Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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L’extraordinaire protestation du rêve (essai-fiction)

Publié par Paul Laurendeau le 1 octobre 2011

Doreen Boudreau - BASKET OF CHERRIES

Cégismonde Lajoie soigne ses douleurs arthritiques en fumant du haschisch thérapeutique. Elle a d’ailleurs renoncé depuis un bon moment à rechercher, introspectivement, encyclopédiquement ou autrement, la différence, accidentelle ou essentielle, entre haschisch thérapeutique et haschisch de contrebande. Les deux semblent avoir les mêmes subtiles vertus anti-douleurs et les mêmes moins subtiles tendances narcotiques et somnifères. Cégismonde Lajoie affirme à qui veut bien l’entendre que le haschisch -thérapeutique ou de contrebande- ne la fait nullement halluciner ou délirer… mais vous en penserez peut-être autrement après avoir pris connaissance de l’étrange récit qui va suivre.

Cégismonde Lajoie fume son haschisch, mélangé de tabac blond, dans une pipe ordinaire, sur laquelle elle tire franchement, en aspirant longuement, exactement comme le font les hommes. Elle procède à la brunante, en se couvrant la tête d’un petit bonnet, à la Albertine Leblanc, pour éviter que l’odeur, dense et insidieuse, n’imprègne sa chevelure, et elle fume calmement, en se berçant dans la chaise berçante de la cuisine de sa maison de campagne. Elle consomme habituellement deux pipées et, quand la première pipée est terminée, elle s’installe devant la grande table coloniale de la vaste maison de ferme sombre et déserte de ses ancêtres, pour tranquillement préparer la seconde pipée. Avec un couteau bien affûté, elle gratte les rebords de son cube de haschisch, bien durillon et bien odoriférant, et mélange les petits copeaux de la précieuse drogue avec le bon tabac blond de Virginie qui attend patiemment d’entrer en scène au fond d’une petite soucoupe de porcelaine. La première pipée faisant déjà passablement effet, Cégismonde s’amuse un peu de la petite compétition d’adresse à laquelle elle s’adonne avec elle-même lors de l’opération de grattage du cube de haschisch et il lui faut toute sa contenance d’intellectuelle articulée et posée pour ne pas s’abandonner de ci de là à d’incontrôlables fous rires. L’un dans l’autre, Cégismonde Lajoie est une toxicomane bien tempérée.

C’est dans ces circonstances incongrues et étranges, au sujet desquelles Cégismonde niera résolument plus tard avoir vécu la moindre dérive hallucinatoire, que le dong pesant, ostentatoire et comme ouateux de l’horloge grand-père de la vaste cuisine campagnarde se transmute perceptiblement en une suite de coups secs, saccadés et asymétriques portés à l’entrée de la maison monumentale. Une ombre, indubitablement masculine, se dresse derrière la moustiquaire de la porte d’été au léger cadrage de bois vert. Cégismonde, que les peurs et les inhibitions ont quitté depuis un petit moment maintenant, invite le visiteur inconnu à entrer, d’un appel bref et un peu enroué. C’est donc un homme. Et quel homme. Grand, élégant, bien construit, sans âge, des yeux bleus aussi insondables que la nuit qui tombe, des cheveux en mignonne ébouriffe pondérée «genre Bonaparte du temps de sa sveltesse» se remémorera Cégismonde, un port à la fois altier et engageant, moitié aristo, moitié sauvageon, un peu duelliste, un peu bretteur. Une sorte de croisement subtil de Ti-Jean Caribou et de Villiers de l’Isle Adam, si vous voyez ce que j’en dis. Un sabre, quoi.

Le visiteur vespéral incongru s’avance hardiment. Il s’assoit sur la chaise la plus proche du bout de la table, où Cégismonde est encore à malaxer, du bout des doigts, copeaux de haschisch fort ahuris et brins de tabac blond de Virginie un petit peu intimidés quand même. L’homme parle, d’une voix chaude et grave.

“Madame Cégismonde Lajoie?
— Oui. Bonjour, bonjour monsieur…
— Madame Cégismonde Lajoie, psychologue?
— C’est bien moi.
— Je suis ici pour protester.
— Protester… protester contre quoi? Protester contre moi?
— Oui Madame, contre vous… enfin contre certaines facettes de vous. Enfin, plus précisément, contre certains aspects de votre pratique et de votre vie mentale.
— Tiens donc. Pourtant je ne crois pas vous connaître.
— Ah non?”

Cégismonde se penche un peu sur la table, cligne compulsivement des yeux et regarde au mieux le sibyllin survenant. Elle se dit, en remettant en ordre son bonnet de fausse paysanne et en titubant du chef quand même un petit peu, qu’une solide pièce de masculinité pareille ne se serait pas esquivée du boudoir enfumé de sa mémoire visuelle et perceptive si intempestivement et ce, haschisch ou pas haschisch. Elle poursuit, d’une voix qui rocaillotte quand même un petit peu:

“Non, non. Je ne vous replace vraiment pas. Vous êtes ni un de mes patients, ni un de mes collègues ni un des employés des commerces du village dont je suis la pratique. Je ne vous connais de rien… Monsieur le grand monsieur qui proteste…
— Vous me connaissez parfaitement, Madame. Vous parlez de moi au tout venant de par le vaste monde et ce, il faut bien le dire, en termes fort cavaliers et hautement mal informés.
— Ah bon… mais… mais… mais… qui êtes-vous donc tant? Je ne vous remets aucunement.
— Je suis le rêve.”

Il y a un petit moment de silence. Face à l’extraordinaire, le refuge des gestes ordinaires est souvent la composition la plus évidente. Cégismonde bourre calmement sa pipe de touffes de la mixture «thérapeutique» qu’elle vient de finir de composer et entreprend de l’allumer. Il faut de fait consacrer à cet instant sensible toute l’attention requise, histoire de ne pas passer le reste de sa veillée à fumer des allumettes, comme on disait autrefois. Ce faisant, notre savante et éminente psychologue en robe de paysanne se lève et retourne prendre position calmement, silencieusement, dans sa chaise berçante. L’effet reposant du haschisch sur tout son être augmentera graduellement au cours de l’échange qui s’ensuivra. L’homme mystérieux la suit discrètement du regard, tout en restant assis près de la table. Il pivote un peu sur sa chaise et pose un bras sur la susdite table. Craquant. Majestueux. Cégismonde, dont la pipe est maintenant bien embrasée, secoue son allumette et la fourre dans la poche de son tablier. Ce faisant, elle sent vibrer en elle une sorte de révélation laiteuse et bourdonnante. Au diable Bonaparte, Ti-Jean Caribou et Villiers de l’Isle Adam, c’est à Clark Gable que ce garçon magnifique ressemble, rien de moins. Clark Gable aux yeux bleus, en plus vif et en plus coupant. Un Clark Gable plus svelte et modernisé, à la fois vêtu à la mode et suavement intemporel. Mais d’où sort-il donc, ce ténébreux joyau là? Leurs postures solidement adoptée désormais, l’homme sans âge et la femme déjà mûre converseront ainsi, elle, se berçant et fumant tranquillement sa concoction narcotique, lui, gardant sa pose hiératique, calmement intense, à bonne distance, sur sa chaise droite, près de la table. Pendant que Cégismonde finit par finir de s’établir dans sa berçante, l’homme poursuit:

“Je m’appelle Onis et je suis sans pays et sans âge.
— Onis, comme dans onirique…
— Voilà. Normal, puisque je suis le rêve.
— Voulez vous dire… voulez-vous dire que vous êtes un onirologue ou un… un rêveur de quelque nature.
— Non, non, non, je ne suis ni onirologue, ni onirocrite, ni rêveur. Je suis… je suis le rêve même. Le flux onirique nocturne du sommeil, en personne.
— Le rêve en personne.
— En personne…
— Mais… vous me pardonnerez, beau garçon sans âge et si superbement bien fait que vous êtes… j’étais restée sur l’idée –on a tous nos préjugés, hein, les pilotis de la civilisation disait Gide- sur l’idée donc, que le rêve n’avait pas d’épaisseur ou de densité matérielle d’aucune sorte et, qui plus est, certainement pas une densité matérielle si ostensiblement hum… hum… anthropomorphe… C’est… c’est passablement extraordinaire…
— Voilà… Tout à fait… C’est bien pour cela, Madame Cégismonde Lajoie, que je suis ici et que je proteste. Je proteste ouvertement contre la dérive psychologisante que vous défendez si naturellement dans votre pratique et votre discours. Je prends ici la parole en support inconditionnel, justement, de la matérialité du rêve.
— Vous défendez la matérialité du rêve.
— Je suis la matérialité concrète du rêve.
— Sa matérialité concrète et… sinueusement et langoureusement humaine.
— Exactement. Sa matérialité humaine, ethnologique, sociologique. Mais surtout et par-dessus tout: sa matérialité historique.
— Mais que les mânes de Carl Gustav Jung viennent me tirer par les orteils, vous êtes en train de me charrier, là, vous là. La matérialité historique du rêve, il va falloir vous en expliquer un petit peu là, mon homme…
— J’y compte bien, j’y compte bien, Madame Lajoie. Protester c’est d’abord s’expliquer. M’allouerez-vous quelques instants?
— Absolument, absolument. Vous m’intriguez, mon cher… euh… Onis. Allez-y. Je suis complètement sous votre charme, votre emprise.
— Bien. Parlons d’abord de ce petit garçon, dont vous dissertez si souvent dans vos conférences nationales et internationales, qui dévore de nuit toutes les cerises d’un panier qu’il n’avait pas pu toucher la veille…
— … qui les dévore en rêve, vous voulez dire. Oui, oui, c’était un neveu de Sigmund Freud, l’éminent fondateur de la…
— Madame, Madame! Évitons ce long mot abstrus de quatre syllabes entre nous, pour l’amour. Il a tendance à me faire tourner au cauchemar.
— Bien, bien, Onis. Alors, ce petit garçon…
— Plutôt le panier de cerises, si vous me permettez. Un beau panier bien ouvragé, simple et solide, des cerises rouges, éclatantes et dodues. Une image empirique, tangible, claquante, pétante, suave…
— Et ce tout petit garçon prend une douce revanche, la nuit, en rêvant qu’il les dévore toutes, compensant ainsi oniriquement le refoulé de la journée antérieure.
— C’est bien là, effectivement, votre version des choses. Il y a un détail qui manque pourtant, concernant ces cerises freudiennes, Madame Lajoie. Un détail capital.
— Comment savez-vous ça, tant que ça, qu’il manque quelque chose? Vous… vous parlez un peu comme si vous y étiez.
— Mais j’y étais. J’étais avec cet enfançon, pas le jour, naturellement, mais la nuit. J’y étais comme je suis ici, et pour exactement les mêmes raisons. Je suis intégralement le rêve de ce petiot, comme de qui que ce soit d’autre au monde.
— Hum… Hum… Certes, certes… et… et le détail qui manque dans la description que fait Freud du cas du petit garçon aux cerises?
— C’est celui-ci. Ces cerises étaient extraordinaires, Madame, inhabituelles, inusitées, charnues, nouvelles, puissantes, bizarres, inconnues, énormes. C’est leur soudaineté, leur incongruité et leur féerique nouveauté qui fonde leur impact onirique. Ce petit autrichien de la fin du dix-neuvième siècle rêve de ces cerises parce qu’elles sont éminemment et fondamentalement surprenantes, pour lui.
— Elles sont… elles sont un peu comme vous… pour moi, ici, ce soir.
— Elles sont, dans l’essence… moi. Car je suis l’extraordinaire.
— Indubitablement.
—Vous rêvez tous de moi, de l’extraordinaire. Même quand vous rêvez d’un segment de votre monde usuel, c’est uniquement parce que l’extraordinaire y pointe que, de fait, vous en rêvez… et que vous oubliez le reste. L’extraordinaire, Madame… L’extraordinaire sensoriel, surtout auditif et visuel, est le déclencheur onirique universel.
— Mais, et le retour du refoulé, dans l’exemple de Freud et ailleurs? Le petit garçon qui se venge et se défoule en mangeant, en rêve, les cerises interdites lors de leur cueillette de la veille?
— Je ne conteste aucunement que l’extraordinaire soit refoulé, Madame Lajoie. Je suis même assez serein à l’idée que ce soit d’être refoulé que l’extraordinaire soit justement l’extraordinaire.
— Donc, vous ne contestez pas Freud.
— Je ne suis pas ici pour contester, Madame, mais pour protester…
— Bon, bon… poursuivez… Je suis intriguée…
— C’est ici qu’entre en compte ma protestation –justement- en faveur de la matérialité historique du rêve.
— Ouf… la matérialité historique du rêve. Comme vous en mettez… Allez vous vous mettre à me dire, comme jadis Marx à Feuerbach, que je néglige le fait que ces cerises psychologiques et oniriques proviennent d’un cerisier, un arbre, au départ exotique, apparu dans notre entourage social, il y a des siècles, par le commerce?
— Pas exactement, mais il y a de cela. Je me soucie moins de l’histoire effective de ce à quoi vous rêvez que de la détermination historique du déclic onirique même. Voyez-vous, moi, moi le rêve, je bourgeonne, mue, me transforme, me transmute, sous l’impulsion, sous l’impact vif, devrai-je dire, de mon historicité.
— Comment donc, devrai-je dire, comme vous dites… arrivez vous à faire une affaire pareille?
— Tout simplement parce je suis le rapport nocturne à cette contradiction, si fluide mais si cuisante, qu’est l’extraordinaire diurne mémorisé. Or –et c’est le fondement vif de ma protestation présente- l’extraordinaire varie historiquement. Comment pensez-vous que rêvait un notable égyptien?
— Je ne sais pas, Mais je sens que vous allez me le dire.
— Par fresques!
— Par…
— Par fresques murales. Par fresque fixes, éclairées de torches dansotantes. C’est qu’il entrait dans quelque temple ou tombeau et y voyait des dieux à têtes d’animaux gigantesques, colorés, fantastiques, mais immobiles et plats, animés uniquement du minimal tressautement issu de la flamme des torches. C’était inhabituel, pour tout dire parfaitement extraordinaire. Cela… cela vous saisissait. Et nos notables égyptiens en rêvaient. La fresque, complexe et terrifiante, hantait leurs nuits. Avez-vous déjà rêvé par aplats muraux fixes, vous.
— Euh… pas que je me souvienne, non.
— Et les soudards mérovingiens, ils rêvaient comment, vous pensez? Par vitraux et nervures de voûtes monumentales. Cela les prenait quand ils entraient dans les premières églises. Ces spadassins du commun, qui vivaient au grand air, et ne s’abritaient que dans des masures sans fenêtres, construites en bois, enfumées et basses de plafond, procédaient d’un ordinaire exempt de la majesté architecturale de la pierre et du verre. Quand ils se retrouvaient sous la coupole immense d’une église, même de taille moyenne selon vos conceptions modernes, la limpide et aérienne vastitude forclose les dominait, la lumière vive du soleil les frappait, non plus directement, comme en rase cambrousse, mais à l’intérieur même de la nef, à travers ces grandes vitres, circulaires ou ovoïdes, mystérieuse, poissées des plus vives couleurs et des motifs les plus délirants. Ils en ployaient les genoux et cela ne les quittait plus, de jour et de nuit.
— Ils en ployaient les… Me dites vous ici que les pouvoirs oeuvraient à infléchir le rêve?
— Mais, de tout temps, Madame, ils l’ont fait. Et cela n’a fait que se perfectionner, se répandre, s’abstraire même. Les clercs des années 800, eux, rêvaient en lettres. Les carolines, les minuscules carolingiennes, cela les obsédait, littéralement. Il faut dire que c’était parfaitement hors du commun, ces petites taches, ces petites courbes et ces petits bâtons emprisonnant toute la complexité du sens de la parole. C’est seulement ici que votre Lacan a un rôle à jouer. Avant, il est parfaitement hors d’ordre.
— Vous affirmez que Jacques Lacan n’a rien à dire sur…
— Sur autre chose que le dire, justement… ou l’écrire.
— Mais… mais pourquoi donc?
— À cause des pirates.
— Des pirates?
— Bien sûr. Comment pensez-vous que rêvaient les pirates, pouilleux, illettrés, révoltés, revêches et insoumis? Par tangages, par roulis, par déferlantes -toutes perceptions senties dans le dos, les hanches et les jambes-, par sel marin sur les lèvres et rhum âpre au fond de la gorge, par franges de terres vert vif sautant si rarement aux yeux, aux confins de la grande bleue ballottante et interminable. Toutes ces sensations sont densément empiriques mais aussi parfaitement averbales. C’est qu’ils passaient des mois et des mois en mer, silencieux, les pirates. C’était quelque chose de fort peu usuel, que leurs escapades.
— Hum…
— Mais surtout, les pirates rêvaient par gemmes, lourds colliers de perles, émeraudes pointues, rubis opaques, calices ciselés, galions aux voiles ventrues, abordages tintinnabulants, coffres pesants. Il n’y a pas de paroles pour dire le détail enchevêtré des monceaux de joyaux divers d’un trésor espagnol dûment subtilisé et il y a aussi bien peu de mots griffonnés sur la carte qui en retrace, dans l’espace muet, la tombe onctueuse et obsédante…Vous suivez?
— Plutôt. Poursuivons.
— Poursuivons. Les soldats revenus de nos guerres mécanisées, mondiales ou sectorielles, dorment fort mal. Ils rêvent de par ces déflagrations et atrocités diverse, toutes saillantes, terrifiantes et inédites, qui les ont si profondément marqués. Retour du refoulé, que les cauchemars tonitruants et terrifiants des anciens combattants? Pardi! Retour de l’inédit, oui, du monstrueux, de l’indicible. Leurs grenades sont bien loin du temps des cerises du chétif neveu de Freud.
— C’est peut être… dans le cas des soldats modernes… c’est peut-être un désir refoulé de la liberté perdue associée à la violence extrême.
— Ouf… La vraie violence extrême ici, Madame, c’est bien celle du raisonnement excessivement psychologisant que vous me servez là, allez. Car, je vous le demande, la perte, aussi subite que collective, de la vision des couleurs, est-ce aussi une «liberté perdue»?
— Non… euh… je suppose que non. Mais, avec cette perte là, vous me perdez un peu là.
— C’est pourtant assez simple, quand on s’en avise. Vous êtes certainement familière avec cette formulation un peu vieillotte: «rêver en couleur». C’est une expression, c’est le cas de le dire, imagée, qui, elle aussi, fait tapageusement référence à l’incongru.
— Certes.
— D’où pensez-vous, Madame, qu’une telle expression, bizarrement pléonastique à nos yeux à nous, jaillit. Tout simplement du fait que, dans la première moitié du siècle dernier, eh bien, on ne rêvait subitement plus qu’en noir et blanc.
— Ah bon? À cause?
— À cause du cinématographe, inévitablement. La dive machine à faire rêver. La grande boîte à images oniriques de ce temps tournait à fond de train, en cliquetant ferme, et la quantité industrielle de sa production scintillait exclusivement en un déploiement parfaitement inhabituel et dénaturé, celui du noir, gris et blanc. Notre constellation de fantasmes ne jurait donc plus, soudainement, que par son cinéma, nouvelle force vive, visuelle, sensuelle de l’extraordinaire, pour un temps…
— Je vois, je vois, oui…
— Et la machine cérébrale nocturne relayait, en noir et blanc aussi, inévitablement…
— La… la version salle obscure de vos aplats monumentaux égyptiens de tout à l’heure, en somme.
— Voilà. «Rêver en couleur» n’était plus guère de mise et apparaissait donc comme un phénomène si saisissant à son tour, qu’il en devenait proprement délirant. D’où l’apparition de cette expression, datant du temps de la montée en banalité du noir et blanc onirique, de source d’abord cinématographique, ensuite télévisuelle. Et, de ce fait, l’expression est un peu parcheminée aujourd’hui.
— Depuis la couleur au cinéma, naturellement…
— Naturellement.
— Ah, l’apparition de la couleur au cinéma, Onis. Ma petite enfance… Je me souviens encore du flamboyant slogan : En cinémascope et en couleur!
— Votre enfance, Madame Lajoie…
— Mon enfance.
— Votre propre petite enfance… mais pas celle de ceux qui vinrent avant vous ou de ceux qui viendront après. Car maintenant, nouvelle phase historique oblige, nous rêvons derechef en couleur et c’est redevenu parfaitement ordinaire. C’est que l’extraordinaire d’hier est le banal et l’ordinaire d’aujourd’hui. Le rêve, dans nos cerveaux, c’est justement cela, au fond: une torrentielle conversion, toujours historicisée, des perceptions extraordinaires en réminiscences ordinaires… Ô, usure onirique, quels autre paradis naturels ou artificiels cultivera-tu encore, demain?
— Bien voilà, mon homme. On semble un peu en voir le bout, de cette sarabande de cas spéciaux, avec ce juste retour de la couleur onirique. Fin du drame historique, partiel et partial, mon cher Onis, mondialisation, globalisation obligent. Retour de notre rétention nocturne du monde coloré, tapageur, odoriférant, entier et du lot bringuebalant de ce qui est nouveau. Accès fulgurant, automatisé, à absolument tout ce qui peut faire rêver et disparition des limitations antérieures que vous avez si bien décrites, mon cher. Fin de l’Histoire, fin de l’histoire du rêve. Nous voici enfin heureux, anhistoriques, universels et intégralement psychiques.
— Vraiment, Madame?
— Non pas, mon homme?
— Non pas, Madame Lajoie, non. Que non. Je proteste. Pensez-y une minute, s’il-vous-plait. Savez-vous que les jeunes gens contemporains font, avec les rêves, des choses parfaitement étonnantes, que ni les notables égyptiens, ni les soudards mérovingiens, ni les clercs carolingiens, ni les pirates, ni les bidasses des guerres mondiales, ni les cinéphiles et téléspectateurs du siècle dernier ne firent jamais.
— Ah bon? Quoi donc?
— Ils les effacent sans sauvegarder et les reprennent au point d’avant la sauvegarde non-automatique précédente.
— Ils les… pardon…
— Ils les effacent sans sauvegarder et les reprennent au point d’avant la sauvegarde non-automatique précédente,  comme…
— Comme?
— Comme en un jeu vidéo, Madame. On rebrousse sur son parcours onirique sans le compléter, au jour d’aujourd’hui. On l’interrompt volontairement et on le rejoue. Voilà qui n’est pas peu dire, aux vues de mon historicité globale. Voyez bien, par cet exemple déjà en cours de rapetissement lui aussi, que la matérialité historique du rêve n’a pas fini de se déployer. Nos contemporains rêvent par jeux vidéo, éteignent le rêve s’il vire au cauchemar et frétillent dans leur sommeil, en simulateur de courses de grand prix ou de combats à morts multiples et interminablement récurrentes, qu’on vous annonce textuellement sur écran, avant que vous ne vous repreniez à vivre… Je n’ai vraiment pas fini de me métamorphoser dans l’avenir, Madame. Demain est toujours un autre jour, en matière onirique. C’est là peut-être la seule loi stable que la matérialité historique du rêve autorise.
— Demain est un autre jour…
— Voilà. Comme le disait si bien Scarlett O’Hara à…”

