Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Le BOUT DE l’ÎLE de Daniel Ducharme: mon enfance, du temps d’avant les jeux vidéos

Posté par ysengrimus le 1 novembre 2009

T’as des fourmis dins jambes
T’as pogné ça à Pointe-aux-Trembles.
Les deux mains pleines de pouces,
Tu devrais prendre ça plus lousse…

(Lucien Francoeur, Vieux Os, 1978)

Logoballonchasseur

Puis vient le beau jour où la question se pose ouvertement: qui racontera MON enfance. J’ai déjà la chanson de mes vingt ans, c’est Marie-Hélène de Sylvain Lelièvre (1943-2002). C’est super, bien sûr, mais bon, le temps file, file, là… Tant et tant que j’ai aussi déjà mon premier président américain plus jeunes que moi (Obama – de trois ans), mon premier premier ministre canadien plus jeunes que moi (Harper – d’un an) et mon premier premier ministre québécois plus jeunes que moi (Charest – de cinq jours). Je commence à sérieusement me parcheminer, moi, en un mot. Comme le disait Lucien Francoeur: Tu feras pas vieux os, mon vieux Vieux Os! Il est donc temps, grand temps, de le revoir, par le menu, le pays des vertes années. Qui narrera le récit mon enfance? Pas moi, car je n’écris pas des histoires mémorialistes d’enfance (j’ai commis des poèmes d’enfance, mais ça, c’est de l’évocation ondoyante, évanescente, impressionniste, c’est une toute autre chose). Il me faut un écrivain enfant qui raconte en enfant mon temps d’enfant, ce temps, si pur et si ordinaire, qui est, entre autres, le temps du temps d’avant les jeux vidéo.

Or voyez Daniel Ducharme. Il est mon aîné d’une année et évoque son enfance au bout de l’île. L’île en question c’est la très grande île de Montréal. Mais, lisons plutôt :

À l’est de la ville de Montréal se trouve une ville du nom de Montréal-Est, ce qui n’a rien d’original compte tenu de sa position géographique. Bourgade plus que ville, elle compte sans doute plus d’unités industrielles que de constructions domiciliaires. Et encore plus à l’est – mais toujours sur l’île de Montréal – s’étend une pointe de terre qui, autrefois, était couverte de trembles, d’où son nom de Pointe-aux-Trembles. J’y ai passé ma jeunesse dans les années soixante et soixante-dix alors qu’elle n’était qu’une agglomération de paroisses, ni un village, ni la banlieue qu’elle est devenue dans les années quatre-vingt.
(Daniel Ducharme, Le bout de l’îleAvertissement)

Maintenant, mirons un peu, si vous le voulez bien, la carte:

bout de l'ile

Partons de cette Pointe-aux-Trembles que Ducharme décrit si finement, passons, vers l’est, le long pont torve (la ci-devant Rue Notre-Dame, en jaune sur la carte) qui nous fait quitter l’espace insulaire en survolant la Rivière des Prairies puis ce petit îlot aux confluents du chenal de l’est et de la rivière l’Assomption qu’on appelait jadis l’île aux vaches et qui s’appelle aujourd’hui l’île Bourdon. Vous le voyez? Évitons Charlemagne (ville natale de la chanteuse Céline Dion) sur notre nord-ouest puis, maintenant, excusez-moi pardon, un peu plus à l’est. Voyez vous, dans cette autre petite agglomération de l’est, la rue Lorange. C’est tout près, vraiment tout près de là que j’ai moi-même grandi, à Repentigny. Nos dates de naissance 1957/1958, nos topoi Pointe-aux-Trembles/Repentigny convergent implacablement. Et le roman est là, d’un bloc. C’est même le tome initial d’une série. Daniel Ducharme va me raconter mon enfance.

Et il le fait. Je ne vais pas vous résumer ça ici, pour ne pas vous gâcher votre plaisir. Il faut lire directement Ducharme dans son beau style solide et dépouillé de raconteur de chroniques. À cinquante-deux ans, il nous redonne lumineusement l’enfant qui écrit, qui se dit, avec une formidable fraîcheur. Or François-Gabriel Dumas, dit Gaby, son principal personnage, fait des choses absolument étonnantes. Il joue au ballon. Au ballon, pour de vrai. Avec un véritable ballon gonflé, dense, sphérique, et des équipes de chair et d’os, Gaby joue au ballon chasseur dans la cours de son école. On entend fesser le ballon sur le pavé, c’est vraiment probant. Et c’est important. Et on sue, on se conspue, on s’y empoigne, s’y casse le nez. Gaby doit au bout du compte aller visiter un de ses coéquipiers de ballon chasseur à l’hosto. Gaby vit chaque minute pour sa vie d’enfant d’un quartier, dans une ville, dehors. Gaby dévore son repas en deux minutes pour avoir plus de temps pour aller justement jouer dehors (expression hélas bien vieillotte). Il se fait extorquer une rondelle de hockey par un malabar, un vrai, un dur, un bien empirique, qui le menace implicitement et se retire avec en main l’objet cylindrique noir charbon, à la texture à la fois souple et dure, si particulière. Je n’oublierai jamais les larmes poignantes de mon fils aîné (qui a maintenant vingt ans et qui a adoré le roman de Ducharme) quand il se fit arnaquer ainsi par un fier à bras inexorable. C’était un casque étincelant, un bouclier ciselé et un glaive bien affûté… tous trois intégralement virtuels. Onctueux mais sourdement menaçant, le hacker avait convaincu mon enfançon de huit ou neuf ans, via le papoteur électronique du jeu internet collectif, de lui «prêter» ses armes et instruments pour qu’il les «améliore»… avant de bien s’évaporer dans la cyber-brume… Les larmes et les hurlements… J’aurais bien voulu alors sortir mon enfant de cet univers du fantasme machine si hostile, si opaque, si toxique pour ma génération, et le ramener sur le losange de baseball de ma propre enfance ou sur le terrain de ballon chasseur de l’enfance de Ducharme…  mais ton enfant n’est pas ton enfant, hein, il est l’enfant de son temps.

Pas de cela ici, donc. Gaby court dans des ruelles, y rencontre furtivement ses premiers amours. Il hume à pleins poumons la boucane si toxique mais si vraie des cheminées de l’immense complexe pétrochimique voisin. Gaby nous fait vibrer de cette enfance du temps où la seule surface bombée qui nous relayait le monde, c’était celle de notre œil mobile, dansottant et humide. Et les fameuses fourmis dans les jambes de Francoeur, elles étaient avec nous en permanence dans ce temps là, il faut bien le dire. Oh… et les mains pleines de pouces aussi. Ah jouer au hockey-bottine dans la rue avec une vieille balle de tennis… Je me retrouve tellement en cet enfant du bout de l’île. C’est exaltant. Et les vicissitudes de l’enfance des personnages masculins et féminins de Ducharme sont magistralement servies par la vive concrétude de son écriture. À lire absolument, pour sentir qu’on s’est en fait toujours souvenu profondément, intimement, du patelin charnu, odoriférant et tangible de notre coming of age… Hum… Je ne veux surtout pas la jouer criardement le long de la grinçante fibre nostalgique, mais bon, je crois bien que, sur le contraste des enfances du siècle dernier et de celles de ce siècle-ci, on se sera compris…

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About FLQ [À propos du FLQ]

Posté par ysengrimus le 15 septembre 2009

There are more and more of us who know and suffer under this terrorist society… FLQ Manifesto

