Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Le remerciement ironique, non merci…

Posté par ysengrimus le 1 mai 2009

J’ai éduqué mes enfants de façon libertaire. J’ai toujours respecté leur libre arbitre et leur droit fondamental de me remettre en question et même, un petit peu pourquoi pas, de se payer ma poire de temps en temps. Je n’ai pas fliqué leur vie sociale, leurs activités sur internet, leurs expériences privées, leurs choix de vie ou de carrière, et j’ai toujours fait la promotion des représentations fondamentales (rationalistes, progressistes, anti-capitalistes et athées) que je valorise, sur le mode de la discussion et du débat intellectuel ouvert. Je les encourage dans leurs aspirations du mieux que je peux et, quand on me demande ce que je voudrais qu’ils soient dans la vie, je réponds: heureux. On me demande parfois aussi si j’ai imposé à mes enfants un comportement particulier, une activité ou action spécifique, à propos de laquelle c’était, et ce, sans réplique: vous devez le faire et la remise en question n’est pas autorisée. On ne discute pas cela. On obéit, simplement. Réponse: oui, j’ai imposé unilatéralement une telle activité ou action. Quelle activité ou action? Il s’agit de celle de faire l’épicerie. Faire l’épicerie tous ensemble est, sous ma houlette, une activité obligatoire, incontournable, implacable. Le principe moteur de la chose est qu’il faut quand même, un jour ou l’autre, se lever pour aller chercher à manger pour soi-même et pour ses pairs et que cela s’apprend. Mes deux fils participent donc à l’épicerie depuis qu’ils sont tout petits. C’est une corvée collective dont-ils ne peuvent se défiler. Ils sont d’ailleurs devenus, au fil des années, d’un efficace redoutable en matière épicière… C’est donc là un comportement que j’ai inculqué, sans concession, sans qu’il leur soit possible de s’objecter ou de s’esquiver. Ah, ah, qui maintenant dira Haro! sur notre bonne vieille autorité parentale et paternelle, en bois brut et qui a des vertèbres?

On me dit alors que cela est bel et bien et on me demande ensuite s’il n’y aurait pas un comportement verbal, une insulte, un chapelet de jurons, une incantation blasphématoire, un affront, formulé(s) en paroles, dont j’ai du dire qu’il ne serait pas toléré parce qu’il bousculait mes principes éthiques fondamentaux. Les petites insultes et grossièretés sans tripailles de salles de douches ne figurant nulle part sur la liste de mes interdits intérieurs, j’ai du, pour répondre à cette requête spécifique du comportement verbal interdit, ramener à la surface du cloaque moral qui est le mien l’interaction verbale que j’abhorre le plus profondément: le remerciement ironique. Mise en situation. Leur chambre est un foutoir innommable. J’arriverais, après des requêtes infructueuses, répétées, et je dirais: Je vous remercie d’avoir rangé vos chambre. C’est vraiment apprécié (ironique). Plus tard, ils constateraient que j’ai oublié d’emprunter un livre à la bibliothèque pour eux, alors qu’ils me l’avaient explicitement demandé, et ils me siffleraient: Merci pour le livre de bibliothèque. Vraiment… merci… (ironique). Vous voyez le genre de comportement verbal, très baveux, hautement fielleux et, trois fois hélas, extrêmement commun et perçu, à tort, comme parfaitement banal. Le remerciement ironique est fermement prohibé sous mon toit et les rarissimes fois où on tente de me le servir, je produis, dans les formes, une petite sortie de gongs grognasse, genre: Hey, baquet. Si j’ai oublié de t’emprunter ton livre à la bibliothèque, chie dans le froc et fais moi des VRAIS reproches. Mais ton petit merci ironique niaiseux, baveux, quétaine, inepte, fourre toi-le quelque part. Il ne te mènera nulle part, avec moi. Comme, je ne parle jamais comme cela sur rien, l’impact de l’interdit est maximal, et le rendeur de grâce ironique prend usuellement son trou et se le tient pour dit.

J’aimerais profiter de l’occasion, puisqu’on en parle, pour faire observer combien délétère et toxique peut être la pratique, pourtant usuelle et banalisée, du remerciement ironique, dans notre civilisation. Cette pratique inutile, cruelle même, perpétuée sur de longues années, peut mener à une insidieuse mais inexorable généralisation d’un discours ironique plus omniprésent, lourd, corrosif, qui finit par s’installer partout, poisser tout, corrompre tout, au détriment des repères les plus élémentaires. Des couples et des familles ont fini, par légions, par se dissoudre dans l’insoluble et cuisante mixture ironique… Observez aussi, et c’est loin d’être anodin, que, quand quelqu’un formule un remerciement à notre endroit, on roule habituellement des orbites en se demandant, pendant de longues secondes, si ce «merci» est bien réel ou si le vis-à-vis n’est pas en train de bien se payer notre poire… Un des traits verbaux caractéristiques de la civilisation contemporaine est qu’elle a complètement saboté sa capacité à formuler en toute sécurité un remerciement articulé dans les conditions informelles de la vie ordinaire. Bon, quelqu’un vous donne un verre d’eau et vous répondez merci furtivement, sans ferveur, sans ressenti, comme on allume machinalement son clignotant à un arrêt avant de tourner, sans se soucier du fait que, ce faisant, on communique (encore) quelque chose. Cela se fait couramment. Ce petit merci vide, chafouin, minimal et semi-réflexe tient encore le coup, dans l’espace étriqué du premier degré du remerciement de la vie ordinaire, mais il y est vraiment bien seul. Car, de fait, il n’est plus possible de dire de nos jours (sauf sous mon toit): J’aimerai remercier de tout cœur la bonne âme qui a rentré les caissons à recyclage. C’est vraiment très apprécié (non-ironique), sans passer pour un gouailleur teigneux et mal embouché qui s’expose à se faire répondre (pas par mes enfants, par contre): T’es con, ou quoi? Les caissons ne sont plus à la rue. Je viens de les rentrer! Ceci est, il faut le dire quand on s’arrête à y penser, passablement effarant.

