Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

Articles Tagués ‘Reinardus-le-goupil’

Meurtrière salvatrice!

Publié par Paul Laurendeau le 15 mai 2012

Bon, att… ttention les yeux, on en arrive hodie à cent-cinquante (150) billets sur le Carnet d’Ysengrimus. Oh, oh mais, il faut avoir vécu et bien vécu pour vivre pareille chose. Et tiens, pour le coup, saint tiroir de saint sicroche, voici qu’on me demande si, en mon vécu effectivement justement vécu, j’ai déjà frôlé la mort. Réponse: oui, au moins une fois, une vraie de vraie. Et, en plus, cela amena mon amour de second fils Reinardus-le-goupil (agé de quinze ans, à l’époque) à produire un texte “journalistique” aussi vif que grincant d’ironie sur l’événement. On en rit bien aujourd’hui, exactement quatre ans plus tard, mais je peux vous dire que le jour du susdit événement décrit ici par mon Reinardus, je n’en menais vraiment pas large. Ah, ces simonak de sicroche d’excursions de crapahutage qu’on m’impose et moi, ça fait irrémédiablement deux…

Le château de Quertinheux (Languedoc-Roussillon, France)

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MEURTRIÈRE SALVATRICE!

15 mai 2008  (de notre envoyé spécial, Reinardus-le-goupil) – Le château de Quertinheux, un des quatre châteaux cathares du village de Lastours (Languedoc-Roussillon, France) a été un lieu de peur et de désespoir pour monsieur Paul Laurendeau (Ysengrimus) quand il s’aventura dans un passage interdit de la piste de montagne, et eut à entrer par une meurtrière pour sauver sa vie. L’homme nous raconte qu’il était en train de se diriger vers le site archéologique du village de Cabaret quand-il décida de ne pas aller plus loin parce que la descente vers le village en question allait être trop difficile pour lui. Il dit alors à ses compagnons, ses fils et sa femme, qu’il n’allait pas aller plus loin, qu’eux ils pouvaient continuer à descendre s’ils voulaient et que lui, il rebrousserait chemin et les rencontrerait plus haut. Monsieur Paul Laurendeau (Ysengrimus) retourna sur ses pas mais prit un mauvais tournant, sans voir la plaque qui disait passage interdit. Le passage longeait un des murs du château de Quertinheux et se dirigeait directement vers une des falaises de la Montagne Noire. L’homme continua et, quand il vit la falaise, il compris qu’il y avait quelque chose qui n’allait pas. Il se retourna mais ne vit plus la piste qu’il avait prise. Il remarqua tout à coup, sur la muraille du château, une meurtrière défoncée par laquelle il pourrait peut-être entrer. Il se faufila vers la meurtrière, grimpa les quelques pieds qu’il y avait pour pouvoir l’atteindre et y entra. Sain et sauf à l’intérieur du château, il cria, pour proclamer sa victoire: SHANGHAIING! Ce mot ne veut en fait rien dire et des psychologues pensent que monsieur Paul Laurendeau (Ysengrimus) a des problèmes mentaux profonds, mais sa santé mentale n’est pas le sujet de cet article alors revenons à notre histoire. Monsieur Paul Laurendeau (Ysengrimus) raconte l’événement comme suis:

J’ai suivi ce passage terriblement escarpé et je me suis retrouvé exactement au pied de la tour. Sur les deux côtés de la tour, une falaise abyssale. Tour imprenable, vous me le dites! J’ai du me hisser sur les briques saillantes de la vénérable bâtisse et me faufiler par une meurtrière heureusement partiellement détruite par un coup de canon royal ou la foudre providentielle. Plus mort que vif, j’ai pu gagner l’intérieur du château et quitter l’entourage inquiétant des ravines, des gouffres, des précipices et autres dénivelés effroyables. Inutile de dire que cet incident me transforma en une durable et pugnace pécore”.

Nous tenons à confirmer que monsieur Paul Laurendeau (Ysengrimus) est bel et bien la pécore qu’il affirme être devenu, suite à cette inoubliable expérience. Mais son caractère et son attitude envers les journalistes ne sont pas non plus le sujet de cet article. Il est ironique de constater qu’une meurtrière qui a probablement servi à tuer et à blesser maints preux chevaliers du Seigneur Simon de Montfort (fier vassal du Roy Louis IX) pendant la Croisade contre les Albigeois de 1209 ait ensuite servit à sauver la vie d’un misérable touriste perdu au 21ième siècle.

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Note d’Ysengrimus: Shanghaiing ne veut pas “rien dire”… Cela fait référence au fait de duper quelqu’un en le forcant traitreusement à se rendre en un endroi difficile à vivre, sans qu’il sache que cela tournerait aussi mal. Initialement cela se faisait dans la marine à voile, quand on forcait des olibrius sans expérience maritime d’aucune sorte à devenir d’un seul coup d’un seul, en une petite nuit, mariniers au long cours… Outre ce petit correctif lexical, je me dois de saluer la solide justesse de la description, par Reinardus-le-goupil, de cette aventure effroyable et vécue. Ajoutons, pour l’impartialité de la chose, que, cet incident mis a part, ce séjours de 2008 dans le Languedoc-Roussillon avait été un pur délice (humain, gastronomique, architectural et historique). Mais il reste que si ce drame malencontreux et grotesque s’était concrétisé (je vois encore, en la caméra agitée et tremblotante de ma mémoire traumatisée, les fins lacets routiers s’étirant et se lovant au fond des gouffres), le Carnet d’Ysengrimus, lancé en avril 2008, ne compterait aujourd’hui qu’une petite quarantaine de billets en lieu et place des cent-cinquante (150) qui, donc, vessent et sonnent fièrement au jour d’aujourd’hui. Ce serait vraiment bien triste…

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CENSURER, verbe… Ne dites pas «censurer dans»…

Publié par Paul Laurendeau le 1 avril 2012

Dans le monde entier, le tout kafkaien boulot tertiaire rend irrémédiablement et inénarrablement fou. Et, je vous le jure, ce n’est pas si nouveau que ça. Le texte suivant remonte à l’époque lointaine où je travaillais comme lexicographe (faiseur de dictionnaires). Écrit il y a un quart de siècle, il n’a pourtant, hélas, pas pris une ride. Pour rendre hommage, joyeusement mais hargneusement, à la pétulante liberté d’expression (cyber-anonyme ou non) cartactérisant tous les intervenants et intervenantes impliqué(e)s dans les quelques 400,000 (quatre-cent mille) visites uniques ou multiples, à ce jour, sur le Carnet d’Ysengrimus, je vous le présente au jour d’aujourd’hui (et non, non, non… ce n’est pas un poisson d’avril – de fait, ce n’est même pas une fiction)…

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Moi, je travaille dans le lexical. Je suis assistant rédacteur d’articles de dictionnaire. Au début de mon mois, je prends un mot et je m’efforce de caser en dessous une définition, des exemples et une étymologie… sans oublier la catégorie grammaticale (la plus traditionnelle possible) et surtout surtout NE RIEN INVENTER. C’est un métier qui existe. À la fin du mois, je montre mon article à mon supérieur hiérarchique immédiat qui s’empresse de le démolir et de m’envoyer le refaire.

Mon supérieur hiérarchique immédiat est un homme jeune et dans le vent. Il est délicat, bien coiffé et sent très bon. Même si on le verrait plutôt en peintre ou en décorateur, il est lexicographe. Il prend son métier très à coeur. Je crois qu’il ne le fait pas seulement pour la paye. Il barbouille mon article en rouge avec tant de ferveur, refait mes définitions et bousille mes classifications avec tant de bonne foi que je peux difficilement croire qu’il s’adonne à tout ce mesquin gestus uniquement pour m’écoeurer. La paranoïa est un solipsisme qui s’ignore, et je ne suis pas solipsiste, c’est contraire à ma sensibilité matérialiste. Bref, mon supérieur hiérarchique immédiat est probablement malgré tout sincère.

Singulier climat que celui des rapports entre un assistant rédacteur de dictionnaire et son supérieur hiérarchique immédiat. Ce n’est pas là du boulot de bureau tout à fait comme les autres. Parenthèse historique: Émile Littré est mort fou et Walter von Wartburg faisait des fiches le jour de son mariage (plus tard, il allait en faire faire à sa femme et à sa belle mère…). Certes, pas de ces grandeurs, pas de ces envolées entre moi et mon supérieur hiérarchique immédiat. Ce furent des Hugo… nous ne sommes que de modestes Kafka…

Hier, mon supérieur hiérarchique immédiat, ce personnage moderne et libéré, ce militant de tous les ex-militantismes, a censuré mon article. C’est-à-dire qu’il a biffé en rouge deux exemples de journaux (ne rien inventer!) à cause du contenu qu’ils véhiculaient. Le premier de ces exemples faisait allusion à l’allure de con que se payait le pauvre radiocanadeux qui a lu le Manifeste F.L.Q. en 1970 et le second rapportait les jérémiades d’un ex-péquiste-de-la-première-heure à propos du gouvernement péquiste-de-la-dernière-heure qui aurait laissé s’affaiblir notre beau Kébec. Deux bien fades et insignifiants contenus en vérité. Deux mauvais petits poissons, glissants à souhait, qui se sont empêtrés malgré tout dans le filet suffisamment étriqué des théories sociales de mon supérieur hiérarchique immédiat.

Il a censuré cela. Dans un des douze milles articles (prévus) de son dictionnaire. 

Il s’est révérencieusement excusé. Il m’a expliqué qu’en vieillissant je comprendrais, que lui aussi on lui avait censuré ses articles de dictionnaire dans sa jeunesse d’assistant rédacteur, et que maintenant il avait compris que les idées véhiculées par un article de dictionnaire sont très importantes…

Je n’ai pas bronché. J’étais trop conscient de la mesure des enjeux en cause et de la portée sociale de deux exemples vieillots et sans intérêt dans un gros dictionnaire que personne ne lira parce qu’il sortira trop tard et coûtera trop cher. J’ai donc fait subir à mon supérieur hiérarchique immédiat un traitement à la mesure du problème soulevé.

J’ai censuré son nom dans mon bottin téléphonique…

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Paru initialement dans Moebius, n° 32, La Censure, Montréal, printemps 1987, pp. 34-35.

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Père Noël. L’avoir été… L’avoir éventé…

Publié par Paul Laurendeau le 25 décembre 2011

Ce qui a été cru par tous, et toujours, et partout, a toutes les chances d’être faux.

Paul Valéry, Tel Quel, «Moralité», Folio-Essais, p. 113.

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Le Père Noël, pour ou contre? Je ne vais pas trancher à la pelle à tarte ce petit dilemme confit ici et plutôt me contenter, une fois n’est pas coutume, cette fois-ci, comme un vrai de vrai blogueur à la page, du témoignage à fleur de peau de celui que laboura intensément, autrefois, le frémissement des pour et des contre. Et ce sera aux conclueurs et aux conclueuses de conclure. Notons d’abord que le gros, l’immense problème parental qu’on a avec le Père Noël, c’est que, veut veut pas, il existe. Oui, oui, il existe. Il croit, il pullule, il se perpétue, se pérennise, nous survivra… Tout le monde en parle, on le voit souvent, on s’assoit dessus parfois, on porte son bonnet, on se déguise en lui, on le visite, on l’incarne. Le tout le concernant se fait habituellement sans faute, avec des variations certes, mais sans trop d’imprécisions… C’est qu’il est avec nous depuis un bon moment. Il a une couleur (trois en fait), un âge, un sexe. Simplement, on se comprend, ce n’est pas un être objectif… plutôt un objet ethnoculturel reposant sur un consensus intersubjectif stable et d’une certaine ampleur. Il est comme Superman et Pikachou d’ailleurs, avec lesquels on ne le confondra jamais. Notons, au passage (et c’est crucial pour la bonne compréhension de mon témoignage de papa dialectiquement rationaliste), que même s’il ne garantit en rien l’existence objective de son objet, le consensus intersubjectif (sur cet objet), surtout s’il est massivement collectif, ne manque pas d’une certaine solidité. Une solidité toute mentale mais bon, elle en reste pourtant lourdement incontournable et, comme il s’en trouve encore pour (affecter de vouloir) préserver ça, prétendre ignorer le personnage, pour s’éviter de faire face à ce qu’il implique, n’est pas vraiment payant pour des parents… Que voulez-vous, c’est passablement compliqué à raconter aux tous petits mouflets que cette affaire de tension entre l’intersubjectif et l’objectif, je m’en avise en l’écrivant juste là. Il faudra le faire pourtant. Fatalement, mais… au bon moment, il faudra l’éventer isolément, après l’avoir inventé collectivement, ce bon gros atavisme psychologique débonnaire. Mais, enfin, pour l’instant, revenons un peu sur le terrain des vaches du centre commercial de nos vies ordinaires pour observer qu’on pousse pas mal, par les temps qui courent, les hauts cris de voir le Père Noël semblant apparaître de plus en plus tôt dans les susdits centres commerciaux. On donne encore souvent notre début de siècle comme ayant, tout fraichement, inventé cette déviation consumériste du gros perso rouge. Or, pourtant, dans la pièce de théâtre WOUF WOUF d’Yves Sauvageau, le Père Noël fait une brève apparition, au cœur de l’immense machinerie-revue, pour puber aux (éventuels) enfants de l’auditoire qu’il sera en ville dès le 15 octobre. C’est pas mal tôt ça et pourtant… la pièce de Sauvageau date de 1970! Donc, c’est pas comme si le vieux mon-oncle commercial nous prenait historiquement par surprise avec ses arrivées précoces en boutiques… hm… Alors restons calmes sur ce front spécifique et voyons le bien venir, en temps réel. Le fait est que, même si la photo mémorielle est toujours plus ou moins floue, en nous, sur la question, les choses ne sont pas si différentes qu’autrefois en matière d’intendance du Père Noël. Qu’on saisisse l’affaire dans l’angle philosophique ou dans l’angle prosaïque, on peut affirmer sans ambages que ce personnage et le corpus de coutumes vernaculaires qui l’enrobe sont stabilisés depuis bien des décennies maintenant, dans le bouillon ondoyant de notre imaginaire collectif. Alors plongeons.

Père Noël. La photo est floue? Oh oui. Toujours…

De fait, s’il faut témoigner et tout dire, j’ai moi-même été Père Noël pour l’école de musique de mes enfants, en 1998 et 1999, par là. L’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire m’oblige à admettre que c’est vraiment très sympa à faire. Touchant. Adorable. C’était en milieu anglophone et, entendant mon accent français quand je cacassais avec les enfants, les mères, en arrosant le tableau de flash photos, s’exclamaient: «Santa Claus is French Canadian. I always knew it!». Avez-vous dit folklorisation et/ou mythologie nordique? De surcroit, je n’oublierai jamais la bouille de mon plus jeune fils, Reinardus-le-goupil (né en 1993, cinq ou six ans à l’époque de ma prestation pèrenoélesque) assis sur mes genoux. Il ne savait plus s’il contemplait le Père Noël ou son papa dans une défroque de Père Noël. La tronche de perplexité tendrillonne qu’il me tirait. Trognon. Crevant. Inoubliable. Je sais pas si c’est une conséquence de ce doux moment (j’en doute, mais bon) mais le fait est que Reinardus-le-goupil ne se gêna pas pour bien la faire, lui, la grasse matinée du Père Noël. Vers 1999, il nous affirma, dur comme fer et droit comme un if, qu’il avait vu, en pleine nuit, le Père Noël venir garnir le gros sapin artificiel de notre maison-de-ville torontoise. On ne trouvait pas qu’il hallucinait, mais, fichtre, pas loin. Quand, vers 2001 ou 2002, nous décidâmes enfin de lui révéler que c’était une invention, un artefact ethnoculturel, il tira une gueule de petite fille aux allumettes gelée vive, bouda ferme pour une bonne semaine, et nous annonça finalement, au 3 janvier: «Ceci fut le plus mauvais Noël de toute ma vie». Il semble cependant s’en être bien remis depuis, l’escogriffe…

Pour tout dire, il faut dire que mon autre fils, Tibert-le-chat, sur ordre expresse de sa mère, grande protectrice des magies de l’enfance s’il en fut, en rajoutait et en remettait une couche pralinée pour son petit frère Reinardus-le-goupil, sur l’onctueuse légende du gros lutin rouge. C’est qu’il circulait furtivement derrière l’envers du décors depuis un petit moment déjà, notre-Tibert-le-chat. Je le vois encore, vers cinq ans, depuis son siège auto, demander à sa mère si la barbe du Père Noël est vraie ou fausse. Comme celle-ci, circonspecte, lui renvoie la question en écho maïeutique, il répond, encore partiellement sous le charme: «Sa barbe est fausse. Mais, sous sa barbe fausse, il a une barbe vraie». Croissance hirsute, touffue et inexorable du précoce rationnel… Il fut donc monsieur UN qui, lui, savait, quand petit DEUX ne savait pas encore. On a même un film de Tibert-le-chat, datant justement de 1999, fringué en petit Père Noël maigrelet et déposant des joujoux sous l’arbre. Bref, il savait et, connaissant donc le dessous des cartes rouges, noires et blanche depuis un menu bail, il mystifiait son ouaille. C’est que, sagace, Tibert-le-chat, pour sa part (né en 1990, huit ans à l’époque de petit drame qui va suivre) m’avait, lui, coincé, très exactement le 15 juillet 1998 (quand Noël en était au fin fond de son creux émotionnel), seul à seul (il avait déjà détecté, le maroufle, que sa maman était plus pro-Kris-Kringle que moi). On était allés faire une course au centre commercial et on se croquait un petit sandwich tranquillos, quand le perfide a posé LA question, au milieu de tout et de rien, candidement, froidement, sans sommation: «Le Père Noël existe-il vraiment ou ce sont les parents qui achètent les cadeaux?» J’étais un peu piégé. J’aurais voulu pouvoir consulter sa mère, histoire de couvrir mes arrières et de ne pas sembler avoir imposé, sans délicatesse aucune, le déploiement lourdingue et fatal du cartésianisme le plus terre-à-terre. Mais le petit sagouin m’avait sciemment isolé. Ma propre doctrine maïeutique s’est donc appliquée, implacable. Quand un enfant pose une question, c’est qu’il est prêt pour la réponse, la vraie. J’ai donc répondu: «C’est une légende. Une légende ancienne qu’on perpétue encore de nos jours parce que les émotions des petits enfants sont sensibles à ce personnage. La «magie» de la Noël est un peu truquée, comme ça. Mais cela ne diminue en rien la qualité de cette fête. Ce qui est important de Noël, ce sont les bons repas, les retrouvailles, l’amour». Ah, la maïeutique étant ce qu’elle est, le couvercle de la réponse doit énormément au bouillonnement de la question, dans la marmite, comme je l’apprenais justement l’autre fois (intérieurement, songeusement, sagement…) de cet autre vieux bonhomme séculaire dépeint dans la chanson Another Christmas Song de Jethro Tull (de loin ma chanson de Noël favorite)… Et Tibert-le-chat, ce fameux jour là, fut parfaitement satisfait. «L’amour et les cadeaux», avait-il alors nuancé, serein, sublime. Cette formule «L’amour et les cadeaux» resta dans la famille pour un temps. Puis, vers treize ans, Tibert-le-chat la compléta, la finalisa, la paracheva: «L’amour, les cadeaux et les souvenirs»

Effectivement, ils rentrent bien vite, les souvenirs…

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Post-scriptum: Tiens pour le kick de continuer à vous la jouer blogueur-à-la-page, je sens que je vais, une fois n’est pas coutume toujours, vous taponner dans un petit racoin la désormais fameuse question à ne pas me poser:

Pourquoi toi, Ysengrimus, un athée de granit brut qui pue la déliction de toutes ses pores, as-tu fait faire mumuse à tes enfants avec des sapins de Noël et le Père Noël?

Réponse (tout de même): parce que c’est marrant, nan. De toutes ces pratiques vernaculaires gravitant autour des religions (précocement récupérées par elles -sapin païen- ou tardivement engendrées par elles -Père Noël, bébelles-), on jette aux ordures ce qui nous opprime et on garde ce qui nous fait jouir. Et, de fait, prendre congé, bien manger, se marrer par petits paquets grégaires, se donner des présents sympas, décorer l’intérieur intime de loupiotes fluos et de dessins d’enfants, écouter de la zizique sciontillante jouée par des combos endiablés, et rigoler sur les genoux d’un gros perso rouge, ben, c’est indubitablement jouir. Surtout avec des jeunes babis, qui, eux, sont l’exclusive dynamo de la magie de la Noël. Le sapin était sans crèche ni étoile épiphane et on n’allait pas chier à la messe de minuit. Voilà. Ça va comme ça? Oui? Notez, pour la bonne bouche, que je mange du fromage d’Oka, écoute du gospel accapella râpeux de chapelles de Dixie de 1927 (pas souvent, mais bon…), et monte me relaxer dans un ancien lieu de pélerinage désaffecté, converti en parc forestier, pour des raisons parfaitement analogues… Mort à la calotte comme dans: emparons-nous du butin calottin et remotivons le, sans complexe bigleux, dans nos bricolages.
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À propos de la récente vague anti-conservatrice au Québec qui en a surpris plus d’un – un petit souvenir littéraire datant de 1918…

Publié par Paul Laurendeau le 1 août 2011

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En respectueux hommage à monsieur JOHN GILBERT «Jack» LAYTON (1950-2011),

chef du Nouveau Parti Démocratique (centre-gauche)

lors de la campagne électorale fédérale canadienne de 2011,

et dont la lutte déterminée et courageuse contre le cancer

a tenu ses compatriotes, de toutes allégeances politique, en haleine

jusqu’à son dénouement révoltant et tragique.

Il faut continuer de traquer les causes ordinaires (domestiques et industrielles)

de cette maladie dénaturée, aux étranges caractéristiques sociologiques,

et vraiment trop banale dans la vie sociale contemporaine…

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Aux élections fédérales canadiennes de 2011, les Québécois ont massivement voté, virtuellement seuls contre tous, pour le petit parti de centre-gauche de service. Nos folliculaires, faux savants sociologiques s’il en fut, réacs jusqu’aux trognons, et toujours hautement prompts à servir leurs maitres, ont pris de grands airs surpris, fendants, condescendants et hautement contris de constater tant de rigueur politique chez nos petits compatriotes (qu’on prend si souvent pour des gogos et des vive-la-joie manquant de sens civique et de vision sociale – grossière erreur). On s’étonna donc niaiseusement, dans la presse, de voir se manifester une si nette et ferme sensibilité de centre-gauche au Québec (confirmée ensuite par de nombreux sondages post-électoraux qui finirent par faire taire les sarcasmes et les rires jaunes des feuiles et cyber-feuilles, tout aussi jaunes). Et pourtant notre bel héritage historique si folklo et si gentil-gentil ne manque pas d’avoir laissé, sur la question, son solide et profond lot d’indices criants. J’en veux pour exemple unique, retenu ici pour sa haute qualité symbolique, cette remarquable évocation de la tumultueuse élection fédérale canadienne de 1891, dans le roman (au réalisme fort, ferme, solidement informé et indubitablement fiable) La Scouine d’Albert Laberge (1871-1960), publié, dans sa version définitive, en 1918.