À qui donc déjà? À ce point-ci de cet étrange échange avec Onis, Cégismonde a terminé de fumer sa seconde pipe. Pour tout dire, l’effet narcotique et l’altération des sens de notre patiente psychologue, dus au haschisch et à l’abasourdissante fascination mentale, sont à leur maximum. Ce beau gaillard de rêve (pour jouer d’un fichu de lacanien de double sens) continue pourtant de bien protester, tout en douceur et avec finesse. Tant et tant que c’est l’inoubliable réplique de Clark Gable, exprimant toute l’indifférence de Rhett Butler envers Scarlett O’Hara, qui roule maintenant comme tonnerre, dans la tête alourdie de Cégismonde…

Le rêve, c’est donc ça, en elle: un homme sombre, beau, un peu taciturne, déférent, étrange, élégant, à la conversation captivante, qui vous fait halluciner sur des aspects d’une question dont vous êtes une spécialiste mondialement reconnue mais auxquels vous n’aviez jamais songé, qui vous parle longuement et si brillamment dans votre tête et… qui se lève maintenant, subitement mais aussi comme au ralenti, et quitte, lentement et pour toujours, votre vieille cuisine de campagne de psyché, justement, et fort fâcheusement, quand vous êtes gelée comme un manche de pelle sur votre chaise berçante et incapable de faire le moindre geste pour le retenir. Que faire? Le poursuivre? Oh… Oh… Pour se mettre à courir, au ralenti aussi immanquablement, ou encore avoir ses jupes si archaïques qui se coincent dans le rebord de table, ou le petit bonnet à la Albertine Leblanc qui s’hameçonne sur un lustre trop bas, inattendu, imprévisible. Ouf… là là… Très peu de ces séquences cauchemardesques si typées pour Cégismonde Lajoie. Qu’il se perde donc irrémédiablement dans les brumes cosmologiques, le grand petit protestataire clarkgabélesque de cette fois là. Frankly, Rhett I don’t give a… what am I talking about exactly?… as they say, quite more accurately, in English: I am dreaming in Technicolor… Quand la somnolence se met insidieusement en place, toutes sortes d’idées inattendues fusent de partout, en pétarades, en images, en langues…

La revoici donc seule. Elle est historicisée jusqu’au fond de l’être, comme le vieux notable égyptien qui rêvait en fresques et comme la toute jeune cinéphile (Cégismonde, elle-même, tiens, quand elle avait l’âge du petit autrichien aux cerises, justement…) s’immergeant, s’engloutissant, se perdant dans Gone with the Wind, sur un ample écran milieu-de-siècle, vif, scintillant, tonitruant (En cinémascope et en couleur!). On dirait bien que la femme psychologue contemporaine rêve en homme… Et pas en n’importe quel homme, encore, tiens…. En homme nouveau, mystérieux, fascinant, déférent, intéressant, empirique, théorique, critique, déroutant, protestataire. Effectivement c’est… c’est… (Elle ne sens plus du tout son arthrite maintenant mais, ouf, cette lourdeur des sens, ce décalage des perceptions, cette tyrannique somnolence) c’est parfaitement extraordinaire.

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Une fois pour toutes, je ne suis ni FÉDÉRALISTE ni NATIONALISTE. Je suis INTERNATIONALISTE…

Publié par Paul Laurendeau le 24 juin 2011

«Le seul fait d’une oppression nationale n’impose nullement à la démocratie de prendre parti pour la nationalité opprimée; un tel devoir n’intervient que lorsque les activités politiques de cette nationalité revêtent un caractère révolutionnaire et servent ainsi les intérêts particuliers de la démocratie; sinon le «soi-disant» mouvement national ne saurait avoir droit au soutien.»

Friedrich Engels, glosé par Rosdolsky, cité par Georges Haupt, dans Georges Haupt et alii (1974),  Les marxistes et la question nationale – 1848-1914, Éditions l’Étincelle, p. 15, note 6.  

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Les deux noms de mes pays ont pour principale étymologie (fantaisiste, insistons bien là-dessus) un cri exclamatif. D’une part, les espagnols seraient arrivés les premiers dans la vallée du Saint Laurent. Face au rideau impénétrable de forêt, ils auraient crié, à plusieurs reprises: AKA NADA! (tour sensé signifier: «ici, il n’y a rien!»). Les aborigènes, alors restés cachés, prenant ce cri de dépit pour une salutation des hommes au grand navire, l’auraient re-servi aux français qui eux, l’auraient pris pour le nom du bled: CANADA. D’autre part, BEC, en bas-breton, c’est sensé signifier «promontoire» et cela apparaît suffixé dans divers toponymes en Bretagne. Voyant le promontoire du Cap Diamant (de la future ville de Québec) émerger majestueusement sur le fleuve, un matelot bretonnant se serait exclamé QUÉ BEC! Et le nom aurait collé. Tout cela est bien farfelu. Canada voudrait en fait dire, si tant est, «village de huttes» dans un dialecte aborigène mal déterminé de l’est des Amériques. L’étymologie de Québec reste obscure. On sait par contre que c’est l’occupant anglais qui généralisa le nom de la ville à tout le territoire dans le tour colonial Province of Quebec. Enfin, par ces deux anecdotes étymologiques le ton est donné, quant il s’agit de mes deux pays, pas de doute là-dessus, ça débloque dur. Dans mon petit roman L’ASSIMILANDE qui vient d’être réédité en format électronique chez ELP, je mets la science-fiction la plus grandiose au service des enjeux sociopolitiques les plus raplaplas fondant justement la susdite débloquade. Un petit appareil auditif qui permet d’apprendre de façon ultra rapide la langue vivante de son interlocuteur vient d’être conçu par le laboratoire auquel est rattachée la professeure Odile Cartier. Son nom: le glottophore. S’ouvrant profondément à la culture linguistique de l’autre, la personne qui porte cet appareil devient alors l’assimilande. Avant la mise en marché de cette découverte, révolutionnaire pour un pays comme le Canada, confronté, dans la permanence de son existence, à deux langues officielles, la professeure Cartier décide de tester, sur une de ses brillantes étudiantes de doctorat anglophone, mademoiselle Kimberley Parker, l’impact psycholinguistique et ethnolinguistique du glottophore et ce, dans un mouvement accéléré d’assimilation vers la langue française (pour changer!). Alors que tout se passe plutôt bien et que Kimberley Parker prépare son intervention sur la question au Congrès des Sociétés du Haut Savoir de Montréal, dans le but avoué de faire le point sur son statut expérimental d’assimilande, le glottophore se met à produire toutes sortes d’effets secondaires imprévus, inquiétants, étranges, intriguants, angoissants, terribles (et, selon certain(e)s, fort verbalistes)… Et l’exercice, en apothéose, se termine sur une dérisoire algarade entre un fédéraliste canadien et un nationaliste québécois jaillis de nulle part, empoigne en ritournelle, prévisible jusqu’au trognon, et qui gâte joyeusement le banquet, sous la forme, toute en couacs régionalistes et bizarreries locales, du plus ardent des souques à la corde d’amour-haine…

Caricature de Serge Chapleau (1995). Le Canada et le Québec sont assez souvent représentés comme un couple passablement mal assorti, où le premier s’incarne en l’époux et le second, en l’épouse...

L’urgence lancinante de renvoyer ces deux options politiciennes du siècle dernier dos à dos est de plus en plus palpable dans l’horizon politique régional, continental et mondial de notre temps. Le fédéralisme canadien est une doctrine rampante de suppôts veules. Parfaitement méprisable, ce programme, plus vénalement administratif et/ou bassement plombier que réellement politique ou sociétal, sert de front ET l’occupant objectif, historique, monolingue et, disons, ethnocentriste (pour ne pas dire viscéralement ethnocidaire), ET la bourgeoisie compradore canadienne. La douloureuse compréhension du fédéralisme canadien finit par permettre de constater qu’il y a un phénomène sociopolitique très troublant qui détermine en profondeur la nationalité canadienne. Le Canada est un des rares pays au monde qui met en réalisation l’aphorisme suivant, bizarre et tordu au possible: plus je suis réactionnaire, MOINS je suis nationaliste. Pas banal, ça, vous me direz. Les réactionnaires canadiens ne sont effectivement pas des nationalistes-canadiens (deux termes parfaitement incongrus, dans notre horizon politique). Ils sont, tout au contraire, de virulents américanocrates, des promoteurs d’un Canada parfaitement translucide (et internationalement inopérant) dans sa soumission servile à la toute-puissance US. Les Conservateurs (au sens politicien du terme) canadiens sont donc MOINS nationalistes-canadiens (je le redis: deux termes parfaitement incongrus, dans notre horizon politique) que les Libéraux (aussi au sens politicien du terme) canadiens. Vous avez bien lu. Une promotion réac de la nationalité canadienne est donc fondamentalement un stop-and-go à vélo, parfaitement nunuche et insignifiant, qui finit par se formuler comme une affaire de boy-scouts régionalistes très peu soucieux de rayonnement international, et ostensiblement obséquieux envers nos voisins du sud, justement ceux qui requièrent de nous qu’on pollue des surfaces de territoires nordiques immenses pour leur fournir, tranquillement et sans trompettes, du bon carburant fossile, bon marché, accessible et bien opinément non-arabe…

Des fédéralistes canadiens (on les surnomme les FÉDÉRASTES) - La promotion de la nationalité canadienne est fondamentalement une affaire de boy-scouts régionalistes ostensiblement obséquieux…

Ostentatoirement anti-national-pro-US-comporadore ou «nationalistes canadiens bon teint», les émanations politiques-politiciennes de l’occupant objectif ont un solide trait en commun, par contre: elles sont toutes fédéralistes. Le fédéralisme canadien est donc un solide consensus d’intendance post-coloniale, imbibant irrémédiablement et axiomatiquement la totalité du spectrum politique au Canada (y compris les hypocrites veules et boiteux, aux sourires biaiseux, du centre-gauche) et dictant, sans compromission réelle, la soumission de la totalité du domaine national à la grande bourgeoisie de Toronto (et, cyber-mondialisation oblige, de partout ailleurs…).

La souffreteuse réplique historique, venue du nationalisme québécois, face à ce dispositif ouvertement oppressif qu’est indiscutablement le fédéralisme canadien, pose des problèmes particuliers, plus insidieux, en ce sens que critiquer les déviations droitières de l’opprimé, c’est toujours plus délicat. Le nationalisme québécois est un dispositif socio-historique fondamentalement et crucialement réactif. C’est que c’est un interminable ahanement de civilisation ré-appropriée, un lourd et lent redressement revanchard de pays occupé (depuis 1760, un bail…), un messianisme national roide, contrit, martyrisé, victimisé, dépendant, cerné, encerclé, incarcéré. On disait autrefois du nationalisme québécois qu’il était un indépendantisme, ce qui est, dans un sens, bien plus historiquement juste et précis que des descriptions lendemains-qui-chanteresses comme celles associées à la notion de souverainisme. Le nationalisme québécois intègre donc, dans les replis les plus intimes de son lyrisme, un fort élément libérateur, nationalement émancipateur, largement illusoire en fait. Franchement, pour faveur, cessons un peu de rire du monde. Ramper sous la bonne bourgeoisie francophone bien de chez nous (dont les liens avec celle de la Nouvelle Angleterre sont parfois criants jusqu’au grotesque) ou sous la bourgeoisie de celui que le poète Félix Leclerc appelait le gros voisin d’en face, quelle différence sociale fondamentale? Aucune.

Des nationalistes québécois (on les surnomme les NATIONALEUX) - Critiquer les déviations droitières de l’opprimé, c’est bien délicat...

Maintenant, prenons l’affaire à la racine. Quand on dit que le nationalisme est une affaire de bourgeois, ce n’est pas une insulte gratuite de langue de bois. C’est une analyse. La prise de position classique dictant obligatoirement de rouler soit PRO-CANADA soit PRO-QUÉBEC ne fonctionne, dans son binarisme ubuesquement tyrannique, que tant qu’on embrasse et assume la prémisse oppressive qui s’impose à nous, aujourd’hui, sous nos régimes parlementaires de toc et capitalistes de fait: celle de rapports de forces entre des groupes financiers oligarchiques, élitaires, et numériquement minoritaires, utilisant l’enveloppe nationale comme instrument maximalisant leur force de frappe impérialiste. Parler de s’annexer aux USA (comme le fit jadis René Lévesque, un des papes fondateurs du nationalisme québécois), ou au Haut-Canada (comme le recommanda jadis Lord Durham, enquêteur extraordinaire de la Reine Victoria, et fondateur lointain du fédéralisme canadien), c’est continuer de s’articuler dans la logique victoire/défaite, nation contre nation, logique dont il est plus que temps de faire le procès décisif, corrosif. Je ne veux pas de «ma» nation, cela ne veut pas dire que je veux que «ta» nation me bouffe tout cru. Il ne faut pas confondre rédition d’une nation et rejet, collectif, radical et global, de la problématique des nations. Une femme voulant nourrir son enfant, un malade voulant guérir, un homme aspirant à l’abolition de la course aux armements n’ont pas de nation. Tous ceux et toutes celles tributaires de ces objectifs se rejoignent en ce monde, par delà les nations. Il ne faut pas perdre ou gagner la bataille des nations, il faut la dissoudre et la faire tomber en obsolescence.

Classiquement, l’internationalisme, c’est simplement le fait que le citoyen qui aspire à ce qu’on cesse de lui polluer son eau et d’envoyer ses enfants à la guerre est tributaire d’un objectif commun, universel, qu’il soit de Tokyo, de Pékin, de Wichita ou de Saint-Tite-des-Caps… L’internationalisme est une lente et patiente transition vers la disparition des pays… et, ben là, on n’y oeuvrera certainement pas en érigeant un pays de plus… Il y a là un problème de principe théorique dont la crise politique québécoise actuelle est un des nombreux symptômes pratiques. Je ne m’oppose pas aux nationaleux de ci ou aux fédérastes de là. Je m’oppose en bloc au tout du débat national. Je m’oppose au débat monopolisant, gaspillant et usant à la corde l’action politique citoyenne: fédérastes versus nationaleux. Le débat national me parait aussi fondamentalement stérile que le débat constitutionnel. Je suis aussi suprêmement écoeuré de me faire dire, en me faisant enfermer dans la plus malhonnête des logiques binaires (justement la logique que je cherche ici à briser): «Tu n’es pas avec moi, c’est que tu es avec l’autre. Tu n’es pas nationaleux, cela fait implicitement de toi un sale fédéraste – ou vice-versa». L’axe fédéraste/nationaleux, ça devient pas mal vieux. Pour s’en extirper, tout en ratissant large, certains politiciens droitiers actuels au Québec voudraient être les deux. Moi, je suis aucun des deux. Moi, je suis planétaire. Les débats de pays sont des débats de bourgeois. Un jour, les pays seront aussi folkloriques que les lieux dits, les villages, les rivières, les monuments, les clochers, et les remparts de Carcassonne (gardant et protégeant le souvenir falot d’une frontière espagnole rapprochée, disparue, obsolète)… Pensez-y, dans cet angle nouveau. Affranchissez-vous du cadre national. Ce qui fait l’ouverture et le modernisme des Québécois, ce n’est pas leur illusoire pays futur, c’est leur absence de pays, actuelle et bien effective. Celle-ci fait d’eux des internationalistes de facto, moins étroits, plus sereins, ouverts, sans cocarde, sans monarque, forcés au futurisme sociopolitique par l’accident historique de leur conquête révolue et par la puissance utopique objective du non-national…

Et le parti de centre-gauche Québec Solidaire, me direz-vous. N’est-il pas à la fois de gauche et nationaliste? Nouveau narcotique soporifique que ce type de nationalisme fraternisant rantanplan que Québec Solidaire cherche certainement à articuler au sein de sa doctrine sociale. On a là une forme élégante et réformiste de recyclage du type de taponnage politico-social dont le Parti Québécois a fait son sel pour une génération, avant de cramper dans l’affairisme anti-syndical et la crypto-xénophobie et finir par se lézarder en différentes tendances de droite. Il faudrait pourtant avoir un peu appris de cette errance. Pensez-y froidement. L’idée de nation est aussi surfaite et non-opératoire dans un projet collectif effectivement progressiste que l’idée de religion. Communauté nationale, communauté religieuse, même salade fétide, mêmes germes de déviations ethnocentristes, mêmes sempiternelles ornières. La question qui compte ici est: le nationalisme est-il un élément de programme social progressiste ou régressant, au jour d’aujourd’hui, dans le monde multilatéral d’aujourd’hui. Poser la question, ma foi, c’est y répondre… Sans compter le temps que tout ce tataouinage de gouvernance-fiction fait perdre dans le bac à sable politicien… surtout au Québec… et surtout par les temps qui courrent…

Comprendre que fédéralisme et nationalisme s’articulent autour du faux problème du consensus bourgeois dans ce qu’il a de plus profondément et viscéralement mensonger, cela ré-introduira un internationalisme dont le Québec a bien besoin, dans sa culture politique. Un jour viendra… Les alter-mondialismes et indignés de toutes farines nous exemplifient un bringuebalant cheminement dans cette direction. Ils flageolent beaucoup, taponnent en masse, déconnent par bouttes, mais ils montrent partiellement le voie. Un peu (mais, oh, oh… pas complètement) comme eux, je ne suis ni fédéraliste ni nationaliste. Je suis internationaliste. Mon étendard, mon oriflamme, eh bien, c’est nul autre que celui-ci:


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Laïcité ouverte ou laïcité définie? Eh bien… laïcité ouverte ET laïcité définie…

Publié par Paul Laurendeau le 1 juin 2011

Hier, j’ai vu passer, comme une ombre qu’on plaint,
En un grand parc obscur, une femme voilée:
Funèbre et singulière, elle s’en est allée,
Recélant sa fierté sous son masque opalin.

Émile Nelligan, «La Passante», dans Motifs poétiques (Poésies complètes, BQ, p. 44) 

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Alors, pas besoin de vous faire un dessin, ça a commencé avec le voile, tous les types de voiles. Hantise sans assise, la question du voile musulman est partout dans le monde francophone, en ce moment. Au fil de la dernière décennie, au Québec, les médias vont d’abord couvrir (boutade…) cette question au jour le jour, ronron, gentil, sans se douter de l’explosion spécifique qu’elle va finalement connaître, au Québec toujours, dans les premiers mois de l’année 2010. On parle par exemple, dans nos canards, pour échantillonner un brin ce que ronron, gentil veut dire ici, du film documentaire de Nathalie Ivisic et de Yannick Létourneau Je porte le voile, présentant des rencontres avec des femmes musulmanes qui portent le voile. Décrivant les pour et les contre, cet intéressant documentaire s’efforce de combattre les stéréotypes de notre bonne vieille condescendance ethnocentriste. Ce film est captivant car il représente la douce, idyllique et lointaine (2009) époque où le Québec, blanc, virginal, mondialiste, approchait encore ces questions avec l’impartialité requise d’autrefois. Ce documentaire est, et reste, l’exemple cardinal de la réflexion québécoise dans le cadre serein de la ci-devant laïcité ouverte. Il a aussi l’avantage majeur de donner la parole aux premières intéressées.