[Nous sommes de plus en plus nombreux à connaître et à subir cette société terroriste… - Manifeste FLQ]

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Tiens, bondance, on reparle enfin du FLQ, un autre trait hautement parlant de notre civilisation québécoise. Je vais donc (re)faire ma part, et, cette fois-ci, en anglais, pour le fun, les pisse-froids, les becs fins et la bonne bouche mondaine:
[La traduction française suit]

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With the Front de libération du Québec as with anything else, you choose your party and you choose your historian. In 1970, I was twelve. The October Crisis contributed to the shaping my consciousness and my political understanding of the modern reality. I was from a people of water-carriers living under the yoke of a colonial oppressor. Fine… But everybody was saying that at the time, even the nationalist right: Union Nationale and Creditists. But the FLQ in their Manifesto were the very first to make understand to quebequers an analysis of their social reality they were not used to. Beneath national oppression, beneath Francos against Anglos, was a struggle more fundamental and more crucial: class struggle, the struggle between the capitalist class and the working class, of whatever nationality or ethnicity. That was most unusual in our local political folklore, stuffed with MAÎTRE CHEZ NOUS and garbage of that type. It had a major impact at the time. The FLQ Manifesto was a smashing hit, a big surprise for many. Hence, on Pierre Laporte’s fate, I have chosen my party and my historian.

In his superb book titled POUR EN FINIR AVEC OCTOBRE, Francis Simard, one of the activists of the Cellule Chénier which abducted Laporte, explained that, during his captivity, the attitude of the Minister of Unemployment, as he is called in the Manifesto, was arrogant, degrading, vicious, and violent. He was screaming at them, lecturing them, bashing them. He had tried several times to escape, and his awareness of the political gravity of the situation was totally distorted by his obvious class condescendence. During one of his escape attempts, one of us, says Simard (presumably Paul Rose) caught Laporte by the neck and threw him to the ground, and that was it. He was dead. Afterward, the Cellule Chénier decided that it was to be a collective action of the FLQ, and handled it as an execution. Even bullied at the trial, they never gave in the hands that had made the fatal gesture, because they did not accept their action to be trivialized as a common law crime. Jacques Rose carried the burden for his brother, and held himself together all the way until today.

So, as far as I am concerned, Laporte got what he deserved for two reasons: 1- he behaved like an inconsistent empty headed French Canadian Elite Bully believing that all was owed to him, that he could interact with them as if he would with children, whereas the modest British diplomat James Cross, and several other politicians in Europe in the 1960’s and 1970’s who also were abducted by youths in revolt, kept their cool, handled the delicate situation they were in for what it was: an act of terrorist guerilla, and survived it. 2- more fundamentally Laporte got what he deserved because he, as all his lookalikes, is a criminal involved in a class war where for one casualty in the leisure class, foghorned everywhere in the media, you have hundreds of casualties in the working class swept under the carpet. The militants of the FLQ cellules Chénier and Libération have all my respect. They are major figures of Canadian history, crucial actors in the demonstration of the uselessness of narrow nationalist fights, and in the demonstration of the reality of class struggle as the motor force of history. This is my deep conviction, and the day I will not express it anymore, send flowers to my family: it will be because I am dead.

Source: SIMARD, Francis (1987), TALKING IT OUT: THE OCTOBER CRISIS FROM INSIDE, translated by David Howel, Guernica, Montréal, 191 p. [The French original, titled POUR EN FINIR AVEC OCTOBRE, and written in collaboration with all the members of the Cellule Libération, was published in 1982 by Stanké.]

pour en finir avec octobre

Sur le Front de Libération du Québec comme sur quoi que ce soit d’autre, tu choisis ton parti et tu choisis ton historien. En 1970, j’avais douze ans. La Crise d’Octobre a contribué à configurer ma conscience et ma compréhension politique de la réalité moderne. J’étais issu d’un peuple de porteurs d’eau vivant sous le carcan d’une oppression coloniale. Bon… très bien… Mais tout le monde disait ça à l’époque, même la droite nationaliste: Union Nationale et Parti Créditiste. Mais le FLQ dans leur manifeste furent les tous premiers à faire saisir aux québécois une analyse de leur réalité sociale qui ne leur était pas très familière. Aux tréfonds de l’oppression nationale, en dessous du conflit des Francos contre les Anglos se niche un conflit plus profond et plus fondamental: celui de la lutte des classes, de la lutte entre la classe capitaliste et la classe ouvrière, quelles que soient les origines nationales ou ethniques des uns et des autres. C’était vraiment des plus inusité, ça, au sein de notre folklore politique, surchargé de MAÎTRE CHEZ NOUS et autres détritus dans le genre. L’impact fut majeur, à l’époque. Le Manifeste FLQ fit un tabac pas possible, et cela fut une surprise pour bien des gens. Conséquemment, sur le sort de Pierre Laporte, j’ai choisi mon parti et j’ai choisi mon historien.

Dans son superbe ouvrage, intitiulé POUR EN FINIR AVEC OCTOBRE, Francis Simard, un des activistes de la Cellule Chénier qui avait enlevé Laporte, explique que, lors de sa captivité, l’attitude du Ministre du Chômage, comme on le désigne dans le Manifeste, était arrogante, baveuse, vicieuse et violente. Il leur criait par la tête, leur faisait la leçon et les bousculait. Il avait tenté à plusieurs reprises de fuir et sa compréhension de la délicate situation politique dans laquelle il se trouvait était complètement brouillée par son évidente condescendance de classe. Lors d’une de ses tentatives de fuite, l’un d’entre nous, dit Simard (on présume que c’est Paul Rose), attrapa Laporte par le cou et le jeta fermement sur le sol. Et ce fut tout. Il était mort. Après coup, la Cellule Chénier décida que ça serait un acte collectif du FLQ, à traiter comme une exécution. Même quand on chercha à les intimider au procès, jamais ils ne fournirent l’identité de la personne qui avait posé le geste fatal, car ils jugeaient inacceptable que leur action soit banalisée en crime de droit commun. Jacques Rose porta le poids du geste de son frère, et tint le coup, ferme et solide, jusqu’à nos jours.

Alors, en ce qui me concerne, Laporte a eu ce qu’il méritait pour deux raisons. 1- il s’est comporté comme un gros bras petite tête incohérent de l’élite canadienne française, en s’imaginant que tout lui était du, qu’il pouvait agir comme s’il avait affaire à des enfants, tandis que le modeste diplomate britannique James Cross, et plusieurs autres hommes politiques européens des années 1960 et 1970 qui furent aussi enlevés par des jeunes en révolte, restèrent bien calmes, gérèrent la délicate situation dans laquelle ils se trouvaient pour ce qu’elle était vraiment: un acte de guérilla terroriste, et s’en sortirent vivants. 2- plus fondamentalement, Laporte a eu ce qu’il méritait parce que lui, et tous ses semblables, sont des criminels impliqués dans une guerre de classe où, pour une perte dans la classe élitaire, claironnée partout dans les médias, des centaines de pertes de vies de la classe ouvrière sont glissées en douce sous le tapis. Les militants des Cellules Chénier et Libération ont tout mon respect. Ce sont des figures majeures de l’histoire canadienne, des acteurs cruciaux dans la démonstration de la futilité des luttes nationalistes étroites, et dans la démonstration de la réalité de la lutte des classes comme force motrice de l’Histoire. Ceci est ma conviction la plus profonde et le jour où je cesserai de l’exprimer, veuillez envoyer des fleurs à ma famille: ce sera que je serai mort.