Chahut électoral dans le Canada du 19ième siècle

C’ÉTAIT  jour d’élections. Les Bleus et les Rouges se disputaient le pouvoir et la population était divisée en deux camps absolument tranchés. Tous les anglais sans exception étaient conservateurs, tandis que la grande majorité des canadiens-français était libérale. Déjà, il y avait eu des bagarres aux assemblées politiques et l’on appréhendait des troubles sérieux autour des bureaux de votation. Des animosités de race fermentaient, menaçaient d’éclater. Cependant, comme la Saint-Michel, date des paiements, approchait, les fermiers n’oubliaient pas les affaires. Certes, ils iraient voter, mais ils profiteraient de l’occasion pour vendre un voyage de grain, d’autant plus que Robillard avait entrepris de charger une barge d’orge et qu’il la payait quatre chelins le minot.

Dès le matin, à bonne heure, ce fut sur toutes les routes conduisant au chef-lieu du comté une longue procession de wagons remplis de sacs de toile, bien propres, bien blancs, cordés avec soin. Chacun allait vendre son orge.

Les anglais tenaient évidemment à voter tôt, car dès huit heures ils se rendaient déjà au village. Deschamps qui comptait avoir quinze cents minots de grain cet automne-là, n’avait pu terminer son battage la veille comme il l’espérait. Il tenait absolument à le finir cependant, et cette besogne lui prit une partie de l’avant-midi. Après le dîner, il partit donc avec une quinzaine de poches dans sa charrette.

Sur la route de glaise, dure comme du ciment, bordée de trèfles d’odeur, de verges d’or et d’herbe Saint-Jean, son petit cheval bai marchait d’un pas régulier et, sur son dos, luisaient les têtes dorées des clous du harnais.

Deschamps alla livrer son orge chez Robillard. Là, il apprit que les Anglais s’étaient emparés du poll et en défendaient l’approche à leurs adversaires. Cette nouvelle n’était pas pour intimider Deschamps qui était un rude batailleur. Il attacha son cheval à la porte d’un vaste hangar en pierre, où il se trouvait à l’ombre, et partit vers la salle du marché public. En approchant, il constata que les Anglais avaient bien pris leurs mesures. Ils avaient disposé leurs voitures en rectangle autour de l’édifice et n’avaient laissé qu’un étroit passage libre qu’ils surveillaient. Cette tactique en avait imposé, et peu de Rouges s’étaient aventurés dans le voisinage de cette forteresse. Les audacieux qui avaient tenté de s’approcher avaient reçu un mauvais accueil. Justement, Deschamps se heurta à Bagon venu au village pour voter. Le Coupeur s’était endimanché, avait mis son haut de forme et le surtout de drap qui lui avait servi lors de son mariage. Malheureusement, il avait fait la rencontre de quelques Anglais et l’un d’eux, lui avait, d’un coup de fouet, coupé son tuyau en deux. Les compères avaient continué leur route en riant aux éclats de la bonne farce. Ce récit ne fit qu’aiguillonner Deschamps qui se dirigea d’un pas plus rapide vers l’ennemi. Trois grands gaillards, postés en sentinelle, gardaient le passage conduisant au bureau de votation. Comme Deschamps s’approchait, ces braves se mirent à ricaner et le plus gros de la bande l’apostropha d’un:

– Que veux-tu maudite soupe aux pois?

Un formidable coup de poing à la mâchoire fut la réponse de Deschamps. L’Anglais s’affaissa comme une masse. Les deux autres se ruèrent sur le Canadien, mais le premier reçut dans le bas ventre une botte si rudement poussée qu’il roula sur le sol en faisant entendre un affreux gémissement et en se tordant. Le troisième cependant, un Irlandais d’une malpropreté repoussante, aux mains couvertes de verrues, avait saisi Deschamps à la gorge et tentait de l’étouffer. Le Canadien se défendait avec énergie et parvint à faire lâcher prise à son antagoniste. Une lutte corps à corps s’engagea alors entre les deux hommes. Un croc-en-jambe habilement appliqué fit perdre l’équilibre à l’Irlandais qui s’abattit. Saisissant une poignée de foin qui traînait par terre, Deschamps tenta de le faire manger à son ennemi vaincu, mais celui-ci lui mordit férocement un doigt. Dans sa rage, Deschamps ramassa une boulette de crottin frais, et la fit avaler à l’Irlandais, lui cassant par la même occasion une demi-douzaine de dents.

Deschamps put croire à ce moment qu’un mur de briques s’écroulait sur lui, car une dizaine d’Anglais s’étaient précipités sur le Canadien et le démolissaient avec leurs poings et leurs pieds. C’étaient une grêle de coups. Deschamps était absolument sans défense. On ne sait trop ce qui serait arrivé, si l’un des agresseurs n’eût tout à coup commandé aux autres de s’arrêter. On lui obéit. En quelques mots, il exposa son idée, puis il s’éloigna. Au bout d’une minute, il revint avec une charrette. Alors tandis que quatre ou cinq de la bande, maintenaient Deschamps, un autre lui passa un câble au cou et attacha l’autre extrémité au chariot. Les anglais sautèrent dans la voiture puis le chef fouetta le cheval qui partit au grand trot, traînant Deschamps derrière le char comme un animal que l’on conduit à l’abattoir. Criant à tue-tête, braillant, hurlant, vociférant, les Bleus et leur burlesque équipage parcouraient les rues, semant l’épouvante. Moulu, essoufflé, nu-tête, la figure tuméfiée et sanglante, les côtes, les jambes et les reins meurtris, Deschamps courait derrière la charrette, butant contre les pierres et écumant de rage impuissante. La voiture fit ainsi le tour du village sans que personne osât intervenir, tellement la population était terrorisée. Finalement, elle prit le chemin de la campagne. Elle fit encore un bon mille, puis comme Deschamps râlait, à moitié étouffé, le chef détacha le câble et le jeta sur l’épaule de Deschamps.

– Garde-le comme souvenir, dit-il, et s’éloigna avec ses compagnons.

Les Bleus avaient triomphé ce jour-là.

Albert, Laberge, La Scouine, Éditions Quinze, collection Présence, 1980 (publié initialement en 1918), chapitre XIX, pp 69-72 (cité depuis l’ouvrage papier).

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Alors pas de panique, là, hein. L’analogie que j’établis ici ne vise aucunement à recentrer la réflexion politicienne contemporaine sur les bagarres inter-ethniques d’autrefois (les animosités de race), aussi sidérantes et révélatrices qu’elles puissent être. Après tout, Jack Layton, le chef du ci-devant Nouveau Parti Démocratique (la petite formation de centre-gauche dont je parle ici) et son lieutenant québécois Thomas Mulcair sont eux-mêmes des anglophones. Le parallèle historique que j’établis ici doit s’assortir de la plus explicite des invitations à une saine prudence transposante au sein de la jubilation métaphorico-réminescente. Il n’y a plus grand-chose d’«ethnique» ou de «racial» dans tout ceci, au jour d’aujourd’hui. Les Québécois le prouvent justement magistralement, en donnant leur vote à un parti anglophone et fédéraliste, si ce parti anglophone et fédéraliste véhicule (au mieux) ou semble véhiculer (au pire) les valeurs sociales socialisantes auxquelles les Québécois s’identifient de longue date. Indubitablement, en 2011, les Québécois n’ont pas voté à la bouille d’anglos mais au programme. Depuis l’aggravation fatale, subite, tragique et inattendue, du cancer de Jack Layton, nos chers médias, biaiseux, sciemment vendus, et qui font flûtes de tout bois, cherchent maintenant ouvertement à imputer la victoire du centre-gauche à quelque mystérieuse popularité individuelle (temporaire et superficielle) du bon Jack au Québec. Pur mensonge de faussaires simplistes, droitiers et biaisés, que cette fadaise du succès de sympathie personnelle, flatulente et nonchalante, que l’on voudrait donc vouée à miraculeusement décliner parallèlement à la santé du malheureux «chef charismatique». Il faut le dire et le redire ici, dans notre jargon politicien s’il le faut, pour se faire comprendre: aux élections fédérales de 2011, les Québécois n’ont pas voté l’homme mais le parti.

Ceci dit, le problème avec ces bons messieurs Layton et Mulcair, ce n’est donc pas qu’ils sont anglophones (ils parlent d’ailleurs tous les deux un très bon français et se communiquent aux Québécois dans cette langue avec un efficace indéniable). Le problème, terriblement classique, avec ces messieurs Layton et Mulcair, c’est, plus simplement, plus prosaïquement, qu’ils sont, eux aussi, des politiciens de petite politique politicienne. Le Québec leur sert maintenant de plate-forme temporaire d’opposition. Pour s’emparer du pouvoir au niveau pan-canadien, ils doivent maintenant se gagner les verres de lait avec une fraise dans le fond du ROC, plus conformistes, friqués, ricanisés, crispés, caillés, bourgeois, puant le conservatisme mouton de toutes leurs pores. Messieurs Layton et Mulcair vont donc devoir se mettre à ratisser sur leur droite (Obama, qui est pas mal plus pesant qu’eux, le fait sans scrupule aucun. Ils n’y couperont donc pas). S’ils ratent cette entourloupante manœuvre de ratissage à droite, leurs principaux électeurs du moment, les Québécois, resteront isolés dans leur petit coin, avec leur petite social-démocratie de papier, goualante et inopérante, de parti d’opposition sans audience parlementaire effective. Si le ci-devant NDP/NPD réussit son grand ratissage à droite, il réussira aussi alors à prendre le pouvoir, sur une base électorale majoritairement ROC-réac, et, là, bien, c’est encore Urgèle Deschamps qui va se prendre tous les coups de cordes à nœuds sur le dos et qui, essoufflé, désespéré, désillusionné, va courir de par tout le village, le cou solidement lié à la charrette de ses chefs, en caucus et au parlement. Je ne vois vraiment pas comment les choses pourraient évoluer autrement que dans le sens d’une des deux possibilités évoquées ici: marginalisation ou droitisation. Le diable réac ROC ne va pas subitement se faire social-démocrate-ermite. Dilemme, Dilemme… En plus, pour le moment, on est bien loin d’y être encore, audit dilemme, car pour le moment, tout simplement. la tragi-comédie politicienne se rejoue. Les Bleus avaient triomphé ce jour-là. Ce sont effectivement les Bleus de l’Ouest et de l’Ontario qui tiennent solidement le pouvoir fédéral, depuis l’élection de 2011 (notre petit parti de centre-gauche est en orange).

Les sables bitumineux de l'Athabasca. Une surface de pollution durement durable, vaste comme l'Angleterre. Le symbole suprême du nouveau conservatisme canadien...

Le fond de l’affaire reste donc que les Bleus, en 2011 (110 ans après les Bleus en fait agonisants de 1891), ont effectivement triomphé dans le ROC. Aussi, après avoir flaubé onze (11) milliards de dollars en Afghanistan, à jouer à la gué-guerre de théâtre de toc, ils préparent maintenant des contrats militaires pharaoniques, totalisant trente-trois (33) milliards de dollars, tandis que les services hospitaliers s’enlisent et les infrastructures routières s’effondrent. Ils sont aussi à se mitonner une petite campagne de pube pour revaloriser la surface de pollution vouée à une durée multi-centenaire (sur un territoire vaste comme l’Angleterre) qu’ils perpétuent en Athabasca (Alberta), pour extirper le pétrole difficile d’accès des sables bitumineux, qu’ils livrent ensuite à leurs bons maitres US. Que veux-tu maudite soupe aux pois? Ben, que cette gabegie meurtrière cesse, quoi… J’ai voté en conséquence mais, bon, comme d’habitude, ce n’est pas suffisant… Il faut croire que le fond véreux et minable de nos pratiques politiciennes de type Westminster a gardé quelque chose de la dérisoire et hargneuse futilité campagnarde de 1891, dans un pays et un monde ou les enjeux de ce genre de manipes électoralistes brutales et sordides sont amplement plus écologiquement dangereux et sociologiquement dommageables.

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Le communisme: Utopie et Histoire

Publié par Paul Laurendeau le 1 mai 2011

Ysengrimus-le-loup (52 ans) et Reinardus-le-goupil (17 ans) unissent ici leurs forces grognasses et revêches pour répondre à une question, lancinante, fraîche et simple, lancée par Reinardus : qu’est-ce exactement que le communisme et qu’est-ce qu’on lui reproche donc tant, encore de nos jours?
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Après la Révolution Française, trois groupes ayant des idéologies différentes se sont assemblés pour assurer le nouveau gouvernement de la Convention Nationale (1792-1795). Ils se nommaient: les Girondins, le Marais ou Plaine et les Montagnards. Ils siégeaient dans un hémicycle. Les Montagnards étaient assis à la gauche de l’hémicycle, le Marais (ou Plaine) au centre et les Girondins à droite. De ce modèle et d’après les idéologies que défendaient ces groupes, la qualification de gauche, droite et centre est née. De nos jours, ces termes sont utilisés dans des contextes politiques par des cultures qui ne se rendent pas compte qu’en utilisant de tels termes ils font référence à l’hémicycle de la première Convention Nationale de la République Française. Au fils de l’histoire, une modification importante à ces termes a été crée. La qualification de gauche et de droite s’est retrouvée à être divisé en deux par l’ajout du qualificatif extrême. Les nouveaux termes se sont retrouvés à être: l’extrême gauche, qui comprend le Communisme et l’Anarchisme. La gauche, le Socialisme. Le centre, le Libéralisme et L’Écologisme. La droite, le Conservatisme. L’extrême droite, le Nazisme et le Fascisme. De nos jours, la majorité des partis élus sont soit de droite ou du centre. Les idéologies gauchisantes sont mal vues à travers le monde. Un exemple de ceci est la qualification injurieuse de “socialiste” qui a été donnée à Barack Obama (né en 1961) et à Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) durant leurs mandats. Des exemples constamment donnés par les gens de droite pour discréditer la gauche sont l’histoire de pays tels que l’URSS, la Chine, le Vietnam et Cuba. Mais quelle validité ont donc ces exemples?

Le communisme vise une mise en place de la propriété collective de toutes les instances sociales par les travailleurs. L’abolition de la propriété privée et du capitalisme et son remplacement par un socialisme reposant exclusivement sur la solidarité sociale est le but du communisme. Le communisme a toujours été très vaguement décrit par les instances de droite. Ils l’ont divisé en différentes catégories qui rendent la compréhension de ce dernier très difficile. Par exemple, il y a le Marxisme, le Léninisme, le Stalinisme, le Trotskisme, le Maoïsme, le Guévarisme, le Castrisme, et tant d’autres. Ce qu’il faut noter est que toutes ces désignations, non seulement sont fondées sur le nom du politicien qui a engendré cette idéologie, mais chacune est une version différente du communisme, sauf pour une, le marxisme. Mais ce dernier est juste un mot différent implanté par les instances de droite pour dissocier Marx, techniquement le théoricien fondateur du communisme, de la terreur suscitée par l’idée générale du communisme, terreur implantée elle-même par les instances de droite. En fait Marx lui-même a dit, et je cite «Moi, je ne suis pas marxiste». Donc utiliser le mot communisme, de nos jours, se trouve à faire référence au mensonge qu’on appelle le communisme, et non au marxisme, qui lui est véritablement le fondement intellectuel du communisme. Mais qu’est-ce qu’est le communisme à sa base? Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) on collaboré pour écrire Le Manifeste du Parti Communiste (1848). Trouverons-nous la définition du communisme dans ces pages? Quelle relation existe-il entre les pays dits communistes et les principes sociaux communistes décrits par Marx et Engels? Pouvons-nous légitimement appeler ces pays «communistes» ou sont-ils juste des cas fautifs cités en «exemples» par les pays capitalistes pour dénigrer le communisme?

Nous allons regarder un petit peu cela, en commençant par ce qu’est le communisme d’après Marx et Engels. Nous allons récapituler toute l’histoire des pays suivant: l’URSS, la Chine, le Vietnam, Cuba. Nous allons faire surtout tout notre possible pour déterminer si l’idéologie communiste a déjà véritablement existé en tant que gouvernement d’un pays.

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Définition descriptive du communisme selon le Manifeste du Parti communiste (1848), Le Manifeste de Karl Marx et Friedrich Engels présente dix points fondamentaux du communisme. Nous allons reprendre ces points, les examiner brièvement pour donner une explication simple du Manifeste et de ce qu’est le communisme à sa base. Mais avant ça, regardons un peu comment le communisme se présente. Le communisme cherche premièrement à être total. Tout le monde doit être d’accord avec le système pour qu’il fonctionne. S’il reste des propriétés privées quelconques à l’intérieur du système lui-même, ce n’est pas du communisme. Le communisme est donc internationaliste, il cherche l’union de l’intégralité du genre humain sous un gouvernement unique. Ceci doit être pris en considération quand on lit les points descriptifs du communisme. Beaucoup sont des points répressifs, qui cherchent à contrer l’impact de la réaction des bourgeois. Les bourgeois sont la classe sociale au-dessus des prolétaires. La bourgeoisie est la classe que le communisme cherche à détruire. Le communisme ne cherche pas à arrêter les hauts salariés, mais les bourgeois qui ne font rien que s’asseoir dans leurs manoirs, offrir des «contrats» à d’autres et s’enrichir de leur travail productif en accaparant les profits publics. Un bourgeois est un très haut placé qui ne fait aucun travail directement. Il «offre» une possibilité d’emploi à un autre et lui vole une portion de son salaire. Le prolétaire est toute personne qui génère son propre revenu avec sa force de travail. Une force de travail n’est pas nécessairement le fait de ramasser un marteau et de frapper sur un clou. Mais plutôt n’importe quelle action qui génère une production quelconque. Par exemple, écrire une chanson est une production artistique. Mais le bourgeois ne génère pas son propre revenu, si nous reprenons l’exemple de la chanson. Le propriétaire d’une compagnie de disques décide de manufacturer les albums qu’écrit un artiste de musique, l’artiste reçoit une portion des profits, mais le bourgeois empoche la majorité. Le bourgeois s’accapare le capital que produit le prolétaire. Cette classe sociale qui se retrouve numériquement minoritaire et fait la grosse vie est devenue, pour une raison torve, le symbole de notre société. Cette perception de la liberté qu’on possèderait est un mensonge créé par la classe bourgeoise pour nous endoctriner. Elle s’enrichit sur notre dos et on ne le remarque même pas. Le communisme cherche à nous débarrasser de cette classe. Il ne cherche pas à ruiner le prolétaire, mais plutôt à le sauver de l’exploitation de son travail par un accapareur privé. Ce qui nous fait tellement peur est que le communisme nous donne notre liberté, en détruisant le système qu’on a connu toute notre vie, tout simplement parce que nous sommes prolétaires, et nous sommes endoctrinés dans la vision bourgeoise du monde. Les points communistes du Manifeste s’énumèrent ainsi:

Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l’État. Le communisme cherche à abolir la propriété privée. Mais pas toute propriété privée. Seulement celle qui produit un revenu qui se trouve à aller directement dans les mains d’un propriétaire privé exploiteur. Donc les propriétaires fonciers qui produisent des produits agricoles, qui en tirent un profit personnel, verront leur profit personnel saisi par l’état. Mais qu’est-ce qu’une propriété foncière exactement? Une propriété foncière est une terre privée qui appartient à une personne sur laquelle il fait ce qu’il veut faire. Mais cette définition voudrait dire que toute propriété est foncière. Oui, mais le communisme concentre son attention sur les propriétés foncières qui produisent un revenu engendré par la terre directement, donc les propriétés agraires. Toute propriété où il y a un fermier qui travaille dans un champ pour produire un revenu pour le propriétaire de la ferme qui, à son tour, lui donne un salaire mais qui tire quand même un profit de la production est une propriété foncière ciblée par les communistes. La maison dans laquelle vit une personne, même s’il a une belle piscine, une petite cabane dans sa cour, un beau chien qui y batifole, n’est pas du tout affecté parce qu’il ne se produit là aucun profit directement de la terre.

Impôt sur le revenu fortement progressif. Tout revenu privé que génère une personne, une entreprise ou n’importe quelle instance privée est sous l’obligation de générer de l’impôt. Ceci n’est pas pour porter atteinte au droit individuel d’une personne, mais plutôt pour s’assurer qu’il n’y ait pas de prolétaire exploité, que la richesse ne reste pas dans les mains d’une seule puissance mais qu’elle soit plutôt envoyée à l’état pour qu’il la répartisse également à travers la population. Ce n’est pas pour rien que les instances de droites sont contre l’impôt et veulent constamment la réduire. À travers les baisses d’impôt, c’est la répartition équitable de la richesse qu’on cherche à freiner.

Abolition du droit d’héritage. La création de mini-hiérarchies privées n’est pas acceptée par les communistes. Le travail que fait un parent devrait assurer la subsistance de cet individu pendant qu’il est en vie, mais il ne peut pas le léguer à son enfant quand il meurt parce que son enfant n’aura pas à travailler. Un exemple de ceci est le pouvoir dont va hériter une dénommée Paris Hilton (née en 1981). La chaîne d’hôtels qu’a crée son arrière grand père ne devrait pas se trouver léguée à elle parce qu’elle n’aura pas à faire l’intendance de ses hôtels du tout, elle empochera l’argent de son ancêtre pendant que d’honnêtes gens meurent dans les rues.

Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles. Le communisme confisque tout bien de personnes qui émigrent du pays parce que comme le gouvernement redistribue la richesse à travers sa population, il ne peut pas laisser les gens qui quittent le pays partir avec la richesse. Le système pourrait grandement souffrir si les émigrants bourgeois partaient tous avec leur fortune. Les biens saisis ne sont pas seulement l’argent, mais la terre, les immeubles, les maisons, en gros toute la propriété qui présente une certaine valeur non négligeable que possèdent les émigrants fuyards. Ceci est un exemple parfait d’une procédure qui est exclusivement répressive. Elle répond au problème que peut causer la migration subite de la classe bourgeoise qui fuit le pays à cause d’une révolution communiste. Si le communisme était international, cette procédure se trouverait à être inutile parce que les bourgeois auraient à quitter la planète elle même pour éviter le système instauré.

Centralisation du crédit entre les mains de l’État, au moyen d’une banque nationale à capital d’État et à monopole exclusif. Il n’y aurait qu’une seule banque appartenant au gouvernement qui gérerait toute activité monétaire et financière. Elle n’aurait aucun pouvoir elle même en tant qu’instance privée parce qu’elle serait strictement gérée par l’état. Encore une fois, si le communisme se trouvait à être internationalisé à travers le monde, cette banque internationale serait capable d’assurer une économie stable et non fluctuante. Puisqu’elle serait la seule banque unique du monde, il n’y aurait pas de compétition par rapport au taux d’intérêt. Il faut noter que la crise économique qui nous bouleverse de nos jours a été causée par des «produits financiers» irréalistes qui sont en fait des actions spéculatives à risque. Ces actions sont principalement le produit de la compétition entre banques privées et du cynisme insensible engendré par la recherche du profit privé, à court terme, et tant pis pour les autres.

Centralisation entre les mains de l’État de tous les moyens de transport et de communication. Ceci est un point qui doit être observé par rapport à l’histoire. Karl Marx et Friedrich Engels ont écrit le Manifeste en 1848. Ils ne pouvaient pas conceptualiser l’existence de l’internet, la télévision, le téléphone, ou même le radio. Le télégraphe était dans les stades les plus simples de son existence. Dans leur temps le seul mode de communication était la lettre et le journal. Le principal moyen de transport à longue distance était le train. Marx et Engels avec ce point disent que le transport et la communication devraient être non privés. Imaginons un monde ou la propriété privée contrôle la poste, et le réseau ferroviaire. Prenons le Canada en exemple, disons que Montréal, Toronto et Vancouver sont les puissances économiques du pays. Les instances privées qui cherchent seulement à s’enrichir construiraient un réseau de deux lignes, Vancouver-Toronto, et Toronto-Montréal. La construction d’autres lignes serait inutile parce que le profit est fait dans les grandes villes, et non les campagnes. Appliquons ceci aux lettres, seulement les bourgeois recevraient leurs messages parce qu’il aurait priorité à cause de leur pouvoir financier. Le service serait négligé partout ou il ne serait pas profitable pour les accapareurs privés. Cela ferait qu’il marcherait bien mal.

