Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Il y a cinquante ans: BOB DYLAN (l’album)

Publié par Paul Laurendeau le 19 mars 2012

Got on the stage to sing and play
Man there said: Come back some other day
You sound like a hillbilly
We want folksingers here…
[Je monte sur scène, je chante, je joue
Le type me dit: Reviens nous voir un autre jours
Tu sonnes comme un de ces bouseux de paysans
Ici, c'est des chanteurs folk que ça nous prend...]
(Bob Dylan, Talking New York, sur l’album Bob Dylan, 1962)

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Il y a cinquante ans tout juste, le 19 mars 1962, paraissait à New York, le premier album de l’auteur compositeur interprète Bob Dylan (né à Duluth au Minnesota en 1941, il avait donc alors vingt et un ans). Le disque vinyl s’intitule tout simplement Bob Dylan et apparaît, avec le demi-siècle de recul, plus comme le This was the way we played then. But things change, don’t they de Dylan. C’est effectivement un an plus tard, avec son second opus, l’album-culte The Freewheelin’ Bob Dylan (1963), qui s’ouvre sur le monumental Blowin’ in the Wind, suivi, pas trop loin, du très explicite Masters of War, que le monstre sacré de la contreculture protestataire des années 1960 se campe bien en place sur son solide piédestal. Plus modestement, mais en manifestant une qualité artistique déjà entière, l’album Bob Dylan (1962), propose plutôt un tout premier bilan de la jeunesse d’artiste et de chanteur folklorique de Dylan. Au cœur épicentral de ce point d’orgue crucial repose Woody Guthrie (1912-1967), l’immense chanteur folk et virulent protest-singer (chanteur protestataire) de la première moitié du siècle dernier (l’auteur titanesque, entre autres, de This land is your land). Dylan, dans l’album Bob Dylan, chante d’ailleurs une de ses magnifiques compositions intitulée Song to Woody. C’est le chant du jeune folk songster (songster: un baladin populaire qui chante le corpus collectif, un interprète folk, un tourne-disque vivant qui joue encore les airs de la tradition orale) en train de mettre de l’ordre dans le corpus de ses influences et de pousser l’éclosion inexorable de sa spécificité d’artiste. Je vous la traduis ici (traduction en adaptation rythmique libre… c’est pour en saisir le contenu, tout simplement):

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Chanson à Woody [Song to Woody]

Me voici ici à mille milles de chez moi
Marchant sur des routes que bien d’autres ont parcouru avant moi.
Je découvre ton monde, un monde tout nouveau, rempli de gens, de choses.
J’entends la voix des manants, des vilains, des vassaux et des roys.

Hé, hé, Woody Guthrie, je t’ai écris une chanson
À propos de ce bien drôle de monde qui est là, qui se déploie.
Un monde tout malingre, affamé, épuisé, déchiré,
Un monde qui semble à l’agonie, alors qu’il vient pourtant tout juste de naître.

Hé, Woody Guthrie… mais je sais parfaitement que tu sais parfaitement
Le fin fond des choses que j’évoque ici, et beaucoup plus encore.
Je te chante cette chanson mais, bon, c’est vraiment pas grand chose
Quand on se dit que bien peu d’hommes ont accompli ce que tu as accompli.

C’est aussi pour Cisco et Sonny. Pour Leadbelly aussi.
Et pour tous ces bons gars qui marchèrent avec toi.
Je chante pour dépeindre le cœur et les bras de ces gars
Que la poussière a amené, puis que le vent a chassé.

Je pars demain. Je pourrais même le faire aujourd’hui.
Et quelque part un beau jour, au confin de ma route
L’ultime chose à faire que je voudrais vraiment pouvoir faire
C’est de dire combien ardu, mon propre voyage fut, lui aussi…

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Woodie Guthrie (1912-1967)

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Je n’ai tout simplement pas de mots (moi d’habitude si disert) pour vous dire combien Bob Dylan est gravé au plus profond de moi. Son art musical et lyrique m’ont si crucialement influencé intellectuellement, depuis ma toute prime adolescence, que cette traduction de la sublime Song to Woody, c’est, en fait, à Dylan lui-même que je pense en l’écrivant. Et, bon, pour le coup, laissez-moi vous dire aussi que ceci:

Come you masters of war
You that build all the guns
You that build the death planes
You that build all the bombs
You that hide behind walls
You that hide behind desks
I just want you to know
I can see through your masks.

[Venez un peu ici, vous les maîtres de la guerre,
Vous qui fabriquez les flingues,
Vous qui construisez ces chasseurs tueurs,
Vous qui façonnez les bombes,
Vous qui vous planquez entre quatre murs,
Vous qui vous planquez derrière un bureau,
Je voudrais simplement vous signaler
Que je vois parfaitement au travers de votre masque]
(Première strophe de Masters of War, Bob Dylan, 1963)

bien, c’est rien d’autre que le contenu brut de l’âme grognante et purulente d’Ysengrimus. Toute une tradition, au demeurant incroyablement riche et mal connue, de résistance culturelle et sociale des agriculteurs et des travailleurs américains s’est incarnée en ces deux interprètes (et en bien d’autres, y compris des artisans musiciens et chanteurs totalement inconnus, anonymes, collectifs, mobilisant un dense héritage vernaculaire typiquement continental de protestation prolétarienne et paysanne)… Salut Bobby, salut Woody. Et encore chapeau pour ces indispensables relais sur ces rubans de routes infinis que vous avez parcourus…

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Woody Guthrie a longtemps arboré sur sa guitare une affichette disant: CETTE MACHINE TUE LES FASCISTES

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Laïcité ouverte ou laïcité définie? Eh bien… laïcité ouverte ET laïcité définie…

Publié par Paul Laurendeau le 1 juin 2011

Hier, j’ai vu passer, comme une ombre qu’on plaint,
En un grand parc obscur, une femme voilée:
Funèbre et singulière, elle s’en est allée,
Recélant sa fierté sous son masque opalin.

Émile Nelligan, «La Passante», dans Motifs poétiques (Poésies complètes, BQ, p. 44) 

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Alors, pas besoin de vous faire un dessin, ça a commencé avec le voile, tous les types de voiles. Hantise sans assise, la question du voile musulman est partout dans le monde francophone, en ce moment. Au fil de la dernière décennie, au Québec, les médias vont d’abord couvrir (boutade…) cette question au jour le jour, ronron, gentil, sans se douter de l’explosion spécifique qu’elle va finalement connaître, au Québec toujours, dans les premiers mois de l’année 2010. On parle par exemple, dans nos canards, pour échantillonner un brin ce que ronron, gentil veut dire ici, du film documentaire de Nathalie Ivisic et de Yannick Létourneau Je porte le voile, présentant des rencontres avec des femmes musulmanes qui portent le voile. Décrivant les pour et les contre, cet intéressant documentaire s’efforce de combattre les stéréotypes de notre bonne vieille condescendance ethnocentriste. Ce film est captivant car il représente la douce, idyllique et lointaine (2009) époque où le Québec, blanc, virginal, mondialiste, approchait encore ces questions avec l’impartialité requise d’autrefois. Ce documentaire est, et reste, l’exemple cardinal de la réflexion québécoise dans le cadre serein de la ci-devant laïcité ouverte. Il a aussi l’avantage majeur de donner la parole aux premières intéressées.

Mais, entre temps, la décennie 2000-2010 se termine, et l’orage approche. Dans un ordre d’idée plus fondamental, le contexte ex post du débat, souvent acrimonieux et excessivement tataouineux, des «accomodements raisonnables» continue sinueusement de se mettre en place. Le tout se teinte d’un léger venin, en 2010 et au Québec toujours, quand le sociologue percheminé Yves Rocher se prononce, tout comme le Parti Québécois, en faveur d’une laïcité définie (plus rigide envers les signes religieux) par opposition, justement, à la laïcité ouverte, prônée notamment par le parti de centre-gauche Québec Solidaire. La blogosphère s’emballe un brin. On part, encore une fois dans toutes les directions ethnocentristes imaginables et l’ambiance internationale tendue sur cette question sociétale, pourtant, en fait, bien anodine, est aussi solidement représentée par le rejet par les parlementaires français du port du voile intégral dans les services publics. Et pourtant, et pourtant… Sur Montréal, l’Afrique du Nord est vraiment venue nous rehausser, depuis ma prime jeunesse. Par moments on se croirait littéralement dans la Marseille du Nord. Un grand nombre de femmes en hidjab déambulent sur les rues… tenant par la main des petites filles têtes nues et vêtues à l’occidentale. Je n’ai pas le sentiment que je vais devoir patienter bien longtemps avant que ces gamines ne soient de jeunes adultes toniques et modernes… polyglottes en plus… J’ai entendu de l’arabe marocain pour la première fois de ma vie dans le métro de Montréal, il y a peu. Les deux jeunes femmes étaient vêtues comme vous et moi et je vous passe un papier que leur coiffeur leur en doit une bonne, car elles étaient fort savamment teintes et ébouriffées à la moderne… L’intégration se fait en fait sans heurts et pourtant, dans l’horizon local, il semble que des pressions soient sciemment exercées sur le Canada pour qu’il imite la France dans son intransigeance ethnoculturelle, sur cette fichue question fichu-chiffon.

C’est dans cette ambiance délicate qu’éclate alors, début mars 2010, la crise du niqab au cégep Saint Laurent, à Montréal. Naema (nom fictif retenu par les médias), une étudiante du programme de francisation d’origine égyptienne est expulsée de son cours, par nul autre que le ministère de l’éducation du Québec, suite à une série de mésententes avec son enseignante sur comment accommoder la présentation de ses exposés oraux en classe. On lâche alors la bonde. La Fédération des Femmes du Québec appuie le ministère de l’éducation, en signalant que le hidjab (voile ne couvrant que les cheveux) est acceptable tandis que le niqab et la burqa (voiles couvrant l’intégralité du visage, sauf les yeux) sont nuisibles à la bonne communication. Les syndicats d’enseignants québécois abondent aussi dans ce sens. L’étudiante expulsée dépose alors une plainte auprès de la commission des droits de la personne. Le président du congrès musulman canadien et son épouse expliquent alors, en 2010 toujours, que le niqab est incompatible avec l’Islam, que le Coran ne requiert pas qu’on se couvre le visage, seulement qu’on s’habille avec modestie. Tiens, tiens… C’est bel et bon. C’est effectivement très utile à savoir. Ceci dit, monsieur, madame, sauf votre respect, moi, j’ouvre le Coran de bonne foi et, effectivement, je n’y vois pas grand-chose sur le voile. Par contre, je tombe quand même sur ceci:

«Les femmes ont des droits équivalents à leurs obligations,
et conformément à l’usage.
Les hommes ont cependant une prééminence sur elles.
Dieu est puissant et juste.»
Le Coran (traduction D. Masson), Sourate 2 (La vache), fin du verset 228.

Force est donc de conclure que la coutume et l’us peuvent imposer, sous la houlette de l’homme, des tenues que le Coran n’impose pas explicitement, se contentant, lui, de dicter, sans ambages, la prééminence masculine… C’est pas acceptable, ça, par contre, et c’est non négociable. C’est ça, voyez-vous, au fond, qui fait qu’on lâche la bonde à propos du voile, dans une société comme le Québec. Sur ce genre de prémisse là, y a pas de consensus possible, non, non, non. Déjà qu’il faut que je pile sur la morale de mon athéisme et endure toute cette poutine cultuelle au nom du multiculturalisme mais là, je m’arrête net. Ce genre de régression sociale: over my f***ing dead body. Sorry… Alors les «exigences de l’Islam», un peu pas trop non plus, dans le présent débat, hmm… Bon… bon… bon… Magnanime, multiculturel en diable, je vais, histoire de rester ouvert, me contenter de considérer la question du voile comme strictement ethnoculturelle, au sens le plus large du terme. Son irritante dimension religieuse est hors champs pour moi, vu qu’elle se termine infailliblement dans l’ornière phallocrate.

Madame Yolande James, Ministre de l’immigration et des communautés culturelles du Québec (2007-2010)

Mais poursuivons. Lors d’une seconde expulsion de cette même mystérieuse étudiante Naema (nom fictif toujours retenu par les médias) d’un autre cours de francisation, la ministre de l’immigration du Québec du temps, madame Yolande James (notre photo), explique que le gouvernement québécois ne cédera pas et que si Naema veut suivre le cours de francisation, il faudra qu’elle retire son niqab. Fin mars 2010, le ministère de la justice du Québec dépose, à la vapeur, le ferme et explicite Projet de Loi 94 À visage découvert, interdisant le voile intégral dans les bureaux gouvernementaux du Québec tant pour les citoyens que pour les employés. Dans le reste du monde francophone, tandis que la France s’interroge sur la légalité de l’interdiction du voile intégral, la Belgique le rend illégal sur la voie publique. La France prohibe finalement  le voile intégral, en 2011. Et vogue la galère…

Notre candeur virginale multiculturelle n’est plus. À ma grande contrition, c’est là une question qui a déchaîné les passions xénophobes des québécois et des canadiens mais que la plupart de nos médias sont arrivés, pour le moment encore (croisons les doigts), à traiter avec passablement de sobriété et de retenue. Le point de vue de cette plaignante spécifique reste, par contre, bien mal documenté, je trouve, personnellement. Il aurait été utile aussi de donner plus d’informations complémentaires sur la présence du voile intégral dans la culture spécifique de certains pays musulmans. La burqa est exclusivement afghane. Le tchador est typiquement iranien. On attendrait d’une égyptienne qu’elle ne porte qu’un hidjab (voile ne couvrant que les cheveux). La voici avec un voile intégral. Pourquoi? On ne nous l’explique pas. Attendu que le Coran ne requiert pas qu’on se couvre le visage, seulement qu’on s’habille avec modestie, il est patent que la dimension religieuse du problème est, bien insidieusement, hypertrophiée. On ne nous explique pas, par contre, sur quel point de dogme ou sur quel penseur musulman tardif s’appuient alors les gens qui tiennent mordicus à porter le niqab, si tant est. Combien de femmes portent le voile intégral au Québec? On ne nous le dit pas non plus (il y en aurait un millier en France, pays de 65 millions d’habitants comptant une population d’environ 6 millions de musulmans). Beaucoup d’informations qui aideraient à faire comprendre qu’on voit ce problème plus gros qu’il n’est manquent, dans cette chère couverture de presse de notre temps. Nos médias ont su faire preuve de retenue, certes, mais, une fois de plus, ils ont passablement manqué le bateau pour ce qui est de vraiment informer sur ce qui tranche ou, surtout, dé-sensationnalise les questions.

