR DE PÂTURE AUX BANDITS. CEUX-CI JOUENT AUX DURS, MAIS ILS SERONT FREINÉS SEC PAR UN BON PRUNEAU QUI CLAQUE

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En passant glissandi à la femme enceinte, une autre étape affective est franchie et la manipulation émotive gagne en profondeur et en intensité. À mi-chemin entre handicap physique et abnégation maternelle, l’autoprotection s’ouvre graduellement, insidieusement, sur la protection de l’être cher, l’enfant.

Légende: NE PEUT COURIR OU FAIRE DU KARATÉ. MAIS PEUT (DÉGAINER SON FLINGUE)

Légende: ENCEINTE DE HUIT MOIS, PEUT-ELLE COURIR PLUS VITE QU’UN CRIMINEL? L’AUTODÉFENSE EST UN DROIT HUMAIN

Légende: SON BÉBÉ A UNE GARDE DU CORPS EN PERMANENCE. QU’EN EST-IL DU VÔTRE?

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Empathie féminine oblige, la référence à l’enfance jouera aussi, subtilement, d’une infantilisation de la personne que l’on cherche à convaincre, la femme même. Dans le ton, dans le contexte visuel, dans l’intimisme des ambiances, on pourra alors la traiter comme une petite fille «sans défense». On ne fait pas cela pour se faire mousser comme séducteur paterne au fait, oh que non. Ce dont-il s’agit en fait ici, c’est exclusivement de la promotion ouverte du flingue auprès de la femme adulte, ainsi que de la promotion graduelle et de plus en plus ouverte de la possession d’armes à feu chez la petite fille même.

Légende: LIBRE ET SANS PEUR. IL N’EST PAS TROP LOIN, MON PROTECTEUR

Légende: QUAND LES HARCELEURS N’ACCEPTENT PAS DE SE FAIRE DIRE «NON», PASSEZ À L’ARGUMENTATION NON VERBALE

Légende: PAIX SUR TERRE… SOUS LA GARDE DES BONNES FILLES ET DES BONS GARÇONS

Légende: MALGRÉ LE FAIT QU’ELLE NE SOIT QU’UNE ENFANT, PARFOIS SEULE À LA MAISON, ELLE EST PARFAITEMENT ENTRAINÉE POUR LA PROTECTION DES VIES HUMAINES, Y COMPRIS, NATURELLEMENT, LA SIENNE PROPRE. ON NE PEUT PAS SURVEILLER NOS ENFANT À CHAQUE HEURE DU JOUR, IL FAUT DONC LEUR INCULQUER LE SAVOIR FAIRE DE BASE PERMETTANT DE FERMEMENT TENIR LES INTRUS EN RESPECT

Légende: SI ELLE EST ASSEZ MÛRES POUR RESTER SEULE À LA MAISON, ELLE EST PRÊTE POUR POSSÉDER UNE ARME

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Cela nous amène aux inévitables dimensions famille et dépendance à l’homme qui seront traitées avec tout le tact progressiste requis. Il est clair qu’on s’adresse à une femme cheffe de famille dont le conjoint est un partenaire, si ce n’est carrément un subalterne. Le ton est indubitablement féministe, sans ambivalence. En douce, on fait valoir que l’homme ne suffit pas, ou plus, comme protecteur, qu’un bon flingue qu’on manie soi-même et dont on détient le contrôle intégral vaut mille fois mieux.

Légende: ELLE POURRAIT DÉFENDRE SA FAMILLE. LE POURRIEZ-VOUS? SOYEZ DES PARENTS RESPONSABLES. APPRENEZ À PROTÉGER VOS ENFANTS

Légende: FUIR LE DANGER EST SOUVENT LA MEILLEURE CHOSE À FAIRE. MAIS QUE FAIRE SI VOS ENFANTS NE COURENT PAS AUSSI VITE QUE VOUS? MOURIR EN TENTANT DE PROTÉGER VOTRE PROGÉNITURE, OU PLANIFIER À L’AVANCE ET JOUER GAGNANT?

Légende: JE FAIS CONFIANCE À MON MARI POUR LA PROTECTION DE NOTRE FAMILLE. JE ME CONTENTE DE POINTER LES DANGERS ET DE LEUR CARTONNER UNE MARQUE, IL SE CHARGE DE REVOIR LES CHOSES EN DÉTAILS

Légende: VOTRE HOMME PEUT-IL SORTIR CES DÉTRITUS? LE MÉNAGE DE LA MAISON N’EST PLUS UNE TÂCHE EXCLUSIVEMENT FÉMININE

Légende: VOTRE PARTENAIRE PEUT-IL/ELLE VOUS SERVIR DE RENFORT EN CAS D’INVASION DE VOTRE DOMICILE? ASSUREZ L’ENTRAINEMENT AU TIR DE VOTRE FAMILLE

Légende: C’EST PAS TOUTES LES FILLES QUI ONT BESOIN D’UN HOMME POUR SE PROTÉGER. MON INDÉPENDANCE, C’EST MA CAPACITÉ DE ME DÉFENDRE PAR MOI-MÊME

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Fondamentalement, la femme est seule face au danger. L’homme est périphérique et on n’opère pas du tout dans un cadre conservateur de représentations sur la vie féminine. Pas de phallocratisme ici. Indépendance est le maître mot. Et, de surcroît, le fait de flirter ouvertement avec le féminisme n’empêche pas notre matois propagandiste de rester en harmonie avec toutes les facettes de la féminité. L’arme à feu cherche ainsi à devenir un objet ordinaire, compagnon des vêtements, des bijoux, du sac à main. La culture intime des femmes est récupérée dans tous ses angles. Le message délicatement pro-flingues, tant dans ses dimensions verbales (et non verbales) que visuelles, se soumet totalement à ladite culture intime des femmes, dans la version sciemment individualiste qui est celle de notre temps.

Légende: CECI ME PROTÈGE BIEN MIEUX QUE N’IMPORTE QUEL MEC PACIFISTE

Légende: ABANDONNER MON ARME À FEU. JAMAIS! JE SUIS UNE BLONDE PAS UNE CONNE

Légende: LIBRE DE TOUTE PEUR. ÉDITION DOMICILIAIRE

Légende: DES VÊTEMENTS POUR ÈTRE BIEN AU CHAUD, UNE ARME DE POING POUR ÊTRE EN SÉCURITÉ: NE VOUS BALADEZ PAS TOUTE NUE EN PUBLIC!

Légende: LES MODES ET LES STYLES VONT ET VIENNENT MAIS LES ACCESSOIRES SÉCURITAIRES SONT TOUJOURS DE SAISON. PENSEZ SÉCURITÉ, SORTEZ ARMÉE

Légende: UN «NON» FORMULÉ AVEC EMPHASE

Légende: VA-T-EN! (DANS LE LANGAGE UNIVERSEL DES SIGNES)

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Même les femmes homosexuelles sont desservies, avec une ouverture d’esprit et une prise en compte de la diversité qui est explicite, crue et intégrale.

Légende: LES GOUINES ARMÉES PEUVENT VÉRITABLEMENT CHOISIR LEUR CIBLE. LES DÉSARMÉES NE LE POUVAIENT PAS

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On est d’ailleurs ici à l’épicentre d’une promotion des armes à feu qui endosse de plein pied toutes les formes de rectitude politique. Les races et groupes ethniques les plus divers sont représentés dans ce corpus d’affiches. Classiquement, désormais, les asiatiques sont traitées en toute neutralité, tandis que la prise en compte des spécificités socio-historiques de la culture afro-américaine se fait en harmonie intégrale et frontale avec la totalité des acquis de l’émancipation et des droits civiques. Même les musulmanes ne sont pas en reste. Ceux qui prennent les pro-flingues américains pour des racistes obtus et sans nuances devront attentivement méditer les promos suivantes.

Légende: DES AMÉRICAINS ET DES AMÉRICAINES PORTANT UNE ARMES, IL EN EST DE TOUTES CULTURES, TAILLES ET COULEURS

Légende: LES CRIMINELS VIOLENTS DU MONDE ENTIERS SONT D’ACCORD SUR CE POINT. UNE FEMME INDÉPENDANTE ET BIEN ARMÉE N’EST VRAIMENT PAS FACILE À VICTIMISER

Légende: LES ADVERSAIRES DE L’AUTODÉFENSE ARMÉE CONCENTRENT LEUR ATTENTION SUR L’ARME À FEU. ILS IGNORENT LA PERSONNE PROTÉGÉE PAR CETTE ARME À FEU. LA VIE HUMAINE MÉRITE QU’ON LA DÉFENDE

Légende: "JE N’AIME PAS L’ÉPÉE FLAMBOYANTE POUR SON TRANCHANT, NI LA FLÈCHE POUR SA VIVE CÉLÉRITÉ, NI LE GUERRIER POUR SA GLOIRE. SIMPLEMENT, J’AIME CE QU’ILS DÉFENDENT." (J.R.R. TOLKIEN, LES DEUX TOURS)

Légende: L’AUTODÉFENSE EST UN DROIT CIVIQUE

Légende: LES HOMMES ET LES FEMMES LIBRES POSSÈDENT DES ARMES À FEU. LES ESCLAVES N’EN POSSÈDENT PAS. EXTRAIT DU JUGEMENT DE LA COURS SUPRÊME AMÉRICAINE SUR LA CAUSE DRED SCOTT CONTRE SANDFORD, 1856 : « Si les noirs disposaient des privilèges et des immunités que confère le statut de citoyen, cela les exempterais des opérations judiciaires spéciales et des régulations de police que les États du Sud considèrent comme indispensables à leur sécurité. Cela conférerait aux personnes de la race nègre ayant été reconnues citoyennes de n’importe quel état de l’Union… une liberté pleine et entière d’expression en public et en privé sur tout sujet qu’il est loisible à un citoyen de traiter, le droit de tenir des réunions publiques sur des questions politiques et DE DÉTENIR ET DE PORTER DES ARMES dans toutes leurs allées et venues. Ceci se ferait sous les yeux des autres personnes de même race et couleur, qu’ils soient esclaves ou libres, provoquant mécontentement et insubordination parmi eux, et mettant ouvertement en danger la paix et la sécurité de l’État.»

Légende: À L’ORIGINE, L’OBJECTIF DU CONTRÔLE DES ARMES À FEU ÉTAIT DE PROTÉGER LES HOMMES DU KU-KLUX-KLAN CONTRE LEURS VICTIMES. LE CONTRÔLE DES ARMES À FEU EST UNE PRATIQUE RACISTE

Légende: INUTILE DE TIRER PLUS DE DIX CARTOUCHES? ALLEZ RACONTER ÇA À QUELQU’UN QUI FAIT FACE À UNE BANDE DE LYNCHEURS!

Légende: LA MAJORITÉ DES COMPATRIOTES AMÉRICAINS DE CETTE FEMME N’IRAIENT PAS S’EN PRENDRE À ELLE À CAUSE DES MÉFAITS DES TERRORISTES. CECI DIT, CERTAINS RACISTES AURAIENT PEUT-ÊTRE BESOIN QU’ON LEUR PRÉSENTE UN ARGUMENT UN PEU PLUS FERME

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Il est patent et clair que, se donnant ouvertement comme progressiste (liberal dans le jargon politique américain), cette intervention propagandiste spécifique déploie un effort soutenu pour s’articuler comme une pensée, comme un programme social. Une batterie perfectionnée d’argumentations de nature juridique complète d’ailleurs le tableau doctrinal et ce, dans la réflexion (les droits et leurs interconnexions logiques), comme il l’avait campé initialement dans l’émotion (les peurs et leur impact affectif). L’argumentaire juridico-logique frôle aussi assez vite, mais légèrement, sans excès, la criticaillerie politique.

Légende: ABOLISSEZ LES CRIMINELS, PAS LES MOYENS QUE JE DOIS UTILISER POUR ME PROTÉGER CONTRE EUX!

Légende: DANS CERTAINS ÉTATS, L’APTITUDE TOUTE SIMPLE À SE DÉFENDRE EST PUNIE PLUS SÉVÈREMENT QUE LE VIOL, LE VOL À MAIN ARMÉE OU L’AGRESSION PHYSIQUE. C’EST JUSTE, ÇA?

Légende: AVOIR LE MOYENS DE PROTÉGER LA VIE, LA LIBERTÉ ET LA PROPRIÉTÉ EST UN DROIT HUMAIN FONDAMENTAL! INSISTEZ BIEN LÀ-DESSUS. UN DROIT HUMAIN FONDAMENTAL

Légende: À DIX-HUIT ANS, JE SUIS UNE ADULTE. JE PEUX VOTER, M’ENRÔLER, FONDER UNE FAMILLE. PAR CONTRE, AVANT VINGT-ET-UN ANS, LA LOI ME REFUSE LE MOYEN DE DÉFENDRE MA VIE

Légende: UN INTRUS NE CHERCHERA PAS À DÉSARMER CETTE FEMME, VOS REPRÉSENTANTS ÉLUS ONT PROMIS DE LE FAIRE À SA PLACE

Légende: LE CONTRÔLE DES ARMES À FEU ET LA CENSURE SONT LES ÉQUIVALENTS POLITIQUES DU LIGOTEMENT ET DU BÂILLONNEMENT D’UNE FUTURE VICTIME AVANT DE LA VIOLER ET DE LA TUER. CES PRATIQUES SONT HABITUELLEMENT MISES DE L’AVANT PAR LE MÊME TYPE DE BANDITS, DANS LES MÊMES BUTS DÉSAXÉS

Légende: ON NE PEUT ABOLIR LE VANDALISME EN BANISSANT LES CAILLOUX ET ON NE PEUT ABOLIR LES MEURTRES EN BANNISSANT LES CARTOUCHES. LA PROHIBITION DES ARMES À FEU N’A PAS RÉDUIT LE TAUX DE MEURTRES EN GRANDE-BRETAGNE OU EN RUSSIE, TANDIS QUE L’AUTODÉFENSE ARMÉE LÉGALE A RENDU L’AMÉRIQUE PLUS SÉCURITAIRE

Légende: MA CARABINE DE CHASSE, C’EST AUSSI L’ARME AVEC LAQUELLE JE PROTÈGE MA MAISONNÉE. LAQUELLE DES DEUX PRÉTENDEZ-VOUS INTERDIRE?