Multiplication des manufactures nationales et des instruments de production; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres conformément à un plan décidé en commun. Le communisme cherche à contrôler l’organisation du développement des secteurs de production de façon à ce que toute demande de matière première, de biens et de services soit produite de façon égale et méthodique. La raison pour laquelle ce point existe est parce que le capitalisme, avec sa doctrine concurrentielle, motive les instances privées à développer le secteur le plus lucratif, le plus rapide et non la production de tous biens. Le capitaliste cherche à s’enrichir le plus rapidement possible donc il développe les secteurs qui produisent le plus ce qui est payant et pas nécessairement ce qui est utile, mais les secteurs moins payants sont laissés dans l’obscurité. Le communisme cherche à développer tout secteur également pour assurer la production uniforme de tous biens utiles et avoir un certain contrôle de l’intégralité des facteurs d’offre et de demande.

Travail obligatoire pour tous, constitution d’armées industrielles particulièrement dans l’agriculture. Ce point-ci comprend l’un des aspects les plus faibles du Manifeste. Premièrement le travail obligatoire pour tous est une doctrine juste qui cherche à contrer les bourgeois qui ne travaillent jamais directement mais la constitution d’armées industrielles, particulièrement dans l’agriculture, est une toute autre histoire. Le communisme cherche à abolir le bourgeois, la propriété privée et les classes sociales, mais voici une instance qui présente le même rapport de force qu’une société de classe mais qui a échappé au radar du communisme. Une armée dans son fondement présente une sorte de hiérarchie qui est fondamentalement non démocratique et non communiste. Le terme «armées» est soit mal choisi, ou tout simplement mal conceptualisé par Marx et Engels. Il serait plus juste de parler de commune, ou d’équipe mais pas d’armée. Parce que ce terme sous-entend un rapport de force non-propre au fondement du communisme. En plus une armée porte des armes qui, dans les communes de travail, seraient, en fait, remplacées par des outils et des machines.

Combinaison de l’exploitation agricole et industrielle; mesure tendant à faire disparaître graduellement la différence entre la ville et la campagne. Ce point-ci, encore une fois, doit être lu en tenant compte de l’histoire. Dans le temps de Marx et Engels, l’industrialisation était jeune. Les villes présentaient un boom industriel que les campagnes n’avaient pas. Les villes se développaient à une vitesse extrême et les campagnes ne pouvaient pas garder le rythme. La production agricole souffrait et la production industrielle triomphait. Marx et Engels disent dans ce point qu’il faut développer les deux secteur également, que la ville et les campagnes doivent «entrer dans le siècle» à une vitesse égale.

Éducation publique et gratuite de tous les enfants. Abolition du travail de tous les enfants dans les fabriques, tel qu’il existe aujourd’hui; éducation combinée avec la production matérielle, etc. Ce point dit que tout enfant devrait être exempt de travailler et devrait avoir l’éducation gratuitement fournie par le gouvernement. Notons que ceci ne semble un point acquis que dans le monde occidental. En effet, il y a encore des enfants qui travaillent en de nombreuses parties du monde et l’école n’est toujours pas une obligation légale partout. Noter aussi le dernier aspect, celui sur l’éducation combinée avec la production matérielle, qui montre que les communistes étaient soucieux que le prolétaire ne reste pas ignorant, comme cela se constatait en 1848 et se constate souvent encore.

Il y a ici des principes qui guidèrent ceux qui furent animés par l’espoir communiste. Ces principes sont devenus des faits concrets de l’histoire de façon fort incomplète et inégale. Ils ont été associés à d’autres éléments de programmes politiques révolutionnaires, novateurs, progressistes, mais non nécessairement communistes au sens précis que ce programme social propose.

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Le LÉNINE d’Andy Warhol

L’URSS et l’internationalisation d’une révolution. L’URSS est le premier pays qui ressort dans n’importe quelle conversation à propos du communisme. Toute conversation à propos de l’URSS répète, comme un disque rayé, les grands aspects négatifs de l’histoire de ce pays: la révolution bolcheviste qui fut supposément particulièrement sanglante, les procès de Moscou, les famines staliniennes, et tant d’autre aléas. Mais regardons d’un point de vue objectif les biens et les torts de l’une des plus grandes révolutions sociales de l’histoire. Une révolution majeure anti-monarchique a lieu en Russie vers 1917-1921. Rejetant le républicanisme bourgeois déjà amplement discrédité politiquement, les leaders révolutionnaires russes se réclament du communisme. Ils produiront la dernière grande république moderne, croyant longtemps mettre en place le socialisme. La tentative d’internationalisation de ce type de révolution mènera aux restrictions étroitement nationalistes du stalinisme.

Les origines de la révolution (1905-1917). En 1905, l’empire russe, mené par Nicolas II (1868-1918), fait face à des résistances intérieures de plus en plus fortes. La population russe trépigne de mécontentement. Les gens ont faim, ils sont dépourvus de terres agricoles, ils ne sont pas éduqués et des propos révolutionnaires sont tenus partout à travers le pays. En 1905, la guerre russo-japonaise fait rage depuis un an et dans une défaite majeure de la marine russe, la quasi-totalité de la flotte du pacifique est perdue en une bataille unique. Ceci discrédite encore plus le tsar Nicolas II et le régime Romanov aux yeux de son peuple. La défaite de la bataille de Tsushima engendre la mutinerie d’un cuirassé, qui deviendra un symbole culte de la révolution bolcheviste, le Potemkine. La mutinerie du cuirassé Potemkine débute avec une tentative de révolte par un groupe de matelots. Ces matelots avaient été arrêtés par les forces du capitaine et un ordre d’exécution est donné. Les matelots révoltés sont couchés en joue sur le pont. L’ordre de les fusiller est formulé par le capitaine, qui finit, en fait, par se faire fusiller par le peloton d’exécution. Les officiers du bateau sont soit tués où emprisonnés et la mutinerie réussit. Le Potemkine hisse le drapeau rouge. Il devra bien sûr se rendre, mais son impact sur la population russe sera immense. Il deviendra le principal symbole de la révolution en marche. En 1914, la Russie tsariste entre dans la première guerre mondiale comme alliée de la France et de l’Angleterre dans la Triple Entente. Un peuple mal nourri, mal éduqué, très pauvre, complètement opprimé est envoyé massivement au front. Depuis le début de la guerre, jusqu’à la révolution bolcheviste, les pertes russes contre les allemands et les austro-hongrois sont catastrophiques. C’est là, plus que nulle part ailleurs, qu’ils sont, les millions de morts des années 1910-1920 en Russie, et on les passe pudiquement sous silence. Les troupes russes sont levées par conscription. Ainsi des millions d’opprimés se font mettre entre les mains, les armes qu’ils utiliseront pour se révolter.

La prise du Palais d’Hiver, telle que représentée par le cinéaste soviétique Sergei Eisenstein (1898-1948)

Une révolution majeure anti-monarchique en Russie (1917-1921). L’insurrection bolcheviste se décide démocratiquement le 10 octobre 1917 après de longues périodes de discussions, durant lesquels il y a un vote de masse au grand  soviet (comité populaire) de Petrograd, oui ou non, pour la révolution et les révolutionnaires l’emportent. Le pouvoir soviétique se divise donc en deux secteurs, le militaire et le politique. Trotsky (1879-1940) se retrouve chef de toute action militaire que va prendre les révolutionnaires (Staline faisant parti de son équipe de direction, mais avec un petit rôle) et Lénine (1870-1924) dirige le bras politique du mouvement. Le soviet de Petrograd est massivement appuyé par les troupes qui reviennent du front. Les garçons qui reviennent (des ouvriers et des paysans qui avaient été conscrits par le tsar) ne cherchent qu’à changer le pouvoir parce que le mode de vie des villages, la famine et la pauvreté, se confondent avec le drame du front. Avec de telles pensées, le message communiste est un peu perdu devant le message anti-monarchique. Les soldats cherchent beaucoup plus à se créer leur propre république qu’à instaurer le communisme. À Petrograd, la nuit du 24 au 25 octobre, les bolchevistes prennent le Palais d’Hiver avec presque aucune perte de vie. Ils entrent dans le palais en tirant des coups dans les airs, et le pouvoir cède. La mortalité de cet événement se trouve à être six personnes. À Moscou, la bataille est un peu plus intense. 50,000 révolutionnaires chargent le Kremlin et sont mitraillé par 10,000 réguliers de l’armée blanche. Ils prennent le Kremlin après quelque coup de feu, les pertes sont d’environ 300 hommes. Les simples soldats de l’armée blanche sont relâchés et les officiers détenus. Les historiens sont d’accord pour dire que la prise de Petrograd et celle de Moscou furent deux événements révolutionnaires peu meurtriers. La guerre civile qui suit la révolution est la vraie boucherie. Surtout avec l’ingérence des puissances occidentales. Après la prise des deux grandes villes, Lénine publie le décret sur la terre. Le décret sur la terre repose sur un principe communiste venant directement du manifeste de Marx et Engels. Le point 1: Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l’État. Cette première mesure communiste est un pas en dehors de la féodalité. Toutefois ce pas vers le communisme est négligé par la population paysanne, tendis que le pas en dehors de la féodalité est grandement apprécié. Après le décret sur la terre, la guerre civile éclate. Le général Kornilov (1870-1918), en tête de l’armée blanche, cherche à contrer les révolutionnaires et remettre en place le pouvoir tsariste. L’armée blanche est appuyée par les puissances occidentales, la France, la Grande Bretagne, les États-Unis etc. C’est ainsi parce que le pouvoir tsariste de la Russie était anciennement allié avec les occidentaux. Les révolutionnaires ne le sont pas. La guerre civile entre les Soviétiques et les tsaristes a causé un total de pertes humaines toujours inconnu, même de nos jours. Il y a bien des historiens qui sortent des nombres fantaisistes, disant que des millions de personnes sont mortes. Il y en a d’autre qui disent quelques dizaines de milliers. Le nombre exact de pertes de vie de la guerre civile russe de 1917-1922 fait l’objet de débat depuis le temps où elle a eu lieu. Le résultat de ces conflits est: un nombre de pertes de vie inconnu, un pays détruit par une guerre mondiale et une guerre civile, une famine émergeant de la destruction causant encore plus de mort et un pouvoir révolutionnaire cherchant à mettre de l’ordre dans un pays qui n’en a pas. Ce pouvoir révolutionnaire se trouve à faire face à la propagande anti-soviétique d’autres pays qui cherche seulement à contrer les efforts que font les russes pour se sortir de la féodalité. Toutefois les révolutionnaires parviennent à non seulement contrer l’armée blanche, mais aussi à contrer les puissances occidentales qui s’ingéraient dans leur révolution. Ceci donne beaucoup de crédibilité mondiale aux Soviétiques. Lénine internationalise donc la révolution. Moscou devient le centre de l’expertise révolutionnaire. Des tentatives de révolutions dites communistes dans d’autre pays échouent ou font rage. Le communisme se trouve à être vu comme l’avènement de l’ère nouvelle à travers le monde, mais en réalité le totalitarisme gronde dans les campagnes. Par exemple, Mussolini (1883-1945) en 1922 est venu au pouvoir en contrant une tentative de révolution communiste en Italie. Il instaurera le fascisme. En 1921 la N.E.P. (Nouvelle Politique Économique) est instaurée par Lénine. Cette politique met en place des principes capitalistes et met donc fin à une révolution communiste voulue, sinon obtenue. Mais la N.E.P. n’est pas une régression vers le capitalisme sauvage qui prenait déjà pleinement forme sous le tsarisme, elle instaure et organise ce dernier dans une Russie anciennement féodale dont la monarchie est tombée. Résumons donc la révolution: ce sont les Soviétiques contre un pouvoir féodal. Ils instaurent un nouveau pouvoir, ils le déclarent communiste et finissent par instaurer un type de capitalisme planifié.

Lénine à la tribune

Redevenir graduellement réaliste et autoritaire  (1921-1938). En 1921, la N.E.P. est implantée. En 1922, la guerre civile se termine. En 1924, Lénine meurt. La mort de Lénine ouvrira la discrète marche de Staline (1879-1953) vers le pouvoir. Vers 1928, Staline est secrétaire général du parti communiste de l’Union Soviétique. Cette position, encore mal connue, le place en charge de l’immense bureaucratie du pouvoir soviétique. Elle lui donne un énorme potentiel de contrôle sans que personne ne s’en rende trop compte. Graduellement Staline remplace les autres positions d’état (président du conseil du peuple, membres du bureau politique, président du praesidium suprême, ministres, etc.) par des hommes qu’il contrôle. Il donne le pouvoir sur l’intégralité du système à une position, la sienne. Entre les années 1928 et 1938 Staline s’approprie le pouvoir. Il ne se hisse pas vers la plus haute fonction, non, il tire plutôt le pouvoir vers sa fonction à lui. En 1938, l’appropriation du pouvoir par Staline culmine avec les procès de Moscou. Il fait exécuter tous les anciens dirigeants de la révolution (sauf un, Trotsky, exilé au Mexique), en les faisant paraître comme des traîtres, et purge l’intégralité des hauts gradés de l’Armée Rouge. Il instaure son pouvoir, son dogme, et devient le p’tit père des peuples. Entre 1929 et 1939, l’occident est traumatisé par la grande dépression. Ceci parait comme la chute du capitalisme aux yeux de la population mondiale. Le «communisme» soviétique s’industrialise, produit, s’active, et ne ressent aucun des méfaits de la dépression. Toutefois aux yeux des occidentaux il surgit un espoir anti-communiste. Hitler (1889-1945), pur produit politique de la grande dépression, est élu au Reichstag en 1933 et commence son règne dictatorial sur l’Allemagne. Staline, à ce stade de son appropriation du pouvoir, a assez de ressources internationales pour voir très facilement ce que les occidentaux envoient insidieusement vers lui, un nazi insensé qui déteste le communisme… et l’occident. Staline, le 23 août 1939, fait donc un pacte de non-agression avec Hitler qui bouleverse les puissances majeures du temps. Le chien enragé du nom de Hitler se retourne alors contre ses maîtres et avance vers l’Europe de l’Ouest. Ce qui a été découvert, après la déstalinisation de l’URSS, ce sont les problèmes auxquels a fait face l’URSS durant la grande dépression. Il est important de noter tout de même que ces problèmes n’on pas été causés par la dépression. Dans les années 1930-1932 il y a eu les «famines staliniennes» qui ont fait rage dans le pays. Ces famines allaient faire l’objet de débats pour les générations futures. Il y a des historiens qui croient que Staline a fait exprès de tuer son peuple pour le contrôler, il y en a d’autre qui pensent que les purges des koulaks (les propriétaires fonciers russes) ont causé la confusion dans les campagnes et une baisse de la production agricole qui a engendré les famines. Les koulaks (paysans propriétaires), des sortes de gentlemen farmers russes, au début des famines se fond exproprier et tuer. Quand on pense, on remarque rapidement que les koulaks n’étaient pas justes des bourgeois qui s’enrichissaient sur le dos des moujiks (paysan travailleur), ils étaient aussi les détenteurs du savoir faire agraire. Ils étaient le cerveau et les moujiks les bras. En coupant la tête du corps, les membres ne savent plus quoi faire. En tuant les koulaks, le savoir-faire des fermes est perdu, la productivité tombe. Il semble qu’il ne soit pas possible de déraciner la féodalité des campagnes sans causer une désorganisation catastrophique du secteur agraire. Lénine en 1917 publie le décret sur la terre. Ceci crée une famine causée par le manque de savoir-faire des anciens serfs du système féodal par rapport à l’agriculture. Lénine instaure donc la N.E.P. pour ramener des principes plus ancien mais capitalistes. Quand le pouvoir change, Staline remarque le jeu de classe qui se fait entre les koulaks et les moujiks. Dans son plus pur style autoritaire, il purge les détenteurs du savoir-faire et cause encore une fois les famines. Mais Staline cette fois ne réinstaure pas l’équivalent de la N.E.P. Il crée les kolkhozes, des ferme collectivisées, mais celles-ci ne sont pas aussi efficaces que les anciennes fermes des koulaks. La famine reste et la désorganisation aussi. Graduellement le système agraire se remet en place et les terres collectivisées recommencent à produire, mais ceci est parce que le savoir-faire est réappris par les moujiks. Résumons la période post-révolutionnaire de l’URSS. Staline se crée son pouvoir, en manipulant un système bureaucratique dont il émane. La grande dépression donne du prestige au communisme et engendre un modèle social qui bouleversera l’Europe, tout en ouvrant aussi la voie aux dérives fasciste et nazi. L’URSS s’industrialise à grands pas, mais fait quand même des erreurs, en rentrant dans le siècle. Les prémisses de la plus grande boucherie de toute l’histoire de l’humanité se prépare, le totalitarisme est au stade les plus enfantin de sa vie.

Tentative d’internationalisation de la révolution et lutte contre le nazisme (1938-1953). Hitler est élu au Reichstag en 1933. De 1933 à 1938, il militarise l’Allemagne, il prend le contrôle du pays, il rend tout autre parti politique illégal, il se débarrasse des S.A. et mets en place les S.S., il crée la jeunesse hitlérienne, il met en place les camps de concentration et commence sa politique génocidaire sur les juifs. En bref, il instaure le totalitarisme chez lui. Sa population respire l’air nazi, mais l’air n’est pas abondant. Hitler commence donc à parler d’«espace vital» pour les germaniques. Il commence donc à annexer d’autres pays. L’Autriche en 1938 et la Tchécoslovaquie en 1939. En 1939, le pacte germano-soviétique est signé entre l’Allemagne et l’URSS. Le pacte est signé par Vyacheslav Molotov (1890-1986) du côté des Soviétiques et Joachim von Ribbentrop (1893-1946) du côté allemand. Ce que l’on peut constater du pacte de non-agression, signé à Moscou le 23 août 1939, c’est que les deux chefs ne voulaient pas être vu l’un avec l’autre. Hitler et Staline ne se sont jamais rencontrés face à face. Hitler se tourne alors contre le monde occidental. Il envahit la Pologne. Les puissances occidentales, la France, le Royaume Uni et leurs colonies, déclarent la guerre à l’Allemagne. L’Italie et le Japon s’allient aux nazis. L’Axe est née et les Alliés aussi. En six semaines, la Pologne est conquise, en six mois, la France est conquise. Le front ouest de l’empire allemand est assuré. De juin 1940 à mai 1941 la Luftwaffe attaque la Grande-Bretagne. La bataille d’Angleterre est perdue par l’Allemagne et Hitler se rabat alors sur l’URSS. Le 22 juin 1941 le pacte germano-soviétique est rompu par les Allemands. L’Opération Barbarossa débute. Les Allemands s’attaquent au Soviétiques. Ils prennent une portion importante du territoire russe. L’attaque de Pearl Harbor par les Japonais, le 7 décembre 1941, marque l’entrée en guerre des États-Unis. Les puissances de l’Axe ont plus d’ennemis qu’ils n’ont d’alliés. L’intégralité de la puissance britannique, les Soviétiques, les États-Unis, la résistance française. De 1941 à 1943 la guerre fait rage et les front n’avancent pas. En 1943, victoire à Stalingrad. La sixième armée du Troisième Reich est encerclée et détruite par l’Armée Rouge. C’est la première défaite terrestre des nazis. À travers le monde, cette victoire soviétique est vue comme le tournant de la guerre, et la montée du communisme redevient de vogue. La population se questionne maintenant sur la puissance du capitalisme comparé à la puissance soviétique. Graduellement les Soviétiques commencent à reprendre du territoire. Sur l’autre front, le 6 juin 1944, le débarquement de Normandie marque la première victoire terrestre occidentale. Les fronts est et ouest de l’empire allemand rétrécissent. Les États-Unis libèrent la Hollande, la Belgique, la France, l’Italie, l’Allemagne de l’Ouest, la Norvège, la Suède, le Danemark et l’Autriche. Les Soviétiques libèrent la Pologne, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Yougoslavie, l’Allemagne de l’Est (dont Berlin). Les Soviétiques instaurent le «communisme» dans les pays qu’ils occupent. Tout simplement, ils libèrent le pays et instaure un gouvernement nominalement communiste. Avec des méthodes pareilles, le message communiste est perdu et le totalitarisme est instauré, sous le nom de «communisme». Le prestige dont bénéficie le communisme devient toxique. L’Internationale est chanté à travers l’Europe, tandis que l’illusion communiste s’accroît. Presque chaque pays européen et africain a son propre parti politique communiste. Staline est perçu comme l’homme nouveau. Le capitalisme est en tombée et une ère communiste vient à peine d’éclore. Quelques mois après la fin de la guerre, les États-Unis créent le Plan Marshall. Ce dernier est un programme économique ayant l’intention de refinancer les pays détruits par la guerre. Il est offert à tous les pays concernés. La France, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Allemagne de l’Ouest, la Belgique, la Grèce, la Turquie, le Danemark, la Norvège, la Suède, l’Islande, le Portugal et l’Irlande acceptent l’aide américaine. Ces pays, plus l’Espagne et la Finlande, deviendront le Bloc de l’Ouest. Le Plan Marshall est un moyen de garder une main mise capitaliste sur l’Europe. Juste comme ils avaient acheté leurs pays, les américains ont acheté l’Europe. Les pays qui ont été libérés par les Soviétiques durant la deuxième guerre mondiale sont l’Albanie, la Bulgarie, la Roumanie, l’Allemagne de l’Est, la Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie. Ces pays feront partie du Bloc de l’Est. Donc, en 1945, il y a alliance économique entre les pays du bloc de l’ouest. En 1949, création de l’OTAN, alliance militaire des pays du bloc de l’ouest. En 1949, encore une fois, création d’une alliance économique entre les pays du bloc de l’est (Comecon). En 1955, deux ans après la mort de Staline, alliance militaire du bloc de l’est, le Pacte de Varsovie. La période de guerre nous présente simplement toutes les puissances mondiales qui entrent dans un mouvement réactionnaire et militaire. Hitler, nazi pugnace, déclenche la boucherie. Churchill, va-t’en-guerre anglais, saute au pouvoir. Staline, vétéran d’une révolution, ressort ses fusils. Franklin Delano Roosevelt, émanation de la grande dépression, meurt et cède la place à Harry Truman, «le Président de la Bombe». Avec de tels chefs d’état, la guerre s’implante dans les esprits. La perte d’une vie humaine est considérée négligeable. Cette période de guerre est la période la plus noire de l’histoire de l’humanité. Techniquement aucun de ces chefs d’état n’est responsable de ces actes, parce que l’environnement était tellement violent. Dans la période d’après guerre, nous voyons les chiens enragés se cacher, sauf un. Hitler meurt. Churchill perd le pouvoir. Truman perd le pouvoir. Mais, Staline reste au pouvoir. Le p’tit père des peuples, dans les huit dernières années de sa vie, façonnera la poigne de fer de l’empire soviétique. Les anciennes idées réactionnaires de la guerre resteront collées dans les esprits des futurs chefs de l’URSS. À ce stade ci, le communisme est non existant. L’internationalisation de la révolution se fusionne avec la lutte contre le nazisme. Les pays libérés par l’URSS se trouvent à changer d’occupant, sans comprendre le message. Ils voient les hommes portant le drapeau rouge qui font fuir les hommes portant la svastika. L’importance des deux camps est minimale, en fait, tant qu’on mange et que la guerre est finie. Les armes maintenant rangées, la Guerre Froide débute. En 1953, Staline meurt et une grande tristesse s’instaure sur le monde. La planète pleure la disparition de son héro. Jusqu’à temps que quelqu’un ouvre un livre d’histoire et remarque quelque chose de bizarre.