Perso, on ne va pas me dessouder mes convictions avec une législation. Un voile, c’est de l’habillement, c’est une question qui reste personnelle, sensuelle, intime. Les indiennes non musulmanes, par exemple, portent des saris, qui incorporent aussi un voile. Les hommes africains portent des boubous, et c’est là un trait strictement culturel. Tous ces beaux atours, c’est seyant et, l’un dans l’autre, c’est pas vraiment un problème. Je continue donc de juger que c’est pas mon affaire de dire aux gens comment s’habiller. Et alors, en plus, si ces tenues perpétuent une ci-devant soumission, moi, le boutefeu occidental, je répondrais à cette soumission par l’appel à une autre soumission? Au feu par le feu? Non, non, non, c’est exactement le rail haineux sur lequel certains de nos mauvais martyrs veulent me tirer, le panneau suspect dans lequel ils veulent me faire basculer, la logique intégriste qu’ils veulent me faire embrasser (et embraser). Il faut répondre au feu par l’extinction. Moi je dis à la femme voilée: tu as ici le choix entre la civilisation qui dicte et la civilisation qui respecte ta liberté. Choisis… et prend tout ton temps. Tu gardes ton voile, je t’appuie. Tu retires ton voile, je t’appuie. Je ne promeus ni le voile ni l’absence de voile. Je promeus le libre arbitre.

Ça a commencé avec le voile, ça va ensuite se poursuivre avec les lieux de culte. Un lieu de culte, déjà, c’est autre chose. Un lieu de culte vise, entre autres, à promouvoir ouvertement ledit culte auprès de ceux qui n’y adhèrent pas ou pas encore. Sans être ouvertement une provocation, au sens provoque-provoque, un lieu de culte garde un aspect crucialement provocateur, celui du prozélitisme. Si on installe ou maintient (ceci NB) un lieu de culte quelque part, c’est un acte ouvert et explicite de communication. Un discours est porté, une conception de la vie sociale est avancée. Ce n’est pas comme si on se proposait d’ouvrir ou de perpétuer un entrepôt de deux par quatre ou de barils de verre concassé… Le Québec ne nous a pas encore mitonné sa mosquée du World Trade Center ou son minaret suisse. Mais cela ne saurait tarder. Encore virginal et multiculturel, dans ce cas ci, on peut toujours se réciter le beau petit poème de René Pibroch : Le Minaret de toutes les Pétoches.

LE MINARET DE TOUTES LES PÉTOCHES
Le myope prohibe le minaret…
Le protestataire en construit un tout de même…
Le sectaire boycotte le pays qui prohibe le minaret…
Le facho capitalise sur la peur du minaret…
Le visionnaire se dit alors que la déréliction n’y est pas encore…
(René Pibroch)

Et, bon, ici aussi, l’orage gronde. Les lieux de cultes (mosquées, synagogues, temples de tous tonneaux et, naturellement, les plus gluants, les moins remis en question dans le coin: les églises chrétiennes) visent, minimalement, à propager la parole explicite, le propos, la doctrine. Les athées, militants ou non militants, n’ont pas de lieu de réunion et, corollaire éloquent, ils ne prennent pas les propos des livres religieux pour du bon argent, non plus. Ils y voient plutôt une jurisprudence “morale” autolégitimante et hautement suspecte. On retire un tas de formulations des textes de loi effectifs dans la société civile et, pourtant, on les garde pieusement dans les textes «sacrés» des cultes dont on entérine la continuité, dans des niches bien physiques et bien architecturales. Là, oui indubitablement là, il y a un vivier sociétal qui représente un danger endémique, pour la laïcité… Il démarre, ou se perpétue, dans le lieu de culte, comme vecteur de la promotion dudit culte. Je suis fier d’être athée, sans nationalité, marxiste, et amateur de jazz (sans pourtant pour autant promouvoir le culte de Dixie ou joindre la secte du Be-bop). Je suis aussi hautement fier d’avoir sorti les curés théocrates de la vie civile, au Québec. Hmm… hmm… ce n’est pas pour qu’ils reviennent sous une autre forme. Il faut donc avoir le lieu de culte, et tous ses appentis institutionnels, bien à l’oeil. Que voulez-vous, on n’a toujours pas le droit d’être homosexuel(le) ou divorcé(e) si on entend étudier ou travailler dans une école catholique au Canada, eh non… Une copine juive ayant fait un contrat de suppléance dans une école catho de Toronto, s’est fait dire, à la fin dudit contrat, qu’elle ne serait tout simplement pas payée, n’étant pas catholique. Et elle ne fut effectivement pas payée pour un travail pourtant fait et bien fait… Je ne veux pas de ce genre de combine rétrograde et inique au sein de la société civile québécoise. Or, qu’en est-il vraiment, dans les racoins, les sous-sols et les corridors des lieux de culte? C’est bien plus grave que le voile de nos biques émissaires, ça. Et on n’en cacasse pas autant, pourtant… du moins pour l’instant. C’est que les remises en question que cela entraine sont d’une toute autre profondeur. Il y a encore bien des gens d’horizons divers qui ne souffrent pas qu’on mesure le minaret et le clocher avec un compas identique, unique et froid…

Il faut traiter l’affaire au niveau essentiel, principiel. Quand une société maintient la religion (laïcité non obligatoire, en dehors de l’administration publique) sans imposer une secte spécifiquement, elle promeut, en fait, le syncrétisme. C’est l’option implicite de la république américaine, par exemple, et on peut, si on veut, l’opposer à l’athéisme explicite et officiel qui avait été celui des soviétiques. Fondamentalement non-jacobine, la solution continentale est de fait la suivante: dialogue, cosmopolite et égalitaire, des cultes et déréliction insidieuse, sans athéisme officiel ou explicite. Or syncrétisme n’est pas laïcité. Les abus du culte sont inévitablement mal cisconscrits dans cette option. Le calice déborde toujours un peu, pas mal même, vu que, de fait, le liquide n’est ni bu, ni jeté… Patient, déférent, je tolère cette option du pluralisme religieux cosmopolite, non par promotion du syncrétisme religieux (et encore moins de la «croyance», comme le fit une certaine présidence francaise hyper-américanophile) mais plutôt parce que je continue de faire le pari que la formule syncrétique à l’américaine est la seule voie efficace (et, entre autres, non-violente) pour une progression non entravée de la déréliction qui, elle-même, sans poussée doctrinale en saillie, mènera, par déclin, par défoliation, par extinction, par indifférence envers les cultes, vers l’athéisme effectif. J’assume la longue phase du pluralisme religieux cosmopolite comme une forme maïeutique, polie, patiente, pudique, muette, de promotion de l’athéisme. Ce dernier, d’ailleurs (les médias ne vous le diront pas), prend déjà solidement corps dans la culture mondiale (c’est pourquoi il est bien inutile, voire fallacieux, de militer ouvertement en faveur de l’athéisme). Exemple (anodin) du voile et exemple (plus grave) des lieux de culte à l’appui, donc, finalement, voici mon option: laïcité ouverte ET laïcité définie (les deux ne sont absolument pas incompatibles). Il s’agit simplement de bien circonscrire le champ d’application de chacune.

Laïcité ouverte pour toutes particularités ethnoculturelles sans conséquences juridiques effectives: vêtements, façades de temples, arbres de Noël, Menora, citrouilles d’Halloween, Ramadan, croix dans le cou, grigris, papillotes, fétiches, totems et statues, moulins à prières, turbans, voiles, hidjab, tchador, niqab, burqa, sari, brimborions et colifichets, minarets et clochers (avec cloches et crieurs inclus, sauf la nuit), yoga, occultisme, horoscope, pèlerinages, baptême collectif en piscine olympique, les chrysanthèmes du culte, en un mot.

Laïcité définie et fermement imposée as the law of the land dans le strict espace de portée juridique citoyenne: droits des femmes, droits des enfants, instruction publique, soins hospitaliers, banques, héritage, justice, vie politique et/ou politicienne, sécularisation intégrale de tous les corps administratifs, interdiction de la théocratie, prohibition du port d’armes (y compris les armes blanches…), crime organisé, code civil, code criminel, taxation, chartre des droits, les choses sérieuses du tout de la vie civile, en un mot.

On ne dicte pas aux gens comment s’habiller, se relaxer, méditer, fantasmer, élucubrer, spéculer, cuisiner, décorer leur cahute, ou ce qu’ils prient intérieurement dans les lieux de cultes circonscrits au cercle strict de leurs co-religionnaires. Mais… euh… la soumission de la femme à l’homme, les écoles confessionnelles (protégées par la vieille constitution faisandée de 1867 ou pas) et la théocratie politique, alors là, je le dis sans rougir et tout en restant fermement rouge: pas de ça chez nous… Laïcité, c’est pas juste un mot-clef commode qu’on emprunte aux Francais pour les singer, en train d’écoeurer les femmes voilées. Laïcité, c’est le receptacle intellectuel que mobilise toute une société civile, implicitement ou explicitement athée, pour encadrer le lent et serein déclin de tous les héritages religieux institutionnels, et ce indistinctement… le «nôtre» comme le «leur» donc. Aussi, en conclusion, intoxidentale oblige, je ne sais toujours pas si Naema (nom fictif retenu par les médias) devait tant que ça retirer son voile pour rendre la performance de ses articulations phonétiques visible et perceptible à son enseignante de français… Je sais, par contre, qu’il est urgent de retirer le gros crucifix brunâtre du Salon Bleu de l’Assemblée Nationale du Québec (la vie politique procédant, sans concession, dans mon analyse, de la laïcité définie) et de le pendouiller pieusement dans un musée, à l’éclairage tamisé, de préférence…

Le crucifix du Salon Bleu de l’Assemblé Nationale du Québec est une infraction claire et nette à la notion de laïcité définie retenue ici. Il faut le retirer et le remplacer par rien. Pas de signe religieux ostensibles dans l’espace non privé du débat parlementaire. Que celui dont l’ardoise est propre…

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GILLES VIGNEAULT sera toujours avec nous, vu que nous le continuons (intervention à la Jean de Meung)

Publié par Paul Laurendeau le 1 octobre 2010

On fabrique des chaises, on sait pas qui va s’assoir dedans…
Gilles Vigneault

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Notre affaire débute vers 1230. Cette année là, Guillaume de Lorris (1200-1238) laisse inachevé LE ROMAN DE LA ROSE, long poème lyrique, allégorique, courtois et onirique d’un peu plus de 4,000 vers. Environ une génération plus tard, vers 1275, Jean de Meung (1240-1305) vient coller un peu moins de 18,000 vers à la suite du poème de départ, transformant l’œuvre initiale en un simple prélude de l’œuvre achevée, la retournant éventuellement, pour le ton et les idées, comme une fumante crêpe. Ajouter une suite à un texte initialement autonome, le complétant et l’altérant, c’est faire une intervention à la Jean de Meung. Le premier paragraphe du présent poème a été écrit au siècle dernier par notre grand poète et chansonnier national, Gilles Vigneault (né en 1928 – auteur, entre autres, du recueil de poésie Étraves). Mon intervention à la Jean de Meung forme le second paragraphe du poème de Gilles Vigneault LA MUSIQUE (dont les quatorze premiers vers sont parus initialement, en citation d’exergue et sans titre, dans le recueil de chansons Tam ti delam, Éditions de l’Arc, 1967, p. 7 – Vigneault avait l’habitude, en spectacle, d’y joindre les cinq derniers vers, soit à partir de Or, chaque fois que la musique…). Mais surtout mon intervention à la Jean de Meung se fait, sans cependant, ici, rallonger à l’excès. Qui nous enverra le troisième tableau de cette tapisserie sans fin?
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LA MUSIQUE

Moi, quand j’ai connu la musique,
J’avais dans les cinq ou six ans.
Elle était en habits rustiques.
Elle avait le soulier dansant.
Était venu avec les gens
Et traversé les Atlantiques
Connu les pluies, connu les vents
Et découvert les Amériques.
Battu les quais, battu les ponts,
Et n’avait pas perdu son nom
S’appelait encor Rigodon,
Quadrille et Gigue et Cotillon.
Moi, quand j’ai connu la musique,
Elle était vêtue en violon.
Or, chaque fois que le violon
Retrouve le parler rustique
J’écoute alors, sans accorder,
Sans battre des mains ni des pieds…
Comme on fait quand c’est la musique.
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Moi, quand j’ai connu la musique,
J’avais dans les quinze ou seize ans.
Elle avait la hanche érotique.
Elle portait des bas brillants.
Jaillissait des corps trépidants
Comme une puissance électrique
Sur les planchers lisses et luisants
Des grands dancings de l’Amérique.
Elle était née Révolte et Bruit
Et n’avait pas perdu ce rôle.
S’appelait encor Jazz, Country,
Rythm’n Blues et Rock n’roll.
Moi, quand j’ai connu la musique,
C’était la guitare électrique.
Or, chaque fois qu’en trois accords
Crie cette fée psychédélique,
Ébloui, je l’écoute encor,
Sans faire remuer mon corps…
Comme on fait quand c’est la musique.

