Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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LE SOURIRE D’HÉLÈNE CHÂTEL ET AUTRES NOUVELLES (Daniel Ducharme)

Publié par Paul Laurendeau le 1 février 2012

Le Sourire d’Hélène Châtel, comme les huit autres nouvelles qui composent ce recueil, exprime un acte de mémoire pour en tirer un enseignement quasi trivial: quoiqu’on fasse, quoiqu’on dise, on ne sort jamais du pays de l’enfance.

Daniel Ducharme
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Quand on produit une œuvre de fiction d’un assez bon volume, un certain nombre de matériaux satellites font inévitablement leur apparition sous la plume. Il serait trivial et non avenu de les considérer comme les simples scènes retranchées (deleted scenes) d’un bon film. Il y a bien un peu de ça, mais il y a aussi quelque chose de tout autre, qui procède directement de la dynamique d’écriture dans sa spécificité stricte. Le fait est que les personnages que l’on développe ont un arrière-plan, une histoire, un «vécu», une trajectoire qui les déterminent et, conséquemment, certain des éléments de fond de leur fiche descriptive prennent une dimension narrative autonome, parfois incroyablement puissante. Celle-ci se développe alors très fructueusement dans le texte court. De petites gemmes apparaissent donc alors au fil du voyage, qui valent en soi et qu’il serait par trop douloureux de percer cruellement pour les enfiler dans le collier de tel ou tel chapitre du plus vaste exercice romanesque en cours. Certains de ces textes sont, dans leur genèse objective (si tant est qu’on se soucie de cette dernière), plus anciens, d’autres contemporains de la rédaction du roman principal. La date de leur apparition importe peu en fait. C’est leur dynamique crucialement périphérique et satellisée au moyeu central qui compte vraiment.

Autour de l’ouvrage de Daniel Ducharme Le Bout de l’île (ÉLP Éditeur, 2010) est donc apparu (avant/pendant/après) un faisceau de matériaux satellites dont l’auteur a constitué le recueil de nouvelles Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles. Dans cette série de neuf tableaux, nous évoluons donc toujours dans l’univers social et historique de François-Gabriel Dumas, dit Gaby, le personnage principal du déjà fameux cycle pointelier. L’ordre dans lequel les nouvelles sont disposées n’est pas restreint exclusivement par une progression chronologique dans la vie de notre Gaby (progression effective qui, éventuellement, dépassera la période de temps délimitant la trame du Bout de l’île).Ce que l’on voit se développer, en feuilleté, d’un texte à l’autre, dans ce recueil spécifique, c’est le rapport émotionnel et charnel de Gaby à l’amour envers nos extraordinaires compagnes de vie. Pour ne rien gâcher de votre futur plaisir de lecture, décidons, en esquissant fort, qu’on passe ici, en compagnie de Gaby, de l’amour de LA femme (Hélène Châtel, qui d’autre?), à l’amour de la femme (la minuscule), à l’amour des femmes… Suivez mon regard sur la page…

Une autre dimension du regard de Gaby sur lui-même (suivez son regard aussi!) prend corps, de façon stable et récurrente, celle de la douce gradation d’une dimension très légèrement autodérisoire, répondant harmonieusement à la gravité de ton du roman (et de la toute première nouvelle). Le style sobre et vif de Ducharme donne ici pleinement sa mesure et on découvre à la fois un libertin très à l’écoute de sa sensualité complexe et grinçante (Charogne, Jo) et un moraliste qui n’hésite pas, en conscience, à tirer les leçons éthiques d’un événement d’existence (la rondelle de hockey, le lecteur) et même parfois un petit peu, pourquoi pas, à sermonner nos chers mouflets de ce temps (Zacka). À l’instar de Daudet, de Fournier, de Satrapi, il y a, chez Ducharme, une remarquable aptitude à traiter le parcours obligé de l’enfance et de la jeunesse dans un angle aussi vrai et rafraîchissant que la plus vive des sources cristallines. L’enfant et le jeune homme que je fus, et ne suis plus, remuèrent fréquemment au fond de moi au cours de cette pétillante lecture.

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Daniel Ducharme, Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles, Montréal, ÉLP éditeur, 2010, formats ePub ou PDF

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La trilogie romanesque COSMICOMEDIA d’Allan Erwan Berger

Publié par Paul Laurendeau le 15 décembre 2011

La connaître, cette nuit qui embrase le monde, c’est déjà commencer à lui dire que non, nous ne sommes pas si moches, ni si prévisibles qu’on puisse tous nous mener par le bout du groin d’un bout à l’autre de notre existence…

Allan Erwan Berger

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Ysengrimus (Paul Laurendeau): Allan Erwan Berger, votre trilogie romanesque Cosmicomedia qui vient de paraître chez ÉLP est, il faut le dire, exaltante. Le grand universel y est pris à bras le corps, avec souffle et faconde, et on ne tergiverse pas avec la Grande Crise Existentielle Mondiale (notion que vous nous imposez, sans retour, contre l’idée triviale, rebattue et raplapla de, bof, fin du monde). J’ai d’abord pour vous, si vous le voulez bien, une question par tome. On va commencer comme ça et ensuite on verra où ça nous mène. Inutile de dire que je vais me prier et vous prier ici de parler en voyant à ne pas gâcher le futur plaisir de lecture. Sans rien trahir, donc, on peut dire que, dans le tome 1 de Cosmicomedia, sous-titré Montrez-Nous que vous n’êtes pas des buses (avec un N majuscule à Nous), des événements cosmologiques et des événements historiques, sont, par un jeu adroit d’alternances, mis en corrélation et/ou compagnonnage. L’explication sur les mouvements cosmologiques catastrophiques qui s’enclenchent dans votre monde devient, sous votre plume incisive toujours acidulée d’ironie, si palpitante qu’on a le sentiment que les entités cosmiques classiques, notamment la galaxie et notre soleil, deviennent presque des personnages névrosés se tapant un sérieux mal de bide cataclysmique. Avez-vous fait le choix (narratif strictement) d’anthropologiser le cosmos (ce qui n’est en rien le diviniser – ne basculons pas sur cette tangente), pour mieux amplifier le fracas de la tempête décrite?

Allan Erwan Berger: Le cosmos est surhumain. D’ailleurs il est sur-tout : surcanin, surfélin, et aucune mouche ne lui arrive à la cheville. Pour parler d’un pareil objet, quand on n’est pas, comme votre compatriote Hubert Reeves, plongé dedans du soir au matin, il convient de prendre quelques décisions tactiques, afin de bien faire appréhender certaines petites choses. L’anthropologisation vient donc tout naturellement au bout des doigts. Du reste, quand elle est bien menée, elle égaye le lecteur… Voyez ceci : « La demeure était sensible aux humeurs de sa propriétaire. Elle secoua sa mélancolie ancestrale avec circonspection, sur la pointe des pieds, étira ses membres, fit craquer ses jointures ankylosées, puis ayant compris qu’Ora l’autorisait de temps en temps à un laisser-aller primesautier, une négligence salutaire, elle s’abandonna à un débraillé confortable au point que, sous un certain éclairage, elle avait l’air presque heureuse. » Ce passage est dans le dernier livre de David Grossman, Une femme fuyant l’annonce. La maison y fait son gros chat, et d’autres choses encore. C’est amusant, ne trouvez-vous pas ? Ceci permet, grâce au jeu toujours facile d’accès de l’identification par le biais de l’analogie, de mieux faire comprendre ce que l’on veut dire, ou d’offrir au lecteur la possibilité d’un regard qui, tout en étant décalé, et suscitant par là de l’émotion, se trouve étonnament fécond. Je rassure toutefois le public : mon cosmos n’a ni bras ni jambes, ni chevilles malgré la mouche ci-dessus convoquée, ni cœur aimant : les étoiles ne filent aucun parfait amour et ne clignent pas de l’œil. Cependant, il leur arrive d’éternuer.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Voilà et nous sommes au nombre des postillons qui décollent dans le mouvement. Excellent. Maintenant, dans le tome 2, sous-titré fort pertinemment Qui a une histoire à produire est le bienvenu, la crise s’amplifie en même temps que sa compréhension s’approfondit et, alors que ça vole de tous bords, votre poignée de sympathiques protagonistes terrestres (sans leur chat, ce qui inquiète intensément), qui sont un véritable petit exercice sociologique en eux-mêmes, se regroupe, dans le foutoir intégral, autour d’un certain Baron, et avancent, chacun à son tour, une histoire. Ils se narrent les uns aux autres un récit, un conte, gorgé de sagesse et d’exotisme, comme les protagonistes des Derniers Contes de Canterbury de Jean Ray le firent, dans une auberge, au coin du feu (mais ici, c’est hors-monde et dans une ambiance générale bien moins décontracte). À la pétarade astro-physico-socio-historique du monde objectif, se surajoute alors implacablement l’éclaboussement polychrome de la demi-douzaine de bombes picturales subjectives des contes et récits de nos acteurs. L’éclatement narratif est-il ici le compagnon thématique amplificateur de l’explosion cosmologique/fracture sociale qui nous submergent déjà? Sommes-nous invités à vivre l’intégralité infinitésimale du débordement des sens? Je m’explique: le cosmos explose, le monde social se fissure, et voici qu’au centre de la trilogie on se retrouve face à un jaillissement de références diverses, orientales, sapientiales, folkloriques, oniriques. Je me suis dit alors: il y a un exercice de brouillage (polychromatisme, multiplication des éclatements). C’est un peut comme si on nous disait: vous êtes tourmentés et éparpillés dans mon histoire, ici, les petits? Tenez-vous bien, je vous en rajoute cinq ou six autres, en déferlante. Je me suis alors senti au cœur d’une peinture de Jackson Pollock. Un submergement de mes sens par surabondance des messages, des aventures narratives. Comme disent les commentatrices de mode: OK, there is a lot happening here. Je l’ai vécu comme une expérience de dérèglement face au débordement des sens. Ce texte n’est pas juste une histoire, c’est aussi un grand tableau.

Allan Erwan Berger: Je vois deux raisons à cette explosion. L’une tient au mode de fonctionnement de mes humains; l’autre provient de la mythologie. Les deux accouplées, et conduites par mon tempérament, tirent le premier chariot d’un sacré carnaval. Vous trouvez une analogie dans le domaine pictural; pour les mélomanes, trouvons-en d’autres en compagnie de Stravinsky, Shostakovich, dans leurs moments volcaniques. Et aussi, pour les périodes sombres et souterrainement violentes, Scriabine. Et surtout un certain quatuor de Beethoven qui reste tout à fait unique dans sa production: le onzième de l’opus 95, glacé, menaçant, extrêmement moderne. Première raison: quand tous les enjeux se sont effondrés, les masques volent. Nul n’a plus aucun intérêt à feindre; on va à l’essentiel de soi. C’est le moment de s’interroger, et d’être ce que l’on est depuis peut-être la petite enfance. Car si tu ne déploies pas ton drapeau maintenant, mais mon pauvre camarade tu ne le feras plus jamais, et tu termineras ta partie dans le mensonge, ce qui est la pire des inélégances. Voyez Cambronne; quand tout est cuit, on ne va pas non plus s’incliner… Donc, face à la lente catastrophe qui déboule sur les petites consciences de mes visiteurs, ceux-ci réagissent par un fort naturel sursaut d’introspection et de franchise. « Quand le péril croît, croît ce qui sauve » (Hölderlin). C’est presque automatique chez les gens à l’écoute. Ainsi, pas de souci. Cependant, tout est à inventer. Les métaphores font donc leur apparition. Seconde raison: à ma bande de touristes partis in extremis au-delà de l’air, mais sans le chat (dites adieu au minou), quelqu’un leur demande qui ils sont. Ça tombe bien: en pleine opération de dépouillement des apparences, ils sont en train de se trouver. Et pourquoi leur demande-t-on qui ils sont? Parce qu’au seuil de l’Hadès, chacun doit verser son obole. Or, Cosmicomedia s’appuie très lourdement sur les plus fondamentaux des mythes de l’humanité. Et Charon, ou Saint-Pierre, ou l’Ankoù, tous avatars du psychopompe et du gardien (le deux parfois se confondent), font partie de ces personnages essentiels que l’on retrouve presque partout sur notre planète. En outre, donner à voir de soi pour ne pas rester sur le rivage des âmes sèches, c’est, ici, déclarer très exactement sa flamme. Ce qui sera fort nécessaire pour la suite. « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni bouillant ni froid, je te vomirai de ma bouche » (L’Amen, à l’Ange de l’Église de Laodicée. Apocalypse 3:16). Personne n’a envie d’être vomi de la terrible bouche dont s’approche ce tome numéro 2, à côté de laquelle l’Amen n’est qu’un effet de style. Finalement, « l’éclatement narratif » introduit par ces inattendues prises de parole et conciliabules… offre aussi, d’une certaine manière, une pause bienvenue avant la suite, avant toutes ces scènes que l’on va contempler à travers les vitres du train, comme des badauds dans un cirque étrange où, de tente en tente, l’on assisterait à des mystères. Donc au préalable à tout ça on se lâche; on déverse tous les éléments constitutifs d’une métamorphose qui reste, à ce moment du récit, largement hypothétique et floue, et dont la finalité n’apparaîtra que très lentement. D’où la nette impression d’être au milieu d’un carnaval féerique. Et puis j’avais envie de me faire un petit plaisir avec des histoires emboîtées dans des histoires, à la manière du Manuscrit trouvé à Saragosse, et bien sûr des Mille-et-une nuits.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Sans oublier Jacques le fataliste et son maître. C’est alors qu’on entre dans le sublime. Le tome 3 s’intitule, Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés. Dites nous un secret (sans nous le dire), Allan. Qui sont donc finalement les Reines écarlates? Sont-elles symboliques/métaphoriques, ou empiriques/oniriques, ou les deux? Et, si vraiment vous ne voulez pas en dire trop, je me rectifierai pour: qui sont-elles pour vous?

Allan Erwan Berger: Les Reines écarlates, c’est le nom que se donnent, d’entre nos quatre paires d’amis partis visiter deux tomes, ceux qui en reviennent pour nous raconter quoi faire après la fin du trois. Ces personnages sont si cruciaux que le titre de travail de tout Cosmicomedia fut longtemps, tout simplement, Les Reines écarlates. Le groupe s’est ainsi nommé en référence à un événement de son histoire qui fut à l’origine de sa constitution en tant qu’entité agissante: dans le camp d’internement où ils débarquent, le Baron fait son apparition et donne aux filles des robes de reines, blanches éclaboussées d’un motif de sang. Cette image, je l’ai retrouvée complètement estomaqué, jaloux à en grincer des dents, et définitivement convaincu de sa pertinence, dans le final d’un film de Guillermo del Toro, le magistral Labyrinthe de Pan, où la petite Ofelia porte avec dignité une semblable robe. Le nom du groupe, tiré en droite ligne de ce costume, en possède les vertus symboliques. Il apparaît à un instant de l’histoire où l’on côtoie de l’humanité violée, si belle et si déchue, si fragile, si puissante dans ses douceurs maternantes. Éventrée, désolée, debout. De cette image on pouvait faire un drapeau, comme on fit d’une croix un signe; j’en ai fait un nom destiné à retourner le monde. La fin du troisième tome annonce le début de ce retournement.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): On le sent bien monter, cet effet de recommencement sur d’autres bases. Ceci me porte glissendi vers ma question suivante, Allan. Vous prenez sciemment position sur le développement historique actuel dans cet imposant et flamboyant opus. Pourriez-vous nous en dire un mot, tout factuellement?