Légende: UNE PLAQUETTE D’ACIER DE TROIS MILLIMÈTRES PROTÈGE DES LAMES DE COUTEAUX. UNE ARMURE CORPORELLE FLEXIBLE PROTÈGE DES CARTOUCHES D’ARME DE POING. UN PISTOLET PROTÈGE DES HARCELEURS. UN ORDRE DE LA COURS RESTREIGNANT LES ALLÉES ET VENUES PROTÈGE DE RIEN DU TOUT

Légende: FREINER L’ACTION D’UN HARCELEUR, VRAIMENT, AVEC UN BOUT DE PAPIER? LA VALEUR EFFECTIVE D’UN ORDRE DE LA COURS RESTREIGNANT LES ALLÉES ET VENUES REPOSE EXCLUSIVEMENT SUR L’ENTRAINEMENT AU TIR ET L’ARMEMENT QUI PERMET DE L’IMPOSER DANS LES FAITS

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Dans le même ordre d’idée de sophistication doctrinale, il ne sera pas possible d’échapper à la batterie de références historiques. Par contre, celles-ci se déploient léger, léger, sans chauvinisme excessif, et surtout avec un focus très concentré sur l’histoire des droits et des luttes de guérilla sociale, effectives ou fantasmées, des femmes. De la culture de la frontière au terrorisme contemporain, en passant par les guerres du passé, les émeutes, les désastres et les ouragans, on vise à associer étroitement les femmes en armes à l’héroïsme américain ordinaire.

Légende: RÉSISTER À LA TYRANNIE N’EST PAS UN OBJECTIF DE PERFORMANCE SPORTIVE, C’EST LE SEUL ET UNIQUE OBJECTIF CONSTITUTIONNEL

Légende: AVANT MÊME D’AVOIR LE DROIT DE VOTE, LES FEMMES AVAIENT LE DROIT DE PORTER UNE ARME POUR SE DÉFENDRE. LES FEMMES DE CE TEMPS NE DEVRAIENT-ELLES PAS BÉNÉFICIER DES MÊMES DROITS?

Légende: 1907, LES FEMMES NE POUVAIENT PAS VOTER MAIS ELLES POUVAIENT S’ACHETER N’IMPORTE QUELLE CARABINE MILITAIRE MODERNE. 2007, LES FEMMES ONT LE DROIT DE VOTE MAIS NE PEUVENT PAS POSSÉDER DE CARABINES MILITAIRES CONTEMPORAINES. EST-CE LÀ UN PROGRÈS?

Légende: L’ÉGALITÉ? ELLE EST RENDUE POSSIBLE PAR SAM COLT

Légende: LES FEMMES DE CE PAYS ONT APPRIS DE LONGUE DATE QUE CEUX ET CELLES QUI NE PORTENT PAS UN SABRE PEUVENT QUAND MÊME MOURIR PAR LE SABRE. APPRENEZ L’AUTODÉDENSE!

Légende: IL FREINA L’ATTAQUE DES BANZAÏ À LA BATAILLE D’IWO JIMA. IL FREINA LA MARÉE HUMAINE HOSTILE À LA BATAILLE DU RÉSERVOIR DE CHOSIN. IL FREINERA AUSSI L’ENTRÉE D’UN INTRUS DANS LA CHAMBRETTE DE VOTRE GAMINE, SI VOUS FAITES VOTRE PART. ASSUREZ L’ENTRAINEMENT AU TIR DE VOTRE ENFANT

Légende: LORS DES ÉMEUTES DE LOS ANGELES EN 1992, LES POLICIERS ET LA GARDE NATIONALE ÉTAIENT INCAPABLES DE PROTÉGER TOUT LE MONDE DE LA FOULE DES TUEURS, DES PYROMANES ET DES PILLARDS. DES AMÉRICAINS ET DES AMÉRICAINES ORDINAIRES EN ARMES GARDÈRENT LA FOULE DES ÉMEUTIERS SOUS CONTRÔLE, SAUVANT AINSI UN NOMBRE INCALCULABLE DE VIES INNOCENTES

Légende: LES ÉMEUTES DE LOS ANGELES EN 1992. DES RÉSIDENCES ET DES COMMERCES FURENT PILLÉS ET BRÛLÉS… SAUF QUAND ILS ÉTAIENT DÉFENDUS PAR DES RÉSIDENTS ET DES RÉSIDENTES ARMÉS

Légende: LORS D’ÉMEUTES URBAINES MASSIVES, COMME À LOS ANGELES EN 1992 OU À LA NOUVELLE ORLÉANS EN 2005, LA POLICE NE PEUT PAS PROTÉGER TOUT LE MONDE. CETTE FEMME FAIT REMPART ENTRE LA POPULACE ET SA FAMILLE. QUI PROTÈGERA LA VÔTRE?

Légende: LES INONDATIONS DE NOLA EN 2005. LES PILLARDS ÉCUMAIENT LA VILLE. CETTE FEMME ÉTAIT EN SÉCURITÉ… JUSQU’À CE QUE LES FLICS LUI RETIRENT SON ARME

Légende: APRÈS L’OURAGAN, ELLE N’ÉTAIT PAS SEULE POUR FAIRE FACE À L’ÉMEUTE. TRENTE PETITS AUXILIAIRES ONT ASSURÉ SA SÉCURITÉ

Légende: APRÈS L’OURAGAN, LES PILLARDS SE SONT TENUS À DISTANCE RESPECTUEUSE DE SON VOISINAGE. DANS LE VÔTRE, GARDERAIENT-ILS LEURS DISTANCES AUSSI?

Légende: LES TALIBANS ONT PEUR DES FEMMES INDÉPENFANTES ET ARMÉES. QU’EN EST-IL DE VOUS?

Légende: POURQUOI LES POLITICIENS VEULENT-ILS TANT QUE LES AMÉRICAINS ET LES AMÉRICAINES SOIENT DÉSARMÉS DEVANT LA MENACE DU TERRORISME?

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Le dispositif idéologique et logique est alors bien en place pour réintroduire en douce la bonne vieille culture des vigilantes, si tenace, dans cet horizon culturel spécifique, et si peu moderniste. On le fait, en cultivant notamment un jeu logico-argumentatif de référence aux militaires et aux policiers. Même la critique des flics et l’antimilitarisme le plus explicite trouvent leur place dans ce déconcertant argumentaire.

Légende: UNE PROTECTION PERSONNELLE. CONTRAIREMENT AUX FLICS, ELLE EST TOUJOURS AVEC VOUS

Légende: LE MIEN, C’EST POUR PROTÉGER LA VIE HUMAINE. LES POLICIERS EN ONT UN POUR EXACTEMENT LA MÊME RAISON

Légende: (LA POLICIÈRE) REÇOIT DES RENFORTS SUR APPEL. (LA CITOYENNE) EST LAISSÉE À ELLE-MÊME. LES ARMES DÉFENSIVES MODERNES NE DEVRAIENT PAS ÊTRE RÉSERVÉES AUX FLICS

Légende: LE GOUVERNEMENT AMÉRICAIN FAIT CONFIANCE À CELLE-CI POUR CE QUI EST DE PROTÉGER VOTRE FAMILLE DE L’ENNEMI ÉTRANGER, AVEC UNE ARME AUTOMATIQUE. POURQUOI CERTAINS ÉTATS NE FONT-ILS PAS CONFIANCE À CELLE-CI, POUR CE QUI EST DE SE PROTÉGER ELLE-MÊME DES CRIMINELS, AVEC UNE ARME DE POING?

Légende: ON LUI FAIT CONFIANCE, UN AR15 ENTRE LES MAINS, POUR EN PROTÉGER D’AUTRES. ON DEVRAIT BIEN POUVOIR LUI FAIRE CONFIANCE AUSSI POUR CE QUI EST DE SE DÉFENDRE ELLE-MÊME

Légende: LA VRAIE PROTECTION DU TERRITOIRE DÉBUTE AU FOYER. «VEILLEZ À LA SÉCURITÉ DES ENFANTS, PENFANT QUE JE SUIS AU TRAVAIL»

Légende: SON DÉTENTEUR ANTÉRIEUR OFFICIEL L’UTILISA POUR ASSASSINER DES CIVILS. SA DÉTENTRICE ACTUELLE, UNE CIVILE, L’UTILISE POUR SE PROTÉGER. APPUYONS LA PROPRIÉTÉ CIVILE DES ARMES À FEU!

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Se protéger sans agresser est l’option cardinale. Or cela implique une désacralisation, une banalisation du flingue. Il se doit de cesser d’êtres une sorte d’objet de fascination irrationnelle. Instrument ordinaire, il faut le manier sans ostentation, comme n’importes quel objet de la vie courante. Cela s’apprend, cela s’acquiert, cela s’étudie. Une culture vernaculaire supporte cela. C’est alors l’argument du savoir-faire avec l’arme qui se met fermement en place. Il s’agit, dans le même mouvement, de faire la promotion de l’entraînement au tir et de démolir les arguments voulant qu’une femme risque de voir son arme à feu se retourner contre elle. L’idée fondamentale est de promouvoir le caractère infailliblement sécuritaire de la dissuasion les armes à la main, si celle-ci est éclairée, formée et efficacement instruite sur elle-même.

Légende: ET ALORS, C’EST ICI QUE L’INTRUS S’EXCLAMERAIT: «POUFIASSE, TU N’OSERA JAMAIS APPUYER SUR LA GÂCHETTE!» ET S’EFFORCERAIT ENSUITE DE LUI ARRACHER SON ARME?

Légende: «UNE ARME À FEU LUI SERAIT SIMPLEMENT ARRACHÉE DES MAINS ET ON LA RETOURNERAIT CONTRE ELLE». LES CHARLATANS DU CONTRÔLE DES ARMES À FEU CROIENT-ILS VRAIMENT À LEURS PROPRES MENSONGES?

Légende: JE PEUX CARTONNER UN PIGEON D’ARGILE DE CINQ POUCES DE DIAMÈTRE EN PLEN VOL. INTRUS ÉVENTUELS, VEUILLEZ PRENDRE NOTE

Légende: L’AUTODÉFENSE TYPE AVEC UNE ARME À FEU: PAS DE COUP DE FEU, PAS DE PREMIÈRE PAGE DANS LES JOURNAUX. JUSTE UN AUTRE BANDIT EFFRAYÉ, ET UNE AUTRE VIE INNOCENTE SAUVÉE

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Sur la question, jugée capitale dans un tel argumentaire, de l’entraînement méthodique au tir, un message subreptice est alors discrètement filé aux hommes, celui de la promotion de la transmission du savoir. L’homme classique passe la main à la femme moderne et cette main contient une arme, moderne elle aussi.

Légende: FAITES DON DE LA SÉCURITÉ. FORMEZ UN NOUVEAU TIREUR

Légende: PLACEZ L’APPROPRIATION DU POUVOIR ENTRE LES MAINS D’UNE AMIE. ENSEIGNEZ L’AUTODÉFENSE

Légende: LES ARMES À FEU DE L’AVENIR POURRAIT CHANGER D’APPARENCE. LES USAGERS DES ARMES À FEU DE L’AVENIR AUSSI. PARTAGEZ CE DROIT FONDAMENTAL. ENSEIGNEZ LE TIR

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Il devient alors de plus en plus difficile de ne pas se rendre compte que c’est d’une prolifération jovialiste des armes à feu qu’il s’agit ici. La croyance promue, de moins en moins crédible, de plus en plus délirante et imaginaire, dérape vers le fantasme d’une autodéfense individuelle totale, intégralement non-criminelle, dans un monde (pourtant!) implicitement violent et hostile qu’il faut coucher en joue et tenir en respect avec des armes d’assaut modernes au magasin bien garnis. On hallucine allègrement un programme pro-flingues opérant partout, à la ville, à la campagne, sur les campus universitaires, dans les avions de ligne, un programme pro-flingues pour jeunes filles souriantes, fraîches, lucides et sereines, dont la mise en place effective et pratique n’est décrite que sous forme de propositions lapidaires, vaguement ébauchées et fort mal étayées.

Légende: CEUX QUI ENTENDENT PROHIBER L’AUTODÉFENSE VEULENT QUE NOUS SOYONS TOUS SANS PROTECTION ET DÉPENDANTS. LES VICTIMES, ELLES, NE PEUVENT PLUS S’OBJECTER. ET VOUS, QU’EN DITES-VOUS?

Légende: LES INTRUS DOMESTIQUES NE LAISSENT PAS LE TEMPS À LEURS VICTIMES D’ENFILER LEUR CEINTURE DE MUNITIONS. LES ARMES À FEU AVEC UN GRAND MAGASIN DE CARTOUCHES SAUVENT DES VIES

Légende: CULTURE DE L’ARME À FEU. CULTURE DU BANDITISME. NE PAS CONFONDRE. UNE SEULE DES DEUX PRODUIT DES CRIMINELS

Légende: LES «ZONES DÉSARMÉES» DES CAMPUS ATTIRENT LES TUEURS. LES INSTITUTIONS D’ENSEIGNEMENT POURRAIENT TRANSFORMER LES CAMPUS EN CAMPS RETRANCHÉS, AVEC FILS BARBELÉS ET FOUILLES DE CORPS. OU ALORS ELLES POURRAIENT FAIRE LA PROMOTION D’UNE VRAIE AUTO-DÉFENSE EFFICACE

Légende: LA VRAIE DE VRAIE PASSAGÈRE SÉCURITAIRE, DANS UN AVION DE LIGNE, EST ARMÉE. DÉTOURNEZ DONC ÇA, SI VOUS LE POUVEZ!