Mon offensive sans concession, mon combat sombre, crépusculaire et ferme, vif et acharné contre le remerciement ironique s’est doublé de son pendant diurne, lumineux, primesautier, plus serein: la promotion du remerciement réel. C’est que la cellule cancéreuse du remerciement ironique vit au détriment de la cellule saine du remerciement réel, et de la riche et dense solennité respectueuse de celui-ci. Fracassant ici une autre de nos lunes éducationnelles, je n’ai jamais niaiseusement dit à mes enfants de dire merci, mais je leur ai toujours dit merci. Prêcher par l’exemple, un petit peu, pour faire changement, ne fait pas de tort dans les coins. Un geste constructif, spontané ou non, une initiative heureuse, est toujours remerciée candidement. Je dis merci pour un bon repas qu’on me prépare, pour un salon qu’on range, pour le courrier qu’on va chercher pour moi, pour mon linge qu’on plie, pour les caissons à recyclage qu’on rentre, pour une ampoule qu’on change, pour une attente patiente, pour une manifestation de compréhension effective, pour un bon conseil, une information utile, un savoir transcendant transmis. Comme mes vis-à-vis savent que je suis, haut et fort, sabre au clair, dents et ongles, un ennemi acharné, hargneux, inconditionnel et revêche du remerciement ironique, ils savent aussi, corollaire implacable, que mes remerciements sont absolument toujours des remerciements réels, solides, francs comme l’or et venant du fond du cœur. Ils s’installent donc dans cette saine dynamique et on se réapproprie tous ensemble la faculté toute simple et pourtant si esquintée de dire merci.

Quand je déclare, à la cantonade: J’aimerai remercier de tout cœur la bonne âme qui a rentré les caissons à recyclage. C’est vraiment très apprécié (non-ironique), l’heureux bénéficiaire de cette ostentatoire action de grâce dit joyeusement C’est moi! Et cela se termine habituellement par quelque chaude accolade. Il y a aussi la cas de figure où on me dit C’est Epsilon qui l’a fait!, voyant ainsi à ce que je n’oublie pas d’aller remercier ce brave Epsilon pour cette intempestive et surprenante sortie de sa douce paresse usuelle, s’il est absent. Le fond de l’affaire est et demeure que de se faire dire un merci réel est toujours une sensation profondément suave.

J’aimerais justement profiter de l’occasion pour remercier tous les lecteurs et lectrices, commentateurs et commentatrices du Carnet d’Ysengrimus qui, lui, fête aujourd’hui sa première année d’existence. Ils et elles contribuent à rendre cet espace de réflexion plus riche et plus fécond. Ceci dit, et bien dit, du fond du cœur, on en profitera quand même pour noter ici, pour la bonne bouche, que le premier degré du remerciement articulé se préserve beaucoup mieux à l’écrit (il existe toujours des lettres de remerciement et elles sont toujours hautement appréciées) ou dans des contextes verbaux distants, formels, genre remerciements de collègues lors d’une cérémonie ou d’une fête, etc. C’est dans l’interaction verbale directe, quotidienne, usuelle, vernaculaire, non médiatisé, que le remerciement réel se perd et ça, vraiment, c’est une autre de nos nombreuses petites catastrophes ordinaires face auxquelles je ne baisserai jamais pavillon. Prolétaires de toutes les nation, remercions! (ceux qui le méritent, naturellement, pas les autres… ceci n’est pas une invitation molasse à cesser de combattre nos ennemis en bon ordre. Ne mélangeons quand même pas tout ici).

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L’athéisme doit-il militer?

Posté par ysengrimus le 29 octobre 2008

Disons la chose sans mettre de gants: Dieu, être spirituel engendrant et assurant la cohésion du monde matériel, n’existe pas. C’est une catégorie philosophique erronée, une légende populaire montée en graine, une vue hyperbolique de l’esprit bonifiant et magnifiant un ensemble de caractéristiques abstraites fondamentalement incompatibles et incohérentes. La persistance faussement universelle de ce mythe vieillot s’explique assez simplement par le fait qu’il est une projection intellectuelle de l’être humain ou du monde (et l’être humain et le monde sont partout dans le monde humain), un peu comme le serait, par exemple, un fantôme ectoplasmique ou un mirage visuel au bout d’une longue route par temps sec. Toute culture où il y a des hommes et des femmes de tailles différentes, des enfants et des adultes, des malingres et des balèzes, produira inévitablement des légendes de géants et de nains sans se consulter entre elles, de par un jeu de projections logiques constantes et similaires du plus petit et du plus grand. L’universalité de ces propensions mythifiantes ne garantit en rien l’existence objective des titans, des lutins et de leurs semblables de tous barils ethnoculturels.

Le dieu (vaguement masculin et débonnaire ou intégralement inerte, neutre et inactif) n’existe pas. Aussi, privée de cette catégorie fondamentale irrecevable, la légitimité tant descriptive que morale des religions s’effondre comme un château de cartes. Ne disposant pas réellement des fondements effectifs autoproclamés qu’elles se sont attribuées au fil de l’Histoire sans débat ni critique, les religions et leur perpétuation n’en reposent pas moins sur d’autres fondements qui, eux, n’ont absolument rien de divin. J’en dénombre quatre:

Peur: la panique, l’épouvante face à la maladie, la mort, le danger de perdre un enfant, l’instabilité politique, les cataclysmes naturels, l’incertitude face à l’avenir d’une vie douloureuse sont des carburants puissants de la religiosité. Il est connu qu’une personne en situation terrorisante, dans un accident ou dans des circonstances climatiques compromettant la survie, régresse mentalement et appelle son dieu comme un enfant appelant un adulte à l’aide. Loin de garantir quelque caractère fondamental ou universel à ce dernier, ce fait démontre plutôt à quel point croyance religieuse et déséquilibre ou délabrement mental sont proches l’un de l’autre.