Allan Erwan Berger: Il fut un temps où l’on inventait des dieux pour exprimer ce que l’on sentait, pour annoncer par exemple l’aurore, encore invisible aux masses, d’un phénomène qui déjà les dominait. Toute démarche prophétique reposant sur une intuition, il était alors dans les usages reçus d’en concrétiser la présence par cette création d’un dieu. Cependant, l’on préférera aujourd’hui créer des histoires. Voici une de mes phrases fétiches, tirée d’un texte d’Ernst Jünger: « L’œuvre d’art, écrit-il, possède un puissant pouvoir d’orientation »… Ce qui, en passant, nous explique qu’étant alors en parfaite concurrence avec la religion, l’Art soit toujours décrié par les clercs lorsqu’ils ne peuvent s’en rendre les maîtres. Aujourd’hui je sens poindre un nouvel astre, une nouvelle domination. La souveraineté va basculer, et investir des assemblées autrement plus importantes que tout ce que l’Histoire a pu jamais connaître. Et je ne suis pas le seul à détecter cette émergence: les puissants l’ont sentie évidemment, qui l’attaquent et veulent mutiler le World Wide Web, brider Internet avant même qu’il n’ait fini d’éclore. C’est normal. Et donc vous me demandez du factuel. D’accord. Que l’on songe aux répercussions de cette décision de Wikileaks, encore incomprise, de balancer bruts de décoffrage tous les câbles de la diplomatie US en leur possession – entre nous, une explication pourrait être: puisqu’après la Fuite, qui a commencé en août 2010, tous ceux qui surtout ne devaient pas savoir ont su, autant tout montrer aux autres afin que chacun sache, et que les gens mis en danger sachent, en particulier, qu’ils sont en danger. Et voilà ce que je trouve intéressant dans cet épisode – tel que je l’interprète: si, jusqu’à la fin du vingtième siècle, pour sauvegarder quelque chose il fallait la dérober à la vue, maintenant il faut au contraire la reproduire, et en disséminer des images partout. Appliquons à ce nouveau paradigme le problème de la souveraineté: il devient clair qu’elle va fuir, s’écouler des palais où elle était enfermée, pour investir de très vastes agoras. Voyez les cahots actuels, colériques, peut-être incohérents, inexplicables par les médias traditionnels, comme de puissantes contractions: bientôt, le monde va accoucher d’un nouveau modèle. Resterez-vous spectateurs, bovins d’abattoir bien fatalistes et désabusés, ou retrousserez-vous vos manches? Défendrez-vous votre liberté future? Prendrez-vous la parole pour inventer les assemblées de vos enfants, leurs règles, leurs ateliers, les pouvoirs de leurs modérateurs? Ou continuerez-vous à regarder cette putain de télévision, et à considérer qu’Internet, comme on vous le suggère, « est une poubelle de la démocratie »? Ceci a des répercussions jusque dans la culture. Albert Jacquard, avec d’autres collègues du monde entier réunis pour déterminer les possibilités d’émergence d’une éthique universelle, ont découvert, bien malheureux de cette trouvaille, qu’une telle éthique ne pouvait éclore sans un accord général sur le sens à accorder aux mots. Pas d’éthique sans culture; c’est presque une lapalissade. Inventez le moyen de concevoir une culture planétaire, n’importe laquelle, respectueuse ou irrespectueuse du passé c’est vous qui voyez, et vous aurez les fondements de votre éthique. Or, il n’y aura pas de politique moderne sans elle. Voyez, à ce sujet, la cartographie établie par André Comte-Sponville dans l’ouvrage intitulé Le capitalisme est-il moral? Mon roman expose ces enjeux, du mieux que j’ai pu.

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Cosmicomedia en trois tomes

Tome 1 :   Montrez-Nous que vous n’êtes pas des buses, paru le 15 septembre 2011.

Tome 2 :   Qui a une histoire à produire est le bienvenu, paru le 13 octobre 2011.

Tome 3 :   Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés, paru le 10 novembre 2011.

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LE PONT DE LA RIVIÈRE KWAÏ – un pont ultime entre le roman et le film (essai-fiction)

Publié par Paul Laurendeau le 1 novembre 2011


Tiens, mais… parlant de ponts, justement, il me revient cette historiette savoureuse/doucereuse de pont et d’amour… Paul Dupont et Andrée Delarivière ne s’émouvaient pas outre mesure du pittoresque coloré de leurs noms de famille. Des coïncidences hautes en couleur de ce genres ne sont finalement pas si rares (on ne compte plus les maîtres de ballet du nom de Lapointe, les fleuristes du nom de Lafleur ou Larose, les normands du nom de Picard – vraiment pas de quoi fouetter le chien de Jean Cabot…). Ils n’en faisaient pas une affaire, donc, et leur milieu social aussi s’était graduellement accoutumé à la chose. Tout le monde savait qu’au jour de leur mariage ils prendraient tous les deux (pas seulement elle) le nom composé Dupont-Delarivière plutôt que l’inverse et que les choses se passeraient dans l’harmonie la plus sidérale.

Paul et Andrée s’aimaient d’amour tendre. Tout y était. Menues attentions, petits anniversaires secrets, nuée de points de ressemblance, objets fétiches, lieux rituels, grande harmonie symphonique. Cette histoire d’amour langoureuse, riche en pamoisons et œillades de toutes sortes, faillit pourtant s’interrompre brutalement à cause d’une mésentente intellectuelle parfaitement fortuite qui, comme toutes les mésententes intellectuelles d’une certaine profondeur, engagea, de fil en aiguille et inexorablement, l’intégralité de leurs émotions. Cette mésentente porta sur l’opinion des deux amoureux en rapport avec une oeuvre culturelle du siècle dernier d’un certain renom: Le pont de la rivière Kwaï. La pulsion motrice du débat fut terrible dans sa simplicité. Paul préféra le film, Andrée préféra le roman.

Initialement, cela ne devait être que trois fois rien. Amusé au départ par l’analogie entre le titre de ce petit morceau d’anthologie et un segment de la formulation future de son propre nom de famille (pont de la rivière…), le tendre couple s’était lancé dans la découverte rieuse et folâtre de cette œuvre dont il ne connaissait pas le premier mot, en y voyant surtout, du moins au départ, une occasion de s’émouvoir langoureusement de cette cause renouvelée de rapprochement entre leurs deux petites personnes. Les amoureux font ça souvent, comme on sait. Ils se jettent dans une aventure touristique à cause de l’attrait anecdotique d’une photo, font un achat biscornu sur la foi scintillante d’une couleur, transforment un petit anniversaire anodin en enjeu solennel, nouent quelque pacte sacré et semi-superstitieux sur la base d’une coïncidence fallacieuse mais touchante ou d’une suite de syllabes incongrues. Comme à peu près tout, la chose acquise, retenue ou conclue est censée n’être qu’un prétexte pour s’attendrir sur les convergences universelles accompagnant infailliblement le bel amour. Mais Paul et Andrée se lancèrent dans cette aventure-ci sans se douter une seconde qu’il y avait la guerre au fond. Et je veux dire la vraie et terrible guerre des êtres, la guerre totale. Pas la Deuxième Guerre Mondiale, non, non, oh, si ce n’était que ça, mais la guerre acide des opinions fondamentales et l’après-guerre amer de la déception qui doit mener tout droit aux séquelles durables de la première grande dispute de deux amoureux, celle après laquelle plus rien n’est jamais pareil.

Le film de David Lean, réalisé en 1957, est basé sur le roman de Pierre Boulle, écrit en 1952, et, ma foi, une portion significative du genre humain aurait établi très facilement, si vous me passez l’expression, le pont entre ces deux versions de la même œuvre sans trop y discerner de nuances et surtout, sans y voir la moindre raison de se crêper sur la question. Mais les tempêtes humaines, tout juste comme les tempêtes météo en fait, se fondent toujours sur les motifs obscurs qui sont les leurs et qui prennent forme dans l’infini feuilleté de la subtilité des atmosphères. Enfin, s’il faut tout vous dire, Le pont de la rivière Kwaï raconte l’histoire de deux groupes humains. Primo, un régiment britannique, prisonnier des japonais, qui construit, au bénéfice et sous la supervision de ces derniers, un pont au dessus d’une rivière de Thaïlande et, deusio, un petit commando de quatre hommes, chargé d’aller procéder à la destruction dudit pont. Pas de quoi s’emporter, encore une fois. Les sourcils se fronceront peut-être cependant quand on saura que, dans le roman, le commando rate son coup et le pont reste intact, tandis que, dans le film, le commando réussit son coup et le pont est détruit. Pour bien suivre l’empoigne qui s’annonce entre Paul et Andrée, il faut encore savoir que le régiment britannique construisant le pont est commandé par un certain colonel Nicholson et que le commando chargé de le détruire comprend un jeune sous-officier inexpérimenté, un certain lieutenant Joyce. Paul et Andrée lisent consciencieusement le roman, chacun à son tour, puis visionnent le film ensemble, en se caressant mutuellement les cheveux. Le drame éclate juste après.

Paul: Ah c’est bien meilleur que le roman.

Andrée: Non, le roman est supérieur.

Paul: Non, non, le roman est beaucoup moins cohérent, ma douceur.

Andrée: Non, mon chou, ce film tressaute de tous les tics hollywoodiens. Il ne va nulle part.

Paul: Enfin on comprend, grâce au film, que le sujet principal de cette œuvre, c’est le pont.

Andrée: Je dirais plutôt que, grâce au roman, on comprend en fait que le sujet principal de cette oeuvre c’est la mécompréhension humaine causée par la guerre.

Paul: Mais enfin Andrée, tu n’as rien pigé.

Andrée: Pardon, Paul?

Paul: Si tu préfères le roman au film, c’est que tu n’as rien compris.

Andrée: Ah… bon…. Et toi tu as tout compris?

Paul: Absolument.

Andrée: Tiens donc. Je suis touchée par l’intensité de ta certitude. Explique moi donc un peu, alors.

Paul: Simple. C’est une étude sur la fascination pour l’objet. L’objet, c’est le pont lui-même. Au départ le colonel Nicholson accepte de construire ce pont pour l’ennemi japonais afin d’assurer la cohésion de son régiment, malgré l’usure de la captivité. Si son régiment se concentre sur une tâche spécifique, il gardera sa ferveur, sa joie de vivre, un peu de sa gloire perdue et restera uni, soudé, donc pleinement opérationnel s’il parvient à s’évader. Mais graduellement de moyen, le pont devient fin, et le colonel Nicholson bascule dans la fascination de l’objet. Il en vient à fétichiser le pont, à y voir une réalisation valable en soi, en négligeant le fait que c’est l’ennemi qui va en bénéficier.

Andrée: Et… le commando, dans tout ça?

Paul: Le commando? Un bête quatuor de boutefeux qui fait péter le pont à la fin pour faire triompher la morale et le bon droit.

Andrée: Un bête quatuor de… Ah, c’est bien que le film est réducteur, alors. Il est pourtant si clair, dans le roman, que c’est le commando chargé de détruire le pont qui est étudié. Ton colonel Nicholson n’est qu’un vieux collabo rigide, unilatéral, aussi fasciste et arriéré que les japonais impériaux, et imbu de sa grandeur coloniale perdue. Toute la réflexion du roman porte sur le jeune lieutenant Joyce, le benjamin des soldats du commando, sur la capacité qu’a son officier supérieur sur le terrain de le comprendre intimement et sur la difficulté que le jeune Joyce a de décoder le colonel Nicholson au moment de leur furtive et fatale rencontre. Quand, à la fin, le colonel aperçoit les charges explosives posées par le commando sur le pont, le lieutenant Joyce se présente à lui et cherche à le mettre dans la combine parce que, jeune, pur, idéaliste, il n’a pas pu voir la trahison passéiste de cette difforme figure paternelle. Le jeune homme finit tué par le vieil homme qui devait l’épauler et le pont n’est pas détruit. C’est que la guerre amène l’ancien à trucider le nouveau. Le pont préservé symbolise le monument douloureux et éternel que la guerre s’érige à elle-même.

Paul: Oh, là, là. Le gros symbolisme ronflant! Le pont n’est pas détruit dans le roman parce que le colonel Nicholson, mal étudié dans ledit roman, réduit, simplifié, tue le jeune officier du commando, sans plus. Dans le film, le colonel comprend subitement l’ampleur de sa crise existentielle et meurt en faisant ultimement sauter le pont, comme la figure complexe, tourmentée, profondément dialectique, qu’il est.

Andrée: Oh là, là, la dialectique existentielle tourmentée maintenant! Le pont est détruit dans le film parce que, bien plus simplement, c’est la richesse psychologique et la complexité émotionnelle du lieutenant Joyce qui est bousillée, par ledit film. Les quatre membres du commando sont réduits à l’état d’hommes machines, de poseurs de bombes insensibles, par le cadre hollywoodien réducteur.

Paul: Mais c’est ton Pierre Boulle qui, dans son roman, amenuise ouvertement l’indéfectible armée britannique. Le film la réhabilite, et ce n’est que justice historique.

Andrée: Ton film fait péter le pont par pure aspiration pour une fin heureuse et spectaculaire de vendeurs de mais soufflé. Toute la tension tragique s’en trouve évacuée.

Paul: Ton roman préserve le pont par simple manque de sens du grandiose, et par petit réalisme étroit. Cela provoque une nette et criante perte de cohérence dramatique.

Andrée: Mais puisque je te dit que…

Et Andrée, de mauvaise humeur, reprend son explication sur les difficultés du jeune lieutenant Joyce à comprendre les subtilités cruelles et les revirements inattendus de la guerre. Et Paul reprend son explication, en adoptant un ton de plus en plus sec, sur le colonel Nicholson et la crise qu’il vit en transposant la cohérence de son régiment sur la solidité de l’armature du pont. Paul promeut le vieux colonel, qui saisit l’ampleur de son drame au moment ultime et détruit ce pont paradoxal. Andrée valorise le jeune lieutenant abnégatif, héro tragique mourant d’avoir cherché à ouvrir un dialogue pacifique et générationnel laissant intact, sans brutalité, sans violence, ce pont qui ne lui est rien. Ça commence à sérieusement péter sec. On en arrive à se dire de plus en plus des ne parle pas si fort et des je n’aime pas ton petit ton qui ne laissent présager rien de bon pour le reste de la soirée. Puis, on s’engage finalement sur la ligne droite de la dispute.

 Paul: Tu t’excites sur ce jeune lieutenant Joyce, en fait. Il t’émoustille. C’est en plein ton genre d’homme.

Andrée: Alors là, n’importe quoi. C’est toi qui rallies ton étendard au vieux colonel Nicholson, comme un petit troupier docile en quête de figures paternelles.

Paul: Le lieutenant Joyce eu quête de figures paternelles, moi, en quête de figures paternelles. Tu as un problème avec ton propre papa, ma parole.

Andrée: Et toi, ce pont qui explose dans le film, et cette locomotive qui s’effondre avec fracas dans la rivière, ça te fascine, en fait. Tu as des compulsions de violence, de destruction, de vandalisme…

Paul: De vanda… oh, mais ce n’est rien en comparaison des compulsions de vandalisme, de violence et de destruction que tu as manifesté en détruisant l’album de photo que m’avait léguée Mélanie.

Andrée: Quoi, encore cette traînée de Mélanie? Ton ancienne flamme, la femme de ta vie, cette roussette de merde! Tu y penses toujours en fait, tu…

Mais nous voici maintenant bien loin du pont de la rivière Kwaï, du roman comme du film. L’échange entre Paul et Andrée s’envenime, il ouvre des égratignures anciennes, les élargit et les transforme en plaies béantes. On s’engueule, on s’empoigne, on se lance des objets, on se met à table et tout se dit. Tout y passe et on ne se réconcilie que tard, et clopin-clopant. Une amertume, un nuage durable s’installe dans le ciel bleu des amoureux. Il faudra, pour se remettre de ce moment profondément belliqueux, des années. Il faudra un enfant Dupont-Delarivière, devenu adolescent, pour reconstruire un passage entre la préférence du roman de sa mère et la préférence du film de son père. L’enfant de Paul et d’Andrée rétablira un pont entre le roman de Pierre Boulle et le film de David Lean, un pont… ultime. C’est que cet enfant (un garçon ou une fille, l’histoire ne le dit pas) se prononcera fermement sur Le pont de la rivière Kwaï, sans même voir le film et encore moins lire le roman… L’enfant arrêtera tout simplement sa préférence sur le jeu vidéo…

Commandos 2 Men Of Courage: Bridge over (sic) the river Kwai. Ceci est seulement le NIVEAU "pont sur la rivière Kwaï" au sein d'un jeu guerrier plus vaste et étagé intitulé "Commandos 2 Men Of Courage"... (Je remercie mon fils Tibert-le-chat pour cette information)

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Le pépiement des femmes-frégates

Publié par Paul Laurendeau le 1 septembre 2011

Fac-similé d'un croquis esquissé en 1810 dans un canot de voyageurs par la femme-frégate Kytych - soit madame Carolle (sic) Gagné, des éditions ÉLP - 2011

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Mon dernier roman, paru en 2011 chez ÉLP éditeur, combine insolite, fantastique, ethnologie et histoire. Vous en trouverez des compte-rendus critiques ici et ici. Nous sommes dans un Kanada et un Kébek distordus par la lentille de l’imaginaire. C’est un pays ancien, serein et fier, à la fois forestier, riverain, montagnard et urbain. C’est une culture où les bûcheron(e)s courent la chasse-gallerie, les clercs de notaire font de l’ethnographie, les policiers provinciaux sont onglichophones et portent l’habit rouge, les bedoches d’églises sont des conservatrices de musée, savantes, bourrées de sagesse et de générosité. Ici, les protagonistes portent des prénoms qui riment avec leurs noms de famille: Coq Vidocq, Rogatien Gatien, Mathieu Cayeux, Denise Labise. La métropole s’appelle Ville-Réale. Les villages riverains s’appellent Trois-Cabanes, Martine-sur-la-Rive, Pointe-Carquois, ou le Bourg des Patriotes. Les montagnes, hautes, bien trop hautes, sont le Mont Coupet et le Faîte du Calvaire. Et coulent dans leurs vallées respectives, le fleuve Montespan et la rivière des Mille-Berges. Le drapeau national est le Pearson Pennant, et, à la frontière sud, se trouve la lointaine et influente RNVS (la République de Nos Voisins du Sud)… Mais surtout, dans ce monde, vivent des hommes et des femmes oiseaux, mystérieux et sauvages, qui nichent dans de hautes cavernes de granit. Ce sont les hommes-frégates et les femmes-frégates. La femme-frégate, sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont d’un noir dur, pur. Son long et puissant plumage dorsal est rouge vif, rouge sang. Inversement, le plumage de l’homme-frégate est noir charbon et sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont rouge vif. Les hommes-frégates sont beaucoup plus rares que leurs compagnes, dans un ratio d’un homme pour douze femmes environ. Conséquemment, les femmes-frégates doivent périodiquement, inlassablement, méthodiquement, déployer leurs ailes, immenses et puissantes, et se tourner vers les hommes-sans-ailes, pour voir aux affaires des passions ataviques et de l’amour consenti. Il faut alors se contacter, se toucher, se parler, se séduire, avec ou sans truchements, furtivement ou durablement. Dans l’ardeur insolite mais inoubliable de la rencontre fatale de deux mondes effarouchés, étrangers mais amis, retentit alors un appel urgent, virulent, indomptable, un cri grichant, strident, aux harmoniques riches et denses, le langage d’un jeu complexe de communications subtiles, articulées, intimes et sans égales: le pépiement des femmes-frégates.