Le deuil mondial de Staline

Amorce de la réaction anti-soviétique (1953-1980). La mort de Staline, en 1953, apporte une grande tristesse. Les dirigeants soviétiques après Staline utilisent ce prestige du vieux héro mort pour légitimer la perpétuation du mythe communiste. Par exemple en 1956, l’insurrection de Budapest, en Hongrie, est réprimée par les chars d’assaut soviétiques. L’homme nouveau existe encore, il est simplement dans notre coeur, donc chantez l’internationale! Mais la même année, Nikita Khrouchtchev (1894-1971) dénonce les crimes de Staline. L’homme nouveau a fait des erreurs! Au 20ième congrès du Parti Communiste, le Rapport sur le culte de la personnalité est révélé. Les déportations, les exécutions et les arrestations des procès de Moscou sont dénoncées dans le rapport. Le culte de la personnalité mis en place par Staline est rejeté par Khrouchtchev parce que ce culte contredit les vues du marxisme-léninisme sur lesquelles l’URSS repose. Cette réforme est en gros une tentative de retourner au vrai communisme. Khrouchtchev espère pouvoir corriger la dérive dictatoriale ayant découlé de la guerre. Il essaye en vain de retourner les aiguilles du temps. Suite au Rapport Khrouchtchev, le monde se sent trahi. Staline nous a menti! La déstalinisation se confond avec une désoviétisation. Tout graduellement les pays du bloc de l’est commencent à se révolter. Chaque fois qu’ils manifestent la moindre velléité libertaire, ils se font répondre par les chars d’assaut soviétiques. En sommes, le vieux réflexe guerrier du temps de Stalingrad continue de jouer, non plus pour libérer mais pour opprimer. Les révoltes réprimées s’énumèrent comme suit: Hongrie en 1956, Insurrection de Budapest; Tchécoslovaquie en 1968, Printemps de Prague; républiques musulmanes orientales (Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan) en 1979, menant à l’invasion de l’Afghanistan limitrophe; et finalement 1980, Pologne, mise en place du syndicats non-communiste Solidarność. Ce qu’il faut noter quand on analyse ces révoltes est que chacun de ces soulèvements était ni socialiste ni communiste mais purement capitaliste, nationaliste (et islamiste dans le cas des républiques musulmanes voisines de l’Afghanistan). Dans chacun des cas, les États-Unis endossaient les insurgés, leurs fournissaient de l’argent et couvraient tout l’événement à l’aide des médias. La Guerre Froide était une guerre d’image et les Soviétiques paraissaient comme les plus fous, les plus rétrogrades et les plus militaristes. Pour conclure sur les années 1953 à 1980 il faut dire ceci. Les Soviétiques commencent la déstalinisation, mais au milieu de cette redéfinition communiste, Khrouchtchev est limogé et la poigne de fer stalinienne ou plutôt néostalinienne incarnée par Léonid Brejnev (1906-1982) est de retour en beaucoup moins efficace. Cette moufle de fer est utilisée pour tenir les pays du bloc de l’est et à chaque fois que la moufle ferreuse est utilisée, les États-Unis la filme en mondovision. L’image de l’URSS est détruite, l’empire est trop violent pour l’époque de l’après-guerre. La perte de la Pologne en 1980 marque la fin de la vie de ladite moufle de fer.

La chute de l’URSS  (1980-1991). En 1980, l’URSS, vieil empire en décadence, perd pour la première fois un partisan du bloc de l’est. La Pologne, avec un libertaire syndicaliste et anti-communiste, endossé par les Américains, se trouve à faire une «révolution» contre sa hiérarchie militaro-bureaucratique prosoviétique. Lech Walesa est le premier homme à sortir victorieux contre les gros méchant prosoviétiques habitant la Pologne. Le gouvernement que Walesa a combattu est une division du complexe militaro-industriel compradore de l’URSS, qui jouait le rôle de gouvernement. Ce gouvernement «communiste» n’était qu’un garde-chiourme stalinien. Il s’était fait implémenter à la libération du nazisme et était resté collé là comme un doigt métallique et pugnace de la poigne de fer de Staline. Quand Staline est mort, la poigne, maintenant laineuse, a mené à un refus du contrôle toujours métallique mais non plus renforcé par Staline. La mitaine de fer ne jouait plus le rôle de la poigne. Le dogme de Staline s’effritait. Érigé en exemple, la Pologne est devenu un symbole d’espoir contre les Soviétiques. L’URSS avait mis trop d’argent sur les dépenses militaires et ne présentait plus un milieu de vie libre ou communiste. La fin était en vue. Mais en 1985 un espoir final se manifeste. Mikhaël Gorbatchev (né en 1931) présente un nouveau tournant pour l’URSS. Il est vu comme l’homme qui va retrouver le droit chemin communiste que l’URSS a perdu. Mais cet homme politique arrive trop tard. En 1990, les républiques soviétiques et les pays du bloc de l’est sautent comme des bouchons de bouteilles. Les boulons de cette ancienne machine cèdent et l’URSS s’effondre comme entité et est dissoute comme état. La chute du mur de Berlin (1989) marque la fin de la Guerre Froide. La terreur de la bombe est implicitement éliminée. Les Américains ont gagné.

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Le MAO ZEDONG d’Andy Warhol

La Chine: le «communisme» d’une future superpuissance. Évidemment, il y a encore la Chine… De nos jours, la Chine est le pays dit «communiste» qui parvient à faire de plus en plus bonne figure dans l’actualité. Ce pays augmente en puissance non seulement économique, mais militaire et sociopolitique. La Chine est devenue l’une des plus grande puissance mondiale au 21ième siècle même en gardant son titre tabou de «communiste»! Comment alors? Es-ce la fin du capitalisme en plein Extrême-Orient? Investiguons l’affaire. D’où émerge le communisme chinois? Et surtout comment est-il si fort, même de nos jours? Le fait est que la Chine va, en 1949, amplifier le rôle républicain du programme communiste en le complétant d’une démarche anti-impériale et anti-coloniale. C’est le fer de lance de l’objectif communiste qui poussera les chinois à se débarrasser de l’envahisseur japonais et à sortir les occupants occidentaux. La quête communiste amènera la Chine à devenir la plus grande puissance capitaliste de tous les temps.

En 1912, la Chine est à la fin de son ère féodale. Les seigneurs féodaux n’assurent plus le bien-être de la population et des insurrections sont fréquentes. En 1927, le général Tchang Kaï-Chek (1887-1975) décide de s’allier avec des militants communistes de son pays, pour détrôner les derniers seigneurs de guerres. Il mène la lutte nationale et retire les féodaux du pouvoir. Mais une fois les seigneurs partis, Tchang Kaï-Chek trahit les communistes qui l’ont aidé dans son combat républicain. Son armée, maintenant l’armée gouvernementale, attaque subitement les communistes. Menés par Mao Zedong (1893-1976), ces derniers se réfugient dans des grottes entre le Nouman et le Yang-Tsé. Ceci déclenche la guerre civile de Chine. Les communistes contre le Kuomintang, le parti de Tchang Kaï-Chek. De 1929 à 1934, les attaques du Kuomintang sont fréquentes sur les différentes bases communistes de ce pays immense. Les communistes sont bien défendus, mais la guerre civile finit par prendre le dessus sur eux. Finalement, en 1934, Mao décide de quitter le refuge qu’il tient encore et de partir sur une grande aventure qui l’amènera à travers tout le pays. Ainsi débute la Longue Marche de Mao. Il va parcourir la Chine avec 70,000 hommes et seulement 10,000 se rendront au bout de ce repli tragique. La Longue Marche de Mao c’est comme la Prise de la Bastille pour la révolution française ou la mutinerie du cuirassier Potemkine pour la révolution russe. La Longue Marche fut érigée en symbole de la persévérance, du courage et de la patience des militants communistes chinois.  Plusieurs œuvres d’art s’en inspirent. En octobre 1935, Mao et ses hommes s’arrêtent au nord-ouest de la Chine et se fortifient dans les grottes du Yénan.

Entre 1935 et 1945, la petite république communiste du Yénan se consolide. C’est la période où Mao écrit ses œuvres littéraires et politiques, dans les grottes du Yénan. En 1937, le Japon Impérial envahit la Chine. Il y pratiquera des exactions horribles, des crimes inimaginables. La puissance écrasante de cet envahisseur impérialiste oblige les communistes et le Kuomintang à conclure une nouvelle alliance. Ce fait est hautement significatif car on retrouve, encore une fois, une situation où la lutte de libération nationale et la guerre classique mèneront à une unité nationale qui primera sur l’idée de lutte des classes.  La Chine profonde, dont Mao est l’animateur marxiste par excellence, tient par-dessus tout à s’affranchir des occupants coloniaux, européens ou asiatiques. Entre 1937 et 1945, la Chine est partiellement occupée par un grand agresseur international. Les japonais y sèment la terreur. Ils font des raids sur les villes et causent de terrible massacres. Le monde occidental et les États-Unis ne semblent voir que Tchang Kaï-Chek comme jouant la part de la Chine dans ce grand et douloureux conflit. Après la capitulation du Japon sous les coups des deux bombes atomiques américaines, Tchang Kaï-Chek semble le héro de la portion chinoise de la guerre contre le Japon. Entre 1945 et 1949, les américains appuient donc Tchang Kaï-Chek et lui fournissent de l’armement. La guerre civile reprend alors et pourtant, malgré cette superficielle et illusoire supériorité technologique, l’armée du Kuomintang est, en quatre ans, réduite à «une lamentable cohorte de fuyards». Les rouges sont plus profondément intimes avec les masses paysannes, ils sont plus acceptés par la population. L’hinterland est le secret de leur succès.

En 1949, le Kuomintang est vaincu. Il quitte la Chine continentale et se réfugie sur l’île de Formose (Taiwan). Les colonialistes européens, qui s’étaient implantés de longue date dans les villes portuaires, notamment à Shanghaï, pour gérer l’import/export du pays à leur strict avantage, sont évincés par les communistes chinois. Ils ne gardent que Macao (les portugais) et Hong Kong (les britanniques). Le premier pays que Mao visite en tant que chef d’état en 1949 est l’URSS. Il rencontre Staline à Moscou. L’URSS aidera la Chine à s’industrialiser. Elle doit aussi entrer dans le rythme de la vie moderne. En  mai 1950,  le nouveau gouvernement interdit la vente des femmes et la polygamie. Entre 1950 et 1953, on se lance dans une vaste réforme agraire. Les droits féodaux des anciens propriétaires fonciers sont abolis. La terre est distribuée aux paysans puis collectivisée. Encore une fois, comme dans le cas des «famines staliniennes», il semble qu’il ne soit toujours pas possible de déraciner la féodalité des campagnes sans causer une désorganisation catastrophique du secteur agraire. La déroute sociale découlant de ces changements de propriété et d’organisation provoque, ici aussi, une vaste famine qui causera la mort de millions de personnes. Comme en Russie antérieurement, les causes exactes de ce ratage révolutionnaire dans les campagnes sont vagues et mal connues. En 1958, la Chine lance le Grand Bond en Avant. On approfondit la collectivisation des campagnes. Paysans, soldats, intellectuels sont envoyés aux champs. L’affaire rate en moins d’un an, parce que l’importance du savoir-faire agricole (y compris celui d’avant la révolution) par rapport à la productivité est sous-estimé. La Chine finira par devoir importer du blé de l’URSS. En 1960, on assiste pourtant à une rupture avec l’URSS. La Chine n’accepte pas du tout l’idée de déstalinisation. Les Soviétiques sont désormais des «révisionnistes».

Les gardes rouges

En 1966, Mao, qui est en train de se faire marginaliser dans les structures du pouvoir par les cadres du Parti Communiste Chinois (PCC), lance la Révolution Culturelle. Il va s’appuyer sur la jeunesse émergente pour regagner de l’influence. Mao sème l’extase. On lance de grandes fêtes. On produit toutes sortes d’œuvres d’art populaires inspirées par la ferveur révolutionnaire. Et on brandit des millions de copies du Petit Livre Rouge, des citations du Grand Timonier. C’est le début comme tel du culte de la personnalité de Mao, dont on dira qu’il aura été à la fois le Lénine et le Staline de la révolution chinoise. Entre 1966 et 1970, le culte de Mao est instrumentalisé pour garder la jeunesse débordante en contrôle. Dans certaines provinces, c’est l’armée qui assure l’ordre. En 1971, le président américain Richard Nixon fait une visite historique en Chine et rencontre Mao. Les historiens s’accordent pour y voir l’indice politique du début d’un lent renouveau du capitalisme en Chine. Mao meurt en 1976. Les grenouillages politiques qui s’ensuivent laissent la place à une succession de dirigeants qui sauront se ressourcer et se renouveler bien plus efficacement et subtilement qu’en Union Soviétique. Le président actuel, Hu Jintao n’avait que sept ans lors de la révolution. Il est à la tête d’un immense pays d’un milliard trois cent millions d’êtres humains en train de devenir la plus grande puissance économique des temps modernes. Un pays communistes? Bien, il est toujours dirigé par un Parti Communiste, mais l’histoire de la quête chinoise vers le communisme nous donne bien plus à découvrir un très vieux pays, une des plus anciennes civilisations du monde, resté longtemps féodal et stagnant qui, par la force d’une formidable poussée révolutionnaire de masses, se débarrasse des seigneurs de guerres, des grands féodaux, des empereurs, des colonisateurs européens, des envahisseurs japonais, des dirigeants nationalistes compradores, pour instaurer au moins son indépendance et son autonomie nationale… Mais ils n’ont pas instauré un ordre social vraiment communiste.

Aujourd’hui, la Chine est activement impliquée dans la mise en place d’un genre moderne et subtil de dispositif impérial, notamment dans de nombreux pays d’Afrique. Elle finance le gros de la dette des États-Unis et le solide souvenir de la gestion planifiée «communiste» lui sert à maintenir un capitalisme monopolistique d’état lui permettant, entre autres, de protéger ses exportations en maintenant sa monnaie artificiellement basse. L’industrie chinoise est «concurrentielle» pour des raisons que Karl Marx avait déjà analysées: ses travailleurs sont parmi les plus bas salariés au monde. Ce n’est certainement pas ça, la dictature du prolétariat! La Chine est une superpuissance en montée qui, entre utopie et réalisme politique, hésite de moins en moins à retenir le second comme voie de l’avenir et à reléguer la première dans le passé proche ou lointain des origines de sa république. Le portrait de Mao est encore visible un peu partout, y compris sur les billets de banque chinois… le dernier grand tigre de papier…

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Ernesto «Che» Guevara (1928-1967)

Vietnam et Cuba: un «communisme» de résistance face à l’impérialisme américain. Dans la dynamique de la Guerre Froide (1945-1991), communisme et lutte contre l’impérialisme américain finissent étroitement confondus. De petits pays résistant contre la présence post-coloniale des américains sur leur territoire produiront des «révolutions communistes», actes de rébellions micro-nationales n’ayant de plus en plus de communistes que le nom. Le Vietnam et Cuba sont les exemples les plus représentatifs de ça. Leur sort est d’ailleurs bien plus interconnecté qu’on ne le pense.

Dans l’ancienne Indochine française, le colonialisme français à l’ancienne se fait sortir fermement par les partisans vietnamiens, à la bataille de Dien Bien Phû (1953). La Chine de Mao brille alors comme un soleil ardent et la logique de confrontation des blocs de l’ouest et de l’est est déjà solidement en place. Les américains prendront donc le relais des français pour tenter de garder le Vietnam dans le camp capitaliste. Le pays est coupé en deux, comme les Corées. Ho Chi Minh, (1890-1969) chef du Vietcong fait de Hanoi sa capitale provisoire. Il travaille avec les chinois, tout discrètement. Mais surtout, il est «communiste». Les américains eux, occupent ouvertement Saigon et le Vietnam sud.

Comme si les affaires de l’impérialisme américain n’allaient pas assez mal comme ça, en 1959, un obscur dictateur cubain du nom de Fulgencio Batista (1901-1973), qui a littéralement vendu son île par morceaux à des propriétaires de casinos floridiens, se fait renverser par une poignée de barbus qui se gagnent rapidement un appui populaire durable sous la houlette de deux chefs charismatique jeunes et vigoureux: Ernesto «Che» Guevara (1928-1967) et Fidel Castro (né en 1926). Castro tente un rapprochement avec les américains mais se fait traiter comme un pur et simple bandit pour avoir saisi unilatéralement et nationalisé les immenses portions de l’île de Cuba que Batista avait antérieurement vendu à des intérêts, justement, américains. Les Floridiens ne récupéreront pas un centime de leur mise et en voudront à Castro pour longtemps. Pas énervé pour deux sous par l’attitude intransigeante des américains, Castro, résolu et frondeur, joue le jeu de la Guerre Froide à fond et se tourne ouvertement vers les Soviétiques. Il devient alors très officiellement, lui aussi, «communiste». Il introduit des reformes sociales effectives, notamment en matière d’éducation et de santé publique. C’est un socialiste dans les faits mais aussi un allié stratégique de l’URSS, à 200 kilomètres au sud de la Floride. Vers 1960-1962, éclate la crise de la Baie des Cochons. En réponse à l‘installation par les américains de fusées intercontinentales en Turquie, l’URSS décide d’en installer à Cuba. Les américains instaurent un blocus maritime de l’île de Cuba, vers laquelle des convois maritimes soviétiques se rendent. Les marines de guerre des deux superpuissances se frôlent, se toisent, au large de Cuba, et la tension internationale est si grande qu’on passe bien proche du déclenchement d’une troisième guerre mondiale. Les choses se calment finalement par la diplomatie, les Soviétiques démantèlent leurs fusées à Cuba, les américains en font autant en Turquie et il y a détente. La diplomatie américaine est par contre forcée de laisser les «communistes» cubains tranquilles. Et ces derniers finissent avec une société originale, socialisante mais aussi excessivement militarisée pour ce que leurs capacités économiques peuvent rencontrer. Contrairement à Salvator Allende (1908-1973) du Chili (tué par des militaires pro-américains lors d’un coup d’état), Castro survivra tous les coups tordus qu’on tentera contre lui (il est aujourd’hui retraité). Son alliance avec les Soviétiques déclinera tout graduellement au profit d’une discrète unité commerciale avec l’Europe occidentale, tandis que le brutal boycott américain de Cuba se poursuivra et se poursuit encore.

Dans l’existence de petits pays «communistes» comme Cuba ou le Vietnam, tout se joue, dans un monde en guerre froide, au rythme des lourds soubresauts de l’impérialisme américain. Entre 1965 et 1968, les États-Unis renforcent leur présence au Vietnam. C’est l’époque de Good Morning Vietnam! Les américains sont pris dans un paradoxe qu’ils ne pourront pas résoudre: comment gagner cette guerre contre des résistants pugnaces, dans la jungle indochinoise, sans la tourner en conflit international généralisé? Comment faire sauter une bombe dans un aquarium sans casser l’aquarium? Un autre problème devient de plus en plus ardu pour les américains. Leur propre opinion publique est désormais bien moins docile et va-t-en-guerre que du temps du Débarquement de Normandie. Bob Dylan (né en 1941) et Joan Baez (née en 1941) chantent contre la guerre et toute la génération du Peace and Love devient Draft Dodgers. En 1975, les américains ne peuvent plus tenir cette équation en équilibre. Ils perdent la guerre du Vietnam. Saigon est rebaptisée Ho Chi Minh Ville et le Vietnam est unifié et pacifié, sous le drapeau rouge. Aujourd’hui c’est un des pays les plus prospères d’Asie, toujours sous la houlette politique d’un parti «communiste».

Cuba et le Vietnam sont-ils des pays ayant instauré le «communisme»? Comme la Chine, mais sur une bien plus petite échelle, ce sont des pays qui one mené une lutte contre le vieil euro-colonialisme. Comme la Chine, mais sur une bien plus grande échelle à leur mesure, ce sont des pays qui one mené -et gagné- la lutte de résistance contre l’impérialisme américain. Voici donc encore des causes nationales circonscrites qui ont teint leur drapeau en rouge pour qu’il claque mieux dans la fibre émotionnelle de leur temps…  Mais l’homme nouveau, dans tout ça, où est-il?

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Retour sur la définition du communisme dans le Manifeste. La Révolution Iranienne de 1979 sera la première révolution républicaine non-communiste après 1917. Comme les vieilles révolutions républicaines, teintes en rouge ou non, du siècle dernier, elle abattra un monarque antique (le Shah d’Iran) et remplacera la monarchie par un régime présidentiel. Elle sortira aussi des voleurs de ressources coloniaux et compradores (le contrôle du pétrole échappera aux britanniques puis aux américains). Elle produira aussi une dérive dictatoriale et militariste, la théocratie des Ayatollah (qui s’engagera, en 1980-1988, dans une terrible guerre contre l’Irak, ce dernier appuyé par les américains). Une différence essentielle distinguera cette révolution républicaine de toutes celles survenues depuis 1917: elle ne se réclamera pas du communisme mais de l’islamisme.

Le fait est que le programme révolutionnaire dit «communiste» est maintenant, lui aussi, discrédité par l’usure violente et sanglante de l’Histoire. Les monarchies et le colonialisme sont tombés mais le rouge intégral du siècle dernier est aussi peu crédible désormais que l’avait été le bleu-blanc-rouge des siècles antérieurs. Il y a un hiatus entre ce que la révolution fait (abolir la féodalité, restreindre le colonialisme, instaurer l’indépendance nationale, industrialiser) et ce qu’elle promet, bien utopiquement (la  «liberté», l’ «égalité», le «communisme»). L’abolition de la propriété privée des ressources et du mode de production capitaliste, son remplacement par un socialisme reposant exclusivement sur la solidarité sociale et le contrôle de tous les leviers de pouvoir par ceux qui travaillent, ne sont cependant tout simplement pas encore là. La définition du communisme telle qu’on la trouve dans le Manifeste de 1848 regroupe une collections d’acquis sociaux s’étant plus ou moins mis en place ici et là, imparfaitement, au grée de l’histoire (fin du travail des enfants, éducation obligatoire, nationalisation des transports etc.) autour d’un principe fondamental qui, lui, n’a tout simplement jamais existé, celui d’une mise en commun intégrale de la production et de la propriété des biens qu’elle engendre. Des forces fantastiques ont utilisé le discrédit inévitable, associé à l’entrée douloureuse dans la modernité de territoires immenses comme la Chine ou l’ancienne URSS, pour attaquer et dénigrer le programme en grande partie utopique qui servait de guide intellectuel à ces gigantesques mouvements historiques. On a jeté le bébé communiste avec l’eau sanglante du cuirassé Potemkine et de la Longue Marche, utilisant tout ce qui pouvait être utilisé pour discréditer et salir un si généreux idéal. Pourquoi? Tout simplement parce que cet idéal raté, cette utopie non réalisée, ce programme futuriste, saboté par les accapareurs économiques, les agresseurs politiques et les calomniateurs médiatiques a, comme principe définitoire, la destruction du capitalisme et des classes de possédants qui vivent parasitairement de cet ordre social injuste et inéquitable, vieux de huit cents ans. Le communisme n’existe même pas vraiment, et son spectre continue pourtant de hanter le monde, sous la forme de la conscience coupable rouge sang, du capitalisme, qui s’en prend encore à lui comme à un fantôme, si épeurant, parce que si culpabilisant.