Légende: À VIRGINIA TECH, TRENTE-DEUX PERSONNES MOURURENT INUTILEMENT. UN SEUL ÉTUDIANT OU ENSEIGNANT ARMÉ AURAIT PU ARRÊTER LE TUEUR. MAIS ILS MOURURENT TOUS, EN OBÉISSANT AUX RÈGLES. PLUS JAMAIS!

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Voilà. Passablement parlant, cette petite centaine d’affiches propagandistes, vous ne me direz pas. Bien plus pernicieux qu’on ne l’aurait cru, aussi. Un certain nombre de conclusions s’imposent face à un tel discours. Indubitablement, les causes réformistes sont récupérables et récupérées au service d’enjeux autres qu’elles-mêmes. Le flagornage faussement progressiste est un instrument argumentatif de plus en plus utilisé par la droite, en fait. Malgré ce qu’elle cherche constamment à faire croire, ladite droite est perpétuellement mise aux abois par le développement social de la roue de l’histoire. Elle peine, de plus en plus, pour tenir à bout de bras les enjeux dangereux et impopulaires qu’elle endosse, genre promotion des armes à feu, de la pollution industrielle, de la malbouffe, de la boursicote bancaire cynique, du militarisme et du bellicisme. Ici aussi, dans cet univers d’illusionniste, on ment sciemment aux masses. Ce type de campagne de propagande promotionnelle présente le porteur ou la porteuse d’arme à feu comme un être angélique, infaillible, imperméable au banditisme, qui se défend mais n’attaque jamais, ne commet pas d’erreur sur la personne, ne tiraille jamais à l’aveuglette dans l’obscurité, ne pointe jamais son arme sur son conjoint, ses enfants, ou ses proches, ne se colle jamais son flingue sur la tête ou dans la bouche, ne laisse pas son arme tomber entre des mains maladroites ou hostiles, ne se blesse pas malencontreusement avec, s’entraîne avec discipline et prudence sans la transformer en un objet magique mal connu et mal dominé, ne bascule pas dans le crime par désespoir ou par calcul. Charme, intelligence, climax visuel et fourberie mis à part, ce qu’on nous présente ici, c’est un monde fantasmé, simpliste, vide, faux et illusoire. Il est surtout parfaitement malhonnête, mensonger et fallacieux de laisser croire que la multiplication, la prolifération, le pullulement des armes de poing et des fusils d’assaut automatiques dans la société civile augmenterait la sécurité. C’est tout juste le contraire, et la doctrine racoleuse de l’égaliseur fonctionne en fait de façon implacablement bilatérale. À contexte social dogmatiquement inchangé, armez-vous, votre agresseur s’armera aussi et les mêmes proportions d’inégalités se rétabliront à très court terme. Ensuite –surtout- elles se perpétueront, le danger de mort constant et permanent en plus, ce dernier bien profondément inscrit dans la vie ordinaire et désormais parfaitement indécrottable. Comme le dit une de ces pubes, c’est la criminalité qu’il faut abolir. Or justement, il ne faut pas seulement le dire mais il faut le faire et ça, c’est un immense programme social et sociétal. Car ça requiert le tout d’un engagement articulé et sophistiqué qu’aucune solution simpliste, genre arme à feu dans les sacs à main et sur les tables de nuit, n’équivaudra jamais en valeur, en durabilité, en efficacité de fond, et en décence civique.

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Le lourd passé de nos futurologies

Publié par Paul Laurendeau le 15 août 2010

Ne faisons pas de vagues conjonctures sur les plus grandes choses

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Pour changer un peu, ici, Ysengrimus (né en 1958) va un tantinet vous parler de sa prime jeunesse. Les gens de ma génération le savent mieux que quiconque, la période 1950-2000 fut l’âge d’or des futurologies techniques et sociologiques, élitaires et vernaculaires, songées et intempestives. L’immense succès de librairie de l’ouvrage Le choc du futur d’Alvin Toffler (1970) donna le ton et fit un raffut du diable dans ma jeunesse tant et tant que la ville et la campagne, l’officine spécialisé et le troquet des bons copains, le barbier pour hommes et le salon de coiffures pour dames se mirent tous à l’heure des spéculations prospectives et annonciatrices, sur ce que serait l’an 2000. Il faut avoir vécu une telle tension d’anticipation (bien disparue aujourd’hui, en notre ère instantanéiste), si fortement reliée, à l’époque, à la toute puissante et obsédante symbolique millénariste. Aujourd’hui, on cherche à faire tripper les petits jeunes sur ce que sera 2020 ou 2050 mais le cœur n’y est plus vraiment. Ils sont tous plus ou moins tributaires d’une mentalité post-millénariste dont Tibert-le-chat, mon fils aîné, à l’approche rapprochée de la crête deux-millienne, me résuma explicitement la teneur en me déclarant, en 1998 (il avait alors huit ans): Moi, l’an 2000, ça ne m’intéresse plus vraiment. Je suis bien plus intrigué par ce qui se tramera en l’an 3000…

Naturellement, une portion significative des futurologies de mon temps se sont magistralement cassées la figure. Les tessons multiples de ces prophéties inanes finirent promptement balayées sous le tapis du quotidien et, évidemment, on n’en parle plus trop fort aujourd’hui dans les coins, préférant railler les prédictions plus anciennes, devenues, elles, parfaitement grossières et bouffonnes. Ainsi, je n’oublierai jamais cette illustration utopiste de 1950 nous présentant une ménagère de l’an 2000 totalement prisonnière de son rôle conventionnel mais, mais, mais… récurant désormais la maison familiale d’un seul jet joyeux et libérateur, au boyau d’arrosage, vu que l’intégralité de son intérieur «est» en latex super-lavable ultramoderne (sur le modèle inavoué de son conjoint du temps récurant son garage, en fait).

Légende: VU QUE TOUT DANS SON INTÉRIEUR EST HYDROFUGE, LA MÉNAGÈRE DE L’AN 2000 PEUT PROCÉDER AU RÉCURAGE QUOTIDIEN À L’AIDE D’UN BOYAU D’ARROSAGE… (tiré de la revue POPULAR MECHANICS, 1950)

Je vous épargne ensuite les voitures volantes, les cuisines robotisées, les chambres à coucher atomiques (atomic bedroom! pour citer une chanson futuriste de Woody Guthrie dans laquelle il s’exclame aussi: Plastic! Everything’s gonna be plastic!), les vidéo-téléphones (une version de celui-ci a bien fini par faire son chemin, en fait, hein, vu que mon puîné Reinardus-le-goupil cacasse avec sa blonde tous les soirs via le fameux webcam). Je voudrais par contre vous citer furtivement douze petits faits de prospective des années, disons, 1969-1989, parfaitement rétamés aujourd’hui, devenus aussi délirants que la chambre à coucher atomique de Guthrie, mais auxquels ma génération a cru dur comme fer, sans même trop s’en rendre compte elle-même d’ailleurs, et qui, en tant que révélateurs sociaux et ethnologiques plutôt que techniques, aident à mieux palper et sentir les graves carences inhérentes de toutes nos futurologies passées (et futures?).

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1- Les microfiches et les microformes : Héritière moins encombrante du microfilm, plus ancien lui, la microfiche, vous en souvenez-vous, c’était une petit carte de plastique bleue tempête qui concentrait sur sa surface plusieurs douzaines de pages d’un document antérieur (qu’il fallait donc avoir microfilmé page par page pour le convertir sur microformes) et qu’on enchâssait dans une sorte de liseuse peu commode et encombrante avec lentille intégrée et écran sous ampoule électrique, le tout plus gros qu’un vieil écran d’ordi. Le livre, on nous l’annonçait gaillardement alors, allait, cette fois-ci, bel et bien disparaître, remplacé par les ci-devant microformes. Dans l’enthousiasme futuriste de la chose, ma thèse de doctorat, initialement tapée à la machine, fut saisie, par ma fac du temps, sur ce support infâme, en 1986, ce qui la rend aujourd’hui totalement impossible à retracer et à consulter sans toute une spéléologie bureaucratique interminable. Les documents sur microformes sont aujourd’hui des documents semi-foutus et je me plais parfois à fantasmer une convertisseuse qui pourrait tout recapter ça et le monter sans encombre sur l’internet… On peut toujours continuer de futurologiser, hé…

Une microfiche. Il s’agissait de se désencombrer

Une liseuse à microfiche. Il s’agissait pourtant de se désencombrer…

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2- La cuisine au micro-onde : Perso, j’aime bien poser une solide palette de steak ou une bonne tranche de cochon dans le micro-onde, la faire hypercuire exclusivement dans cet instrument, et la déguster une fois refroidie, sèche, craquante et dure comme du vieux cuir de bottes, avec un peu de moutarde, de mayonnaise ou de paprika. Cela me fait me sentir comme une sorte de continuateur techno des hardis boucaniers d’autrefois. Cela me sauve du temps et de l’encombrement aussi (fonction initiale cardinale du micro-onde, si tant est qu’on s’en souvienne). Oh, savoureux. Ce qui est bien moins savoureux par contre, c’est que, ce faisant, je me fais regarder avec des yeux de merlans frits (noter ce mot) par mes troupes familiales, comme si cela faisait de moi un malencontreux demeuré qui n’a pas saisi que le micro-onde, c’est essentiellement, fondamentalement, substantifiquement, et de toute éternité, pour réchauffer le lait du caoua matinal ou se nuker un bon petit surgelé ostentatoirement prévu à cet effet (préférablement avec mode d’emploi imprimé sur sa boite). J’ai beau expliquer à la cantonade que, futurologie parcheminée oblige, le micro-onde était, initialement, à l’origine, à la racine, au point alpha de son point de départ, parti dans une impitoyable croisade pour faire intégralement disparaître la cuisinière traditionnelle, le reléguer corps et bien, rien de moins. Mes pairs continuent de cuire leur succulente tambouille sur l’excellente cuisinière au gaz (ultramoderne et programmable) de notre demeure campagnarde et se calent les joues en se payant ouvertement ma tête. Naturellement, comme vous tous, le premier doute m’assailla quand je découvris, vers 1979, les tristes et choquantes versions de micro-ondes «hybrides» avec grill conventionnel et pal rotatif, disparues elles cependant depuis. Ces inquiétantes concessions régressantes reposaient sur le cruel rajustement doctrinal voulant que l’inaptitude, de plus en plus inexorablement avérée, du micro-onde à faire, effectivement et tout simplement, griller ou rôtir la viande ne serait pas surmontée par cette technologie, dès lors indubitablement et fatalement circonscrite.

Un rosbif rôti à point, sortant du micro-onde. Publicité mensongère et futurologie ratée, à laquelle je suis resté, l’un dans l’autre, accroché

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3- Le coloriage des vieux films: Mon père (né en 1923) est de la génération du noir et blanc cinématographique obligatoire. Il nous a raconté avoir vu en salle, à sa sortie en 1942, le film Yankee Doodle Dandy de Michael Curtiz. Puis, quarante ans plus tard, en 1982, il en visionne une version coloriée, à la télévision. Sa joie est instantanée. Son enthousiasme est inconditionnel. Il a l’impression d’enfin pouvoir jouir de ce moment de cinéma dans sa plénitude, que la couleur de cette fable joyeuse, dont on l’avait cruellement privé, lui est enfin rendue. On se souviendra effectivement qu’enfants (mes enfants font pareil) quand le film était en noir et blanc, on faisait tous la gueule. Tant et tant que, là, vers 1982, la cause était entendue, le coloriage «par ordinateur» des vieux films de répertoire devait bannir le noir et blanc pour toujours. Je me souviens de m’être un peu inquiété pour la portion de l’œuvre de Woody Allen où le cinéaste utilise le noir et blanc par choix esthétique délibéré. Ces opus risquaient-ils de passer dans le tordeur nivelant de la colorieuse digitale, eux aussi? Et qui donc allait unilatéralement décider de la texture chromatique des décors et des costumes des films de Chaplin et de Carné? Bon, je me rassurais au mieux, en me disant qu’on n’allait quand même pas colorier toutes les copies, que le choix visuel du noir et blanc persisterait, raréfié, décrié, marginalisé certes, mais disponible quand même. Aujourd’hui Woody Allen peut dormir tranquille, Chaplin et Carné peuvent reposer en paix. Insuffisance technique ou simple désengouement, le vieux film colorié ne fait tout simplement plus recette. On a, discrètement et sans trompette, balayé le triomphaliste programme coloriant sous le tapis grisâtre, noirâtre et blanchâtre. Oh, on se fait bien passer de temps en temps, en douce, une petite Shirley Temple aux couleurs blêmettes rajoutées, en fin de soirée télé, mais je pense que Don Camillo et Pepone sont voués à nous servir encore longtemps, sur nos petits écrans de téloche ou d’ordi, leurs crêpages mutuels aussi virulents que parfaitement incolores.