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Extrait

 C’est une chaude et lourde soirée crépusculaire et le ciel est d’un jaune terne et foncé, virant rapidement à l’ocre. Sitis vole lentement au dessus du majestueux Fleuve Montespan. Son corps tendu et ses ailes amplement déployées recherchent, comme instinctivement, une fraîcheur qui émergerait du lit fluvial et qui ne vient tout simplement pas. Il fait très chaud et Sitis harnache les rares courant aériens, en se coulant dans la vaste vallée du Montespan, car battre de ses larges ailes articulées, aux racines de plumes grosses et solides, la fait excessivement transpirer. Sitis est toute moite et il fait soif. Sitis vit intégralement nue en été. Elle ne se couvre de chaudes pelleteries de chevreuil qu’en hiver. Elle vole donc nue, dans l’ardeur de ce début de nuit d’été et elle retrouve parfaitement son chemin dans la vaste vallée fluviale car elle est partiellement nyctalope. Les sœurs, les cousines et les amies de Sitis, quant à elles, sont toutes plus nyctalopes qu’elle et, conséquemment, la lumière diurne les aveugle irrémédiablement. Elles ne s’aventurent donc dans la vallée du grand fleuve qu’à la nuit noire. Sitis-la-Curieuse, comme ses sœurs, ses cousines et ses amies la surnomment, n’étant, pour sa part, que très partiellement nyctalope, elle arrive parfaitement à tolérer l’aube et le crépuscule et c’est cela qui a tant contribué à aiguiser sa vive curiosité envers les hommes et les femmes sans ailes des villages terrestres de la vallée du Montespan. Les jambes, luisantes, fines et musculeuses de Sitis, sont pointées derrière elle, comme celles d’une plongeuse. Ses immenses ailes cramoisies, solidement enracinées dans la continuité dorsale de ses puissantes clavicules, sont maximalement déployées. Sitis plane, se touche les sourcils de ses deux mains en visières et plisse un peu ses yeux attentifs, en scrutant l’horizon liquide droit devant elle, non sans effort. C’est à cause de sa curiosité, bien plus acérée que sa vision, que c’est Sitis que les femmes-frégates de la fratrie du Mont Coupet ont chargé d’aller enquêter au sujet d’une tourelle aux mystérieuses éclaboussures lumineuses se dressant tout au bout de la Pointe du Broc.

Sitis vit avec sa fratrie au faîte du Mont Coupet. Femme, sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont noires, d’un noir dur, pur, comme du charbon, comme le poêle, auraient dit nos anciens kanadiens. Son long et puissant plumage dorsal est rouge vif, rouge sang, Si elle était un homme-frégate, ce serait tout juste le contraire, son plumage serait noir charbon et sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents seraient rouge vif. Les hommes-frégates sont un peu plus hauts et plus carrés que les femmes-frégates mais surtout, ils sont beaucoup plus rares, dans un ratio d’un homme pour douze femmes environ. C’est pour cela, entre autres, que la jeune Sitis n’a pas encore connu d’homme. Elle a d’ailleurs bien d’autres choses à l’esprit que les hommes en ce moment même, vu qu’on l’a chargée d’enquêter sur ces insupportables explosions lumineuses qui surgissent depuis peu d’une vieille tourelle sise sur cette pointe spécifique et qui perturbent considérablement la furtive circulation nocturne des femmes-frégates en aval et en amont de ce point, dans la vallée du Montespan.

La tourelle de la Pointe du Broc apparaît maintenant, saillante sur l’horizon dépâlissant. Sitis met le cap droit dessus. La nuit finit de tomber. Aucune lumière n’émane de la tourelle. C’est un bon début. Sitis suppose que cette construction riveraine, qu’elle a souvent longée mais qu’elle investit pour la toute première fois, sera dotée d’une sorte de beffroi, un peu comme le clocher de la si haute Église-du-Culte-Inconnu, où Sitis se perche souvent quand elle va écornifler la terre. L’Église Albionne et l’Église-du-Culte-Inconnu qui se font face sur la vieille route d’Ako au cœur du village de Trois-Cabanes, sont doucement en train de devenir les perchoirs favoris des femmes-frégates si curieuses des hommes et des femmes sans ailes. Sitis se rend souvent en cette éminence sombre, altière et secrète. Ce qui est inconnu s’appréhendant toujours sur la base de ce qui est connu, Sitis présume donc que cette tourelle de la Pointe du Broc est justement plus ou moins configurée comme un long clocher de chapelle coloniale. Elle fonce dont directement sur le faite de la tourelle, espérant y dénicher une sorte de beffroi ou quelque abri similaire susceptible de lui servir de premier perchoir d’observation. La distance diminuant, ce qu’elle prenait initialement pour des orifices d’entrée, analogues à ceux que les femmes-frégates confectionnent délicatement pour faciliter l’accès à leurs huttes de nidification, s’avère bouché par une épaisse surface vitrée qui semble enduite d’une sorte de givre semi opaque. En approche finale, Sitis a encore le temps de se dire qu’elle va devoir se percher sur l’extrême pointe de la tourelle et s’y agripper, sans disposer d’une toiture pour la recouvrir ou l’envelopper. C’est alors que l’incroyable explosion lumineuse surgit, dans un lourd bourdonnement de la tourelle, dont la masse vitrée entre en une lente giration. Le tourbillon lumineux! Sitis en est aussitôt submergée, éblouie, déstabilisée, foudroyée. Elle tourne vivement la tête et ferme les yeux pour éviter le brutal choc d’éblouissement à sa pupille et, du coup, elle en perd sa trajectoire initiale, en faussant son angle de vol. Ses ailes sont maintenant désaxées par rapport à la ligne de son corps mais elle fonce toujours, en descente franche, à une bonne vitesse, vers la tourelle. La voici qui virevolte dans le ciel, aveuglée, désemparée, au grand danger d’aller se casser la figure sur la pâle et conique surface de briques de la mystérieuse éminence. Dans un tourbillon visuel rudement désorientant, le regard presque totalement aveuglé de Sitis localise, sur la pâle surface de briques, un rectangle un peu plus foncé au fond duquel luit une sorte d’infime petite tache de braise, à peu près à mi-chemin entre le faîte de la tourelle et le sol. On dirait l’œil rassurant et presque éteint du plus vieil homme-frégate du Mont Coupet quand il raconte ses histoires d’épouvantes en Galimatias aux poussins et oisillons du village. En un éclair, rationnel ou irrationnel allez savoir, cette analogie rassure Sitis. Présumant qu’il s’agit là d’un orifice percé dans la muraille, elle fait subitement claquer ses ailes pour pointer son étrave, le chef directement vers cet orifice. Évaluant au mieux l’étroitesse de l’ouverture, la femme-frégate rapproche ses ailes de ses hanches et de ses jambes, adoptant la pose en ogive, caractéristique d’un rapace qui plonge. Cela lui impose une accélération qu’elle ne contrôle alors plus. Elle fonce tête première vers cet orifice, les ailes et les bras le long du corps, et advienne que pourra…

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Un copain, homme de lettre et romancier lui-même, qui a lu le roman, me pose alors la question suivante. Il n’est pas évident que tu te souviennes de la manière dont tu as eu l’idée des femmes-frégates. Mais si c’est le cas, comment as-tu pu envisager d’en écrire une histoire? Avais-tu un but, et ces femmes en étaient-elles une métaphore introductive, ou bien ce but est-il peu à peu apparu, affiné à mesure que l’histoire se tissait? Comment ça se passe? Des femmes-frégates, enfin quoi, c’est tordu quand même! Réglons d’abord le cas de la fiction démonstrative ou du «roman philosophique». J’appelle cela des essais-fictions. On prend un dispositif notionnel de départ dont on veut a priori faire la démonstration et on enrobe cette dite démonstration dans un récit fictif, à valeur allégorique ou symbolique ou générique ou métaphorique, qui makes the point, comme disent les américains, avec plus de percutant et en jouissant mieux. J’en écris. Mais je les garde circonscrits dans mon espace-essai, mon carnet (blogue). Cela donne des titres comme celui-ci: De la couverture journalistique d’une grève nord-américaine type: le conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée (essai-fiction). Je mets toujours essai-fiction entre parenthèses alors, pour qu’il n’y ait pas la moindre ambivalence. C’est jubilatoire, mais cela reste un texte où le fictif est intégralement subordonné au démonstratif. Un conte didactique, presque (ce sont toujours des textes courts, chez moi). Pas de ça, entre nous, dans mes romans. Je ne dis pas que mes romans ne démontrent pas quelque chose. Je dis que la visée démonstrative n’est pas la locomotive de leur engendrement.

Le point de départ de mes fictions effectives, courtes ou longues, est de fait délirant. Je veux dire par là qu’il s’identifie quasiment à un événement psychotique. Du rêve éveillé, ni plus ni moins. De la mythomanie appliquée. De l’élucubration considéré comme un des Beaux Arts. Dans le cas des femmes-frégates, j’ai commencé par les voir voler au dessus de la rivière de mon coin de pays, et le long de l’étrave d’un train de banlieue. Le délire visuel et sensoriel s’accompagne généralement d’un délire verbal. Ces apparitions sont des femmes frégates (pas corneilles, moineaux, cormorans, ou aigles). Le mot frégate, ça fait navire, vitesse, beauté, et surtout, il y a tellement un splendide contraste de couleurs. Plumage noir avec ce beau jabot rouge pour les mâles. Les femelles, on inverse. Car, c’est une vieille compulsion de journaliste américain, il faut voir. Il y a donc des femmes-frégates, et ma gorge se noue quand je pense à elles. Dans le torrent de ce que Salman Rushdie appelle la mer aux histoires (the sea of stories), cette histoire-ci bouillonne trop fort. Il va falloir la laisser sortir, elle, comme une déglutition, comme une expulsion urgente.

Bon, il y a des femmes-frégates, mais que font elles? Dans la tempête du bouillonnement verbal, visuel et sensoriel apparaît et se fixe alors une vieille illustration de chasse-gallerie. Mais le canot ne vole pas tout seul, comme dans La chasse-gallerie d’Honoré Beaugrand. Il est tiré par des sortes de diables ou de diablesses à plumes. Voici donc une chose que font les femmes-frégates. Elles encadrent ceux qui courent la chasse-gallerie. À ce point-ci de l’expérience, il n’y a pas de synopsis et rien d’écrit. C’est la gestation et sa tempête, strictement mentale, peut durer des mois, une année presque. C’est alors le moment qui reste le plus exaltant: des plans apparaissent. Ils sont récurrents, ils m’obsèdent. Ils me hantent. J’y pense tout le temps, du soir au matin. Je me les repasse comme la bande passante d’un crime. Pour Le pépiement des femmes-frégates, le premier plan qui me vint à l’esprit c’est quand Kytych (dont je ne sais pas encore le nom) montre son ventre à Claude pour réclamer sa couvée, dans le canot des voyageurs qui clapote doucement sur la rivière, sous la petite neige. J’ai vu ce plan unique pendant des semaines. Il dictait l’histoire à venir, littéralement. Il fallait que l’histoire soit, pour que ce plan s’y coule discrètement, sans bruit. Les plans hantises vont arrimer des thèmes avec eux. Les idées suivront, à la onzième heure. Ici, les idées et les notions ne montrent pas le chemin. Elles sont, au contraire, à la remorque de la fiction.

Puis, il y aura une gare. Une gare, une gare. Je me promène dans Montréal (qui deviendra Ville-Réale fusion de son vieux nom, Ville-Marie, et de son nom actuel – le fait que ma belle-doche s’appelle Marie et que mon père s’appelle Réal, on n’en parlera pas), à la recherche d’une vieille gare. C’est la voix tellement purement joualle de ma vieille mère, grande voyageuse en train régional et interprovincial du CiPiArre, qui me tinte alors dans la tête. Tu descends à Gare Centrale ou à Gare Windsor? Toujours à la Gare centrale, maman. Jamais à la Gare Windsor, aujourd’hui convertie en complexe tertiaire. La voici, la gare qu’il me faut. Je vais la voir pendant une tempête de neige. Les autres immeubles montréalais la surplombent aujourd’hui mais son allure de faux manoir écossais genre décors de Tim Burton reste parfaitement imprenable. Casting de la gare Windsor. Prénom royal et calembours acides obliges, elle deviendra la Station ferroviaire Gotha et des femmes et des hommes-frégates vont girer autour de ces tour. Et ce sera un mystère. La chasse-gallerie, la Gare Windsor, merde, pour intégrer ces éléments délirants spécifiques, il faudra faire, dans ce cas ci, un roman à saveur historico-légendaire. La saveur historico-légendaire du roman emboîte alors le pas aux images-taches d’origine. Pas de complexe avec les genres. Les genres servent la pulsion fictionnelle, pas le contraire. Fait au conséquences narratives et thématiques incalculables: il nous faudra aussi une langue d’époque… Pas de complexe avec la langue, contrairement à d’autres…

Il n’y a toujours pas de synopsis, mais les plans et le bazar connexe s’accumulent maintenant dangereusement, tant et tant qu’il va falloir en confier certain au papier. Pas trop. J’évite de me surcharger de matériaux préliminaires pré-synopsis. C’est le risque parfait pour perdre le focus et ne finir qu’avec de superbes matériaux en un beau lot bancal trop-long-pour-une-nouvelle-trop-court-pour-un-roman (j’ai de cela à revendre, sur plein d’autres sujets. Aujourd’hui, dans l’urgence, je m’efforce de mener mes projets à terme). Dans le cas du pépiement des femmes-frégates un court texte préliminaire a été directement rédigé avant synopsis. C’est celui de la furtive interaction du caporal Borough avec ses sbires. Il est en anglais, ça ne s’improvise pas. J’ai écrit le premier jet et l’ai fait scrupuleusement relire par des copains torontois, en leur expliquant que je cherchais un ton siècle dernier, comme celui du régiment britannique du Pont de la Rivière Kwaï (À grands coups de Good show, McKinnon!). Mes copains m’ont finalisé ça huit sur huit et refusent obstinément des remerciements explicites. Je ne savais rien de mon histoire, sauf que le jeune homme-oiseau Merkioch, qui rencontre le caporal et ses hommes sur le flanc du mont, est homosexuel. Le contraste entre ces virilités débonnaires badernisantes et son élégance sauvage et jeune étaient donc déjà dans les cartes. Je ne savais pas alors que j’annonçais un autre thème.

Puis vient le jour du synopsis. Cela m’a pris à la Gare Centrale justement, dans un resto tapissé d’images ferroviaires antiques, ça ne s’invente pas. On prend du papier et un stylo à l’ancienne et on se résume d’abord le truc, gentil et simple. C’est un film qu’on a déjà vu, hein, ou un rêve qu’on retrouve. On se résume le coup sur six ou sept feuillets. Pas trop, hein. Le synopsis coule environ 70% de la trame du récit. Il faut laisser de la place pour la folie au fil des chapitres. Quand Sitis vole le téléphone mobile de Denise Labise, ce n’était pas dans le script. Cela nous est venu, à Sitis et à moi, dans le feu de l’action d’écriture, quand Denise nous ajustait notre jolie robe de Batik et que la poche de sa veste s’entrouvrait sur le téléphone qu’elle y avait distraitement posé. Les autres péripéties ont suivi. Alors disons, 90% du scénario et 60% des péripéties, tel est le synopsis idéal. Il faut ensuite le découper par chapitres, bien répartir les périodes d’entrée des éléments d’information (capital si vous avez une intrigue à énigme, genre policier, mais toujours important, en fait), puis s’y tenir (aux moments d’entrée des infos – c’est le seul élément de synopsis absolument ferme – le reste bougera et il faudra bouger avec). Et enfin il faut rédiger, d’un coup, en trente jours, à raison d’un chapitre par jour. Cela ne se fait pas à temps perdu…

Et les thèmes dans tout ça, le message? Tu écris un roman, mon baquet, pas un manifeste situationniste. Garde un œil prudent sur le radar idéologique et raconte ton histoire. Les thèmes suivront bien. Occupe-toi de ta fiction et ton message s’occupera de lui-même. Tes lecteurs européens te diront alors que ton ouvrage porte sur l’inclusion et la tolérance alors que tu n’aura simplement été qu’inclusif et tolérant de ta personne écrivante, comme tu l’es toujours à la ville, au foyer, et surtout dans ton monde de fiction, car tes personnages, tous sans exception, tu les aime d’amour.