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Gilles Vigneault (né en 1928) sera toujours avec nous

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Paru aussi dans Écouter, lire, penser

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Deux chanteuses-icônes, deux poses distinctes. MADONNA, la première grande allumeuse narcissique. JENNIFER LOPEZ, la dernière grande séductrice réactionnaire

Publié par Paul Laurendeau le 1 septembre 2010

I dress for women, and undress for men… [Je m’habille pour les femmes, et me déshabille pour les hommes…]

Angie Dickinson, actrice américaine née en 1931

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Ce sujet est immense, complexe, sensible, délicat et on y reviendra certainement encore et encore. La culture de masse contemporaine a, sans contredit, poussé dans ses retranchements les plus maximalistes l’ère des chanteuses-icônes. Les chanteuses populaires du tournant du siècle, pour se restreindre ici à ce spectaculaire exemple, sont des divas thématiques hautement perfectionnées, notamment du point de vue visuel, des géantes scintillantes défilant au carnaval de nos représentations torves, pas toujours illusoires au demeurant. Ces personnages (je me préoccupe ici strictement de leur oeuvre, de leur propos, de leur show, pas de leurs sagas au bottin mondain) se montrent sous tous les angles de prise de vue possibles et en rajoutent couches par-dessus couches pour exister, perdurer et se perpétuer dans notre psyché, en une machinerie-sophistication se déployant en toutes nos grandes pompes imaginaires. Tout ça, c’est pour faire rêver au maximum et pourtant c’est loin de fonctionner dans tous les sens et n’importe comment. Mais au fait, qui rêve exactement ici et aussi –surtout- comment? Réponse: les hommes et les femmes rêvent, mais ils ne le font pas de la même façon et pas selon la même dynamique. Tant et tant que je vous propose de dégager deux grandes tendances de fond, dans la démarche, la posture, la pose des chanteuses-icônes de la culture de masse chansonnière contemporaine.

Vous avez l’allumeuse narcissique dont la devise pourrait être: «Je m’occupe de moi, je m’aime moi et je crois en moi. Gloria Ego. Si tu t’identifies à moi, fière et décomplexée, tu comprendra que tu es la plus belle et l’assumera pleinement, y compris au détriment de toutes les autres. Tu prendras ta place sur le plancher de danse, la première place, et on te suivra et t’admirera. C’est en t’aimant toi-même que tu allumera et magnétisera au mieux les gens, y compris, pourquoi pas, les hommes». On citera comme exemple ici le personnage de Madonna, mais il s’agit de mentionner le personnage pour mieux faire comprendre la tendance, pas le contraire.

Puis vous avez la séductrice réactionnaire dont la devise pourrait être: « Je vais te montrer comment il faut bouger, chanter, agir pour rendre un mâle fou de désir. Nous sommes femmes et tout ce spectacle, c’est pour notre homme que nous le faisons, en fait. Et les procédures de séduction sont aussi éternelles que le pouvoir de l’homme sur nous et sur l’assouvissement de nos désirs. Et les autres femmes, sache qu’elles se soucieront bel et bien de toi, si tu sais bien cueillir et tenir les hommes». On citera comme exemple ici le personnage de Jennifer Lopez, mais il s’agit de mentionner le personnage pour mieux faire comprendre la tendance, pas le contraire.

On a donc là deux dynamiques d’expression, deux traitements du ton, deux poses qui ciblent les hommes et les femmes du grand public dans les deux cas, mais ne disent pas la même chose et n’instillent pas leur opium du peuple par les mêmes avenues de l’imaginaire, ni selon le même modus operandi… On voit bien le mouvement. Dans l’une, on part «égoïstement» des femmes qui, en s’allumant elles-mêmes au sujet d’elles-mêmes, finissent indubitablement par allumer tout le monde. Dans l’autre, on part «altruistement» des hommes qu’il faut séduire, conquérir, posséder, hanter, adapter, rajuster, façonner pour que les autres femmes finissent par nous remarquer. Il y a aussi, et c’est capital, la ligne du temps. Abstraction faites des impondérables dents de scie du schéma de tendance long (disons, au moins sur trente ans – 1980-2010), on peut dire que l’allumeuse narcissique est fondamentalement en progression, en émergence (ceci fait de Madonna une avant-gardiste, une progressiste, qui le revendique d’ailleurs). La séductrice réactionnaire est en déclin, en régression (ceci fait de Jennifer Lopez une régressive, une conservatrice, qui ne s’en cache pas d’ailleurs). Le fait que la citoyenne Lopez soit onze ans plus jeune que la citoyenne Ciccone est à verser aux profits et pertes des dents de scie du schéma de tendance long, justement mentionné plus haut. Cela ne change rien, de fait, à la progression fondamentale des représentations révélées ici, qui va vers le narcissisme féminin et l’attention portée à soi en tant que femme, au détriment de la soumission à l’homme, bien docile ou bien rétive, genre siècle dernier.

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MADONNA, la première grande allumeuse narcissique. Madonna Louise Ciccone dite Madonna (née en 1958) nous dit, depuis une bonne génération : exprime toi, tu es une super-étoile. Fais ce que tu veux faire, toi, et ne te soucie pas de l’opinion ou de la pression des autres. Les paroles de l’hymne à l’ego suprême Vogue (1990) sont absolument cruciales ici: Strike the pose! (Gardez la pose click! Superbe! On en prend une autre…) Corollaire: dis ce tu as à dire (Express yourself!) et, dans le mouvement, apprend donc un peu à ton homme à en faire autant… Ce message doctrinal, ferme, constant, stable, solide, ne se restreint pas aux questions d’apparence et de mode de vie mais porte sur l’intégralité des options existentielles fondamentale. Je fais mon affaire, je fais mon trip, quitte à la jouer prométhéenne, de ci de là. L’enfance soumise à papa patriarche, c’est bel et bien fini.

Papa I know you’re going to be upset

‘Cause I was always your little girl

But you should know by now

I’m not a baby…

[Papa, je sais que tu vas être bien furax

Car j’ai toujours été ta petite fille.

Mais tu dois bien te douter maintenant

Que je ne suis plus un bébé…]

Madonna – PAPA DON’T PREACH, Papa ne me fais pas la morale, je suis enceinte, il est à moi, je fais mon trip comme je le veux donc je le garde. Et puis, regarde moi bien danser maintenant, tu vas voir que j’ai encore toute une silhouette (1986)

Me voici, en fait. Conséquemment admirez-moi. Filles, imitez-moi. Hommes, voulez-moi, Travelos, grimez-vous en moi. Tripez tous sur vous-même, donc sur moi. Statue synthétique, icône totale, vierge sempiternelle, fille matérielle, pôle central de toutes les confessions de pistes de danse et danseuse devant le miroir, je ne changerai jamais, ne me soumettrai jamais, ne me rangerai jamais, ne vieillirai jamais (même âgée, Madonna reste fondamentalement une ferme doctrinaire juvéniliste). Je suis belle, athlétique, et je le sais. Tout le monde m’aime (corollaire important, la pose est ici ostensiblement bisexuelle, libertine et même vaguement partouzante). Je suis l’allumeuse narcissique.

Très minimalement influencée par l’autre tendance, Madonna a marginalement touché, elle aussi, le rôle de séductrice réactionnaire, notamment dans la chanson et le vidéo Justify my love (1990). Mais il est vraiment difficile de ne pas voir là une sorte de second degré, au sein duquel l’objet d’amour se doit d’amplement «justifier» le détour que ferait très éventuellement à son avantage l’ego cardinal de l’interprète. Qu’on aime ou qu’on n’aime pas l’œuvre de Madonna, force est d’observer que s’y manifeste la solide cohérence d’un message toujours bien de son temps, celui de l’égotisme.

Strictement du point de vue de la dynamique décrite ici, et sous réserve d’autres différences importantes (musicales et scéniques notamment), on peut suggérer que Lady Gaga (Stefani Joanne Angelina Germanotta, née en 1986) apparaît comme une sorte de continuatrice de Madonna. Totalement immergé dans son monde d’amour entier pour Ego et toute à son ardente attention, articulée et militante, envers soi, Lady Gaga pousse la théâtralité et l’idiosyncrasie assumée dans les retranchements de la fiction et du repli sur soi les plus exploratoires et les plus délirants. Notons, en toute cohérence narcissique, que Lady Gaga fait aussi sciemment s’effriter les critères contemporains de la tyrannie de l’apparence physique, dont Madonna ne s’était pas, elle, vraiment libérée. On ne peut que rêver du remplacement de l’hédonisme contraint contemporain de toc, par une vrai émotion narcissique, authentique, profonde, sereine, pleinement assumée, dans la chair et dans le vestimentaire, quitte à se schizophréniser même un petit brin, si nécessaire. Contrairement aux filles modernes, les hommes à l’ancienne ne seront pas trop séduits par une Lady Gaga bien égo-tempérée. Seuls les homme nouveaux s’y retrouveront et ressentiront le charme total, qui s’avance avec le siècle. Pour séduire un homme à l’ancienne, il faut une séductrice à l’ancienne et ce, vite, car pour ce type d’homme, de femme et de séduction, le temps est irréversiblement compté…

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JENNIFER LOPEZ, la dernière grande séductrice réactionnaire. Jennifer Lynn Lopez (née en 1969) se donne comme se souvenant de ses origines. Pas seulement des origines sociales modestes d’une Jenny from the block (2002 – ne te laisse pas distraire par mes bijoux, hein, je suis toujours la même fille du quartier) mais aussi des origines patriarcales de son rôle atavique, celui de femme. Il faut ne pas nous laisser distraire –nous, en fait- par la constellation de scènes de ménages, remises en questions sentimentales, et autres affirmations voulant que l’amour ne s’achète pas, émaillant son œuvre chansonnière et vidéo. La râleuse ici se dandine dans sa cage, brasse ladite cage même, mais ne cassera pas la baraque et ne s’en sortira pas. La chanson d’amour à l’ancienne sert ici fidèlement les valeurs promues. Il te faut obtenir, et tenir, et garder un homme homme et c’est à cela que tu oeuvrera de tout ton cœur et de tout ton corps.

I’m glad when I’m making love to you

I’m glad for the way you make me feel

I love it cause you seem to blow my mind every time

I’m glad when you walk you hold my hand

I’m happy that you know how to be a man

I’m glad that you came into my life

I’m so glad

[Je suis contente quand je te fais l’amour

Je suis contente de la façon dont tu me fais me sentir

J’adore ça parce qu’on dirait qu’à chaque fois, tu me fais m’extasier

Je suis contente car, quand tu marches, tu me tiens la main

Je suis heureuse que tu saches être un vrai homme

Je suis contente que tu sois entré dans ma vie

Je suis si contente]

Jennifer Lopez – I’M GLAD, Je suis si contente d’être la lumpen-effeuilleuse de tripot méconnue qui finit par danser sur votre table, monsieur le directeur-artistique-patriarche de l’école de ballet, aux cheveux de neige et à l’oeil bien fixe (2003)

Conséquemment, je suis ta houri pour toujours et je ferai tout, gigotements nerveux, effeuillages torrides, duos vocaux avec des petits mecs, excès chorégraphiques et crises de larmes inclusivement, pour que tu sois content de moi MAIS AUSSI pour que tu te conformes au modèle masculin traditionnel que je réclame haut et fort et, corollairement, je te quitterai toujours à contrecoeur, quand tu ne sera pas à la hauteur, car j’aurais tant voulu que cela dure toute la vie (jeune, Lopez faisait déjà totalement madame à caser). Je suis aimante. Mon homme me désire (corollaire important, la pose est ici exclusivement hétérosexuelle, exclusiviste et maritaliste). Je suis la séductrice réactionnaire.

Très minimalement influencée par l’autre tendance, Jennifer Lopez a marginalement touché, elle aussi, le rôle d’allumeuse narcissique, notamment dans la chanson et le vidéo Play (2001), mettant en vedette cette voyageuse en avion de jour, danseuse en boite de nuit de nuit, toute occupée de son égotrip solitaire et maximal, et qui réclame à corps et à cris que le disc jockey lui joue sa pièce musicale favorite (même en s’occupant de soi, soi, soi, chez Lopez, il y a bel et bien toujours, pour une femme, un homme à interpeller).