Source: SIMARD, Francis (1982), en collaboration avec tous les membres de la Cellule Libération, POUR EN FINIR AVEC OCTOBRE, Stanké, 221 p. [La version anglaise, intitulée TALKING IT OUT: THE OCTOBER CRISIS FROM INSIDE, traduite par David Howel,  est parue chez Guernica à Montréal]

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Saint Pierre et Miquelon, piège à con

Posté par ysengrimus le 1 juillet 2009

Alors chevaliers des causes perdues, à vos palefrois…
Et couvrez-vous bien car, en plus, il fait froid

Mes cousins, mes cousines de France hexagonale, écoutez–moi. Donnez moi dix minutes de votre précieux temps. Vos dirigeants vont encore se payer votre poire sur une histoire de choux gras néo-coloniaux en forme de cul de sac compact. Je vous en supplie, je vous en conjure, deux mots. D’abord que je vous dise qui je suis et d’où je vous parle. Avant, je m’appelais la Nouvelle-France. Ensuite, oh, bien avant 1867, j’étais le Bas-Canada. Aujourd’hui, je suis le Canada, le Québec, l’Acadie, la francophonie ontaroise ou fransaskoise, tout ce qu’on voudra. Moi personnellement, je suis implanté dans le coin depuis 1608… Je n’ai aucun pouvoir, aucune velléité, aucune aspiration. Je vous parle debout sur une boîte à savon peinte en rouge. Vous pouvez être assurés que j’ai mangé mon lot de misère sous la houlette d’un occupant dont je n’intègre pas les valeurs, mais dont je sais qu’elles restent celles du plus fort. Mon occupant n’est pas resté que quatre ans, moi. Il est solidement installé depuis 1760, avec ses grands airs… Et ici, loin, si loin, au coeur de la mise en place du plus durable et profond désastre écologique de l’histoire des Amériques (la catastrophique extraction des sables bitumineux de l’Alberta – on en reparlera), je ne le chauvinise pas, mon petit Canada. Je ne crois tout simplement pas au Canada contemporain. Je ne suis donc absolument pas le porte-parole du Canada rouge, blanc, blême, j’insiste fermement là-dessus. Je suis un internationaliste. Je laisse le chauvinisme étroit aux sectaires (incluant les hexagonaux sectaires)… Corollairement, je ne suis pas non plus le gardien du capitalisme occidental (hexagonal inclus) ni de la bourgeoisie flibustière nord-américaine. Non plus, non plus, non plus… Mais je vais devoir vous parler de l’impérialisme américain ici, un petit peu, quand même, à mon corps défendant, croyez m’en. Ledit impérialisme américain, je le subis. Vous aussi. Mon mot ici est simple: faites ce que bon vous semblera dans ce coin-ci du monde et vivez avec les conséquences… Je ne suis en rien le gardien des combines économiques canadiennes… Je ne suis qu’un epsilon des neiges qui vous joue un petit air de corne de brume. Faites-en ce que vous en voudrez.

Il s’agit donc de la lancinante question de Saint-Pierre, Miquelon et (surtout) du vaste bassin marin des environs. Vous croyez sincèrement, mes doux cousins, mes douces cousines, que cette titanesque portion océanique ne concerne que le Canada et la France? Vous vous trompez lourdement, mes beaux et mes belles…Euh… pour le coup… regardez donc d’abord la carte un petit peu, quand même là…

La carte

LA CARTE, LA TRÈS PARLANTE CARTE

Le territoire marin que vous revendiquez, autour du caillou encerclé que vous détenez, gruge carrément la berge de la province canadienne de Terre-Neuve (Newfoundland, sur la carte ici. Population: un demi-million de personnes dont deux mille francophones)… Une douce et lente balade en traversier entre Fortune (Terre-Neuve) et Saint-Pierre dure une heure. Je ne sais pas là d’abord, mais l’extraterritorialité coloniale une, indivise et charriée, il faut la mousser un petit peu mais pas trop non plus… hmmm… Le fait qu’on ne vous la montre pas bien souvent, ladite carte, est, de plus, parfaitement indicatif de l’ampleur gargantuesquement irréaliste du fantasme hexagono-extraterritorial du coin… Pourtant le géographique est tout à fait parlant, ici. L’entente de 1992 sur les eaux entourant Saint Pierre et Miquelon vous donne accès, prenez ma parole, à une sorte de corridor marin de bonne proportion et vos chalutiers usines (comme ceux d’un peu tout le monde en Europe et ailleurs) y ont amplement pompé, sans même apercevoir la côte. C’est déjà un acquis fort honorable, quoiqu’il me reste aussi en mémoire un vaste triangle longeant la berge sud de Terre-Neuve que vous auriez aussi soigneusement siphonné. Bref, peu importe, tout cela pour dire que ceux et celles qui s’imaginent que les négos actuelles vont vous donnez plus que ce qu’alloue déjà la susdite entente de 1992 rêvent debout… C’est pourtant bien reparti, ce fantasme hallucinatoire. Les fallacieux hexagono-centristes sur cette question disent leurs lignes. Le néo-colonialisme franchouillard a grondé ce qu’il avait à gronder. Oubliés la guerre d’Algérie, Dien Bien Phu, l’espace CFA, les diamants de Bokassa, le génocide rwandais, le soulèvement guadeloupéen et les apparts et bagnoles de Bongo. On remet ça, sans sourciller, dans le colonialisme étroit, confidentiel et vieillot qui, encore une fois, finira mal. Ici, plus discrètement, on la joue maritime, on cause pétrole et poissons, mais on continue de cultiver les mêmes crispations cocardières… Matamores nostalgiques, rocamboles irréalistes, boutefeux cyniques, lisez, mais lisez donc. Lisez et notez un autre fait que nos chauvins DOM-TOMesques escamotent pudiquement, tout comme la carte. Population (française) de Saint-Pierre-et-Miquelon: 6,200 individus. Pas si difficile à consulter, ça, pourtant. C’est la masse démographique d’un hameau de proportion passable. Or montrez-moi un référendum des 6,200 Saint-pierrais pour dire qu’ils veulent mordicus, et à leurs risques exclusifs, devenir les têtes de ponts bâillonnées et serviles de la mégalomanie oléo-poissonnière métropolitaine se jouant au dessus de leur tête et on en reparlera, mesdames et messieurs les touristes à voile. Si la métropole s’occupait effectivement des Saint-pierrais au lieu de s’occuper en exclusivité des poissons et du pétrole qui les entourent, la chose de la charge sociale serait de fait simple et fort peu coûteuse à résoudre (ils sont 6,200. Une paille. Je vous le redis, 6,200. Méditez ce nombre).  Mais la crise récente de la Guadeloupe nous montre bien ce que la France a de fait à foutre des confettis de l’empire. Colbertisme d’abord, responsabilités sociales après.