Ignorance: un lourd et archaïque relent de cosmologie simpliste et d’anthropologie délirante gorge les religions, tant dans leur élévation dogmatique que dans leurs recommandations pratiques. Ignorant les causes du tonnerre, des éclairs, de la guerre et de la maladie, l’enfant humain imagine des colères, des illuminations, des déterminations politiques issues d’un cosmos anthropomorphisé. Le recul de l’ignorance et une meilleure connaissance du fonctionnement effectif du monde et des sociétés éloignent la religiosité comme représentation descriptive et explicative du monde. Tout progrès social entraîne de facto une révolution des savoirs qui fait reculer l’esprit religieux.

Conformisme: la résorption des peurs irrationnelles et de l’ignorance face au monde ne suffit pas pour terrasser les religions institutionnalisées. Celles-ci s’appuient sur un autre ressort particulièrement insidieux et puissant: le conformisme social et familial. Combien de gens perpétuent chez leurs enfants des croyances qu’ils n’endossent plus, simplement pour ne pas contrarier leurs parents ou leurs ancêtres? Ce genre de soumission de masse, reposant sur des critères émotionnels et tirant nettement profit de la langueur onctueuse d’un engagement sentimental, peut perpétuer des pratiques dévidées des ferveurs censées les fonder et ce, pendant des générations. La tradition est une force d’inertie mécanique dont il ne faut pas négliger la pesante portée réactionnaire.

Pouvoir social d’un clergé: si, en plus de ce lot de plaies, une des castes de votre société se spécialise dans l’intendance de la chose religieuse, là vous avez un puissant facteur de perpétuation sur les bras. Les clergés oeuvrent exclusivement à leur propre survie et, pour ce faire, ils se doivent de voir au maintien en circulation de la camelote qu’ils fourguent. Ils analysent donc très finement la peur, l’ignorance et le conformisme qui mettent le beurre sur leur pain et déploient de formidables énergies à les perpétuer, les maintenir, les solidifier. Ils noyautent la naissance, l’union sexuelle, la mort, l’éducation intellectuelle et s’y marquent au fer. Tous les clergés dans tous les cultes sont des agents de freinage des progrès sociaux et mentaux. Les cléricaux sont des ennemis pugnaces et acharnés de la connaissance objective et informée du monde et de la vie sociale.

La religion est une nuisance intellectuelle et morale. C’est une force sociale rétrograde misant sur des pulsions individuelles régressantes. Tout progrès social significatif se complète d’une rétraction et d’une rétractation des religions. Ce long mouvement historique ne se terminera qu’avec la décomposition définitive de toute religion institutionnalisée ou spontanée. Ce jour viendra.

Voilà.

Le voilà notre bon et beau manifeste athée. Il est clair, net, balèze, béton, superbe. Je l’endosse avec la plus intense des passions et la plus sereine des certitudes. J’éduque mes enfants en m’appuyant solidement sur ses fondements. Je vis par son esprit et dans la constance de sa rationalité supérieure. Banco. Bravo. On fait quoi maintenant? On l’imprime en rouge sang sur des feuillets grisâtres et on le distribue au tout venant? On en fait un beau paquet de tracts incendiaires que l’on met en circulation dans tous nos réseaux de solidarité? On fait pression sur un parti de gauche ou un autre pour qu’il en fasse une composante intégrante de son programme politique? Mieux, on crée la Ligue Athée du [épinglez le nom de votre contrée favorite ici]. Ce ne serait pas la première formation politique à plate-forme étroite et hyper-pointue. Il y a bien des Partis Verts et des Parti Marijuana pourquoi pas des Partis Athées? Bon sang que c’est tentant, surtout dans la conjoncture lancinante et interminable de pollution d’intégrisme religieux actuelle. Je vois d’ici notre premier slogan:

LA RELIGION N’EST PLUS L’OPIUM DU PEUPLE,

ELLE EST LA COCAÏNE DES EXTRÉMISMES

Ce serait vraiment pétant. Sauf que…

La Commune de Paris et le Bolchevisme léninien n’ont pas cédé à cette tentation miroitante de l’athéisme militant. Lucides, ces projets politiques se sont contentés de fermement restreindre la pratique des religions à la sphère privée et de forclore toute propension théocratique dans l’administration publique de leur république. C’est certainement une chose à faire et bien faire. Sauf que pourquoi donc, mais pourquoi donc en rester là?

Tout simplement parce que le déclin de la religion, la déréliction, ne se décrète pas, elle émerge. On ne proclame pas plus la fin de la religion qu’on ne proclame la fin de l’enfance. Il faut éradiquer la peur, l’ignorance, le conformisme et bien circonscrire la vermine cléricale dans ses tanières (qui deviennent lentement ses musées). La religion tombera alors, inerte et inutile, comme une feuille d’automne. L’athéisme ne doit pas militer, il doit laisser l’effet des progrès sociaux échancrer la religiosité comme une vieille étoffe devenue inutile. Militons directement et sans transition pour les progrès sociaux à la ville et l’athéisme militera bien pour lui-même dans les chaumières. L’athéisme est la non-religion. Le faire militer serait inévitablement le camper sur le terrain gluant et malsain du préchi-précha, qui est celui des religions. Il ne s’agit pas d’embrasser la logique de l’engeance en la combattant sur ses terres brumeuses mais de désamorcer la compulsion spirituelle en la niquant dans ses causes materielles.

Frapper la religion au tronc plutôt qu’à la racine c’est la faire bénéficier d’une intensité d’attention tapageuse qu’elle ne mérite plus. Cela l’alimente en jetant de l’huile dans le feu de son bûcher. Fabriquer des combattants de dieu en creux c’est alimenter le fanatisme et l’intégrisme des martyrs en plein. Laissons aux cagoules leurs procédés de cagoules et limitons le débat théologique à la ferme intendance de la tolérance multiculturelle et à la circonscription du rigorisme doctrinal à la sphère privée. Les enfants des croyants se débarrasseront à leur rythme et selon leur logique et leur modus operandi des croyances éculées qui leur nuisent. Ils les convertiront en ce qu’ils voudront. Nous ne sommes pas ici pour éradiquer la religion mais pour empêcher son héritage mourant hautement toxique de continuer de nuire à la société civile. À chaque culte de construire le mausolée, le sarcophage ou le cénotaphe de sa doctrine, à sa manière.