Cette affiche de YANKEE DOODLE DANDY (1942) donne à voir la texture chromatique générale du noir et blanc ayant été colorié selon cette technologie «par ordinateur» dont on ne cause plus guère…

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4- L’impact éthique du lave-vaisselle: Je me souviens parfaitement d’un débat vif et acrimonieux, survenu avec une petite voisine, que nous appellerons ici Gigi, aux environs de 1969. Le lave-vaisselle, instrument domestique encore largement facultatif alors, ne risquait-il pas de faire irrémédiablement basculer l’humanité entière dans l’oisiveté cynique et le confort paresseux les plus indécrottables? C’était l’époque où la question perfide Avez-vous un lave-vaisselle, chez vous, Paul? se posait sans incongruité, quoique parfois sur un ton semi-honteux, et introduisait une batterie de critères implicites sur lesquels on vous jugeait et vous jaugeait, sournoisement mais sans concession. Un enchevêtrement comique de considérations éthiques et de considérations pratiques compliquait le débat et en rehaussait tout le sel. La question (qui fut une des questions épineuses et ordinaires de toute une génération) était de savoir, les plus vieux et les plus vieilles s’en souviendront, s’il fallait rincer la vaisselle avant de la disposer dans le tout nouveau lave-vaisselle. Dilemme cornélien, dont le corollaire implicite était, que nous vaut un lave-vaisselle qui garde après usage la saleté des assiettes et ustensiles non rincés? Déjà tire au flanc des plus ostensible, moi je disais à Gigi que non, le rinçage préalable ne devrait pas s’imposer. Liberating gadget means liberating gadget et je ne voyais pas l’intérêt de ce zinzin s’il fallait encore se faire suer à lui faire les trois quarts de son boulot, les mains barbotant dans l’eau courante brûlante, avant de le faire rouler. Gigi disait, pour sa part, que oui, qu’il fallait rincer la vaisselle, toutes les assiettes, chaudronnes et casseroles, une par une, et que, qui plus est, cela devait se faire en famille, pour que la dimension de devoir collectif de la tâche déclinante du lavage de la vaisselle à la main maintienne sa cruciale dimension éducative, autocritique et, disons le mot, féministe. Inutile de vous annoncer que cette intransigeante déontologie de la plonge n’a plus cours au jour d’aujourd’hui. Le lave-vaisselle s’introduisit initialement dans nos foyers sur des roulettes, comme un pousse-pousse de colporteur. Il est intéressant de noter que, quand finalement il s’incrusta effectivement, en devenant matériellement encastré dans le comptoir de nos cuisines, cela marqua, en une spectaculaire coïncidence, la fin des arguties métaphysico-éthiques concernant l’intendance de son segment des tâches ménagères. Quant à la pauvre Gigi, rien ne la vouait vraiment à la confirmation ou à l’infirmation de ses futurologies. Elle est morte du cancer avant d’atteindre la cinquantaine. J’espère bien pour elle qu’elle a vu à fourrer ses assiettes, ses chaudronnes et ses casseroles dans le lave-vaisselle le plus tôt possible et qu’elle a profité pleinement de tous les trop courts moments que cela lui libéra. Cette chienne de vie est si cruellement courte.

Légende: VOTRE CONGÉ DES LIENS DU TABLIER VOUS ARRIVE SUR DES ROULETTES. La futurologie du faux dilemme éthique par excellence concernait, comme par hasard, la disparition d’une vieille tâche (indûment) féminine…

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5- L’effet mental des calculettes: Je vois encore mon brave père se péter la tête à m’aider à extraire une maudite racine carrée sur papier. Incompréhensible. Cette suite de divisions en colonnes, pour approximer la racine. La barbe. 1970, ma première année d’école secondaire. Les calculettes venaient de faire leur apparition mais étaient totalement prohibée à l’école et ce, au nom de développements doctrinaux à rallonge qui assuraient dur comme fer que la perte de la démarche entière d’extraction des racines carrées et cubiques (et autres calculs ratiboisants du genre) compromettraient irrémédiablement la stature intellectuelle des élève et transformerait la sacro-sainte bosse des maths en un creux crânien nuisible, un marécage fétide et insondable. C’était l’époque crispée et roide où permettre aux bambins du primaire de compter sur leurs doigts lors de la production non écrite d’opérations d’arithmétique élémentaire était considéré un acte de pédagogie ultramoderne à haut risque. Le calcul mental se devait d’être intégralement mental ou de ne pas être. J’ai donc grandi dans la peur, toute relative au demeurant car si peu crédible, que la calculette allait sciemment m’enconner, sans espoir de retour. Or, l’enconné frimé n’était pas celui qu’on pense, oh non. En effet, l’école secondaire autorisait, depuis toujours, les règles à calcul. C’est un petit appareil d’autrefois, conçu brillamment, de manipulation facile et jouissive, et qui permet, entre autres, de multiplier, diviser, tirer des racines carrés (alors là aussi simplement que si on les pompais dans une table) etc. Mon père m’apprit la manipulation de cet appareil et je m’en servis constamment, massivement, exhaustivement. Une bonne règle à calcul en bois, immaculée, précise, avec traits et nombres gravés et curseur-loupe, vous permet d’aller chercher la deuxième décimale sur une division ou une multiplication. Et surtout, vous ne pensez pas plus qu’avec une calculette. C’est l’instrument qui fait l’intégralité du boulot, parole d’honneur. De la superbe grande frime. On a ici un cas criant où futurologie ratée et préjugés ignares allaient main dans la main, sereinement. L’école secondaire autorisait la règle à calcul, cet objet antique, d’allure ésotérique, ingénieuresque et savante mais bloquait la calculette, récent petit gadget trivial à touches, puant la triche facile et décérébrée à plein nez, alors que ces deux objets faisaient exactement le même boulot, celui de remplacer toutes ces opérations mentales fastidieuses, fatigantes et chiantes par l’action, soit mécanique, soit électrique, d’une manière de boulier compteur perfectionné. Aujourd’hui, évidemment, nos gamins ont des calculettes dites «scientifiques» virtuellement omnipotentes. Elles sont d’utilisation obligatoire dans tous leurs cours de maths et de sciences. Et, surtout, plus personne n’enquiquine plus personne avec des jérémiades d’anticipation-catastrophe au sujet de l’effet mental des calculettes sur notre belle jeunesse.

La règle à calcul. Elle fut, pour ma génération, la parfaite crypto-calculette si frime, si faussement songée

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6- L’impact idéologique des jeux vidéo: Les préjugés idéologiques contre le jeu vidéo sont devenus, au jour d’aujourd’hui, un sous-genre aussi massif qu’autonome de la vaste littérature réactionnaire de notre temps. Nos instantanéistes seraient tentés d’y voir un phénomène exclusivement contemporain. Erreur. Le petit enzyme glouton jaune de jadis et ses détracteurs repentis d’autrefois sont là pour en témoigner. Pacman apparaît en 1980. Je me souviens vivement de sa sortie. Une incroyable tempête. Avec toutes sortes de manettes et de commandes fort déroutantes à l’époque, il se jouait dans une arcade, hein, pas sur un ordi. Il n’y avait pas encore d’ordis personnels significatifs à cette époque. Sa trame narrative, des plus élémentaire, n’en heurta pas moins très profondément les imaginaires du temps. Le petit enzyme jaune se rue dans des corridors perpendiculaires et gobe le plus grand nombre possible de capsules blanches. Il est poursuivi par quatre fantoches insensibles (du nom de: Inky, Blinky, Pinky et Clyde – cela ne s’invente pas) qui, s’ils l’enveloppent de leur suaire, le neutralisent (Le tuent possiblement? Le dévorent?). Aléatoirement, une manière de changement qualitatif survient par moments et Pacman peut alors se retourner contre les fantoches et les dévorer à son tour, vite, car son omnipotence est cruellement temporaire. Le tout se jouait dans cette rhapsodie de techno-couinements, de pets synthétiques semi-musicaux et d’alternances de flammèches de couleurs, si typiques des jeux d’arcades. C’est le nombre de capsules blanches gobées par Pacman/vous qui indiquait votre pointage final. Je reste avec le sentiment (possiblement fautif au demeurant) que Pacman se faisait toujours éventuellement capturer par un fantoche, que sa démarche était un contre-la-montre sans espoir réel, une quête de survie plutôt qu’une quête de vie. Je me souviens surtout vivement du choc intellectuel et axiologique majeur suscité par Pacman au moment de son installation dans notre culture vernaculaire. On y avait vu, à l’époque, une promotion anticipatrice-futuriste de l’individualisme arriviste effréné et le rejet sans espoir de tout civisme. On avait jugé que le message implicite de cet amusement incongru et déroutant était: bouffe le plus de nénanes possible avant de (fatalement) te faire pogner et pogne sans pitié tout ce qui ne te pogna pas… Cette pesante idée de fatalité hystéro venait aussi de la notion, forte à l’époque, voulant que tu ne puisses pas gagner contre une machine ou, selon le terme de nos mouflets contemporains, battre le jeu… Mes fils, Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil, qui ont joué tous les jeux vidéo personnels et en ligne imaginables, Pacman inclusivement, se tiennent les côtes quand je leur mentionne l’immense impact intellectuel et mental dudit Pacman (et de ses semblables du temps), impact intellectuel et mental totalement lessivé et édulcoré au jour d’aujourd’hui.

Pacman en psychanalyse dit: JE VOIS DES PERSONNES MORTES. C’est qu’il avait en commun avec nos futurologies paniques de tout bouffer trop vite et d’anticiper des fantômes…

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7- Le déclin du mariage : Bon, moi, le mariage, en 1978, l’année de mes vingt ans, je lui donnais encore, oh, six mois de survie, max. Aujourd’hui, ventre-saint-gris, même les gais se marient. Ce n’est certainement pas moi qui ai souhaité ou assuré la durabilité imprévue et le bricolage inattendu de cette vieille institution phallocrate qui, au demeurant, est de plus en plus en train de devenir, par un de ces fichu de revirement paradoxal dont la vie sociale a tellement le secret, un trip crucial de femmes… Ah, l’institution à la robe immaculée, on la croyait foutue, elle perdure, fait des boutures, se renouvelle et gagne même un singulier relief séditieux. Les gais la revendiquent et n’accepteront pas, et à raison dans la logique de la chose, de demi-mesures genre contrat social, PAC ou autres entrées discriminatoires par la petite porte. Les monogames réactionnaires du cru crient alors que cette généralisation du mariage et son ouverture à la diversité des orientations flétrit irrémédiablement leur propre contrat matrimonial (ils aboient, comme les vieux médaillés de l’Ordre de l’Empire Britannique aboyèrent, quand ladite médaille fut donnée au Beatles, en 1965). Et cette dimension critique, subversive et progressiste, aussi piquante qu’inattendue, du mariage co-existe en toute quiétude tant avec le divorce (qui tient parfaitement la route, lui aussi) qu’avec la continuation de la pharaonique vie commerciale du tout de ce cirque hautement codé de décorum matrimonial. Oh, là, là, quel bazar! Personne n’avait prédit un tel développement! Bon, ne me posez plus jamais de questions sur l’avenir proche ou lointain de l’institution du mariage. Je sonne aux abonnés absents sur toute futurologie concernant cet ondoyant mystère ethnologique, incroyablement insondable. Je suis contre, c’est tout ce que je sais. Pour le reste, démerdez-vous.

Le mariage, plus fort que jamais

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8- Le Concorde : Prototypé en 1969, lancé, sabre au clair, dans le grand public en 1976, le supersonique Concorde faisait Paris-Montréal en trois heures et semblait enfin (que de enfin en futurologie) ouvrir l’ère du vrai vol transatlantique, court, sobre, moderne, technologique et confortable. Mais cette prouesse avionneuse était tout simplement trop dispendieuse en frais généraux durables. Aussi, c’est la démocratisation des vols commerciaux qui, en fait, a tué Concorde. Sa technologie est toujours disponible quoique pour le moment socialement inutilisable. Ah, un rêve, que ce fameux Concorde. Mais le billet coûtait finalement bien trop cher au détail et surtout, je vous le demande, pourquoi casquer un max pour réduire le temps effectif dans le ciel si le boom populaire de l’avion de ligne engorge et surpeuple les aérogares de débarquement et d’embarquement, vous faisant fatalement défaire tout votre gain chrono, évidemment sans qu’on vous rembourse votre mise aussi rondelette qu’illusoire? Concorde, c’était de la futurologie chirurgicale, localisée, à géométrie variable, asymétrique, dissymétrique, boiteuse et bancale, au bout du compte. L’albatros de Baudelaire. Un scintillant genoux artificiel, articulé, robotisé, super-tech sur une jambe de bois commerciale… Concorde a vécu, et on se tape encore ce trajet en sept heures (ou huit, ou dix ou douze), dans des coucous boites de sardine, pour payer moins. Il y a la poussée technique et il y a la pression sociale, que voulez-vous. Deux poids qualitativement distincts. Deux mesures implacables. Pour citer et anticiper un brin: l’échec commercial de ce procédé pourtant fort séduisant peut s’expliquer simplement par le mode de vie du consommateur de base. Et surtout, ne me racontez pas des histoires d’écrasement, hein. Quand Concorde fut définitivement retiré en 2003, justement après un spectaculaire écrasement survenu en 2000, c’était un coucou de luxe vieillotte, parcheminé, sans suivi et sans suite, déjà amplement marginalisé, dont la cause était de fait entendue depuis plusieurs années. On n’en parlait plus trop trop sur l’agora d’ailleurs et, sans le susdit écrasement qui le remit temporairement et bien fortuitement sur la sellette, Concorde aurait, comme la bonne vieille Caravelle (1955-1996), tout doucement disparu dans les brumes. Il aurait vécu sa mise au rancart en douce et sans trompette. Nos futurologies ratées se rétament presque toujours dans un silence opaque.

Le Concorde. Prouesse technique. Échec sociologique

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9- La quadraphonie: La démonstration la plus spectaculaire du caractère inénarrablement simpliste et délirant de nos futurologies reste l’annonce tonitruante, vers 1971, de la venue prochaine de la quadraphonie dans nos chaumières. Il est clair que quelqu’un quelque part voulait réussir un doublé/quadruplé avec le coup fumant, antérieur de quelques années déjà, de la stéréophonie (entrée, elle, dans la culture de masse vers 1957). On chercha donc à faire gober aux mélomanes que le bond qualitatif de la haute fidélité qu’avait représenté le passage d’un haut parleur à deux, se maximaliserait d’avantage en passant, tout linéairement, de deux haut-parleurs à quatre. L’affaire parait tellement hirsute et inepte au jour d’aujourd’hui que souffrez s’il vous plait une courte citation du cyberjournaliste français Daniel Lesueur, musicologue de bonne tenue et mon aîné de six ans:

L’échec commercial de ce procédé pourtant fort séduisant peut s’expliquer simplement par le mode de vie du consommateur de base. La disposition correcte de quatre baffles autour d’un fauteuil ou d’un canapé implique que l’auditeur possède un salon assez vaste. Or la plupart des logements (principalement les appartements citadins) ne sont pas assez vastes pour un tel luxe… sans parler de nos amis japonais qui, on le sait, résident dans des logements extrêmement resserrés. Considérant que les Japonais représentent une énorme part du marché potentiel de la haute-fidélité, on comprend alors qu’ils ont été dans l’impossibilité d’acquérir cet équipement qui, pourtant, les aurait comblés d’aise. La quadraphonie fut donc un procédé mort-né sans débouchés.