Le reste de cet entretien est ici et/ou ici.

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Écrire… se travestir… se dévoiler…

Publié par Paul Laurendeau le 14 avril 2011

Comme le disait (enfin, bon, je glose…) Robert Ervin Howard (1906–1936), on ne peut pas écrire le soir et la fin de semaine. Il faut s’y consacrer. C’est un art. Il faut s’asseoir et prendre le temps. Quand on se doit à l’écriture, on se doit à en faire la priorité centrale de sa vie et ce, coûte que coûte. L’univers de notre prochain exercice romanesque s’approche de nous en tourbillonnant. Il vient nous hanter le soir, la nuit, au petit matin, toujours un peu n’importe quand. Il ne faut pas le capter trop vite, il faut le laisser tournoyer puis se poser sur la portion de notre être qui tiquera d’un petit mal cuisant lors de cette rencontre. La mise en place des émotions et du mood sont primordiaux, mais rien ne se fera sans méthode. Il faut donc planifier l’ouvrage, mettre un plan au net, faire des recherches un peu aussi. Pas trop de recherches, il ne faut pas s’enliser dans les fatras d’un essai manqué pour se ligoter ensuite avec des matériaux préparatoires à rallonge. Ceci n’est pas un exercice académique, et je parle en connaissance de cause. Il faut que ça vole, que ça butine. Il faut savoir quand plonger. Il y a aussi les tentations à éviter. Tentation de la facilité, tentation de s’accrocher aux modes, de s’inspirer un peu trop, de se donner le public cible qui mordra vu que nous aurons bien suivi la tendance. L’autre tentation, catastrophique à notre époque, omniprésente, lancinante, terriblement parlante, c’est celle de la biographie-sans-concession déguisée en fiction, ce que certains nomment l’autobiographie d’un inconnu. Ces tentations sont inexistantes pour moi. Je n’écris pas sur ce que j’ai lu, ou sur mon vécu. J’écris sur ce qui me roule dans la tête. Ma fiction n’est pas autobiographique ou plagiaire, elle est imaginaire. L’originalité n’est pas une quête ou une recherche pour moi. C’est un acquis sûr, imparable. On me l’a assez dit et redit. Je détiens le secret de l’originalité, sans même y avoir pensé. Ce secret, le voici, tout simple… Vous voulez être original? Écrivez de vos obsessions. L’originalité suintera de vous. Vous n’aurez même pas, non plus, à y penser.

Je ne plierai pas, je ne me conformerai pas. C’est dans ma nature. Je prendrai cette avenue et écrirai des histoires merveilleuses. Mon écriture est. Elle percole en moi. Il me reste simplement à la faire connaître. Le seul texte de référence utile en matière de réflexion artistique que je trouve dans la tradition culturelle du Québec, c’est le Manifeste du Refus Global (1948). Le seul roman qui me prend à la gorge au Québec, c’est L’Avalée des avalés (de Réjean Ducharme, 1965). Mais pour ces deux textes majeurs, il y a tellement de poutine insipide, de savonnettes, de petits copains qui font mousser la prose inepte des petits copains… de… de… de… Mais voilà qui me donne l’opportunité de dire un mot de la ligne éditoriale du site Écouter Lire Penser que j’anime avec Daniel Ducharme et une petite équipe de cœurs d’artichauts. On a décidé de faire le contraire de ce que les surréalistes avaient fait jadis avec l’essai critique collectif Un cadavre (1924 et 1930). Au lieu de couler ce qui nous horripile, nous valorisons ce qui nous botte. Sur ce qui nous déçoit, silence opaque, sur ce qui nous sollicite, jactance labile. C’est aussi incisif, tout en étant moins agressif. Cet état d’esprit, je le reproduis, le perpétue ici aussi, au sujet de mon œuvre de fiction. Au lieu de dénigrer ce que je ne trouve pas bon, j’écris mes textes et les laisse porter ce qu’ils ont à porter. Inutile d’insister sur le fait qu’ils sont bons…

Comme le personnage double du roman Se travestir, se dévoiler, l’écriture de fiction contemporaine vit pleinement la crise de conformité de la société tertiarisée contemporaine. C’est rendu qu’on écrit un essai comme on rédige un rapport ou une batterie de notes de services. On écrit de la fiction comme on transmet un compte-rendu journalistique ou les billets d’un carnet (blogue) de voyage. C’est rendu qu’il faut être professionnel même quand il s’agit de chier, d’éructer, de subvertir par l’art, de pisser le sang délétère, de souiller la routine de boyaux de porcs et de songes indicibles et/ou inavouables. Et après on va se lamenter que les œuvres manquent de sang, qu’elles se languissent et vivotent en librairie. Voltaire est mort, Falardeau est mort, et je ne me sens pas bien moi non plus, allez. À ce moment-ci, on me permettra de me fendre d’une recommandation amicale et respectueuse. Celle de vous prier de jeter un œil sur le reste de mon carnet (blogue) Le Carnet d’Ysengrimus. Il fournit sans tergiverser ni tataouiner la nature explicite de mes couleurs idéologiques. Je préfère prévenir à l’avance car ce que je pense perle en permanence dans ce que j’écris. Mon entretien avec Daniel Ducharme sur le site Écouter Lire Penser aidera certainement aussi à cerner ce que j’entends par réalisme insolite. Voilà pour la minute renvoi… renvoyage aussi, du reste.

Donc, je n’écris pas sur ma vie. Je ne cultive pas le roman-témoignage, cette autobiographie déguisée où on se raconte chafouinement, avec un petit masque. Trois petits tours, trois petites diffractions, une poignée de changements de noms, rêvez, voici ma «fiction». Je n’écris pas sur ce qui existe ou sur ce que je sais. La littérature de colportage, c’est pas mon genre. Je ne fais pas du feuilleton factuel, du reportage, du témoignage douloureux, amer et poignant. J’écris sur ce que j’imagine. Je reproduis, du mieux que je peux, le film mou, fou, labile et chamarré qui me roule dans la tête. Oh, il m’arrive bien de plagier des lambeaux de réel historique… mais ce n’est plus plagier ça, hein, c’est s’inspirer. Quand, en dessous de mon scénario, se profile insidieusement les fibres d’un monde d’autrefois, c’est pour les concasser, les broyer, les dissoudre, ces fibres, et en faire le comburant autonome de ce récit hirsute, de ce rouleau hâtif et fugace qui ne cesse de m’échapper, lui aussi. J’écris, en fait, comme je vous raconte un long métrage que j’aurais furtivement vu en rêve. Je suis un élucubrant de mon temps. Pour le moment, comme quand on rapporte du rêve, justement, je réorganise les éléments les plus délirants, les remettant sur le trépied d’une cohérence narrative fondamentale, mais je ne ferai peut-être pas cela toujours. Si quelqu’un apparaissant dans une de mes fictions ressemble à une personne réelle, ce n’est pas un aveu biaiseux ou du crypto-réalisme. C’est un casting. Cette personne, inopinément semblable à une personne du monde, vient jouer un rôle que je lui assigne, dans mon film, un petit rôle habituellement. En effet, ce genre de casting de personnes que j’ai connu, ou que le monde a connu, cela arrive généralement à un de mes personnages secondaires (j’adore et respecte immensément mes utilités, ce sont tous des amours passionnels et charnels, pour moi). Mes personnages principaux, eux, par contre, ne viennent d’absolument nulle part d’empirique ou de platement factuel. Ce sont des Ornicar… Et l’histoire dans laquelle ils évoluent, bien, c’est une fiction.

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Sur le roman Se travestir, se dévoiler maintenant. L’itinérant torontois Marcel Dacier se substitue sans témoin à un certain Simon Baume, dont il est le sosie intégral, sur les lieux de l’accident mortel de ce dernier. Cela le fait entrer dans une famille de milliardaires de l’Escarpement du Niagara. Il y redresse involontairement un certain nombre de torts et se gagne quelque peu la confiance de cet univers bourgeois glauque, en le prenant doucement et astucieusement dans l’angle du bon amnésique. Le travesti est parfait. Mais, quand tout semble se mettre en place, comme une mécanique bien huilée, insidieusement quelque chose coince, frotte, se casse. Et notre homme devra en venir inexorablement à se dévoiler. Les représentants de son nouveau milieu social devront le faire aussi, en une tumultueuse dégringolade de sincérité et de vérité non voulue, que personne n’avait vu venir. Se travestir est un acte calculé, stratégique, méthodique, fondamentalement stable, même à travers le détail fourmillant de ses divers rajustements tactiques. Se dévoiler est plutôt un effondrement, un effet de forces éminemment involontaires, une catastrophe, au sens le plus pur du terme, une capilotade effilochée, échancrée et filandreuse qui, si elle rencontre parfois certains assentiments secrets, rampants, occultes, s’impose à nous, malgré nous, s’enchevêtre en torons cauchemardesques tout autour de nous, et nous force à la plus échevelée et la plus fatale des cascades d’improvisations. Se travestir… se dévoiler… c’est écrire. Voilà.

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À PUBLIER – Un éditeur vous demande d’évaluer un ouvrage de fiction et d’en recommander (ou non) la publication. Vous faites comment?

Publié par Paul Laurendeau le 1 février 2011

Bon: qu’est ce qui fait la différence? Juger, je pense, est facile. C’est décider si on publie ou pas qui l’est moins. Selon quels critères? En vue de quels objectifs?

Aline Jeannet

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Un de nos collaborateurs de la maison d’édition Écouter, Lire, Penser, soulève, lors d’une de nos cyber-réunions, la question du fameux et lancinant comment faire quand on doit évaluer un manuscrit qui nous est soumis? C’est une interrogation importante et, suite à la discussion qui s’ensuivit, notre directeur de publication, Daniel Ducharme m’a demander de traiter la susdite question chez Ysengrimus, entre autres pour prendre le pouls des lecteurs et lectrices du Lupus Horribilis sur ce fascinant problème. Dont acte.

D’abord un point essentiel qu’il faut garder à l’esprit quand on joue ce rôle d’évaluateur-évaluant ou de juge-jugeur, c’est qu’on est pas seul(e) face au brûlot hautement suant et transpiratif de la décision finale. Ce genre de choix est toujours arrêté à plusieurs, et chacun apporte sa touche. Par exemple, personnellement, sans forfanterie envers l’ami, je me fie beaucoup justement au jugement du susdit Daniel Ducharme, simplement, parce que ce gars a lu des milliers d’ouvrages, et fait des douzaines de compte-rendus, et que cela lui donne une solide perspective de fond sur le corpus, comme on dit dans le jargon. Chacun apporte son bagage d’éléments critiques cardinaux, au sein du Comité du Salut Publie [sic]. Par exemple, il est crucial, à mon sens, d’introduire le critère idéologique tôt dans la réflexion, et de la bonne façon. Il faut soulever, en ouverture, la question de la compatibilité d’idées. Et, vu qu’on le fait toujours de toute façon, en sous-main ou non, autant le faire droit et explicite. Ce critère, absolument crucial, ne porte pas, en plein, sur ce dont on a envie de voir ou d’entendre parler (ça, ça reste la prérogative de l’auteur) mais, en creux, sur ce dont on doit ne PAS parler, c’est-à-dire, sans concession illusoirement impartiale, les traitements doctrinaux à proscrire, les thèse à éviter, les idées que l’on n’endosse pas. Il faut rejeter, sans compromission, (par exemple et sans exhaustivité): le révisionnisme sur la Shoah, la promotion de la délation sociétale, le machisme/phallocratisme hirsute et nostalgique, l’apologie sans critique du profit cynique, de la répression, de la guerre, le théocratisme, le mystico-fumisme, la pseudo-science au tout premier degré. Il faut montrer la porte d’entrée vers… d’autres éditeurs traitant ce genre de thèmes (il y en a plein, des tas et des tas) et cultivant ce genre de vision, comme on rejetterais racisme, antisémitisme, misogynie, homophobie etc, dans le flot de la conversation courante. Sans moins, sans plus. Un éditeur endosse les thèses de ses auteurs et en est pleinement responsable et, vous savez quoi, grande nouvelle, le «génie» (dans une bouteille de formol) de Louis-Ferdinand Céline, et celui d’Alexandre Soljenitsyne nous échappe encore à ÉLP et nous échappera probablement toujours…

Ensuite, crucial, en évaluant un ouvrage pour un éditeur, je ne me dis pas “est-ce que j’achèterais ce livre?”. On édite pas comme on consomme. Il faut plutôt dire: est-ce que je recommanderais, ou donnerais, ou mousserais, ou, lâchons le mot, vendrais ce livre? Aurai-je envie d’en faire un compte-rendu favorable? En un mot, est-il méritoire? Fondamentalement, moi, je ne rejette pas. À PUBLIER reste ma devise. Si quelqu’un a quelque chose à dire, pourquoi se priver de le découvrir, surtout au cyber-siècle? Pour rejeter, moi, il faut vraiment que l’ouvrage se plante en grande. Ceci dit, il reste qu’un jeu articulé de critères s’impose. Je dénombre six grandes facettes à juger, de tête et de cœur. Ce qu’il faut évaluer d’un ouvrage de fiction en quête de publication, à mon avis, c’est ceci:

- Le récit, son fonctionnement, sa mécanique
- Les thème abordés, les thèses défendues
- Le ton et la construction de l’ambiance
- L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte
- Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non
- Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère)

Je me fais donc toujours cette petite fiche en six points. Je vous la reproduis ici, en la jouant comme si on me chargeait de publier un «manuscrit», qui est un vieil ami et que je considère probablement comme le plus grand petit roman (novella) français du siècle dernier. Voici donc, histoire de s’exemplifier la dynamique du comment de la chose, ma fiche À publier, du Petit Prince de Saint Exupéry (1943), telle que je la formulerais comme si de rien, dans le cadre de mes critères:

Au serpent: TU AS DU BON VENIN? TU ES SÛR DE NE PAS ME FAIRE SOUFFRIR LONGTEMPS? (Tiens, on dirait un auteur parlant à l’éditeur qui va évaluer son ouvrage!)

Le petit Prince d’Antoine de Saint Exupéry (novella ou petit roman)

- Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: histoire en «je» cultivant une discrète ironie dans l’exposé autobiographique et combinant harmonieusement intimisme et fantaisie. L’anthropomorphisation de certains personnages (la rose, le renard, le serpent) apparente le traitement à celui du conte. Un faux conte pour enfants, en fait… un conte philosophique…

- Les thèmes abordés, les thèses défendues: à travers les idées de rencontre, de voyage et de découverte du monde, une réflexion sur les limitations perceptuelles et intellectuelles du ressenti adulte et une promotion de l’imaginaire de l’enfance, comme sagesse fondamentale et compréhension adéquate du  monde. L’image de la femme est fantasmée dans un cadre quelque peu stéréotypé. Traitement implicitement surnaturel, mais sans lourdeur doctrinale, de l’impact de la mort.

- Le ton et la construction de l’ambiance: ceux-ci reposent beaucoup sur les quêtes de la rencontre, de la fuite et de l’apprivoisement. Le récit, en une suite de petits chapitres présentant les tranches de vie du narrateur et du prince, donne une impression de grande douceur, alternant subtilement tendresse folâtre et sobre gravité. Quant aux dialogues entre les protagonistes, ils sont particulièrement vivants et savoureux (S’il te plait, dessine moi un mouton…Tu as du bon venin?).

- L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: l’ouvrage combine récit et illustrations d’une façon à la fois magistralement réussie et inédite. En effet, le narrateur est un dessinateur qui nous parle, tout en illustrant son propos et son vécu par des croquis introduits par lui dans la présentation, comme spontanément. On nous impose donc deux modes de visualisation, par le texte et l’illustration, que se répondent et se complètent superbement.

- Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: indéniable dimension allégorique avec une touche bien dosée de fantastique. Des effets de science-fiction vieillots à la Cyrano de Bergerac ou à la Micromégas (voyage interplanétaire sur un vol d’oiseaux sauvages, planètes minuscules peuplées de singletons improbables) gorge le tout d’une savoureuse langueur poétique. Réalisme (surtout l’univers du narrateur, aviateur naufragé dans le désert du Sahara) et anti-réalisme (surtout l’univers du petit prince, voyageur cosmologique indéfini, personnage principal du récit et des croquis) se marient très harmonieusement.

- Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): Langue acrolectale d’une grande sobriété. Aucun procédé argotique ou régionaliste. Du français international dans ce qu’il a de plus simple et frais.

- Conclusion: À publier…

On se suit? On voit les critères opérer? Bon, bon, bon… Banco, banco… Voici donc maintenant un joli petit morceau d’envers du décor: mes fiches À publier de trois ouvrages de la Maison ÉLP (lesdites fiches, en version hélas abrégées, car cruellement expurgées, il faut le dire, de tout élément susceptible de gâcher votre éventuel futur plaisir de lecture).

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La Branleuse d’Amélie Sorignet (roman dont on peut lire un compte-rendu plus détaillé ici)

- Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: histoire de femme et, plus clairement, histoire prométhéenne de femme.

- Les thèmes abordés, les thèses défendues: thème partiellement anti-lolita, coming of age douloureux, lucide, cynique, angoisses sexuelles, anorexie, crise de l’apparence, phallocratisme foutu, dédain du monde adulte, vision critique grinçante de la culture intime des femmes. Thème de la vengeance et apologie de la délinquance.

- Le ton et la construction de l’ambiance: combinaison corrosive de drame et d’humour. Ironie solidement caustique et railleuse.

- L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: sensation et visualisation extrêmement efficaces. Sensualité juvénile bien évoquée. Les sens olfactif et gustatif sont souvent mis en alerte.

- Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: touche rabelaisienne ou san-antonienne particulièrement maîtrisée. Sens vif de la farce tragi-comique et de la dérision. Un sous-élément policier garde la curiosité en alerte, sans excès.

- Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): jouissance libre et libertaire de la langue, y compris de la langue vernaculaire hexagonale, genre Zazie ou Petit Gibus.

- Conclusion: À publier…

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Voici les morts qui dansent d’Allan Erwan Berger (recueil de nouvelles dont on peut lire un compte-rendu plus détaillé ici)

- Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: série de narratifs racontant des aventures enlevantes, turlupinées et échevelées, qui nous emportent et nous donnent le sentiment d’y être.

- Les thèmes abordés, les thèses défendues: par une utilisation flamboyante et grinçante du fantastique, de la réminiscence et des effets de plissements historiques, on fait sentir l’impact et le compagnonnage de l’Histoire (notamment celle de l’Europe Centrale) sur la vie présente.

- Le ton et la construction de l’ambiance: ton décalé, jamais trop sérieux, second degré, humour noir, jubilation du drame comme jeu.

- L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: sensation et visualisation extrêmement efficaces. Effets de paranormal quasi cinématographiques ou animatroniques.

- Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: personnages particulièrement vifs et attachants, surtout les juifs du ghetto. J’ai pensé à Jean Ray, à Lovecraft et au Golem.

- Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): langue maîtrisée à la perfection et d’une richesse à la fois généreuse et vive.

- Conclusion: À publier…

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Impuissant vs Insoumis, d’Aline Jeannet (roman dont on peut lire un compte-rendu plus détaillé ici)

- Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: réalisme strict en ouverture instillant une entrée graduelle et subtile dans l’étrange, avec des jeux d’effets oniroïdes reliés aux vives douleurs de l’altération et de la remémoration/découverte. Naturalisme cru en inexorable capilotade.

- Les thèmes abordés, les thèses défendues: un des thèmes centraux est l’altération des perceptions, notamment de celles que les personnages se font d’eux même, prenant le pas sur l’amplification graduelle du savoir. Ledit savoir fait l’objet d’un traitement implicitement platonicien, il est la lente et douloureuse (re)mise en place d’une remémoration.

- Le ton et la construction de l’ambiance: La curiosité dévorante du personnage narratrice s’empare de nous très intensément. Angoisse du vouloir-savoir passant graduellement en livide épouvante du sachant, rejetant de plus en plus ce qu’il/elle sait.

- L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: à une force empirique des évocations lors de la phase de lutte contre l’ignorance répond une graduelle altération du perçu à mesure que s’amplifie la résistance inconsciente à l’atrocité du monde. Le tout de ce crucial mouvement d’inversion, solidement maîtrisé.

- Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: contribue solidement à l’éclatement des genres. Fantastique? Sci-fi? Utopie? Uchronie? Anticipation? On ne sait plus. J’ai pense à V, à The Matrix (l’ineptie de religiosité en moins), à Time Patrol de Poul Anderson (1955), au fameux Spinoza encule Hegel de Jean-Bernard Pouy (1990) mais aussi à Kafka et à Hoffmann.

- Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): langue sobre, acrolectale. Néologie bien tempérée.

- Conclusion : À publier…

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Voilà. Oui? Maintenant, pour continuer de répondre à la question d’exergue, en tant qu’éditeur, quels sont mes objectifs? Bien, sans m’étendre excessivement, je dirais que je ne publie pas un ouvrage pour aujourd’hui, mais pour demain. Je cherche donc, en tâtonnant mais, justement, sans hésiter à tâtonner, un ouvrage qui fait des choses que je n’avais pas prévues mais que je suis quand même en charge de partiellement anticiper ou deviner, puisque c’est moi qui l’édite. Je ne dois pas aimer tout inconditionnellement dans un ouvrage que je retiens. Je dois plus sentir que ça claque bien, que ça fesse juste, si vous me pardonnez la cuisante imprécision de ces formulations du coeur. Aussi, à mon avis, c’est le rejet d’un ouvrage par un éditeur qui a des comptes à rendre (et il ne le fait pas assez d’ailleurs). Je ne suis certainement pas un grand hallebardier du Temple Littéraire ou un membre crispé et obtus du Directoire de la République des Lettres. Je ne publie pas comme un gardien de l’ordre mais comme un intendant bien tempéré du désordre et de la déroute des sens et de la pensée, que je veux impitoyablement instiller.

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Le Québec occupé, soixante dix ans après sa conquête par l’Empire Britannique, dans le regard d’une bourgeoise montréalaise du temps (1832-1838)

Publié par Paul Laurendeau le 15 octobre 2010

As empire rings its curtain down
This
British word
Sticks deep in native and colon
Like Arthur’s sword…

[Quand le rideau impérial tombe lourdement, ce mot de Britannique reste bien enfoncé dans le sein des naturels et des coloniaux tel l’épée du Roi Arthur…]

Seamus Heaney, poète d’Irlande du Nord et Prix Nobel de Littérature

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La France a connu une Occupation de quatre ans, suivie d’une tonitruante Libération. Nous, au Québec, bien, l’occupant s’est installé en 1760 et il n’est jamais reparti. Il nous a ratatiné géographiquement, outrepassé démographiquement, marginalisé socio-économiquement et il continue de nous servir ses petites courbettes veules, ses menus sourires fielleux, son faux calme trompeur, ses péréquations compte-goutteuses, son moralisme politique faux-cul et sa fichue rectitude conformiste mièvre, onctueuse et paralysante. Une occupation vieille de 250 ans, cela crée des particularités aussi diversifiées qu’incalculables. J’en propose ici un petit exemple historique particulièrement probant.

L’intégralité de la chronique que je vous synthétise ici est tirée du Tome 1 du Roman de Julie Papineau de Micheline Lachance (2001). Ce remarquable roman historique, copieux et solidement alimenté par un lot impressionnant de documents d’époque, nous donne à suivre la vie d’une bourgeoise canadienne-française, un peu plus de deux générations après la conquête de son pays par l’Empire Britannique. Matez-moi un peu ça, c’est singulièrement parlant. Tout commence par le traumatisme profond d’un quasi-fait-divers. Le 21 mai 1832, Madame Julie Papineau, née Bruneau (1795-1862), est témoin d’une fusillade de la foule montréalaise, par la milice anglaise. La voici soudain hantée par cet instant de violence autoritaire qui a donné, pour elle, à l’oppression subie par ses compatriotes une dimension tangible, concrète, perceptible, un visage douloureusement humain. Les nombreuses références faite par Madame Papineau au recours aux armes, dans sa correspondance et ailleurs, à partir de 1832, sont le résultat de ce fait historique cruel et inique parmi tant d’autres mais qui a la caractéristique essentielle d’être celui qu’elle a intimement vécu.

Les Habits Rouges britanniques dans leur subtile et délicate interaction avec l’hinterland colonial (ici à Boston au 18ième siècle)

Nous sommes en 1832. Ottawa (le village forestier de Bytown) n’existe pas encore en tant que capitale des Canadas et le pouvoir colonial britannique siège à Québec, ville de garnison à majorité anglaise. Un canadien, au 19ième siècle, c’est un francophone du Canada (les anglophones sont désignés les anglais) et un québécois, c’est juste un citadin de la ville de Québec, sans plus. À cette époque, les femmes ont, oh surprise, le droit de vote, malgré des pressions politiques pour le leur retirer, sous prétexte que les élections sont trop houleuses et disgracieuses. Les femmes du Bas-Canada ont donc de fait un droit de vote fort fragile car, en effet, de nombreux hommes, y compris le grand meneur canadien Louis-Joseph Papineau (contre le gré de sa femme), s’y opposent, jugeant que les canadiennes sont en réalité manipulées par leurs pères et leurs maris et ne s’intéressent pas vraiment à la politique. Le 21 mai 1832, Julie Papineau se rend donc à la Place d’Armes à Montréal pour aller voter, dans la circonscription du quartier ouest de Montréal. Elle est alors témoin d’une fusillade de la foule des électeurs d’un candidat de souche irlandaise du Parti Canadien, par la milice anglaise. Cela la heurte profondément, la révolte, et la pousse à embrasser plus étroitement les vues de son mari, Louis-Joseph Papineau (1786-1871), chef du Parti Canadien et orateur de la chambre (Président du Parlement), qui réclame rapidement une enquête au gouverneur Matthew Whitworth Aylmer (1775-1850) sur ce crime. Une épidémie de choléra s’abattant en plus sur Montréal à l’été 1832 oblige Julie Papineau et ses enfants à se réfugier, hors de cette ville de 27 000 habitants, chez son frère, le curé de Verchères, tandis que son mari reste en ville, pour encadrer l’intervention du Bureau d’Hygiène de Montréal contre l’épidémie. Le susdit curé de Verchères relaie alors à Julie les récriminations de l’évêque de Montréal, Monseigneur Jean-Jacques Lartigue (1777-1840), cousin de Papineau, dont l’évêché est maintenu par le gouverneur britannique sous la tutelle de l’archevêché de Québec comme représailles que ledit gouverneur fait subir au prélat, en conséquence des activités politiques de son remuant et subversif cousin. Les Papineau sont des anticléricaux et n’ont cure des plaintes de l’évêque. De plus Papineau appuie le bill des fabriques, projet de loi visant à obliger l’église à rendre compte du détail de ses avoirs financiers au parlement canadien, y compris les avoirs acquis suite à des contributions volontaires.

Les militaires ayant tiré sur la foule lors des événements du 21 mai 1832, notamment le Lieutenant-colonel Alexander-Fisher Mackintosh, sont élargis par le juge Jonathan Sewell (1766-1839) et la crédibilité du Gouverneur Aylmer aux yeux de la population canadienne en est fortement entamée. Ce Aylmer, c’est le militaire colonial type, maladroit en politique. Il a fourni de l’argent pour faire mettre une plaque sur la tombe du général français Louis-Joseph de Montcalm (1712-1759) sur les Plaines d’Abraham mais, lors de sa rencontre avec Julie, au cours d’une réception chez les Papineau, il a trouvé moyen de lui dire que c’était sa façon d’exprimer sa sympathie pour le peuple vaincu. Lors d’une autre rencontre avec le gouverneur, sur un quai du port de Montréal, Julie lui exprimera directement son désaccord avec la raideur militaire et le caractère biaisé de son style administratif. Solidement révoltée, depuis la fusillade dont elle garde le douloureux souvenir, elle propose à Papineau de la porter, elle, témoin à charge lors de l’enquête publique qu’il prépare sur cette fusillade de Montréal. Elle a tout vu et saura le dire. Papineau hésite à mettre sa femme, l’épouse du chef du Parti Canadien, dans une position si sensible. Il craint que cela fasse quand même un peu chiqué. Mais après consultation de ses principaux collaborateurs, il se ravise. Julie viendra à Québec témoigner sur la fusillade.

Automne 1832. À Québec, le vieux Palais Épiscopal, endommagé lors des bombardements de la Conquête de 1760, délabré, exigu, sert d’Hôtel du Parlement. L’enquête publique passionne tous le Bas-Canada et un public nombreux prend place dans le jubé de l’ancienne chapelle, pour y assister. L’enquête publique s’amorce sur la déposition du docteur Robert Nelson (1794-1873), ayant agi comme médecin légiste (coroner) au moment des événements ayant entraîné la mort violente de Pierre Billet, François Languedoc et Casimir Chauvin. Les témoins à décharge décrivent les ci devant rioters comme une masse déchaînée de canadiens et d’irlandais de basse classe. Quand Julie Papineau témoigne, le shérif de Montréal s’objecte en affirmant que la rue et le parlement ne sont pas un endroit pour une femme respectable. Pas achalée, comme on dit par ici, Julie décrit ce qu’elle a vu et surtout explique que, derrière la troupe des habits rouges se trouvait des manifestants loyalistes en civil, qui jetaient des pierres sur les électeurs sans que la milice n’intervienne. Ernest Hébert complète le tableau en exhibant son chapeau percé d’une balle et François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier (1803-1839) exhibe son parapluie cassé par une balle. Papineau dénonce la présence de corps d’armée sur des sites électoraux, en invoquant une jurisprudence du parlement britannique de 1741. Après son témoignage, Julie rentre à Montréal par bateau à vapeur. Papineau, homme public populaire et élégant, travaille à Québec, Julie réside à Montréal avec leurs enfants. Ils s’écrivent, en fait, bien plus souvent qu’ils ne se parlent. À la fin de l’année 1832, Papineau ne rentre pas au bercail pour le temps des fêtes et un doute jaloux s’installe en Julie. Rose-Amyot Plamondon, la cousine de Julie, jeune veuve attrayante et fraîche, dont Papineau gère les affaires par contrainte testamentaire, apparaît souvent sous la plume de Papineau. Julie est bien contrariée. Dans ce contexte triste et amer, elle apprend que sa petite fille Ézilda (1828-1894) est atteinte de nanisme.

Julie Papineau et sa fille Ézilda, en 1835. Portrait d’Antoine-Sébastien Plamondon (1804-1895)

Nous sommes maintenant en 1833. Les fêtes du jour de l’an sont sans joie pour Julie et elle ne répond plus aux lettres de Papineau, qu’elle soupçonne de rencontrer des femmes dans les cérémonies et les bals du palais du gouverneur, le château Saint Louis, à Québec. Mais, hanté par ses conflits politiques, Papineau ne fait rien de cela. Les députés qui doivent gagner leur vie –les parlementaires sont sans salaire- sont rentrés dans leurs comtés, sur leurs terres et Papineau craint que le gouverneur en profite pour faire passer en douce des lois iniques et impopulaires. Comme Lord Aylmer a déclaré que l’ordre britannique s’imposera à tout prix aux canadiens, le maire et les échevins de Québec, les députés patriotes et Papineau ne se présentent pas au palais du gouverneur pour les bals de fin d’année. C’est un boycott mutuel, s’accompagnant d’une sournoise et fielleuse guerre d’usure. La vie de Papineau à Québec est plus tendue et plus austère que Julie ne se l’imagine. Il revient, en mars 1833, à Montréal et prend alors, lui, la mesure de la tristesse de la vie de Julie, entre ses enfants malades et la frustration de constater que la garnison anglo-écossaise de Montréal a été renforcée. On décide de se rendre à Petite-Nation, la seigneurie des Papineau dans l’Outaouais, à l’embouchure de la rivière de la Petite Nation, se jetant dans la rivière des Outaouais. L’exploitation agricole et forestière est tenue par Denis-Benjamin Papineau (1789-1854), agent seigneurial, mais est toujours plus ou moins sous l’autorité de Joseph Papineau (1752-1841), le père de Papineau, qui l’a pourtant vendue audit Papineau, l’année du mariage de ce dernier avec Julie. Le mari de Julie est un seigneur bien modeste, son «manoir» est une maison rustique et Julie surnomme cet endroit la Butte à Maringouins. Mais l’été 1833, le premier passé en la seigneurie après la mort de sa belle-mère, sera doux et paisible pour Julie Papineau, seigneuresse de la Petite-Nation. Elle visitera, en compagnie de son beau-père, l’intégralité de ce domaine de 800 âmes, 200,000 arpents, deux rivières, neuf chutes, un moulin à scie, un moulin à farine, passé, au fil de l’Histoire, de François-Xavier de Montmorency Laval (1623-1708), aux prêtres du Séminaire de Québec, des prêtres du Séminaire de Québec à Joseph Papineau, puis, de Joseph Papineau à Louis-Joseph Papineau. C’est ensuite Louis-Joseph en personne qui emmène Julie à cheval lui montrer le site du manoir de pierre qu’il veut faire construire pour elle. Julie se demande alors si le chef du Parti Canadien n’envisage pas secrètement de se retirer en ses terres. Cela reste cependant bien improbable. À l’automne 1833, le couple retourne à Montréal. Leur ami, l’historien Jacques Viger (1787-1858), devenu maire de Montréal, rapporte à Papineau et au docteur Nelson que le gouverneur Aylmer et Monseigneur Lartigue ne s’entendent pas au sujet de l’instruction publique. Le gouverneur trouve que l’évêque joue le jeu de son cousin Papineau en encourageant des écoles qui, en utilisant Cicéron et Lamennais comme sujets d’étude, instillent l’esprit de révolte antimonarchique dans la jeunesse. Aylmer continue d’associer Papineau et Lartigue dans son esprit, malgré le fait que le premier constate que le second trahit, en réalité, la cause canadienne, en relayant docilement les vues du pouvoir anglais.