Souvenons-nous et méditons sereinement la profonde sagesse de L’Encyclopédiste Inconnu qui disait: la vérité n’engendre jamais le fanatisme.

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De la distinction entre pornographie et érotisme

Posté par ysengrimus le 15 octobre 2008

Mon dernier recueil de contes (paru en décembre 2008 aux Éditions Jets d’Encre) comprend quatre contes érotiques. C’est donc certainement le moment ou jamais de clarifier la distinction que j’établis entre pornographie et érotisme. Cette distinction n’est ni morale, ni axiologique, ni manichéenne. Il serait parfaitement inepte et non opératoire de dire, par exemple, que l’érotisme, c’est la pornographie qu’on approuve moralement et que la pornographie, c’est l’érotisme qu’on réprouve moralement. Il se passe quand même quelque chose d’autre que cela, il faut le dégager, et ce genre de tautologie moraliste ne nous sert de rien. Le fait est que pornographie et érotisme sont tous les deux inévitablement dérangeants et éprouvants, chacun à leurs manières, tant pour les acteurs, les auteurs que pour l’auditoire. Je préfère l’érotisme à la pornographie, surtout en matière d’écriture (ainsi que de sculpture, de cinéma et de peinture) mais c’est une préférence strictement personnelle et le jugement fermement négatif que je porte sur la pornographie procède plus d’une réprobation du cynisme arriviste et de la cruauté insensible de l’industrie pornographique envers ceux et celles qu’elle exploite que quoi que ce soit d’autre. Je n’ai pas de problème particulier avec la pornographie numérique naissante, par exemple, dont il sera certain qu’elle ne détruira pas de vies humaines vu que les animatrons numériques ne se dégradent pas vraiment sexuellement (comme les personnages des jeux vidéo de mes fils ne s’entretuent pas effectivement – ce que mes fils savent parfaitement).

La distinction que j’établis entre pornographie et érotisme opère, si vous m’excusez la formulation, au niveau philosophique. C’est une distinction que je considère fondamentale, générale et principielle. Elle caractérise moins deux réalités que deux tendances au sein d’une réalité unique: la représentation de l’activité sexuelle et/ou intime humaine, dans une culture donnée. Même si cela n’est pas formulé aussi explicitement qu’ici chez eux, j’ai la froide certitude que le marquis de Sade, Pauline Réage, Kundera et Nabokov faisaient opérer, dans leurs productions artistiques, les catégories descriptives que je vais exposer ici. Partons d’abord de ce qu’érotisme et pornographie ont en commun: ils impliquent un tiers qui observe. C’est un spectacle, une mise en scène des activités sexuelles ou intimes et de leurs multiples variations, au bénéfice d’un observateur. Dans notre activité sexuelle effective, il n’y a plus ni érotisme ni pornographie… sauf si le jeu amène un des partenaires, ou les deux, ou un tiers à se constituer en observateur. Quand on parle d’érotisme et de pornographie, on parle nécessairement d’une œuvre artistique ou médiatique (réussie ou ratée, exaltante ou dégradante, géniale ou niaiseuse, là n’est pas la question). Érotisme et pornographie sont les deux ballottements tendanciels zébrant, traversant, chamarrant la représentation de l’activité sexuelle et/ou intime humaine. Un film, une sculpture, une peinture, un roman seront érotiques ou pornographiques. Un traité de sexologie, non. Il sera simplement descriptif. Une relation sexuelle, non. Elle sera simplement effective. Qui dit érotisme, pornographie dit show

La distinction maintenant. Elle est absolument cruciale et oppositive (une opposition dialectique en fait) et s’établit ainsi. La pornographie réifie les êtres humains. L’érotisme fétichise les objets (tout en restant centrée sur une intimité humaine). L’opposition fondamentale qui opère ici est celle des deux grandes pratiques intellectuelles et mentales du capitalisme (dégagées et articulées par Karl Marx). Réification (chosification de ce qui est humain) et Fétichisme (humanisation de ce qui est chose). Réifier, c’est donc prêter certaines caractéristiques non humaines à une réalité humaine. Ainsi quand vous vous «vendez» lors d’une recherche d’emploi par exemple, et dissertez fermement (et légitimement) sur le salaire que vous «valez», vous vous réifiez, vous vous traitez en chose, en marchandise, en machine–outil susceptible de produire et de réussir certaines opérations circonscrites. Inversement, fétichiser, c’est prêter certaines caractéristiques humaines à une réalité non humaine. Un fétiche au départ, c’est une petite statue façonnée dans le bois ou la pierre et… après l’avoir confectionnée nous même, on lui parle et lui impute un ascendant familial ou tribal comme si une dimension humaine lui était désormais accolée de par l’essence de son être.

Réification du travailleur (il devient une marchandise dans une mise en circulation de valeurs qui nivelle ses spécificités humaines, n’y voyant que la machine – la machine à baiser, à performer, à affecter la jouissance dans le cas spécifique de l’industrie pornographique). Fétichisme de la marchandise (qui soudain, en temps de panique boursicoteuse, investit l’Or, la Terre ou le Pétrole de vertus quasi divines, hyper-humaines en fait – dans le cas de l’érotisme on peut penser aux bottes, couvertures, foulards et autres attributs vestimentaires, adorés comme s’ils vivaient – le fétichisme sexuel, au sens classique du terme).

La pornographie réifie (chosifie). L’érotisme fétichise (humanise). Notez que, même chez ceux et celles qui le formulent de façon embryonnaire, le jugement moral porté sur la pornographie procède de cette distinction fondamentale. Dans l’érotisme, l’humain reste humain (ce sont même ses objets qui s’humanisent – mais ceci peut demeurer strictement un corollaire) et la communion des corps révèle et donne chair à la communion des être. Dans la pornographie, l’humain devient chose comme ses choses (et ceci, dans ce cas-ci, n’est jamais un corollaire). Se faire traiter comme une chose est perçu comme globalement dégradant, d’où la répulsion généralisée pour la porno, répulsion que je partage privément d’ailleurs, mais sans juger le phénomène sur la base de dogmes moraux abstraits.