Ce commentateur non seulement se souvient de la quadraphonie (ce qui déjà en soit n’est pas un mince exploit) mais mieux, sublime même, il y croit encore. Ceci dit, je ne partage pas ses vues laudatives sur le susdit zinzin. La quadraphonie symbolise magistralement pour moi le caractère étroitement quantitatif et linéaire de nos futurologies. On prend la voiture d’aujourd’hui et on l’hypertrophie en la fantasmant plus grosses, plus rapide, volante, parlante, programmable, électrique et tadam voici la voiture de demain, toujours avec son vieux volant sur ses vieilles routes. Je crois que la quadraphonie n’a pas levé non pas par manque d’espace physique (surtout en Amérique du Nord!), mais bien par manque d’espace mental pour le simplisme étagé à outrance qu’elle cherchait implicitement à imposer. Je me souviens du commentaire de mon vendeur de disques du temps, surnommé fort judicieusement Wolfgang: Ça va aller jusqu’où comme ça? Dédoublement du nombre de colonnes de son tous les dix ans? Non, ça va faire, là. Grossir n’est pas grandir. Wolfgang exprima superbement tout le dépit d’une époque pour le quantitatif progressif, strict et désâmé, et cette futurologie là tomba aussi à plat.

La quadraphonie, une futurologie du quantitatif strict

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10- Le disque musical compact: Vers 1975, quand j’ai entendu parler pour la première fois de l’apparition future d’un disque musical qui fonctionnerait avec un rayon laser, là, ma machine à fantasmer s’est mise à débloquer vraiment dur. Toujours simpliste et linéaire, comme il se doit en de telles circonstances, j’imaginais un tourne-disque identique au tourne-disque du temps, sur lequel je poserais mes microsillons vinyl du temps et duquel je rapprocherais un bras pick up, comme dans le temps, mais la terrible aiguille diamant égratigneuse serait remplacée par un inoffensif petit rayon laser bien rouge (le laser, le ci-devant rayon de la mort, est rouge, hein, je l’ai lu dans Bob Morane. Comme dirait Renaud Séchan, c’est vous dire si je lis). Dix ans plus tard, en 1985 donc, je me vois poser sur un lecteur CD mon premier disque laser (selon la formulation du temps), un disque de Renaud justement. Sublime. Je crois alors encore que le CD c’est tout simplement magique, que c’est le disque qui ne s’égratignera jamais, le disque pur, inusable, éternel. Aujourd’hui, je sais, comme vous tous, que c’est le disque qu’il faut foutre à la poubelle aussitôt qu’il s’égratigne (ou perd son emprise de lecture, y compris en restant des années sans avoir joué) car c’est le disque qui ne survit pas le moindre écornement, le disque aléatoire, intransigeant, totalitaire. J’en reste vraiment fortement commotionné. En fait, je me suis fait avoir avec le disque musical compact exactement comme mon vieux père se fit avoir avec le coloriage des vieux films. Une génération, cette fois-ci la mienne, ne voulait plus entendre ces insupportables grichements de microsillons égratignés ou usés à la corde lui écorcher les oreilles et elle la paya cher, cette fausse futurologie d’assouvissement courtichet issue simplement, comme artificiellement, des carences techniques de la phase antérieures, et amplifiée par cette dernière. En plus, pour joindre l’injure à l’insulte, voici que ce chien de CD est en train de disparaître. Maudit que j’ai déchanté. On ne se lasse jamais de la musique, cette beauté suprême, mais ses supports passés, présents et à venir, oh là la, quelle barbe. On m’y reprendra à futurologiser des catégories abstraites (perfection, éternité, pureté) dans le sein foireux d’un de ces fichus supports du monde matériel.

L’invulnérabilité du CD de son maître. Propagande mensongère et futurologie ratée dont j’ai si amèrement déchanté

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11- L’ordinateur personnel supplantant le terminal : Mes premières tapoches sur un ordi se sont effectuées vers 1979, sur une bécane assez similaire à la première photo ci-jointe. Fait central, c’était un terminal, c’est-à-dire un simple dispositif d’accès à une structure centrale qui, en gros, te dictait, en lettres verdâtres, les comportements à adopter, dans une ambiance particulièrement glauque, roteuse et cryptique. Il fallait vachement adopter l’attitude, les postures et le langage de la machine dans ce temps là et le user-friendly n’était pas trop dans l’air du temps. La chose était donc passablement limitée, ardue, chiante et donnait l’impression qu’on ne contrôlait pas trop trop sa cyber-destinée. Tant et tant que, vers 1983, se mit en place l’idée que la notion de terminal avait fait son temps, qu’elle était, pour toujours (beaucoup de pour toujours en futurologie), une relique surannée. L’avenir était à l’ordinateur indépendant, l’ordinateur isoloir, l’ordinateur singleton, l’ordinateur, monade, l’ordinateur pleinement autonome, l’ordinateur personnel. Par des disquettes, puis par un disque dur, on tambouillait désormais, en toute indépendance, dans le ventre du microsystème, sur place, ce qui autrefois se tambouillait quelque part loin du terminal. On tirait ensuite sa disquette hors du grille-pain et le tout de nos précieuses données nous tenait indubitablement dans la main. Mon premier contact personnel fut, en 1984, avec le fameux petit coffiot blanc historique de Macintosh, celui qu’on brandit si pieusement dans le film Forest Gump. Ouf, enfin, bon sang, on s’y retrouvait un peu, une fois la manipe de la souris et des icônes dominée. Fini le terminal impuissant, sporadique, autoritaire et rétif, la sainte paix. Enfin heureux dans son cubicule, on se prit même à fantasmer une innovation qu’on attend encore aujourd’hui, le microphone-dictaphone pour ordi personnel. Patience, patience… Cette variante ultime de l’hystérie isolante et individuante que fut ce fantasme de l’ordinateur à microphone sera-t-elle une autre quadraphonie de notre temps? Il faudra voir. En tout cas, dans son incomplétude aujourd’hui avérée, le ci-devant ordinateur personnel, lui, est, mutatis mutandis, un autre four micro-onde de notre temps. En effet, j’ai pas besoin de vous faire un dessin pour la suite. La formule Personnel Computer fut pudiquement abrégée en PC vers 1988. Et, via courrier électronique, accès (d’abord circonscrit et payant) à des banques de données, Minitel (en France), puis Internet, le réseautage se remit promptement en place, plus puissant et perfectionné que jamais. L’ordinateur personnel supplantant le terminal n’aura été qu’une autre de nos nombreuses futurologies fugitives trop hâtivement permanentisée. Terminal – Ordinateur personnel – Retour du Terminal (sous une autre forme), tel est le topo plus global. C’est donc parfois le retour, quantitativement amplifié et qualitativement modifié, d’un état antérieur cru révolu qui prend notre anticipation par surprise. La Révocation de l’Édit de Nantes Futurologique, en quelques sortes… Les intranets, les serveurs personnels, les murs pare-feu, les forums fliqués nous ramèneront-t-ils maintenant vers un retour, altéré lui aussi, d’une nouvelle sorte d’ordi-isoloir? Il faudra voir.

Un terminal. L’ordinateur personnel comme tel apparut vers 1983 pour isoler l’usager de la contrainte, jugée alors «obsolète», du réseautage…

Vas-y maintenant, mon petit individualiste. Dicte ton texte, lentement et fort, dans un cubicule non insonorisé, bruyant et parcouru de mille oreilles indiscrètes

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12- L’universalisation du système métrique : Toujours est-il bien que, finalement, en 1973, le Canada se met au métrique. En 1975, les États-Unis s’y lancent aussi, à fond de train. Vers 1982, sous Ronald Reagan, nos voisins du sud vont caler et renoncer à la susdite conversion au métrique. Nous, non, on maintient le cap, bon an mal an. Un mélange d’apathie du public et de refus rampant des industries étrangle irrémédiablement le processus de conversion aux États-Unis, peut-être pas pour toujours, mais certainement pour longtemps encore. Il faut dire, à la décharge de nos bons ricains, que le passage au métrique leur pose un certain nombre de problèmes ethnoculturels quasi insolubles. Un seul exemple, si vous me permettez: le football américain. Le football américain est un sport qui intègre profondément, intimement une unité de mesure explicite dans le fonctionnement interne de ses règles. L’équipe offensive a, en effet, quatre essais pour faire parcourir un minimum de dix verges (ten yards, environ 9.1 mètres) au ballon, en direction de l’équipe défensive. S’ils n’y arrivent pas au ratapoil, le ballon change de mains. Les arbitres, au football américain, ont donc de longs rubans à mesurer pour régler les cas litigieux. Inutile de vous annoncer que tout ce beau monde, y compris le public (et le public du Super Bowl, bien, c’est littéralement l’Amérique entière) intériorise très profondément le système de mesure (anglais, non métrique) sur lequel ce divertissement de masse passionnant repose. Convertir tout ça au métrique serait impossible, sans endommager irrémédiablement le fonctionnement de ce sport, sa perception empirique, ses performances, son héritage centenaire, ses statistiques, etc. Cela ne se fera pas de sitôt. Le reste est à l’avenant… Mais revenons au Canada, si vous me permettez. J’ai quinze ans, quand le Canada se rue subitement sur la conversion au métrique. Ils vont y mettre le paquet. L’école, les médias, l’industrie, l’administration publique, tous les corps seront mobilisés pour cette cause saine, consensuelle et diurne: la promotion du ci-devant Système International de Mesures (on évite pudiquement la notion de système métrique qui fait trop française – il ne faut surtout pas que le Canada anglais se mette à croire qu’on cherche à le franciser!). Toutes nos mnémotechnies sont mobilisées. Vous souvenez vous de l’exclamation pour intérioriser la conversion anglaise du mètre? Trois pieds, trois pouces, trois lignes! Et, futurologie planificatrice oblige, les autorités canadiennes croient pouvoir régler l’affaire en dix ans. Quarante ans plus tard (2013), la situation sera la suivante. Le Québec est bien plus avancé que le Canada anglophone mais, même au Québec, il y a encore des manques profonds. Voyez moi, je suis de la génération qui fut abruptement douchée par la conversion au métrique. Petite enfance dans le système anglais (plus précisément dans sa traduction franco-québécoise, mobilisant tout un barda folklorique de noms de mesures antiques comme «traductions» de la terminologie du système anglais), adolescence dans la tempête de la conversion. Je suis un adulte hybridé. Je sens les températures en Celsius mais les mesures courtes en anglais, les volumes liquides en métrique mais les volumes solides en anglais, le kilométrage (distances longues) en métrique mais les poids avoirdupoids en anglais. Voisinages des États-Unis ou lenteur mentale généralisé, plus personne aujourd’hui n’ose affirmer, comme on le fit jadis, que la mise en place du système de mesure international sera ou aura été une victoire en ouverture, au Canada. La futurologie antithétique, plus marginale mais bien présente aussi, voulant que le renoncement ricain entraînerait le Canada, sinon le monde, dans sa régression pré-métrique ne se claironne plus trop, elle non plus. On attend de voir. La prudence ès anticipation s’installe, insidieuse. Futurologie et modestie en viennent inexorablement à se découvrir mutuellement, se rencontrer, coexister.

Ces deux règles de fer coexisteront pour toujours dans mon petit tiroir mental personnel. Tradition tenace et futurologie circonspecte devront, un jour ou l’autre, en faire autant, et coexister ainsi aussi…

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Beau lot de fours, hein! Et donc, finalement, le ratage de nos prédictions explicites, à quoi tiens-t-il? Fondamentalement, à une outrecuidante hypertrophie triomphaliste de la jubilation de l’existence présente. Le fait que l’innovation assouvit ou rafraîchit une génération n’assure pas sa pérennité pour les générations suivantes, si elles ne souffraient pas, elles, du manque. Grossir n’est pas grandir. Projeter linéairement et mécaniquement n’est pas anticiper. Une option dépassée peut toujours refaire surface sous une autre forme, plus complexe, plus fondamentale. Perspective n’est pas prospective. Simplettes et ahuries, nos boules de cristal sont déformantes, amplifiantes et inversantes. Elles restent fondamentalement des miroirs déformants plus que des télescopes informants. Notons aussi que la majorité des futurologies décrites ici concernent des objets dont la mise en place ethnoculturelle fut hautement dépendante de leur mise en marché commerciale. Vendre n’est pas prédire, mais feindre de prédire. Mise en marché, publicité, marketing, déformation, distorsion, amplification, diffraction, jubilation (réelle ou factice), optimisme excessif, triomphalismes et intimidations propagandistes, tout cela prend son pli sur le même support pratique et idéologique.