Alors?… alors maintenant deux mots sur le clou du spectacle: nos bons ricains dans ce joli tableau sur un bateau. La loi du plus lourd, la loi du plus gros… Elle fonde le long silence de Sarkozy, cette proximité discrète et puissante des américains. C’est que Sarkozy a lu les petits papiers de ses bons maîtres… La DOCTRINE MONROE de 1823 stipule que l’Europe ne peut plus installer ou amplifier des colonies nulle part dans les trois Amérique… Et les ricains vont bien voir à la faire appliquer, cette dite doctrine. Sarko n’a donc pas eu trop tort de regarder ailleurs, pendant les belles années de la lune de miel d’Obama. Votre président n’était pas guidé uniquement par les compulsions de ses amitiés internationales serviles mais aussi, plus prosaïquement, par le vieux fond réaliste des petits arrivés de son baril… Mais allons-y, allons-y, fantasmons en quadraphonie… Les ricains vont laisser le Grand Banc de Terre-Neuve, le plus riche au monde, quitter allègrement sa zone d’influence géopolitique traditionnelle, celle du plus grand et du plus ancien port poissonnier de la facade Atlantique continentale: Boston (Massachusetts – un peu au nord de Cape Cod, lui-même étant la longue virgule de terre couchée, le doigt crochu qui dit “par ici”, juste au bas de la carte, à gauche). Il vont laisser ce butin mirifique aller à la France en échange de quoi, un tour de chant de Madame Bruni? Revenons tout de suite sur terre (et sur mer). Les ricains se chamaillent cube de glace par cube de glace avec le Canada pour le tout émergeant Passage Maritime du Nord-Ouest et ne feront rien ici? Vous vous illusionnez en panavision, si vous croyez cela une seule seconde. Non, mes hexagonaux, mes hexagonales, réveillez-vous. Douce France, ne fait pas une ignare déchue de toi une fois de plus, en croyant illusoirement miser sur la déchéance impériale de l’autre. C’est justement le déclin de son impérialisme planétaire qui va rendre le ricain bien plus regardant qu’en 1992 sur ce qu’il lui restera dans cet espace là, qui est son fond de cours exclusif. Angleterre en déclin, Irlande du Nord. Analogie… Oui? On se suit? Mes amis hexagonaux, mes amies hexagonales, en relançant les négos sur Saint-Pierre et Miquelon, vous jouez un quitte ou double hasardeux, malencontreux et politiquement stérile. C’est votre droit le plus strict. Vos considérations (illusoirement) morales n’ont cependant aucun poids face au poids des faits imposés par la carte. La révolution ne va pas débuter à Miquelon… On est ici en zone verrouillée. Il ne s’agit pas de prétendre que la Doctrine Monroe, premier grand diktat de l’extraterritorialité du pouvoir ricain, est légitime. Il s’agit, plus simplement, de la jouer prudemment avec le gros voisin. Allez-vous faire les finasseurs légalistes jusqu’à ce que les ricains occupent votre archipel indéfendable et vous disent de prendre le fric et de vous casser, comme en Louisiane (vous) et en Floride (les espagnols)?

Je suppose, personnellement, que ce roc douloureux devrait tout simplement être rattachées à Terre-Neuve, mais c’est une opinion strictement privée. Autrement, en fait, je préfère le statu quo prudent de 1992 à toute cette hexago-mégalomanie actuelle qui va vraiment finir par réveiller l’aigle et vous faire perdre toute la cagnotte… Gardez votre archipel, mes bons gars, mes bonnes filles. Gardez votre dispositif de 1992. Ne les utilisez pas cyniquement comme tremplin sans assise pour exiger toute cette surface océanique infinie, bleue, impalpable, intangible, parce que vous allez alors vite vous rendre compte de l’éphémère de toute géopolitique… tout en finissant aussi par bien comprendre les fondements effectifs de l’indifférence initiale de vos politicards métropolitains sur la question de Saint-Pierre et Miquelon…Et aussi, si vous faites les cons, ce jour là, le Canada ne pourra plus rien pour vous… Le Canada, Quasimodo impénitent, impotent cardinal, bossu obséquieux, vous parle gentiment en ce moment par ma bouche. C’est tout ce qu’il parviendra à faire dans cette affaire. Le Canada vous dit, par ses propos et par son exemple: il faut savoir se contenter. Surtout dans le jardinet de Goliath… et «outre-mer» c’est aussi la terre… des autres. Méditez sagement, mes cousins, mes cousines. Retenez la leçon bizarre et biscornue de la Guerre des Malouines, en vous disant bien qu’elle fonctionne à l’inverse ici. Calculez toujours avec cette proximité des USA, et demandez-vous froidement pourquoi les choses se tambouillent à New York sur cette question (ce n’est vraiment pas parce que l’ONU est à New York, comme le croient béatement certains hexa-gogos mal avisés)…

Mes chers cousins, mes chères cousines, merci de votre précieuse attention. Merci surtout de ne pas envoyer vos chalutiers sous escorte de votre marine militaire nationale bringuebalante comme vous le fîtes bien stérilement au siècle dernier. Merci de voir clair. Maintenant, mon coeur saigne en vous disant ceci, mais il faut dire ce qu’il faut dire: si vous vous rebiffez face au bon sens que vous dicte ma petite corne de brume des neiges ici, c’est simplement que votre eurocentrisme obtus et suffisant vous aveugle. RIEN ne se décide dans la géopolitique des trois Amériques sans que les USA ne soient au coeur de l’affaire, habituellement avec le statut, tranquille et faussement bonhomme, de juge et de parti. Rien. Relancez votre fameuse ronde de négos de 2009 sur Saint-Pierre et Miquelon et on verra bien ce qui se tramera. Pourquoi c’est si difficile, au fait? Certainement pas de par la super-puissance d’Ottawa (de quoi?)…

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Amir Khadir, l’espoir de mon enfant…

Posté par ysengrimus le 14 décembre 2008

Soirée des élections québécoises. Je suis devant le téléviseur en compagnie de mon fils de quinze ans. À cet âge, dans une conjoncture brutale comme la nôtre, la conscience sociale émerge déjà solidement mais… une soirée électorale se regarde quand même encore avant tout comme une joute de quilles ou de billard ou… une sorte de jeu vidéo, avec des comptes chiffrés, des gains, des pertes, une victoire à graduellement obtenir. La description de ces blêmes belligérants quasi-interchangeables ne fait pas sauter mon fils d’enthousiasme.

ADQ, parti démagogue, rétrograde, bien à droite, girouette, incohérent, flagorneur, arriviste, xénophobe, sorte d’équivalent québécois populiste et mollement francophiliaque des Conservateurs. PLQ, parti de droite-droite-droite, ronron, journalier, gestionnaire des affaires de conciergerie courantes, suppôt du libéralisme (comme son nom l’indique), bien engoncé dans la magouille politicienne et les combines des traditions électorales québécoises les plus fétides, intendant bonhomme et pro-capi du pouvoir (il gagnera une courte majorité parlementaire, dans cette élection). PQ, parti nationaleux (au nationalisme de plus en plus dépité, larmoyant et opportunistement épisodique), centre-droite, à la fois planificateur et affairiste, promoteur convulsionnaire de Québec Inc, insidieusement et semi-inconsciemment crypto-xéno, et dont la consolation minimale serait de faire élire la première femme Première Ministre du Québec (il formera l’opposition officielle, dans cette élection). Ajoutons toujours les Verts, parti blême, olivâtre, sans base ni assise, à cause circonscrite, négligeant tout programme global et qui, comme partout où les Verts verdissent, finissent en serviteurs bien intentionnés des suppôts les plus socialement et écologiquement toxiques du spectre politique.