Mais, entre temps, la décennie 2000-2010 se termine, et l’orage approche. Dans un ordre d’idée plus fondamental, le contexte ex post du débat, souvent acrimonieux et excessivement tataouineux, des «accomodements raisonnables» continue sinueusement de se mettre en place. Le tout se teinte d’un léger venin, en 2010 et au Québec toujours, quand le sociologue percheminé Yves Rocher se prononce, tout comme le Parti Québécois, en faveur d’une laïcité définie (plus rigide envers les signes religieux) par opposition, justement, à la laïcité ouverte, prônée notamment par le parti de centre-gauche Québec Solidaire. La blogosphère s’emballe un brin. On part, encore une fois dans toutes les directions ethnocentristes imaginables et l’ambiance internationale tendue sur cette question sociétale, pourtant, en fait, bien anodine, est aussi solidement représentée par le rejet par les parlementaires français du port du voile intégral dans les services publics. Et pourtant, et pourtant… Sur Montréal, l’Afrique du Nord est vraiment venue nous rehausser, depuis ma prime jeunesse. Par moments on se croirait littéralement dans la Marseille du Nord. Un grand nombre de femmes en hidjab déambulent sur les rues… tenant par la main des petites filles têtes nues et vêtues à l’occidentale. Je n’ai pas le sentiment que je vais devoir patienter bien longtemps avant que ces gamines ne soient de jeunes adultes toniques et modernes… polyglottes en plus… J’ai entendu de l’arabe marocain pour la première fois de ma vie dans le métro de Montréal, il y a peu. Les deux jeunes femmes étaient vêtues comme vous et moi et je vous passe un papier que leur coiffeur leur en doit une bonne, car elles étaient fort savamment teintes et ébouriffées à la moderne… L’intégration se fait en fait sans heurts et pourtant, dans l’horizon local, il semble que des pressions soient sciemment exercées sur le Canada pour qu’il imite la France dans son intransigeance ethnoculturelle, sur cette fichue question fichu-chiffon.

C’est dans cette ambiance délicate qu’éclate alors, début mars 2010, la crise du niqab au cégep Saint Laurent, à Montréal. Naema (nom fictif retenu par les médias), une étudiante du programme de francisation d’origine égyptienne est expulsée de son cours, par nul autre que le ministère de l’éducation du Québec, suite à une série de mésententes avec son enseignante sur comment accommoder la présentation de ses exposés oraux en classe. On lâche alors la bonde. La Fédération des Femmes du Québec appuie le ministère de l’éducation, en signalant que le hidjab (voile ne couvrant que les cheveux) est acceptable tandis que le niqab et la burqa (voiles couvrant l’intégralité du visage, sauf les yeux) sont nuisibles à la bonne communication. Les syndicats d’enseignants québécois abondent aussi dans ce sens. L’étudiante expulsée dépose alors une plainte auprès de la commission des droits de la personne. Le président du congrès musulman canadien et son épouse expliquent alors, en 2010 toujours, que le niqab est incompatible avec l’Islam, que le Coran ne requiert pas qu’on se couvre le visage, seulement qu’on s’habille avec modestie. Tiens, tiens… C’est bel et bon. C’est effectivement très utile à savoir. Ceci dit, monsieur, madame, sauf votre respect, moi, j’ouvre le Coran de bonne foi et, effectivement, je n’y vois pas grand-chose sur le voile. Par contre, je tombe quand même sur ceci:

«Les femmes ont des droits équivalents à leurs obligations,
et conformément à l’usage.
Les hommes ont cependant une prééminence sur elles.
Dieu est puissant et juste.»
Le Coran (traduction D. Masson), Sourate 2 (La vache), fin du verset 228.

Force est donc de conclure que la coutume et l’us peuvent imposer, sous la houlette de l’homme, des tenues que le Coran n’impose pas explicitement, se contentant, lui, de dicter, sans ambages, la prééminence masculine… C’est pas acceptable, ça, par contre, et c’est non négociable. C’est ça, voyez-vous, au fond, qui fait qu’on lâche la bonde à propos du voile, dans une société comme le Québec. Sur ce genre de prémisse là, y a pas de consensus possible, non, non, non. Déjà qu’il faut que je pile sur la morale de mon athéisme et endure toute cette poutine cultuelle au nom du multiculturalisme mais là, je m’arrête net. Ce genre de régression sociale: over my f***ing dead body. Sorry… Alors les «exigences de l’Islam», un peu pas trop non plus, dans le présent débat, hmm… Bon… bon… bon… Magnanime, multiculturel en diable, je vais, histoire de rester ouvert, me contenter de considérer la question du voile comme strictement ethnoculturelle, au sens le plus large du terme. Son irritante dimension religieuse est hors champs pour moi, vu qu’elle se termine infailliblement dans l’ornière phallocrate.

Madame Yolande James, Ministre de l’immigration et des communautés culturelles du Québec (2007-2010)

Mais poursuivons. Lors d’une seconde expulsion de cette même mystérieuse étudiante Naema (nom fictif toujours retenu par les médias) d’un autre cours de francisation, la ministre de l’immigration du Québec du temps, madame Yolande James (notre photo), explique que le gouvernement québécois ne cédera pas et que si Naema veut suivre le cours de francisation, il faudra qu’elle retire son niqab. Fin mars 2010, le ministère de la justice du Québec dépose, à la vapeur, le ferme et explicite Projet de Loi 94 À visage découvert, interdisant le voile intégral dans les bureaux gouvernementaux du Québec tant pour les citoyens que pour les employés. Dans le reste du monde francophone, tandis que la France s’interroge sur la légalité de l’interdiction du voile intégral, la Belgique le rend illégal sur la voie publique. La France prohibe finalement  le voile intégral, en 2011. Et vogue la galère…

Notre candeur virginale multiculturelle n’est plus. À ma grande contrition, c’est là une question qui a déchaîné les passions xénophobes des québécois et des canadiens mais que la plupart de nos médias sont arrivés, pour le moment encore (croisons les doigts), à traiter avec passablement de sobriété et de retenue. Le point de vue de cette plaignante spécifique reste, par contre, bien mal documenté, je trouve, personnellement. Il aurait été utile aussi de donner plus d’informations complémentaires sur la présence du voile intégral dans la culture spécifique de certains pays musulmans. La burqa est exclusivement afghane. Le tchador est typiquement iranien. On attendrait d’une égyptienne qu’elle ne porte qu’un hidjab (voile ne couvrant que les cheveux). La voici avec un voile intégral. Pourquoi? On ne nous l’explique pas. Attendu que le Coran ne requiert pas qu’on se couvre le visage, seulement qu’on s’habille avec modestie, il est patent que la dimension religieuse du problème est, bien insidieusement, hypertrophiée. On ne nous explique pas, par contre, sur quel point de dogme ou sur quel penseur musulman tardif s’appuient alors les gens qui tiennent mordicus à porter le niqab, si tant est. Combien de femmes portent le voile intégral au Québec? On ne nous le dit pas non plus (il y en aurait un millier en France, pays de 65 millions d’habitants comptant une population d’environ 6 millions de musulmans). Beaucoup d’informations qui aideraient à faire comprendre qu’on voit ce problème plus gros qu’il n’est manquent, dans cette chère couverture de presse de notre temps. Nos médias ont su faire preuve de retenue, certes, mais, une fois de plus, ils ont passablement manqué le bateau pour ce qui est de vraiment informer sur ce qui tranche ou, surtout, dé-sensationnalise les questions.

Perso, on ne va pas me dessouder mes convictions avec une législation. Un voile, c’est de l’habillement, c’est une question qui reste personnelle, sensuelle, intime. Les indiennes non musulmanes, par exemple, portent des saris, qui incorporent aussi un voile. Les hommes africains portent des boubous, et c’est là un trait strictement culturel. Tous ces beaux atours, c’est seyant et, l’un dans l’autre, c’est pas vraiment un problème. Je continue donc de juger que c’est pas mon affaire de dire aux gens comment s’habiller. Et alors, en plus, si ces tenues perpétuent une ci-devant soumission, moi, le boutefeu occidental, je répondrais à cette soumission par l’appel à une autre soumission? Au feu par le feu? Non, non, non, c’est exactement le rail haineux sur lequel certains de nos mauvais martyrs veulent me tirer, le panneau suspect dans lequel ils veulent me faire basculer, la logique intégriste qu’ils veulent me faire embrasser (et embraser). Il faut répondre au feu par l’extinction. Moi je dis à la femme voilée: tu as ici le choix entre la civilisation qui dicte et la civilisation qui respecte ta liberté. Choisis… et prend tout ton temps. Tu gardes ton voile, je t’appuie. Tu retires ton voile, je t’appuie. Je ne promeus ni le voile ni l’absence de voile. Je promeus le libre arbitre.

Ça a commencé avec le voile, ça va ensuite se poursuivre avec les lieux de culte. Un lieu de culte, déjà, c’est autre chose. Un lieu de culte vise, entre autres, à promouvoir ouvertement ledit culte auprès de ceux qui n’y adhèrent pas ou pas encore. Sans être ouvertement une provocation, au sens provoque-provoque, un lieu de culte garde un aspect crucialement provocateur, celui du prozélitisme. Si on installe ou maintient (ceci NB) un lieu de culte quelque part, c’est un acte ouvert et explicite de communication. Un discours est porté, une conception de la vie sociale est avancée. Ce n’est pas comme si on se proposait d’ouvrir ou de perpétuer un entrepôt de deux par quatre ou de barils de verre concassé… Le Québec ne nous a pas encore mitonné sa mosquée du World Trade Center ou son minaret suisse. Mais cela ne saurait tarder. Encore virginal et multiculturel, dans ce cas ci, on peut toujours se réciter le beau petit poème de René Pibroch : Le Minaret de toutes les Pétoches.

LE MINARET DE TOUTES LES PÉTOCHES
Le myope prohibe le minaret…
Le protestataire en construit un tout de même…
Le sectaire boycotte le pays qui prohibe le minaret…
Le facho capitalise sur la peur du minaret…
Le visionnaire se dit alors que la déréliction n’y est pas encore…
(René Pibroch)

Et, bon, ici aussi, l’orage gronde. Les lieux de cultes (mosquées, synagogues, temples de tous tonneaux et, naturellement, les plus gluants, les moins remis en question dans le coin: les églises chrétiennes) visent, minimalement, à propager la parole explicite, le propos, la doctrine. Les athées, militants ou non militants, n’ont pas de lieu de réunion et, corollaire éloquent, ils ne prennent pas les propos des livres religieux pour du bon argent, non plus. Ils y voient plutôt une jurisprudence “morale” autolégitimante et hautement suspecte. On retire un tas de formulations des textes de loi effectifs dans la société civile et, pourtant, on les garde pieusement dans les textes «sacrés» des cultes dont on entérine la continuité, dans des niches bien physiques et bien architecturales. Là, oui indubitablement là, il y a un vivier sociétal qui représente un danger endémique, pour la laïcité… Il démarre, ou se perpétue, dans le lieu de culte, comme vecteur de la promotion dudit culte. Je suis fier d’être athée, sans nationalité, marxiste, et amateur de jazz (sans pourtant pour autant promouvoir le culte de Dixie ou joindre la secte du Be-bop). Je suis aussi hautement fier d’avoir sorti les curés théocrates de la vie civile, au Québec. Hmm… hmm… ce n’est pas pour qu’ils reviennent sous une autre forme. Il faut donc avoir le lieu de culte, et tous ses appentis institutionnels, bien à l’oeil. Que voulez-vous, on n’a toujours pas le droit d’être homosexuel(le) ou divorcé(e) si on entend étudier ou travailler dans une école catholique au Canada, eh non… Une copine juive ayant fait un contrat de suppléance dans une école catho de Toronto, s’est fait dire, à la fin dudit contrat, qu’elle ne serait tout simplement pas payée, n’étant pas catholique. Et elle ne fut effectivement pas payée pour un travail pourtant fait et bien fait… Je ne veux pas de ce genre de combine rétrograde et inique au sein de la société civile québécoise. Or, qu’en est-il vraiment, dans les racoins, les sous-sols et les corridors des lieux de culte? C’est bien plus grave que le voile de nos biques émissaires, ça. Et on n’en cacasse pas autant, pourtant… du moins pour l’instant. C’est que les remises en question que cela entraine sont d’une toute autre profondeur. Il y a encore bien des gens d’horizons divers qui ne souffrent pas qu’on mesure le minaret et le clocher avec un compas identique, unique et froid…

Il faut traiter l’affaire au niveau essentiel, principiel. Quand une société maintient la religion (laïcité non obligatoire, en dehors de l’administration publique) sans imposer une secte spécifiquement, elle promeut, en fait, le syncrétisme. C’est l’option implicite de la république américaine, par exemple, et on peut, si on veut, l’opposer à l’athéisme explicite et officiel qui avait été celui des soviétiques. Fondamentalement non-jacobine, la solution continentale est de fait la suivante: dialogue, cosmopolite et égalitaire, des cultes et déréliction insidieuse, sans athéisme officiel ou explicite. Or syncrétisme n’est pas laïcité. Les abus du culte sont inévitablement mal cisconscrits dans cette option. Le calice déborde toujours un peu, pas mal même, vu que, de fait, le liquide n’est ni bu, ni jeté… Patient, déférent, je tolère cette option du pluralisme religieux cosmopolite, non par promotion du syncrétisme religieux (et encore moins de la «croyance», comme le fit une certaine présidence francaise hyper-américanophile) mais plutôt parce que je continue de faire le pari que la formule syncrétique à l’américaine est la seule voie efficace (et, entre autres, non-violente) pour une progression non entravée de la déréliction qui, elle-même, sans poussée doctrinale en saillie, mènera, par déclin, par défoliation, par extinction, par indifférence envers les cultes, vers l’athéisme effectif. J’assume la longue phase du pluralisme religieux cosmopolite comme une forme maïeutique, polie, patiente, pudique, muette, de promotion de l’athéisme. Ce dernier, d’ailleurs (les médias ne vous le diront pas), prend déjà solidement corps dans la culture mondiale (c’est pourquoi il est bien inutile, voire fallacieux, de militer ouvertement en faveur de l’athéisme). Exemple (anodin) du voile et exemple (plus grave) des lieux de culte à l’appui, donc, finalement, voici mon option: laïcité ouverte ET laïcité définie (les deux ne sont absolument pas incompatibles). Il s’agit simplement de bien circonscrire le champ d’application de chacune.

Laïcité ouverte pour toutes particularités ethnoculturelles sans conséquences juridiques effectives: vêtements, façades de temples, arbres de Noël, Menora, citrouilles d’Halloween, Ramadan, croix dans le cou, grigris, papillotes, fétiches, totems et statues, moulins à prières, turbans, voiles, hidjab, tchador, niqab, burqa, sari, brimborions et colifichets, minarets et clochers (avec cloches et crieurs inclus, sauf la nuit), yoga, occultisme, horoscope, pèlerinages, baptême collectif en piscine olympique, les chrysanthèmes du culte, en un mot.

Laïcité définie et fermement imposée as the law of the land dans le strict espace de portée juridique citoyenne: droits des femmes, droits des enfants, instruction publique, soins hospitaliers, banques, héritage, justice, vie politique et/ou politicienne, sécularisation intégrale de tous les corps administratifs, interdiction de la théocratie, prohibition du port d’armes (y compris les armes blanches…), crime organisé, code civil, code criminel, taxation, chartre des droits, les choses sérieuses du tout de la vie civile, en un mot.

On ne dicte pas aux gens comment s’habiller, se relaxer, méditer, fantasmer, élucubrer, spéculer, cuisiner, décorer leur cahute, ou ce qu’ils prient intérieurement dans les lieux de cultes circonscrits au cercle strict de leurs co-religionnaires. Mais… euh… la soumission de la femme à l’homme, les écoles confessionnelles (protégées par la vieille constitution faisandée de 1867 ou pas) et la théocratie politique, alors là, je le dis sans rougir et tout en restant fermement rouge: pas de ça chez nous… Laïcité, c’est pas juste un mot-clef commode qu’on emprunte aux Francais pour les singer, en train d’écoeurer les femmes voilées. Laïcité, c’est le receptacle intellectuel que mobilise toute une société civile, implicitement ou explicitement athée, pour encadrer le lent et serein déclin de tous les héritages religieux institutionnels, et ce indistinctement… le «nôtre» comme le «leur» donc. Aussi, en conclusion, intoxidentale oblige, je ne sais toujours pas si Naema (nom fictif retenu par les médias) devait tant que ça retirer son voile pour rendre la performance de ses articulations phonétiques visible et perceptible à son enseignante de français… Je sais, par contre, qu’il est urgent de retirer le gros crucifix brunâtre du Salon Bleu de l’Assemblée Nationale du Québec (la vie politique procédant, sans concession, dans mon analyse, de la laïcité définie) et de le pendouiller pieusement dans un musée, à l’éclairage tamisé, de préférence…

Le crucifix du Salon Bleu de l’Assemblé Nationale du Québec est une infraction claire et nette à la notion de laïcité définie retenue ici. Il faut le retirer et le remplacer par rien. Pas de signe religieux ostensibles dans l’espace non privé du débat parlementaire. Que celui dont l’ardoise est propre…

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Le communisme: Utopie et Histoire

Publié par Paul Laurendeau le 1 mai 2011

Ysengrimus-le-loup (52 ans) et Reinardus-le-goupil (17 ans) unissent ici leurs forces grognasses et revêches pour répondre à une question, lancinante, fraîche et simple, lancée par Reinardus : qu’est-ce exactement que le communisme et qu’est-ce qu’on lui reproche donc tant, encore de nos jours?
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Après la Révolution Française, trois groupes ayant des idéologies différentes se sont assemblés pour assurer le nouveau gouvernement de la Convention Nationale (1792-1795). Ils se nommaient: les Girondins, le Marais ou Plaine et les Montagnards. Ils siégeaient dans un hémicycle. Les Montagnards étaient assis à la gauche de l’hémicycle, le Marais (ou Plaine) au centre et les Girondins à droite. De ce modèle et d’après les idéologies que défendaient ces groupes, la qualification de gauche, droite et centre est née. De nos jours, ces termes sont utilisés dans des contextes politiques par des cultures qui ne se rendent pas compte qu’en utilisant de tels termes ils font référence à l’hémicycle de la première Convention Nationale de la République Française. Au fils de l’histoire, une modification importante à ces termes a été crée. La qualification de gauche et de droite s’est retrouvée à être divisé en deux par l’ajout du qualificatif extrême. Les nouveaux termes se sont retrouvés à être: l’extrême gauche, qui comprend le Communisme et l’Anarchisme. La gauche, le Socialisme. Le centre, le Libéralisme et L’Écologisme. La droite, le Conservatisme. L’extrême droite, le Nazisme et le Fascisme. De nos jours, la majorité des partis élus sont soit de droite ou du centre. Les idéologies gauchisantes sont mal vues à travers le monde. Un exemple de ceci est la qualification injurieuse de “socialiste” qui a été donnée à Barack Obama (né en 1961) et à Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) durant leurs mandats. Des exemples constamment donnés par les gens de droite pour discréditer la gauche sont l’histoire de pays tels que l’URSS, la Chine, le Vietnam et Cuba. Mais quelle validité ont donc ces exemples?

Le communisme vise une mise en place de la propriété collective de toutes les instances sociales par les travailleurs. L’abolition de la propriété privée et du capitalisme et son remplacement par un socialisme reposant exclusivement sur la solidarité sociale est le but du communisme. Le communisme a toujours été très vaguement décrit par les instances de droite. Ils l’ont divisé en différentes catégories qui rendent la compréhension de ce dernier très difficile. Par exemple, il y a le Marxisme, le Léninisme, le Stalinisme, le Trotskisme, le Maoïsme, le Guévarisme, le Castrisme, et tant d’autres. Ce qu’il faut noter est que toutes ces désignations, non seulement sont fondées sur le nom du politicien qui a engendré cette idéologie, mais chacune est une version différente du communisme, sauf pour une, le marxisme. Mais ce dernier est juste un mot différent implanté par les instances de droite pour dissocier Marx, techniquement le théoricien fondateur du communisme, de la terreur suscitée par l’idée générale du communisme, terreur implantée elle-même par les instances de droite. En fait Marx lui-même a dit, et je cite «Moi, je ne suis pas marxiste». Donc utiliser le mot communisme, de nos jours, se trouve à faire référence au mensonge qu’on appelle le communisme, et non au marxisme, qui lui est véritablement le fondement intellectuel du communisme. Mais qu’est-ce qu’est le communisme à sa base? Karl Marx (1818-1883) et Friedrich Engels (1820-1895) on collaboré pour écrire Le Manifeste du Parti Communiste (1848). Trouverons-nous la définition du communisme dans ces pages? Quelle relation existe-il entre les pays dits communistes et les principes sociaux communistes décrits par Marx et Engels? Pouvons-nous légitimement appeler ces pays «communistes» ou sont-ils juste des cas fautifs cités en «exemples» par les pays capitalistes pour dénigrer le communisme?