Bon, exploitons quelques exemples. Un des traits saillants de la pornographie est cet isolement de zones corporelles. On vous montre un cul, une poitrine, une bite qui s’agite. On sépare ces objets de la personne qui est au bout. Les volumes, les quantités, les formes sont de la plus haute importance. N’épiloguons pas. Chosification suprême: les acteurs et les actrices pornos sont admirés et valorisées en fonction de capacités qui seraient celles de machines inertes. Telle actrice est admirable pour son «talent» à prendre deux bites dans le cul et deux bites dans le con simultanément sans lâcher prise (c’est-à-dire, ici, fondre en larme ou hurler de souffrance). D’autres durent longtemps. D’autres récupèrent vite. Bon… euh… etc… On commente ces aptitudes comme on commenterait celles d’une rotative, d’une mule-jenny, ou d’une génisse de concours agricole. Fondamentalement bourgeoise, commerçante, quantitative, compétitive, la pornographie assure l’intendance d’un cheptel de choses-machines.

Pour les exemples concernant l’érotisme, arrêtons nous simplement à certains titres d’œuvres érotiques majeures. L’insoutenable légèreté de l’être (pas la tripotable légèreté du nichon). La philosophie dans le boudoir (pas la fellation ostentatoire dans le boudoir). C’est autre chose qui se passe ici. Des catégories mentales profondes (être, philosophie) accompagnent des particularités physiques et des espaces (la légèreté, le boudoir), les humanisant de ce fait. Qui n’a pas frissonné en entrant dans un boudoir à cause de ce beau titre obsédant du marquis de Sade? Il a fétichisé le boudoir pour la culture française, ce gogo là, ce qui n’est pas peu dire. Le titre d’œuvres érotiques, comme le reste de leur déploiement, engage un mystère humain et humanisant qui nous tourmente d’une tourmente non pas physique mais mentale. Histoire d’OO pour orgasme? O pour orifice? O pour orgie? O pour obéissance? O pour ostentation? O pour obsession? O pour Odile (ou tout autre nom de femme commençant par cette lettre)? Mystère ondoyant. Possibles insondables. Frisson exaltant. L’implicite érotique laisse deviner et force l’activité humaine (mentale, au premier chef) que l’explicite pornographique retire des corps et des organes-choses d’acteurs et d’actrices sans noms qui s’agitent sans interagir.

La porno porte sur la chose. L’érotisme porte sur l’être. Bonne lecture…

Le Baiser (Henri de Toulouse-Lautrec, 1892)

Le Baiser (Henri de Toulouse-Lautrec, 1892)

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Sur la beauté féminine, mes vues sont celles du crapaud de Voltaire

Posté par ysengrimus le 6 août 2008

Notre époque vit une véritable hystérie à la beauté physique et ce nouveau mal du siècle frappe de plein fouet les femmes. Je n’entre pas dans les détails chirurgicaux et autres. Le ton est donné par la folie de ce temps. Nos petits machos androhystériques semblent pousser des appels d’orignaux en dictant leurs critères unilatéralement et abruptement. La culture intime des femmes semble relayer cette nouvelle oppression docilement (j’ai mes doutes là dessus, mais bon…) et, pour une raison d’époque ou pour une autre,  tout le monde (féminin) s’exalte sur le fantasme de façonner son corps à volonté, de se sculpter une beauté dans la chair, de se métamorphoser pour mieux plaire.

Dans cette ambiance particulièrement réactionnaire, cruelle et (im)pitoyable, une vieille crise philosophique semble refaire surface, comme un abcès intellectuel de fixation. La question du caractère subjectif ou objectif des cadres esthétiques. En effet, sous cette pluie compacte de diktats dans le retour en force des canons de beauté, cette dernière semble soudain se chosifier, s’objectiver et s’imposer à nous comme un fait matériel stable, immuable, solide, comme une force, une nature. Les agences de recrutement de mannequins, particulièrement odieuses en la matière, vous décriront sans sourciller le beau visage éternel, grands yeux, frontal élevé, mâchoire ceci, tempes autre chose, racine des cheveux cela. Il y aura même des courbes et des angles, comme au compas. Inutile de mentionner aussi les sacro-saintes mesures corporelles, vieilles lunes esthétiques faussement universelles, enracinées comme le plus pugnace des préjugés. Ajouter, pour compléter ce tableau objectiviste, l’invocation de critères abstraits tenant bien mal la route critique: symétrie corporelle, harmonie des proportions, équilibre du mouvement, élégance de la courbe et votre affaire est dans le sac. Aux yeux des gogos et des effarouché(e)s de tous barils, l’esthétique du corps féminin apparaît soudain comme une doctrine aussi rigoureuse que la géométrie ou la mécanique.

Oublions la femme une seconde, si vous le voulez bien, et concentrons notre attention sur la beauté artistique. Le mythe de l’harmonie des proportions ne tient pas devant les extraordinaires portraits d’un Picasso et l’équilibre du mouvement ne pèse pas bien lourds dans les incroyables distorsions mélodiques apportées aux rengaines de Tin Pan Alley et de Broadway par un Art Tatum. On pourrait multiplier les exemples de ce type à l’infini et, si vous n’aimez pas Picasso et Tatum qu’à cela ne tienne puisque justement des goûts et des couleurs on ne discute pas. Peut-être aimez-vous la Cinquième Symphonie de Beethoven alors (Po-Po-Po-Pom…). Elle a aussi un rôle à jouer dans notre argumentation vue que, quand elle fut jouée pour la première fois à Vienne en 1802, elle représentait un tel bouleversement esthétique que les gens sortirent de la salle en pestant et en criant à la cacophonie innommable. Le sublissime Po-Po-Po-Pom, “harmonie des proportions” rythmiques et “équilibre du mouvement” musical par excellence pour nous, choqua profondément ses contemporains, en marquant tapageusement le passage de la musique classique à la musique romantique. En fouillant de plus en plus la question, on se rend compte que la beauté artistique varie très profondément avec les époques historiques et qu’aucun critère objectif ne perdure durablement la concernant et ce, dans tous les Arts. Prenons l’affaire par un autre bout. Si on vous demande froidement: quel est le plus bel instrument de musique de tous les temps? Moi, je répond sans hésiter: la contrebasse (surtout jouée pizzicato par Blanton, Brown ou Mingus) et quelqu’un d’autre répond: le piano (de Brahms, de Liszt, de Chopin). Qui a raison? Mais tout le monde et personne, naturellement, vu que cela dépend des goûts de chacun.