1834. Lors d’une joute foraine, un canadien ayant remporté un porcelet, se fait tabasser et tuer par des soldats anglais ivres. Le Lieutenant-colonel Alexander-Fisher Mackintosh est décoré par le roi d’Angleterre et Papineau, qui ne veut plus perdre son temps avec les lampistes du pouvoir colonial, commence à établir la liste de ses doléances politiques fondamentales. Dans le traîneau équestre les amenant à Québec, Papineau, Jacques Viger  et Louis-Hippolyte Lafontaine (1807-1864) discutent de ce cahier de doléances en préparation, qui passera à l’Histoire sous le nom de Quatre-vingt-douze résolutions. Les canadiens représentent les quatre cinquièmes de la population de 600,000 âmes de la colonie et n’ont que 47 postes de fonction publique sur 194. On parle aussi de la création d’une Banque du Peuple et l’idée de la possibilité d’une insurrection populaire fait son chemin. Papineau n’aime pas trop ces deux idées. En chambre, quand les résolutions de Papineau sont discutées, ses partisans et lui se font comparer à Danton et à Robespierre pour la saveur républicaine, française et anti-loyaliste de leur démarche. Les résolutions sont votées par la chambre, au grand dam du Parti Tory. Le style militariste de l’administration Aylmer y est notamment vertement critiqué et cela réjouit Julie Papineau. Pour ne rien arranger de l’image négative du gouverneur, à l’hiver 1834, une portion historique du palais qu’il occupe à Québec, le Château Saint Louis, passe au feu. Julie, pendant ce temps, accouche de la petite Azélie (1834-1869). Papineau, pour aider Julie dans son allaitement, va lui chercher une vache à Petite-Nation. Le 24 juin 1834 est mis en branle pour la toute première fois une invention de Ludger Duvernay (1799-1852) vouée à une longue postérité: la fête nationale des canadien-français. S’inspirant du fameux 17 mars des irlandais, Duvernay veut donner aux canadiens un héro «social»: Jean le Baptiste. Le jour de la fête, Julie est approchée par des animatrices de bonnes œuvres ayant déjà reçu de l’argent du gouverneur et de l’évêque. Elles prient Julie d’intercéder, en faveur de leurs œuvres, auprès du chef du Parti Canadien, son mari. Mais Julie sait que Papineau ne croit pas en la philanthropie et juge que la libération sociale est la meilleure façon de conjurer la pauvreté. Aussi, Julie s’esquive. Ambiance d’euphorie patriote. Au repas en plein air, Julie dira explicitement que la situation s’aggrave pour les droits des canadiens et qu’il faudra un jour recourir à la violence. Papineau, de retour de Québec, la gronde un peu d’être si explicite. À l’automne 1834, des incidents, dont certains mortels, ont lieu cependant avant les élections qui donnent 77 sièges sur 88 au Parti Canadien. Julie, qui rencontre l’évêque Lartigue, pour la dispense matrimoniale d’une de ses nièces qui s’apprête à marier un anglo-protestant, lui reproche son apathie devant le pouvoir anglais et son manque de solidarité pour le peuple canadien. Elle mentionne aussi au prélat que la possibilité existe que le peuple canadien en arrive aux affrontements armés.

1835. Les émeutes anglaises anti-patriotes s’intensifient à Montréal. De la parenté de Maska (ancien nom de la ville de Saint-Hyacinthe), la famille Dessaulles, propose à Julie d’aller s’installer chez eux avec ses enfants dont le nouveau bébé, pour être plus proche de ses deux fils, pensionnaires chez les sulpiciens, Amédée Papineau (1819-1903) et Lactance Papineau (1822-1862). Julie hésite, elle ne veut pas avoir l’air de fuir Montréal. Archibald Acheson, comte de Gosford (1776-1849) succède à Lord Aylmer comme Gouverneur Général de l’Amérique du Nord Britannique et Lieutenant Gouverneur du Bas-Canada. Il lui a été interdit, explicitement et directement par le roi d’Angleterre, de rendre le Conseil Législatif (une sorte de sénat colonial) électif, de rendre la chambre canadienne décisionnelle sur le budget ou de concéder de nouvelles terres de la couronne aux canadiens. Le nouveau gouverneur doit être conciliant sans oublier que le Canada est un pays conquis. Lord Aylmer quitte le Canada en laissant un parlement qui refuse de voter un budget qu’il ne contrôle pas, l’a accusé d’avoir favorisé la diffusion du choléra en cédant devant les marchands anglais et d’avoir toléré le meurtre de canadiens en ne punissant pas les officiers meurtriers de la fusillade de Montréal. Son successeur, Gosford, le méprise et Aylmer sait que rien n’est réglé. Lord Gosford organise une fête champêtre au Bois de Coulonge à Québec pour prendre contact avec les députés canadiens. Julie y accompagne Papineau et y revoit un de ses anciens amoureux québécois, Marc-Pascal de Sales Laterrière (1792-1872), seigneur des Éboulements, député du Parti Canadien et membre du Conseil Législatif, satellisé au gouverneur. Entre le montréalais Papineau et le québécois Laterrière un débat acrimonieux éclate. Faut-il reconnaître une nouvelle commission d’enquête que le gouverneur s’apprête à mettre en place. Papineau, l‘intransigeant, pense que non. Laterrière, le conciliant, pense que oui. Julie change le sujet de la conversation pour éviter que le ton ne monte entre les deux hommes. Mais la contradiction politique mise en place ne lui échappe pas. Tant et tant que Julie se méfie vite du nouveau gouverneur. Elle trouve qu’il fait trop de concessions trop vite aux canadiens. Elle craint un piège politique. Le Gouverneur Gosford force les personnages du gouvernement les plus anti-canadiens à démissionner, abolit les sinécures (sortes de postes administratifs coloniaux parasitaires), restreint les cumuls de charges, donne préséance à la langue française en chambre. Même Papineau semble amadoué. Il n’appuie pas ouvertement la commission d’enquête du gouverneur mais autorise ses hommes à y participer sur une base individuelle.

1836. Julie Papineau semble être la seule à ne pas faire confiance au nouveau gouverneur. Elle décide d’écrire à Papineau pour lui signaler sa méfiance patriote. Suite aux apparentes mollesses pro-canadiennes de ce nouveau gouverneur de la colonie, les troubles anti-canadiens font rage à Montréal et Julie est agressée par des voyous anglophones. Papineau et Wolfred Nelson (1791-1863), frère du docteur Robert Nelson, rencontrent le nouveau gouverneur pour lui signaler la montée des troubles. Celui-ci se contente d’affirmer qu’il a officiellement dissous le British Rifle Corps, pépinière de tous les carabiniers volontaires anti-canadiens de Montréal. Dans les faits, le journaliste tory Adam Thom (1802-1890), leur meneur, a tout simplement renommé son commando factieux The Doric Club et celui-ci parade dans Montréal en brandissant des manches de haches, en faisant éclater des pétards et en criant À bas ces chiens de Français. Papineau exhorte Julie de se replier sur Maska mais elle refuse toujours, n’acceptant pas de se défiler comme une coupable dans son propre pays. Elle passe l’anniversaire de ses quarante ans en compagnie du couple Viger dans une ambiance de terreur urbaine. Des loyalistes ont en plus trahi le gouverneur en publiant les ordres secrets qu’il tient du roi d’Angleterre au sujet des concessions fondamentales à ne pas faire aux canadiens. Aucun des deux partis ne tient désormais ce nouvel administrateur colonial pour crédible. Les anglais le trouvent trop conciliant. Les canadiens jugent qu’il concède des miettes mais reste rigide sur l’essentiel. Cet été là, Julie participe, en compagnie de Papineau, à l’inauguration du tout premier tronçon de voie ferré reliant Laprairie à Saint Jean, sur la rive sud du fleuve Saint Laurent. La locomotive Dorchester de la Champlain & Saint Lawrence Railroad Company parcours les vingt-trois kilomètres reliant les deux communes en moins d’une heure, à la grande joie de Peter McGill (1789-1860), principal actionnaire de la compagnie de chemin de fer. Le tout a lieu en présence du gouverneur, de l’évêque et d’un certain nombre d’homme d’affaire montréalais dont John Molson (1763-1836), brasseur de bière et armateur maritime bien connu, dont l’entreprise a fabriqué les wagons du train. L’écossais Peter McGill, proche du Doric Club, en veut au gouverneur de serrer la vis à tous ces éléments trublions anglais et le gouverneur en vient carrément à craindre pour sa vie et la vie de Papineau.

1837. La Banque du Peuple est fondée et les assignats sont même à l’effigie de Papineau. Mais le Colonial Office de Londres a rejeté les Quatre-vingt-douze Résolutions du Parti Canadien en affirmant qu’il ne veut pas d’une république en Canada. Ils y ont substitué les dix Résolutions Russell qui, entre autres, interdisent l’octroi de nouvelles terres aux Canadiens. L’entourage politique de Papineau décide de lancer un boycott des produits anglais. On envisage même de s’inspirer du Boston Tea Party, mais les patriotes sont divisés sur la question de savoir si Brother Jonathan (personnage symbole des USA, ancêtre de l’Oncle Sam) les soutiendra dans leur lutte. Le Montreal Herald encourage les tireurs à la carabine à utiliser une statue de plâtre représentant Papineau dans un concours de tir tenu à Montréal. Julie Papineau observe que de jeunes patriotes, aussi exaltés que le Doric Club, se coalisent en milice et elle ne veut pas que son fils Amédée se joigne à leur action. Elle prie son beau-père d’amener le jeune homme de moins de vingt ans avec lui à Petite-Nation. En route vers l’Outaouais, Amédée Papineau et son grand-père rencontrent un squatter canadien qui leur explique l’escroquerie que lui et ses semblables subissent. Ils se font promettre une terre mais ne parviennent pas à en obtenir les droits de propriété. Ils s’installent, défrichent et, quand la terre est bien propre, le grand propriétaire terrien se manifeste et les exproprie, prenant la terre en main à son avantage exclusif. Il semble bien que les tout nouveaux Eastern Townships (Cantons de l’Est) se développent en ce moment ainsi. Amédée Papineau est outré. Les nouvelles Résolutions Russell n’autorisent l’accès à la terre nouvelle qu’aux immigrants de souche britannique, instaurant ainsi un apartheid colonial insidieusement ethnocidaire. Le voyage à Petite-Nation sera aussi, pour le fils Papineau, un moyen de prendre la mesure de la pauvreté des censitaires, de la misère noire associée aux rigueurs du climat et à l’indigence des vieilles terres. La pauvreté est si profonde que Joseph Papineau écrit à son fils pour lui expliquer que le boycott des produits anglais qu’il préconise ne concernera que les bourgeois de la ville. Les cultivateurs, qui ne possèdent que les hardes qu’ils ont sur le dos, n’ont pas lu les gazettes et n’ont, de toute façon, pas les moyens de boycotter quoi que ce soit. Les luttes nationales sont un privilège de classe, un luxe bourgeois. Pas de surprise à cela. Les bourgeoises, justement, ne ratent pas leur coup pour le boycott des produits anglais, produits textiles notamment. Adèle Lafontaine fait sensation quand elle se présente au Cercle Patriotique des Dames Montréalaise intégralement vêtue d’étoffe du pays jusqu’aux gants, en coton de Louisiane de contrebande. Les cercles de femmes patriotes sont très actifs pour relayer le mot d’ordre de Papineau de boycott des produits anglais et de protectionnisme économique canadien. La chose est ardue, vu que l’intégralité de l’Empire est en pleine crise économique. Amédée et Lactance Papineau, de retour à Montréal pour les vacances, s’interpellent désormais citoyen, narguent un capitaine de milice lisant publiquement une procuration du gouverneur, chantent La Marseillaise en public et adhérent au cercle des Fils de la Liberté (inspirés des Sons of Liberty de la révolution américaine et pendant canadien du Doric Club), formé de jeunes médecins, clercs de notaires et commis de banque désoeuvrés par la crise économique et exacerbés par les provocations militaires du Gouverneur Gosford. Toujours prisonnier de son paradoxe de concessions, ce dernier est copieusement haï des deux groupes de jeunes hommes. Les Fils de la Liberté s’entraînent à la boxe, au tir à la carabine et participent à des bagarres avec les anglais. Julie voit ses fils revenir de bagarres en ville et Papineau revenir d’Assemblées où on hisse côte à côte le drapeau américain et le drapeau des Patriotes (que la réflexion gagnerait d’ailleurs passablement à comparer visuellement au drapeau de la République d’Irlande).

Le drapeau des Patriotes canadiens-français

Le drapeau de la République d’Irlande

Julie sent que l’ambiance est à la guerre civile et elle n’aime pas ça. Au Château Saint Louis, ce sont successivement des marchands anglais montréalais exacerbés puis Sir John Colborne (1778-1863), commandant en chef des forces militaires de l’Amérique du Nord britannique, qui viennent relancer le Gouverneur Gosford et lui reprocher sa trop grande indulgence envers les canadiens. Sa vaste tentative d’amadouer les chefs patriotes en les appelant à des fonctions gouvernementales est, de plus, rejetée par le Colonial Office de Londres. La toute nouvelle reine Victoria (1819-1901) propose de suspendre l’application des Résolutions Russell en échange d’un vote du budget par les parlementaires canadiens. Gosford sait bien que les patriotes ne mordront jamais à un appât aussi grossier. Pour compléter la catastrophe diplomatique, Papineau nie, par écrit, inviter les canadiens à la sédition par les Quatre-vingt-douze Résolutions. Observant que Papineau participe à de vastes assemblées publiques qu’il juge, elles aussi, séditieuses, Gosford décide donc de le destituer. L’échec politique de cet administrateur colonial, conciliant et mal compris de Londres, est total.

En août 1837, Papineau quitte Julie pour se rendre à Québec pour une session de crise. Il porte un habit de voyage en drap de Manchester, enfreignant ainsi sa propre consigne de boycott des textiles anglais, Julie lui en fait le remarque, il se choque mais ne change pas d’habit. Julie apprend ensuite par son frère, le curé de Verchères, que Monseigneur Lartigue vient de resserrer les consignes anti-séditieuses de l’église, imposant notamment qu’on refuse l’absolution aux paroissiens qui confessent des actes de sédition ou de contrebande. Le curé de Verchères panique pas mal. Il craint de finir coupé de ses ouailles, qui sont tous patriotes. En partance pour ses terres de l’Outaouais, Julie fait un détour chez l’évêque et nie que les canadiens fassent quoi que ce soit d’illégal. Celui-ci cherche à la démonter en lui parlant des Fils de la Liberté, dont le fils de Julie, Amédée, fait partie, paradant devant l’évêché et se pratiquant au tir à la carabine dans une clairière avoisinante, la Côte à Baron. Julie ne se démonte pas et donne ces pratiques de son fils et de ses acolytes comme un pur et simple acte d’autodéfense. Elle va ensuite participer au mariage d’Honorine Papineau, sa nièce, sur les terres de Petite-Nation et fait face comme une tigresse aux remontrances que les membres de la famille Papineau ont envie de formuler à l’égard des politiques tranchées de leur illustre frère. Ce dernier revient à Montréal après la session la plus courte de l’histoire du Bas-Canada. Les députés canadien, majoritairement vêtus en étoffe du pays, ont affirmé que l’incapacité du gouverneur de tenir ne fut-ce que ses promesses cosmétiques de nomination d’officiels canadiens (le Colonial Office lui ayant refusé ces nominations) prouvait que la réconciliation n’aurait pas lieu. Le gouverneur n’obtenant rien de cette chambre a vite prorogé la session.