Nous allons regarder un petit peu cela, en commençant par ce qu’est le communisme d’après Marx et Engels. Nous allons récapituler toute l’histoire des pays suivant: l’URSS, la Chine, le Vietnam, Cuba. Nous allons faire surtout tout notre possible pour déterminer si l’idéologie communiste a déjà véritablement existé en tant que gouvernement d’un pays.

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Définition descriptive du communisme selon le Manifeste du Parti communiste (1848), Le Manifeste de Karl Marx et Friedrich Engels présente dix points fondamentaux du communisme. Nous allons reprendre ces points, les examiner brièvement pour donner une explication simple du Manifeste et de ce qu’est le communisme à sa base. Mais avant ça, regardons un peu comment le communisme se présente. Le communisme cherche premièrement à être total. Tout le monde doit être d’accord avec le système pour qu’il fonctionne. S’il reste des propriétés privées quelconques à l’intérieur du système lui-même, ce n’est pas du communisme. Le communisme est donc internationaliste, il cherche l’union de l’intégralité du genre humain sous un gouvernement unique. Ceci doit être pris en considération quand on lit les points descriptifs du communisme. Beaucoup sont des points répressifs, qui cherchent à contrer l’impact de la réaction des bourgeois. Les bourgeois sont la classe sociale au-dessus des prolétaires. La bourgeoisie est la classe que le communisme cherche à détruire. Le communisme ne cherche pas à arrêter les hauts salariés, mais les bourgeois qui ne font rien que s’asseoir dans leurs manoirs, offrir des «contrats» à d’autres et s’enrichir de leur travail productif en accaparant les profits publics. Un bourgeois est un très haut placé qui ne fait aucun travail directement. Il «offre» une possibilité d’emploi à un autre et lui vole une portion de son salaire. Le prolétaire est toute personne qui génère son propre revenu avec sa force de travail. Une force de travail n’est pas nécessairement le fait de ramasser un marteau et de frapper sur un clou. Mais plutôt n’importe quelle action qui génère une production quelconque. Par exemple, écrire une chanson est une production artistique. Mais le bourgeois ne génère pas son propre revenu, si nous reprenons l’exemple de la chanson. Le propriétaire d’une compagnie de disques décide de manufacturer les albums qu’écrit un artiste de musique, l’artiste reçoit une portion des profits, mais le bourgeois empoche la majorité. Le bourgeois s’accapare le capital que produit le prolétaire. Cette classe sociale qui se retrouve numériquement minoritaire et fait la grosse vie est devenue, pour une raison torve, le symbole de notre société. Cette perception de la liberté qu’on possèderait est un mensonge créé par la classe bourgeoise pour nous endoctriner. Elle s’enrichit sur notre dos et on ne le remarque même pas. Le communisme cherche à nous débarrasser de cette classe. Il ne cherche pas à ruiner le prolétaire, mais plutôt à le sauver de l’exploitation de son travail par un accapareur privé. Ce qui nous fait tellement peur est que le communisme nous donne notre liberté, en détruisant le système qu’on a connu toute notre vie, tout simplement parce que nous sommes prolétaires, et nous sommes endoctrinés dans la vision bourgeoise du monde. Les points communistes du Manifeste s’énumèrent ainsi:

Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l’État. Le communisme cherche à abolir la propriété privée. Mais pas toute propriété privée. Seulement celle qui produit un revenu qui se trouve à aller directement dans les mains d’un propriétaire privé exploiteur. Donc les propriétaires fonciers qui produisent des produits agricoles, qui en tirent un profit personnel, verront leur profit personnel saisi par l’état. Mais qu’est-ce qu’une propriété foncière exactement? Une propriété foncière est une terre privée qui appartient à une personne sur laquelle il fait ce qu’il veut faire. Mais cette définition voudrait dire que toute propriété est foncière. Oui, mais le communisme concentre son attention sur les propriétés foncières qui produisent un revenu engendré par la terre directement, donc les propriétés agraires. Toute propriété où il y a un fermier qui travaille dans un champ pour produire un revenu pour le propriétaire de la ferme qui, à son tour, lui donne un salaire mais qui tire quand même un profit de la production est une propriété foncière ciblée par les communistes. La maison dans laquelle vit une personne, même s’il a une belle piscine, une petite cabane dans sa cour, un beau chien qui y batifole, n’est pas du tout affecté parce qu’il ne se produit là aucun profit directement de la terre.

Impôt sur le revenu fortement progressif. Tout revenu privé que génère une personne, une entreprise ou n’importe quelle instance privée est sous l’obligation de générer de l’impôt. Ceci n’est pas pour porter atteinte au droit individuel d’une personne, mais plutôt pour s’assurer qu’il n’y ait pas de prolétaire exploité, que la richesse ne reste pas dans les mains d’une seule puissance mais qu’elle soit plutôt envoyée à l’état pour qu’il la répartisse également à travers la population. Ce n’est pas pour rien que les instances de droites sont contre l’impôt et veulent constamment la réduire. À travers les baisses d’impôt, c’est la répartition équitable de la richesse qu’on cherche à freiner.

Abolition du droit d’héritage. La création de mini-hiérarchies privées n’est pas acceptée par les communistes. Le travail que fait un parent devrait assurer la subsistance de cet individu pendant qu’il est en vie, mais il ne peut pas le léguer à son enfant quand il meurt parce que son enfant n’aura pas à travailler. Un exemple de ceci est le pouvoir dont va hériter une dénommée Paris Hilton (née en 1981). La chaîne d’hôtels qu’a crée son arrière grand père ne devrait pas se trouver léguée à elle parce qu’elle n’aura pas à faire l’intendance de ses hôtels du tout, elle empochera l’argent de son ancêtre pendant que d’honnêtes gens meurent dans les rues.

Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles. Le communisme confisque tout bien de personnes qui émigrent du pays parce que comme le gouvernement redistribue la richesse à travers sa population, il ne peut pas laisser les gens qui quittent le pays partir avec la richesse. Le système pourrait grandement souffrir si les émigrants bourgeois partaient tous avec leur fortune. Les biens saisis ne sont pas seulement l’argent, mais la terre, les immeubles, les maisons, en gros toute la propriété qui présente une certaine valeur non négligeable que possèdent les émigrants fuyards. Ceci est un exemple parfait d’une procédure qui est exclusivement répressive. Elle répond au problème que peut causer la migration subite de la classe bourgeoise qui fuit le pays à cause d’une révolution communiste. Si le communisme était international, cette procédure se trouverait à être inutile parce que les bourgeois auraient à quitter la planète elle même pour éviter le système instauré.

Centralisation du crédit entre les mains de l’État, au moyen d’une banque nationale à capital d’État et à monopole exclusif. Il n’y aurait qu’une seule banque appartenant au gouvernement qui gérerait toute activité monétaire et financière. Elle n’aurait aucun pouvoir elle même en tant qu’instance privée parce qu’elle serait strictement gérée par l’état. Encore une fois, si le communisme se trouvait à être internationalisé à travers le monde, cette banque internationale serait capable d’assurer une économie stable et non fluctuante. Puisqu’elle serait la seule banque unique du monde, il n’y aurait pas de compétition par rapport au taux d’intérêt. Il faut noter que la crise économique qui nous bouleverse de nos jours a été causée par des «produits financiers» irréalistes qui sont en fait des actions spéculatives à risque. Ces actions sont principalement le produit de la compétition entre banques privées et du cynisme insensible engendré par la recherche du profit privé, à court terme, et tant pis pour les autres.

Centralisation entre les mains de l’État de tous les moyens de transport et de communication. Ceci est un point qui doit être observé par rapport à l’histoire. Karl Marx et Friedrich Engels ont écrit le Manifeste en 1848. Ils ne pouvaient pas conceptualiser l’existence de l’internet, la télévision, le téléphone, ou même le radio. Le télégraphe était dans les stades les plus simples de son existence. Dans leur temps le seul mode de communication était la lettre et le journal. Le principal moyen de transport à longue distance était le train. Marx et Engels avec ce point disent que le transport et la communication devraient être non privés. Imaginons un monde ou la propriété privée contrôle la poste, et le réseau ferroviaire. Prenons le Canada en exemple, disons que Montréal, Toronto et Vancouver sont les puissances économiques du pays. Les instances privées qui cherchent seulement à s’enrichir construiraient un réseau de deux lignes, Vancouver-Toronto, et Toronto-Montréal. La construction d’autres lignes serait inutile parce que le profit est fait dans les grandes villes, et non les campagnes. Appliquons ceci aux lettres, seulement les bourgeois recevraient leurs messages parce qu’il aurait priorité à cause de leur pouvoir financier. Le service serait négligé partout ou il ne serait pas profitable pour les accapareurs privés. Cela ferait qu’il marcherait bien mal.

Multiplication des manufactures nationales et des instruments de production; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres conformément à un plan décidé en commun. Le communisme cherche à contrôler l’organisation du développement des secteurs de production de façon à ce que toute demande de matière première, de biens et de services soit produite de façon égale et méthodique. La raison pour laquelle ce point existe est parce que le capitalisme, avec sa doctrine concurrentielle, motive les instances privées à développer le secteur le plus lucratif, le plus rapide et non la production de tous biens. Le capitaliste cherche à s’enrichir le plus rapidement possible donc il développe les secteurs qui produisent le plus ce qui est payant et pas nécessairement ce qui est utile, mais les secteurs moins payants sont laissés dans l’obscurité. Le communisme cherche à développer tout secteur également pour assurer la production uniforme de tous biens utiles et avoir un certain contrôle de l’intégralité des facteurs d’offre et de demande.

Travail obligatoire pour tous, constitution d’armées industrielles particulièrement dans l’agriculture. Ce point-ci comprend l’un des aspects les plus faibles du Manifeste. Premièrement le travail obligatoire pour tous est une doctrine juste qui cherche à contrer les bourgeois qui ne travaillent jamais directement mais la constitution d’armées industrielles, particulièrement dans l’agriculture, est une toute autre histoire. Le communisme cherche à abolir le bourgeois, la propriété privée et les classes sociales, mais voici une instance qui présente le même rapport de force qu’une société de classe mais qui a échappé au radar du communisme. Une armée dans son fondement présente une sorte de hiérarchie qui est fondamentalement non démocratique et non communiste. Le terme «armées» est soit mal choisi, ou tout simplement mal conceptualisé par Marx et Engels. Il serait plus juste de parler de commune, ou d’équipe mais pas d’armée. Parce que ce terme sous-entend un rapport de force non-propre au fondement du communisme. En plus une armée porte des armes qui, dans les communes de travail, seraient, en fait, remplacées par des outils et des machines.

Combinaison de l’exploitation agricole et industrielle; mesure tendant à faire disparaître graduellement la différence entre la ville et la campagne. Ce point-ci, encore une fois, doit être lu en tenant compte de l’histoire. Dans le temps de Marx et Engels, l’industrialisation était jeune. Les villes présentaient un boom industriel que les campagnes n’avaient pas. Les villes se développaient à une vitesse extrême et les campagnes ne pouvaient pas garder le rythme. La production agricole souffrait et la production industrielle triomphait. Marx et Engels disent dans ce point qu’il faut développer les deux secteur également, que la ville et les campagnes doivent «entrer dans le siècle» à une vitesse égale.

Éducation publique et gratuite de tous les enfants. Abolition du travail de tous les enfants dans les fabriques, tel qu’il existe aujourd’hui; éducation combinée avec la production matérielle, etc. Ce point dit que tout enfant devrait être exempt de travailler et devrait avoir l’éducation gratuitement fournie par le gouvernement. Notons que ceci ne semble un point acquis que dans le monde occidental. En effet, il y a encore des enfants qui travaillent en de nombreuses parties du monde et l’école n’est toujours pas une obligation légale partout. Noter aussi le dernier aspect, celui sur l’éducation combinée avec la production matérielle, qui montre que les communistes étaient soucieux que le prolétaire ne reste pas ignorant, comme cela se constatait en 1848 et se constate souvent encore.

Il y a ici des principes qui guidèrent ceux qui furent animés par l’espoir communiste. Ces principes sont devenus des faits concrets de l’histoire de façon fort incomplète et inégale. Ils ont été associés à d’autres éléments de programmes politiques révolutionnaires, novateurs, progressistes, mais non nécessairement communistes au sens précis que ce programme social propose.

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Le LÉNINE d’Andy Warhol

L’URSS et l’internationalisation d’une révolution. L’URSS est le premier pays qui ressort dans n’importe quelle conversation à propos du communisme. Toute conversation à propos de l’URSS répète, comme un disque rayé, les grands aspects négatifs de l’histoire de ce pays: la révolution bolcheviste qui fut supposément particulièrement sanglante, les procès de Moscou, les famines staliniennes, et tant d’autre aléas. Mais regardons d’un point de vue objectif les biens et les torts de l’une des plus grandes révolutions sociales de l’histoire. Une révolution majeure anti-monarchique a lieu en Russie vers 1917-1921. Rejetant le républicanisme bourgeois déjà amplement discrédité politiquement, les leaders révolutionnaires russes se réclament du communisme. Ils produiront la dernière grande république moderne, croyant longtemps mettre en place le socialisme. La tentative d’internationalisation de ce type de révolution mènera aux restrictions étroitement nationalistes du stalinisme.

Les origines de la révolution (1905-1917). En 1905, l’empire russe, mené par Nicolas II (1868-1918), fait face à des résistances intérieures de plus en plus fortes. La population russe trépigne de mécontentement. Les gens ont faim, ils sont dépourvus de terres agricoles, ils ne sont pas éduqués et des propos révolutionnaires sont tenus partout à travers le pays. En 1905, la guerre russo-japonaise fait rage depuis un an et dans une défaite majeure de la marine russe, la quasi-totalité de la flotte du pacifique est perdue en une bataille unique. Ceci discrédite encore plus le tsar Nicolas II et le régime Romanov aux yeux de son peuple. La défaite de la bataille de Tsushima engendre la mutinerie d’un cuirassé, qui deviendra un symbole culte de la révolution bolcheviste, le Potemkine. La mutinerie du cuirassé Potemkine débute avec une tentative de révolte par un groupe de matelots. Ces matelots avaient été arrêtés par les forces du capitaine et un ordre d’exécution est donné. Les matelots révoltés sont couchés en joue sur le pont. L’ordre de les fusiller est formulé par le capitaine, qui finit, en fait, par se faire fusiller par le peloton d’exécution. Les officiers du bateau sont soit tués où emprisonnés et la mutinerie réussit. Le Potemkine hisse le drapeau rouge. Il devra bien sûr se rendre, mais son impact sur la population russe sera immense. Il deviendra le principal symbole de la révolution en marche. En 1914, la Russie tsariste entre dans la première guerre mondiale comme alliée de la France et de l’Angleterre dans la Triple Entente. Un peuple mal nourri, mal éduqué, très pauvre, complètement opprimé est envoyé massivement au front. Depuis le début de la guerre, jusqu’à la révolution bolcheviste, les pertes russes contre les allemands et les austro-hongrois sont catastrophiques. C’est là, plus que nulle part ailleurs, qu’ils sont, les millions de morts des années 1910-1920 en Russie, et on les passe pudiquement sous silence. Les troupes russes sont levées par conscription. Ainsi des millions d’opprimés se font mettre entre les mains, les armes qu’ils utiliseront pour se révolter.

La prise du Palais d’Hiver, telle que représentée par le cinéaste soviétique Sergei Eisenstein (1898-1948)

Une révolution majeure anti-monarchique en Russie (1917-1921). L’insurrection bolcheviste se décide démocratiquement le 10 octobre 1917 après de longues périodes de discussions, durant lesquels il y a un vote de masse au grand  soviet (comité populaire) de Petrograd, oui ou non, pour la révolution et les révolutionnaires l’emportent. Le pouvoir soviétique se divise donc en deux secteurs, le militaire et le politique. Trotsky (1879-1940) se retrouve chef de toute action militaire que va prendre les révolutionnaires (Staline faisant parti de son équipe de direction, mais avec un petit rôle) et Lénine (1870-1924) dirige le bras politique du mouvement. Le soviet de Petrograd est massivement appuyé par les troupes qui reviennent du front. Les garçons qui reviennent (des ouvriers et des paysans qui avaient été conscrits par le tsar) ne cherchent qu’à changer le pouvoir parce que le mode de vie des villages, la famine et la pauvreté, se confondent avec le drame du front. Avec de telles pensées, le message communiste est un peu perdu devant le message anti-monarchique. Les soldats cherchent beaucoup plus à se créer leur propre république qu’à instaurer le communisme. À Petrograd, la nuit du 24 au 25 octobre, les bolchevistes prennent le Palais d’Hiver avec presque aucune perte de vie. Ils entrent dans le palais en tirant des coups dans les airs, et le pouvoir cède. La mortalité de cet événement se trouve à être six personnes. À Moscou, la bataille est un peu plus intense. 50,000 révolutionnaires chargent le Kremlin et sont mitraillé par 10,000 réguliers de l’armée blanche. Ils prennent le Kremlin après quelque coup de feu, les pertes sont d’environ 300 hommes. Les simples soldats de l’armée blanche sont relâchés et les officiers détenus. Les historiens sont d’accord pour dire que la prise de Petrograd et celle de Moscou furent deux événements révolutionnaires peu meurtriers. La guerre civile qui suit la révolution est la vraie boucherie. Surtout avec l’ingérence des puissances occidentales. Après la prise des deux grandes villes, Lénine publie le décret sur la terre. Le décret sur la terre repose sur un principe communiste venant directement du manifeste de Marx et Engels. Le point 1: Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l’État. Cette première mesure communiste est un pas en dehors de la féodalité. Toutefois ce pas vers le communisme est négligé par la population paysanne, tendis que le pas en dehors de la féodalité est grandement apprécié. Après le décret sur la terre, la guerre civile éclate. Le général Kornilov (1870-1918), en tête de l’armée blanche, cherche à contrer les révolutionnaires et remettre en place le pouvoir tsariste. L’armée blanche est appuyée par les puissances occidentales, la France, la Grande Bretagne, les États-Unis etc. C’est ainsi parce que le pouvoir tsariste de la Russie était anciennement allié avec les occidentaux. Les révolutionnaires ne le sont pas. La guerre civile entre les Soviétiques et les tsaristes a causé un total de pertes humaines toujours inconnu, même de nos jours. Il y a bien des historiens qui sortent des nombres fantaisistes, disant que des millions de personnes sont mortes. Il y en a d’autre qui disent quelques dizaines de milliers. Le nombre exact de pertes de vie de la guerre civile russe de 1917-1922 fait l’objet de débat depuis le temps où elle a eu lieu. Le résultat de ces conflits est: un nombre de pertes de vie inconnu, un pays détruit par une guerre mondiale et une guerre civile, une famine émergeant de la destruction causant encore plus de mort et un pouvoir révolutionnaire cherchant à mettre de l’ordre dans un pays qui n’en a pas. Ce pouvoir révolutionnaire se trouve à faire face à la propagande anti-soviétique d’autres pays qui cherche seulement à contrer les efforts que font les russes pour se sortir de la féodalité. Toutefois les révolutionnaires parviennent à non seulement contrer l’armée blanche, mais aussi à contrer les puissances occidentales qui s’ingéraient dans leur révolution. Ceci donne beaucoup de crédibilité mondiale aux Soviétiques. Lénine internationalise donc la révolution. Moscou devient le centre de l’expertise révolutionnaire. Des tentatives de révolutions dites communistes dans d’autre pays échouent ou font rage. Le communisme se trouve à être vu comme l’avènement de l’ère nouvelle à travers le monde, mais en réalité le totalitarisme gronde dans les campagnes. Par exemple, Mussolini (1883-1945) en 1922 est venu au pouvoir en contrant une tentative de révolution communiste en Italie. Il instaurera le fascisme. En 1921 la N.E.P. (Nouvelle Politique Économique) est instaurée par Lénine. Cette politique met en place des principes capitalistes et met donc fin à une révolution communiste voulue, sinon obtenue. Mais la N.E.P. n’est pas une régression vers le capitalisme sauvage qui prenait déjà pleinement forme sous le tsarisme, elle instaure et organise ce dernier dans une Russie anciennement féodale dont la monarchie est tombée. Résumons donc la révolution: ce sont les Soviétiques contre un pouvoir féodal. Ils instaurent un nouveau pouvoir, ils le déclarent communiste et finissent par instaurer un type de capitalisme planifié.