Alors revenons à la beauté de la femme. Nos petits males Alphas social-darwinistes nous diront alors: oh, oh, oh, le cas de “nos” femmes est différent de celui de la beauté artistiques qui, elle, relève complètement de la subjectivité de la culture. Ici l’objectivité de la nature entre en ligne de compte. Nous sommes une espèce de primates qui sera attirée par telles caractéristiques corporelles et repoussée par telle autre. Le Beau physiologique se fonde dans les exigences de performance dans l’action pour la survie et la reproduction torride chez la fleur, chez la chatte, chez la femme. Mensonge aussi odieux qu’inepte. Une analyse historique détaillée de l’esthétique du corps humain nous montre qu’il n’échappe pas aux vicissitudes de l’Histoire. Il y a cent ans, une civilisation de crèves-faims lascifs et natalistes valorisait une femme enveloppée avec de petits seins et de bonnes hanches. Aujourd’hui, une civilisation d’obèses narcissiques et hédonistes valorise une maigrasse filandreuse à gros nichons physiologiquement impossibles (et requérrant, comme par hasard, des interventions de chirurgies esthétiques inexistantes ou inabordables il y a cent ans…). Un simple visionnement mémorialiste et NON SÉLECTIF (très important, pour ne pas projeter indûment nos fantasmes contemporains dans un passé alors automatiquement biaisé!) de vieux films et de bandes d’actualités du siècle dernier nous montrera que les critères dictant la beauté des femmes ont fluctué aussi amplement que les critères de beauté artistique et que, finalement, on ne se sort pas du caractère subjectif et culturel des options esthétiques. Nature, nature, la barbe avec la nature. Tous les goûts sont dans la nature! Quiconque essaie de vous faire croire que la femme-piano est objectivement plus belle que la femme-contrebasse est en train de vous en passer une petite vite en cherchant à vous imposer en douce son canon de beauté féminine, comme par hasard celui qui fera vendre la camelote qu’il fourgue (ici, pas de doute: il est en train de vous vendre un piano!). Les femmes ne sont pas des instruments de musique. Les femmes ne sont pas des objets. Leur beauté, qui est humaine bien avant d’être matérielle, ne peut pas vraiment être fixée ou dictée…

Historiquement les philosophes réactionnaires croient au caractère objectif de la beauté (exemple: Kant) et les philosophes progressistes croient qu’elle est dans l’oeil de l’observateur (exemple: Spinoza). Conclueurs, concluez. Et ici, c’est encore le vieux Voltaire qui mérite la palme de la justesse de ton. Dans l’article BEAUTÉ de son Dictionnaire philosophique, Voltaire, toujours bouffon et comique selon sa manière, nous explique que si on demande à un crapaud ce qu’il y a de plus beau au monde, il répondra sans hésiter une seule seconde: Il n’y a rien de plus beau au monde que ma femelle. Or, sur la beauté féminine, mes vues sont justement celles du crapaud de Voltaire…

Méditons sa sagesse...

Méditons sa sagesse...

Mesdames, cessez de vous tourmenter et de vous torturer: vous êtes belles exactement comme vous êtes. Le crapaud de Voltaire a parlé, en assumant avec sa sérénité (faussement) animale la pure et simple subjectivité de ses vues esthétiques. Méditons sereinement sa sagesse…

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À propos de l’Oubli

Posté par ysengrimus le 12 juin 2008

L’OUBLI. est un phénomène complexe et c’est aussi –surtout- un mal à combattre. L’oubli c’est ce réseau de tuyaux de bois résinés bien étanche qu’on a retrouvé à Saint Fabien (compté de Rimouski) en construisant la nouvelle autoroute. C’est ce qui pousse à élire Thatcher et Reagan cinquante ans seulement après avoir élu Mussolini et Hitler. C’est la technologie du vitrail médiéval. C’est le secret pourtant non gardé de l’invention de la batterie. C’est la genèse historique du pain et l’origine géographique des nouilles. C’est l’acte manqué des psychanalystes. C’est le sort de Louis XVII et le faciès du Masque de Fer. C’est ce qui amène à négliger la friction entre les parties d’un mécanisme le jour où il s’avère que cette friction est non négligeable. C’est ce quelque chose qui fait que le pont s’est effondré, que le rendez-vous a été raté. C’est pratiquer le kendo comme un art alors qu’à l’Ère Edo on le pratiquait comme une technique guerrière. C’est la biographie toujours ultra-sélective du faux génie Alexandre Soljenitsyne. C’est souhaiter de tout son coeur (pour des raisons légitimes, du moins moralement) ne pas rééditer cette ordure intellectuelle de Mein Kampf. C’est la quasi-impossibilité de se rendre aussi près du Pôle Sud que le fit James Cook, même en mobilisant des technologies dont James Cook ignorait tout. C’est le mystère indéchiffrable de la langue étrusque. C’est le vrai visage de Samuel de Champlain. C’est la nouvelle mode branchée du lait cru. C’est trouver que Mario Dumont est un bon gars. C’est le son du Jazz et de la bastringue en 1896. C’est l’invention graduelle et vernaculaire du baseball. Ce sont les Statues de l’Île de Pâque. Ce sont les papesses, les soldates, les flibustières, les éclaireuses, les bûcheronnes de l’Histoire. C’est l’existence de la gastronomie sur une planète où tout le monde a faim. C’est se faire surprendre pour la troisième fois par un choc pétrolier et pour la trentième fois par un krach boursier. C’est la quasi-intégralité de notre enfance. C’est le fait absolument terrible que qui a bu, boira. C’est le Soldat Inconnu, sa guerre lointaine et le nerf de cette guerre. L’oubli, c’est l’instrument d’oppression et de sujétion par excellence. Tous ensembles, il faudrait ne jamais rien oublier.