La force des utopies c’est que, malgré tout, sous une forme ou sous une autre, elles s’en viennent vers nous…

Le Capital et le Travail (affiche de Mai 68)

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PÉDOPHOBIE

Publié par Paul Laurendeau le 1 mars 2011

Ah la maudite propagande de pédo-panique.  Il faut encore en parler et en parler, alors parlons-en encore et encore, kaltor. Daniel Cohn-Bendit a écrit des conneries pédophiles en 1975. Roman Polanski a commis un crime pédophile en 1977. Frédéric Mitterrand, ouf, bon passons… Je ne suis impressionné par aucun des trois… Haro sur les trois… Mais je suis encore bien moins impressionné par les gogos qui s’acharnèrent stérilement sur ces boucs émissaires parcheminés, sans intérêt, au lieu de démanteler les réseaux pédophiles effectifs, pégreux et hyper-actifs de notre temps. L’argent de la lutte contre la pédophilie est, ici, sciemment foutue en l’air sur des causes-spectacles parfaitement creuses, des attrape-nigauds émotionnels, des défoulements de vindicte, et le spectacle continue de tourner à vide. Il faut qu’on fasse le vrai boulot, au lieu d’égorger des agneaux pascals inutiles et inopérants, à gros tarifs. Combien d’enfants violentés en ce moment même, pendant qu’on se défoule émotionnellement et se dédouane intellectuellement sur ces crimes irréversibles et insolubles dus à des «personnalités» faisandées. Maudite justice-gadget malhonnête. Démagogie de Tartuffe. On dirait qu’il n’y a que la victime, devenue adulte, de Roman Polanski qui comprend le bon sens, dans tout ce foutoir… Si une bonne recherche sur la pédophilie contemporaine, son hypocrite et cynique exploitation commerciale, et ses conséquences paradoxales imprévues, disposait du battage de cirque médiatique qu’on cultiva autour de Cohn-Bendit, Polanski, Mitterrand et consort, il y aurait bien des variations et des nuances inattendues, dans notre compréhension de toutes ces choses. Mais les enfants violentés de ce jour ne sont pas des vedettes d’Hollywood ou des politicards en vue, hein, alors, ils peuvent bien attendre… Ils ne sont pas le vrai sujet en question, en fait. Qu’ils prennent un numéro et s’assoient dans leur petit coin… Pour le moment on se défoule, on s’amuse entre adultes, on lynche gratis. Et rien ne se fait de vraiment sérieux, sur le plan de la lutte au crime ordinaire et de la compréhension critique de la crise collective que nous vivons tous, sur cette question douloureuse et lancinante. Or, par contre, un tout autre effet pervers se met graduellement en place, pas marginal celui-là, pas médiatique-gadget, mais bel et bien sociétal, fondamental, global.

C’est aussi tôt qu’en 1976, directement entre Cohn-Bendit et Polanski donc, que j’ai eu mon premier froncement de sourcils sur le problème que je vous soumets ici. Un olibrius à moustache, à peine sorti de l’enfance lui-même, avec lequel j’étais étudiant de collège et qui venait, tout fier, tout matamore, d’obtenir son permis de conduire, bramait à qui voulait l’entendre le conseil «légal» suivant: Si tu roules dans un voisinage infesté d’enfants et que tu en frappes un avec ta voiture, recule dessus et achève-le. Une poursuite pour un accident mortel te coûtera moins et te nuira moins dans ta vie que s’il faut que tu entretiennes un handicapé pour le reste de ses jours. J’ai entendu cette énormité inhumaine, ou des développements similaires, plusieurs fois par la suite et je suis certain qu’il en est autant de bon nombre de mes lecteurs et lectrices. Atterrant… Ensuite, en 1992, j’eus mon second froncement de sourcils, celui là plus tangible dans ma vie personnelle, plus senti, plus cuisant, plus souffrant. Tibert-le-chat, mon fils aîné, mon futur ado à l’appel rageur, mon amour, mon babi de deux ans d’alors, est à la garderie et on m’appelle parce qu’il a une grosse fièvre. On refuse bec et ongles de lui donner du Tylenol-liquide-pour-babi-en-fièvre, mixture pourtant toute simple et efficace pour faire tomber la fièvre sans trompettes. Je me rends donc sur place, le plus vite que je peux, et je retrouve la directrice de la garderie seule en compagnie de mon chouchou, isolé des autres, fiévreux, malingre, niqué, glousseux, rouge comme une pivoine et qui, visiblement, pleure toute la flotte de son petit corps tremblant et ahanant, depuis un bon moment déjà. Je dois donc administrer le Tylenol-liquide-babi-fièvre moi-même because, j’entend encore la voix traînante, bêlante et frappée de cette tarte de directrice theeere’s beeeen laaawww suuuuits, you knooowww. Glose: ils laissent mon babi chialer une ou deux bonnes heures en frissonnant dans sa fièvre parce qu’ils ont peur des répercussions sur leur fichue business de quelque idiot au Minnesota ou à Waterloo (morne plaine!) ayant intenté des poursuite légales à une garderie qui avait administré du Tylenol-babi ou je ne sais quel jus de pieds dans le genre. Souffre, babi, toffe, endure, boue, bouillonne, crève même éventuellement… tant qu’on intervient pas, on est couverts…  J’appelle PÉDOPHOBIE l’attitude de semi-panique froide des adultes qui décident que leurs priorités d’autoprotection personnelles ou sociales priment sur le devoir universel que nous avons envers la protection, le bien-être physique, et l’encadrement émotif des enfants, tous les enfants, les autres ou les nôtres. La pédophobie existe, alors là, depuis un fichu de bon moment, endémique, rampante, poisseuse, collante, comme mes exemples de 1976 et de 1992, et d’autres, peuvent le prouver. La pédophobie n’a absolument rien de sexuel, au demeurant. En fait, elle est probablement aussi vieille que les compagnies d’assurances, les poursuites civiles, l’individualisme pingre, et l’égoïsme bourgeois, tout simplement.

Sauf que cette tendance latente va prendre une dimension subitement torrentielle et cataclysmique avec la montée en flèche de la fameuse ci-devant pédo-panique de notre temps, rien moins que sexuelle, elle. Cela percole d’ailleurs depuis au moins une bonne génération, cette flambée pédophobe en cours de généralisation, comme réplique réflexe à la pédo-panique contemporaine. Voici comment je fis jouer ce réflexe autoprotecteur, moi-même, pour la toute première fois, sans même trop m’en rendre compte. Un parc public de Toronto, en 1992 encore. Mon babi Tibert-le-chat a donc deux ans, la couche aux fesses, le crâne dénudé, et les papattes comme des parenthèses. Il poignasse et marchouille et grimpouille partout et je le suis de près, surtout quand il va faire mumuse dans une sorte d’estrade en escalier pour terrain de foot en plein air, fourmillante de babis de son âge, en majorité des petites filles. J’ai ma gueule de loup Ysengrim des mauvais jours, cheveux et barbe très noirs à l’époque, œil de braise. Je suis un jeune papa encore inexpérimenté, et cela me stresse beaucoup que mon babi Tibert-le-chat grimpouille dans une crisse d’estrade en escalier compliquée, et je me penche sur lui, vigilant, chambranlant, guettant ses moindres mouvements. Une femme qui cacasse avec sa copine se retourne, m’aperçoit subitement, dans un angle mal couvert, au milieu de l’essaim de petites filles. Elle ne voit pas mon babi, que le dos de l’estrade lui dissimule temporairement. Elle fonce vers moi en silence, vive, furibarde. Il est clair qu’elle me prend pour je ne sais quel prédateur de babis et qu’elle me hait, épidermiquement. Quand elle voit mon bichon, comme foudroyée, elle se calme et me gratifie d’un vague sourire. Je ramasse alors mon babi sous le bras, et me casse en silence. Pourquoi me compromettre au milieu de toutes ces gogoles, sur cette estrade inutile, devant cette suspicieuse emmerderesse. Autant aller jouer au centre du terrain de foot. C’est désert, c’est en rase cambrousse, on voit les enquiquineurs aux préjugés sommaires venir de loin et, eh bien, que les autres enfants se démerdent donc par eux-mêmes, c’est pas mon affaire. Tu socialisera une autre fois, Tibert-le-chat… Insidieux, cette petite peur, me direz-vous, hm… hm… En 1995, ce sera pour moi l’éveil, la conscientisation, et le rejet ouvert du pli de l’implicite conformiste pédophobe. Une tarte de sociologue de l’Université Lancastre, une dear colleague, vient chez moi pour s’adonner à une de ces enquêtes sociologiques folklorisant les canadien-français, dont la gentry torontoise est si friande. Cette collègue sociologue, que nous nommerons Betty Chopper (elle mérite bien ce nom du reste, qui est fictif mais assez semblable à son vrai blaze) est, je vous le donne en mille, une célibataire sans enfant, rectitude politique jusqu’au bout de l’émail de la dent dure de son sourire faux et fielleux. Je suis donc dans mon étude de résidence en compagnie de cette Betty Chopper, cette universitaire torontoise guindé au possible, je ne vous dit que ça. Et c’est Reinardus-le-goupil en personne, mon baladin au château dans les nuages, mon puîné gentil, boule d’amour pur et sans mélange s’il en fut jamais, âgé de deux ans aussi ce jour là, affectueux, colleux, minoucheux, chouchouneux, calineux, qui se pointe. Voilà subitement qu’il veut son papa. Il impose dans l’étude, en babillant et en bavant, son odeur babi, mixture subtile de celle de sa mémerde et de sa poudre de talc. Il me grimpe dessus, me fout ses papattes dans la face, m’arrache mes lunettes, se met à se tortiller dans mes bras et sur mes genoux, comme un vrai ver à chou, la couche crissante et l’œil luisant. Cela dure un bon petit moment. Et voilà que la Betty Chopper fronce le visage et me demande, d’un air songé et assombri: Do you always touch your children like this, Paul? [(At)touchez-vous toujours vos enfants de cette façon, Paul?]. Je vous le dis sans ambages, je l’aurais étampée. Je l’aurais fourguée par la fenêtre. Quoi, BettyBitch, il faudrait que je sangle mon babi comme ceci, sans surveillance ni aménité naturellement, pour le reste du voyage de la vie:

Et ce, pour bien desservir les compulsions pédophobes de Madame Chopper et de ses semblables sociologiques, pendant qu’on cause? Non merci. Pas de ça dans ma parentalité, Betty la bébête… Ce fut donc l’éveil. Ah, ah, la maudite pédo-panique, projection malsaine de la toxicité des lubies des autres (souvent eux-mêmes exempts de la culture parentale la plus minimale)… Je pourrais vous en raconter des comme celle-là, jusqu’à demain. Être parent, de nos jours, c’est de se faire constamment traiter en suspect potentiel par les gogos ignares. C’en est grotesque.

Or mon éveil anti-pédophobe n’est pas celui de tout le monde. C’est plutôt la mécanique contraire qui s’est, de fait, solidement engagée. Le mal pédophobe se met en place, se généralise, se banalise, implacablement. Dans les écoles, les crèches, les avions de lignes, les halte-garderies, les cliniques, on ne veut plus vraiment avoir affaire à des enfants, point final. Qu’ils se tiennent à bonne distance. Qu’ils collent ailleurs. Qu’ils se fassent rassurer et câliner par quelqu’un d’autre. Trouble, danger, menace diffuse, chape juridique, peur de son ombre néo-inquisitrice, épouvante sourde, pédo-maccarthysme feutré et doucereux de notre temps. Les enseignant(e)s, les entraîneurs de sports, les maîtres de danse et d’équitation, les sauveteurs en piscines, les personnes en charge des soins et de l’encadrement, les moniteurs de camps de vacances et, bien sûr, finalement, les parents eux-mêmes, ne veulent plus rien savoir de tendresse et de douceur et de câlins dans la relation adulte-enfant. Trouble, danger. La voix traînante de l’égoïsme pédophobe leur roule dans la tête en continu… theeere’s beeeen laaawww suuuuits, you knooowww. Sauf que le problème universel et fondamental reste, perdure et, même, s’intensifie, se creuse. Depuis la nuit des temps, les enfants du village se tournent vers les adultes du village pour du réconfort, de la sécurité, de la compassion, de la sagesse. La seule sagesse frileuse et terrée qu’on leur manifeste, par les temps qui courent, c’est de les traiter comme des mygales angoissantes, désormais plus vénéneuses que venimeuses, à prendre avec les pincettes autoprotectrices les plus longues possible, en manifestant l’insensibilité la plus «neutre» possible, par peur d’être pris -à tort, oh, à grand tort- pour un de ces criminels absolus, qu’on continue, qui plus est, d’autre part, de ne pas attraper, de ne pas voir, de ne pas trouver, de ne pas saisir, de ne pas détecter, parce que les ressources sont mis ailleurs que là où il faudrait. Dans quel enfer sartrien vivons nous désormais, nous et nos enfants, bon sang, je vous le demande? Vais-je devenir grand-père dans cette cauchemardesque galère?

Depuis la nuit des temps, les enfants se tournent vers les adultes pour du réconfort, de la sécurité, de la compassion, de la sagesse

Bilan: on ne détruit pas les pédophiles, et on construit les pédophobes. Et, il faut le dire, les seconds alimentent les premiers… Les enfants sont à la fois, et de front, en parallèle, de plus en plus agressés (pédophilie – minoritaire, spectaculaire) et rejetés (pédophobie – majoritaire, ordinaire). Qu’on ne se surprenne plus, après ça, que nos enfants nous traitent comme des rats, des chiens ou des mules, sur nos vieux jours. Ils ne feront que nous rendre, en quelque imparable continuation, la fracture émotionnelle insensible et couarde que notre éducation peureuse et mal orientée leur aura imposé, sans qu’ils comprennent, une fois de plus, ce qu’ils ont bien pu faire de mal pour qu’on les traite ainsi… Mais, bon, encore une fois, les enfants rejetés de ce jour ne sont pas des vedettes d’Hollywood ou des politicards en vue, hein, alors, eux aussi, ils peuvent bien attendre pendant qu’on s’arrange entre adultes… Qu’ils prennent un numéro et s’assoient dans leur petit coin… Les adultes, que voulez-vous, c’est sérieux, ils ont des réputations à planquer ou à salir, des guerres à financer, une liberté d’expression à bâillonner, et des vedettes hollywoodiennes inutiles à flétrir.


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Portrait de blogueurs 027 – Paul Laurendeau (Ysengrimus), au Carré Saint Louis…

Publié par Paul Laurendeau le 1 janvier 2011

Le carnetiste, vidéaste et évangéliste (au sens tech et non religieux du terme) montréalais Frédéric Harper (c’est lui que vous voyez sur la photo de cet hyperlien) m’a fait l’insigne honneur de me permettre de tourner, au Carré Saint Louis (Montréal) une de ses déjà fameuses vidéocapsules Portrait de blogueurs. Je suis le vingt-septième de ses invités et la capsule a été relayée par la carnettiste techno Josianne Massé anciennement du site journalistique montréalais BRANCHEZ-VOUS, ainsi que par Daniel Ducharme et par le site de slam et de poésie TRAIN DE NUIT. Voici donc (notamment pour ceux et celles qui en sont encore en mode introductoire avec l’accent kèvèkois) le texte intégral de mon intervention, en ce monde de sagace cybervidéastie.

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De quoi votre bloque parle-t-il?

Le blogue s’intitule Le Carnet d’Ysengrimus. Ysengrimus, c’est un loup dans le poème médiéval La Chanson de Renart. C’est le vieux loup qui se fait un peu surprendre par toutes les choses modernes qui se passent, toute la… la nouveauté du changement social, vers la fin du Moyen Age, et il est souvent confronté à Renart. Et ce loup donc, dans mon carnet, grogne sur le monde. Il observe les différentes réalités sociales. C’est un… si vous voulez, un blogue de commentaire social et ethnologique sur la réalité de la vie contemporaine. Différents sujets sont abordés: rapports entre hommes et femmes, drogues récréatives, capitalisme, etc… L’approche est généralement marxiste, gauchisante, etc… et je traite toutes sortes de sujets aussi qui sont des sujets de société mais des sujets de société profonds, pas de l’actualité immédiate, trop rapide, trop papillonnante, mais par exemple: la relation entre religion et athéisme, les grands mouvements de la crise économique, des choses comme ça. Et, souvent, les sujets sont construits de telle façon à inviter le débat, de façon à ce que les lecteurs interviennent et que, au fil du fonctionnement de la totalité du blogue, avec les interventions, on voie se déployer les deux, ou trois, ou dix facettes du débat.

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Pourquoi bloguez-vous?

Oh, à cause de la nature du médium. C’est un médium qui est extrêmement intéressant de quatre points de vue que je résume ici très brièvement. D’abord, pas d’éditeur, pas de directeur, pas de rédacteur en chef. T’écris directement ton propos. Tu peux formuler ce que tu veux dire, tel que t’as envie de la dire. Tu pèses sur le bouton. Ça y est. C’est rendu dans l’espace public. Deuxièmement, c’est un dispositif interactif. Et ça, c’est extrêmement intéressant parce que les gens viennent, ils attrapent le ballon, relancent le ballon. Et là y a une discussion et y a certains de mes billets, ma foi, en les relisant, je trouve la discussion plus intéressante que le billet. Troisièmement, le blogue développe un style bien à lui qui permet d’allier la force d’un texte académique avec le caractère à la fois intime et puis passionnel d’un texte personnel, qui serait, par exemple, un texte de fiction. Les deux s’unissent très bien. Y a un genre blogue, un genre carnet qui est en train de se développer et qui est extrêmement intéressant à explorer. Finalement, je préfère le carnet ou le blogue par exemple à TWITTER, tout simplement parce que j’ai tendance à être un petit peu verbeux et cent quarante deux [sic] caractères, pour moi, c’est pas assez. Ça me prend au moins une page, deux, trois… minimum une demi-page.

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Que faites-vous dans la vie?

Je suis un ancien professeur d’université. J’ai été professeur d’université à Toronto entre 1988 et 2008. Maintenant je suis petit éditeur à Montréal. Je suis aussi romancier, nouvelier et poète.

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Le mot de la fin

Les chances sont assez bonnes, parce qu’il est très référencié, que vous tombiez sue le Carnet d’Ysengrimus en appelant en fait par un mot clef qui est un sujet qui vous intéresse. Mais si vous venez rendre visite au Carnet d’Ysengrimus par vous-même, choisissez des sujets qui vous passionnent et, ce qui me ferait vraiment plaisir, intervenez. Hésitez pas à intervenir. Même si vous faites des fautes d’orthographe, on les corrige. Et c’est toujours un plaisir de vous lire et d’interagir avec vous, dans la fermeté du débat mais aussi dans le respect amical que peut apporter l’accès à ces nouvelles technologies remarquables.

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Paul Laurendeau (Ysengrimus), sans godasse, ni chapeau, ni malice (photo: Reinardus-le-goupil, 2005)

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L’étrange et insidieuse pérennité mentale de la publicité

Publié par Paul Laurendeau le 15 décembre 2010

Si on sortaient du coffre-fort toutes nos ziziques pis nos vieux sons
J’vous dit qu’ca f’rait tout un pow-wow, j’vous dit qu’ça f’rait toute une chanson.
Ça fait qu’nous autres on reste assis à chantonner su nos galeries
Des airs ou des paroles en l’air ou l’thème d’un commercial de bière…

Michel «Plume» Latraverse, Une chanson pour nous autres (1976)

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Allez, allez, faites tourner le vieux gramophone au disque rayé: Mettez un tigre dans votre moteur! C’est le vrai de vrai, c’est Coke, qu’on déguste à présent, universellement, c’est le vrai de vrai, Coca-cola c’est Coke! On est six millions, faut s’parler, on est six millions de presque parents, faut s’parler… D’la Molson c’est c’qu’on boit chez nous! Tell me, what does it mean? At McDonald’s, it’s clean! Qui ne subit pas les insidieuses séquelles mentales, sensorielles (auditives ou visuelles), de la publicité d’aujourd’hui ou de jadis. On a tous son imputrescible petit percolateur à réminiscences publicitaires dans la tête, pour le meilleur et (plus souvent qu’autrement) pour le pire. Mais, par delà les émotions diverses de nostalgie ou d’agacement (c’est selon) que le tout de la chose charrie inévitablement avec soi, une question fondamentale perdure, lancinante: la pube marche-t-elle, conditionne-t-elle, fait-elle effectivement acheter? Bon, on a tous, un torride jour d’été, eu subitement envie de boire un bon 7up en voyant bruisser tumultueusement l’incola en cascade glacée de quelque pube télé, sadiquement sensible (ou insensible) aux variations météo du moment. Mais peut-on en conclure que ça marche vraiment? Alors, on va touiller ça un petit peu, aujourd’hui. C’est qu’Ysengrimus -vous vous en serez avisés- en est arrivé à l’âge parcheminé où le cerveau, tant sursaturé que chambranlant, régurgite son fiel par jets torves et  aléatoires. Autant profiter alors du flux grognassier, pour enrichir minimalement la réflexion fondamentale, si tant est. Indubitablement, l’étrange corpus des pubes influenceresses est titanesque et je vais devoir m’en tenir ici à quelques petites aventures distinctivement représentatives, fonctionnant d’ailleurs chacune comme un cas d’espèce bien circonscrit. Ce seront des aventures de vieux, naturellement. Bienvenue dans la mangeoire suspecte d’un marmouset vorace blanchi sous le harnais, en consommant les merdes ambiantes d’un siècle (espérons-le) révolu. Au fait, pourquoi me concentrer ici sur les vieilles pubes, me direz-vous? Réponse (les autres quinquagénaires du rond me comprendront): les pubes contemporaines ne me sollicitent plus guère. Elles rebondissent stérilement sur le halo revêche de ma psyché bardée, braquée, chenue et hostile comme des coups de pieds sur un âne mort. Je n’achète rien de ce qui est de nos jours pubé, j’ai souvent le réflexe hargneux diamétralement opposé. Mais, attention, oh, attention, il y a ici un peu plus. Ysengrimus grogne sur le monde publicitaire, tabouère, mais surtout, il susurre ici l’axiome original fondant le présent billet. Malgré sa visée propre, inexorablement instantanéiste, c’est à long terme que la pube fait en fait sentir ses effets les plus imprévisiblement pervers, corrosifs, actifs, étranges, biscornus, bizarres, insidieux, délétères… La seule affiche publicitaire qui m’ait servi récemment d’aide-mémoire, si vous voulez, c’est l’annonce de l’exposition Paul-Émile Borduas au Musée d’Art Contemporain, dans le métro de Montréal. C’est dire… Le reste des pubes de mon présent me laisse insensible et/ou agacé et/ou las. Mais, par contre, les pubes de mon lointain passé de tendron… là… hon, hon…

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DOCTOR PEPPER RETARDATAIRE. J’ai sept ans environ et je vois régulièrement à la télévision une spectaculaire publicité de la boisson gazeuse Dr Pepper. D’un cageot de bois fort similaire à celui-ci:

une bouteille de Dr Pepper lévite subitement, comme par enchantement, s’envole, gire, tournoie, tourbillonne, perd sa capsule et le merveilleux breuvage rouge sombre jaillit en fontaine giratoire, se disperse, s’éparpille, sous des flux de lumière, pendant que la belle voix énergique de l’annonceur invisible baratine le produit. Ce genre d’effet spécial visuel est plutôt rare à l’époque et je suis émerveillé, captivé, subjugué, assoiffé. Consommateur assez assidu de boissons gazeuses dans mon enfance, j’ai bu du Coca-Cola (régulier, diète, cerise), du Pepsi Cola, du 7up, du Sprite, du Bubble Up, du soda mousse Snow White, du soda gingembre Canada Dry, de la racinette, de la bière d’épinette, des orangeades (Fanta et Crush surtout), des boissons gazeuses diverses de marques Kik, FBI, PopShoppe, A&W, Royal Crown (leur cola est sublime) et j’en oublie certainement. Fait crucial et indubitable pourtant, de toute mon enfance et mon adolescence, je n’ai jamais absorbé une seule goutte de Dr Pepper. Dire qu’une frustration, lancinante, occulte, souterraine et amère, s’est accumulée, dans mon petit cœur serré et sevré, de ne pas avoir assumé ma baignade dans la fontaine jaillissante du Dr Pepper publicitaire de mon enfance n’est pas, je crois, une formulation excessive. Enfin les années passent. Tempus fugit et bis repetitas…Tant et tant que, vers 1994, j’ai la bonne trentaine qui sonne, je vis à Toronto et, dans un magasin général près de chez moi, j’aperçois soudain ceci (pas en photo ou en illustration, hein, en vrai) et ça me glace, me fige, tout en me submergeant du plus insatiable des désirs:

Comme en éclatant, la pube oubliée du Dr Pepper de jadis jaillissant hors de sa bouteille et s’éparpillant sous un flux de lumière me revient instantanément à l’esprit, ainsi que la belle voix tonique de l’annonceur invisible (la sensation percussive du son de sa voix seulement, pour tout dire, les paroles explicites ne me reviennent pas, elles, sauf le nom du produit naturellement). Dont acte. Assouvissement. Je me mets d’abord au Dr Pepper régulier (la canette rouge). Vite, il s’avère proprement imbuvable, pour mes pauvres papilles désillusionnées d’adulte, parce que, là, ouf, vraiment trop sucré, et je passe donc au Dr Pepper diète (la canette argentée). Juste parfait. Ce sera mon exclusive boisson gazeuse pour une bonne douzaine d’années. Vous avez bien lu. Aujourd’hui, je suis revenu au Coca-Cola (régulier et diète) mais… je vous laisse à méditer, autour de cette première aventure, quel événement causa cette consommation unilatérale et assidue d’un produit, près de trente ans après le visionnement de la pube en faisant la promotion: le charme publicitaire effectif de l’époque ou alors… la frustration amplifiée de ne pas avoir assouvi ce petit désir infantile, au temps de son adéquation et de son archaïque innocence?