Les continuatrices d’arrière-garde de Jennifer Lopez ne manquent pas, mais j’y vois surtout des artistes mineures faisant jouer un procédé stéréotypé aussi ostensible que peu original, plutôt qu’appliquant une vision doctrinale effective. Nommons, pour exemple, Mýa (Mýa Marie Harrison, née en 1979) et sa propension pathétiquement désespérée à se servir de son corps et de ses tenues pour compenser l’éventuel manque d’intérêt de son œuvre chansonnière et chorégraphique. La liste de ses consoeurs méthodologiques serait, il va sans dire, aussi longue que lassante à détailler. Notons au passage, que le conservatisme artistique qui marche mal, c’est surtout celui qui comble son vide en se remplissant du vent flatulent de l’air du temps… Au mérite de Jennifer Lopez, il faut quand même dire que, chez elle, la garde meurt mais ne se rend pas. Je veux dire par là que Lopez assume ses positions sexistes résurgentes et son conservatisme social et marital non par cynisme marchand mais bien par convictions effectives. C’est, elle aussi, une ferme doctrinaire. Elle restera donc datée mais, l’un dans l’autre, fera date. On reparlera un jour de cette chanteuse-icône début de siècle oubliée, qui se labellisait J-Lo, perpétuait avec ardeur le rude phallocratisme bling-bling-copain-copain d’antan, jouait si bien la comédie dans des navets si médiocres, et invitait, en toute candeur et sans complexe, ses admirateurs et admiratrices à voter pour le Parti Républicain…

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Il faut les observer très attentivement, ces personnages de notre lancinante mythologie visuelle et chansonnière contemporaine. La culture de masse est un vaste magma kaléidoscopique reflétant onctueusement nos propres tendances sociétales profondes. C’est le cloaque aux symboles, en quelque sorte. Nos incroyables poseuses de la chanson populaire n’échappent pas à ce sort fatal. Mais il y a poseuse et poseuse et il faut savoir discerner le stable qui dort au sein du sémillant qui frime et bien dégager ce qui s’annonce de ce qui tire sa révérence, en elles comme en nous… L’allumeuse narcissique pose des problèmes ardus qui sont nouveaux, la séductrice réactionnaire pose des problèmes ardus qui sont anciens. Tyrannie compétitive des femmes les unes sur les autres, tyrannie rétrograde des hommes sur les femmes. Fuite épisodique et bilatérale d’un des excès en s’empêtrant dans les rets de l’autre. Nos chanteuses-icônes n’ont vraiment pas fini de s’époumoner et de nous faire fredonner avec elles… Notons ceci, pour conclure: il ne s’agit pas ici d’aimer ou de maudire, il ne s’agit pas de valoriser ou de dénigrer, il s’agit, en fait, de comprendre (au sens de décoder) ces artistes de masse qui nous font dégager ces catégories sociales générales et, surtout, qui finalement nous font tant nous comprendre un peu mieux nous-mêmes.

Lady Gaga (Stefani Germanotta) devant le miroir aussi… dans le vidéo BAD ROMANCE (2009)

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Le lourd passé de nos futurologies

Publié par Paul Laurendeau le 15 août 2010

Ne faisons pas de vagues conjonctures sur les plus grandes choses

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Pour changer un peu, ici, Ysengrimus (né en 1958) va un tantinet vous parler de sa prime jeunesse. Les gens de ma génération le savent mieux que quiconque, la période 1950-2000 fut l’âge d’or des futurologies techniques et sociologiques, élitaires et vernaculaires, songées et intempestives. L’immense succès de librairie de l’ouvrage Le choc du futur d’Alvin Toffler (1970) donna le ton et fit un raffut du diable dans ma jeunesse tant et tant que la ville et la campagne, l’officine spécialisé et le troquet des bons copains, le barbier pour hommes et le salon de coiffures pour dames se mirent tous à l’heure des spéculations prospectives et annonciatrices, sur ce que serait l’an 2000. Il faut avoir vécu une telle tension d’anticipation (bien disparue aujourd’hui, en notre ère instantanéiste), si fortement reliée, à l’époque, à la toute puissante et obsédante symbolique millénariste. Aujourd’hui, on cherche à faire tripper les petits jeunes sur ce que sera 2020 ou 2050 mais le cœur n’y est plus vraiment. Ils sont tous plus ou moins tributaires d’une mentalité post-millénariste dont Tibert-le-chat, mon fils aîné, à l’approche rapprochée de la crête deux-millienne, me résuma explicitement la teneur en me déclarant, en 1998 (il avait alors huit ans): Moi, l’an 2000, ça ne m’intéresse plus vraiment. Je suis bien plus intrigué par ce qui se tramera en l’an 3000…

Naturellement, une portion significative des futurologies de mon temps se sont magistralement cassées la figure. Les tessons multiples de ces prophéties inanes finirent promptement balayées sous le tapis du quotidien et, évidemment, on n’en parle plus trop fort aujourd’hui dans les coins, préférant railler les prédictions plus anciennes, devenues, elles, parfaitement grossières et bouffonnes. Ainsi, je n’oublierai jamais cette illustration utopiste de 1950 nous présentant une ménagère de l’an 2000 totalement prisonnière de son rôle conventionnel mais, mais, mais… récurant désormais la maison familiale d’un seul jet joyeux et libérateur, au boyau d’arrosage, vu que l’intégralité de son intérieur «est» en latex super-lavable ultramoderne (sur le modèle inavoué de son conjoint du temps récurant son garage, en fait).

Légende: VU QUE TOUT DANS SON INTÉRIEUR EST HYDROFUGE, LA MÉNAGÈRE DE L’AN 2000 PEUT PROCÉDER AU RÉCURAGE QUOTIDIEN À L’AIDE D’UN BOYAU D’ARROSAGE… (tiré de la revue POPULAR MECHANICS, 1950)

Je vous épargne ensuite les voitures volantes, les cuisines robotisées, les chambres à coucher atomiques (atomic bedroom! pour citer une chanson futuriste de Woody Guthrie dans laquelle il s’exclame aussi: Plastic! Everything’s gonna be plastic!), les vidéo-téléphones (une version de celui-ci a bien fini par faire son chemin, en fait, hein, vu que mon puîné Reinardus-le-goupil cacasse avec sa blonde tous les soirs via le fameux webcam). Je voudrais par contre vous citer furtivement douze petits faits de prospective des années, disons, 1969-1989, parfaitement rétamés aujourd’hui, devenus aussi délirants que la chambre à coucher atomique de Guthrie, mais auxquels ma génération a cru dur comme fer, sans même trop s’en rendre compte elle-même d’ailleurs, et qui, en tant que révélateurs sociaux et ethnologiques plutôt que techniques, aident à mieux palper et sentir les graves carences inhérentes de toutes nos futurologies passées (et futures?).

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1- Les microfiches et les microformes : Héritière moins encombrante du microfilm, plus ancien lui, la microfiche, vous en souvenez-vous, c’était une petit carte de plastique bleue tempête qui concentrait sur sa surface plusieurs douzaines de pages d’un document antérieur (qu’il fallait donc avoir microfilmé page par page pour le convertir sur microformes) et qu’on enchâssait dans une sorte de liseuse peu commode et encombrante avec lentille intégrée et écran sous ampoule électrique, le tout plus gros qu’un vieil écran d’ordi. Le livre, on nous l’annonçait gaillardement alors, allait, cette fois-ci, bel et bien disparaître, remplacé par les ci-devant microformes. Dans l’enthousiasme futuriste de la chose, ma thèse de doctorat, initialement tapée à la machine, fut saisie, par ma fac du temps, sur ce support infâme, en 1986, ce qui la rend aujourd’hui totalement impossible à retracer et à consulter sans toute une spéléologie bureaucratique interminable. Les documents sur microformes sont aujourd’hui des documents semi-foutus et je me plais parfois à fantasmer une convertisseuse qui pourrait tout recapter ça et le monter sans encombre sur l’internet… On peut toujours continuer de futurologiser, hé…

Une microfiche. Il s’agissait de se désencombrer

Une liseuse à microfiche. Il s’agissait pourtant de se désencombrer…

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2- La cuisine au micro-onde : Perso, j’aime bien poser une solide palette de steak ou une bonne tranche de cochon dans le micro-onde, la faire hypercuire exclusivement dans cet instrument, et la déguster une fois refroidie, sèche, craquante et dure comme du vieux cuir de bottes, avec un peu de moutarde, de mayonnaise ou de paprika. Cela me fait me sentir comme une sorte de continuateur techno des hardis boucaniers d’autrefois. Cela me sauve du temps et de l’encombrement aussi (fonction initiale cardinale du micro-onde, si tant est qu’on s’en souvienne). Oh, savoureux. Ce qui est bien moins savoureux par contre, c’est que, ce faisant, je me fais regarder avec des yeux de merlans frits (noter ce mot) par mes troupes familiales, comme si cela faisait de moi un malencontreux demeuré qui n’a pas saisi que le micro-onde, c’est essentiellement, fondamentalement, substantifiquement, et de toute éternité, pour réchauffer le lait du caoua matinal ou se nuker un bon petit surgelé ostentatoirement prévu à cet effet (préférablement avec mode d’emploi imprimé sur sa boite). J’ai beau expliquer à la cantonade que, futurologie parcheminée oblige, le micro-onde était, initialement, à l’origine, à la racine, au point alpha de son point de départ, parti dans une impitoyable croisade pour faire intégralement disparaître la cuisinière traditionnelle, le reléguer corps et bien, rien de moins. Mes pairs continuent de cuire leur succulente tambouille sur l’excellente cuisinière au gaz (ultramoderne et programmable) de notre demeure campagnarde et se calent les joues en se payant ouvertement ma tête. Naturellement, comme vous tous, le premier doute m’assailla quand je découvris, vers 1979, les tristes et choquantes versions de micro-ondes «hybrides» avec grill conventionnel et pal rotatif, disparues elles cependant depuis. Ces inquiétantes concessions régressantes reposaient sur le cruel rajustement doctrinal voulant que l’inaptitude, de plus en plus inexorablement avérée, du micro-onde à faire, effectivement et tout simplement, griller ou rôtir la viande ne serait pas surmontée par cette technologie, dès lors indubitablement et fatalement circonscrite.

Un rosbif rôti à point, sortant du micro-onde. Publicité mensongère et futurologie ratée, à laquelle je suis resté, l’un dans l’autre, accroché

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3- Le coloriage des vieux films: Mon père (né en 1923) est de la génération du noir et blanc cinématographique obligatoire. Il nous a raconté avoir vu en salle, à sa sortie en 1942, le film Yankee Doodle Dandy de Michael Curtiz. Puis, quarante ans plus tard, en 1982, il en visionne une version coloriée, à la télévision. Sa joie est instantanée. Son enthousiasme est inconditionnel. Il a l’impression d’enfin pouvoir jouir de ce moment de cinéma dans sa plénitude, que la couleur de cette fable joyeuse, dont on l’avait cruellement privé, lui est enfin rendue. On se souviendra effectivement qu’enfants (mes enfants font pareil) quand le film était en noir et blanc, on faisait tous la gueule. Tant et tant que, là, vers 1982, la cause était entendue, le coloriage «par ordinateur» des vieux films de répertoire devait bannir le noir et blanc pour toujours. Je me souviens de m’être un peu inquiété pour la portion de l’œuvre de Woody Allen où le cinéaste utilise le noir et blanc par choix esthétique délibéré. Ces opus risquaient-ils de passer dans le tordeur nivelant de la colorieuse digitale, eux aussi? Et qui donc allait unilatéralement décider de la texture chromatique des décors et des costumes des films de Chaplin et de Carné? Bon, je me rassurais au mieux, en me disant qu’on n’allait quand même pas colorier toutes les copies, que le choix visuel du noir et blanc persisterait, raréfié, décrié, marginalisé certes, mais disponible quand même. Aujourd’hui Woody Allen peut dormir tranquille, Chaplin et Carné peuvent reposer en paix. Insuffisance technique ou simple désengouement, le vieux film colorié ne fait tout simplement plus recette. On a, discrètement et sans trompette, balayé le triomphaliste programme coloriant sous le tapis grisâtre, noirâtre et blanchâtre. Oh, on se fait bien passer de temps en temps, en douce, une petite Shirley Temple aux couleurs blêmettes rajoutées, en fin de soirée télé, mais je pense que Don Camillo et Pepone sont voués à nous servir encore longtemps, sur nos petits écrans de téloche ou d’ordi, leurs crêpages mutuels aussi virulents que parfaitement incolores.