Et je constate, avec tristesse, qu’il y a quelque chose de vachement non dialectique dans certains développements de la gnoséologie (théorie de la connaissance) marxiste autour de questions de ce type. Certes elle établit que la connaissance humaine peut, par delà les artefacts de la subjectivité et des conflits d’opinions, parvenir à fouiller, à capter, à saisir la complexité du monde matériel extérieur à nos consciences individuelles et collectives (on se rappellera les discussions par Lénine des positions de Kant dans Matérialisme et Empiriocriticisme). Par contre, on sombre dans le positivisme le plus béat aussitôt qu’on affirme que la connaissance humaine tend irréversiblement vers l’illimité sans perte en chemin (Lénine, Engels et aussi Mao Zedong, De la Pratique). Je n’ai trouvé nulle part dans le marxisme classique ce concept, pourtant fondamental en gnoséologie, qu’est l’oubli. La prise en compte de l’oubli dans l’évolution (tant ontogénétique que socio-historique) de la connaissance va inévitablement de pair avec une autre démarche absolument indispensable à notre époque: la dénonciation du triomphalisme scientiste. Il y a encore bien du travail à faire pour comprendre tout cela.

La vérité, la vérité, la vérité, la vérité, c’est une poignée de sable fin… qui glisse entre les doigts (Raoul Duguay).

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De l’univers cosmique global à l’univers humain concret

Posté par ysengrimus le 9 mai 2008

En matière de non-création de l’univers, je suis MATERIALISTE. Une riche et complexe masse matérielle en mouvement permanent engendre la vie organique inférieure, puis la vie organique supérieure, puis la vie pensante. L’univers matériel est donc incréé. Il ne commence nulle part et ne finit nulle part, juste comme la ligne du temps vers le passé et le futur. L’infinité de l’univers exige qu’il soit incréé. La création est un mythe de l’irrationalité religieuse anthropomorphisante. Il faut faire l’effort de rationalité de se libérer de cette chimère myope. Les seuls univers parallèles que je connaisse sont ceux de la pensée abstraite. Je les esquinte ici d’office non pas à cause de leur parallélisme avec l’univers effectif, mais à cause du fait navrant qu’ils ne le touchent soi-disant jamais et prétendent en être autonomes. Le seul univers parallèle qui se vaille est en fait perpendiculaire! Mental et imaginaire, il coupe le nôtre, ne s’en sépare donc pas complètement, en émane et en fait donc, finalement, fondamentalement partie. L’être humain apparaît dans l’univers et disparaîtra. Mais il est doté d’une aptitude particulière face à la réalité matérielle. Il peut la détourner, la distordre, la distendre pour l’assimiler et la mettre à son service concret et pratique. Cela commence quand notre lointain ancêtre s’approprie l’outil, le pâturage puis l’agriculture, et cela se poursuit avec la locomotive, le haut fourneau, la télégraphie, l’électricité, l’internet. Un primate qui produit et reproduit la complexe structure de ses propre conditions matérielles d’existence, tant et tant qu’il en devient historicisé, ne s’arrête pas facilement de fureter et de papoter… Ce qui, chez nos ancêtres, n’était que grégarisme, devient, chez nous, ensemble crucial de rapports sociaux, nous déterminant si profondément que finalement l’humain EST l’ensemble des rapports sociaux spécifiques s’entrecroisant en nous en une phase historique donnée. Dans l’univers humain, celui du développement historique, tout arrive en son temps, sans «faute». Il n’y a jamais de retards absolus en histoire, mais il y a toujours des retards corrélés. Une peuplade se battant encore à la sagaie souffre un retard par rapport à un peuple voisin se battant à l’arc. Ce dernier retarde tout autant ou plus devant une phalange d’arbalétriers. Naturellement, certains retards historiques sont plus déterminants que d’autres. Ainsi, dans le mouvement global de l’émergence du capitalisme, la France et l’Espagne sont entrées dans la révolution industrielle en retard par rapport à l’Angleterre malgré le fait que l’Angleterre est entrée en phase coloniale en retard par rapport à la France et à l’Espagne. Le premier retard est économiquement plus déterminant que le second, comme le déploiement historique l’a ultérieurement démontré. Certaines avancées politiques et militaires cachent parfois des retards économiques profonds et vice-versa. Le Bonapartisme et le Stalinisme sont de bons exemples d’un retard économique temporairement masqué par une illusoire surchauffe politico-militaire. Il faut indubitablement admettre que l’histoire se développe par poussées inégales. Il n’y a pas là quelque jugement moral abstrait sur les peuples, mais simplement un fait politico-économique qu’il faut toujours prendre le temps de décrire et ne jamais perdre son temps à justifier, car quiconque y voit le moindre démérite est un petit propagandiste de feuille d’opinion. Pour atteindre le palier suivant, le travailleur devra jouir pleinement du fruit de son travail sans qu’une autre classe l’opprime et détourne son activité productive contre lui. Il faut qu’il soit réclamé de chacun selon ce qu’il peut donner, et qu’il soit donné à chacun selon ses besoins réels. L’homme et la femme doivent s’attendre à ce minimum de justice dans le cadre de leur univers concret, mais cette attente est inévitablement active, car l’homme et la femme devront obtenir ce rajustement des valeurs de leur vie, par la lutte. L’être humain n’est pas libre. Il est le résultat infime de l’action de forces historiques gigantesque. Une classe sociale peut se libérer d’une autre, mais l’être humain ne se libérera pas de ses déterminismes. Il les tranformera simplement en d’autres déterminismes. C’est en agissant volontairement sur cet univers historique concret dont il ne sort jamais que l’être humain assure sa position et son action dans un univers global qu’il ne peut appréhender qu’indirectement et sans arrêt.

L’univers concret est Histoire. L’univers global est Nature. Leur point de contact est Environnement.

Un univers global qu’on ne peut appréhender qu’indirectement...

Un univers global qu’on ne peut appréhender qu’indirectement...