Notant au passage que le Québec assure, ouvertement et sans façon, l’intendance de sa soirée électorale comme un véritable pays à part entière, mon fils trouve le tout de la chose passablement plus chiant et moins marrant que l’élection d’Obama, quelques semaines plus tôt, où on avait tous bu du petit lait en famille, comme des millions de gens à travers le monde. Torontois, nous ne votons pas dans cette élection provinciale (nous habitons une autre province canadienne que le Québec) et nous risquons de devoir combattre, les paupières lourdes, un ennui ferme mais… mais… c’est alors que le peu de sel de la soirée s’est manifesté:

Logo_Québec_solidaire

Mon fils: C’est quoi le parti du rond orange avec un bonhomme penché les bras ouverts dans le bas?
Moi: C’est Québec Solidaire. Un conglomérat de différents partis et mouvements de gauche et populaires initialement réunis sous deux parapluies, l’Union des Forces Progressistes et le mouvement Option Citoyenne, et qui se sont ensuite fusionnés en un parti politique unique. C’est, en ce moment, un parti qui se donne comme écologiste, féministe, altermondialiste et, quoique plus mollement, anti-capitaliste. Tu peux considérer que ce sont plus ou moins des socialistes. Ce parti a une particularité inédite, d’ailleurs. Il a deux chefs, un homme et une femme.
Mon fils: Cool. C’est la gauche donc.
Moi: En quelque sorte.
Mon fils: Tu n’as pas l’air complètement certain…
Moi: C’est qu’au moment de l’union des deux principaux mouvements le constituant, un des mouvements faisait la promotion de la souveraineté nationale du Québec, l’autre ne se prononçait pas sur la question. En s’unissant et en fusionnant leurs programmes, ils ont dû trancher cette question et ont décidé qu’ils étaient un parti souverainiste, comme le PQ, donc. Je trouverais personnellement plus cohérent, dans une perspective se voulant socialiste et altermondialiste, donc quand même fondamentalement internationaliste, de fermement renvoyer les fédérastes et les nationaleux dos à dos et d’éviter de s’enliser dans leurs débats stériles. Ce nouveau parti ne le fait pas complètement et j’y vois une faiblesse, une déviation bourgeoise, comme on disait dans le temps.
Mon fils: Nationalisme + Socialisme, risquant de virer à national-socialisme, c’est ça?…
Moi: Tu formules l’affaire en termes trop crus et caricaturaux, mais c’est en partie l’idée, oui. Le nationalisme, fondamentalement, n’est pas une valeur de gauche. Cette faiblesse de leur programme, à visée électoraliste, en fait (ils veulent ratisser la frange gauche du PQ) va leur nuire, éventuellement.
Mon fils: Bon, bon. Mais, pour le moment, c’est ce qu’on a de plus à gauche, ici.
Moi: Indubitablement, oui.
Mon fils: Très bien. Et tu as vu? Ils ont deux candidats en avance.
Moi: Oui, c’est probablement Madame David et Monsieur Khadir, les chefs des deux formations initiales.
Mon fils: Et ils se présentent où, ces deux socialistes?
Moi: Oh certainement dans deux de ces circonscriptions progressistes et gauchisantes du centre-ville de Montréal. Tu sais, si Québec Solidaire envoyait des députés à l’Assemblée Nationale, ce serait un petit événement historique.
Mon fils: Pourquoi? Ils ne seraient que deux…
Moi: Quand même…ils se lèveraient à la période de question et gueuleraient au gros Patapouf que ses politiques néolibérales de gestionnaire ruiné ne valent plus rien. Ils le brasseraient pas pour rire.
Mon fils: Cool…

C’est scellé. Mon fils vient de choisir son espoir de la soirée: Québec Solidaire. Il va compter pour eux ou prendre pour eux, comme on dit dans le jargon des joutes sportives. Il faut qu’ils fassent rentrer des députés, même si c’est en petit nombre. On connaît la suite de l’histoire. Madame David est malheureusement défaite par je ne sais qui et Monsieur Khadir l’emporte dans son compté de Mercier. Au moment de son petit discours, impromptu, vibrant et poignant, il cite des paroles de chanson à contenu social du chanteur Claude Dubois. Quelque chose comme ceci:

Mais autour d’eux il y aura plus petit et plus grand
Des hommes [Amir Khadir dit ici: et j’ajouterais, des femmes] semblables en dedans
Comme un million de gens
Qui pourraient se rassembler
Pour être beaucoup moins exploités
Et beaucoup plus communiquer…

Suave. Unique. Touchant. Enfin des références au corpus des artistes socialisants du Québec, qui est vaste, inspiré, et trop enterré sous la fadaise creuse depuis des années. Sorte d’Obama microscopique, Monsieur Khadir régurgite alors, en rythme, son credo social, sous les viva! de ses partisans en larmes. Quand ceux-ci l’applaudissent, il les applaudit aussi, en retour. Il dit aussi que la souveraineté, c’est quelque chose de global et d’intérieur, ou quelque chose dans le genre, je cite de mémoire (enfin cela se ramène à: noyons un peu le petit poisson des chenaux nationaliste, il en sortira toujours quelque chose à gauche). En contemplant cet homme nouveau, doux, raffiné, humain, charmant, planétaire, cette Chandelle de Mercier, je me suis inévitablement souvenu de quand j’avais les quinze ans de mon fils, mon enfant, mon amour, mon avenir. C’était en 1973. Une poignée flamboyante de péquistes en bois franc pétaradaient alors dans le poêle, à l’Assemblée Nationale, contre le libéral putride Bourassa. C’était trois ans avant que le PQ de René Lévesque ne prenne le pouvoir… et seulement quelques années avant qu’il ne se fasse botter hors de l’Internationale Socialiste pour dérive droitière…

Essayez de ne pas vous faire récupérer trop vite par la petite politique politicienne de merde, Monsieur Amir Khadir, député provincial solidariste du comté de Mercier (et ex-candidat, au fédéral, pour le Bloc Québécois, parti centriste nationaliste – pas un bon point pour vous, ça…). Si je vous en parle comme ça, entre nous, c’est que, à vous tout seul, bon an mal an… vous êtes l’espoir de mon enfant…

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Le chêne et le roseau. Pourquoi l’épanouissement identitaire serait-il un communautarisme? Pourquoi le repli identitaire serait il un multiculturalisme?

Posté par ysengrimus le 16 juin 2008

L’un dans l’autre, la question de l’intégration multiculturelle ou pluriculturelle ou interculturelle rencontre deux traitements, celui du chêne et celui du roseau.

Le chêne: la France. La République se réclame d’un certains nombre de valeurs de base qui fonctionnent comme des principes axiomatiques. Tous les citoyens étant égaux devant la loi française (dont l’extraterritorialité est fondée et légitimée dans la ci-devant universalité -voulue ou réelle- des fameux droits humains – valeurs de 1789, que les ricains implémentèrent… en 1776, mais bon) et il faut se conformer. On ne touche pas plus à la laïcité qu’on ne touche aux congés payés. L’immigrant et ses descendants sont une sorte d’accident de parcours, un apport toléré s’il s’intègre, un candidat, serein ou rebelle, à l’assimilation. Politique identitaire est un terme péjoratif en France. Le concept central pour eux, c’est le communautarisme, synonyme de replis identitaire, de résistance indue face aux exigences élémentaire de la vie publique, de crispation passéiste.

Le roseau: le Canada. Terre d’immigration dotée de deux peuples fondateurs égaux en droits et en valeurs… sinon dans les faits. Décontraction très Nouveau Monde, ouverture (non exempte cependant d’un type tout particulier de condescendance onctueuse et bienveillante parfois presque fétide, oh que oui…). Toutes les religions, tous les restos, tous les langages. Port des couvre-chefs religieux autorisé partout, sans problème particulier. Tolérance est le maître mot, le calcul étant qu’une intégration saine et effective ne se fait pas sous la contrainte des lois mais par le serein exemple. Le Canada se réclame de la notion cardinale de multiculturalisme et l’épanouissement identitaire est une valeur endossée et promue. Huit personnes sur dix rencontrées sur la rue ignorent purement et simplement la signification glauque du mot communautarisme.