Lénine à la tribune

Redevenir graduellement réaliste et autoritaire  (1921-1938). En 1921, la N.E.P. est implantée. En 1922, la guerre civile se termine. En 1924, Lénine meurt. La mort de Lénine ouvrira la discrète marche de Staline (1879-1953) vers le pouvoir. Vers 1928, Staline est secrétaire général du parti communiste de l’Union Soviétique. Cette position, encore mal connue, le place en charge de l’immense bureaucratie du pouvoir soviétique. Elle lui donne un énorme potentiel de contrôle sans que personne ne s’en rende trop compte. Graduellement Staline remplace les autres positions d’état (président du conseil du peuple, membres du bureau politique, président du praesidium suprême, ministres, etc.) par des hommes qu’il contrôle. Il donne le pouvoir sur l’intégralité du système à une position, la sienne. Entre les années 1928 et 1938 Staline s’approprie le pouvoir. Il ne se hisse pas vers la plus haute fonction, non, il tire plutôt le pouvoir vers sa fonction à lui. En 1938, l’appropriation du pouvoir par Staline culmine avec les procès de Moscou. Il fait exécuter tous les anciens dirigeants de la révolution (sauf un, Trotsky, exilé au Mexique), en les faisant paraître comme des traîtres, et purge l’intégralité des hauts gradés de l’Armée Rouge. Il instaure son pouvoir, son dogme, et devient le p’tit père des peuples. Entre 1929 et 1939, l’occident est traumatisé par la grande dépression. Ceci parait comme la chute du capitalisme aux yeux de la population mondiale. Le «communisme» soviétique s’industrialise, produit, s’active, et ne ressent aucun des méfaits de la dépression. Toutefois aux yeux des occidentaux il surgit un espoir anti-communiste. Hitler (1889-1945), pur produit politique de la grande dépression, est élu au Reichstag en 1933 et commence son règne dictatorial sur l’Allemagne. Staline, à ce stade de son appropriation du pouvoir, a assez de ressources internationales pour voir très facilement ce que les occidentaux envoient insidieusement vers lui, un nazi insensé qui déteste le communisme… et l’occident. Staline, le 23 août 1939, fait donc un pacte de non-agression avec Hitler qui bouleverse les puissances majeures du temps. Le chien enragé du nom de Hitler se retourne alors contre ses maîtres et avance vers l’Europe de l’Ouest. Ce qui a été découvert, après la déstalinisation de l’URSS, ce sont les problèmes auxquels a fait face l’URSS durant la grande dépression. Il est important de noter tout de même que ces problèmes n’on pas été causés par la dépression. Dans les années 1930-1932 il y a eu les «famines staliniennes» qui ont fait rage dans le pays. Ces famines allaient faire l’objet de débats pour les générations futures. Il y a des historiens qui croient que Staline a fait exprès de tuer son peuple pour le contrôler, il y en a d’autre qui pensent que les purges des koulaks (les propriétaires fonciers russes) ont causé la confusion dans les campagnes et une baisse de la production agricole qui a engendré les famines. Les koulaks (paysans propriétaires), des sortes de gentlemen farmers russes, au début des famines se fond exproprier et tuer. Quand on pense, on remarque rapidement que les koulaks n’étaient pas justes des bourgeois qui s’enrichissaient sur le dos des moujiks (paysan travailleur), ils étaient aussi les détenteurs du savoir faire agraire. Ils étaient le cerveau et les moujiks les bras. En coupant la tête du corps, les membres ne savent plus quoi faire. En tuant les koulaks, le savoir-faire des fermes est perdu, la productivité tombe. Il semble qu’il ne soit pas possible de déraciner la féodalité des campagnes sans causer une désorganisation catastrophique du secteur agraire. Lénine en 1917 publie le décret sur la terre. Ceci crée une famine causée par le manque de savoir-faire des anciens serfs du système féodal par rapport à l’agriculture. Lénine instaure donc la N.E.P. pour ramener des principes plus ancien mais capitalistes. Quand le pouvoir change, Staline remarque le jeu de classe qui se fait entre les koulaks et les moujiks. Dans son plus pur style autoritaire, il purge les détenteurs du savoir-faire et cause encore une fois les famines. Mais Staline cette fois ne réinstaure pas l’équivalent de la N.E.P. Il crée les kolkhozes, des ferme collectivisées, mais celles-ci ne sont pas aussi efficaces que les anciennes fermes des koulaks. La famine reste et la désorganisation aussi. Graduellement le système agraire se remet en place et les terres collectivisées recommencent à produire, mais ceci est parce que le savoir-faire est réappris par les moujiks. Résumons la période post-révolutionnaire de l’URSS. Staline se crée son pouvoir, en manipulant un système bureaucratique dont il émane. La grande dépression donne du prestige au communisme et engendre un modèle social qui bouleversera l’Europe, tout en ouvrant aussi la voie aux dérives fasciste et nazi. L’URSS s’industrialise à grands pas, mais fait quand même des erreurs, en rentrant dans le siècle. Les prémisses de la plus grande boucherie de toute l’histoire de l’humanité se prépare, le totalitarisme est au stade les plus enfantin de sa vie.

Tentative d’internationalisation de la révolution et lutte contre le nazisme (1938-1953). Hitler est élu au Reichstag en 1933. De 1933 à 1938, il militarise l’Allemagne, il prend le contrôle du pays, il rend tout autre parti politique illégal, il se débarrasse des S.A. et mets en place les S.S., il crée la jeunesse hitlérienne, il met en place les camps de concentration et commence sa politique génocidaire sur les juifs. En bref, il instaure le totalitarisme chez lui. Sa population respire l’air nazi, mais l’air n’est pas abondant. Hitler commence donc à parler d’«espace vital» pour les germaniques. Il commence donc à annexer d’autres pays. L’Autriche en 1938 et la Tchécoslovaquie en 1939. En 1939, le pacte germano-soviétique est signé entre l’Allemagne et l’URSS. Le pacte est signé par Vyacheslav Molotov (1890-1986) du côté des Soviétiques et Joachim von Ribbentrop (1893-1946) du côté allemand. Ce que l’on peut constater du pacte de non-agression, signé à Moscou le 23 août 1939, c’est que les deux chefs ne voulaient pas être vu l’un avec l’autre. Hitler et Staline ne se sont jamais rencontrés face à face. Hitler se tourne alors contre le monde occidental. Il envahit la Pologne. Les puissances occidentales, la France, le Royaume Uni et leurs colonies, déclarent la guerre à l’Allemagne. L’Italie et le Japon s’allient aux nazis. L’Axe est née et les Alliés aussi. En six semaines, la Pologne est conquise, en six mois, la France est conquise. Le front ouest de l’empire allemand est assuré. De juin 1940 à mai 1941 la Luftwaffe attaque la Grande-Bretagne. La bataille d’Angleterre est perdue par l’Allemagne et Hitler se rabat alors sur l’URSS. Le 22 juin 1941 le pacte germano-soviétique est rompu par les Allemands. L’Opération Barbarossa débute. Les Allemands s’attaquent au Soviétiques. Ils prennent une portion importante du territoire russe. L’attaque de Pearl Harbor par les Japonais, le 7 décembre 1941, marque l’entrée en guerre des États-Unis. Les puissances de l’Axe ont plus d’ennemis qu’ils n’ont d’alliés. L’intégralité de la puissance britannique, les Soviétiques, les États-Unis, la résistance française. De 1941 à 1943 la guerre fait rage et les front n’avancent pas. En 1943, victoire à Stalingrad. La sixième armée du Troisième Reich est encerclée et détruite par l’Armée Rouge. C’est la première défaite terrestre des nazis. À travers le monde, cette victoire soviétique est vue comme le tournant de la guerre, et la montée du communisme redevient de vogue. La population se questionne maintenant sur la puissance du capitalisme comparé à la puissance soviétique. Graduellement les Soviétiques commencent à reprendre du territoire. Sur l’autre front, le 6 juin 1944, le débarquement de Normandie marque la première victoire terrestre occidentale. Les fronts est et ouest de l’empire allemand rétrécissent. Les États-Unis libèrent la Hollande, la Belgique, la France, l’Italie, l’Allemagne de l’Ouest, la Norvège, la Suède, le Danemark et l’Autriche. Les Soviétiques libèrent la Pologne, la Bulgarie, la Roumanie, la Hongrie, la Yougoslavie, l’Allemagne de l’Est (dont Berlin). Les Soviétiques instaurent le «communisme» dans les pays qu’ils occupent. Tout simplement, ils libèrent le pays et instaure un gouvernement nominalement communiste. Avec des méthodes pareilles, le message communiste est perdu et le totalitarisme est instauré, sous le nom de «communisme». Le prestige dont bénéficie le communisme devient toxique. L’Internationale est chanté à travers l’Europe, tandis que l’illusion communiste s’accroît. Presque chaque pays européen et africain a son propre parti politique communiste. Staline est perçu comme l’homme nouveau. Le capitalisme est en tombée et une ère communiste vient à peine d’éclore. Quelques mois après la fin de la guerre, les États-Unis créent le Plan Marshall. Ce dernier est un programme économique ayant l’intention de refinancer les pays détruits par la guerre. Il est offert à tous les pays concernés. La France, la Grande-Bretagne, l’Italie, l’Allemagne de l’Ouest, la Belgique, la Grèce, la Turquie, le Danemark, la Norvège, la Suède, l’Islande, le Portugal et l’Irlande acceptent l’aide américaine. Ces pays, plus l’Espagne et la Finlande, deviendront le Bloc de l’Ouest. Le Plan Marshall est un moyen de garder une main mise capitaliste sur l’Europe. Juste comme ils avaient acheté leurs pays, les américains ont acheté l’Europe. Les pays qui ont été libérés par les Soviétiques durant la deuxième guerre mondiale sont l’Albanie, la Bulgarie, la Roumanie, l’Allemagne de l’Est, la Hongrie, la Pologne et la Tchécoslovaquie. Ces pays feront partie du Bloc de l’Est. Donc, en 1945, il y a alliance économique entre les pays du bloc de l’ouest. En 1949, création de l’OTAN, alliance militaire des pays du bloc de l’ouest. En 1949, encore une fois, création d’une alliance économique entre les pays du bloc de l’est (Comecon). En 1955, deux ans après la mort de Staline, alliance militaire du bloc de l’est, le Pacte de Varsovie. La période de guerre nous présente simplement toutes les puissances mondiales qui entrent dans un mouvement réactionnaire et militaire. Hitler, nazi pugnace, déclenche la boucherie. Churchill, va-t’en-guerre anglais, saute au pouvoir. Staline, vétéran d’une révolution, ressort ses fusils. Franklin Delano Roosevelt, émanation de la grande dépression, meurt et cède la place à Harry Truman, «le Président de la Bombe». Avec de tels chefs d’état, la guerre s’implante dans les esprits. La perte d’une vie humaine est considérée négligeable. Cette période de guerre est la période la plus noire de l’histoire de l’humanité. Techniquement aucun de ces chefs d’état n’est responsable de ces actes, parce que l’environnement était tellement violent. Dans la période d’après guerre, nous voyons les chiens enragés se cacher, sauf un. Hitler meurt. Churchill perd le pouvoir. Truman perd le pouvoir. Mais, Staline reste au pouvoir. Le p’tit père des peuples, dans les huit dernières années de sa vie, façonnera la poigne de fer de l’empire soviétique. Les anciennes idées réactionnaires de la guerre resteront collées dans les esprits des futurs chefs de l’URSS. À ce stade ci, le communisme est non existant. L’internationalisation de la révolution se fusionne avec la lutte contre le nazisme. Les pays libérés par l’URSS se trouvent à changer d’occupant, sans comprendre le message. Ils voient les hommes portant le drapeau rouge qui font fuir les hommes portant la svastika. L’importance des deux camps est minimale, en fait, tant qu’on mange et que la guerre est finie. Les armes maintenant rangées, la Guerre Froide débute. En 1953, Staline meurt et une grande tristesse s’instaure sur le monde. La planète pleure la disparition de son héro. Jusqu’à temps que quelqu’un ouvre un livre d’histoire et remarque quelque chose de bizarre.

Le deuil mondial de Staline

Amorce de la réaction anti-soviétique (1953-1980). La mort de Staline, en 1953, apporte une grande tristesse. Les dirigeants soviétiques après Staline utilisent ce prestige du vieux héro mort pour légitimer la perpétuation du mythe communiste. Par exemple en 1956, l’insurrection de Budapest, en Hongrie, est réprimée par les chars d’assaut soviétiques. L’homme nouveau existe encore, il est simplement dans notre coeur, donc chantez l’internationale! Mais la même année, Nikita Khrouchtchev (1894-1971) dénonce les crimes de Staline. L’homme nouveau a fait des erreurs! Au 20ième congrès du Parti Communiste, le Rapport sur le culte de la personnalité est révélé. Les déportations, les exécutions et les arrestations des procès de Moscou sont dénoncées dans le rapport. Le culte de la personnalité mis en place par Staline est rejeté par Khrouchtchev parce que ce culte contredit les vues du marxisme-léninisme sur lesquelles l’URSS repose. Cette réforme est en gros une tentative de retourner au vrai communisme. Khrouchtchev espère pouvoir corriger la dérive dictatoriale ayant découlé de la guerre. Il essaye en vain de retourner les aiguilles du temps. Suite au Rapport Khrouchtchev, le monde se sent trahi. Staline nous a menti! La déstalinisation se confond avec une désoviétisation. Tout graduellement les pays du bloc de l’est commencent à se révolter. Chaque fois qu’ils manifestent la moindre velléité libertaire, ils se font répondre par les chars d’assaut soviétiques. En sommes, le vieux réflexe guerrier du temps de Stalingrad continue de jouer, non plus pour libérer mais pour opprimer. Les révoltes réprimées s’énumèrent comme suit: Hongrie en 1956, Insurrection de Budapest; Tchécoslovaquie en 1968, Printemps de Prague; républiques musulmanes orientales (Ouzbékistan, Turkménistan, Tadjikistan) en 1979, menant à l’invasion de l’Afghanistan limitrophe; et finalement 1980, Pologne, mise en place du syndicats non-communiste Solidarność. Ce qu’il faut noter quand on analyse ces révoltes est que chacun de ces soulèvements était ni socialiste ni communiste mais purement capitaliste, nationaliste (et islamiste dans le cas des républiques musulmanes voisines de l’Afghanistan). Dans chacun des cas, les États-Unis endossaient les insurgés, leurs fournissaient de l’argent et couvraient tout l’événement à l’aide des médias. La Guerre Froide était une guerre d’image et les Soviétiques paraissaient comme les plus fous, les plus rétrogrades et les plus militaristes. Pour conclure sur les années 1953 à 1980 il faut dire ceci. Les Soviétiques commencent la déstalinisation, mais au milieu de cette redéfinition communiste, Khrouchtchev est limogé et la poigne de fer stalinienne ou plutôt néostalinienne incarnée par Léonid Brejnev (1906-1982) est de retour en beaucoup moins efficace. Cette moufle de fer est utilisée pour tenir les pays du bloc de l’est et à chaque fois que la moufle ferreuse est utilisée, les États-Unis la filme en mondovision. L’image de l’URSS est détruite, l’empire est trop violent pour l’époque de l’après-guerre. La perte de la Pologne en 1980 marque la fin de la vie de ladite moufle de fer.

La chute de l’URSS  (1980-1991). En 1980, l’URSS, vieil empire en décadence, perd pour la première fois un partisan du bloc de l’est. La Pologne, avec un libertaire syndicaliste et anti-communiste, endossé par les Américains, se trouve à faire une «révolution» contre sa hiérarchie militaro-bureaucratique prosoviétique. Lech Walesa est le premier homme à sortir victorieux contre les gros méchant prosoviétiques habitant la Pologne. Le gouvernement que Walesa a combattu est une division du complexe militaro-industriel compradore de l’URSS, qui jouait le rôle de gouvernement. Ce gouvernement «communiste» n’était qu’un garde-chiourme stalinien. Il s’était fait implémenter à la libération du nazisme et était resté collé là comme un doigt métallique et pugnace de la poigne de fer de Staline. Quand Staline est mort, la poigne, maintenant laineuse, a mené à un refus du contrôle toujours métallique mais non plus renforcé par Staline. La mitaine de fer ne jouait plus le rôle de la poigne. Le dogme de Staline s’effritait. Érigé en exemple, la Pologne est devenu un symbole d’espoir contre les Soviétiques. L’URSS avait mis trop d’argent sur les dépenses militaires et ne présentait plus un milieu de vie libre ou communiste. La fin était en vue. Mais en 1985 un espoir final se manifeste. Mikhaël Gorbatchev (né en 1931) présente un nouveau tournant pour l’URSS. Il est vu comme l’homme qui va retrouver le droit chemin communiste que l’URSS a perdu. Mais cet homme politique arrive trop tard. En 1990, les républiques soviétiques et les pays du bloc de l’est sautent comme des bouchons de bouteilles. Les boulons de cette ancienne machine cèdent et l’URSS s’effondre comme entité et est dissoute comme état. La chute du mur de Berlin (1989) marque la fin de la Guerre Froide. La terreur de la bombe est implicitement éliminée. Les Américains ont gagné.

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Le MAO ZEDONG d’Andy Warhol

La Chine: le «communisme» d’une future superpuissance. Évidemment, il y a encore la Chine… De nos jours, la Chine est le pays dit «communiste» qui parvient à faire de plus en plus bonne figure dans l’actualité. Ce pays augmente en puissance non seulement économique, mais militaire et sociopolitique. La Chine est devenue l’une des plus grande puissance mondiale au 21ième siècle même en gardant son titre tabou de «communiste»! Comment alors? Es-ce la fin du capitalisme en plein Extrême-Orient? Investiguons l’affaire. D’où émerge le communisme chinois? Et surtout comment est-il si fort, même de nos jours? Le fait est que la Chine va, en 1949, amplifier le rôle républicain du programme communiste en le complétant d’une démarche anti-impériale et anti-coloniale. C’est le fer de lance de l’objectif communiste qui poussera les chinois à se débarrasser de l’envahisseur japonais et à sortir les occupants occidentaux. La quête communiste amènera la Chine à devenir la plus grande puissance capitaliste de tous les temps.

En 1912, la Chine est à la fin de son ère féodale. Les seigneurs féodaux n’assurent plus le bien-être de la population et des insurrections sont fréquentes. En 1927, le général Tchang Kaï-Chek (1887-1975) décide de s’allier avec des militants communistes de son pays, pour détrôner les derniers seigneurs de guerres. Il mène la lutte nationale et retire les féodaux du pouvoir. Mais une fois les seigneurs partis, Tchang Kaï-Chek trahit les communistes qui l’ont aidé dans son combat républicain. Son armée, maintenant l’armée gouvernementale, attaque subitement les communistes. Menés par Mao Zedong (1893-1976), ces derniers se réfugient dans des grottes entre le Nouman et le Yang-Tsé. Ceci déclenche la guerre civile de Chine. Les communistes contre le Kuomintang, le parti de Tchang Kaï-Chek. De 1929 à 1934, les attaques du Kuomintang sont fréquentes sur les différentes bases communistes de ce pays immense. Les communistes sont bien défendus, mais la guerre civile finit par prendre le dessus sur eux. Finalement, en 1934, Mao décide de quitter le refuge qu’il tient encore et de partir sur une grande aventure qui l’amènera à travers tout le pays. Ainsi débute la Longue Marche de Mao. Il va parcourir la Chine avec 70,000 hommes et seulement 10,000 se rendront au bout de ce repli tragique. La Longue Marche de Mao c’est comme la Prise de la Bastille pour la révolution française ou la mutinerie du cuirassier Potemkine pour la révolution russe. La Longue Marche fut érigée en symbole de la persévérance, du courage et de la patience des militants communistes chinois.  Plusieurs œuvres d’art s’en inspirent. En octobre 1935, Mao et ses hommes s’arrêtent au nord-ouest de la Chine et se fortifient dans les grottes du Yénan.

Entre 1935 et 1945, la petite république communiste du Yénan se consolide. C’est la période où Mao écrit ses œuvres littéraires et politiques, dans les grottes du Yénan. En 1937, le Japon Impérial envahit la Chine. Il y pratiquera des exactions horribles, des crimes inimaginables. La puissance écrasante de cet envahisseur impérialiste oblige les communistes et le Kuomintang à conclure une nouvelle alliance. Ce fait est hautement significatif car on retrouve, encore une fois, une situation où la lutte de libération nationale et la guerre classique mèneront à une unité nationale qui primera sur l’idée de lutte des classes.  La Chine profonde, dont Mao est l’animateur marxiste par excellence, tient par-dessus tout à s’affranchir des occupants coloniaux, européens ou asiatiques. Entre 1937 et 1945, la Chine est partiellement occupée par un grand agresseur international. Les japonais y sèment la terreur. Ils font des raids sur les villes et causent de terrible massacres. Le monde occidental et les États-Unis ne semblent voir que Tchang Kaï-Chek comme jouant la part de la Chine dans ce grand et douloureux conflit. Après la capitulation du Japon sous les coups des deux bombes atomiques américaines, Tchang Kaï-Chek semble le héro de la portion chinoise de la guerre contre le Japon. Entre 1945 et 1949, les américains appuient donc Tchang Kaï-Chek et lui fournissent de l’armement. La guerre civile reprend alors et pourtant, malgré cette superficielle et illusoire supériorité technologique, l’armée du Kuomintang est, en quatre ans, réduite à «une lamentable cohorte de fuyards». Les rouges sont plus profondément intimes avec les masses paysannes, ils sont plus acceptés par la population. L’hinterland est le secret de leur succès.