Cette affiche de YANKEE DOODLE DANDY (1942) donne à voir la texture chromatique générale du noir et blanc ayant été colorié selon cette technologie «par ordinateur» dont on ne cause plus guère…

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4- L’impact éthique du lave-vaisselle: Je me souviens parfaitement d’un débat vif et acrimonieux, survenu avec une petite voisine, que nous appellerons ici Gigi, aux environs de 1969. Le lave-vaisselle, instrument domestique encore largement facultatif alors, ne risquait-il pas de faire irrémédiablement basculer l’humanité entière dans l’oisiveté cynique et le confort paresseux les plus indécrottables? C’était l’époque où la question perfide Avez-vous un lave-vaisselle, chez vous, Paul? se posait sans incongruité, quoique parfois sur un ton semi-honteux, et introduisait une batterie de critères implicites sur lesquels on vous jugeait et vous jaugeait, sournoisement mais sans concession. Un enchevêtrement comique de considérations éthiques et de considérations pratiques compliquait le débat et en rehaussait tout le sel. La question (qui fut une des questions épineuses et ordinaires de toute une génération) était de savoir, les plus vieux et les plus vieilles s’en souviendront, s’il fallait rincer la vaisselle avant de la disposer dans le tout nouveau lave-vaisselle. Dilemme cornélien, dont le corollaire implicite était, que nous vaut un lave-vaisselle qui garde après usage la saleté des assiettes et ustensiles non rincés? Déjà tire au flanc des plus ostensible, moi je disais à Gigi que non, le rinçage préalable ne devrait pas s’imposer. Liberating gadget means liberating gadget et je ne voyais pas l’intérêt de ce zinzin s’il fallait encore se faire suer à lui faire les trois quarts de son boulot, les mains barbotant dans l’eau courante brûlante, avant de le faire rouler. Gigi disait, pour sa part, que oui, qu’il fallait rincer la vaisselle, toutes les assiettes, chaudronnes et casseroles, une par une, et que, qui plus est, cela devait se faire en famille, pour que la dimension de devoir collectif de la tâche déclinante du lavage de la vaisselle à la main maintienne sa cruciale dimension éducative, autocritique et, disons le mot, féministe. Inutile de vous annoncer que cette intransigeante déontologie de la plonge n’a plus cours au jour d’aujourd’hui. Le lave-vaisselle s’introduisit initialement dans nos foyers sur des roulettes, comme un pousse-pousse de colporteur. Il est intéressant de noter que, quand finalement il s’incrusta effectivement, en devenant matériellement encastré dans le comptoir de nos cuisines, cela marqua, en une spectaculaire coïncidence, la fin des arguties métaphysico-éthiques concernant l’intendance de son segment des tâches ménagères. Quant à la pauvre Gigi, rien ne la vouait vraiment à la confirmation ou à l’infirmation de ses futurologies. Elle est morte du cancer avant d’atteindre la cinquantaine. J’espère bien pour elle qu’elle a vu à fourrer ses assiettes, ses chaudronnes et ses casseroles dans le lave-vaisselle le plus tôt possible et qu’elle a profité pleinement de tous les trop courts moments que cela lui libéra. Cette chienne de vie est si cruellement courte.

Légende: VOTRE CONGÉ DES LIENS DU TABLIER VOUS ARRIVE SUR DES ROULETTES. La futurologie du faux dilemme éthique par excellence concernait, comme par hasard, la disparition d’une vieille tâche (indûment) féminine…

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5- L’effet mental des calculettes: Je vois encore mon brave père se péter la tête à m’aider à extraire une maudite racine carrée sur papier. Incompréhensible. Cette suite de divisions en colonnes, pour approximer la racine. La barbe. 1970, ma première année d’école secondaire. Les calculettes venaient de faire leur apparition mais étaient totalement prohibée à l’école et ce, au nom de développements doctrinaux à rallonge qui assuraient dur comme fer que la perte de la démarche entière d’extraction des racines carrées et cubiques (et autres calculs ratiboisants du genre) compromettraient irrémédiablement la stature intellectuelle des élève et transformerait la sacro-sainte bosse des maths en un creux crânien nuisible, un marécage fétide et insondable. C’était l’époque crispée et roide où permettre aux bambins du primaire de compter sur leurs doigts lors de la production non écrite d’opérations d’arithmétique élémentaire était considéré un acte de pédagogie ultramoderne à haut risque. Le calcul mental se devait d’être intégralement mental ou de ne pas être. J’ai donc grandi dans la peur, toute relative au demeurant car si peu crédible, que la calculette allait sciemment m’enconner, sans espoir de retour. Or, l’enconné frimé n’était pas celui qu’on pense, oh non. En effet, l’école secondaire autorisait, depuis toujours, les règles à calcul. C’est un petit appareil d’autrefois, conçu brillamment, de manipulation facile et jouissive, et qui permet, entre autres, de multiplier, diviser, tirer des racines carrés (alors là aussi simplement que si on les pompais dans une table) etc. Mon père m’apprit la manipulation de cet appareil et je m’en servis constamment, massivement, exhaustivement. Une bonne règle à calcul en bois, immaculée, précise, avec traits et nombres gravés et curseur-loupe, vous permet d’aller chercher la deuxième décimale sur une division ou une multiplication. Et surtout, vous ne pensez pas plus qu’avec une calculette. C’est l’instrument qui fait l’intégralité du boulot, parole d’honneur. De la superbe grande frime. On a ici un cas criant où futurologie ratée et préjugés ignares allaient main dans la main, sereinement. L’école secondaire autorisait la règle à calcul, cet objet antique, d’allure ésotérique, ingénieuresque et savante mais bloquait la calculette, récent petit gadget trivial à touches, puant la triche facile et décérébrée à plein nez, alors que ces deux objets faisaient exactement le même boulot, celui de remplacer toutes ces opérations mentales fastidieuses, fatigantes et chiantes par l’action, soit mécanique, soit électrique, d’une manière de boulier compteur perfectionné. Aujourd’hui, évidemment, nos gamins ont des calculettes dites «scientifiques» virtuellement omnipotentes. Elles sont d’utilisation obligatoire dans tous leurs cours de maths et de sciences. Et, surtout, plus personne n’enquiquine plus personne avec des jérémiades d’anticipation-catastrophe au sujet de l’effet mental des calculettes sur notre belle jeunesse.

La règle à calcul. Elle fut, pour ma génération, la parfaite crypto-calculette si frime, si faussement songée

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6- L’impact idéologique des jeux vidéo: Les préjugés idéologiques contre le jeu vidéo sont devenus, au jour d’aujourd’hui, un sous-genre aussi massif qu’autonome de la vaste littérature réactionnaire de notre temps. Nos instantanéistes seraient tentés d’y voir un phénomène exclusivement contemporain. Erreur. Le petit enzyme glouton jaune de jadis et ses détracteurs repentis d’autrefois sont là pour en témoigner. Pacman apparaît en 1980. Je me souviens vivement de sa sortie. Une incroyable tempête. Avec toutes sortes de manettes et de commandes fort déroutantes à l’époque, il se jouait dans une arcade, hein, pas sur un ordi. Il n’y avait pas encore d’ordis personnels significatifs à cette époque. Sa trame narrative, des plus élémentaire, n’en heurta pas moins très profondément les imaginaires du temps. Le petit enzyme jaune se rue dans des corridors perpendiculaires et gobe le plus grand nombre possible de capsules blanches. Il est poursuivi par quatre fantoches insensibles (du nom de: Inky, Blinky, Pinky et Clyde – cela ne s’invente pas) qui, s’ils l’enveloppent de leur suaire, le neutralisent (Le tuent possiblement? Le dévorent?). Aléatoirement, une manière de changement qualitatif survient par moments et Pacman peut alors se retourner contre les fantoches et les dévorer à son tour, vite, car son omnipotence est cruellement temporaire. Le tout se jouait dans cette rhapsodie de techno-couinements, de pets synthétiques semi-musicaux et d’alternances de flammèches de couleurs, si typiques des jeux d’arcades. C’est le nombre de capsules blanches gobées par Pacman/vous qui indiquait votre pointage final. Je reste avec le sentiment (possiblement fautif au demeurant) que Pacman se faisait toujours éventuellement capturer par un fantoche, que sa démarche était un contre-la-montre sans espoir réel, une quête de survie plutôt qu’une quête de vie. Je me souviens surtout vivement du choc intellectuel et axiologique majeur suscité par Pacman au moment de son installation dans notre culture vernaculaire. On y avait vu, à l’époque, une promotion anticipatrice-futuriste de l’individualisme arriviste effréné et le rejet sans espoir de tout civisme. On avait jugé que le message implicite de cet amusement incongru et déroutant était: bouffe le plus de nénanes possible avant de (fatalement) te faire pogner et pogne sans pitié tout ce qui ne te pogna pas… Cette pesante idée de fatalité hystéro venait aussi de la notion, forte à l’époque, voulant que tu ne puisses pas gagner contre une machine ou, selon le terme de nos mouflets contemporains, battre le jeu… Mes fils, Tibert-le-chat et Reinardus-le-goupil, qui ont joué tous les jeux vidéo personnels et en ligne imaginables, Pacman inclusivement, se tiennent les côtes quand je leur mentionne l’immense impact intellectuel et mental dudit Pacman (et de ses semblables du temps), impact intellectuel et mental totalement lessivé et édulcoré au jour d’aujourd’hui.

Pacman en psychanalyse dit: JE VOIS DES PERSONNES MORTES. C’est qu’il avait en commun avec nos futurologies paniques de tout bouffer trop vite et d’anticiper des fantômes…

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7- Le déclin du mariage : Bon, moi, le mariage, en 1978, l’année de mes vingt ans, je lui donnais encore, oh, six mois de survie, max. Aujourd’hui, ventre-saint-gris, même les gais se marient. Ce n’est certainement pas moi qui ai souhaité ou assuré la durabilité imprévue et le bricolage inattendu de cette vieille institution phallocrate qui, au demeurant, est de plus en plus en train de devenir, par un de ces fichu de revirement paradoxal dont la vie sociale a tellement le secret, un trip crucial de femmes… Ah, l’institution à la robe immaculée, on la croyait foutue, elle perdure, fait des boutures, se renouvelle et gagne même un singulier relief séditieux. Les gais la revendiquent et n’accepteront pas, et à raison dans la logique de la chose, de demi-mesures genre contrat social, PAC ou autres entrées discriminatoires par la petite porte. Les monogames réactionnaires du cru crient alors que cette généralisation du mariage et son ouverture à la diversité des orientations flétrit irrémédiablement leur propre contrat matrimonial (ils aboient, comme les vieux médaillés de l’Ordre de l’Empire Britannique aboyèrent, quand ladite médaille fut donnée au Beatles, en 1965). Et cette dimension critique, subversive et progressiste, aussi piquante qu’inattendue, du mariage co-existe en toute quiétude tant avec le divorce (qui tient parfaitement la route, lui aussi) qu’avec la continuation de la pharaonique vie commerciale du tout de ce cirque hautement codé de décorum matrimonial. Oh, là, là, quel bazar! Personne n’avait prédit un tel développement! Bon, ne me posez plus jamais de questions sur l’avenir proche ou lointain de l’institution du mariage. Je sonne aux abonnés absents sur toute futurologie concernant cet ondoyant mystère ethnologique, incroyablement insondable. Je suis contre, c’est tout ce que je sais. Pour le reste, démerdez-vous.

Le mariage, plus fort que jamais

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8- Le Concorde : Prototypé en 1969, lancé, sabre au clair, dans le grand public en 1976, le supersonique Concorde faisait Paris-Montréal en trois heures et semblait enfin (que de enfin en futurologie) ouvrir l’ère du vrai vol transatlantique, court, sobre, moderne, technologique et confortable. Mais cette prouesse avionneuse était tout simplement trop dispendieuse en frais généraux durables. Aussi, c’est la démocratisation des vols commerciaux qui, en fait, a tué Concorde. Sa technologie est toujours disponible quoique pour le moment socialement inutilisable. Ah, un rêve, que ce fameux Concorde. Mais le billet coûtait finalement bien trop cher au détail et surtout, je vous le demande, pourquoi casquer un max pour réduire le temps effectif dans le ciel si le boom populaire de l’avion de ligne engorge et surpeuple les aérogares de débarquement et d’embarquement, vous faisant fatalement défaire tout votre gain chrono, évidemment sans qu’on vous rembourse votre mise aussi rondelette qu’illusoire? Concorde, c’était de la futurologie chirurgicale, localisée, à géométrie variable, asymétrique, dissymétrique, boiteuse et bancale, au bout du compte. L’albatros de Baudelaire. Un scintillant genoux artificiel, articulé, robotisé, super-tech sur une jambe de bois commerciale… Concorde a vécu, et on se tape encore ce trajet en sept heures (ou huit, ou dix ou douze), dans des coucous boites de sardine, pour payer moins. Il y a la poussée technique et il y a la pression sociale, que voulez-vous. Deux poids qualitativement distincts. Deux mesures implacables. Pour citer et anticiper un brin: l’échec commercial de ce procédé pourtant fort séduisant peut s’expliquer simplement par le mode de vie du consommateur de base. Et surtout, ne me racontez pas des histoires d’écrasement, hein. Quand Concorde fut définitivement retiré en 2003, justement après un spectaculaire écrasement survenu en 2000, c’était un coucou de luxe vieillotte, parcheminé, sans suivi et sans suite, déjà amplement marginalisé, dont la cause était de fait entendue depuis plusieurs années. On n’en parlait plus trop trop sur l’agora d’ailleurs et, sans le susdit écrasement qui le remit temporairement et bien fortuitement sur la sellette, Concorde aurait, comme la bonne vieille Caravelle (1955-1996), tout doucement disparu dans les brumes. Il aurait vécu sa mise au rancart en douce et sans trompette. Nos futurologies ratées se rétament presque toujours dans un silence opaque.