Septembre 1837. Papineau reconduit son fils Lactance au séminaire de Maska. Voyage strictement privé. Les mascoutains ne l’entendent cependant pas de cette oreille. Ils pavoisent les rues et reçoivent le chef canadien avec kermesse et fanfare. Malencontreusement, Sir John Colborne, se rendant dans les Cantons de l’Est pour y lever des volontaires, passe le même jour par le même village. Il constate cette euphorie populaire envers Papineau et en subit même les contrecoups vexatoires, puisqu’il se fait chahuter devant son auberge par des bandes de trublions canadiens. Papineau n’aime pas qu’on provoque le commandant militaire anglais et sermonne les meneurs de ces charivaris nocturnes. Papineau prend la mesure de l’exaltation populaire et il confie à Julie qu’il craint maintenant qu’elle ne serve qu’à légitimer la terrible répression militaire dont les anglais sont capables. Il se rend ensuite à Saint Charles pour le rassemblement populaire auquel il est convoqué, dans une redingote en toile du pays, cette fois-ci. Devant une assemblée en plein air de six mille personne, dont son fils Amédée qu’il aperçoit pour la première fois armé et embrigadé par les Fils de la Liberté, Papineau appelle au strict boycott économique et dénonce le recours à la violence. Mais Wolfred Nelson et d’autres orateurs disent que le temps est venu de fabriquer des balles avec des cuillères d’étain et de combattre. La foule appuie les appels insurrectionnels et n’approuve pas la ligne conciliante de Papineau. Quand Sir John Colborne se fait rapporter ces événements par ses mouchards, l’amalgame se fait vite dans son esprit entre Papineau et Nelson, entre le modéré et l’extrémiste. Colborne retourne voir le gouverneur et défend l’idée de l’existence d’une situation pré-insurrectionnelle. Il veut aussi faire fermer la Banque du Peuple, qu’il accuse d’être une caisse servant à financer l’insurrection en préparation. Le gouverneur commence graduellement à embrasser les vues du commandant militaire. Celui-ci fomente en fait un coup factieux. Il réunit les personnages du Doric Club autour de lui et ces agitateurs s’activent pour faire croire que les canadiens sont sur le point de prendre massivement les armes.

Novembre 1837. Des affrontements entre le Doric Club et les Fils de la Liberté sur la Place d’Armes à Montréal se terminent Rue Bonsecours par le sac de la maison de Papineau. L’armée coloniale britannique laisse des loyalistes en civil faire le charivari chez le chef canadien sans intervenir. Papineau voudrait que Julie fuie avec les enfants, mais elle reste. Le lendemain, les amis de Papineau se rendent dans sa maison saccagée pour lui signaler que le Gouverneur Gosford a émis un mandat d’arrêt contre lui. Si un soulèvement a lieu, en coordination avec les alliés anglophones du Haut-Canada, eux aussi insurgés contre le pouvoir colonial, rien ne sera possible avant les glaces. Comme les factieux de Colborne se joignent plus intimement aux troupes régulières, Papineau risque d’être appréhendé bien avant, et jugé, et pendu peut-être. Julie n’aime pas cela et le somme de quitter Montréal, tandis qu’elle restera temporairement. Papineau part pour une destination inconnue, tandis que Julie prend la route du presbytère de Verchères avec son bébé. Ses autres enfants sont à Maska ou s’y rendront. Amédée, recherché comme milicien patriote, devra aussi se cacher. Le lendemain, Julie est amenée par son neveu jusqu’à la Pointe-aux-Trembles. On lui signale que Papineau a pris le vapeur sans encombre mais elle ne peut pas passer car les soldats anglais fouillent tout le monde à la recherche de patriotes censés les avoir attaqué par centaines à Chambly (selon la propagande de Colborne), quand en fait une poignée de volontaires avec des fusils de chasse et des fourches ont simplement libéré deux notables que des dragons anglais venaient d’appréhender et d’enchainer. Julie avec son bébé et son neveu traverse le fleuve vers Verchères sur le radeau de traverse d’un passeur. Amébée vient la rejoindre chez le curé de Verchères, le lendemain. Les Fils de la Liberté sont en déroute. Certains d’entre eux prennent le bord des États-Unis. Édouard Raymond Fabre (1799-1854) vient annoncer à Julie et au curé de Verchères que Papineau est à Saint-Denis avec ses principaux collaborateurs et qu’il aurait mis en place un gouvernement provisoire. Julie supplie Fabre de dire à Papineau de ne jamais se rendre au gouverneur car il risque la pendaison. De nombreux parlementaires canadiens ont déjà été écroués pour haute trahison. Le 23 novembre 1837, les anglais attaquent les patriotes à Saint Denis et subissent une étonnante défaite. Le 25 novembre, les soldats de Colborne massacrent les patriotes à Saint Charles.

Décembre 1837. Une immense chasse à l’homme est organisée dans tout le Bas-Canada. Papineau passe au Manoir Dessaulles à Maska, se déguise puis disparaît dans la nature. Julie, toujours à Verchères, ne sait pas où est Papineau. Fait rarissime au Canada, la tête à Papineau (c’est de là que vient la fameuse expression québécoise) est mise à prix pour mille livres (quatre mille dollars du temps, une fortune). Julie fait une sorte de dépression nerveuse et ne quitte plus sa chambre. Marie Douville, la bonne du curé de Verchères, lui apporte subrepticement les nouvelles des morts et des écroués d’avant et d’après la bataille de Saint Denis. Marie finit par avouer à Julie que George-Étienne Cartier (1814-1873) est dans le coin et qu’il a vu Papineau à Saint Denis, avant la bataille. Julie se rend avec la bonne du curé auprès du jeune juriste patriote, qui se cache dans un hangar de ferme. Il lui apprend que Papineau a fui avant la bataille de Saint-Denis, probablement parce que le docteur Wolfred Nelson voulait lui épargner de voir le feu. Julie rentre chez elle et s’alite car cette promenade hivernale lui a donné la fièvre. Après avoir laissé entendre qu’elle s’était fait tirer le portrait avec un diadème pour essayer de singer la Princesse Victoria, les journaux légitimistes annoncent subitement que Julie Papineau est morte, d’une fièvre cérébrale, à Verchères. Lactance Papineau voit la chose dans un journal à Maska et veut en avoir le cœur net. Il se rend à Verchères à cheval avec son cousin. Cela force les deux jeunes hommes à traverser le site de la défaite de Saint Charles où un vieillard leur raconte le tragique et inégal engagement. Ils passent enduite à Saint Denis. Les anglais sont revenus après la victoire patriote et ils ont incendié le village. Le village est maintenant peuplé de sentinelles anglaises et de citadins apeuré. L’aubergiste leur apprend que Wolfred Nelson a été capturé dans un bois des Cantons de l’Est. La population du village en veut à Papineau pour le brutal retour de la garnison anglaise. Lactance et son cousin finissent par arriver à Verchères. Ils portent, pour Julie, une lettre reçue pour elle chez la veuve Dessaulles à Maska et qui n’a pas été décachetée. Les nouvelles sont bonnes. Papineau s’est réfugié à Swanton (Vermont). Il n’a pas fui mais a été sommé de se retirer avant la bataille, par le docteur Wolfred Nelson. Amédée est passé aux États-Unis aussi. Julie se sent beaucoup mieux. Elle lit la lettre de Papineau dont l’analyse politique des manœuvres factieuses de Gosford et Colborne se résume comme suit : Tu le sais comme moi, les anglais n’avaient qu’un but: nous amener à la violence pour pouvoir abolir nos droits. Ils ont réussi. Papineau s’est foulé une cheville et a failli se noyer dans la rivière Missisquoi, après avoir fui Maska mais il a pu passer la frontière, sans que les douaniers anglais ne le reconnaissent sous sa barbe de plusieurs jours et ses habits du pays.

1838. Amédée est avec Papineau. Ils circulent entre Saratoga (New York), Albany (New York) et Burlington (Vermont) sous le faux nom de Fournier. Julie reçoit des lettres d’eux régulièrement et se prépare à partir pour les États-Unis les rejoindre. Au printemps, elle rentre à Montréal, pour trouver la maison de la rue Bonsecours de nouveau saccagée, cette fois-ci par les perquisitions de l’occupant, et sur le sol, une lettre du docteur Robert Nelson lui annonçant qu’il est en prison alors qu’il n’a rien fait d’autre que de soigner les malades. Il sera éventuellement relâché et partira aussi pour les États-Unis. Plus tard, Julie revoit Henriette Chevalier de Lorimier qui lui annonce en serrant un bébé sur son sein que son mari a fui à Plattsburgh (New York) après la bataille de Saint Eustache. Lui et Robert Nelson seraient à préparer, avec des alliés américains, une invasion républicaine du Canada (qui, faut-il le dire, sera un échec). Nelson se serait autoproclamé président de la république à venir et serait en brouille avec Papineau. Henriette raconte la bataille de Saint Eustache à Julie, mentionnant l’incendie de l’église, le meurtre du Docteur Jean-Olivier Chénier (1806-1837) et les femmes déshabillées et violées par les volontaires des milices de Colborne. Julie rencontre ensuite Marguerite Viger, dont le mari, le maire de Montréal Jacques Viger, vient de subitement virer loyaliste. C’est la prise de bec entre les deux femmes. Dans les jours qui suivent, Julie se rend à la prison du Pied-du-Courant à Montréal (siège de l’actuel musée de la Prison des Patriotes) et y revoit Wolfred Nelson, qui ne la rassure pas au sujet des motivations de la fuite de Papineau. Elle va faire ses adieux à Maska à ses enfants Lactance, Ézilda et Gustave, emporte son tout petit bébé, Azélie, et prend la route de l’exil. Le premier juin 1838, elle arrive aux États-Unis, ce grand pays dont le peuple a su se prendre en main. Bientôt elle sera de nouveau avec Papineau.

Et l’histoire continuera… Ambiance peu commune, vous ne me direz pas… Oui, oui, demandez aux irlandais, ils vous le diront, c’est comme ça, vivre dans un pays occupé depuis des générations. Éventuellement, bien, les virulences s’atténuent, mais, en toute proportionnalité historique, rien ne change vraiment, rien ne guérit complètement. Cela s’ajuste, s’alanguit et s’avachit, simplement. Cela repose tout en perdurant, en percolant. Le vieux mots des historiens de mon enfance tient toujours: voyons à nous souvenir de nos patriotes. Ils ont encore énormément à nous apprendre sur la teneur de classe des faits socio-historiques profonds qui nous gouvernent encore et toujours.

Source: LACHANCE, Micheline (2001), le roman de Julie Papineau, tome 1, la tourmente, Québec Amérique, collection QA Compact, 519 p.

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Mes idoles

Publié par Paul Laurendeau le 1 mai 2010

Ça fait donc deux ans et deux jours, au jour d’aujourd’hui, qu’Ysengrimus le loup grogne sur le monde. On lui fait ostentatoirement observer qu’il n’aime rien, ne respecte rien, n’épargne rien, esquinte tout. PanoPanoramique m’écrit: Respecte-tu quelque chose, Ysengrimus, sacralise-tu une petite portion du monde, comme le font tant d’autres. As-tu des objets d’admiration, des modèles dans la vie, des… des idoles? Réponse: pour sûr. Voici donc MES IDOLES… (le nom totémique de l’idole figure sous l’illustration, son nom à la ville est en tête du commentaire). Inutile de souligner que le terme idole est utilisé ici plus au sens pop-culturel qu’au sens archaïquement idolâtre du terme… ou, l’est-il?

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MON ARISTOTE

Karl Marx (1818-1883) est le penseur le plus crucial de l’ère moderne. On lui doit une profonde et durable révolution philosophique, la compréhension du principe des déterminations matérielles de l’histoire, et la description la plus théoriquement approfondie de la crise structurelle du capitalisme. Qu’est-ce que la société, quelle que soit sa forme? Le produit de l’action réciproque des hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale? Pas du tout. Posez un certain état de développement des facultés productives des hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez certains degrés de développement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile. Posez telle société civile et vous aurez tel état politique qui n’est que l’expression officielle de la société civile. [1846]

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MON LUCIFER

Baruch de Spinoza (1632-1677) est le grand introducteur de la rationalité du penseur ordinaire. L’acuité de son jugement critique, la justesse de sa pensée déductive, la prudence scolastique de son exposé, masquant pudiquement, dans un horizon socio-historique encore largement obscurantiste, une systématicité et une radicalité de doctrine sans faille, font de lui rien de moins que le “porteur de lumière” (lux – ferre) de la pensée moderne. Une loi dépend d’une nécessité de nature quand elle suit nécessairement de la nature même ou de la définition d’un objet; elle dépend d’un décret des hommes, et alors elle s’appelle plus justement une règle de droit quand, pour rendre la vie plus sûre et plus commode, ou pour d’autre causes, des hommes se la prescrivent et la prescrivent aux autres. [1670]

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MON MARX

Rosa Luxemburg (1870-1919) est la plus importante théoricienne marxiste du 20ième siècle. Son ACCUMULATION DU CAPITAL, écrit en 1913, complète et corrige LE CAPITAL en décrivant le développement du capitalisme de la phase impérialiste, et en mettant en relief l’importance de phénomènes comme la concurrente inter-étatique, le colonialisme économique, le développement des monopoles, le militarisme. Elle nous donne ce que nous aurait donné Karl Marx s’il avait assisté à ces développements. Ce qu’il nous aurait donné, ou mieux. Ses analyses de la réalité sociopolitique contemporaine sont aussi d’une grande importance. On considère la masse comme un enfant à éduquer auquel il n’est pas nécessaire de tout dire, auquel dans son propre intérêt on a même le droit de dissimuler la vérité, tandis que les “chefs”, hommes d’État consommés, pétrissent cette molle argile pour ériger le temple de l’avenir selon leurs propres grands projets. Tout cela constitue l’éthique des partis bourgeois aussi bien que du socialisme réformiste, si différentes que puissent être les intentions des uns et des autres. [1911]

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MON MOZART

Charlie Parker (1920-1955) dit Bird (l’Oiseau) a reconfiguré le Jazz moderne. Il est l’artisan principal de la ci-devant Révolution des Boppers. C’est Mozart, de tous points de vues. Pour la première fois dans l’aventure jazziste, Parker parait suspendre des parcelles de mélodie dans le vide. En réalité, par des liens ténus, au premier regard invisibles, les éléments communiquent entre eux et entretiennent des relations étroites. Pour apercevoir cette logique dissimulée, il faut liquider bien des préjugés et convertir bien des attitudes anciennes: à ce prix seulement le puzzle se reconstruit pour nous, le récit dilacéré, déchiqueté, reprend forme, ce qui était divisé, séparé, se replace en l’unité retrouvée d’un ensemble. Parker affectionne du reste le mystère. C’est un maître du sous-entendu, comme on le sent bien aussi lorsqu’il suggère des notes qu’il eût pu exprimer réellement. Le musicien nous laisse l’exquis plaisir de deviner. Qu’on ne voie pas en cela quelque alibi que se donnerait une insuffisance technique. A vrai dire, on ne connaît guère de virtuose plus sûr de lui-même que Charlie Parker. L’un de ses plaisirs consiste très précisément à faire succéder aux périodes d’austérité mélodique des périodes de prodigalité où la phrase déferle comme un flot agité, se gonfle et se brise en une fastueuse gerbe de notes. Au cours de ces moments de faconde étourdissante, certaines notes accentuées hors du temps ajoutent encore à la confusion d’un auditeur habitué aux conceptions rythmiques du “middle jazz”. Il n’est pas jusqu’à la sonorité qui ne surprenne, sonorité unie, impitoyable, forte comme l’airain, et qui ne vibre largement que dans les temps calmes. [Lucien Malson, HISTOIRE DU JAZZ ET DE LA MUSIQUE AFRO-AMÉRICAINE]

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MON RODIN

Art Tatum (1909-1956) fut un Rodin musical. Le Rodin du PENSEUR, un peu. Le Rodin du BALZAC, beaucoup. Le sculpteur fin du stéréotype de rengaine, un peu. Le sculpteur massif de la distorsion de l’image musicale reçue, beaucoup. Ce fils d’ouvrier d’usine de l’Ohio, aveugle d’un oeil, ne lisant pas la musique, écoutait les mélodies de Broadway et de Tin Pan Alley à la radio, et triturait ensuite cette pâte mélodique, la faisant macérer dans la masse ondoyante de cet idiome pianistique archaïsant, solidement typé, dénommé crûment stride piano. Le tonitruant combat de l’académisme et de l’idiosyncrasie. Rodin. C’était un musicien de Jazz aux mains tout simplement omnipotentes. Who do you think had stopped by after his job and seated himself at the piano. Nobody but my man Tatum. He was in his usual rare form, and doing all of the most impossible high and harmonic changes. Strays was with us, and our friends from San Francisco, Mr. and Mrs. Archibald Holmes. After meeting Art and conversing with him, she hit on the subject of Bach, because she had been studying his music. Something in Tatum’s playing moved her to utter the next thing to a challenge. “Well, Mr. Tatum, do you know any Bach?” – “A little,” Mr. Tatum answered, and then proceeded to execute a parade of Bachisms for the next hour. After getting her breath, the lovely lady said, “Thank. I guess I’ll keep my big mouth closed now!” [Duke Ellington dans MUSIC IS MY MISTRESS]