En 1949, le Kuomintang est vaincu. Il quitte la Chine continentale et se réfugie sur l’île de Formose (Taiwan). Les colonialistes européens, qui s’étaient implantés de longue date dans les villes portuaires, notamment à Shanghaï, pour gérer l’import/export du pays à leur strict avantage, sont évincés par les communistes chinois. Ils ne gardent que Macao (les portugais) et Hong Kong (les britanniques). Le premier pays que Mao visite en tant que chef d’état en 1949 est l’URSS. Il rencontre Staline à Moscou. L’URSS aidera la Chine à s’industrialiser. Elle doit aussi entrer dans le rythme de la vie moderne. En  mai 1950,  le nouveau gouvernement interdit la vente des femmes et la polygamie. Entre 1950 et 1953, on se lance dans une vaste réforme agraire. Les droits féodaux des anciens propriétaires fonciers sont abolis. La terre est distribuée aux paysans puis collectivisée. Encore une fois, comme dans le cas des «famines staliniennes», il semble qu’il ne soit toujours pas possible de déraciner la féodalité des campagnes sans causer une désorganisation catastrophique du secteur agraire. La déroute sociale découlant de ces changements de propriété et d’organisation provoque, ici aussi, une vaste famine qui causera la mort de millions de personnes. Comme en Russie antérieurement, les causes exactes de ce ratage révolutionnaire dans les campagnes sont vagues et mal connues. En 1958, la Chine lance le Grand Bond en Avant. On approfondit la collectivisation des campagnes. Paysans, soldats, intellectuels sont envoyés aux champs. L’affaire rate en moins d’un an, parce que l’importance du savoir-faire agricole (y compris celui d’avant la révolution) par rapport à la productivité est sous-estimé. La Chine finira par devoir importer du blé de l’URSS. En 1960, on assiste pourtant à une rupture avec l’URSS. La Chine n’accepte pas du tout l’idée de déstalinisation. Les Soviétiques sont désormais des «révisionnistes».

Les gardes rouges

En 1966, Mao, qui est en train de se faire marginaliser dans les structures du pouvoir par les cadres du Parti Communiste Chinois (PCC), lance la Révolution Culturelle. Il va s’appuyer sur la jeunesse émergente pour regagner de l’influence. Mao sème l’extase. On lance de grandes fêtes. On produit toutes sortes d’œuvres d’art populaires inspirées par la ferveur révolutionnaire. Et on brandit des millions de copies du Petit Livre Rouge, des citations du Grand Timonier. C’est le début comme tel du culte de la personnalité de Mao, dont on dira qu’il aura été à la fois le Lénine et le Staline de la révolution chinoise. Entre 1966 et 1970, le culte de Mao est instrumentalisé pour garder la jeunesse débordante en contrôle. Dans certaines provinces, c’est l’armée qui assure l’ordre. En 1971, le président américain Richard Nixon fait une visite historique en Chine et rencontre Mao. Les historiens s’accordent pour y voir l’indice politique du début d’un lent renouveau du capitalisme en Chine. Mao meurt en 1976. Les grenouillages politiques qui s’ensuivent laissent la place à une succession de dirigeants qui sauront se ressourcer et se renouveler bien plus efficacement et subtilement qu’en Union Soviétique. Le président actuel, Hu Jintao n’avait que sept ans lors de la révolution. Il est à la tête d’un immense pays d’un milliard trois cent millions d’êtres humains en train de devenir la plus grande puissance économique des temps modernes. Un pays communistes? Bien, il est toujours dirigé par un Parti Communiste, mais l’histoire de la quête chinoise vers le communisme nous donne bien plus à découvrir un très vieux pays, une des plus anciennes civilisations du monde, resté longtemps féodal et stagnant qui, par la force d’une formidable poussée révolutionnaire de masses, se débarrasse des seigneurs de guerres, des grands féodaux, des empereurs, des colonisateurs européens, des envahisseurs japonais, des dirigeants nationalistes compradores, pour instaurer au moins son indépendance et son autonomie nationale… Mais ils n’ont pas instauré un ordre social vraiment communiste.

Aujourd’hui, la Chine est activement impliquée dans la mise en place d’un genre moderne et subtil de dispositif impérial, notamment dans de nombreux pays d’Afrique. Elle finance le gros de la dette des États-Unis et le solide souvenir de la gestion planifiée «communiste» lui sert à maintenir un capitalisme monopolistique d’état lui permettant, entre autres, de protéger ses exportations en maintenant sa monnaie artificiellement basse. L’industrie chinoise est «concurrentielle» pour des raisons que Karl Marx avait déjà analysées: ses travailleurs sont parmi les plus bas salariés au monde. Ce n’est certainement pas ça, la dictature du prolétariat! La Chine est une superpuissance en montée qui, entre utopie et réalisme politique, hésite de moins en moins à retenir le second comme voie de l’avenir et à reléguer la première dans le passé proche ou lointain des origines de sa république. Le portrait de Mao est encore visible un peu partout, y compris sur les billets de banque chinois… le dernier grand tigre de papier…

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Ernesto «Che» Guevara (1928-1967)

Vietnam et Cuba: un «communisme» de résistance face à l’impérialisme américain. Dans la dynamique de la Guerre Froide (1945-1991), communisme et lutte contre l’impérialisme américain finissent étroitement confondus. De petits pays résistant contre la présence post-coloniale des américains sur leur territoire produiront des «révolutions communistes», actes de rébellions micro-nationales n’ayant de plus en plus de communistes que le nom. Le Vietnam et Cuba sont les exemples les plus représentatifs de ça. Leur sort est d’ailleurs bien plus interconnecté qu’on ne le pense.

Dans l’ancienne Indochine française, le colonialisme français à l’ancienne se fait sortir fermement par les partisans vietnamiens, à la bataille de Dien Bien Phû (1953). La Chine de Mao brille alors comme un soleil ardent et la logique de confrontation des blocs de l’ouest et de l’est est déjà solidement en place. Les américains prendront donc le relais des français pour tenter de garder le Vietnam dans le camp capitaliste. Le pays est coupé en deux, comme les Corées. Ho Chi Minh, (1890-1969) chef du Vietcong fait de Hanoi sa capitale provisoire. Il travaille avec les chinois, tout discrètement. Mais surtout, il est «communiste». Les américains eux, occupent ouvertement Saigon et le Vietnam sud.

Comme si les affaires de l’impérialisme américain n’allaient pas assez mal comme ça, en 1959, un obscur dictateur cubain du nom de Fulgencio Batista (1901-1973), qui a littéralement vendu son île par morceaux à des propriétaires de casinos floridiens, se fait renverser par une poignée de barbus qui se gagnent rapidement un appui populaire durable sous la houlette de deux chefs charismatique jeunes et vigoureux: Ernesto «Che» Guevara (1928-1967) et Fidel Castro (né en 1926). Castro tente un rapprochement avec les américains mais se fait traiter comme un pur et simple bandit pour avoir saisi unilatéralement et nationalisé les immenses portions de l’île de Cuba que Batista avait antérieurement vendu à des intérêts, justement, américains. Les Floridiens ne récupéreront pas un centime de leur mise et en voudront à Castro pour longtemps. Pas énervé pour deux sous par l’attitude intransigeante des américains, Castro, résolu et frondeur, joue le jeu de la Guerre Froide à fond et se tourne ouvertement vers les Soviétiques. Il devient alors très officiellement, lui aussi, «communiste». Il introduit des reformes sociales effectives, notamment en matière d’éducation et de santé publique. C’est un socialiste dans les faits mais aussi un allié stratégique de l’URSS, à 200 kilomètres au sud de la Floride. Vers 1960-1962, éclate la crise de la Baie des Cochons. En réponse à l‘installation par les américains de fusées intercontinentales en Turquie, l’URSS décide d’en installer à Cuba. Les américains instaurent un blocus maritime de l’île de Cuba, vers laquelle des convois maritimes soviétiques se rendent. Les marines de guerre des deux superpuissances se frôlent, se toisent, au large de Cuba, et la tension internationale est si grande qu’on passe bien proche du déclenchement d’une troisième guerre mondiale. Les choses se calment finalement par la diplomatie, les Soviétiques démantèlent leurs fusées à Cuba, les américains en font autant en Turquie et il y a détente. La diplomatie américaine est par contre forcée de laisser les «communistes» cubains tranquilles. Et ces derniers finissent avec une société originale, socialisante mais aussi excessivement militarisée pour ce que leurs capacités économiques peuvent rencontrer. Contrairement à Salvator Allende (1908-1973) du Chili (tué par des militaires pro-américains lors d’un coup d’état), Castro survivra tous les coups tordus qu’on tentera contre lui (il est aujourd’hui retraité). Son alliance avec les Soviétiques déclinera tout graduellement au profit d’une discrète unité commerciale avec l’Europe occidentale, tandis que le brutal boycott américain de Cuba se poursuivra et se poursuit encore.

Dans l’existence de petits pays «communistes» comme Cuba ou le Vietnam, tout se joue, dans un monde en guerre froide, au rythme des lourds soubresauts de l’impérialisme américain. Entre 1965 et 1968, les États-Unis renforcent leur présence au Vietnam. C’est l’époque de Good Morning Vietnam! Les américains sont pris dans un paradoxe qu’ils ne pourront pas résoudre: comment gagner cette guerre contre des résistants pugnaces, dans la jungle indochinoise, sans la tourner en conflit international généralisé? Comment faire sauter une bombe dans un aquarium sans casser l’aquarium? Un autre problème devient de plus en plus ardu pour les américains. Leur propre opinion publique est désormais bien moins docile et va-t-en-guerre que du temps du Débarquement de Normandie. Bob Dylan (né en 1941) et Joan Baez (née en 1941) chantent contre la guerre et toute la génération du Peace and Love devient Draft Dodgers. En 1975, les américains ne peuvent plus tenir cette équation en équilibre. Ils perdent la guerre du Vietnam. Saigon est rebaptisée Ho Chi Minh Ville et le Vietnam est unifié et pacifié, sous le drapeau rouge. Aujourd’hui c’est un des pays les plus prospères d’Asie, toujours sous la houlette politique d’un parti «communiste».

Cuba et le Vietnam sont-ils des pays ayant instauré le «communisme»? Comme la Chine, mais sur une bien plus petite échelle, ce sont des pays qui one mené une lutte contre le vieil euro-colonialisme. Comme la Chine, mais sur une bien plus grande échelle à leur mesure, ce sont des pays qui one mené -et gagné- la lutte de résistance contre l’impérialisme américain. Voici donc encore des causes nationales circonscrites qui ont teint leur drapeau en rouge pour qu’il claque mieux dans la fibre émotionnelle de leur temps…  Mais l’homme nouveau, dans tout ça, où est-il?

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Retour sur la définition du communisme dans le Manifeste. La Révolution Iranienne de 1979 sera la première révolution républicaine non-communiste après 1917. Comme les vieilles révolutions républicaines, teintes en rouge ou non, du siècle dernier, elle abattra un monarque antique (le Shah d’Iran) et remplacera la monarchie par un régime présidentiel. Elle sortira aussi des voleurs de ressources coloniaux et compradores (le contrôle du pétrole échappera aux britanniques puis aux américains). Elle produira aussi une dérive dictatoriale et militariste, la théocratie des Ayatollah (qui s’engagera, en 1980-1988, dans une terrible guerre contre l’Irak, ce dernier appuyé par les américains). Une différence essentielle distinguera cette révolution républicaine de toutes celles survenues depuis 1917: elle ne se réclamera pas du communisme mais de l’islamisme.

Le fait est que le programme révolutionnaire dit «communiste» est maintenant, lui aussi, discrédité par l’usure violente et sanglante de l’Histoire. Les monarchies et le colonialisme sont tombés mais le rouge intégral du siècle dernier est aussi peu crédible désormais que l’avait été le bleu-blanc-rouge des siècles antérieurs. Il y a un hiatus entre ce que la révolution fait (abolir la féodalité, restreindre le colonialisme, instaurer l’indépendance nationale, industrialiser) et ce qu’elle promet, bien utopiquement (la  «liberté», l’ «égalité», le «communisme»). L’abolition de la propriété privée des ressources et du mode de production capitaliste, son remplacement par un socialisme reposant exclusivement sur la solidarité sociale et le contrôle de tous les leviers de pouvoir par ceux qui travaillent, ne sont cependant tout simplement pas encore là. La définition du communisme telle qu’on la trouve dans le Manifeste de 1848 regroupe une collections d’acquis sociaux s’étant plus ou moins mis en place ici et là, imparfaitement, au grée de l’histoire (fin du travail des enfants, éducation obligatoire, nationalisation des transports etc.) autour d’un principe fondamental qui, lui, n’a tout simplement jamais existé, celui d’une mise en commun intégrale de la production et de la propriété des biens qu’elle engendre. Des forces fantastiques ont utilisé le discrédit inévitable, associé à l’entrée douloureuse dans la modernité de territoires immenses comme la Chine ou l’ancienne URSS, pour attaquer et dénigrer le programme en grande partie utopique qui servait de guide intellectuel à ces gigantesques mouvements historiques. On a jeté le bébé communiste avec l’eau sanglante du cuirassé Potemkine et de la Longue Marche, utilisant tout ce qui pouvait être utilisé pour discréditer et salir un si généreux idéal. Pourquoi? Tout simplement parce que cet idéal raté, cette utopie non réalisée, ce programme futuriste, saboté par les accapareurs économiques, les agresseurs politiques et les calomniateurs médiatiques a, comme principe définitoire, la destruction du capitalisme et des classes de possédants qui vivent parasitairement de cet ordre social injuste et inéquitable, vieux de huit cents ans. Le communisme n’existe même pas vraiment, et son spectre continue pourtant de hanter le monde, sous la forme de la conscience coupable rouge sang, du capitalisme, qui s’en prend encore à lui comme à un fantôme, si épeurant, parce que si culpabilisant.

La force des utopies c’est que, malgré tout, sous une forme ou sous une autre, elles s’en viennent vers nous…

Le Capital et le Travail (affiche de Mai 68)

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Les vacances en Irlande d’un des fondateurs du matérialisme historique (1856)

Publié par Paul Laurendeau le 17 mars 2011

Cette illustration journalistique anglaise montre le village bien oublié de Movern (Irlande), vers 1849. C’est là le genre de paysage dévasté qu’Engels et Burns ont découvert lors de leurs vacances en Irlande, en 1856

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À l’été 1856, en mai, Friedrich Engels (1820-1895) et sa conjointe Mary Burns (1822-1863) sont en vacance en Irlande. Ils voient, comme tous vacanciers, des paysages, des collines, des forêts, des pâturages, des ruines anciennes, des gens couleur locale, des villages, du folklore politique, un mode de vie. Évidemment, étant qui ils sont, ils voient aussi l’essence des choses à travers la surface des faits: l’inexorable passage de la propriété agraire des mains de la vieille aristocratie celtique déclassée à celles des grands fermiers bourgeois anglo-écossais, sous l’impulsion, ouvertement coloniale, du gouvernement anglais. De retour en ses pénates de Manchester (Angleterre), Engels écrit à Karl Marx (1818-1883) et lui envoie la carte postale épistolaire suivante de ses vacances en Irlande, d’un des fondateurs du matérialisme historique à l’autre…

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Manchester le 23 mai 1856,

Cher Marx,

Dans notre tour en Irlande, nous nous sommes rendus de Dublin à Galway sur la côte occidentale, puis nous avons poussé 20 milles plus au nord à l’intérieur du pays, pour gagner ensuite Limerick, en descendant le Shannon, vers Tarbert, Tralee, Killarney, et de nouveau Dublin. Au total, de 450 à 500 milles anglais, en plein pays dont nous avons vu ainsi à peu près les deux tiers. Hormis Dublin, qui est à Londres ce que Düsseldorf est à Berlin et garde complètement son caractère ancien de petite résidence entièrement bâtie à l’anglaise, tout le pays, les villes surtout, donnent la même impression que si on se trouvait en France ou en Italie du Nord : gendarmes, prêtres, avocats, bureaucrates, gentilshommes propriétaires, en plaisante abondance, et une absence totale de quelque industrie que ce soit. De sorte qu’on aurait peine à concevoir de quoi vivent toutes ces plantes parasites, si la misère des paysans ne remplissait pas l’autre partie du tableau. Les «mesures fortes» sont visibles à tout bout de champ, le gouvernement fourre son nez partout et de ce qu’on nomme self government, pas la moindre trace. On peut considérer l’Irlande comme la première colonie anglaise, laquelle, en raison de sa proximité, est encore gouvernée exactement à l’ancienne mode, et l’on remarque ici déjà que la prétendue liberté des citoyens anglais repose sur l’oppression des colonies. Dans aucun pays, je n’ai vu autant de gendarmes, et l’expression du gendarme prussien bourré de schnaps a, chez ces constabulary [constables] armés de carabines, de baïonnettes, et de menottes, atteint son plus haut degré de perfection.

Les ruines sont une caractéristique du pays; les plus vieilles datent des cinquième et sixième siècles, les plus récentes du XIXe, avec toutes les périodes intermédiaires. Les plus anciennes sont uniquement des églises, à partir de 1100 – églises et châteaux, à partir de 1800 – maisons de paysans. Dans tout l’Ouest, mais surtout dans la région de Galway, le pays est couvert de ces maisons paysannes en ruines, dont la plupart n’ont été abandonnées que depuis 1846. Je n’aurais jamais cru qu’une famine puisse être d’une réalité aussi tangible. Des villages entiers sont vides et, parmi eux, les parcs somptueux de petits landlords qui seuls y résident encore; des avocats pour la plupart. La famine, l’émigration et les clearances [l’éviction des paysans] ont tout à la fois accompli cette œuvre. On ne voit même pas de bétail dans les champs. Le pays est un désert absolu, dont personne ne veut. Dans le comté de Clare, au sud de Galway, cela va un peu mieux, il y a du bétail, et les collines, vers Limerick, sont admirablement bien cultivées, surtout par des farmers [fermiers] écossais; les ruines ont été gecleart [déblayées] et la campagne a un aspect de prospérité bourgeoise. Dans le sud-ouest, le pays est montueux et marécageux, mais on trouve aussi de merveilleux et luxuriants massifs forestiers, puis encore de beaux pâturages, surtout à Tipperary; et aux approches de Dublin s’étendent des terres dont l’aspect indique qu’elles sont en train de passer aux mains des gros farmers [fermiers].

Ce pays a été totalement dévasté par les guerres de conquête des Anglais, depuis 1100 jusqu’à 1850 (car les guerres et les sièges se sont au fond prolongés tout ce temps). Et la plupart des ruines sont l’effet de ces guerres. Telles sont les causes qui ont imprimé au peuple son caractère particulier et entre autres le fanatisme national irlandais de ces gars, qui ne se sentent plus chez eux dans leur propre pays. Irland for the Saxon! [L’Irlande aux Saxons!]. C’est ce qui est en train de se réaliser. L’Irlandais sait qu’il ne peut pas soutenir la concurrence contre l’Anglais qui arrive avec des moyens supérieurs à tous égards; l’émigration va se poursuivre, jusqu’à ce que la caractère celtique dominant, et même presque exclusif, de la population, se soit perdu. Combien de fois les Irlandais ont-ils tenté d’arriver à quelque chose, et chaque fois ils ont été écrasés sur le terrain politique et industriel. Ils ont été réduits, artificiellement, par une oppression conséquente, à l’état d’une nation composée tout entière de gueusaille, dont actuellement la vocation notoire est de fournir l’Angleterre, l’Amérique, L’Australie etc., de prostituées, de journaliers, de maquereaux, de filous, d’escrocs, de mendiants et autre racaille. Cette déchéance est visible jusque dans l’aristocratie. Les propriétaires fonciers, partout ailleurs embourgeoisées, sont ici dans la panade la plus complète.

Des parcs énormes et superbes entourent leurs manoirs, mais tout à la ronde c’est le désert et nul ne sait où se procurer de l’argent. Ces drôles sont à mourir de rire. De sang mêlé, ces grands vigoureux et beaux gaillards pour la plupart, qui portent tous d’énormes moustaches sous un formidable nez romain et se donnent des airs de colonels en retraite passent leur temps à courir le pays en quête de tous les plaisirs possibles et imaginables, et quand on s’informe, ils n’ont pas un sous vaillant, ont engagé jusqu’à leur dernière chemise et vivent dans la crainte des Encumbered Estates Court.

En ce qui concerne les méthodes du gouvernement anglais de ce pays – méthodes de répression et de corruption mises en pratique par l’Angleterre bien avant les expériences de Bonaparte en la matière – ce sera pour la prochaine fois, si tu ne viens pas toi-même ici. Qu’en est-il?

Ton F. E.

(MARX – ENGELS, CORRESPONDANCE, Éditions du Progrès, Moscou, 1981, pp 86-88 – cité directement depuis l’ouvrage]

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Cette photo irlandaise, datant de 1860, n’accompagnait pas la lettre d’Engels mais croque fort bien ce qu’il y évoque. Ce pont se trouvait en fait plus à l’est de la zone visitée par Engels et Burns

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Mes idoles

Publié par Paul Laurendeau le 1 mai 2010

Ça fait donc deux ans et deux jours, au jour d’aujourd’hui, qu’Ysengrimus le loup grogne sur le monde. On lui fait ostentatoirement observer qu’il n’aime rien, ne respecte rien, n’épargne rien, esquinte tout. PanoPanoramique m’écrit: Respecte-tu quelque chose, Ysengrimus, sacralise-tu une petite portion du monde, comme le font tant d’autres. As-tu des objets d’admiration, des modèles dans la vie, des… des idoles? Réponse: pour sûr. Voici donc MES IDOLES… (le nom totémique de l’idole figure sous l’illustration, son nom à la ville est en tête du commentaire). Inutile de souligner que le terme idole est utilisé ici plus au sens pop-culturel qu’au sens archaïquement idolâtre du terme… ou, l’est-il?