Attention important! Notez qu’il ne s’agit pas ici de reprendre le jugement de valeur porté par la fable de Lafontaine. Notre bon fabuliste n’est pas nécessairment un auteur réaliste! Si le chêne de la fable se déracine tandis que le roseau plie et reste indemne, la moindre promenade auprès d’un de nos beaux lacs canadiens vous montrera des roseaux ayant cassé net d’avoir été trop flexibles et des chênes ayant parfaitement résisté à l’orage…

Ceci dit, ces deux modèles gagneraient chacun à s’inspirer un peu de l’autre. L’exemple historique du Québec est ici particulièrement parlant. Au moment de la conquête anglaise de 1760, une population française de 60 000 âmes, implantée depuis plus de 150 ans, se retrouve subitement encadrée par un occupant n’alignant pas 20 000 gogos. Le cas est savoureux, piquant et fort utile à la réflexion car ici, c’est l’immigrant minoritaire qui tient le pouvoir économique et politique… Spontanément communautaristes, du communautarisme du charbonnier en quelque sorte, les canadiens français du temps voyaient à leurs affaires, leur religion de chapelle, leur cadastre rural, le mariage de leurs fils et de leur filles, leurs corvées villageoises, leur pot-au-feu, selon leurs lois, us, pratiques et coutumes traditionnels. Le conquérant, un peu ébahi par la cohérence bourrue de cette autonomie vernaculaire, a vite vu qu’il ne pouvait pas réformer et angliciser tout ça. Il a donc justement fait la part du feu. Les crimes, impliquant notamment mort d’homme, les arnaques majeures, les insurrections, seraient traités selon les lois de l’occupant. Pour le bazar de litiges, de cadastre, de récoltes, de constructions de chapelles et de mariages, arrangez-vous entre vous avec vos lois françaises. Le Québec a, encore aujourd’hui, un code civil français et un code criminel de common law britannique. Il tient aux deux, comme il tient fermement à son parlement de type britannique, où il traite ses affaires en français… En 1774, deux ans avant la révolution américaine, craignant que les français de la vallée du Saint Laurent ne veuillent s’associer à la république américaine naissante, les occupants britanniques du Dominion du Canada, toujours numériquement minoritaires, produisent la première loi multiculturelle ou interculturelle en terre nord-américaine, L’Acte de Québec. En un mot: OK les copains, vous pouvez rester catholiques, vous pouvez conserver la langue française, vous ne devez plus prêter explicitement serment au roi d’Angleterre. Les autres ont répondu Vive le Roi George! (en français) et les bataillons canadiens français eurent un rôle important à jouer pour empêcher la révolution américaine de s’exporter dans nos arpents de neige… Notons au passage qu’il y a donc, ici aussi, une république jouant un rôle de dynamo… extérieure, mais quand même…

Peut-on donner tort aux Québécois d’avoir continué de faire cuire leur couscous et de porter leurs voiles, si vous me passez l’analogie? Peut-on les accuser de replis identitaire pour avoir perpétué ainsi leur existence nationale, produisant une des cultures francophones les plus originale au monde hors de France, et imposant de facto à toute l’entité canadienne la notion profonde et définitoire de multiculturalisme, dont celle-ci, sans le dire trop fort, se serait bien passé autrement? Conseil d’ami: n’allez pas dire aux Québécois qu’ils auraient aussi bien pu s’assimiler, cela les crisperait fort. La notion d’assimilation est hautement péjorative pour eux. C’est purement et simplement la suprême exécration. La culture arabe de France ne pourrait-elle pas, modulo les ajustements requis, produire un résultat lumineux similaire? Par la force des faits, les britanniques paniqués des premières décennies de la Conquête de la Nouvelle France nous donnent la leçon du roseau.

Mais 250 ans plus tard, cette société québécoise, aujourd’hui laïque et moderniste, se rend compte soudain que cette souplesse anglo-saxonne qui fonda son existence commence à sérieusement gripper. Les québécois et les québécoises sont profondément féministes, le droit de la femme est pour eux un enjeu cardinal. Peuvent-ils reprocher à nos jacobins de Français, dans leur raideur et leur grandeur, de vouloir dire ça suffit! quand des pratiques juridiques inégalitaires grugent et compromettent de partout leur égalité républicaine qui est aussi un peu la nôtre? Sur le droit des femmes, si durement acquis, si fragile encore, si incomplet, la fermeté française en matière de replis identitaire (de ghetto ethnoculturel, de combines maritales louches, de magouilles d’immigration, d’oppression occulte de l’immigrante par l’immigrant – et, oui, comme la version française nous le suggère fortement, appellons un chat un chat) nous donne indubitablement la leçon du chêne.

Pourquoi l’épanouissement identitaire serait-il un communautarisme? Pensez au Québec, de plus en plus ouvert sur le monde et épanoui. Ce n’est pas un communautarisme. Pourquoi le repli identitaire serait il un multiculturalisme? Pensez aux femmes immigrantes ne bénéficiant pas effectivement des lois nationales et vivant incarcérées dans leur propre communauté, coupées du monde. Il n’y a pas grand chose de multiculturel là-dedans. Complexe.

Pensez, pensez… Pensez syncrétisme du chêne et du roseau…

Il faut doser ces deux apports, au cas par cas. Voile, bouffe, mariage, musique, héritage, patrimoine, tout doit y passer. Il faut patiemment tamiser. Chêne ici, roseau, là, Chêne pour ceci, roseau, pour cela, Il y en a pour une bonne génération. D’autres syncrétismes de grande valeur, ethnoculturels ceux-là, en émergeront, si c’est fait proprement… Je suis optimiste.

D’autres syncrétismes de grande valeur émergeront...

D’autres syncrétismes de grande valeur émergeront...

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Paru aussi dans CentPapiers

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Hypersexualisation, hyper-information, hyper-oubli

Posté par ysengrimus le 9 juin 2008

Dans la chanson Sweet Little Sixteen, écrite il y a un demi-siècle, Chuck Berry parle des robes étroites, du rouge à lèvre vif et des talons aiguilles portés par la jeune adolescente de 1958, quand elle sort danser le rock’n roll tard le soir (alors qu’elle se refringuera en écolière le matin suivant. Elle a tout juste seize ans et… se trémousse ainsi dans toutes les salles de danse de l’Amérique). Marjolène Morin rendit hommage, dans les années 1970, à cette composition, dans son interprétation tonitruante de la pièce Suite 16 du groupe québécois Corbeau. On se souviendra de l’évocation que nous servit alors Marjo (née en 1953, elle avait 5 ans quand Chuck Berry écrivit sa ballade rock): J’me suis mis à r’garder les magazines. Tout c’que j’voyais c’était des sweet sixteen déchaînées…

Déjà des magazines… Déjà des tenues provocantes… Déjà de toutes jeunes femmes… Ce sont là de simples exemples pour dire qu’on pourrait faire une histoire détaillée de l’hypersexualisation des très jeunes femmes qui remonterait facilement tout le vingtième siècle à rebours. Il suffirait d’y appliquer l’attention et la prudence habituelle des mémorialistes: revoir les vieilles bandes d’actualités, compulser les films et les photos de famille, ré-examiner attentivement les mini-jupes de la prime jeunesse des années 1960 et les tenues modernistes de la prime jeunesse des années 1920… ou simplement en discuter doucement avec nos mamans et nos grand-mamans. Oh, mais en matières sexuelles, on aime tellement oublier et réinventer! On aime tant croire que tout débute en notre temps. La sexualisation est pourtant avec nous depuis un bon moment. Il s’agit ni de minimiser ni d’hypertrophier le phénomène. Surtout il s’agit de bien passer le tamis entre le sain et le malsain.