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Les idées de JUSTICE et de DROIT n’ont absolument rien d’éternel

Posté par ysengrimus le 2 mai 2008

Bon alors, dans la vision du matérialisme historique, l’organisation de notre vie matérielle détermine les replis les plus intimes de notre conscience et de notre vie intellectuelle et mentale. Les êtres humains configurent et manufacturent leurs conditions d’existence et se donnent ensuite les lois qui les légitiment, les cultes qui les sacralisent, l’esthétique qui les annoblit. On a beaucoup dit que le susdit matérialisme historique ramenait tout à l’économie, que cette doctrine, pour reprendre le mot rebattu, était un “économisme”. C’est hautement inexact. Ce que cette conception dit c’est que COMME L’ORGANISATION DE LA VIE MATÉRIELLE EN PERPÉTUEL DÉVELOPPEMENT HISTORIQUE DÉTERMINE NOTRE CONSCIENCE, IL FAUT ÉTUDIER L’ÉCONOMIE POLITIQUE PLUTÔT QUE LA MÉTAPHYSIQUE OU LA THÉOLOGIE POUR COMPRENDRE COMMENT LE MONDE SE TRANSFORME ET COMMENT ON PEUT INTERVENIR SUR CETTE TRANSFORMATION. Mais des pans entiers de ce que l’on nomme “économie” sont en fait déterminés par les conditions matérielles d’existence plutôt que déterminants sur elles. La Bourse en est un exemple patent, qui suit servilement et irrationnellement les tendances de la production plutôt qu’elle ne les suscite.

Une des conséquences directes de cette position fondamentale est qu’il n’y a pas de concept stable, que toutes les idées “métaphysiques” se développent comme les conditions matérielles qui les engendrent. Prenons un exemple: l’idée de justice. Au Haut Moyen-Âge, quand un conflit foncier éclatait entre deux hommes de guerre, la pratique voulait qu’on les enferme sous un petit chapiteau et les laisse combattre à l’épée courte. Il était reconnu que la justice était du côté du vainqueur, dont le bras avait alors été guidé par un dieu. La raison du plus fort se justifiait ainsi, en toute simplicité. Empêcher un homme “de bien” d’assumer ce rituel aurait été perçu comme une grave entorse à la justice et au droit. Une autre coutume voulait que le meurtrier d’un homme puisse se dédouaner de toute contrainte sociale en payant à la famille de l’assassiné le WERGELD, une sorte de compensation à la mort violente. Ces coutumes se perpétuent aujourd’hui mais sont soit illégales (le duel, y compris celui des bagarres de rues) soit encadrées dans un dispositif social complètement distinct, qui altère complètement l’idée de justice qui y est reliée. Le DROIT est entièrement en cause ici. Ce qu’on appelle le droit émane toujours des conditions matérielles d’existence. Le vol de bétail faisait l’objet d’une ferme condamnation à mort chez les rancheros de 1850 parce que le bétail fondait crucialement le positionnement socio-économique de ce milieu, basé sur la production et l’appropriation foncières. Chaparder des ondes musicales fait l’objet d’une lourde amende en nos temps «libres», parce que des intérêts commerciaux colossaux dépendent aussi de la brimade de ce droit, qui du temps de Mozart était une petite foucade parfaitement bénigne. Il est dès lors bien inutile de spéculer sur qui, du cowboy de 1850, de Mozart, ou des victimes de notre répression napstéresque, jugerait le «droit» de l’autre le plus inique ou le plus absurde. De nos jours on compense financièrement après des poursuites pour sévice, mais cela ne s’accompagne plus du moindre dédouanement moral. L’idée de justice du capitalisme monopolistique, celle des cowboys et celle des hobereaux moyenageux n’ont tout simplement rien en commun. Le développement des conditions matérielles d’existence les relativise radicalement. On peut encore citer brièvement toute la notion de “droit d’auteur” que les scribes de l’Antiquité, du Moyen-Âge, de la Renaissance auraient considéré comme une ineptie incompréhensible, et que les hommes et les femmes de l’ère de l’Internet finiront bien aussi, malgré tout, par mettre en charpie.

On… peut finalement mentionner les fameux “droits humains” qui s’étirent, s’ajustent, s’adaptent, se rétractent, comme la plus onctueuse des plasticines, fonction du régime en place et des répressions à géométrie variable qu’il entend mener à bien…

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Seul le paradoxe du menteur ne ment jamais…

Posté par ysengrimus le 29 avril 2008

Vous dites toujours la vérité, vous?

Vous venez de commander des fleurs pour votre bien aimé(e)… à être livrées dans quelques heures pour le petit souper surprise que vous préparez sans trompettes. Vous rentrez du fleuriste en douce, sans faire de vagues. Manque de bol, elle/il est à la maison et vous demande: “Tu étais où là?”. Il faut absolument et promptement répondre: “À la bibliothèque”, sinon votre surprise romantique est éventée. Vous ne le faites pas? Allons, allons… ne me mentez pas, surtout ne vous mentez pas à vous-même… Et les enfants que l’on protège des informations douloureuses, les vieux parents auxquels on atténue les tranches les plus inquiétantes de notre vie, les ennemis jurés à qui on ne dévoile quand même pas l’intégralité de notre stratégie, les sondages d’opinion auxquels on affirme sans broncher qu’on mange des légumes frais trois fois par jour,  les enquiquineurs spontanés à qui on ne veut pas révéler en trente secondes le tout de notre vie intime… Allons, allons…

Quiconque dit qu’il ne ment jamais exemplifie pour la gallerie le vieux paradoxe du menteur des Grecs… et quiconque dit “cela n’est pas vraiment un mensonge” s’enfonce encore plus avant dans le susdit paradoxe… Et le mensonge par omission n’est pas une solution… Nous mentons, au moins admettons-le sereinement et vivons avec… Les conséquences ethnoculturelles de ce fait ordinaire sont incalculables. On les écrira un jour l’Encyclopédie des Mensonges Humains, grands & petits et, bien entendu, le Vade Mecum de la Menteuse et du Menteur. La documentation est omniprésente, et imposante, et pourquoi pas…

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