Par dessus le tas, à nos futurologies explicites, avérées fausses, s’ajoutent encore, de surcroît, nos futurologies fautives de n’avoir pas prévu ce qui effectivement advint. À la futurologie calamiteuse en plein se joint donc la futurologie calamiteuse en creux, sur laquelle on pourrait aussi amplement développer. On se doit donc d’ajouter, à la description du marasme prospectif, tout ce que nos futurologies n’avaient PAS prévu et qui advint, l’internet, les réseaux sociaux et leur gratuité, la nétiquette, le cyber-anonymat, la cyber-provoque, la cyber-criminalité, la chute de l’Union Soviétique et la fin de la Guerre Froide, l’enlisement des guerres de théâtre, l’islamisme politique, les WikiFuites, la musique (téléchargeable) sans tourne-disque, les drogues récréatives fabriquées à partir de produits courants, l’hypertrophie individualiste/collectiviste par ramification du réseautage twittologique, la pilule érectile, la coexistence, douloureuse et imprévue, de la civilisation des loisirs et de la civilisation du surtravail. Oh là là, restons éminemment modestes pour nos prédictions sur la suite (Blue Ray, cinéma 3D, cyber-liseuses, GoogleWave, disparition du livre, mort du web, généralisation de la bouffe bio, jardin global, impact orthographique de la graphie MSN, omnipotence impudente de 4chan, écologisme politique, journalisme citoyen). Il y aura encore bien des surprises. Tant et tant que ce sera encore à Héraclite de conclure.

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L’éclosion reste cachée

Héraclite

Oh que nos boules de cristal sont déformantes, amplifiantes et inversantes. Elles restent fondamentalement des miroirs sur la jubilation du présent bien plus que des télescopes sur l’anticipation du futur

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Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Monde, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 14 Commentaires »

L’orthographe, ce traumatisme culturel hautement bêtifiant

Publié par Paul Laurendeau le 15 avril 2010

L’orthographe est un artefact inutile, un tic culturel malsain, une gangrène mentale, un cancer intellectuel. L’orthographe ne joue absolument aucun rôle dans mon évaluation de l’intelligence ou de la connerie de quelqu’un qui écrit… Quand quelqu’un, que j’estime intellectuellement, esquinte l’orthographe, mon cœur saigne intérieurement pour lui ou elle et je me dis: «Encore un ou une qu’on n’écoutera pas pour les mauvaises raisons et qui va se faire enguirlander sans fin par les con-formistes (trait d’union volontaire) franco(pas le)phones (infixe volontaire)». L’orthographe, moi, je la subit ou je la subis ou je la subi. Au choix, mon Précieux, ma Précieuse… Mais toi, Ô orthographiste bêtifiant, tu me niques, me juges, me conchies, si je colle la mauvaise lettre en embout de la formulation d’une idée pourtant tellement, si tant tellement exacte. Viens pas me dire qu’il n’y a pas là une sorte de consensus d’hystérie collective hautement malsain, aux vues des leviers fondamentaux de la ci-devant culture universelle…

L’orthographe exacte, parfaite, intégrale, intégriste, totalitaire est une idée pourtant bien peu vénérable. Moi, ici, devant toi, tel que tu me lis, je ne dispose plus de la marge de mou scriptesque dont disposaient, par exemple, Descartes, Voltaire et Madame de l’Espinasse. C’est hautement jacobin et licteur, cette ortho-affaire, en fait. Je ne suis pas pour, pas pour du tout. Pour sûr, nos bonnets cyber-phrygiens accuseront les noblaillons de jadis, dans la mise en place du chic et du ton scryptique (mot-valise!) de notre culture écrite. Et ils pointeront du doigt le souci aristo de distinction démarcative et de soumission des masses du bourg. C’est le contraire en fait! Les poudré(e)s des quelques siècles antérieurs, surtout les salonnières, écrivaient librement “mais sans excès”. La faute n’existait pas pour eux, pour elles. Vous avez bien lu. Ce sont les LIBRAIRES et les IMPRIMEURS qui ont imposé l’exactitude, rigoriste, absolu et docile, à leurs typographes PEU INSTRUITS d’abord, très marginalement, puis, via l’appareil scolaire se tentacularisant au XIXe siècle, à toute la société française, poudrés inclus. Eh oui… C’est un fait qu’initialement l’orthographe exacte, inflexible, était une mesure intégralement coercitive, ciblant exclusivement les illettrés et les ignorants et épargnant les gens de lettres. C’est qu’ils ne la décodaient pas, eux, ces gueux, la ci-devant “souplesse sans excès”…

De nos jours, le dispositif oppressif implicite en cause ici s’est intégralement inversé. Ben oui! On traite les savants d’aujourd’hui comme on traitait les ignorants de jadis. Aussi, regarde-toi, juste une minute, toi qui sursaute en voyant des fôtes d’ortograf dans le cévé d’un de tes futurs séides tertiarisés. Observe-toi, une toute petite seconde. Ta position d’autorité est complètement ravaudée, taraudée, par le tout cuisant traumatisme orthographique des libraires, des imprimeurs et des instituteurs de jadis. Tu as la compulsion aux tripailles de te comporter comme un proviseur de village, simplement parce que te voici en position d’évaluer ces gens, pourtant compétents, qui postulent dans ta boite de sous-merdes. Mais tu devrais jauger leurs cheminements de carrière, pas leur conformité de scribouilles. Ceci n’est plus la petite école, ma fille, mon gars. Élève tes critères, un petit peu. Diversifie tes réflexes. Raffine tes compulsions. Un plombier peut parfaitement savoir raccorder des tuyaux même si sa lettre-parapluie a raté l’accord de deux participes parasitaires… Raccorder n’est pas accorder! Petit chef inane, cesse donc une minute de me juger sur des graffitis sans entrailles ni substances. Ton orthographe, je la tringle. C’est un implicite de soumission foutaisier et nuisible, qui discrédite l’intégralité de la culture française.

Bon, penchons-nous un peu, brièvement, sur la chose, en exploitant quelques petits exemples bien innocents mais aussi bien lancinants. On distinguera soigneusement l’écriture (le fait, fort ancien, de représenter les sons par des lettres, selon le principe pratique UN SON – UNE LETTRE) de l’orthographe (le fait, un tout petit peu moins ancien, de représenter les sons par des lettres, en perdant justement de vue le principe pratique UN SON – UNE LETTRE, au profit de l’apparition d’ornements codés, hautement valorisés culturellement, mais parfaitement inutiles). L’écriture est une orthographe dépouillée de ses fioritures inutiles. L’orthographe est une écriture surchargée de lettres inutiles et brouillonnantes, fatales pour le sens pratique le plus élémentaire. L’orthographe, quelque part, procède plus d’une calligraphie que d’une graphie, au sens strict. Voici un exemple à la fois sublimement extrême et tristounettement banal. Dans le mot suivant:

OISEAU

pas une seule des maudites lettres ne se prononce selon la règle d’écriture ordinaire du français! C’est la foutaise orthographique pure, maximale, cardinale. Oh, haro sur ce culte maladif de la combinaison de lettres archaïque. Raymond Queneau et moi, on vote:

WAZO.

Le mot OISEAU est intégralement orthographique et, pour que le principe pratique totalement bousillé UN SON – UNE LETTRE soit restitué, il devra s’écrire WAZO. Ce cas est extrême et, en fait, la pondération écriture/orthographe fluctue et se déploie par degrés, fonction des mots. Ainsi, le mot ORTHOGRAPHE est très orthographique (il pourrait s’écrite ortograf sans la moindre perte de compréhension). Le mot ÉCRITURE l’est un peu moins (seul le e final est en trop, le reste colle parfaitement aux sons).

Il est avant tout capital de verser au caniveau, sans compensation, la soupe d’arguties, utilisée, au sein de notre chère culture française, pour noyer un fait tout simple, celui du caractère parfaitement non nécessaire et non essentiel de l’orthographe, aux fins d’écriture. L’écriture française n’est pas la langue française. L’écrit n’est pas non plus je ne sais quel “langage” fondamental, logico-transcendantal ou quoi encore. L’écrit, c’est juste un CODE, parfaitement ancillaire et subalterne, qui capte l’oral et le fait, totalement ou partiellement, circuler sur un support, initialement selon la formule implacable UN SON – UNE LETTRE. Quand cette formule est brouillée, dans l’histoire de l’écriture, l’orthographe s’installe, avec son lot de carences sociologiques et, justement, d’incohérences pratiques. Il faut alors ramener l’orthographe à une toute simple et toute soumise écriture en “réformant l’orthographe”. Les anglophones et les hispanophones font cela de temps en temps, de ci de là, sans pomper, sans paniquer, tandis que c’est justement ici que les licteurs français en tous genres bloquent des quatre fers, en dégoisant et déglutissant sur la grande cohérence fondamentale de tous les “langages”. Un exemple hurlant du caractère hirsutement fallacieux de ces postures de satrapes: l’accord. Celui-ci s’analyse “cognitivement” en deux mots simples: réflexe conditionné. Comparez:

Les petites filles
The little girls

On nous brame qu’il FAUT, “cognitivement” ou “langagièrement”, accorder l’adjectif et l’article sur le pluriel du nom en français mais qu’il FAUT, “cognitivement” ou “langagièrement” toujours, ne pas les accorder en anglais… Vous allez me dire que les ricains, les brasseurs d’affaires du monde, savent pas compter les quantités et les marquer dans le “langage fondamental”? Que la langue française “sait” le quantitatif  “cognitif” mieux que quiconque, Yankees inclus? Allons. Ce sont tout simplement deux conventions ethnoculturelles de scribouilles distinctes, pas plus “profondes” ou “langagières” l’une que l’autre… Le reste orthographique est tout en tout et pour tout à l’avenant… C’est l’orthographe qui est en faillite, pas ceux qui la “pratiquent” (la subissent)… Pan, dans les dents de la grande psycho-scriptologie cosmologique de troquet. Observons maintenant, si vous me permettez, le petit cri du cœur suivant, qui exprime si crucialement le fond de mon opinion sur la question:

Bien digne de Zazie, de Petit Gibus ou de Jean Narrache, cette sublime note est pourtant parfaitement LISIBLE. Je la comprends. Fondamentalement, c’est ce qui compte. Pourquoi devrai-je en juger sociologiquement l’auteur(e) pour quelques ND et quelques ST en saupoudre ornementales (socialement convenues), qui manquent? Il faut bien distinguer, au demeurant, sur ce petit billet, les “fautes d’orthographe” à l’ancienne du procédé calligraphe volontaire pk, en remplacement de pourquoi, effet plus innovant, dérivé de la culture du nouveau serpent de mer de nos orthographistes: le code SMS. Dans le fameux susdit code SMS (qui décline déjà un peu, au demeurant, avec la disparition de la contrainte technique courtichette qu’il comblait l’un dans l’autre au mieux), il y a un fait omniprésent, qui ne passe que fort rarement en écriture ordinaire (orthographique ou non): c’est l’abréviation… Cela fait du SMS une scribouille “argotique” pour initiés, plus identifiable à la sténographie du siècle dernier (morte ou moribonde) qu’à nos écritures ordinaires, du tout venant. Or, justement, comme la sténo, le SMS restera circonscrit à la sphère de l’écriture hyperspécialisée, soit rapide, soit contrainte en espace (et aux thuriféraires de ces contraintes, s’il en reste demain). Pas de cela entre nous donc (je le prouve souvent!)… La question du SMS, à mon sens, revient donc simplement à cette interrogation, fort gracile et simplette: favorisez vous les abréviations en écriture? Ma réponse (toute personnelle): non pas. J’écris vingt pas 20 et Parti Québécois pas P.Q. (et pas juste à cause du ridicule, dans ce second cas!). Le SMS donc, je respecte entièrement mais très peu pour moi. Je laisse cela à mes mouflets téléphoniaques, qui dominent bien mieux la chose. Par contre, si, alarmiste toujours à l’affût du dernier agneau pascal, l’orthographiste revêche début-de-siècle me brandit, sans analyse, le SMS comme nouveau scripto-croquemitaine légitimant la rigidité orthographique de grand-papa, je réponds: faux problème… Laissons donc le SMS dans la déchiqueteuse techno de l’histoire et/ou dans sa marge de culture intime de croquants urbains (crypto-promotionnnels ou non), et passons au cas suivant.

Un mot tout à fait de circonstance en matière orthographique, le mot TOTALITAIRE, est écrit ce jour là, me rapporte-t-on, par quelque élève paniqué: TAUTALITHAIRE. Ô, mon orthographiste hystéro, tu cries, une fois de plus, à l’ignominie râpeuse du déclin des écoles. Car, corollaire fétide ici, le coup de clairon fêlé du déclin scolaire, fait soixante ans qu’on nous le sert… Pourtant, monsieur, madame le savant/la savante à pedigree, le cas TAUTALITHAIRE est le sublime produit scolaire pur sucre. Ce cas porte un joli nom bien explicite: c’est une HYPERCORRECTION. On rajoute trouillardeusement des lettres en saupoudre, parce que l’oppresseur l’exige fort souvent, férule en main, et on le fait au petit bonheur la chance, fautivement donc. Suis bien le mouvement. On te réclame hargneusement, ce matin là, le pluriel d’ANIMAL. Tu sais tout de suite comment se formule la sonorité de l’affaire, que c’est ANIMO et tu aimerais bien pouvoir l’écrire ainsi, sans malice, et passer à autres choses. Mais, c’est bien trop simple ça, bien trop pur. Il y a une astuce, une pogne, comme on dit dans mon beau pays, et tu le sens, à défaut de le savoir sans faille. Même s’il déraille plus souvent qu’à son tour, ton ortho-tic fait toc-toc. On t’a dressé sous le harnais à mépriser souverainement l’écriture “au son”, à sentir cette pratique comme fautive, comme puant l’analphabétisme populacier. Alors? Alors, tu tâtonnes, tu en retartines une bonne couche corrective: ANIMOTS, ANIMEAUX, ANIMEAUS, ANIMAULTS, ANIMEAULTX. C’est chic mais ça cloche toujours. Les “règles” se bousculent et se télescopent dans ton esprit, en un vrai beau gâchis de mnémotechnie en déglingue, une émulsion mentale bien inutile, une vraie belle éclaboussure de matière grise foutue. Enfin, bon, hein, pendant que tu pioches comme ça, tu ne penses pas à autre chose, hein, bon. Tu n’envisages pas de te révolter. C’est déjà ça de pris… Dans une stricte écriture UN SON – UNE LETTRE, l’hypercorrection, cette tremblote institutionnelle de soumis peureux, disparaîtrait d’elle-même, emportant un tas d’autres “fautes” dans sa tourmente. La formule UN SON – UNE LETTRE, au fait, une culture mondiale majeure fait cela depuis des siècles: la culture hispanique. Cela ne lui a certainement pas nuit pour se répandre sur un continent entier… Pensez-y une seconde, du strict point de vue d’un non-francophone. Les apprenants francisants se forcent comme des dingues pour intégrer ces règles (calli)graphiques absurdes et insensées et, par-dessus le marché, se font regarder à cheval par les francophones. Les plus vexatoires ce sont encore ceux qui vous corrigent à tous bouts de champs, en vous coupant la chique d’un air régalien. Comme Gainsbourg, tiens: EN LISANT TA LETTRE D’AMOUR, JE CONSTATE QUE L’ORTHOGRAPHE ET TOI, ÇA FAIT DEUX… Au moins Gainsbourg avait la décence intellectuelle d’être bien conscient du mépris ostensible qu’il affichait, dans ce récitatif de rupture sentimentale…