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IRISH SPRING EN RÉMINISCENCE. Quand nous sommes arrivés dans notre vénérable maison de campagne, le précédent propriétaire, un entrepreneur en construction célibataire parfaitement charmant que nous nommerons monsieur Buzbee, avait dû quitter précipitamment la résidence pour aller voir à ses affaires dans l’Ouest canadien. Il avait donc laissé un certain nombre d’objets personnels dans le grenier, les appentis et certaines salles de la maison. L’objet le plus intime que nous a abandonné monsieur Buzbee est un superbe savon de marque Irish Spring, fondu à peu près du tiers et qui, tapi sur le porte-savon du bain, se présente à peu près comme ceci:

C’est la seconde fois de ma vie que j’établis un contact personnel direct avec ce savon de corps pour homme bien connu. J’en avais utilisé un, volé sans doute comme disait Brassens de son parapluie, vers l’âge de seize ans, dans la douche du sous-sol de la maison parentale et, quoique l’affaire ait été sans lendemain, je n’en avais pas oublié l’odeur. Un mot, pour ceux qui aiment se gargariser de marketing, sur l’ingénierie sensorielle de ce produit de choc. Doté d’une senteur qui lui est donc ostensiblement spécifique, ce savon pour homme est de deux teintes de vert et il est fort originalement courbé. Il est reconnaissable entre mille et, même tout nu, on revoit mentalement son emballage noir et vert, et sa pétaradante identité est parfaitement indubitable: Irish Spring («Ruisseau irlandais» ou «Printemps irlandais»). Que faire de cet objet, menu et incongru, me dis-je alors. Le jeter, c’est du gaspillage. Le poster à monsieur Buzbee sur son adresse en Saskatchewan me parait aussi délirant qu’inapproprié. Il ne reste donc plus qu’une solution, à la fois respectueuse, modeste et sensée: l’utiliser. Me doutant que mes fils, Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil, auraient le dédain de s’impliquer dans l’utilisation d’un savon usagé ayant appartenu à quelqu’un d’autre, je me dois donc de payer de mon impudente personne. C’est en entrant dans la douche, ce savon orphelin à la main, que la dimension savoureusement multimédia de l’expérience se met alors en place. L’intégralité d’une pube télévisuelle vieille d’au moins une génération me revient subitement à l’esprit. Un irlandais tonique et sympathique portant casquette et pantalon de prolo, sur fond verdoyant et pluvieux d’Irlande, tire un canif de sa poche et pèle le rebord du savon Irish Spring, en vous baratinant (je me souviens de son sourire éclatant mais le texte du baratin m’échappe, tant dans la v.o. que dans la v.f. dont je sais par contre qu’elle était fort mal doublée, avec la bouche de l’irlandais qui ne bougeait pas avec son texte). Saperlipopette, il pèle le rebord du savon vert -double-vert- et courbé -spécifiquement-courbé- avec son canif, cela ne s’invente pas. Il fait cela, en je ne sais quelle démonstration parfaitement oiseuse et inutile, mais qui en jette un max. Je revois tangiblement l’acier mat de la lame du canif et les pétales de copeaux de savon. Quel accaparement parasitaire des sens, quand on y pense! Mieux, j’entends encore parfaitement le petit air musical de flûtiau irlandais de la pube et le sifflote même allègrement sous la douche, en me savonnant avec le vieux savon oublié de monsieur Buzbee. Cette pube, que j’avais bel et bien oubliée, elle aussi, et qui n’habitait aucunement la conscience consciente de mon moi conscient avant que je revoie le produit, agit pourtant bien ici, en moi, d’une façon ou d’une autre. Et solidement encore. Vous ne me direz pas qu’elle n’est pas intimement chevillée audit produit, cette salade verte commerciale si ruisselante et si spécifique, comme un mot dont on comprend le sens est chevillé pour notre esprit à son halo sémantique. L’association conditionnée est bien en place, rien à redire. Mazette, elle fonctionne même à rebours. La présence fortuite du produit dans ma chaumière fait fatalement revenir la pube dans mon esprit, alors que nos publicitaires préféreraient probablement que ce soit la présence fortuite de la pube dans mon esprit qui fasse fatalement (re)venir le produit dans ma chaumière! Sauf que, que s’est-il tant passé ensuite? Bien rien. J’ai fini de consommer le bel et bon savon Irish Spring de monsieur Buzbee et je suis ensuite revenu, droit comme un cèdre, à mes vieux savons Ivory Neige jaunis, achetés en vrac en 2004, et dont la réserve me durera bien dix ans encore… Si tangible et amusante qu’elle ait été, la réminiscence pubarde ne s’est pas, ici du moins, convertie en vente effective.

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MES BOULANGERS POM, ILS SONT TOUJOURS AVEC MOI! Toujours est-il que ce jour là, il s’avère que je suis vraiment tanné du pain biologique, organique, foncé, frappé, santé, entier, complet, brunet, incompréhensible. C’est méchant, c’est pas marrant, c’est snobinard et y en a marre. Je me pointe donc au supermarché avec la ferme intention de consommer, nommément, en l’occurrence, de m’acheter un bon pain Weston blanc, en tranches, comme dans le bon vieux temps. Misère de petite misère. Il faudrait faire une sociologie qualitative (avec commentaires pesteurs appropriés) et quantitative (avec statistiques, intempestives ou non) du consommateur se rendant dans un commerce avec un produit à consommer dans l’esprit et ne le trouvant désespérément pas. De pain Weston point, donc. Par contre, je tombe sur ceci:

Oubliez le pain brun et j’oublierai de vous signaler ce qu’il m’évoque. Concentrez votre attention ici sur le pain blanc. Il est de marque POM. Je pose la main dessus, en sent tactilement la texture suavement moelleuse et soudain, vlan, un slogan verbal vieux de plusieurs décennies explose dans mon cerveau. Une voix féminine s’exclame joyeusement: Mes boulangers POM, ils sont toujours avec moi! C’est tout ce que j’ai. Je ne suis même pas absolument certain de la formulation verbale exacte de ce slogan de baratin pubard, mais il s’agit bien de quelque chose comme ça, vu que le commercial d’autrefois misait sur l’âge vénérable du conglomérat de boulangers montréalais POM (qui date de 1890). Je vois aussi, pour tout dire, les camions de POM parcourant les villes et villages de mon enfance et de ma jeunesse, avec ces trois boulangers à longs chapeaux blancs de cuistots encadrant le P, le O et le M de leurs bras et de leurs corps. Le slogan verbal et les affiches sur les vieux camions, donc, c’est ça qui me revient, voilà. Le tout, fermement, en vrac dans ma caboche affamée, frustrée et bonasse. Voyez-moi au supermarché. Écoeuré des inextricables pains modernes à la con, je cherche un pain blanc de mon temps. Je cible explicitement Weston, pour son goût sublime, inégalé. Cuisante frustration, je ne le trouve pas. D’autre marques de pain blanc tranché s’offrent (s’imposent) alors à moi. Des théories de pains tranchés, renfrognés, rébarbatifs et anonymes, sur de longues tablettes, en cascade, en rafale. Une tapisserie panesque et panique, une mosaïque, une fortification, une muraille cyclopéenne de pains blancs en sachets de plastique. Je vais consommer, je le sais, c’est fixé. Picotement dans les papilles et dans les jointures de doigts, je suis en condition, je suis ici pour ça. J’assume. Il ne me manque qu’un signe… La marque POM l’emporte alors, à l’arraché, sur toutes les autres, à cause de l’appui inattendu de cet ancien slogan verbal et de ces vieilles illustrations de flancs de camions, ayant dormi trois ou quatre décennies dans mon subconscient, sans rien y faire de spécial, en attendant de bondir hors de la machine, comme quelque vieux clown sur un ressort. Savourez la subtile adéquation du texte, au demeurant. Weston est à vauvert mais au moins POM est toujours là, avec moi, quand le besoin s’en fait sentir. Cette marque de pain a battu en moi tous ses autres concurrents (sauf Weston qui la remplacera, si jamais je la trouve). Et la vieille pube embusquée dans ma mémoire ici, l’honnêteté intellectuelle m’oblige à l’admettre, a bel et bien fait la différence. J’achète du pain POM régulièrement en ce moment et ce slogan collégial, flagorneur et compagnon est toujours à sautiller sur mes lèvres quand je passe à l’acte contrit d’achat.

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DE LA MONNAIE SUR UN DOLLAR. Toujours au chapitre des produits insupportablement indisponibles dans lesquels à belles dents on remordra le jour où on les reverra, même à des années d’intervalle, je me dois de vous confier que mon comptoir de hamburgers à la chaîne favori (et je les ai testé tous, dans plusieurs pays) reste A&W. Je vous coupe le détail gastronomique, pourtant sublime, pour bien insister sur le fait que cela n’a, alors là, rien à voir avec leurs stratégies publicitaires, dont je me fous éperdument, et tout à voir avec le goût extraordinaire de certains de leurs hamburgers-fromages qui rappellent tellement les délices inimitables des vrais grills à l’ancienne. Manque de bol, pour trouver un A&W digne de ce nom sur Montréal, il faut faire tant de détours et de circonvolutions que cela transforme la notion de restauration rapide en une cuisante et satirique antithèse. Je dois donc, plus souvent qu’à mon tour, me rabattre, la papille en berne, sur le vaste et serein McDonald’s de la Gare Centrale, dont la superbe exposition de photographies ferroviaires anciennes ne rehausse en rien, malheureusement, la tristounetterie de la table. La réminiscence publicitaire me vient alors non au moment de consommer, ce qui est déjà en soit parlant, mais au moment de payer. Le baratin verbal d’une pube télé de Macdo de mes belles années ado se ravive alors implacablement en moi, avec une grinçante tendresse ironique. Un homme bien coiffé, frais et rose, se fait gentiment servir au comptoir impeccable d’un Macdo irréel par une Demoiselle Sourire en uniforme, tandis que l’animateur invisible nous livre, d’une voix feutrée et onctueuse, le baratin suivant, inoubliable. Quand vous achetez un repas complet chez McDonald’s, non seulement vous recevez un savoureux hamburger fait de bœuf pur à 100% et grillé à point, une portion de frites délicieuses et une boisson gazeuse impeccablement fraîche (on voit ces objets merveilleux se faire déposer, un à un, dans le sac du client, par la charmante serveuse-sourire, au maintien impeccable, à mesure que le baratin les énumère) Quand vous achetez un repas complet chez McDonald’s, vous recevez aussi quelque chose qui se fait, de nos jours, de plus en plus rare: de la monnaie sur un dollar. Ici le regard du client surpris et celui de la serveuse intègre se croisent et la piécette que la serveuse vient de rendre, de déposer dans la paume du client, scintille, pétille et reluit, un peu comme ceci:

Il la fait alors sauter dans sa paume et se barre en souriant, lui aussi, radieusement. De la monnaie sur un dollars! Il fallait le chier, quand même, vous me direz pas. Inutile de vous annoncer en primeur que, fluctuations inflationnistes obligent, cette pube n’existe plus depuis belle lurette. Or l’aventure est singulière ici, inédite, en fait. En effet, admettez-le avec moi, on fait bel et bien ici face à un cas de pube ancienne qui nuit sciemment à la crédibilité du produit actuel bien plus qu’elle ne le sert. On ne peut, au jour d’aujourd’hui, sur la base de cette réminiscence publicitaire d’avant-hier, que se dire que non seulement leur merde est moins bonne qu’avant, mais qu’en plus, ma foi, elle coûte désormais bien trop cher pour ce qu’elle est…

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EUH… C’ÉTAIT LA FAUTE DE L’AUTRE Un cran plus loin, j’ose aussi attester qu’il est même possible de garder en soi, ou avec soi et ses pairs, un phrasé publicitaire, pendant des décennies, bien explicite, bien mémorisé cette fois, pas subconscient du tout, au sein de sa culture vernaculaire, sans même se souvenir du produit qu’il pubait initialement, et ce, pour des raisons qui, de surcroît, n’ont plus rien de publicitaires. Les exemples de ceci sont légions. Voici le mien. Pendant les parties de hockey télévisées de mon enfance, à cette époque tendre de ma vie où les dessins animés étaient une telle source d’attention sans distraction et de plaisir sans mélange, on voyait apparaître, plusieurs fois par partie de hockey du samedi soir, un petit perso, très fier de lui, au volant d’une rutilante voiture rouge. Ce n’était pas ce perso de l’illustrateur contemporain Chud Tsankov:

mais c’était quelque chose de très approché. Oh, oh, je le vois encore. Ce petit perso revient donc plusieurs fois par soirées de hockey, nous hanter. Il s’agit certainement d’une pube pour de l’assurance ou quelque chose dans le genre, car le dialogue suivant, entre l’animateur invisible et le petit perso dans sa bagnole rouge, se met en place (je cite de mémoire, en m’excusant pour d’éventuelles inexactitudes):

Animateur: Jolie voiture!
Perso: hmm–hmm.
Animateur: C’est un modèle récent?
Perso: Assez récent.
Animateur: Elle a du kilométrage?
Perso: Un petit peu, mais pas trop…
Animateur: Elle est en parfaite condition?
Perso: En bonne condition, disons…
Animateur: Jamais eu d’accident?
Perso (perdant son sourire et devenant soucieux): Euh… c’était la faute de l’autre.

Ce moment du c’était la faute de l’autre est particulièrement cocasse et je me le remémore toujours avec un vif amusement. Et le dialogue se poursuit ainsi, faisant sentir que ce petit perso automobiliste devrait soit prendre une assurance, soit se prévaloir d’un suivi d’entretien, soit changer de voiture, je ne me rappelle pas exactement. Je ne me souviens vraiment plus du produit pubé. La même pube, ou une pube distincte du même produit impliquant des persos similaires, je ne sais plus, retrouve notre petit automobiliste chez le garagiste, en un dispositif dans le genre de celui-ci:

Tout le monde lui donne alors des infos en rafales sur comment améliorer la performance de son véhicule et, aux deux mécaniciens hilares présents ici, s’agglutinent vite une foule disparate et carnavalesque de faux experts et de mécanos de troquets, prodiguant des conseils de toutes sortes mobilisant une terminologie délirante, et dont le plus célèbre est resté: Si j’étais vous, j’frais vérifier mon zipatographe. En tapant, zipatographe dans votre moteur de recherche favori (pas de pube ici), vous constaterez d’ailleurs que ce terme bouffon, venu exclusivement de cette petite pube au produit oublié de jadis, est encore utilisé dans certains forums de mécanos amateurs comme marqueur de pseudo-compétence mécanicienne. Quand à l’aphorisme Euh… c’était la faute de l’autre, vous, je sais pas, mais moi, c’est devenu, dans mon cercle familial, l’expression ironique universelle que l’on déverse à quiconque refuse d’admettre soit ses torts, soit son inattention chronique, soit les dures contraintes de la réalité concrète. Tout cela, tout cet impact vernaculaire, humoristique et culturel, toute cette bande passante cérébrale mobilisée, concentrée, se trouvent activés par un petit court-métrage animé d’autrefois de trois fois rien (mais vu des douzaines de fois, à une heure de grande écoute), au sujet d’un produit commercial et publicitaire dont on ne se souvient même plus exactement la nature.

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NOSTALGIE NON FIGURATIVE DU TIGRE ESSO. N’ayant pas de voiture, je n’ai jamais acheté d’essence chez Esso/Exxon. Il m’a quand même été loisible de constater qu’ils ont ressorti récemment le fameux tigre du slogan culte Mettez un tigre dans votre moteur! (notons, pour la bonne bouche, qu’en v.o. ils le mettent dans «leur citerne»). Je m’en voudrais de ne pas conclure la présente quête introspective sur le vif souvenir que cela réanime en moi. Nous sommes en 1968, grosse année libératrice et anti-publicitaire s’il en fut, et j’ai dix ans. On se retrouve toute une bande d’enfants à faire du bricolage chez ma merveilleuse tante-années-soixante, que nous appellerons ici Géraldine. Avez-vous eu la chance d’avoir une tante-années-soixante, c’est-à-dire une tante qui était dans la trentaine dans les années soixante? C’est une expérience parfaitement extraordinaire. Tante Géraldine était tout: moderne, libérée, libertaire, libertine, subversive, bisexuelle, séparatiste, péquiste, felquiste, féministe, naturopathe, toxicophile, marxiste, anticapitaliste, libératrice, artiste… enfin, je n’ai pas besoin de vous faire un dessin. Nous voici donc, une ribambelle d’enfants autour de la table de sa cuisine, à confectionner des chapeaux de papier et de carton. Sous la houlette magnifique de tante Géraldine, la consigne est la suivante: trouver, dans des revues, des catalogues et des magazines, des illustrations que l’on collera ensuite sur ces chapeaux de carton que nous fabriquons et qui les décoreront. Je suis à feuilleter un vieux LIFE et, tournant une page, je tombe sur quelque chose comme ceci:

Ma tante Géraldine s’exclame aussitôt: Ça, c’est très bon pour ton chapeau. Je la regarde, un peu béat: Tu veux que je mette le tigre Esso sur mon chapeau? Tante Géraldine s’empare de la revue et dit : Ce n’est pas nécessairement un tigre, voyons, Paul. Ne te laisse pas détourner de tes objectifs par ce qu’ils te disent textuellement. Tu ne t‘intéresses pas au tigre Esso, tu t’intéresses au matériau qu’il te permet de t’approprier. Oublie que c’est un tigre. Regarde. D’un geste vif et sûr, tante Géraldine arrache la page de la revue et la plie de façon asymétrique. La tête du tigre et la bagnole ont disparu. On ne voit plus, dans un quadrilatère irrégulier n’évoquant rien, que les superbes stries qui, ventre-saint-gris, c’est bien que trop vrai, valent pour elles-mêmes, comme concret formel, comme agencement autonome de couleurs, comme intervention visuelle non figurative. Quand nous avons terminé de fabriquer nos chapeaux de carton et de papier et dansons frénétiquement, tous sur l’herbe du jardin, c’est le mien, avec cette belle surface de stries, ou zébrures, ou tigrures, éminemment non publicitaires, arboré sur son frontal qui me parait le plus réussi.

Et, en fait, je crois que c’est un peu ça, sans plus, la toute biscornue, insidieuse et étrange pérennité mentale de la publicité, sur le très long terme. C’est une série de pliures perceptuelles, telles celles métamorphosant le tigre Esso en un concret formel strié, décalé, labile, autonome, réinvesti et réapproprié. C’est en fait lui, le sort durable du discours qui cherche à vendre. Conditionnement forcé, irrégulièrement régurgité, il fait mouche parfois, si un manque frustré l’avantage. Il rate souvent, même si son souvenir tangible, agacé ou amusé, perdure. Poison lent, glue imprécise, corrosif inégal, acide ambivalent, la vieille pube s’altère et se distend toujours en nous. Dans ses acquis comme dans ses séquelles, elle est finalement, bon an mal an, un phénomène ethnoculturel comme un autre, totalement subordonné aux ballottements et aux embruns divers de notre tintinnabulante mémoire collective.

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Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 5 Commentaires »

Le lourd passé de nos futurologies

Publié par Paul Laurendeau le 15 août 2010

Ne faisons pas de vagues conjonctures sur les plus grandes choses

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Pour changer un peu, ici, Ysengrimus (né en 1958) va un tantinet vous parler de sa prime jeunesse. Les gens de ma génération le savent mieux que quiconque, la période 1950-2000 fut l’âge d’or des futurologies techniques et sociologiques, élitaires et vernaculaires, songées et intempestives. L’immense succès de librairie de l’ouvrage Le choc du futur d’Alvin Toffler (1970) donna le ton et fit un raffut du diable dans ma jeunesse tant et tant que la ville et la campagne, l’officine spécialisé et le troquet des bons copains, le barbier pour hommes et le salon de coiffures pour dames se mirent tous à l’heure des spéculations prospectives et annonciatrices, sur ce que serait l’an 2000. Il faut avoir vécu une telle tension d’anticipation (bien disparue aujourd’hui, en notre ère instantanéiste), si fortement reliée, à l’époque, à la toute puissante et obsédante symbolique millénariste. Aujourd’hui, on cherche à faire tripper les petits jeunes sur ce que sera 2020 ou 2050 mais le cœur n’y est plus vraiment. Ils sont tous plus ou moins tributaires d’une mentalité post-millénariste dont Tibert-le-chat, mon fils aîné, à l’approche rapprochée de la crête deux-millienne, me résuma explicitement la teneur en me déclarant, en 1998 (il avait alors huit ans): Moi, l’an 2000, ça ne m’intéresse plus vraiment. Je suis bien plus intrigué par ce qui se tramera en l’an 3000…

Naturellement, une portion significative des futurologies de mon temps se sont magistralement cassées la figure. Les tessons multiples de ces prophéties inanes finirent promptement balayées sous le tapis du quotidien et, évidemment, on n’en parle plus trop fort aujourd’hui dans les coins, préférant railler les prédictions plus anciennes, devenues, elles, parfaitement grossières et bouffonnes. Ainsi, je n’oublierai jamais cette illustration utopiste de 1950 nous présentant une ménagère de l’an 2000 totalement prisonnière de son rôle conventionnel mais, mais, mais… récurant désormais la maison familiale d’un seul jet joyeux et libérateur, au boyau d’arrosage, vu que l’intégralité de son intérieur «est» en latex super-lavable ultramoderne (sur le modèle inavoué de son conjoint du temps récurant son garage, en fait).