Le Concorde. Prouesse technique. Échec sociologique

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9- La quadraphonie: La démonstration la plus spectaculaire du caractère inénarrablement simpliste et délirant de nos futurologies reste l’annonce tonitruante, vers 1971, de la venue prochaine de la quadraphonie dans nos chaumières. Il est clair que quelqu’un quelque part voulait réussir un doublé/quadruplé avec le coup fumant, antérieur de quelques années déjà, de la stéréophonie (entrée, elle, dans la culture de masse vers 1957). On chercha donc à faire gober aux mélomanes que le bond qualitatif de la haute fidélité qu’avait représenté le passage d’un haut parleur à deux, se maximaliserait d’avantage en passant, tout linéairement, de deux haut-parleurs à quatre. L’affaire parait tellement hirsute et inepte au jour d’aujourd’hui que souffrez s’il vous plait une courte citation du cyberjournaliste français Daniel Lesueur, musicologue de bonne tenue et mon aîné de six ans:

L’échec commercial de ce procédé pourtant fort séduisant peut s’expliquer simplement par le mode de vie du consommateur de base. La disposition correcte de quatre baffles autour d’un fauteuil ou d’un canapé implique que l’auditeur possède un salon assez vaste. Or la plupart des logements (principalement les appartements citadins) ne sont pas assez vastes pour un tel luxe… sans parler de nos amis japonais qui, on le sait, résident dans des logements extrêmement resserrés. Considérant que les Japonais représentent une énorme part du marché potentiel de la haute-fidélité, on comprend alors qu’ils ont été dans l’impossibilité d’acquérir cet équipement qui, pourtant, les aurait comblés d’aise. La quadraphonie fut donc un procédé mort-né sans débouchés.

Ce commentateur non seulement se souvient de la quadraphonie (ce qui déjà en soit n’est pas un mince exploit) mais mieux, sublime même, il y croit encore. Ceci dit, je ne partage pas ses vues laudatives sur le susdit zinzin. La quadraphonie symbolise magistralement pour moi le caractère étroitement quantitatif et linéaire de nos futurologies. On prend la voiture d’aujourd’hui et on l’hypertrophie en la fantasmant plus grosses, plus rapide, volante, parlante, programmable, électrique et tadam voici la voiture de demain, toujours avec son vieux volant sur ses vieilles routes. Je crois que la quadraphonie n’a pas levé non pas par manque d’espace physique (surtout en Amérique du Nord!), mais bien par manque d’espace mental pour le simplisme étagé à outrance qu’elle cherchait implicitement à imposer. Je me souviens du commentaire de mon vendeur de disques du temps, surnommé fort judicieusement Wolfgang: Ça va aller jusqu’où comme ça? Dédoublement du nombre de colonnes de son tous les dix ans? Non, ça va faire, là. Grossir n’est pas grandir. Wolfgang exprima superbement tout le dépit d’une époque pour le quantitatif progressif, strict et désâmé, et cette futurologie là tomba aussi à plat.

La quadraphonie, une futurologie du quantitatif strict

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10- Le disque musical compact: Vers 1975, quand j’ai entendu parler pour la première fois de l’apparition future d’un disque musical qui fonctionnerait avec un rayon laser, là, ma machine à fantasmer s’est mise à débloquer vraiment dur. Toujours simpliste et linéaire, comme il se doit en de telles circonstances, j’imaginais un tourne-disque identique au tourne-disque du temps, sur lequel je poserais mes microsillons vinyl du temps et duquel je rapprocherais un bras pick up, comme dans le temps, mais la terrible aiguille diamant égratigneuse serait remplacée par un inoffensif petit rayon laser bien rouge (le laser, le ci-devant rayon de la mort, est rouge, hein, je l’ai lu dans Bob Morane. Comme dirait Renaud Séchan, c’est vous dire si je lis). Dix ans plus tard, en 1985 donc, je me vois poser sur un lecteur CD mon premier disque laser (selon la formulation du temps), un disque de Renaud justement. Sublime. Je crois alors encore que le CD c’est tout simplement magique, que c’est le disque qui ne s’égratignera jamais, le disque pur, inusable, éternel. Aujourd’hui, je sais, comme vous tous, que c’est le disque qu’il faut foutre à la poubelle aussitôt qu’il s’égratigne (ou perd son emprise de lecture, y compris en restant des années sans avoir joué) car c’est le disque qui ne survit pas le moindre écornement, le disque aléatoire, intransigeant, totalitaire. J’en reste vraiment fortement commotionné. En fait, je me suis fait avoir avec le disque musical compact exactement comme mon vieux père se fit avoir avec le coloriage des vieux films. Une génération, cette fois-ci la mienne, ne voulait plus entendre ces insupportables grichements de microsillons égratignés ou usés à la corde lui écorcher les oreilles et elle la paya cher, cette fausse futurologie d’assouvissement courtichet issue simplement, comme artificiellement, des carences techniques de la phase antérieures, et amplifiée par cette dernière. En plus, pour joindre l’injure à l’insulte, voici que ce chien de CD est en train de disparaître. Maudit que j’ai déchanté. On ne se lasse jamais de la musique, cette beauté suprême, mais ses supports passés, présents et à venir, oh là la, quelle barbe. On m’y reprendra à futurologiser des catégories abstraites (perfection, éternité, pureté) dans le sein foireux d’un de ces fichus supports du monde matériel.

L’invulnérabilité du CD de son maître. Propagande mensongère et futurologie ratée dont j’ai si amèrement déchanté

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11- L’ordinateur personnel supplantant le terminal : Mes premières tapoches sur un ordi se sont effectuées vers 1979, sur une bécane assez similaire à la première photo ci-jointe. Fait central, c’était un terminal, c’est-à-dire un simple dispositif d’accès à une structure centrale qui, en gros, te dictait, en lettres verdâtres, les comportements à adopter, dans une ambiance particulièrement glauque, roteuse et cryptique. Il fallait vachement adopter l’attitude, les postures et le langage de la machine dans ce temps là et le user-friendly n’était pas trop dans l’air du temps. La chose était donc passablement limitée, ardue, chiante et donnait l’impression qu’on ne contrôlait pas trop trop sa cyber-destinée. Tant et tant que, vers 1983, se mit en place l’idée que la notion de terminal avait fait son temps, qu’elle était, pour toujours (beaucoup de pour toujours en futurologie), une relique surannée. L’avenir était à l’ordinateur indépendant, l’ordinateur isoloir, l’ordinateur singleton, l’ordinateur, monade, l’ordinateur pleinement autonome, l’ordinateur personnel. Par des disquettes, puis par un disque dur, on tambouillait désormais, en toute indépendance, dans le ventre du microsystème, sur place, ce qui autrefois se tambouillait quelque part loin du terminal. On tirait ensuite sa disquette hors du grille-pain et le tout de nos précieuses données nous tenait indubitablement dans la main. Mon premier contact personnel fut, en 1984, avec le fameux petit coffiot blanc historique de Macintosh, celui qu’on brandit si pieusement dans le film Forest Gump. Ouf, enfin, bon sang, on s’y retrouvait un peu, une fois la manipe de la souris et des icônes dominée. Fini le terminal impuissant, sporadique, autoritaire et rétif, la sainte paix. Enfin heureux dans son cubicule, on se prit même à fantasmer une innovation qu’on attend encore aujourd’hui, le microphone-dictaphone pour ordi personnel. Patience, patience… Cette variante ultime de l’hystérie isolante et individuante que fut ce fantasme de l’ordinateur à microphone sera-t-elle une autre quadraphonie de notre temps? Il faudra voir. En tout cas, dans son incomplétude aujourd’hui avérée, le ci-devant ordinateur personnel, lui, est, mutatis mutandis, un autre four micro-onde de notre temps. En effet, j’ai pas besoin de vous faire un dessin pour la suite. La formule Personnel Computer fut pudiquement abrégée en PC vers 1988. Et, via courrier électronique, accès (d’abord circonscrit et payant) à des banques de données, Minitel (en France), puis Internet, le réseautage se remit promptement en place, plus puissant et perfectionné que jamais. L’ordinateur personnel supplantant le terminal n’aura été qu’une autre de nos nombreuses futurologies fugitives trop hâtivement permanentisée. Terminal – Ordinateur personnel – Retour du Terminal (sous une autre forme), tel est le topo plus global. C’est donc parfois le retour, quantitativement amplifié et qualitativement modifié, d’un état antérieur cru révolu qui prend notre anticipation par surprise. La Révocation de l’Édit de Nantes Futurologique, en quelques sortes… Les intranets, les serveurs personnels, les murs pare-feu, les forums fliqués nous ramèneront-t-ils maintenant vers un retour, altéré lui aussi, d’une nouvelle sorte d’ordi-isoloir? Il faudra voir.

Un terminal. L’ordinateur personnel comme tel apparut vers 1983 pour isoler l’usager de la contrainte, jugée alors «obsolète», du réseautage…

Vas-y maintenant, mon petit individualiste. Dicte ton texte, lentement et fort, dans un cubicule non insonorisé, bruyant et parcouru de mille oreilles indiscrètes

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12- L’universalisation du système métrique : Toujours est-il bien que, finalement, en 1973, le Canada se met au métrique. En 1975, les États-Unis s’y lancent aussi, à fond de train. Vers 1982, sous Ronald Reagan, nos voisins du sud vont caler et renoncer à la susdite conversion au métrique. Nous, non, on maintient le cap, bon an mal an. Un mélange d’apathie du public et de refus rampant des industries étrangle irrémédiablement le processus de conversion aux États-Unis, peut-être pas pour toujours, mais certainement pour longtemps encore. Il faut dire, à la décharge de nos bons ricains, que le passage au métrique leur pose un certain nombre de problèmes ethnoculturels quasi insolubles. Un seul exemple, si vous me permettez: le football américain. Le football américain est un sport qui intègre profondément, intimement une unité de mesure explicite dans le fonctionnement interne de ses règles. L’équipe offensive a, en effet, quatre essais pour faire parcourir un minimum de dix verges (ten yards, environ 9.1 mètres) au ballon, en direction de l’équipe défensive. S’ils n’y arrivent pas au ratapoil, le ballon change de mains. Les arbitres, au football américain, ont donc de longs rubans à mesurer pour régler les cas litigieux. Inutile de vous annoncer que tout ce beau monde, y compris le public (et le public du Super Bowl, bien, c’est littéralement l’Amérique entière) intériorise très profondément le système de mesure (anglais, non métrique) sur lequel ce divertissement de masse passionnant repose. Convertir tout ça au métrique serait impossible, sans endommager irrémédiablement le fonctionnement de ce sport, sa perception empirique, ses performances, son héritage centenaire, ses statistiques, etc. Cela ne se fera pas de sitôt. Le reste est à l’avenant… Mais revenons au Canada, si vous me permettez. J’ai quinze ans, quand le Canada se rue subitement sur la conversion au métrique. Ils vont y mettre le paquet. L’école, les médias, l’industrie, l’administration publique, tous les corps seront mobilisés pour cette cause saine, consensuelle et diurne: la promotion du ci-devant Système International de Mesures (on évite pudiquement la notion de système métrique qui fait trop française – il ne faut surtout pas que le Canada anglais se mette à croire qu’on cherche à le franciser!). Toutes nos mnémotechnies sont mobilisées. Vous souvenez vous de l’exclamation pour intérioriser la conversion anglaise du mètre? Trois pieds, trois pouces, trois lignes! Et, futurologie planificatrice oblige, les autorités canadiennes croient pouvoir régler l’affaire en dix ans. Quarante ans plus tard (2013), la situation sera la suivante. Le Québec est bien plus avancé que le Canada anglophone mais, même au Québec, il y a encore des manques profonds. Voyez moi, je suis de la génération qui fut abruptement douchée par la conversion au métrique. Petite enfance dans le système anglais (plus précisément dans sa traduction franco-québécoise, mobilisant tout un barda folklorique de noms de mesures antiques comme «traductions» de la terminologie du système anglais), adolescence dans la tempête de la conversion. Je suis un adulte hybridé. Je sens les températures en Celsius mais les mesures courtes en anglais, les volumes liquides en métrique mais les volumes solides en anglais, le kilométrage (distances longues) en métrique mais les poids avoirdupoids en anglais. Voisinages des États-Unis ou lenteur mentale généralisé, plus personne aujourd’hui n’ose affirmer, comme on le fit jadis, que la mise en place du système de mesure international sera ou aura été une victoire en ouverture, au Canada. La futurologie antithétique, plus marginale mais bien présente aussi, voulant que le renoncement ricain entraînerait le Canada, sinon le monde, dans sa régression pré-métrique ne se claironne plus trop, elle non plus. On attend de voir. La prudence ès anticipation s’installe, insidieuse. Futurologie et modestie en viennent inexorablement à se découvrir mutuellement, se rencontrer, coexister.

Ces deux règles de fer coexisteront pour toujours dans mon petit tiroir mental personnel. Tradition tenace et futurologie circonspecte devront, un jour ou l’autre, en faire autant, et coexister ainsi aussi…

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Beau lot de fours, hein! Et donc, finalement, le ratage de nos prédictions explicites, à quoi tiens-t-il? Fondamentalement, à une outrecuidante hypertrophie triomphaliste de la jubilation de l’existence présente. Le fait que l’innovation assouvit ou rafraîchit une génération n’assure pas sa pérennité pour les générations suivantes, si elles ne souffraient pas, elles, du manque. Grossir n’est pas grandir. Projeter linéairement et mécaniquement n’est pas anticiper. Une option dépassée peut toujours refaire surface sous une autre forme, plus complexe, plus fondamentale. Perspective n’est pas prospective. Simplettes et ahuries, nos boules de cristal sont déformantes, amplifiantes et inversantes. Elles restent fondamentalement des miroirs déformants plus que des télescopes informants. Notons aussi que la majorité des futurologies décrites ici concernent des objets dont la mise en place ethnoculturelle fut hautement dépendante de leur mise en marché commerciale. Vendre n’est pas prédire, mais feindre de prédire. Mise en marché, publicité, marketing, déformation, distorsion, amplification, diffraction, jubilation (réelle ou factice), optimisme excessif, triomphalismes et intimidations propagandistes, tout cela prend son pli sur le même support pratique et idéologique.