C’est que le pépin qu’on semble rencontrer ici n’est pas un problème de sexe mais un problème de sexage (c’est-à-dire de rapport entre les sexes). Il semble que, du temps des sweet sixteen de Berry et de Marjo, sexualisation allait de pair avec libération. Marjo: À douze ans déjà j’commencais à bouger, J’me doutais ben qu’un jour, toute allait exploser. La libération sexuelle, pour le personnage féminin de sa ballade rock, va directement de pair avec quitter le voyou bagarreur et obtus qui se prend pour son amoureux et affirmer son indépendance de femme (Roméo, va falloir que j’men aille), tout comme les gamines de la chanson de Berry affirmaient leur indépendance de jeunes adultes face aux valeurs parentales traditionnelles… Sauf que… de nos jours, rien ne va exploser… On dirait plutôt que ça va imploser… tant et tant que même le terme libération sexuelle cloche passablement à l’oreille contemporaine. Sexualisation aujourd’hui va de pair avec soumission oppressante à l’ordre de la version contemporaine du petit voyou obtus de la chanson de Marjo. Oppression sexuelle serait le mot de ce jour, on dirait. Ça, ça ne va pas. En ce sens que ce n’est pas le sexe ou la séduction qui faussent l’équation ici, c’est ce qu’on en fait au coeur d’un rapport humain plus global.

Aussi, prudence. Si les particularités contemporaines de la sexualisation ne trouvent comme réplique adulte que le repli bigot et le resserrement moraliste face au sexe et aux relations intimes des jeunes, on fonce tête baissée vers un mur. C’est que l’hypersexualisation de notre temps, c’est aussi une hyper-information. Nos gamines en savent un bout et tenter de verrouiller leurs ordinateurs est l’option parfaite pour faire rire de soi sans effet tangible. Essayons minimalement de dire nos lignes adultes avec le peu de panache dont on dispose. On disposait du sexe et des relations intimes à leur âge… pas de l’ordinateur…

Il ne faut pas réprimer. Il faut démontrer. Fondamentalement, il faut démontrer que séduire n’est pas obéir et que le nouvel hédonisme féminin, sous toutes ses formes et manifestations, est parfaitement légitime tant qu’il reste une affirmation de soi et non une négation de soi face à l’homme… et face aux autres femmes si celles-ci servent outrageusement l’homme. La ligne à tirer est là, pas ailleurs. C’est une ligne féministe, pas moraliste. Vaste programme… raison de plus pour laisser l’alarmisme au vestiaire et pour puiser dans notre propre héritage, personnel et historique, de sexualisation adolescente pour voir plus clair dans cette crise actuelle du sexage, ultime chant du cygne d’un phallocratisme qui n’en finit plus d’agoniser en se vautrant tapageusement dans les médias et partout ailleurs. Et notre pire handicap sur cette question face à nos filles n’est pas leur hypersexualisation ou leur hyper-information. Notre pire handicap, c’est notre propre hyper-oubli. Hyper-oubli de Berry, de Marjo, de tant de (jeunes) femmes du précédent siècle, mais surtout hyper-oubli de notre propre adolescence et de nos propres motivations passionnelles d’origine. Souvenons-nous. Simplement. Au lieu de refouler, souvenons-nous… Ce sera déjà une solide base de dialogue dans la difficile mais cruciale démonstration féministe qui est bel et bien à faire à la jeune femme curieuse et attentive de notre temps…

Les tenues modernistes de la prime jeunesse des années 1920...

Ré-examiner attentivement les tenues modernistes de la prime jeunesse des années 1920...

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Sur notre “civilisation” québécoise…

Posté par ysengrimus le 2 mai 2008

Une civilisation fondée sur son patrimoine agricole, ruraliste et cléricaliste, ghettoisée dans un dispositif socio-économique et colonial où l’agriculture n’a jamais été un secteur économique porteur, engendre inévitablement le type de sentiment mi-misérabiliste mi-triomphaliste qui semble l’affectation la plus inévitable de nos compatriotes. Avec nos pommes de terres et violonistes irlandais, nos giques écossaises, notre parlementarisme et notre cheddar anglais, nous prouvons que la civilisation française n’est en rien une humeur transcendante, et peut se contenter de devenir la lie d’une culture de résistance plus apte à dériver vers le populisme que vers le socialisme, au moment de sa phase d’urbanisation. La France sans république, l’Angleterre sans marine, le presbytère sans bibliothèque, la plaine à fourrage recouverte de neige.

Oh, on essaie bien d’avoir nos villes bien à nous, notre folklore urbain. Voyez la ville de Québec. Voyez son Château Frontenac, construit en 1897 par un architecte américain, dans un style qui foisonna sur toute l’Amérique du Nord à l’époque, mais qu’on prend envers et contre tous pour un château français. Et admirez ses remparts, qu’on prend pour des remparts français aussi mais qui furent érigés par les Britanniques en 1775, par peur de la Révolution Américaine (le vieux mur français fut détruit après la Conquête – il n’en reste rien). Et visitez le restaurant LES ANCIENS CANADIENS, qui sert une nourriture chic gorgée de faux folklore mais qui a la pure beauté simple d’être situé dans une des dernières vraies maisons datant du Régime Français encore debout (le reste des si belles maisons du vieux Québec est britannique – eh oui). D’ailleurs, pendant tout le 19ième siècle, Québec était une ville de garnison à majorité anglophone (vous avez bien lu). C’est seulement vers 1870 que les canadiens-français descendant des campagnes inversèrent le rapport démographique de cette ville portuaire, ville ouverte où, on l’a vu encore lors des cérémonies de son ci-devant 400ième anniversaire, l’armée d’occupation peut parader quand bon lui semble. Pas à dire, on revient de loin… Enfin bref, la ville de Québec est bel et bien un de nos traits civilisationnels forts, parce que c’est l’un dans l’autre un espace réapproprié, reconquis, le témoignage de la survivance qui s’enrichit de son héritage lancinant, parfois peu avouable à ses fantasmes présents, même en les déformant un peu des fois… ça aussi, c’est le mythe et la force du mythe dont se sustente une “civilisation”…

Oh, on essaie bien d’avoir des auteurs bien à nous. Des trèfles aussi pesants que prolixes comme -par exemple- le glauque et tendancieux Victor Lévy Beaulieu, qui, de nos jour, débloque plus souvent qu’à son tour. Pour parler franchement, j’ai lu seulement un de ses romans: LES GRANDS-PÈRES. Une estie de platitude foireuse qui se passait chépuquand sur une vieille ferme branlante, avec de la zoophilie et de la déchéance dans tous les racoins. Phrases interminables, gros vasage, longues parenthèses niaisantes dont certaines même pas fermées. Ça va pas passer à l’Histoire ce genre de verbiage auto-édité. Le mérite d’éditeur de ce gogo dépasse de loin son mérite d’auteur, justement, en fait. J’ai bien aimé son feuilleton MONTREAL P.Q., par contre… si c’est lui qui l’a vraiment faite… Oh et, en y repensant, il y avait bien aussi un court essai intitulé MOMAN, POPA, L’JOUAL PIS MOÉ publié sous forme d’article chépuoù du temps de la Querelle du Joual. Pas mal du tout, un essai en joual, pensez-vous… Contenu un peu creux mais passablement hurlant à lire. Civilisationnel en diable… Parlant, pour tout dire… Bien tartiné, dans le genre Joual en révolte au ton infantile. Bien exempt des inepties racistes qu’il dégobilla par la suite. Du temps qu’il avait de quoi à dire, en gros. Enfin toutes ces merveilles à prendre de fort haut…