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MON ARISTOTE

Karl Marx (1818-1883) est le penseur le plus crucial de l’ère moderne. On lui doit une profonde et durable révolution philosophique, la compréhension du principe des déterminations matérielles de l’histoire, et la description la plus théoriquement approfondie de la crise structurelle du capitalisme. Qu’est-ce que la société, quelle que soit sa forme? Le produit de l’action réciproque des hommes. Les hommes sont-ils libres de choisir telle ou telle forme sociale? Pas du tout. Posez un certain état de développement des facultés productives des hommes et vous aurez une telle forme de commerce et de consommation. Posez certains degrés de développement de la production, du commerce, de la consommation, et vous aurez telle forme de constitution sociale, telle organisation de la famille, des ordres ou des classes, en un mot telle société civile. Posez telle société civile et vous aurez tel état politique qui n’est que l’expression officielle de la société civile. [1846]

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MON LUCIFER

Baruch de Spinoza (1632-1677) est le grand introducteur de la rationalité du penseur ordinaire. L’acuité de son jugement critique, la justesse de sa pensée déductive, la prudence scolastique de son exposé, masquant pudiquement, dans un horizon socio-historique encore largement obscurantiste, une systématicité et une radicalité de doctrine sans faille, font de lui rien de moins que le “porteur de lumière” (lux – ferre) de la pensée moderne. Une loi dépend d’une nécessité de nature quand elle suit nécessairement de la nature même ou de la définition d’un objet; elle dépend d’un décret des hommes, et alors elle s’appelle plus justement une règle de droit quand, pour rendre la vie plus sûre et plus commode, ou pour d’autre causes, des hommes se la prescrivent et la prescrivent aux autres. [1670]

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MON MARX

Rosa Luxemburg (1870-1919) est la plus importante théoricienne marxiste du 20ième siècle. Son ACCUMULATION DU CAPITAL, écrit en 1913, complète et corrige LE CAPITAL en décrivant le développement du capitalisme de la phase impérialiste, et en mettant en relief l’importance de phénomènes comme la concurrente inter-étatique, le colonialisme économique, le développement des monopoles, le militarisme. Elle nous donne ce que nous aurait donné Karl Marx s’il avait assisté à ces développements. Ce qu’il nous aurait donné, ou mieux. Ses analyses de la réalité sociopolitique contemporaine sont aussi d’une grande importance. On considère la masse comme un enfant à éduquer auquel il n’est pas nécessaire de tout dire, auquel dans son propre intérêt on a même le droit de dissimuler la vérité, tandis que les “chefs”, hommes d’État consommés, pétrissent cette molle argile pour ériger le temple de l’avenir selon leurs propres grands projets. Tout cela constitue l’éthique des partis bourgeois aussi bien que du socialisme réformiste, si différentes que puissent être les intentions des uns et des autres. [1911]

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MON MOZART

Charlie Parker (1920-1955) dit Bird (l’Oiseau) a reconfiguré le Jazz moderne. Il est l’artisan principal de la ci-devant Révolution des Boppers. C’est Mozart, de tous points de vues. Pour la première fois dans l’aventure jazziste, Parker parait suspendre des parcelles de mélodie dans le vide. En réalité, par des liens ténus, au premier regard invisibles, les éléments communiquent entre eux et entretiennent des relations étroites. Pour apercevoir cette logique dissimulée, il faut liquider bien des préjugés et convertir bien des attitudes anciennes: à ce prix seulement le puzzle se reconstruit pour nous, le récit dilacéré, déchiqueté, reprend forme, ce qui était divisé, séparé, se replace en l’unité retrouvée d’un ensemble. Parker affectionne du reste le mystère. C’est un maître du sous-entendu, comme on le sent bien aussi lorsqu’il suggère des notes qu’il eût pu exprimer réellement. Le musicien nous laisse l’exquis plaisir de deviner. Qu’on ne voie pas en cela quelque alibi que se donnerait une insuffisance technique. A vrai dire, on ne connaît guère de virtuose plus sûr de lui-même que Charlie Parker. L’un de ses plaisirs consiste très précisément à faire succéder aux périodes d’austérité mélodique des périodes de prodigalité où la phrase déferle comme un flot agité, se gonfle et se brise en une fastueuse gerbe de notes. Au cours de ces moments de faconde étourdissante, certaines notes accentuées hors du temps ajoutent encore à la confusion d’un auditeur habitué aux conceptions rythmiques du “middle jazz”. Il n’est pas jusqu’à la sonorité qui ne surprenne, sonorité unie, impitoyable, forte comme l’airain, et qui ne vibre largement que dans les temps calmes. [Lucien Malson, HISTOIRE DU JAZZ ET DE LA MUSIQUE AFRO-AMÉRICAINE]

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MON RODIN

Art Tatum (1909-1956) fut un Rodin musical. Le Rodin du PENSEUR, un peu. Le Rodin du BALZAC, beaucoup. Le sculpteur fin du stéréotype de rengaine, un peu. Le sculpteur massif de la distorsion de l’image musicale reçue, beaucoup. Ce fils d’ouvrier d’usine de l’Ohio, aveugle d’un oeil, ne lisant pas la musique, écoutait les mélodies de Broadway et de Tin Pan Alley à la radio, et triturait ensuite cette pâte mélodique, la faisant macérer dans la masse ondoyante de cet idiome pianistique archaïsant, solidement typé, dénommé crûment stride piano. Le tonitruant combat de l’académisme et de l’idiosyncrasie. Rodin. C’était un musicien de Jazz aux mains tout simplement omnipotentes. Who do you think had stopped by after his job and seated himself at the piano. Nobody but my man Tatum. He was in his usual rare form, and doing all of the most impossible high and harmonic changes. Strays was with us, and our friends from San Francisco, Mr. and Mrs. Archibald Holmes. After meeting Art and conversing with him, she hit on the subject of Bach, because she had been studying his music. Something in Tatum’s playing moved her to utter the next thing to a challenge. “Well, Mr. Tatum, do you know any Bach?” – “A little,” Mr. Tatum answered, and then proceeded to execute a parade of Bachisms for the next hour. After getting her breath, the lovely lady said, “Thank. I guess I’ll keep my big mouth closed now!” [Duke Ellington dans MUSIC IS MY MISTRESS]

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MON VOLTAIRE

Salman Rushdie (né en 1947) est un des plus puissants témoins de ce siècle planétaire. Oriental, occidental, total. Voltaire nous donna Paris sous costumes et turbans de turcs, il nous donne Bombay en maillot et pantalons roulés Star Trek. Un polymorphe (shape-shifter) culturel incisif, visionnaire, génial. Et aussi, tout comme les auteurs-penseurs des Lumières, un artiste bastonné, censuré, harcelé. Le lot de tout ceux qui ont saisi le vrai de leur temps, à vif, dans son évanescence comme dans sa pérennité. What did they want? Nothing new. An independent homeland, religious freedom, release of political detainees, justice, ransom money, a safe-conduct to a country of their choice. Many of the passengers came to sympathize with them, even thought they were under constant threat of execution. If you live in the twentieth century you do not find it hard to see yourself in those, more desperate than yourself, who seek to shape it to their will. [1988, dans THE SATANIC VERSES]

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MON PROMÉTHÉE

Éva (Carmen, dans la version originale allemande), personnage principal du film LA FEMME FLAMBÉE (DIE FLAMBIERTE FRAU) de Robert Van Ackeren (1984), monte à l’assaut du monde. Froidement, et avec la grâce et la force des déterminations implacables. Facteur objectif, sinon volontaire, de la profonde crise de redéfinition de la masculinité moderne, Éva prend feu, parce qu’elle vole le feu aux suppôts d’une “sagesse” phallocentriste intégralement déliquescente et faisandée. Une quête incontournable, qui nous concerne tous. Ce qui compte pour moi, c’est de faire ce que je veux. [Éva - 1984]

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MON MANNEKEN-PIS

Le Petit Glenn trime courageusement devant la façade de la principale gendarmerie provinciale de Toronto. Il tire à jamais une sorte de voiturette de pierre sur laquelle se trouve planté un curieux obélisque, impitoyablement cyclopéen, dans lequel est gravé la devise ostensible et ronflante des flics ontariens: TO SERVE AND PROTECT. Certes, l’effort et le rictus du Petit Glenn sont arqués et façonnés dans le bronze, mais bon, ça frappe quand-même. L’aristocrate Manneken-Pis incarne la puérilité folâtre du peuple brabançon. Le prolétarien Petit Glenn, avec brio et intensité, nous pérennise, nous les canadiens, au conformisme lourdingue et difficultueux, roulant stoïquement notre héritage surfait et policé derrière nous. À chacun ses totems, à chacun ses idoles.

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La nouvelle cocaïne du capitalisme: l’écologisme

Publié par Paul Laurendeau le 15 décembre 2009

Réflexion, toute écolo quand même, sur Daniel Cohn-Bendit comme indicateur sociologique et historique…

Caricature de Fañch Ar Ruz représentant Daniel Cohn-Bendit, rouage flottant au centre-gauche

En 1920, Lénine écrit un ouvrage intitulé La maladie infantile du communisme: le gauchisme. Il y analyse l’antiparlementarisme de la gauche européenne de l’entre-deux-guerres en expliquant que les parti communistes pro-bolchevistes doivent fermement se positionner entre une ligne doctrinaire trop rigide et un «gauchisme» révolté, trublion et, finalement, trop mou, friable et inutile. Lénine fait comprendre à son lecteur attentif que c’est la rébellion «populaire» et «syndicaliste» qui, de fait, maintient la mouvement des forces sociales progressistes solidement enfermé à la gauche de l’hémicycle parlementaire bourgeois, ce qui perpétue la charpente mentale de ce dernier et paralyse toute possibilité de révolution effective. Être «à la gauche» d’un dispositif politique, c’est se maintenir en son cadre et cela ne le révolutionne pas. Ironisant sur ce titre de Lénine, Daniel Cohn-Bendit écrit, en 1968, un ouvrage intitulé Le gauchisme: remède à la maladie sénile du communisme. Le jeune tribun populaire de Mai 68 cultive alors une analyse inverse de celle de Lénine. Devenus les doctrinaires rigides et hippopotamesques que Lénine avait jadis dénoncés sur sa droite, les «séniles» eurocommunistes, plus précisément ceux du Parti Communiste Français, dirigés, à partir de 1972, par l’insupportable George Marchais (1920-1997), paralysent tous les mouvements trublions, révoltés et réformistes de la gauche libertaire et/ou anarchisante de 1968-1973. La réplique que servit alors Cohn-Bendit à l’eurocommunisme se résume en une phrase remède, un cri primal panacée, jamais écrit, mais souvent prononcé par lui lors des tonitruants débats de Mai: Ta gueule, crétin de stal! Daniel Cohn-Bendit, et la sensibilité libertaire qu’il représente encore, darde, sans complexe et avec la vivace fermeté du cabot assumé, tout communisme institutionnel (incluant naturellement le soviétique, celui des autres pays de l’est du temps, et de la Chine, et du Vietnam, et du PCF, et du PCI et etc…) en le condamnant et le stigmatisant d’une impitoyable monosyllabe: stal (pour stalinien). Incarnant et valorisant haut et fort ce gauchisme tant décrié par Lénine, Daniel Cohn-Bendit combat ouvertement et farouchement le communisme depuis sa toute prime jeunesse politique. (Et, si tu es contre nous, tu es contre la jeunesse, un vieux stal). On analyse classiquement (et un peu superficiellement) Dany le Rouge (en référence exclusive à la couleur… de ses cheveux), cette importante figure historique française, comme un vireur de veste opportuniste, suiviste et un peu incohérent (Dany le Rouge devenu Dany le rose pâle ou l’orange ou le Vert ou même le kaki, lors de son appui à la guerre en Bosnie, etc). Depuis son autre ouvrage symptomatique Nous l’avons tant aimée, la révolution (1992), il aurait changé son fusil d’épaule, retourné sa veste et, tel Jerry Rubin et tant d’autres de la génération des babyboomers, il renierait ses idéaux d’autrefois et se redéfinirait sur le tas et sur le tard. Cette analyse est inexacte en ce sens que ce n’est pas du tout à un changement d’opinion subjectif mais bien à un mouvement sociologique objectif qu’on assiste ici, en Dany et de par Dany. En toute systématicité, Daniel Cohn-Bendit a TOUJOURS combattu le communisme avec acharnement et a cru, dès l’époque de Mai, sans malice ni calcul alors, à la possibilité effective d’une mise en place d’un gauchisme non-communiste. La tourte s’est peut être faisandée dans l’assiette, mais elle ne s’est pas retournée… Cohn-Bendit a cheminé sur son rail en conformité avec ses axiomes de départ. Ce faisant, sa trajectoire politique s’est déployée, avec une implacable cohérence, comme la confirmation de l’analyse, faite jadis par Lénine, du sort socio-historique (et parlementaire) du gauchisme. Cohn-Bendit n’est, en fait, jamais sorti de l’hémicycle… Il y est resté cerné, s’y est hyperspécialisé, et y a circulé, rouage flottant vif et matois, comme un gros rat dans quelque vaste et labyrinthique cage. Mais, systématique toujours, dans son rejet des dispositif nationaleux frileux traditionnels, son hémicycle s’élève, lévite, flotte, se sanctifie. Ce n’est pas un parlement étroitement national mais le parlement européen, qu’il habite et hante comme le plus crédible des bi-patrides. Cohn-Bendit est donc, tout naturellement, toujours installé dans l’espace supérieur, avancé, progressiste, éclairé, qui est celui d’une saine cause à défendre, à vendre: l’Europe (Et, si tu es contre nous, tu es contre l’Europe, un euro-sceptique). Il est important, capital même, de ne surtout pas analyser Daniel Cohn-Bendit comme un renégat, un tourneur de veste, un vire capot, comme on dit au Québec. Ce serait lui imputer un éclectisme de vision qu’il n’a pas, occulter une sourde sincérité qu’il a, et minimiser son importance comme indicateur sociologique. Bille de Ouija historique, c’est en toute systématicité intellectuelle et sociale que Cohn-Bendit suit sa courbe évolutive, son arabesque déterminative, et roule tout doucement vers l’autre bord de l’hémicycle. Il vit, incarne et maximalise la logique d’évolution naturelle des gauchismes. À ce moment-ci de son parcours, Dany est désormais le centre-droite vendable. Sa trajectoire “libertaire” et anti-communiste se poursuit logiquement, comme mécaniquement. Les slogans, la faconde, la bonhomie de Mai continuent de se mettre en scène en lui, toujours sans risque révolutionnaire réel. Ses ardeurs de jadis l’animent toujours, pour la galerie mais aussi pour le coeur, et il continue de donner à ses toutes cryptiques questionculae de président de groupe euro-parlementaire, l’ampleur tonitruante des grandes causes. La différence d’avec l’époque de Mai, c’est que maintenant, il devient graduellement le BHL de l’euro-parlementarisme et, ce faisant, il se crispe plus souvent, s’énerve, panique, calcule, compose. Quand les régimes de l’est, déjà bien putréfiés en dedans, jetèrent bas leurs ultimes obligations socialistes et basculèrent bel et bien, eux, fleur au fusil, dans l’explicite des vireurs de vestes virulents, décryptocapitalisés, les chutes du mur, “révolution” de velours, «révolution» orange et autres fleurirent et Cohn-Bendit fit modestement sa part, devant le gros comédon «stal» de cette société dans la société que fut si longtemps le mouvement communiste français institutionnel… Maintenant, évidemment, le Dany actuel doit vivre avec cela et c’est moins facile et jubilatoire à porter qu’en un certain novembre 1989 (chute du mur de Berlin)…

Pendant ce temps, justement, se mettent graduellement en place les changements “générationnels” que Cohn-Bendit rend perceptibles et ce, à travers et par delà le brouillard des modes politiciennes et des scandales de salissages mesquins à l’américaine. Cohn-Bendit percole lumineusement, comme le durable phare sociologique qu’il est, fut et reste, depuis quarante ans. Le mouvement vert miroite et se reflète en lui. Les ententes écolo-capitalistes s’esquissent déjà solidement… Tant et tant qu’on pourrait en écrire un nouveau, de pamphlet lénino-cohn-benditien. Il s’intitulerait: La maladie dépressive de l’écologisme: le capitalisme. L’écologisme, c’est de plus en plus patent, n’est plus un monopole à gauche. Alors là, il s’en faut de beaucoup. Dany n’en est pas le champion pour rien… C’est désormais un mouvement adaptatif, à cause circonscrite. Il est solidement installé dans le tiraillement bien tempéré de la hautement compétitive dynamique de promotion cyclique, qui n’est rien d’autre que celle d’un type spécifique de publicité culpabilisatrice. L’écologisme, aujourd’hui mainstream jusqu’au trognon, fonde le fameux paradoxe des éoliennes qui veut que, désormais, le projet de société fondamental, crucial, cardinal consiste à aspirer à remplacer les fournaises au mazout surannées et salissantes de nos grosses cabanes de petits bourgeois par des fournaises alimentées par des éoliennes propres mais panoramiquement laides et susceptible de causer des malaises électrostatiques encore mal élucidés. La pulsion politique écolo est déjà bien fragilisée, fragmentée et poussive (s’il reste des “verts” anticapitalistes, pas de problème. Dany les déboulonnera en douce. Ta gueule, crétin d’anticapitaliste. Si tu es contre nous, tu es un démobilisateur, diviseur, ou mieux, encore plus simple, un minable…). Le mouvement écologiste est atteint d’une maladie dépressive qui le ronge et le dégauchise inexorablement: le capitalisme aux abois, en mal de pérennité et de recyclage (de soi). Qu’on soit fourgueur de la crasse des sables bitumineux ou de l’inquiétante houille blanche d’Éole, il va sans dire qu’on vend son jus en faisant son beurre et qu’on enrichit des groupes privés en baratinant les masses sur les vertus quasi-mystiques et bien auto-sanctifiantes d’une alternative énergétique ou d’une autre. L’axiome marchand ne bouge pas d’un pouce, sous la chambranlante charpente du derrick écolo. L’écologisme n’est pas un anticapitalisme. Ce n’est même pas un programme social effectif, malgré le lot clinquant de ses généralités autoproclamées et les divers grigris de ses affectations doctrinales sur le sociétal, l’immigration, l’impôt, etc… La dépression capitaliste pend donc inexorablement au cou du mouvement écologiste comme une meule fatale tirant ce dernier directement au fond du cloaque fétide. Puis, pour le coup, l’antifataliste et anticonformiste Dany ne se laissant pas bastonner comme ça sans réagir, et l’encrier des Danaïdes ne se vidant jamais vraiment, on pourrait y aller encore d’une quatrième brochure, promotionnelle et crypto-électorale celle là. Converse logique de la précédente, elle s’intitulerait: La nouvelle cocaïne du capitalisme: l’écologisme. C’est bel et bien que le capitalisme en faillite, qui ne cessera vraiment jamais de vouloir nous vendre ce que nous avons envie d’acheter et absolument rien d’autre, gagnera (peut-être…) momentanément une seconde vigueur artificielle, boostée, tétanisé, stimulée par l’écologisme. La nouvelle cocaïne du capitalisme: l’écologisme. C’est une brochure que la grande bourgeoisie industrielle lirait d’ailleurs avec attention. Elle la lit déjà fort scrupuleusement, en fait. Il faut bien dire qu’Obama et Cohn-Bendit ont en commun de savoir en quelles officines s’insinuer pour émerger et se nicher solidement au centre…

Entre Gavroche et Vaclav Havel, Daniel Cohn-Bendit, est un anti-communiste non-primaire, un pro-américain non-atlantiste, un crypto-libéral non-passéiste, que la droite s’amuse de plus en plus à taper sur les cuisse, comme on le ferait avec un solide copain un peu foufou du bon vieux temps, dans le bac à sable de toutes nos collusions. Il est, de facto, un compagnon de route fondamentalement néo-réac, doucement monté en graine et de moins en moins discret. Roublard, charmant, direct, novateur dans les formes communicatives sinon dans le fond programmatique, Dany et ceux qu’il fait toujours un peu rêver perpétuent, chantent et re-jouent la chute du mur de Berlin et les différentes “révolutions” oranges et de velours de notre temps. Sa tonitruante virulence anti-chinoise n’est rien d’autre que la version de son Ta gueule, crétin de stal! (Si tu es contre nous, c’est que tu lorgnes vers les immense Marchés chinois en négligeant l’Homme chinois) pour un siècle nouveau, en toute cohérence et systématicité, dans la tradition pure et directe du si superficiel, si auto-sanctifiant et si chaleureux gauchisme non-révolutionnaire de Mai.


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Pourquoi donc les femmes abandonnent-elles leurs études avant les hommes?