Légende: VU QUE TOUT DANS SON INTÉRIEUR EST HYDROFUGE, LA MÉNAGÈRE DE L’AN 2000 PEUT PROCÉDER AU RÉCURAGE QUOTIDIEN À L’AIDE D’UN BOYAU D’ARROSAGE… (tiré de la revue POPULAR MECHANICS, 1950)

Je vous épargne ensuite les voitures volantes, les cuisines robotisées, les chambres à coucher atomiques (atomic bedroom! pour citer une chanson futuriste de Woody Guthrie dans laquelle il s’exclame aussi: Plastic! Everything’s gonna be plastic!), les vidéo-téléphones (une version de celui-ci a bien fini par faire son chemin, en fait, hein, vu que mon puîné Reinardus-le-goupil cacasse avec sa blonde tous les soirs via le fameux webcam). Je voudrais par contre vous citer furtivement douze petits faits de prospective des années, disons, 1969-1989, parfaitement rétamés aujourd’hui, devenus aussi délirants que la chambre à coucher atomique de Guthrie, mais auxquels ma génération a cru dur comme fer, sans même trop s’en rendre compte elle-même d’ailleurs, et qui, en tant que révélateurs sociaux et ethnologiques plutôt que techniques, aident à mieux palper et sentir les graves carences inhérentes de toutes nos futurologies passées (et futures?).

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1- Les microfiches et les microformes : Héritière moins encombrante du microfilm, plus ancien lui, la microfiche, vous en souvenez-vous, c’était une petit carte de plastique bleue tempête qui concentrait sur sa surface plusieurs douzaines de pages d’un document antérieur (qu’il fallait donc avoir microfilmé page par page pour le convertir sur microformes) et qu’on enchâssait dans une sorte de liseuse peu commode et encombrante avec lentille intégrée et écran sous ampoule électrique, le tout plus gros qu’un vieil écran d’ordi. Le livre, on nous l’annonçait gaillardement alors, allait, cette fois-ci, bel et bien disparaître, remplacé par les ci-devant microformes. Dans l’enthousiasme futuriste de la chose, ma thèse de doctorat, initialement tapée à la machine, fut saisie, par ma fac du temps, sur ce support infâme, en 1986, ce qui la rend aujourd’hui totalement impossible à retracer et à consulter sans toute une spéléologie bureaucratique interminable. Les documents sur microformes sont aujourd’hui des documents semi-foutus et je me plais parfois à fantasmer une convertisseuse qui pourrait tout recapter ça et le monter sans encombre sur l’internet… On peut toujours continuer de futurologiser, hé…

Une microfiche. Il s’agissait de se désencombrer

Une liseuse à microfiche. Il s’agissait pourtant de se désencombrer…

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2- La cuisine au micro-onde : Perso, j’aime bien poser une solide palette de steak ou une bonne tranche de cochon dans le micro-onde, la faire hypercuire exclusivement dans cet instrument, et la déguster une fois refroidie, sèche, craquante et dure comme du vieux cuir de bottes, avec un peu de moutarde, de mayonnaise ou de paprika. Cela me fait me sentir comme une sorte de continuateur techno des hardis boucaniers d’autrefois. Cela me sauve du temps et de l’encombrement aussi (fonction initiale cardinale du micro-onde, si tant est qu’on s’en souvienne). Oh, savoureux. Ce qui est bien moins savoureux par contre, c’est que, ce faisant, je me fais regarder avec des yeux de merlans frits (noter ce mot) par mes troupes familiales, comme si cela faisait de moi un malencontreux demeuré qui n’a pas saisi que le micro-onde, c’est essentiellement, fondamentalement, substantifiquement, et de toute éternité, pour réchauffer le lait du caoua matinal ou se nuker un bon petit surgelé ostentatoirement prévu à cet effet (préférablement avec mode d’emploi imprimé sur sa boite). J’ai beau expliquer à la cantonade que, futurologie parcheminée oblige, le micro-onde était, initialement, à l’origine, à la racine, au point alpha de son point de départ, parti dans une impitoyable croisade pour faire intégralement disparaître la cuisinière traditionnelle, le reléguer corps et bien, rien de moins. Mes pairs continuent de cuire leur succulente tambouille sur l’excellente cuisinière au gaz (ultramoderne et programmable) de notre demeure campagnarde et se calent les joues en se payant ouvertement ma tête. Naturellement, comme vous tous, le premier doute m’assailla quand je découvris, vers 1979, les tristes et choquantes versions de micro-ondes «hybrides» avec grill conventionnel et pal rotatif, disparues elles cependant depuis. Ces inquiétantes concessions régressantes reposaient sur le cruel rajustement doctrinal voulant que l’inaptitude, de plus en plus inexorablement avérée, du micro-onde à faire, effectivement et tout simplement, griller ou rôtir la viande ne serait pas surmontée par cette technologie, dès lors indubitablement et fatalement circonscrite.

Un rosbif rôti à point, sortant du micro-onde. Publicité mensongère et futurologie ratée, à laquelle je suis resté, l’un dans l’autre, accroché

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3- Le coloriage des vieux films: Mon père (né en 1923) est de la génération du noir et blanc cinématographique obligatoire. Il nous a raconté avoir vu en salle, à sa sortie en 1942, le film Yankee Doodle Dandy de Michael Curtiz. Puis, quarante ans plus tard, en 1982, il en visionne une version coloriée, à la télévision. Sa joie est instantanée. Son enthousiasme est inconditionnel. Il a l’impression d’enfin pouvoir jouir de ce moment de cinéma dans sa plénitude, que la couleur de cette fable joyeuse, dont on l’avait cruellement privé, lui est enfin rendue. On se souviendra effectivement qu’enfants (mes enfants font pareil) quand le film était en noir et blanc, on faisait tous la gueule. Tant et tant que, là, vers 1982, la cause était entendue, le coloriage «par ordinateur» des vieux films de répertoire devait bannir le noir et blanc pour toujours. Je me souviens de m’être un peu inquiété pour la portion de l’œuvre de Woody Allen où le cinéaste utilise le noir et blanc par choix esthétique délibéré. Ces opus risquaient-ils de passer dans le tordeur nivelant de la colorieuse digitale, eux aussi? Et qui donc allait unilatéralement décider de la texture chromatique des décors et des costumes des films de Chaplin et de Carné? Bon, je me rassurais au mieux, en me disant qu’on n’allait quand même pas colorier toutes les copies, que le choix visuel du noir et blanc persisterait, raréfié, décrié, marginalisé certes, mais disponible quand même. Aujourd’hui Woody Allen peut dormir tranquille, Chaplin et Carné peuvent reposer en paix. Insuffisance technique ou simple désengouement, le vieux film colorié ne fait tout simplement plus recette. On a, discrètement et sans trompette, balayé le triomphaliste programme coloriant sous le tapis grisâtre, noirâtre et blanchâtre. Oh, on se fait bien passer de temps en temps, en douce, une petite Shirley Temple aux couleurs blêmettes rajoutées, en fin de soirée télé, mais je pense que Don Camillo et Pepone sont voués à nous servir encore longtemps, sur nos petits écrans de téloche ou d’ordi, leurs crêpages mutuels aussi virulents que parfaitement incolores.

Cette affiche de YANKEE DOODLE DANDY (1942) donne à voir la texture chromatique générale du noir et blanc ayant été colorié selon cette technologie «par ordinateur» dont on ne cause plus guère…

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4- L’impact éthique du lave-vaisselle: Je me souviens parfaitement d’un débat vif et acrimonieux, survenu avec une petite voisine, que nous appellerons ici Gigi, aux environs de 1969. Le lave-vaisselle, instrument domestique encore largement facultatif alors, ne risquait-il pas de faire irrémédiablement basculer l’humanité entière dans l’oisiveté cynique et le confort paresseux les plus indécrottables? C’était l’époque où la question perfide Avez-vous un lave-vaisselle, chez vous, Paul? se posait sans incongruité, quoique parfois sur un ton semi-honteux, et introduisait une batterie de critères implicites sur lesquels on vous jugeait et vous jaugeait, sournoisement mais sans concession. Un enchevêtrement comique de considérations éthiques et de considérations pratiques compliquait le débat et en rehaussait tout le sel. La question (qui fut une des questions épineuses et ordinaires de toute une génération) était de savoir, les plus vieux et les plus vieilles s’en souviendront, s’il fallait rincer la vaisselle avant de la disposer dans le tout nouveau lave-vaisselle. Dilemme cornélien, dont le corollaire implicite était, que nous vaut un lave-vaisselle qui garde après usage la saleté des assiettes et ustensiles non rincés? Déjà tire au flanc des plus ostensible, moi je disais à Gigi que non, le rinçage préalable ne devrait pas s’imposer. Liberating gadget means liberating gadget et je ne voyais pas l’intérêt de ce zinzin s’il fallait encore se faire suer à lui faire les trois quarts de son boulot, les mains barbotant dans l’eau courante brûlante, avant de le faire rouler. Gigi disait, pour sa part, que oui, qu’il fallait rincer la vaisselle, toutes les assiettes, chaudronnes et casseroles, une par une, et que, qui plus est, cela devait se faire en famille, pour que la dimension de devoir collectif de la tâche déclinante du lavage de la vaisselle à la main maintienne sa cruciale dimension éducative, autocritique et, disons le mot, féministe. Inutile de vous annoncer que cette intransigeante déontologie de la plonge n’a plus cours au jour d’aujourd’hui. Le lave-vaisselle s’introduisit initialement dans nos foyers sur des roulettes, comme un pousse-pousse de colporteur. Il est intéressant de noter que, quand finalement il s’incrusta effectivement, en devenant matériellement encastré dans le comptoir de nos cuisines, cela marqua, en une spectaculaire coïncidence, la fin des arguties métaphysico-éthiques concernant l’intendance de son segment des tâches ménagères. Quant à la pauvre Gigi, rien ne la vouait vraiment à la confirmation ou à l’infirmation de ses futurologies. Elle est morte du cancer avant d’atteindre la cinquantaine. J’espère bien pour elle qu’elle a vu à fourrer ses assiettes, ses chaudronnes et ses casseroles dans le lave-vaisselle le plus tôt possible et qu’elle a profité pleinement de tous les trop courts moments que cela lui libéra. Cette chienne de vie est si cruellement courte.

Légende: VOTRE CONGÉ DES LIENS DU TABLIER VOUS ARRIVE SUR DES ROULETTES. La futurologie du faux dilemme éthique par excellence concernait, comme par hasard, la disparition d’une vieille tâche (indûment) féminine…

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5- L’effet mental des calculettes: Je vois encore mon brave père se péter la tête à m’aider à extraire une maudite racine carrée sur papier. Incompréhensible. Cette suite de divisions en colonnes, pour approximer la racine. La barbe. 1970, ma première année d’école secondaire. Les calculettes venaient de faire leur apparition mais étaient totalement prohibée à l’école et ce, au nom de développements doctrinaux à rallonge qui assuraient dur comme fer que la perte de la démarche entière d’extraction des racines carrées et cubiques (et autres calculs ratiboisants du genre) compromettraient irrémédiablement la stature intellectuelle des élève et transformerait la sacro-sainte bosse des maths en un creux crânien nuisible, un marécage fétide et insondable. C’était l’époque crispée et roide où permettre aux bambins du primaire de compter sur leurs doigts lors de la production non écrite d’opérations d’arithmétique élémentaire était considéré un acte de pédagogie ultramoderne à haut risque. Le calcul mental se devait d’être intégralement mental ou de ne pas être. J’ai donc grandi dans la peur, toute relative au demeurant car si peu crédible, que la calculette allait sciemment m’enconner, sans espoir de retour. Or, l’enconné frimé n’était pas celui qu’on pense, oh non. En effet, l’école secondaire autorisait, depuis toujours, les règles à calcul. C’est un petit appareil d’autrefois, conçu brillamment, de manipulation facile et jouissive, et qui permet, entre autres, de multiplier, diviser, tirer des racines carrés (alors là aussi simplement que si on les pompais dans une table) etc. Mon père m’apprit la manipulation de cet appareil et je m’en servis constamment, massivement, exhaustivement. Une bonne règle à calcul en bois, immaculée, précise, avec traits et nombres gravés et curseur-loupe, vous permet d’aller chercher la deuxième décimale sur une division ou une multiplication. Et surtout, vous ne pensez pas plus qu’avec une calculette. C’est l’instrument qui fait l’intégralité du boulot, parole d’honneur. De la superbe grande frime. On a ici un cas criant où futurologie ratée et préjugés ignares allaient main dans la main, sereinement. L’école secondaire autorisait la règle à calcul, cet objet antique, d’allure ésotérique, ingénieuresque et savante mais bloquait la calculette, récent petit gadget trivial à touches, puant la triche facile et décérébrée à plein nez, alors que ces deux objets faisaient exactement le même boulot, celui de remplacer toutes ces opérations mentales fastidieuses, fatigantes et chiantes par l’action, soit mécanique, soit électrique, d’une manière de boulier compteur perfectionné. Aujourd’hui, évidemment, nos gamins ont des calculettes dites «scientifiques» virtuellement omnipotentes. Elles sont d’utilisation obligatoire dans tous leurs cours de maths et de sciences. Et, surtout, plus personne n’enquiquine plus personne avec des jérémiades d’anticipation-catastrophe au sujet de l’effet mental des calculettes sur notre belle jeunesse.

La règle à calcul. Elle fut, pour ma génération, la parfaite crypto-calculette si frime, si faussement songée

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6- L’impact idéologique des jeux vidéo: Les préjugés idéologiques contre le jeu vidéo sont devenus, au jour d’aujourd’hui, un sous-genre aussi massif qu’autonome de la vaste littérature réactionnaire de notre temps. Nos instantanéistes seraient tentés d’y voir un phénomène exclusivement contemporain. Erreur. Le petit enzyme glouton jaune de jadis et ses détracteurs repentis d’autrefois sont là pour en témoigner. Pacman apparaît en 1980. Je me souviens vivement de sa sortie. Une incroyable tempête. Avec toutes sortes de manettes et de commandes fort déroutantes à l’époque, il se jouait dans une arcade, hein, pas sur un ordi. Il n’y avait pas encore d’ordis personnels significatifs à cette époque. Sa trame narrative, des plus élémentaire, n’en heurta pas moins très profondément les imaginaires du temps. Le petit enzyme jaune se rue dans des corridors perpendiculaires et gobe le plus grand nombre possible de capsules blanches. Il est poursuivi par quatre fantoches insensibles (du nom de: Inky, Blinky, Pinky et Clyde – cela ne s’invente pas) qui, s’ils l’enveloppent de leur suaire, le neutralisent (Le tuent possiblement? Le dévorent?). Aléatoirement, une manière de changement qualitatif survient par moments et Pacman peut alors se retourner contre les fantoches et les dévorer à son tour, vite, car son omnipotence est cruellement temporaire. Le tout se jouait dans cette rhapsodie de techno-couinements, de pets synthétiques semi-musicaux et d’alternances de flammèches de couleurs, si typiques des jeux d’arcades. C’est le nombre de capsules blanches gobées par Pacman/vous qui indiquait votre pointage final. Je reste avec le sentiment (possiblement fautif au demeurant) que Pacman se faisait toujours éventuellement capturer par un fantoche, que sa démarche était un contre-la-montre sans espoir réel, une quête de survie plutôt qu’une quête de vie. Je me souviens surtout vivement du choc intellectuel et axiologique majeur suscité par Pacman au moment de son installation dans notre culture vernaculaire. On y avait vu, à l’époque, une promotion anticipatrice-futuriste de l’individualisme arriviste effréné et le rejet sans espoir de tout civisme. On avait jugé que le message implicite de cet amusement incongru et déroutant était: bouffe le plus de nénanes possible avant de (fatalement) te faire pogner et pogne sans pitié tout ce qui ne te pogna pas… Cette pesante idée de fatalité hystéro venait aussi de la notion, forte à l’époque, voulant que tu ne puisses pas gagner contre une machine ou, selon le terme de nos mouflets contemporains, battre le jeu… Mes fils, Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil, qui ont joué tous les jeux vidéo personnels et en ligne imaginables, Pacman inclusivement, se tiennent les côtes quand je leur mentionne l’immense impact intellectuel et mental dudit Pacman (et de ses semblables du temps), impact intellectuel et mental totalement lessivé et édulcoré au jour d’aujourd’hui.

Pacman en psychanalyse dit: JE VOIS DES PERSONNES MORTES. C’est qu’il avait en commun avec nos futurologies paniques de tout bouffer trop vite et d’anticiper des fantômes…

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7- Le déclin du mariage : Bon, moi, le mariage, en 1978, l’année de mes vingt ans, je lui donnais encore, oh, six mois de survie, max. Aujourd’hui, ventre-saint-gris, même les gais se marient. Ce n’est certainement pas moi qui ai souhaité ou assuré la durabilité imprévue et le bricolage inattendu de cette vieille institution phallocrate qui, au demeurant, est de plus en plus en train de devenir, par un de ces fichu de revirement paradoxal dont la vie sociale a tellement le secret, un trip crucial de femmes… Ah, l’institution à la robe immaculée, on la croyait foutue, elle perdure, fait des boutures, se renouvelle et gagne même un singulier relief séditieux. Les gais la revendiquent et n’accepteront pas, et à raison dans la logique de la chose, de demi-mesures genre contrat social, PAC ou autres entrées discriminatoires par la petite porte. Les monogames réactionnaires du cru crient alors que cette généralisation du mariage et son ouverture à la diversité des orientations flétrit irrémédiablement leur propre contrat matrimonial (ils aboient, comme les vieux médaillés de l’Ordre de l’Empire Britannique aboyèrent, quand ladite médaille fut donnée au Beatles, en 1965). Et cette dimension critique, subversive et progressiste, aussi piquante qu’inattendue, du mariage co-existe en toute quiétude tant avec le divorce (qui tient parfaitement la route, lui aussi) qu’avec la continuation de la pharaonique vie commerciale du tout de ce cirque hautement codé de décorum matrimonial. Oh, là, là, quel bazar! Personne n’avait prédit un tel développement! Bon, ne me posez plus jamais de questions sur l’avenir proche ou lointain de l’institution du mariage. Je sonne aux abonnés absents sur toute futurologie concernant cet ondoyant mystère ethnologique, incroyablement insondable. Je suis contre, c’est tout ce que je sais. Pour le reste, démerdez-vous.

Le mariage, plus fort que jamais

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8- Le Concorde : Prototypé en 1969, lancé, sabre au clair, dans le grand public en 1976, le supersonique Concorde faisait Paris-Montréal en trois heures et semblait enfin (que de enfin en futurologie) ouvrir l’ère du vrai vol transatlantique, court, sobre, moderne, technologique et confortable. Mais cette prouesse avionneuse était tout simplement trop dispendieuse en frais généraux durables. Aussi, c’est la démocratisation des vols commerciaux qui, en fait, a tué Concorde. Sa technologie est toujours disponible quoique pour le moment socialement inutilisable. Ah, un rêve, que ce fameux Concorde. Mais le billet coûtait finalement bien trop cher au détail et surtout, je vous le demande, pourquoi casquer un max pour réduire le temps effectif dans le ciel si le boom populaire de l’avion de ligne engorge et surpeuple les aérogares de débarquement et d’embarquement, vous faisant fatalement défaire tout votre gain chrono, évidemment sans qu’on vous rembourse votre mise aussi rondelette qu’illusoire? Concorde, c’était de la futurologie chirurgicale, localisée, à géométrie variable, asymétrique, dissymétrique, boiteuse et bancale, au bout du compte. L’albatros de Baudelaire. Un scintillant genoux artificiel, articulé, robotisé, super-tech sur une jambe de bois commerciale… Concorde a vécu, et on se tape encore ce trajet en sept heures (ou huit, ou dix ou douze), dans des coucous boites de sardine, pour payer moins. Il y a la poussée technique et il y a la pression sociale, que voulez-vous. Deux poids qualitativement distincts. Deux mesures implacables. Pour citer et anticiper un brin: l’échec commercial de ce procédé pourtant fort séduisant peut s’expliquer simplement par le mode de vie du consommateur de base. Et surtout, ne me racontez pas des histoires d’écrasement, hein. Quand Concorde fut définitivement retiré en 2003, justement après un spectaculaire écrasement survenu en 2000, c’était un coucou de luxe vieillotte, parcheminé, sans suivi et sans suite, déjà amplement marginalisé, dont la cause était de fait entendue depuis plusieurs années. On n’en parlait plus trop trop sur l’agora d’ailleurs et, sans le susdit écrasement qui le remit temporairement et bien fortuitement sur la sellette, Concorde aurait, comme la bonne vieille Caravelle (1955-1996), tout doucement disparu dans les brumes. Il aurait vécu sa mise au rancart en douce et sans trompette. Nos futurologies ratées se rétament presque toujours dans un silence opaque.

Le Concorde. Prouesse technique. Échec sociologique

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9- La quadraphonie: La démonstration la plus spectaculaire du caractère inénarrablement simpliste et délirant de nos futurologies reste l’annonce tonitruante, vers 1971, de la venue prochaine de la quadraphonie dans nos chaumières. Il est clair que quelqu’un quelque part voulait réussir un doublé/quadruplé avec le coup fumant, antérieur de quelques années déjà, de la stéréophonie (entrée, elle, dans la culture de masse vers 1957). On chercha donc à faire gober aux mélomanes que le bond qualitatif de la haute fidélité qu’avait représenté le passage d’un haut parleur à deux, se maximaliserait d’avantage en passant, tout linéairement, de deux haut-parleurs à quatre. L’affaire parait tellement hirsute et inepte au jour d’aujourd’hui que souffrez s’il vous plait une courte citation du cyberjournaliste français Daniel Lesueur, musicologue de bonne tenue et mon aîné de six ans:

L’échec commercial de ce procédé pourtant fort séduisant peut s’expliquer simplement par le mode de vie du consommateur de base. La disposition correcte de quatre baffles autour d’un fauteuil ou d’un canapé implique que l’auditeur possède un salon assez vaste. Or la plupart des logements (principalement les appartements citadins) ne sont pas assez vastes pour un tel luxe… sans parler de nos amis japonais qui, on le sait, résident dans des logements extrêmement resserrés. Considérant que les Japonais représentent une énorme part du marché potentiel de la haute-fidélité, on comprend alors qu’ils ont été dans l’impossibilité d’acquérir cet équipement qui, pourtant, les aurait comblés d’aise. La quadraphonie fut donc un procédé mort-né sans débouchés.