Par dessus le tas, à nos futurologies explicites, avérées fausses, s’ajoutent encore, de surcroît, nos futurologies fautives de n’avoir pas prévu ce qui effectivement advint. À la futurologie calamiteuse en plein se joint donc la futurologie calamiteuse en creux, sur laquelle on pourrait aussi amplement développer. On se doit donc d’ajouter, à la description du marasme prospectif, tout ce que nos futurologies n’avaient PAS prévu et qui advint, l’internet, les réseaux sociaux et leur gratuité, la nétiquette, le cyber-anonymat, la cyber-provoque, la cyber-criminalité, la chute de l’Union Soviétique et la fin de la Guerre Froide, l’enlisement des guerres de théâtre, l’islamisme politique, les WikiFuites, la musique (téléchargeable) sans tourne-disque, les drogues récréatives fabriquées à partir de produits courants, l’hypertrophie individualiste/collectiviste par ramification du réseautage twittologique, la pilule érectile, la coexistence, douloureuse et imprévue, de la civilisation des loisirs et de la civilisation du surtravail. Oh là là, restons éminemment modestes pour nos prédictions sur la suite (Blue Ray, cinéma 3D, cyber-liseuses, GoogleWave, disparition du livre, mort du web, généralisation de la bouffe bio, jardin global, impact orthographique de la graphie MSN, omnipotence impudente de 4chan, écologisme politique, journalisme citoyen). Il y aura encore bien des surprises. Tant et tant que ce sera encore à Héraclite de conclure.

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L’éclosion reste cachée

Héraclite

Oh que nos boules de cristal sont déformantes, amplifiantes et inversantes. Elles restent fondamentalement des miroirs sur la jubilation du présent bien plus que des télescopes sur l’anticipation du futur

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Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Monde, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 14 Commentaires »

Mes idoles

Publié par Paul Laurendeau le 1 mai 2010

Ça fait donc deux ans et deux jours, au jour d’aujourd’hui, qu’Ysengrimus le loup grogne sur le monde. On lui fait ostentatoirement observer qu’il n’aime rien, ne respecte rien, n’épargne rien, esquinte tout. PanoPanoramique m’écrit: Respecte-tu quelque chose, Ysengrimus, sacralise-tu une petite portion du monde, comme le font tant d’autres. As-tu des objets d’admiration, des modèles dans la vie, des… des idoles? Réponse: pour sûr. Voici donc MES IDOLES… (le nom totémique de l’idole figure sous l’illustration, son nom à la ville est en tête du commentaire). Inutile de souligner que le terme idole est utilisé ici plus au sens pop-culturel qu’au sens archaïquement idolâtre du terme… ou, l’est-il?

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MON ARISTOTE

Karl Marx (1818-1883) est le penseur le plus crucial de l’ère moderne. On lui doit une profonde et durable révolution philosophique, la compréhension du principe des déterminations matérielles de l’histoire, et la description la plus théoriquement approfondie de la crise structurelle du capitalisme. Qu’est-ce que la société, quelle que soit sa forme? Le produit de l’action réciproque des hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale? Pas du tout. Posez un certain état de développement des facultés productives des hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez certains degrés de développement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile. Posez telle société civile et vous aurez tel état politique qui n’est que l’expression officielle de la société civile. [1846]

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MON LUCIFER

Baruch de Spinoza (1632-1677) est le grand introducteur de la rationalité du penseur ordinaire. L’acuité de son jugement critique, la justesse de sa pensée déductive, la prudence scolastique de son exposé, masquant pudiquement, dans un horizon socio-historique encore largement obscurantiste, une systématicité et une radicalité de doctrine sans faille, font de lui rien de moins que le “porteur de lumière” (lux – ferre) de la pensée moderne. Une loi dépend d’une nécessité de nature quand elle suit nécessairement de la nature même ou de la définition d’un objet; elle dépend d’un décret des hommes, et alors elle s’appelle plus justement une règle de droit quand, pour rendre la vie plus sûre et plus commode, ou pour d’autre causes, des hommes se la prescrivent et la prescrivent aux autres. [1670]

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MON MARX

Rosa Luxemburg (1870-1919) est la plus importante théoricienne marxiste du 20ième siècle. Son ACCUMULATION DU CAPITAL, écrit en 1913, complète et corrige LE CAPITAL en décrivant le développement du capitalisme de la phase impérialiste, et en mettant en relief l’importance de phénomènes comme la concurrente inter-étatique, le colonialisme économique, le développement des monopoles, le militarisme. Elle nous donne ce que nous aurait donné Karl Marx s’il avait assisté à ces développements. Ce qu’il nous aurait donné, ou mieux. Ses analyses de la réalité sociopolitique contemporaine sont aussi d’une grande importance. On considère la masse comme un enfant à éduquer auquel il n’est pas nécessaire de tout dire, auquel dans son propre intérêt on a même le droit de dissimuler la vérité, tandis que les “chefs”, hommes d’État consommés, pétrissent cette molle argile pour ériger le temple de l’avenir selon leurs propres grands projets. Tout cela constitue l’éthique des partis bourgeois aussi bien que du socialisme réformiste, si différentes que puissent être les intentions des uns et des autres. [1911]

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MON MOZART

Charlie Parker (1920-1955) dit Bird (l’Oiseau) a reconfiguré le Jazz moderne. Il est l’artisan principal de la ci-devant Révolution des Boppers. C’est Mozart, de tous points de vues. Pour la première fois dans l’aventure jazziste, Parker parait suspendre des parcelles de mélodie dans le vide. En réalité, par des liens ténus, au premier regard invisibles, les éléments communiquent entre eux et entretiennent des relations étroites. Pour apercevoir cette logique dissimulée, il faut liquider bien des préjugés et convertir bien des attitudes anciennes: à ce prix seulement le puzzle se reconstruit pour nous, le récit dilacéré, déchiqueté, reprend forme, ce qui était divisé, séparé, se replace en l’unité retrouvée d’un ensemble. Parker affectionne du reste le mystère. C’est un maître du sous-entendu, comme on le sent bien aussi lorsqu’il suggère des notes qu’il eût pu exprimer réellement. Le musicien nous laisse l’exquis plaisir de deviner. Qu’on ne voie pas en cela quelque alibi que se donnerait une insuffisance technique. A vrai dire, on ne connaît guère de virtuose plus sûr de lui-même que Charlie Parker. L’un de ses plaisirs consiste très précisément à faire succéder aux périodes d’austérité mélodique des périodes de prodigalité où la phrase déferle comme un flot agité, se gonfle et se brise en une fastueuse gerbe de notes. Au cours de ces moments de faconde étourdissante, certaines notes accentuées hors du temps ajoutent encore à la confusion d’un auditeur habitué aux conceptions rythmiques du “middle jazz”. Il n’est pas jusqu’à la sonorité qui ne surprenne, sonorité unie, impitoyable, forte comme l’airain, et qui ne vibre largement que dans les temps calmes. [Lucien Malson, HISTOIRE DU JAZZ ET DE LA MUSIQUE AFRO-AMÉRICAINE]

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MON RODIN

Art Tatum (1909-1956) fut un Rodin musical. Le Rodin du PENSEUR, un peu. Le Rodin du BALZAC, beaucoup. Le sculpteur fin du stéréotype de rengaine, un peu. Le sculpteur massif de la distorsion de l’image musicale reçue, beaucoup. Ce fils d’ouvrier d’usine de l’Ohio, aveugle d’un oeil, ne lisant pas la musique, écoutait les mélodies de Broadway et de Tin Pan Alley à la radio, et triturait ensuite cette pâte mélodique, la faisant macérer dans la masse ondoyante de cet idiome pianistique archaïsant, solidement typé, dénommé crûment stride piano. Le tonitruant combat de l’académisme et de l’idiosyncrasie. Rodin. C’était un musicien de Jazz aux mains tout simplement omnipotentes. Who do you think had stopped by after his job and seated himself at the piano. Nobody but my man Tatum. He was in his usual rare form, and doing all of the most impossible high and harmonic changes. Strays was with us, and our friends from San Francisco, Mr. and Mrs. Archibald Holmes. After meeting Art and conversing with him, she hit on the subject of Bach, because she had been studying his music. Something in Tatum’s playing moved her to utter the next thing to a challenge. “Well, Mr. Tatum, do you know any Bach?” – “A little,” Mr. Tatum answered, and then proceeded to execute a parade of Bachisms for the next hour. After getting her breath, the lovely lady said, “Thank. I guess I’ll keep my big mouth closed now!” [Duke Ellington dans MUSIC IS MY MISTRESS]

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MON VOLTAIRE

Salman Rushdie (né en 1947) est un des plus puissants témoins de ce siècle planétaire. Oriental, occidental, total. Voltaire nous donna Paris sous costumes et turbans de turcs, il nous donne Bombay en maillot et pantalons roulés Star Trek. Un polymorphe (shape-shifter) culturel incisif, visionnaire, génial. Et aussi, tout comme les auteurs-penseurs des Lumières, un artiste bastonné, censuré, harcelé. Le lot de tout ceux qui ont saisi le vrai de leur temps, à vif, dans son évanescence comme dans sa pérennité. What did they want? Nothing new. An independent homeland, religious freedom, release of political detainees, justice, ransom money, a safe-conduct to a country of their choice. Many of the passengers came to sympathize with them, even thought they were under constant threat of execution. If you live in the twentieth century you do not find it hard to see yourself in those, more desperate than yourself, who seek to shape it to their will. [1988, dans THE SATANIC VERSES]

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MON PROMÉTHÉE

Éva (Carmen, dans la version originale allemande), personnage principal du film LA FEMME FLAMBÉE (DIE FLAMBIERTE FRAU) de Robert Van Ackeren (1984), monte à l’assaut du monde. Froidement, et avec la grâce et la force des déterminations implacables. Facteur objectif, sinon volontaire, de la profonde crise de redéfinition de la masculinité moderne, Éva prend feu, parce qu’elle vole le feu aux suppôts d’une “sagesse” phallocentriste intégralement déliquescente et faisandée. Une quête incontournable, qui nous concerne tous. Ce qui compte pour moi, c’est de faire ce que je veux. [Éva - 1984]

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MON MANNEKEN-PIS

Le Petit Glenn trime courageusement devant la façade de la principale gendarmerie provinciale de Toronto. Il tire à jamais une sorte de voiturette de pierre sur laquelle se trouve planté un curieux obélisque, impitoyablement cyclopéen, dans lequel est gravé la devise ostensible et ronflante des flics ontariens: TO SERVE AND PROTECT. Certes, l’effort et le rictus du Petit Glenn sont arqués et façonnés dans le bronze, mais bon, ça frappe quand-même. L’aristocrate Manneken-Pis incarne la puérilité folâtre du peuple brabançon. Le prolétarien Petit Glenn, avec brio et intensité, nous pérennise, nous les canadiens, au conformisme lourdingue et difficultueux, roulant stoïquement notre héritage surfait et policé derrière nous. À chacun ses totems, à chacun ses idoles.

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Sur la beauté féminine, mes vues sont celles du crapaud de Voltaire

Publié par Paul Laurendeau le 6 août 2008

Notre époque vit une véritable hystérie à la beauté physique et ce nouveau mal du siècle frappe de plein fouet les femmes. Je n’entre pas dans les détails chirurgicaux et autres. Le ton est donné par la folie de ce temps. Nos petits machos androhystériques semblent pousser des appels d’orignaux en dictant leurs critères unilatéralement et abruptement. La culture intime des femmes semble relayer cette nouvelle oppression docilement (j’ai mes doutes là dessus, mais bon…) et, pour une raison d’époque ou pour une autre,  tout le monde (féminin) s’exalte sur le fantasme de façonner son corps à volonté, de se sculpter une beauté dans la chair, de se métamorphoser pour mieux plaire.

Dans cette ambiance particulièrement réactionnaire, cruelle et (im)pitoyable, une vieille crise philosophique semble refaire surface, comme un abcès intellectuel de fixation. La question du caractère subjectif ou objectif des cadres esthétiques. En effet, sous cette pluie compacte de diktats dans le retour en force des canons de beauté, cette dernière semble soudain se chosifier, s’objectiver et s’imposer à nous comme un fait matériel stable, immuable, solide, comme une force, une nature. Les agences de recrutement de mannequins, particulièrement odieuses en la matière, vous décriront sans sourciller le beau visage éternel, grands yeux, frontal élevé, mâchoire ceci, tempes autre chose, racine des cheveux cela. Il y aura même des courbes et des angles, comme au compas. Inutile de mentionner aussi les sacro-saintes mesures corporelles, vieilles lunes esthétiques faussement universelles, enracinées comme le plus pugnace des préjugés. Ajouter, pour compléter ce tableau objectiviste, l’invocation de critères abstraits tenant bien mal la route critique: symétrie corporelle, harmonie des proportions, équilibre du mouvement, élégance de la courbe et votre affaire est dans le sac. Aux yeux des gogos et des effarouché(e)s de tous barils, l’esthétique du corps féminin apparaît soudain comme une doctrine aussi rigoureuse que la géométrie ou la mécanique.