Non, mes beaux francophones, l’orthographe, ce traumatisme culturel hautement bêtifiant, nous strangule la cervelle, nous lobotomise lentement, inexorablement. Il nous nuit mondialement (Oh!… French spelling is such a pain in the…!). Voyez l’affaire avec un regard neuf, épuré, purifié. Pensez-vous vraiment que Raymond Queneau était un idiot? Jugez-vous en conscience que son fameux roman ZAZIE DANS LE MÉTRO (1959) est “mal” écrit? Pas besoin, par dessus le tas, de nous la flatuler avec la peur du “chienglish”. Nos propres auteurs francophones pavent la voie depuis un bon moment à la réforme effective et réelle de la structuration de l’orthographe française, dans une dynamique parfaitement franco-française! Qui dit structuration dit restructuration. Des réformes de l’orthographe, bien pudiques, bien minimales, bien déférentes et bien obséquieuses, ont été tentées. Il faudrait pourtant les épingler quelque part dans notre petit historique fantasmatique de la scripto-machin-chose… Elles ont été mises en échardes, par la Réaction Tonitruante, omniprésente, ces réformes. Or qui dit structure fixe dit fixation (pour pester avec Lacan)… L’internet (pour en dire un mot pudique, sans avoir besoin de vous faire un dessin) réintroduit de facto la graphie souple du poêle de Descartes et des fauteuils mollets des salonnières. Un espoir?

Finalement, l’expérience prouve aussi, et ce n’est pas rien, que les chercheux convulsionnaires de fautes d’orthographe sont souvent des objecteurs au contenu qui n’osent pas ouvertement tomber la cagoule. Crypto-astineux de toutes farines, prenez acte une bonne fois du fait que votre petite orthographe française absurde, s’il fallait la respecter intégralement, elle finirait pas parachever son rôle exclusif, qui est de bâillonner. Non, pisse-froid, je te le redis, ton orthographe, je la tringle. C’est un comédon culturel fétide, qui discrédite durablement la pensée française. Merci, si possible, lors de tes commentaires de ce billet, d’éviter d’exemplifier si généreusement le jacobinisme orthographiste crispé que justement, je t’impute ouvertement. Tu en magnifies les limites aux frontières du grotesque et c’est, ma foi, douloureusement utile, sinon agréable, aux fins de la démonstration en cours…

Des 6,000 langues et dialectes survivant encore dans le monde, il y en a, quoi, 350 avec une écriture. Effectivement, cherchez la là, l’arnaque ethnocentriste… Notre fameux colonialisme espagnol, pour en revenir à lui en point d’orgue, est celui qui a opéré la plus massive assimilation linguistique de toute l’histoire des Amériques et ce, truisme, sur des peuples initialement non hispanophones… Les autres envahisseurs européens, ni plus ni moins odieux que l’espagnol, ont procédé par comptoirs sans impact démographique (suédois, hollandais) ou par génocides sélectifs et déportations graduelles (français, anglais), plutôt que par assimilation linguistique ou ethnoculturelle. Cela s’explique par un ensemble de facteurs historiques. À sa place, ancillaire dans le tableau castillo-assimilateur, figure l’écriture non orthographique de la langue espagnole, facteur d’apprentissage hautement facilitant, aime, aime pas. Pour conclure justement, en compagnie de la langue de Sancho et de Che Guevara, observez, dans le panneau suivant, la petite lettre N, la première des deux.

Si le N se prononce ici, nous sommes dans un mot espagnol (qui signifie avec), si elle ne se prononce pas… eh bien… nous sommes, indubitablement dans un mot (orthographique: deux lettre pour un son, ça s’appelle un digramme) français, ah… si français. Cela dit tellement, tellement tout…

Bazardons l’orthographe, libérons l’écriture!

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Promotion cyclique des produits, des choix, des options et des comportements «écologiques»

Publié par Paul Laurendeau le 1 septembre 2009

J’appelle promotion cyclique le phénomène propagandiste qui consiste à mettre de l’avant un produit ou un comportement donné en affectant de le fonder dans une vérité incontestable puis, quelques décennies ou quelques années plus tard, mettre de l’avant le produit ou le comportement contraire en affectant de le fonder dans une vérité tout aussi incontestable (mais désormais, elle aussi, contraire) et ce, avec exactement la même ardeur et le même sens exacerbé de la certitude. C’est en matière écolo-environnementale que l’on rencontre les fleurons les plus mirobolants du phénomène vu que la promotion cyclique, contrairement à la publicité ordinaire, est censée nous éclairer sur la définition fondamentale de ce qui est crucial à la vie. Et ça, bien, c’est écolo-environnemental… du moins par les temps qui courent.

Un premier exemple, l’eau. Il n’y a pas si longtemps, on ne jurait que par l’eau en bouteilles. L’eau du robinet était suspecte de ne plus bénéficier de l’assainissement qui avait été celui de nos vertes années. Elle goûtait bizarre, était d’une couleur étrange. Il ne fallait plus s’en servir que pour laver la vaisselle. Soudain, vlan, revirement aqueux généralisé. L’eau en bouteilles est possiblement empoisonnée par la surface plastique desdites bouteille qui, en plus s’accumulent dans l’environnement, et l’eau du robinet est le nectar scintillant de la nouvelle source vive. En glissant le long de la transition des biberons, plastifiés et subitement nocifs eux aussi, on pourrait en venir à parler du lait. Lait maternel, lait de vache, simili-lait pour bébé, la faveur fluctue et les passions s’enflamment. À l’autre extrémité de bébé apparaissent ensuite les couches. Jetables ou lavables, une tension s’instaure. Les jetables polluent par accumulation mécanique alors que les lavables polluent par déversement chimique. La liste pourrait vite s’allonger, sur le chemin torve de l’accession aux ultimes vérités fortes et saines de l’écologie de notre temps. On pleure aujourd’hui d’avoir bazardé le tramway de Montréal et de l’avoir remplacé par des autobus, car le carburant fossile vient de percuter le fond de la promotion cyclique. Vive Toronto et son tram à l’ancienne. Mais demain le vieux réseau de filage électrique aérien s’avérera-t-il nuisible pour la santé torontoise tandis que les autobus montréalais vireront au vert limpide en ne fonctionnant plus au pétrole? Allez savoir. Le toutim à l’avenant…

Autorisez-moi ici un petit détour comparatif des plus singulier. Un espace privilégié pour la promotion cyclique –ce n’est pas une primeur- est indubitablement l’espace sociopolitique. L’ouvrage Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary. (1986) de Guy Hocquenghem exemplifie magistralement la promotion cyclique dans l’espace sociopolitique des «générations». Cultivons brièvement un exemple bien plus mesquin, malodorant et minable: les Conservateurs canadiens. Il n’y a pas si longtemps ils ne valaient pas une guigne aux yeux de quiconque. Aujourd’hui, nos Conservateurs boivent du petit lait tranquillement, avec un centre-gauche bien divisé, comme découpé. Leurs hantises de l’ère progressiste – allianciste – conservatrice – réformiste –réacs–épars–et-dispersés est bel et bien révolue. Souvenons-nous, mais souvenons-nous une petite minute, quand nos vieux bleus cherchaient le nouveau nom de leur serpent de mer de parti uni mais mal collé… Conservative Reformist Alliance Party(CRAP) avait même été susurré moqueusement par ceux qui les croyaient sans espoir à l’époque. C’est bien fini, tout ça. C’est pour les autres maintenant, cette «toute nouvelle» déroute. Parlant de nom, leur mérite aura été d’éliminer de notre tradition politique l’oxymoron grotesque Progressiste-Conservateur, qui faisait à la fois stagnation pendulaire et promotion cyclique emballée, faisait rire maint européens et… révélait un centrisme tortillon bien canadien… Enfin, bref, les Conservateurs (les vrais, les purs, les réacs bleu ciel) font désormais bel et bien partie du paysage politique canadien «de nouveau», c’est ça le plus triste… Ils n’ont plus, en ce jour, qu’à étaler doucement leur recentrage de Tartuffes et se préparer d’autres petites marées bleues bien tranquilles… Ce sont leurs adversaires que l’on donne désormais comme indubitablement foutus… pour le moment, toujours. Effarant… mais, soudain (et c’est ce que je vous annonçait plus haut comme hautement singulier), c’est absolument banal aussi, quelconque, plus du tout surprenant (dans le giron restreint de la politique politicienne). Ils étaient des minus sans intérêts ils sont maintenant le moyen terme acceptable. Cela me rappelle Ronald Reagan dans les années 1970, un bouffon grotesque, un ancien cabotin de cinéma, un pantin creux et godiche, dont personne ne voulait… lui qui allait devenir le «grand président historique» de la décennie suivante. Ce qui est si singulier, c’est que ces exemples criants de promotion cyclique ne surprennent plus du tout, dans l’espace précis de la politique politicienne. La politique politicienne est usée. La promotion cyclique y roule à vide et plus personne ne la remarque, dans le susdit champ politicien.

Promotion cyclique. Cherchez le vrai, dans tout ça. Bon, la mode est possiblement un type spécifique de promotion cyclique, mais il ne faut pas pour autant ramener les questions de promotion cyclique (surtout dans des cas aussi vitaux que celles procédant de l’écologique) à de simples questions de mode. Ce serait alors les atténuer et, en quelque sorte, les innocenter. La mode a au moins la décence intellectuelle, toute involontaire d’ailleurs, de ne pas renier systématiquement la tendance antérieure. La mode est une dérive orchestrée du goût, qui se boucle parfois. La promotion cyclique est un reniement des vérités, qui se contredit toujours. Cela se distingue dans le justificatif que se donne la promotion cyclique et que ne se donne pas la mode. Quand le discours de la mode vous annonce que l’automne sera dans les teintes de rouge et qu’on verra revenir le tricot en force, que l’été se vivra en souliers plats ou que le mauve lilas et le gris cendré sont à l’honneur, aucun justificatif n’est formulé. On ne vous dégoise pas sans fin que les talons aiguilles heurtent la colonne vertébrale, que la laine respire mieux que le feutre ou que le noir attire indûment les rayons du soleil… La mode ne s’ontologise pas dans une doctrine du Vrai Souverain. C’est la mode, on n’a qu’à assumer, et advienne que pourra… qui m’aime me suive, quoi… En bref, sur les questions de mode on affecte d’assouvir vos désirs mais on n’affecte pas de mobiliser un savoir.

Dans le cas de la promotion cyclique, qu’il faut donc, en fait, crucialement distinguer de la mode, du changement frivole pour le changement frivole, une tension, un souque à la corde des justificatifs se met en place. On nous annonce subitement, il n’y a pas si longtemps, que les rayons UV, surtout chopés en salon de bronzage par des jeunôts, sont «désormais» cotés causes directes de cancer, au même titre que le tabac. Les salons de bronzage aboient, et vont rejoindre les compagnies de couches jetables, de simili-lait et de bouteilles et biberons en plastiques sous la lune variable à laquelle on hurle sa bonne foi. C’est que, derrière la promotion cyclique se profilent toujours des groupes de pressions, habituellement industriels, craignant, qui de perdre des parts de marché, qui de faire face à des poursuites, qui les deux à la fois. Ouf… Quelqu’un ment quelque part. Ce qui est (pourtant!) hurlant d’évidence dans les alternances du spectacle de notre chère petite politique politicienne devrait l’être autant sur tout ce qui fait l’objet d’une promotion «étayée» en cycles. C’est bien loin d’être le cas. On continue de tendre à croire que l’ultime vérité (sur la ligne du temps) est (enfin) la bonne (alors qu’on ne croit plus spécialement au parti politique du moment… pour le moment).

Car, fondamentalement, c’est la véracité de la promotion cyclique qui soulève les relents les plus purulents. Ne cherchez surtout pas, c’est toujours la dernière version retenue qui est la «vraie». Si nous l’endossons sans question, c’est que la promotion cyclique vient de nous épingler comme un papillon. Et nous mordons. Et nous chantons. Haro sur tout ce qui se disait avant. La version actuelle est la seule qui vaille. On la sabordera dans quelques années mais qu’à cela ne tienne, c’est la «vraie». Jouant en plus à fond sur la propension du public à se culpabiliser en panavision, la promotion cyclique finit par planter dans la conscience des masses ce que l’on pourrait nommer l’angoisse des éoliennes. On promeut, dans l’abstrait, les éoliennes. Elles sont une solide alternative aux carburants plus polluants. Mais, dans le concret, on rejette les éoliennes. Elles donnent des maux de tête électrostatiques à ceux qui vivent dans leur voisinage, grincent avec fracas et gâchent la cruciale dimension visuelle du paysage naturel où on les implante. Éoliennes, Oui? Non? La promotion cyclique se met une fois de plus à tournoyer dans tous le sens et c’est l’angoissant tournis manichéen qui nous écoeure, à nouveau, à nouveau, à nouveau.