Ce commentateur non seulement se souvient de la quadraphonie (ce qui déjà en soit n’est pas un mince exploit) mais mieux, sublime même, il y croit encore. Ceci dit, je ne partage pas ses vues laudatives sur le susdit zinzin. La quadraphonie symbolise magistralement pour moi le caractère étroitement quantitatif et linéaire de nos futurologies. On prend la voiture d’aujourd’hui et on l’hypertrophie en la fantasmant plus grosses, plus rapide, volante, parlante, programmable, électrique et tadam voici la voiture de demain, toujours avec son vieux volant sur ses vieilles routes. Je crois que la quadraphonie n’a pas levé non pas par manque d’espace physique (surtout en Amérique du Nord!), mais bien par manque d’espace mental pour le simplisme étagé à outrance qu’elle cherchait implicitement à imposer. Je me souviens du commentaire de mon vendeur de disques du temps, surnommé fort judicieusement Wolfgang: Ça va aller jusqu’où comme ça? Dédoublement du nombre de colonnes de son tous les dix ans? Non, ça va faire, là. Grossir n’est pas grandir. Wolfgang exprima superbement tout le dépit d’une époque pour le quantitatif progressif, strict et désâmé, et cette futurologie là tomba aussi à plat.

La quadraphonie, une futurologie du quantitatif strict

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10- Le disque musical compact: Vers 1975, quand j’ai entendu parler pour la première fois de l’apparition future d’un disque musical qui fonctionnerait avec un rayon laser, là, ma machine à fantasmer s’est mise à débloquer vraiment dur. Toujours simpliste et linéaire, comme il se doit en de telles circonstances, j’imaginais un tourne-disque identique au tourne-disque du temps, sur lequel je poserais mes microsillons vinyl du temps et duquel je rapprocherais un bras pick up, comme dans le temps, mais la terrible aiguille diamant égratigneuse serait remplacée par un inoffensif petit rayon laser bien rouge (le laser, le ci-devant rayon de la mort, est rouge, hein, je l’ai lu dans Bob Morane. Comme dirait Renaud Séchan, c’est vous dire si je lis). Dix ans plus tard, en 1985 donc, je me vois poser sur un lecteur CD mon premier disque laser (selon la formulation du temps), un disque de Renaud justement. Sublime. Je crois alors encore que le CD c’est tout simplement magique, que c’est le disque qui ne s’égratignera jamais, le disque pur, inusable, éternel. Aujourd’hui, je sais, comme vous tous, que c’est le disque qu’il faut foutre à la poubelle aussitôt qu’il s’égratigne (ou perd son emprise de lecture, y compris en restant des années sans avoir joué) car c’est le disque qui ne survit pas le moindre écornement, le disque aléatoire, intransigeant, totalitaire. J’en reste vraiment fortement commotionné. En fait, je me suis fait avoir avec le disque musical compact exactement comme mon vieux père se fit avoir avec le coloriage des vieux films. Une génération, cette fois-ci la mienne, ne voulait plus entendre ces insupportables grichements de microsillons égratignés ou usés à la corde lui écorcher les oreilles et elle la paya cher, cette fausse futurologie d’assouvissement courtichet issue simplement, comme artificiellement, des carences techniques de la phase antérieures, et amplifiée par cette dernière. En plus, pour joindre l’injure à l’insulte, voici que ce chien de CD est en train de disparaître. Maudit que j’ai déchanté. On ne se lasse jamais de la musique, cette beauté suprême, mais ses supports passés, présents et à venir, oh là la, quelle barbe. On m’y reprendra à futurologiser des catégories abstraites (perfection, éternité, pureté) dans le sein foireux d’un de ces fichus supports du monde matériel.

L’invulnérabilité du CD de son maître. Propagande mensongère et futurologie ratée dont j’ai si amèrement déchanté

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11- L’ordinateur personnel supplantant le terminal : Mes premières tapoches sur un ordi se sont effectuées vers 1979, sur une bécane assez similaire à la première photo ci-jointe. Fait central, c’était un terminal, c’est-à-dire un simple dispositif d’accès à une structure centrale qui, en gros, te dictait, en lettres verdâtres, les comportements à adopter, dans une ambiance particulièrement glauque, roteuse et cryptique. Il fallait vachement adopter l’attitude, les postures et le langage de la machine dans ce temps là et le user-friendly n’était pas trop dans l’air du temps. La chose était donc passablement limitée, ardue, chiante et donnait l’impression qu’on ne contrôlait pas trop trop sa cyber-destinée. Tant et tant que, vers 1983, se mit en place l’idée que la notion de terminal avait fait son temps, qu’elle était, pour toujours (beaucoup de pour toujours en futurologie), une relique surannée. L’avenir était à l’ordinateur indépendant, l’ordinateur isoloir, l’ordinateur singleton, l’ordinateur, monade, l’ordinateur pleinement autonome, l’ordinateur personnel. Par des disquettes, puis par un disque dur, on tambouillait désormais, en toute indépendance, dans le ventre du microsystème, sur place, ce qui autrefois se tambouillait quelque part loin du terminal. On tirait ensuite sa disquette hors du grille-pain et le tout de nos précieuses données nous tenait indubitablement dans la main. Mon premier contact personnel fut, en 1984, avec le fameux petit coffiot blanc historique de Macintosh, celui qu’on brandit si pieusement dans le film Forest Gump. Ouf, enfin, bon sang, on s’y retrouvait un peu, une fois la manipe de la souris et des icônes dominée. Fini le terminal impuissant, sporadique, autoritaire et rétif, la sainte paix. Enfin heureux dans son cubicule, on se prit même à fantasmer une innovation qu’on attend encore aujourd’hui, le microphone-dictaphone pour ordi personnel. Patience, patience… Cette variante ultime de l’hystérie isolante et individuante que fut ce fantasme de l’ordinateur à microphone sera-t-elle une autre quadraphonie de notre temps? Il faudra voir. En tout cas, dans son incomplétude aujourd’hui avérée, le ci-devant ordinateur personnel, lui, est, mutatis mutandis, un autre four micro-onde de notre temps. En effet, j’ai pas besoin de vous faire un dessin pour la suite. La formule Personnel Computer fut pudiquement abrégée en PC vers 1988. Et, via courrier électronique, accès (d’abord circonscrit et payant) à des banques de données, Minitel (en France), puis Internet, le réseautage se remit promptement en place, plus puissant et perfectionné que jamais. L’ordinateur personnel supplantant le terminal n’aura été qu’une autre de nos nombreuses futurologies fugitives trop hâtivement permanentisée. Terminal – Ordinateur personnel – Retour du Terminal (sous une autre forme), tel est le topo plus global. C’est donc parfois le retour, quantitativement amplifié et qualitativement modifié, d’un état antérieur cru révolu qui prend notre anticipation par surprise. La Révocation de l’Édit de Nantes Futurologique, en quelques sortes… Les intranets, les serveurs personnels, les murs pare-feu, les forums fliqués nous ramèneront-t-ils maintenant vers un retour, altéré lui aussi, d’une nouvelle sorte d’ordi-isoloir? Il faudra voir.

Un terminal. L’ordinateur personnel comme tel apparut vers 1983 pour isoler l’usager de la contrainte, jugée alors «obsolète», du réseautage…

Vas-y maintenant, mon petit individualiste. Dicte ton texte, lentement et fort, dans un cubicule non insonorisé, bruyant et parcouru de mille oreilles indiscrètes

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12- L’universalisation du système métrique : Toujours est-il bien que, finalement, en 1973, le Canada se met au métrique. En 1975, les États-Unis s’y lancent aussi, à fond de train. Vers 1982, sous Ronald Reagan, nos voisins du sud vont caler et renoncer à la susdite conversion au métrique. Nous, non, on maintient le cap, bon an mal an. Un mélange d’apathie du public et de refus rampant des industries étrangle irrémédiablement le processus de conversion aux États-Unis, peut-être pas pour toujours, mais certainement pour longtemps encore. Il faut dire, à la décharge de nos bons ricains, que le passage au métrique leur pose un certain nombre de problèmes ethnoculturels quasi insolubles. Un seul exemple, si vous me permettez: le football américain. Le football américain est un sport qui intègre profondément, intimement une unité de mesure explicite dans le fonctionnement interne de ses règles. L’équipe offensive a, en effet, quatre essais pour faire parcourir un minimum de dix verges (ten yards, environ 9.1 mètres) au ballon, en direction de l’équipe défensive. S’ils n’y arrivent pas au ratapoil, le ballon change de mains. Les arbitres, au football américain, ont donc de longs rubans à mesurer pour régler les cas litigieux. Inutile de vous annoncer que tout ce beau monde, y compris le public (et le public du Super Bowl, bien, c’est littéralement l’Amérique entière) intériorise très profondément le système de mesure (anglais, non métrique) sur lequel ce divertissement de masse passionnant repose. Convertir tout ça au métrique serait impossible, sans endommager irrémédiablement le fonctionnement de ce sport, sa perception empirique, ses performances, son héritage centenaire, ses statistiques, etc. Cela ne se fera pas de sitôt. Le reste est à l’avenant… Mais revenons au Canada, si vous me permettez. J’ai quinze ans, quand le Canada se rue subitement sur la conversion au métrique. Ils vont y mettre le paquet. L’école, les médias, l’industrie, l’administration publique, tous les corps seront mobilisés pour cette cause saine, consensuelle et diurne: la promotion du ci-devant Système International de Mesures (on évite pudiquement la notion de système métrique qui fait trop française – il ne faut surtout pas que le Canada anglais se mette à croire qu’on cherche à le franciser!). Toutes nos mnémotechnies sont mobilisées. Vous souvenez vous de l’exclamation pour intérioriser la conversion anglaise du mètre? Trois pieds, trois pouces, trois lignes! Et, futurologie planificatrice oblige, les autorités canadiennes croient pouvoir régler l’affaire en dix ans. Quarante ans plus tard (2013), la situation sera la suivante. Le Québec est bien plus avancé que le Canada anglophone mais, même au Québec, il y a encore des manques profonds. Voyez moi, je suis de la génération qui fut abruptement douchée par la conversion au métrique. Petite enfance dans le système anglais (plus précisément dans sa traduction franco-québécoise, mobilisant tout un barda folklorique de noms de mesures antiques comme «traductions» de la terminologie du système anglais), adolescence dans la tempête de la conversion. Je suis un adulte hybridé. Je sens les températures en Celsius mais les mesures courtes en anglais, les volumes liquides en métrique mais les volumes solides en anglais, le kilométrage (distances longues) en métrique mais les poids avoirdupoids en anglais. Voisinages des États-Unis ou lenteur mentale généralisé, plus personne aujourd’hui n’ose affirmer, comme on le fit jadis, que la mise en place du système de mesure international sera ou aura été une victoire en ouverture, au Canada. La futurologie antithétique, plus marginale mais bien présente aussi, voulant que le renoncement ricain entraînerait le Canada, sinon le monde, dans sa régression pré-métrique ne se claironne plus trop, elle non plus. On attend de voir. La prudence ès anticipation s’installe, insidieuse. Futurologie et modestie en viennent inexorablement à se découvrir mutuellement, se rencontrer, coexister.

Ces deux règles de fer coexisteront pour toujours dans mon petit tiroir mental personnel. Tradition tenace et futurologie circonspecte devront, un jour ou l’autre, en faire autant, et coexister ainsi aussi…

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Beau lot de fours, hein! Et donc, finalement, le ratage de nos prédictions explicites, à quoi tiens-t-il? Fondamentalement, à une outrecuidante hypertrophie triomphaliste de la jubilation de l’existence présente. Le fait que l’innovation assouvit ou rafraîchit une génération n’assure pas sa pérennité pour les générations suivantes, si elles ne souffraient pas, elles, du manque. Grossir n’est pas grandir. Projeter linéairement et mécaniquement n’est pas anticiper. Une option dépassée peut toujours refaire surface sous une autre forme, plus complexe, plus fondamentale. Perspective n’est pas prospective. Simplettes et ahuries, nos boules de cristal sont déformantes, amplifiantes et inversantes. Elles restent fondamentalement des miroirs déformants plus que des télescopes informants. Notons aussi que la majorité des futurologies décrites ici concernent des objets dont la mise en place ethnoculturelle fut hautement dépendante de leur mise en marché commerciale. Vendre n’est pas prédire, mais feindre de prédire. Mise en marché, publicité, marketing, déformation, distorsion, amplification, diffraction, jubilation (réelle ou factice), optimisme excessif, triomphalismes et intimidations propagandistes, tout cela prend son pli sur le même support pratique et idéologique.

Par dessus le tas, à nos futurologies explicites, avérées fausses, s’ajoutent encore, de surcroît, nos futurologies fautives de n’avoir pas prévu ce qui effectivement advint. À la futurologie calamiteuse en plein se joint donc la futurologie calamiteuse en creux, sur laquelle on pourrait aussi amplement développer. On se doit donc d’ajouter, à la description du marasme prospectif, tout ce que nos futurologies n’avaient PAS prévu et qui advint, l’internet, les réseaux sociaux et leur gratuité, la nétiquette, le cyber-anonymat, la cyber-provoque, la cyber-criminalité, la chute de l’Union Soviétique et la fin de la Guerre Froide, l’enlisement des guerres de théâtre, l’islamisme politique, les WikiFuites, la musique (téléchargeable) sans tourne-disque, les drogues récréatives fabriquées à partir de produits courants, l’hypertrophie individualiste/collectiviste par ramification du réseautage twittologique, la pilule érectile, la coexistence, douloureuse et imprévue, de la civilisation des loisirs et de la civilisation du surtravail. Oh là là, restons éminemment modestes pour nos prédictions sur la suite (Blue Ray, cinéma 3D, cyber-liseuses, GoogleWave, disparition du livre, mort du web, généralisation de la bouffe bio, jardin global, impact orthographique de la graphie MSN, omnipotence impudente de 4chan, écologisme politique, journalisme citoyen). Il y aura encore bien des surprises. Tant et tant que ce sera encore à Héraclite de conclure.

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L’éclosion reste cachée

Héraclite

Oh que nos boules de cristal sont déformantes, amplifiantes et inversantes. Elles restent fondamentalement des miroirs sur la jubilation du présent bien plus que des télescopes sur l’anticipation du futur

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SOCIÉTÉ (allégorie philosophique d’un ado de seize ans)

Publié par Paul Laurendeau le 15 février 2010

Mon fils puîné de seize ans, le bien nommé Reinardus-le-goupil, vient de faire parvenir l’allégorie philosophique suivante à Ysengrimus (on ira nous raconter après que ces cabots là ne font que du jeu vidéo). Notre jeune auteur aimerait bien que l’éminent aréopage du Carnet d’Ysengrimus commente. Je vous remercie de le faire ici même. Voici:

Ce qu’il est important de noter est que le monde qui est décrit dans le texte suivant n’est pas la réalité. Il est fictif et purement utilisé pour expliquer le point de vue de l’auteur. Comme la caverne de Platon, ce monde n’existe pas.

Imaginons un monde, où il y a une toute petite vallée. La vallée se trouve complètement entourée de montagnes. Des montagnes énormes et infranchissables. Au milieu de cette vallée, se trouve un bonhomme. Le sexe de ce personnage n’est pas important parce qu’il s’applique à tous. Ce bonhomme, nous l’appellerons Ray. Ray se trouve au milieu de la vallée, complètement entouré de montagnes. Il existe paisiblement, il n’a pas besoin de se nourrir, ou de boire, ou rien. Mais il se trouve dans un endroit qu’il ne comprend pas trop. Un beau jour, Ray entend des sons bizarres qui viennent de l’autre bord des montagnes. Des sons épeurant, il ne comprend pas c’est quoi mais il a peur. Il décide donc de se construire un château, pour se protéger du possible danger. Avec la puissance de son esprit, il fait apparaître un trou dans la terre. Ce trou, il décide, sera la fondation de son château. Il commence donc à graduellement compléter la fondation. Mais, après de longues périodes de travail, il se trouve fatigué. Mais toujours, il entend les mots de l’extérieur de la montagne et il panique. Finalement la fondation est faite, et la construction débute. Après un court moment, il a un toit au-dessus de sa tête. Content, il se sent bien, en sécurité. Mais il n’ose toujours pas sortir dehors. Quelques jours après, il entend de plus en plus de bruits épeurants. Il décide alors de se construire une plus grande forteresse. Pour que la majesté de son royaume fasse peur au rugissement. Il continue donc à construire. Deuxième étage, troisième, quatrième. Mais en montant les échelons, en construisant son château, il remarque que les rugissements sont de plus en plus intenses. Il a donc trop peur de descendre dans les étages plus bas de son château. Il regarde donc de l’extérieur d’une fenêtre la vallée où il résidait avant. Il ne voit aucun danger physique, mais les rugissements continuent. Il décide donc de construire un château tellement grand qu’il pourra voir au dessus des montagnes. La construction débute la seconde même que ceci lui vient à l’idée. Cinquième, sixième, septième, il finit par construire tellement d’étages qu’il en perd le compte. Ceci n’est pas grave tout de même parce qu’il y est bientôt. Après avoir construit un énorme bâtiment, il regarde par sa nouvelle fenêtre, au plus haut étage du château, et ce qu’il voit le laisse perplexe. De l’autre bord de la montagne, il y a… un autre château! Mais ce château est plus grand que celui de Ray. Il décide donc de faire le sien plus grand que celui de “monsieur là-bas”. Une autre centaine d’étages et il y parvient. Mais ce qu’il remarque est que le château de l’autre a commencé à grandir aussi. Il se remet donc à construire, mais en observant son adversaire de sa fenêtre il remarque que l’autre grandit à la même vitesse que lui. Ceci laisse Ray complètement bouleversé. Finalement Ray ne comprend pas comment ça marche exactement mais il est déterminé à être le vainqueur, les rugissements sont extrêmement intenses en ce moment et Ray se trouve à avoir peur de tout. Il se souvient de son enfance, où toute la vie lui paraissait belle, où il était ignorant du danger, des rugissements. La construction continue, et continue et continue. Jusqu’à temps que Ray soit très vieux. Il regarde finalement par sa fenêtre, et voit le château de l’autre dans la distance. Le château de l’autre plie, il grince, plie encore, craque et s’effondre. En regardant le château de l’autre tomber, Ray est content. Il a finalement vaincu son adversaire. Le château de l’autre tombe en morceaux, il s’effondre et se trouve maintenant encore une fois, derrière les énormes montagnes, dont les pics sont à peine visibles à cause de l’incroyable altitude où se trouve Ray. Victorieux, Ray se tape dans le dos. Il a combattu l’autre château toute sa vie et l’a finalement battu. Mais, pauvre Ray, il voit derrière les ruines du château du mort. « Mais qu’est-ce que c’est? Un autre château! Mais non! Pas un, mais deux, non, trois, quatre, cinq! ». Il y a des châteaux à perte de vue. Tous aussi grands que celui de Ray. Mais tout de même, comment est-ce que Ray peut combattre ceux-ci? Les rugissements n’ont pas arrêté, ce doit être de la faute des autres châteaux! Ray arrête de bouger pour une seconde, et se demande finalement. « Quand j’étais plus jeune, les rugissements était à peine audibles et maintenant, je ne peux pas dormir la nuit parce qu’ils me tracassent tellement. Est-ce que la réponse à mon problème se trouve dans la vallée? Je sais que si j’avais su quand j’étais plus jeune ce que je sais maintenant, j’aurais fait les choses différemment. Mais quoi faire maintenant? Détruire mon château? Je suis rendu au… combientième étage? Comment veux-tu que je fasse ça? Je suis vieux. » Ray décide donc, dans les quelques heures qui lui restent, de détruire son château. Celui qui l’a protégé contre une force inconnue, toute sa vie. Il veut maintenant retourner à zéro. Il arrache une brique, et une autre, et une autre. Mais son château résiste et ne tombe pas. Ray sent alors son vieux cœur qui bat de plus en plus fort. Il panique, il commence à arracher des briques et des briques, il varge sur son château avec toutes ses forces. Il le frappe, avec marteau, pieds, mains, doigts. Mais à quoi bon, il ne peut pas le briser. Ray sent son cœur qui explose dans son torse. Plus vite, plus vite, plus vite, plus vite. Finalement, plus rien. Ray s’effondre sur le plancher. Le regard vers le haut. Il observe la vie qui finit. Il voit finalement le ciel. Et il le remarque pour la première fois. Le ciel est gris, de couleur terreuse. Le gris est en forme de gros rectangle. Un rectangle ayant les mêmes dimensions qu’une brique, mais énorme. Il voit alors que le toit de son château touche à la brique. Le toit y touche, mais non seulement ça, pousse sur la brique. Comme si d’une façon ou d’une autre le château de Ray soutenait la grosse brique en place. Il remarque finalement que tous les autres châteaux eux aussi poussent sur une brique, que le ciel entier, est couvert de briques. Que tous les châteaux autour de lui soutiennent une énorme entité. Il remarque finalement, qu’en construisant son château, il poussait en fait sur le ciel. En poussant sur le ciel, la friction que produisaient ses efforts forçait et faisait gronder le monde. Avec tous ces châteaux qui poussent en même temps, le ciel est maintenu. Mais le bruit aussi, la peur. Avec cette idée qui sort de la tête de Ray, il entend un grincement. Celui-ci ne vient pas du ciel. Il vient d’en dessous. Des craques apparaissent sur les murs de son château. Un grondement énorme se produit. La tour sur laquelle travaillait Ray tombe et s’effondre. Il meurt. Dans les ruines de ce qu’il croyait le protéger.

De l’autre bord de la montagne, il y a... un autre château!

Bienvenue maintenant au segment explicatif. Vous voyez, ce texte est purement philosophique. Il cherche à expliquer comment fonctionne la société. Ray est un diminutif, pour Raison. Les montagnes sont une force extrêmement puissante qui ne cherche qu’à empêcher Ray de mourir. Ray se trouve donc contraint par les montagnes, comme la raison d’un homme ou d’une femme est contrainte par son corps. La montagne est le corps humain. La science nous démontre que le corps humain a des propriétés de reconstruction et de prévention de la mort incroyables, de même qu’elles ne sont pas encore tout à fait comprises de nos jours. Le château que construit Ray est le château mental que construit tout le monde en vivant des événements de leur vie quotidienne. Quand nous sommes jeunes, confrontés à des bruits étranges venant de la société, nous nous réfugions dans les croyances transmises par nos parents qui “fondent” notre être. Voilà donc ce qu’est la fondation du château au début. Ensuite en construisant le château comme un malade, nous adhérons malgré nous à la conformité de la société. Tout le monde construit le château parce que tout nous pousse à le construire. En construisant notre château nous poussons sur une entité. Nous lui donnons du pouvoir en la menant à de nouvelles hauteurs. Cette entité qui nous fait tellement peur est ce qui gouverne notre vie. Nous, seuls, n’allons jamais être plus grand que celle-ci et nous ne pouvons pas contrôler son existence. Cette entité est la société. Tout ce que nous croyons de nos jours, toute peur, tout cela est fondamentalement causé par la société. Nous nous cachons dans nos châteaux, et essayons de combattre ce que nous créons. Mais c’est seulement en construisant le château et en adhérant à nos peurs que l’on fait vivre la société, l’ordre établi. Si nous arrêtons tous la construction mentale de notre château, le ciel dans l’histoire, la société ne sera plus soutenue. Elle tombera de ces altitudes énormes et sera finalement exposée pour ce qu’elle est. Juste des briques. Juste un mensonge.

Unissons nous, arrêtons les châteaux!

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