Oublions la femme une seconde, si vous le voulez bien, et concentrons notre attention sur la beauté artistique. Le mythe de l’harmonie des proportions ne tient pas devant les extraordinaires portraits d’un Picasso et l’équilibre du mouvement ne pèse pas bien lourds dans les incroyables distorsions mélodiques apportées aux rengaines de Tin Pan Alley et de Broadway par un Art Tatum. On pourrait multiplier les exemples de ce type à l’infini et, si vous n’aimez pas Picasso et Tatum qu’à cela ne tienne puisque justement des goûts et des couleurs on ne discute pas. Peut-être aimez-vous la Cinquième Symphonie de Beethoven alors (Po-Po-Po-Pom…). Elle a aussi un rôle à jouer dans notre argumentation vue que, quand elle fut jouée pour la première fois à Vienne en 1808, elle représentait un tel bouleversement esthétique que les gens sortirent de la salle en pestant et en criant à la cacophonie innommable. Le sublissime Po-Po-Po-Pom, “harmonie des proportions” rythmiques et “équilibre du mouvement” musical par excellence pour nous, choqua profondément ses contemporains, en marquant tapageusement le passage de la musique classique à la musique romantique. En fouillant de plus en plus la question, on se rend compte que la beauté artistique varie très profondément avec les époques historiques et qu’aucun critère objectif ne perdure durablement la concernant et ce, dans tous les Arts. Prenons l’affaire par un autre bout. Si on vous demande froidement: quel est le plus bel instrument de musique de tous les temps? Moi, je répond sans hésiter: la contrebasse (surtout jouée pizzicato par Blanton, Brown ou Mingus) et quelqu’un d’autre répond: le piano (de Brahms, de Liszt, de Chopin). Qui a raison? Mais tout le monde et personne, naturellement, vu que cela dépend des goûts de chacun.

Alors revenons à la beauté de la femme. Nos petits males Alphas social-darwinistes nous diront alors: oh, oh, oh, le cas de “nos” femmes est différent de celui de la beauté artistiques qui, elle, relève complètement de la subjectivité de la culture. Ici l’objectivité de la nature entre en ligne de compte. Nous sommes une espèce de primates qui sera attirée par telles caractéristiques corporelles et repoussée par telle autre. Le Beau physiologique se fonde dans les exigences de performance dans l’action pour la survie et la reproduction torride chez la fleur, chez la chatte, chez la femme. Mensonge aussi odieux qu’inepte. Une analyse historique détaillée de l’esthétique du corps humain nous montre qu’il n’échappe pas aux vicissitudes de l’Histoire. Il y a cent ans, une civilisation de crèves-faims lascifs et natalistes valorisait une femme enveloppée avec de petits seins et de bonnes hanches. Aujourd’hui, une civilisation d’obèses narcissiques et hédonistes valorise une maigrasse filandreuse à gros nichons physiologiquement impossibles (et requérrant, comme par hasard, des interventions de chirurgies esthétiques inexistantes ou inabordables il y a cent ans…). Un simple visionnement mémorialiste et NON SÉLECTIF (très important, pour ne pas projeter indûment nos fantasmes contemporains dans un passé alors automatiquement biaisé!) de vieux films et de bandes d’actualités du siècle dernier nous montrera que les critères dictant la beauté des femmes ont fluctué aussi amplement que les critères de beauté artistique et que, finalement, on ne se sort pas du caractère subjectif et culturel des options esthétiques. Nature, nature, la barbe avec la nature. Tous les goûts sont dans la nature! Quiconque essaie de vous faire croire que la femme-piano est objectivement plus belle que la femme-contrebasse est en train de vous en passer une petite vite en cherchant à vous imposer en douce son canon de beauté féminine, comme par hasard celui qui fera vendre la camelote qu’il fourgue (ici, pas de doute: il est en train de vous vendre un piano!). Les femmes ne sont pas des instruments de musique. Les femmes ne sont pas des objets. Leur beauté, hautement diversifiée, qui est humaine bien avant d’être matérielle, ne peut pas vraiment être fixée ou dictée…

Historiquement les philosophes réactionnaires croient au caractère objectif de la beauté (exemple: Kant) et les philosophes progressistes croient qu’elle est dans l’oeil de l’observateur (exemple: Spinoza). Conclueurs, concluez. Et ici, c’est encore le vieux Voltaire qui mérite la palme de la justesse de ton. Dans l’article BEAUTÉ de son Dictionnaire philosophique, Voltaire, toujours bouffon et comique selon sa manière, nous explique que si on demande à un crapaud ce qu’il y a de plus beau au monde, il répondra sans hésiter une seule seconde: Il n’y a rien de plus beau au monde que ma femelle. Or, sur la beauté féminine, mes vues sont justement celles du crapaud de Voltaire…

Méditons sa sagesse...

Méditons sa sagesse...

Mesdames, cessez de vous tourmenter et de vous torturer: vous êtes belles exactement comme vous êtes. Le crapaud de Voltaire a parlé, en assumant avec sa sérénité (faussement) animale la pure et simple subjectivité de ses vues esthétiques. Méditons sereinement sa sagesse…

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Hypersexualisation, hyper-information, hyper-oubli

Publié par Paul Laurendeau le 9 juin 2008

Dans la chanson Sweet Little Sixteen, écrite il y a un demi-siècle, Chuck Berry parle des robes étroites, du rouge à lèvre vif et des talons aiguilles portés par la jeune adolescente de 1958, quand elle sort danser le rock’n roll tard le soir (alors qu’elle se refringuera en écolière le matin suivant. Elle a tout juste seize ans et… se trémousse ainsi dans toutes les salles de danse de l’Amérique). Marjolène Morin rendit hommage, dans les années 1970, à cette composition, dans son interprétation tonitruante de la pièce Suite 16 du groupe québécois Corbeau. On se souviendra de l’évocation que nous servit alors Marjo (née en 1953, elle avait 5 ans quand Chuck Berry écrivit sa ballade rock): J’me suis mis à r’garder les magazines. Tout c’que j’voyais c’était des sweet sixteen déchaînées…

Déjà des magazines… Déjà des tenues provocantes… Déjà de toutes jeunes femmes… Ce sont là de simples exemples pour dire qu’on pourrait faire une histoire détaillée de l’hypersexualisation des très jeunes femmes qui remonterait facilement tout le vingtième siècle à rebours. Il suffirait d’y appliquer l’attention et la prudence habituelle des mémorialistes: revoir les vieilles bandes d’actualités, compulser les films et les photos de famille, ré-examiner attentivement les mini-jupes de la prime jeunesse des années 1960 et les tenues modernistes de la prime jeunesse des années 1920… ou simplement en discuter doucement avec nos mamans et nos grand-mamans. Oh, mais en matières sexuelles, on aime tellement oublier et réinventer! On aime tant croire que tout débute en notre temps. La sexualisation est pourtant avec nous depuis un bon moment. Il s’agit ni de minimiser ni d’hypertrophier le phénomène. Surtout il s’agit de bien passer le tamis entre le sain et le malsain.

C’est que le pépin qu’on semble rencontrer ici n’est pas un problème de sexe mais un problème de sexage (c’est-à-dire de rapport entre les sexes). Il semble que, du temps des sweet sixteen de Berry et de Marjo, sexualisation allait de pair avec libération. Marjo: À douze ans déjà j’commencais à bouger, J’me doutais ben qu’un jour, toute allait exploser. La libération sexuelle, pour le personnage féminin de sa ballade rock, va directement de pair avec quitter le voyou bagarreur et obtus qui se prend pour son amoureux et affirmer son indépendance de femme (Roméo, va falloir que j’men aille), tout comme les gamines de la chanson de Berry affirmaient leur indépendance de jeunes adultes face aux valeurs parentales traditionnelles… Sauf que… de nos jours, rien ne va exploser… On dirait plutôt que ça va imploser… tant et tant que même le terme libération sexuelle cloche passablement à l’oreille contemporaine. Sexualisation aujourd’hui va de pair avec soumission oppressante à l’ordre de la version contemporaine du petit voyou obtus de la chanson de Marjo. Oppression sexuelle serait le mot de ce jour, on dirait. Ça, ça ne va pas. En ce sens que ce n’est pas le sexe ou la séduction qui faussent l’équation ici, c’est ce qu’on en fait au coeur d’un rapport humain plus global.

Aussi, prudence. Si les particularités contemporaines de la sexualisation ne trouvent comme réplique adulte que le repli bigot et le resserrement moraliste face au sexe et aux relations intimes des jeunes, on fonce tête baissée vers un mur. C’est que l’hypersexualisation de notre temps, c’est aussi une hyper-information. Nos gamines en savent un bout et tenter de verrouiller leurs ordinateurs est l’option parfaite pour faire rire de soi sans effet tangible. Essayons minimalement de dire nos lignes adultes avec le peu de panache dont on dispose. On disposait du sexe et des relations intimes à leur âge… pas de l’ordinateur…

Il ne faut pas réprimer. Il faut démontrer. Fondamentalement, il faut démontrer que séduire n’est pas obéir et que le nouvel hédonisme féminin, sous toutes ses formes et manifestations, est parfaitement légitime tant qu’il reste une affirmation de soi et non une négation de soi face à l’homme… et face aux autres femmes si celles-ci servent outrageusement l’homme. La ligne à tirer est là, pas ailleurs. C’est une ligne féministe, pas moraliste. Vaste programme… raison de plus pour laisser l’alarmisme au vestiaire et pour puiser dans notre propre héritage, personnel et historique, de sexualisation adolescente pour voir plus clair dans cette crise actuelle du sexage, ultime chant du cygne d’un phallocratisme qui n’en finit plus d’agoniser en se vautrant tapageusement dans les médias et partout ailleurs. Et notre pire handicap sur cette question face à nos filles n’est pas leur hypersexualisation ou leur hyper-information. Notre pire handicap, c’est notre propre hyper-oubli. Hyper-oubli de Berry, de Marjo, de tant de (jeunes) femmes du précédent siècle, mais surtout hyper-oubli de notre propre adolescence et de nos propres motivations passionnelles d’origine. Souvenons-nous. Simplement. Au lieu de refouler, souvenons-nous… Ce sera déjà une solide base de dialogue dans la difficile mais cruciale démonstration féministe qui est bel et bien à faire à la jeune femme curieuse et attentive de notre temps…

Les tenues modernistes de la prime jeunesse des années 1920...

Ré-examiner attentivement les tenues modernistes de la prime jeunesse des années 1920…

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Britney Spears, notre symptôme…

Publié par Paul Laurendeau le 29 avril 2008

Quelqu’un qui a une oreille et un oeil fort fiables pour la musique pop m’a expliqué la combine qui roule dans une des vidéos de Madonna. Madonna se serait emparée du look, du son, du swing et du mec de Britney Spears, pour lui chiper son segment de suiveux, pendant que l’autre s’effondre et sort du circuit en laissant le vide qu’on devine. La fausse grande amie à couteau dans le dos, en somme. Les Spearsologues affirment sans rougir que le tout de la chose de la chanson et du clip FOUR MINUTES est une copie carbone poisseuse de Spears. C’est-tu assez rapace, l’affaire? C’est-tu assez régressant? C’est-tu assez symbolique, surtout? La plus vieille qui outdate la plus jeune, la mère putative qui poignarde la fille adoptive, en avouant implicitement ce trip juvéniliste et cette jalousie latente qui sont les nôtres… Pour compléter la symbolique, lors de la tournée Sticky & Sweet de 2008, Madonna a “embauché” Spears et la fait jouer dans un court-métrage sur écran géant. On voit Spears coincée dans un ascenseur, comme un petit insecte prisonnier dans un bocal, le tout en une nette dynamique de régression panique et d’enfermement… Et voilà. On pousse nos enfants juste qu’au coton du blé d’Inde. On les hyperactive. On les écoeure à fond parce qu’on voudrait plus que tout au monde être le père ou la mère de Mozart. Qu’ils dansent, qu’ils chantent, qu’ils marchent sur l’allée lumineuse, qu’ils se tortillent. Qu’ils deviennent des Gipsy Rose Lee s’il le faut. Puis, quand on «rate» notre petit prodige, on se retrouve avec un gars ou une fille ordinaire que l’on regarde en chien de faïence jusqu’à la fin de nos jours, notre enfant jouant involontairement son rôle de bouc émissaire de nos propres regrets. Ou, quand on «réussit» notre petit prodige, on se retrouve avec le côté diurne et le côté nocturne de Britney Spears. Et naturellement, quand elle pète son câble, comme l’immense majorité des enfants stars le font, on la regarde de haut et/ou on lui chipe ses billes à la Madonna. Elle est alors devenue le réceptacle sous pression de nos propres envies de gloriole. C’est de sa faute, pas de la nôtre… Et on piste sa déchéance, la bave aux lèvres, dans toutes les feuilles à potins disponibles…

Nous sommes tous malades du Trip de Star, et Britney Spears est notre plus saillant symptôme…

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