Au moins -cependant, il faut le dire- nous avons un peintre: un certain Paul-Émile Borduas, dont j’ai vu un jour une oeuvre intitulée L’ÉTANG RECOUVERT DE GIVRE. C’était ailleurs, dans le musée continental quelconque qui l’avait pillée… Saisissant. Il y a de l’art américain là-dedans ou je m’y trompe. Nous avons aussi, l’un dans l’autre, un roman. Il s’intitule L’AVALÉE DES AVALÉES et est de Réjean Ducharme. Sublime et, c’est le cas de le dire: unique.

ChateauFrontenac

Le Château Frontenac, construit en 1897 par un architecte américain et qu'on prend pour un château français...

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De la diglossie dans les chaumières montréalaises

Posté par ysengrimus le 29 avril 2008

Les histoires de ci-devant baisse du français à Montréal rejoignent une statistique qui circule depuis plusieurs années dans les coins: le nombre de non-francophones-et-non-anglophones augmente six fois plus vite que le nombre de locuteurs d’une des deux langues officielles dans la grande région montréalaise. Bon, bon, si on retire les facteurs en creux (ne pas se procréer et partir pour Repentigny) qui révéleraient un manque de francophones de souche, il reste un seul facteur en plein: l’immigration internationale. L’immigration internationale est par définition linguistiquement hétérogène. Elle fournit ce qu’on appelle dans notre doux jargon sociologique local les allophones, ceux qui parlent une langue “autre” (que les deux langues officielles du Canada). En procédant de la bonne façon et avec le respect requis, des politiques de planification linguistique adéquates peuvent tout à fait amener les allophones aux langues diverses, éparses, sans communication mutuelle directe à embrasser le français comme langue véhiculaire “de la nation”. Le défi est là et il est là depuis au moins cinquante ans. L’augmentation de l’immigration internationale au Québec est en fait un atout, en ce sens que le français ne fait plus face à une autre puissante langue unique (l’anglais qui, avec le profond discrédit US n’a, en plus, plus le prestige qu’il avait aux yeux de nos nouveaux compatriotes) mais à une multiplicité et une diversité de langues communautaires et familliales qui rend un français, langue seconde du segment allophone de la collectivité, beaucoup plus vendable. Si évidemment on évite de faire du charriage, du barouettage et de la petite politique minable (d’un bord ou de l’autre) avec ce délicat problème sociétal de fond. Ainsi on notera, par exemple, que le fait d’avoir concentré les plus récentes recherches démographiques sur la langue du cercle intime peut s’avérer fort trompeur et inutilement paniquant. Les sociolinguistes nomment DIGLOSSIE l’aptitude qu’ont certaines cultures polyglottes à maintenir une étanchéité complète entre la langue parlée dans un cercle et la langue parlée dans un autre cercle. Plusieurs de nos compatriotes du monde viennent de cultures très profondément diglossiques. Cela fera d’eux des promoteurs naturels de leur langue vernaculaire dans la sphère privée et du français dans la sphère publique. Fait intéressant, j’en jasait justement l’autre jour avec mon barbier montréalais, un italien charmant qui tient échoppe de barbier depuis 1968 et qui ne parle pas l’anglais. Il m’expliquait que la propension linguistique des italo-canadiens du Québec et celle de ceux du reste de l’Amérique du Nord était fort distincte. Les italiens de Montréal tendent à parler italien (ou le dialecte de leur région italienne d’origine) dans le cercle familial et français à la ville. Les italiens de Toronto et du reste de l’Amérique du Nord tendent à parler anglais tant à la ville qu’à la maison. L’Amérique du Nord assimile tandis que le Québec promeut sa langue, tout en préservant la culture d’origine des ci-devant allophones. Cette diversité culturelle et cet avantage diglossique hérités historiquement sont la clef du succès de la formule québécoise. Il fallait entendre le ton dépité de mon barbier italien devant la perte de l’italien et du dialecte manifesté par sa parenté torontoise. La diglossie protège les deux groupes du danger d’assimilation, par qui que ce soi. Elle fait du soucis de préservation ethno-culturelle des québécois une priorité universelle chez les allophones et fonde ainsi le noyau dur d’une solide compréhension mutuelle sur ces questions sensibles. C’est indubitablement la formule de demain. Si tu me donnes le choix entre ça et les Flamand des Belges ou les Anglos un peu carrés de nos grands-pères, je prend le lot allophone n’importe quand. Il faut étudier cela plus attentivement, cette capacité diglossique des groupes immigrants et c’est vraiment important. Elle avantage le français comme langue collective québécoise et on n’en parle strictement jamais. Simplisme, simplisme.

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On est toujours un petit peu pingre, dans le regard de la culture de l’autre

Posté par ysengrimus le 29 avril 2008

Bon encore une crise, encore des questions de fond. Où gratter, comment économiser, sur quoi couper. et surtout, comment démarquer la sagesse de Diogène de l’ostentation de Midas? La question ici, en fait, ce n’est pas de savoir s’il faut acheter ou non sa savonnette chez Wall-Mart. Oui, évidemment, si elle y est moins chère. Non, évidemment, si on en a marre de voir les employées de Wall Mart se faire exploiter. La question, ethnologique en fait, est: les Québécois sont ils intrinsèquement des pince-la-cennes impénitents et les Francais, de laxistes grands seigneurs. Je ne suis pas certain que ce soit si simple que cela. On touche du doigt la réponse en observant que les français sont prêts à en mettre plus sur la bouffe. Sauf que nous on est prêts à en mettre plus sur l’entretien et le fini de nos bagnoles que les français. Les français sont prêts à en mettre plus sur les vacances comme déplacement dépaysant. Nous sommes prêts à en mettre plus sur les vacances comme Balconville (finir la salle de bain du sous-sol) ou chalet dans le nord. Qui des français ou de nous est plus enclin à prendre un billet de saison pour une manifestation sportive? Qui des français ou de nous dépense le plus en romans, en sorties au théâtre, en bière, en vin. Combien d’ordi et de jeux d’ordi par français, par québécois? Les fonds ethnologiques de ces deux groupes humains organisent leurs budgets en fonction de priorités culturelles historiques qui sont souvent fort anciennes et qui ne disparaissent pas nécessairement avec l’aisance économique. Ma matante hyper-riche trouva un jour «immoral» de payer un certain montant pour une jupe dans un Grand Magasin de Paris et ne l’acheta pas. J’ai un jour payé $100.00 pour deux beaux battes de baseball en bois pour mes fils, un par fils. Les français ne jouent pas au baseball dans le champ, et les godillots de foot, les québécois s’en foutent… Même à l’aise, les dépenses restent l’objet de jugements de valeurs très profonds, codés culturellement, si bien que, dans un domaine de consommation donné, tout le monde finit à un moment ou à un autre par être le gratteux ou le pingre d’un autre… Séraphin et Harpagon n’ont donc pas fini de se toiser interrogativement…

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