Écoeuré, ça, je le suis. Je suis suprêmement écoeuré de tous ces pseudo-spécialistes qui recyclent leurs mensonges à géométrie variable, fonction de la puissance du groupe de pression du moment. Je n’ai jamais été trop chaud pour l’hyper-relativisation des vérités (qui est celle, par exemple, dans laquelle est désormais bien enlisée la politique politicienne… les bleus, les rouges, les verts, les orangés… faites tourner). Quand, pour l’eau, le lait, le vent, les rayons UV, le transport urbain et les pépettes de nos bébés on se met à faire le girouette, justement comme pour la politique politicienne, j’ai le net sentiment qu’on se paie ma poire, soit pour me faire les poches, soit pour me donner le tournis sociopolitique sur les questions écolo-environnementales, soit les deux. La promotion cyclique, c’est, de fait, le grand confusionnisme crypto-réactionnaire de notre temps, sur les questions environnementales. On noie le poisson écolo et on détourne le cours de la rivière scintillante de l’opinion pour faire de l’argent. On manipule de nouveau, à la fois nos émotions profondes et notre sens du devoir. On sème la confusion et on nous fait nous garrocher dans tous les sens. Cela tataouine et gaspille en grande, et le seul cycle de croissance que cela enclenche en fin de compte, c’est celui de ma vive et cuisante contrariété.

Retourner vers ceci pour le bien du monde et pour son bien à lui? Non? Oui?

Retourner vers ceci pour le bien du monde et pour son bien à lui? Non? Oui?

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Typologie des carnets (blogues) électroniques

Publié par Paul Laurendeau le 15 juillet 2009

C’est avec joie et reconnaissance que je constate que le Carnet d’Ysengrimus vient de passer le cap sensible des cent milles visites uniques ou multiples. Ça y est, donc. Il se consolide. Pourtant, en ce moment, on assiste en fait à un certain tassement du carnet électronique comme formule d’expression. La mode évanescente est désormais ailleurs. Le susdit tassement, c’est de fait la tombée en jachère d’un nombre immense de carnets. La lassitude devant la solitude semble le principal facteur d’abandon de la formule du carnet électronique. Les commentateurs médiatiques traditionnels (dans leur sourde panique face à l’inexorable démocratisation de la circulation des idées au sein des médias sociaux) se sont mis à gazouiller sur la question. Ils citent aussi, comme facteurs, l’effet de mode (les branchés sautillants migreraient vers Twitter) et un certain nombre de mauvaises expériences de cyber-harcèlement ayant découragé plusieurs vocations de carnetistes… Ou encore, on a renoncé à la notoriété ou on a compris qu’on ne pouvait pas l’acquérir. On s’est lassés. On s’est brûlés (au sens du choc ponctuel désagréable ou au sens de l’épuisement). On s’est retrouvé à sec de contenu. On s’est senti bien seul dans sa tourelle. Comme pour la musculation, le yoga et la tonte du gazon, on a senti le poids croissant de l’effet de corvée. Peu importe. Il y a bel et bien tassement du carnet électronique. Mais qui dit tassement dit justement aussi son contraire: consolidation. Et la consolidation du carnet électronique s’accompagne d’une intéressante organisation de tendance des carnets. Je dégage quatre principaux types relativement stables de carnets électroniques au jour d’aujourd’hui.

Le Carnet-télex. Ici on singe les blogues journalistiques à la page. On suit l’actualité cursivement, on la commente et on fait se dérouler le rouleau télex de l’info, comme le ferait un vrai de vrai journaleux. Il est frappant de constater combien les médias conventionnels sont désormais relayés, dans leur chapelet circonscrit de redites locales ou mondiales, par toute une camarilla de suiveux qui reprend leurs topos (et jusqu’à leurs photos) sur l’actualité, les glosent en mieux ou en pire, la colorant d’amateurisme en jouant les agences de presse de salon et en n’apportant pas grand-chose de plus à la description du factuel. Certains de ces cyber-journaleux se chamaillent en plus entre eux comme de vraies de vraies prima donna médiatiques et entrent dans toutes sortes de polémiques byzantines, souvent passablement vides de contenu. Ils s’accusent mutuellement de parasitisme ou encore de se tirer dans les pattes sous couvert de cyber-anonymat. Ils vont jusqu’à en oublier leur vocation initiale de télex pour faire dans l’empoigne interpersonnelle ardente. Journaux de demain, médias alternatifs ou simples copies carbones falotes s’assurant des visites à court terme en parlant des sujets attrapes qui font tourner les têtes du moment? Ce sera à l’Histoire de juger. Et dans la cyberculture, l’Histoire, ça débarque vite. Je crois qu’il y a, dans cette catégorie, bien des carnets aujourd’hui en jachère. Prétendre jouer au journaleux à la mode depuis le coin de son cubicule en copiant-collant les télex des autres, ça fait un temps. Il reste que dédoubler n’est pas innover et que le temps aura passé bien vite pour ce type de formule. La caractère étroitement suiviste, factuellement microscopique et ponctuellement circonscrit et limitée de l’information couverte fait aussi de ces documents des archives extrêmement limitatives. Je pense que les historiens ne consulteront que fort rarement ce type de carnet dédoublant les journaux d’une époque… Enfin on verra…

Le Carnet thématique. On traite ici un sujet engageant une pratique ou un corps d’activités spécifiques et on y diffuse des développements descriptifs et des recommandations concrètes de toutes natures. Cuisine, dressage des chiens de race, culture et consommation du cannabis, bande dessinée, sexualité sado-masochiste, navigation à voile, mécanique, jardinage. Le Carnet thématique est nettement en train de se substituer aux fameux précis des collections Vie pratique de jadis, comme Wikipédia est à se substituer aux encyclopédies de colportage de jadis. Habituellement, on découvre un carnet thématique suite à une recherche par mots clefs. On pourrait presque parler de wiki-carnets et la facette interactive du carnet prend souvent ici une tranquille et délicieuse dimension de discussion entre spécialistes vernaculaires. Autre fait important: le carnet thématique est souvent le plus effectivement multimédia du lot. L’image, fixe ou mobile, y revêt habituellement une qualité démonstrative qui change de la dimension souvent anecdotique, décorative ou cabotine qu’elle revêt ailleurs. Un type spécifique de carnet thématique prépare ou répertorie un événement et vit au rythme du moment qui s’annonce ou des étapes qui se franchissent en rapport avec cet événement: des floralies ou des régates, l’élection d’un candidat municipal, la fête nationale dans un patelin, le démarrage d’un orchestre alternatif ou d’une exposition d’art visuel, un chanteur, une sculpture collective. Dans tous les cas, c’est un thème spécifique vécu ou à vivre qui est le moyeu central et qui fonde l’effet fédérateur de la formule. Conséquemment, plusieurs carnets thématiques sont inévitablement centrés sur une personnalité publique ou artistique. On notera à cet effet que, dans certains autres cas spécifiques, c’est l’auteur(e), réel ou présumé, du carnet thématique qui en constituera de fait le thème. La reine de Jordanie, auteure (supposée – c’est un exemple fictif, du moins à ma connaissance) du carnet de commentaire social de la reine de Jordanie est en fait le thème central du carnet de la reine de Jordanie, puisque que ce sont les écrits de la reine de Jordanie sur quoi que ce soit et absolument rien d’autre qui assurent l’effet fédérateur du carnet… Écrits par un anonyme, les mêmes textes ne procèderaient plus du tout du même type de carnet.

Le Journal intime cyber-anonyme. Si le phénomène des carnets électroniques invitant à des commentaires a produit un moment de formidable originalité, c’est bien dans le cas de ces extraordinaires journaux intimes cyber-anonymes que leurs lecteurs et lectrices suivent comme de passionnant feuilletons. Ces discours remarquables sont sans correspondants ou ancêtres immédiats. Certain(e)s des auteur(e)s de ces rouleaux sont des plumes particulièrement incisives et ils/elles oeuvrent à la superbe et inédite tapisserie de la cyber-chronique de ce temps. Souvent tenus par des femmes, ces carnets abordent des sujets journaliers, ordinaires, intimes et assurent un suivi des développements riches en rebondissements et en manifestations de sagesse quotidienne. Semi-fictifs, semi-anonymes, ces documents en devenir nous invitent à les suivre et à en vivifier les fascinants protagonistes de nos encouragements et de nos conseils. Le revers terrible de ces œuvres savoureuses est qu’elles semblent engendrer le plus haut taux de cyber-harcèlement. Admirateurs ahuris ou détracteurs hargneux se nichent dans la bande passante de ces carnets spécifiques, en retracent les auteur(e)s, les harcèlent, les pourchassent, les enquiquine, les épuise. Celles-ci s’écoeurent et ferment éventuellement boutiques, nous privant aussitôt de leur extraordinaire production. Il semble aussi, inversement, que la solitude soit un facteur vif et douloureux de démobilisation en ce genre spécifique. Il faut noter que certains de ces journaux intimes sont «faux» en ce sens qu’ils relatent des drames largement ou entièrement fictifs et suscitent des flux émotionnels qui se transforment en tempêtes péronelles quand la faussaire s’avère «démasquée». C’est un tort regrettable de traquer, comme un travers ou un mal, la fiction de ces discours. Qui irait demander aux Mémoires d’une jeune fille rangée ou aux Mémoires d’un tricheur d’être platement factuels?

Le Carnet d’opinion. C’est, comme le carnet thématique, un rouleau qui n’est pas nerveusement soumis au flux microscopique de l’actualité vive. C’est, comme le carnet-télex, une couverture qui touche les grandes questions de notre temps sur le mode de la description et de l’explication factuelles. C’est, comme le journal intime cyber-anonyme, une intervention crucialement marquée au coin des opinions et de la sensibilité originales de son auteur. Souvent sociopolitique, parfois révolté, frondeur ou vitriolique, toujours personnel, le carnet d’opinion cartonne et commente, s’attire amis et adversaires, stimule le débat, campe une doctrine, tranche dans le vif, prend radicalement position, fout la merde. Le Carnet d’Ysengrimus a la modeste prétention de se définir comme un carnet d’opinion.

Comme dans le cas de toutes les typologies de ce genre, il est parfaitement envisageable d’observer des métissages. Une dame commentera un fait d’actualité ou un spectacle à la mode dans son carnet intime. Un jardinier ou un dresseur de chiens nous parlera de ses problèmes familiaux dans son carnet thématique. Certaines des aventures que je rapporte dans mon carnet d’opinion on été vécues en interaction avec mes enfants adorés. Je le mentionne sans rougir. Certains carnets-télex basculent dans la plus imprévue des originalités en articulant subitement une opinion novatrice. On dégage ici plutôt des tendanciels que des types rigides. J’ai été initialement tenté de fournir un exemple par type, en utilisant notamment mes superbes carnets amis, Loula la nomade, le Carnet du Dilettante, Humeur variable, mon merveilleux belge qui se soigne ou encore une femme libre, Ya Basta!, Mémoires d’outre-vie, VIVRE… sous le regard du Boudha! ou Ni putes ni soumises. Mais j’aurais horreur de vexer ces personnes extraordinaires en les étiquetant unilatéralement ou en les forçant dans un type ou un autre. Lisez-les, vous y retrouverez aisément les tendances que je viens de dégager. Chacun d’entre eux exemplifiera une des tendances en manifestation principale, zébrée d’un peu des autres. Même dans les cas de métissages plus profond, les tendances se dégagent nettement et il semble bien qu’elles se stabilisent, se consolident, avancent lentement vers la fondation des facettes d’un genre.

Finalement le carnet électronique qui marche, c’est quoi? Réponse, c’est comme n’importe quel autre texte qui marche. C’est le carnet qui parle du cœur, qui écrit d’avoir quelque chose à dire (et non pour attirer l’attention ou faire tourner la bécane d’un nouveau cyber-gadget) et qui se donne un rythme viable. Le mien, de rythme, c’est un billet aux deux semaines (je suis d’ailleurs un des rares qui entre des billets de longueurs stables à rythme fixe – laissant désormais l’intermittent, le fulgurant, l’évanescent et le courtichet à Twitter). Notons qu’habituellement la prolixité des carnets varie, que le rythme est dissymétrique et que les dates de tombée des billets sont habituellement aléatoires. Pas de problème avec ça si vous ne vous desséchez pas… Gardez en mémoire que l’exercice est fondamentalement interactif (contrairement à un simple site web). Donnez-vous un code d’éthique interactionnel ferme et répondez à vos correspondants, à leur contenu plutôt qu’à leur personne. Ne pensez pas trop à qui vous lira, au nombre de clics, au répertoriage, etc… Concentrez vous sur ce que vous avez à dire et, comme le clame la formule choc de certaines clefs d’entrées de commentaires, dites-le! Sur Twitter, on suit la trajectoire d’une personne adulée ou respectée. Ce qui compte dans cet espace, c’est qui vous êtes et ce que vous faites… qui vous twittez, qui vous twittera…  Sur les carnets on suit la trajectoire des idées de fond. Ce qui compte, c’est ce que vous dites, ce que vous traitez. La généralisation des agrégateurs, ces instruments présentoirs qui suivent cursivement les publications sur un ensemble circonscrit de carnets, intensifie le phénomène du carnet électronique dans sa dimension archivistique, si on me pardonne le terme, et lui donne une stabilité et une densité qui répond harmonieusement à sa pure et simple légitimité intellectuelle. On vous retrouve par les sujets ou par les mots-clefs. Les deux formules, l’un de l’ordre de l’être (Twitter), l’autre de l’ordre du dire (Blogue), sont promises à un superbe avenir. Et, comme dans toutes situations évolutives, il y aura les troncs, il y aura les branches et il y aura l’humus. Bonne continuation d’écriture et de lecture.

Capilotade apparente. Consolidation effective...

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Publié dans Carnet: procédure, protocole, méthode, Culture vernaculaire, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , | 130 Commentaires »

 
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