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MON VOLTAIRE

Salman Rushdie (né en 1947) est un des plus puissants témoins de ce siècle planétaire. Oriental, occidental, total. Voltaire nous donna Paris sous costumes et turbans de turcs, il nous donne Bombay en maillot et pantalons roulés Star Trek. Un polymorphe (shape-shifter) culturel incisif, visionnaire, génial. Et aussi, tout comme les auteurs-penseurs des Lumières, un artiste bastonné, censuré, harcelé. Le lot de tout ceux qui ont saisi le vrai de leur temps, à vif, dans son évanescence comme dans sa pérennité. What did they want? Nothing new. An independent homeland, religious freedom, release of political detainees, justice, ransom money, a safe-conduct to a country of their choice. Many of the passengers came to sympathize with them, even thought they were under constant threat of execution. If you live in the twentieth century you do not find it hard to see yourself in those, more desperate than yourself, who seek to shape it to their will. [1988, dans THE SATANIC VERSES]

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MON PROMÉTHÉE

Éva (Carmen, dans la version originale allemande), personnage principal du film LA FEMME FLAMBÉE (DIE FLAMBIERTE FRAU) de Robert Van Ackeren (1984), monte à l’assaut du monde. Froidement, et avec la grâce et la force des déterminations implacables. Facteur objectif, sinon volontaire, de la profonde crise de redéfinition de la masculinité moderne, Éva prend feu, parce qu’elle vole le feu aux suppôts d’une “sagesse” phallocentriste intégralement déliquescente et faisandée. Une quête incontournable, qui nous concerne tous. Ce qui compte pour moi, c’est de faire ce que je veux. [Éva - 1984]

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MON MANNEKEN-PIS

Le Petit Glenn trime courageusement devant la façade de la principale gendarmerie provinciale de Toronto. Il tire à jamais une sorte de voiturette de pierre sur laquelle se trouve planté un curieux obélisque, impitoyablement cyclopéen, dans lequel est gravé la devise ostensible et ronflante des flics ontariens: TO SERVE AND PROTECT. Certes, l’effort et le rictus du Petit Glenn sont arqués et façonnés dans le bronze, mais bon, ça frappe quand-même. L’aristocrate Manneken-Pis incarne la puérilité folâtre du peuple brabançon. Le prolétarien Petit Glenn, avec brio et intensité, nous pérennise, nous les canadiens, au conformisme lourdingue et difficultueux, roulant stoïquement notre héritage surfait et policé derrière nous. À chacun ses totems, à chacun ses idoles.

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ADULTOPHOBIE: l’expression sans concession de l’épouvante lancinante de mon imaginaire de parent

Publié par Paul Laurendeau le 1 mars 2010

Et il y a aussi tout ce que nous imaginons et qu’aucune image ne peut capter, et qui accroît notre sentiment d’impuissance…

(Michaëlle Jean, Gouverneure Générale du Canada, commentant le séisme en Haïti – janvier 2010)

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Dans ce roman de 175 pages que je publie en 2010 chez Écouter, Lire, Penser, en format papier et numérique, trois enfants, Jeannette Simon, douze ans, Luc Simon, onze ans et Manon Simon, huit ans, sont capturés par deux pédophiles inconnus, l’Homme Doux (qui les apprivoise sur la plage, les drogue, les enlève) et l’Homme Rude, qui séquestre l’aînée des trois enfants, loin du lieu de leur enlèvement, et la violente à répétition, sur quelques mois. Nous suivons le sursis sans espoir de Jeannette, l’aîné des trois enfants Simon, après le meurtre rapide de son frère et de sa sœur, par l’Homme Doux. La survie de Jeannette dépend de son aptitude à plaire à son tortionnaire. Jeannette, qui a la capacité de «voir» ce qui arrive même en des lieux où elle ne se trouve pas, observe tout et «témoigne», en quelque sorte. Sa douloureuse agonie survient à la suite d’une série de brutaux sévices sexuels, fondement du sursis sans espoir dont elle est l’involontaire bénéficiaire. Comme dans toutes situations d’abus profond, seul le refuge de son imaginaire permet à Jeannette de tenir le coup dans cette inexorable descente sans retour. Ce qui est exposé dans mon roman, c’est un cheminement anormal, cruel, criminel et c’est absolument sans espoir.

Voici où nous en sommes arrivés, dans la civilisation actuelle, avec nos enfants. Mon roman est l’histoire honteuse, affreuse de ce que nous leur avons fait, involontairement mais inexorablement. Nous sommes tous, à des degrés divers, impliqués dans la hantise cruelle de cette question insoutenable: que feraient-ils à mon enfant avant de le faire disparaître? Les deux pédophiles sans noms mis en scène dans mon texte sont impondérables, impalpables, insaisissable. Inhumains, ils sont pourtant profondément enfouis en chacun de nous. Ils sont ce que nous ne pouvons plus éviter, ou contenir. Ils sont banalisés. Ils sont ce qui transforme l’illusoire paradis moderne de l’enfance en un insoutenable enfer. Ils sont désormais un des nombreux avatars du monde adulte que l’enfant contemporain subit, envisage, affronte, contourne ou évite. La seule différence est que cet avatar là détruit l’enfant, le broie, le nie. Nous avons perdu quelque chose de profond, de crucial et cette perte, c’est notre enfant qui la subit. Et ce qui lui arriverait, ce qui lui arrive, est décrit dans mon récit, sans concession, du point de vue, douloureux et calme, de l’enfant. La pédophilie et le sursis sans espoir qu’elle impose cruellement engendre son tragique contraire: l’adultophobie.

Mes lecteurs et mes lectrices, ici et sur le site d’Écouter, Lire, Penser, me demandent, atterrés: qu’est-ce qui t’a poussé à écrire une histoire pareille? Pas simple et pas marrant de répondre ouvertement à cela. Car il est vrai qu’Adultophobie ne ressemble à rien de ce que j’ai écrit précédemment. D’habitude, dans mes histoires, romans ou nouvelles, il y a une sorte de jubilation prométhéenne, un plaisir de l’être qui affronte et qui vainc, presque en se jouant. Ici, c’est le contraire quasi-diamétral. Je campe le cheminement cuisant d’un désespoir insondable, d’une dégringolade douloureuse et injuste face à laquelle j’exprime la plus hargneuse des révoltes impuissantes. Adultophobie est la toute dernière chose que j’aurais jamais cru écrire: un roman cruel mais aussi, fondamentalement, un roman moral, un roman qui juge explicitement le comportement qu’il raconte et le condamne, sans réserve et sans appel. Adultophobie ne porte pas sur ce qui est arrivé (quoi qu’il s’inspire, hélas, de faits dont nous subissons tous et toutes l’omniprésence, depuis au moins une bonne génération maintenant) mais sur ce que j’ai si souvent imaginé, dans la terreur permanente de ma toute ordinaire parentalité. Cet ouvrage concrétise l’expression de l’épouvante lancinante de mon propre imaginaire de parent de jeunes enfants. Il met en forme et codifie le lot malsain de pensées paniques et morbides qui m’ont tant roulé dans la tête, en attendant, quand l’après-midi devient inexorablement le soir, un enfant ayant quelques heures de retard sur l’horaire préalablement convenu… Maintenant que mes fils arrivent à l’aube de l’âge adulte, je peux enfin me délester, me décharger, oh, en partie seulement, du ballot, du faix, du fardeau d’écoeurement, de révolte et de terreur que me suscite notre époque, fausse modernité puante et veule qui en est venue inconsciemment, comme insidieusement, à banaliser le plus immonde des crimes. Pendant la rédaction du synopsis du récit, une petite québécoise, comme il y en a tant, joyeuse, toute simple, a été enlevée en plein jour et nul indice sur son sort n’a encore fait surface. Pendant que je rédigeais le roman même, une petite ontarienne sans histoire a été brutalement assassinée, dans un patelin sans histoire, par deux epsilons sans histoire, un jeune homme et une jeune femme. Malgré la collaboration des accusés, il n’a même pas été possible de retrouver son corps. Inutile d’épiloguer. Aucun pays, aucune communauté ne semble épargnés par ce qui arrive ici, implacablement. Les gens, les témoins-symptômes, les champignons vénéneux indicatifs qui commettent ce genre de destructions immondes ne sont en rien des Jack l’Éventreur fascinants ou des Landru mystérieux. Ils n’ont rien de spécialement extraordinaire ou romanesque. Ce ne sont pas des boucs émissaires non plus, du reste. Ils n’ont rien de spécifique, d’anormal ou d’idiosyncrasique, non plus. Ce sont, en fait, des individus quelconques, comme les points quelconques d’une fonction mathématique. Des individus représentatifs de leur monde et de leur temps… Un peu nous tous, en fait… C’est purement et simplement atterrant.

Je le redis: nous en sommes là. Alors, que voulez-vous, il faut en parler, le formuler, l’exprimer artistiquement (au mieux), le crier, sans concession. Je vous assure que mener ce projet d’écriture à terme fut particulièrement éprouvant. J’ai, de fait, écrit ce roman dans la tristesse la plus opaque et l’horripilation la plus écrue, sans joie, sans plaisir, scribe las, estafette éclopée de notre temps. Ce récit, fielleusement explicite par moments (avis aux âmes sensibles), est le compendium de tout ce qui me répugne, me mine, me tue. Il est le plus douloureux des témoignages, celui que dictent cet imaginaire aux abois, cette épouvante ordinaire, cette peur névrotique, si crucialement historicisés, qui déterminent en profondeur la trajectoire intérieure contemporaine de quiconque a pris la (désormais) douloureuse et inquiétante décision de donner la vie.

Maquette conçue par madame Nolia Gervais, artiste graphiste rattachée à Écouter, Lire, penser.

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Le BOUT DE l’ÎLE de Daniel Ducharme: mon enfance, du temps d’avant les jeux vidéos

Publié par Paul Laurendeau le 1 novembre 2009

T’as des fourmis dins jambes
T’as pogné ça à Pointe-aux-Trembles.
Les deux mains pleines de pouces,
Tu devrais prendre ça plus lousse…

(Lucien Francoeur, Vieux Os, 1978)

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Logoballonchasseur

Puis vient le beau jour où la question se pose ouvertement: qui racontera MON enfance. J’ai déjà la chanson de mes vingt ans, c’est Marie-Hélène de Sylvain Lelièvre (1943-2002). C’est super, bien sûr, mais bon, le temps file, file, là… Tant et tant que j’ai aussi déjà mon premier président américain plus jeunes que moi (Obama – de trois ans), mon premier premier ministre canadien plus jeunes que moi (Harper – d’un an) et mon premier premier ministre québécois plus jeunes que moi (Charest – de cinq jours). Je commence à sérieusement me parcheminer, moi, en un mot. Comme le disait Lucien Francoeur: Tu feras pas vieux os, mon vieux Vieux Os! Il est donc temps, grand temps, de le revoir, par le menu, le pays des vertes années. Qui narrera le récit de mon enfance? Pas moi, car je n’écris pas des histoires mémorialistes d’enfance (j’ai commis des poèmes d’enfance, mais ça, c’est de l’évocation ondoyante, évanescente, impressionniste, c’est une toute autre chose). Il me faut un écrivain enfant qui raconte en enfant mon temps d’enfant, ce temps, si pur et si ordinaire, qui est, entre autres, le temps du temps d’avant les jeux vidéo.

Or voyez Daniel Ducharme. Il est mon aîné d’une année et évoque son enfance au bout de l’île. L’île en question c’est la très grande île de Montréal. Mais, lisons plutôt :

À l’est de la ville de Montréal se trouve une ville du nom de Montréal-Est, ce qui n’a rien d’original compte tenu de sa position géographique. Bourgade plus que ville, elle compte sans doute plus d’unités industrielles que de constructions domiciliaires. Et encore plus à l’est – mais toujours sur l’île de Montréal – s’étend une pointe de terre qui, autrefois, était couverte de trembles, d’où son nom de Pointe-aux-Trembles. J’y ai passé ma jeunesse dans les années soixante et soixante-dix alors qu’elle n’était qu’une agglomération de paroisses, ni un village, ni la banlieue qu’elle est devenue dans les années quatre-vingt.
(Daniel Ducharme, Le bout de l’îleAvertissement)

Maintenant, mirons un peu, si vous le voulez bien, la carte:

bout de l'ile

Partons de cette Pointe-aux-Trembles que Ducharme décrit si finement, passons, vers l’est, le long pont torve (la ci-devant Rue Notre-Dame, en jaune sur la carte) qui nous fait quitter l’espace insulaire en survolant la Rivière des Prairies puis ce petit îlot aux confluents du chenal de l’est et de la rivière l’Assomption qu’on appelait jadis l’île aux vaches et qui s’appelle aujourd’hui l’île Bourdon. Vous le voyez? Évitons Charlemagne (ville natale de la chanteuse Céline Dion) sur notre nord-ouest puis, maintenant, excusez-moi pardon, un peu plus à l’est. Voyez vous, dans cette autre petite agglomération de l’est, la rue Lorange. C’est tout près, vraiment tout près de là que j’ai moi-même grandi, à Repentigny. Nos dates de naissance 1957/1958, nos topoi Pointe-aux-Trembles/Repentigny convergent implacablement. Et le roman est là, d’un bloc. C’est même le tome initial d’une série. Daniel Ducharme va me raconter mon enfance.

Et il le fait. Je ne vais pas vous résumer ça ici, pour ne pas vous gâcher votre plaisir. Il faut lire directement Ducharme dans son beau style solide et dépouillé de raconteur de chroniques. À cinquante-deux ans, il nous redonne lumineusement l’enfant qui écrit, qui se dit, avec une formidable fraîcheur. Or François-Gabriel Dumas, dit Gaby, son principal personnage, fait des choses absolument étonnantes. Il joue au ballon. Au ballon, pour de vrai. Avec un véritable ballon gonflé, dense, sphérique, et des équipes de chair et d’os, Gaby joue au ballon chasseur dans la cours de son école. On entend fesser le ballon sur le pavé, c’est vraiment probant. Et c’est important. Et on sue, on se conspue, on s’y empoigne, s’y casse le nez. Gaby doit au bout du compte aller visiter un de ses coéquipiers de ballon chasseur à l’hosto. Gaby vit chaque minute pour sa vie d’enfant d’un quartier, dans une ville, dehors. Gaby dévore son repas en deux minutes pour avoir plus de temps pour aller justement jouer dehors (expression hélas bien vieillotte). Il se fait extorquer une rondelle de hockey par un malabar, un vrai, un dur, un bien empirique, qui le menace implicitement et se retire avec en main l’objet cylindrique noir charbon, à la texture à la fois souple et dure, si particulière. Je n’oublierai jamais les larmes poignantes de mon fils aîné Tibert-le-chat (qui a maintenant vingt ans et qui a adoré le roman de Ducharme) quand il se fit arnaquer ainsi par un fier à bras inexorable. C’était un casque étincelant, un bouclier ciselé et un glaive bien affûté… tous trois intégralement virtuels. Onctueux mais sourdement menaçant, le hacker avait convaincu mon enfançon de huit ou neuf ans, via le papoteur électronique du jeu internet collectif, de lui «prêter» ses armes et instruments pour qu’il les «améliore»… avant de bien s’évaporer dans la cyber-brume… Les larmes et les hurlements… J’aurais bien voulu alors sortir mon enfant de cet univers du fantasme machine si hostile, si opaque, si toxique pour ma génération, et le ramener sur le losange de baseball de ma propre enfance ou sur le terrain de ballon chasseur de l’enfance de Ducharme…  mais ton enfant n’est pas ton enfant, hein, il est l’enfant de son temps.

Pas de cela ici, donc. Gaby court dans des ruelles, y rencontre furtivement ses premiers amours. Il hume à pleins poumons la boucane si toxique mais si vraie des cheminées de l’immense complexe pétrochimique voisin. Gaby nous fait vibrer de cette enfance du temps où la seule surface bombée qui nous relayait le monde, c’était celle de notre œil mobile, dansottant et humide. Et les fameuses fourmis dans les jambes de Francoeur, elles étaient avec nous en permanence dans ce temps là, il faut bien le dire. Oh… et les mains pleines de pouces aussi. Ah jouer au hockey-bottine dans la rue avec une vieille balle de tennis… Je me retrouve tellement en cet enfant du bout de l’île. C’est exaltant. Et les vicissitudes de l’enfance des personnages masculins et féminins de Ducharme sont magistralement servies par la vive concrétude de son écriture. À lire absolument, pour sentir qu’on s’est en fait toujours souvenu profondément, intimement, du patelin charnu, odoriférant et tangible de notre coming of age… Hum… Je ne veux surtout pas la jouer criardement le long de la grinçante fibre nostalgique, mais bon, je crois bien que, sur le contraste des enfances du siècle dernier et de celles de ce siècle-ci, on se sera compris…

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