Publié par Paul Laurendeau le 31 mars 2009

On observe de plus en plus et ce, partout (y compris dans le tiers-monde) que les filles réussissent brillamment leurs études mais ne persévèrent pas dans leurs formations académiques et dans le cheminement professionnel qui s’ensuit. Pourquoi? Bon sang de bonsoir, pourquoi? Dans l’ambiance généralisée d’indigence intellectuelle de ce temps, il faut se taper les explications proposées par certains de nos folliculaires. Tout est en question. Les hormones? Les grossesses? Les carences agressives de l’estrogène rendant inapte à la fatalité de l’espace compétitif? Oh, oh, calmons-nous… L’explication de la contradiction lancinante entre les résultats scolaires des filles (par rapport à ceux des garçons) et la non-durabilité de leur temps d’études n’est pas biologique mais historique, en ce sens qu’elle indique la crête d’un moment (cent ou cent cinquante ans à l’échelle de l’Histoire c’est un moment) de fracture historique. Par pitié, méfiez-vous de toutes tentatives d’explication de ce genre de problème académique ou intellectuel sur des bases biologiques, car c’est là une sinistre déviation réactionnaire. Mâle Alpha, à la niche…

Le flux des changements historiques se compare à un immense incendie dans une plaine. La paille sèche brûle et cela soulève d’épaisses volutes de fumée. Longtemps après l’extinction des flammes vives de l’incendie, la fumée perdure et c’est seulement l’intervention d’autres forces (vent, pluie) qui en viennent à finalement la dissiper, alors que c’est la fin de l’incendie, et rien d’autre, qui la condamne au départ. Dans la division sexuelle du travail qui caractérise les dizaines de millénaires agraires d’où nous venons tous, la femme, en sa qualité de version humaine de la génisse reproductrice, fut restreinte à la maison et au potager tandis que l’homme gardait les troupeaux, faisait la guerre et montait à la conquête des citadelles matérielles et intellectuelles. Depuis le début du siècle dernier, l’incendie patriarcal est bel et bien éteint mais la fumée est encore fort épaisse. Irréversiblement libérées de la division sexuelle effective du travail rural par l’industrialisation puis, en notre temps, par la tertiarisation de la civilisation, les femmes ont cependant encore les yeux embrouillés par une fumée patriarcale (souvent soufflée dans leur visage par un papa effectif) dont les fondements socio-économiques se sont pourtant bien éteints. Les idéologies retardent. Dirons-nous assez que les idéologies retardent et que cela fait desdites idéologies des représentations retardataires du monde? Les femmes se font donc éventuellement rattraper par des priorités et des représentations de nature domestique qui gagnent d’ailleurs en importance dans la société civile mais qu’on pose encore, pour elles, en une criante dichotomie (artificiellement maintenu par les priorités de production du capitalisme) avec leurs activités de nature académique. Elles quittent donc la citadelle «des hommes» (qui n’en est pourtant plus une) pour retourner vers celle «des femmes» (qui n’en est plus une non plus). Les vieux réflexes intellectuels perdurent, dans un monde matériel nouveau. Il y a encore fumée sans feu. Et cette contradiction fondamentale déchire tragiquement la vie de la femme moderne. Mais, comme on le constate de plus en plus, leurs résultats scolaires augmentent. Tiens donc, tiens donc, ils augmentent, par rapport à ceux de leurs mères et de leurs grand-mères… Cette augmentation de leurs compétences académiques ne vient pas de nulle part non plus et n’est en rien le fruit du hasard. C’est de fait un indice cardinal de la capacité croissante des femmes à s’intégrer dans les nouveaux cadres sociaux qui, inexorablement en évolution à leur avantage, ne les discriminent plus. La qualité de leur travail vrille donc son chemin au sein de l’instruction et de la production et le jour viendra où leurs décisions subjectives archaïques tomberont, au profit de choix plus conformes aux capacités objectives qu’elles manifestent désormais sans ambivalence. Il ne faut pas se demander pourquoi les femmes se retirent encore des facultés malgré de bons résultats académiques. Il faut plutôt se demander pourquoi elles ont soudainement de très bons résultats académiques malgré le fait qu’elles se retirent encore des facultés. Et la réponse, au problème ainsi remis sur ses pieds, est alors que, chez les jeunes femmes de notre temps, la propension OBJECTIVE à ne plus se retirer des facultés se met fermement en place DE PAR ces susdits résultats, indices polymorphe moins de la conformité scolaire des petits filles, comme certains voudraient tellement le croire, que de leur intérêt croissant pour les choses du vaste monde. La force objective de leurs compétences fissurera bientôt les idées anciennes. Ce qu’elles peuvent et ce qu’elles veulent se rejoindra, non sans introduire une profondes révolution de nos représentations intellectuelles et émotives au passage. C’est une simple question de temps. La réponse à ma question en titre est que les vieilles valeurs perdent graduellement prise face à la puissance du fait encore tout nouveau et tout chaud, devant l’histoire, de l’émergence sociale et intellectuelle de la femme.

Maintenant attention. En détruisant le vieux mode de production agraire, le capitalisme a imposé l’égalité objective de l’homme et de la femme. En ce sens, il est une étape décisive vers quelque chose comme le socialisme. Mais, comme dans le cas des discriminations sur fondement ethnique ou racial, le capitalisme a aussi intérêt à perpétuer toutes les pratiques archaïques susceptibles de légitimer le profit et l’extorsion de la plus-value. Le mythe sexiste de la faiblesse intellectuelle ou matérielle des femmes est une de ces pratiques archaïques fort intéressantes pour le capitalisme. Si la femme travaille mais est moins qualifiée parce qu’ayant renoncé tôt à ses études, voilà, par transposition intellectuelle du vieux mythe, au réceptacle encore vivace, de la faiblesse physique de la femme, un prolétariat frais, compétent mais complexé, moins coûteux et fragilisé par la fumée de l’ancien mode de production qui l’étouffe encore. Le capitalisme voit que tout ce fatras réactionnaire et traditionaliste sur la femme est bon à prendre et n’oeuvre pas trop vite à parachever, dans les consciences, l’égalité en sexage qu’il a lui même imposée dans les faits, car, pour le capitalisme, dans sa logique socialement nivelante, égalité en sexage cela signifie égalité SALARIALE et rien d’autre. Le plus tard possible alors, dans la logique de notre cher Capi… Combien de chefs d’entreprises vous diront, sans faire de farces plates, qu’ils aiment embaucher des femmes parce que c’est une catégorie de personnel à la fois moins coûteux et plus fidèle à l’entreprise. L’entreprise investit des efforts fantastiques à perpétuer facticement les faiblesses et les douceurs dont elle entend profiter. Mais tout n’est pas joué, il s’en faut de beaucoup. Notre nouveau millénaire, je vous le redis, sera le millénaire de la femme. Et l’ordre qui va s’instaurer de par la mise en place, historique et collective, des femmes et des priorités intellectuelles et matérielles des femmes ne sera pas nécessairement un ordre entrepreneurial…

Les filles ne peuvent pas... euh... quoi?

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L’athéisme doit-il militer?

Publié par Paul Laurendeau le 29 octobre 2008

Disons la chose sans mettre de gants: Dieu, être spirituel engendrant et assurant la cohésion du monde matériel, n’existe pas. C’est une catégorie philosophique erronée, une légende populaire montée en graine, une vue hyperbolique de l’esprit bonifiant et magnifiant un ensemble de caractéristiques abstraites fondamentalement incompatibles et incohérentes. La persistance faussement universelle de ce mythe vieillot s’explique assez simplement par le fait qu’il est une projection intellectuelle de l’être humain ou du monde (et l’être humain et le monde sont partout dans le monde humain), un peu comme le serait, par exemple, un fantôme ectoplasmique ou un mirage visuel au bout d’une longue route par temps sec. Toute culture où il y a des hommes et des femmes de tailles différentes, des enfants et des adultes, des malingres et des balèzes, produira inévitablement des légendes de géants et de nains sans se consulter entre elles, de par un jeu de projections logiques constantes et similaires du plus petit et du plus grand. L’universalité de ces propensions mythifiantes ne garantit en rien l’existence objective des titans, des lutins et de leurs semblables de tous barils ethnoculturels.

Le dieu (vaguement masculin et débonnaire ou intégralement inerte, neutre et inactif) n’existe pas. Aussi, privée de cette catégorie fondamentale irrecevable, la légitimité tant descriptive que morale des religions s’effondre comme un château de cartes. Ne disposant pas réellement des fondements effectifs autoproclamés qu’elles se sont attribuées au fil de l’Histoire sans débat ni critique, les religions et leur perpétuation n’en reposent pas moins sur d’autres fondements qui, eux, n’ont absolument rien de divin. J’en dénombre quatre:

Peur: la panique, l’épouvante face à la maladie, la mort, le danger de perdre un enfant, l’instabilité politique, les cataclysmes naturels, l’incertitude face à l’avenir d’une vie douloureuse sont des carburants puissants de la religiosité. Il est connu qu’une personne en situation terrorisante, dans un accident ou dans des circonstances climatiques compromettant la survie, régresse mentalement et appelle son dieu comme un enfant appelant un adulte à l’aide. Loin de garantir quelque caractère fondamental ou universel à ce dernier, ce fait démontre plutôt à quel point croyance religieuse et déséquilibre ou délabrement mental sont proches l’un de l’autre.

Ignorance: un lourd et archaïque relent de cosmologie simpliste et d’anthropologie délirante gorge les religions, tant dans leur élévation dogmatique que dans leurs recommandations pratiques. Ignorant les causes du tonnerre, des éclairs, de la guerre et de la maladie, l’enfant humain imagine des colères, des illuminations, des déterminations politiques issues d’un cosmos anthropomorphisé. Le recul de l’ignorance et une meilleure connaissance du fonctionnement effectif du monde et des sociétés éloignent la religiosité comme représentation descriptive et explicative du monde. Tout progrès social entraîne de facto une révolution et/ou une démocratisation des savoirs qui fait reculer l’esprit religieux.

Conformisme: la résorption des peurs irrationnelles et de l’ignorance face au monde ne suffit pas pour terrasser les religions institutionnalisées. Celles-ci s’appuient sur un autre ressort particulièrement insidieux et puissant: le conformisme social et familial. Combien de gens perpétuent chez leurs enfants des croyances qu’ils n’endossent plus, simplement pour ne pas contrarier leurs parents ou leurs ancêtres? Ce genre de soumission de masse, reposant sur des critères émotionnels et tirant nettement profit de la langueur onctueuse d’un engagement sentimental, peut perpétuer des pratiques dévidées des ferveurs censées les fonder et ce, pendant des générations. La tradition est une force d’inertie mécanique dont il ne faut pas négliger la pesante portée réactionnaire.

Pouvoir social d’un clergé: si, en plus de ce lot de plaies, une des castes de votre société se spécialise dans l’intendance de la chose religieuse, là vous avez un puissant facteur de perpétuation sur les bras. Les clergés oeuvrent exclusivement à leur propre survie et, pour ce faire, ils se doivent de voir au maintien en circulation de la camelote qu’ils fourguent. Ils analysent donc très finement la peur, l’ignorance et le conformisme qui mettent le beurre sur leur pain et déploient de formidables énergies à les perpétuer, les maintenir, les solidifier. Ils noyautent la naissance, l’union sexuelle, la mort, l’éducation intellectuelle et s’y marquent au fer. Tous les clergés dans tous les cultes sont des agents de freinage des progrès sociaux et mentaux. Les cléricaux sont des ennemis pugnaces et acharnés de la connaissance objective et informée du monde et de la vie sociale.

La religion est une nuisance intellectuelle et morale. C’est une force sociale rétrograde misant sur des pulsions individuelles régressantes. Tout progrès social significatif se complète d’une rétraction et d’une rétractation des religions. Ce long mouvement historique ne se terminera qu’avec la décomposition définitive de toute religion institutionnalisée ou spontanée. Ce jour viendra.

Voilà.

Le voilà notre bon et beau manifeste athée. Il est clair, net, balèze, béton, superbe. Je l’endosse avec la plus intense des passions et la plus sereine des certitudes. J’éduque mes enfants en m’appuyant solidement sur ses fondements. Je vis par son esprit et dans la constance de sa rationalité supérieure. Banco. Bravo. On fait quoi maintenant? On l’imprime en rouge sang sur des feuillets grisâtres et on le distribue au tout venant? On en fait un beau paquet de tracts incendiaires que l’on met en circulation dans tous nos réseaux de solidarité? On fait pression sur un parti de gauche ou un autre pour qu’il en fasse une composante intégrante de son programme politique? Mieux, on crée la Ligue Athée du [épinglez le nom de votre contrée favorite ici]. Ce ne serait pas la première formation politique à plate-forme étroite et hyper-pointue. Il y a bien des Partis Verts et des Parti Marijuana pourquoi pas des Partis Athées? Bon sang que c’est tentant, surtout dans la conjoncture lancinante et interminable de pollution d’intégrisme religieux actuelle. Je vois d’ici notre premier slogan:

LA RELIGION N’EST PLUS L’OPIUM DU PEUPLE,

ELLE EST LA COCAÏNE DES EXTRÉMISMES

Ce serait vraiment pétant. Sauf que…

La Commune de Paris et le Bolchevisme léninien n’ont pas cédé à cette tentation miroitante de l’athéisme militant. Lucides, ces projets politiques se sont contentés de fermement restreindre la pratique des religions à la sphère privée et de forclore toute propension théocratique dans l’administration publique de leur république. C’est certainement une chose à faire et bien faire. Sauf que pourquoi donc, mais pourquoi donc en rester là?

Tout simplement parce que le déclin de la religion, la déréliction, ne se décrète pas, elle émerge. On ne proclame pas plus la fin de la religion qu’on ne proclame la fin de l’enfance. Il faut éradiquer la peur, l’ignorance, le conformisme et bien circonscrire la vermine cléricale dans ses tanières (qui deviennent lentement ses musées). La religion tombera alors, inerte et inutile, comme une feuille d’automne. L’athéisme ne doit pas militer, il doit laisser l’effet des progrès sociaux échancrer la religiosité comme une vieille étoffe devenue inutile. Militons directement et sans transition pour les progrès sociaux à la ville et l’athéisme militera bien pour lui-même dans les chaumières. L’athéisme est la non-religion. Le faire militer serait inévitablement le camper sur le terrain gluant et malsain du préchi-précha, qui est celui des religions. Il ne s’agit pas d’embrasser la logique de l’engeance en la combattant sur ses terres brumeuses mais de désamorcer la compulsion spirituelle en la niquant dans ses causes materielles.

Frapper la religion au tronc plutôt qu’à la racine c’est la faire bénéficier d’une intensité d’attention tapageuse qu’elle ne mérite plus. Cela l’alimente en jetant de l’huile dans le feu de son bûcher. Fabriquer des combattants de dieu en creux c’est alimenter le fanatisme et l’intégrisme des martyrs en plein. Laissons aux cagoules leurs procédés de cagoules et limitons le débat théologique à la ferme intendance de la tolérance multiculturelle et à la circonscription du rigorisme doctrinal à la sphère privée. Les enfants des croyants se débarrasseront à leur rythme et selon leur logique et leur modus operandi des croyances éculées qui leur nuisent. Ils les convertiront en ce qu’ils voudront. Nous ne sommes pas ici pour éradiquer la religion mais pour empêcher son héritage mourant hautement toxique de continuer de nuire à la société civile. À chaque culte de construire le mausolée, le sarcophage ou le cénotaphe de sa doctrine, à sa manière.

Souvenons-nous et méditons sereinement la profonde sagesse de L’Encyclopédiste Inconnu qui disait: la vérité n’engendre jamais le fanatisme.

L’athéisme ne doit pas militer, il doit laisser l’effet des progrès sociaux échancrer la religiosité comme une vieille étoffe inutile.

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De la distinction entre pornographie et érotisme

Publié par Paul Laurendeau le 15 octobre 2008

Mon dernier recueil de contes (paru en décembre 2008 aux Éditions Jets d’Encre) comprend quatre contes érotiques. C’est donc certainement le moment ou jamais de clarifier la distinction que j’établis entre pornographie et érotisme. Cette distinction n’est ni morale, ni axiologique, ni manichéenne. Il serait parfaitement inepte et non opératoire de dire, par exemple, que l’érotisme, c’est la pornographie qu’on approuve moralement et que la pornographie, c’est l’érotisme qu’on réprouve moralement. Il se passe quand même quelque chose d’autre que cela, il faut le dégager, et ce genre de tautologie moraliste ne nous sert de rien. Le fait est que pornographie et érotisme sont tous les deux inévitablement dérangeants et éprouvants, chacun à leurs manières, tant pour les acteurs, les auteurs que pour l’auditoire. Je préfère l’érotisme à la pornographie, surtout en matière d’écriture (ainsi que de sculpture, de cinéma et de peinture) mais c’est une préférence strictement personnelle et le jugement fermement négatif que je porte sur la pornographie procède plus d’une réprobation du cynisme arriviste et de la cruauté insensible de l’industrie pornographique envers ceux et celles qu’elle exploite que quoi que ce soit d’autre. Je n’ai pas de problème particulier avec la pornographie numérique naissante, par exemple, dont il sera certain qu’elle ne détruira pas de vies humaines vu que les animatrons numériques ne se dégradent pas vraiment sexuellement (comme les personnages des jeux vidéo de mes fils ne s’entretuent pas effectivement – ce que mes fils savent parfaitement).

La distinction que j’établis entre pornographie et érotisme opère, si vous m’excusez la formulation, au niveau philosophique. C’est une distinction que je considère fondamentale, générale et principielle. Elle caractérise moins deux réalités que deux tendances au sein d’une réalité unique: la représentation de l’activité sexuelle et/ou intime humaine, dans une culture donnée. Même si cela n’est pas formulé aussi explicitement qu’ici chez eux, j’ai la froide certitude que le marquis de Sade, Pauline Réage, Kundera et Nabokov faisaient opérer, dans leurs productions artistiques, les catégories descriptives que je vais exposer ici. Partons d’abord de ce qu’érotisme et pornographie ont en commun: ils impliquent un tiers qui observe. C’est un spectacle, une mise en scène des activités sexuelles ou intimes et de leurs multiples variations, au bénéfice d’un observateur. Dans notre activité sexuelle effective, il n’y a plus ni érotisme ni pornographie… sauf si le jeu amène un des partenaires, ou les deux, ou un tiers à se constituer en observateur. Quand on parle d’érotisme et de pornographie, on parle nécessairement d’une œuvre artistique ou médiatique (réussie ou ratée, exaltante ou dégradante, géniale ou niaiseuse, là n’est pas la question). Érotisme et pornographie sont les deux ballottements tendanciels zébrant, traversant, chamarrant la représentation de l’activité sexuelle et/ou intime humaine. Un film, une sculpture, une peinture, un roman seront érotiques ou pornographiques. Un traité de sexologie, non. Il sera simplement descriptif. Une relation sexuelle, non. Elle sera simplement effective. Qui dit érotisme, pornographie dit show

La distinction maintenant. Elle est absolument cruciale et oppositive (une opposition dialectique en fait) et s’établit ainsi. La pornographie réifie les êtres humains. L’érotisme fétichise les objets (tout en restant centrée sur une intimité humaine). L’opposition fondamentale qui opère ici est celle des deux grandes pratiques intellectuelles et mentales du capitalisme (dégagées et articulées par Karl Marx). Réification (chosification de ce qui est humain) et Fétichisme (humanisation de ce qui est chose). Réifier, c’est donc prêter certaines caractéristiques non humaines à une réalité humaine. Ainsi quand vous vous «vendez» lors d’une recherche d’emploi par exemple, et dissertez fermement (et légitimement) sur le salaire que vous «valez», vous vous réifiez, vous vous traitez en chose, en marchandise, en machine–outil susceptible de produire et de réussir certaines opérations circonscrites. Inversement, fétichiser, c’est prêter certaines caractéristiques humaines à une réalité non humaine. Un fétiche au départ, c’est une petite statue façonnée dans le bois ou la pierre et… après l’avoir confectionnée nous même, on lui parle et lui impute un ascendant familial ou tribal comme si une dimension humaine lui était désormais accolée de par l’essence de son être.

Réification du travailleur (il devient une marchandise dans une mise en circulation de valeurs qui nivelle ses spécificités humaines, n’y voyant que la machine – la machine à baiser, à performer, à affecter la jouissance dans le cas spécifique de l’industrie pornographique). Fétichisme de la marchandise (qui soudain, en temps de panique boursicoteuse, investit l’Or, la Terre ou le Pétrole de vertus quasi divines, hyper-humaines en fait – dans le cas de l’érotisme on peut penser aux bottes, couvertures, foulards et autres attributs vestimentaires, adorés comme s’ils vivaient – le fétichisme sexuel, au sens classique du terme).

La pornographie réifie (chosifie). L’érotisme fétichise (humanise). Notez que, même chez ceux et celles qui le formulent de façon embryonnaire, le jugement moral porté sur la pornographie procède de cette distinction fondamentale. Dans l’érotisme, l’humain reste humain (ce sont même ses objets qui s’humanisent – mais ceci peut demeurer strictement un corollaire) et la communion des corps révèle et donne chair à la communion des être. Dans la pornographie, l’humain devient chose comme ses choses (et ceci, dans ce cas-ci, n’est jamais un corollaire). Se faire traiter comme une chose est perçu comme globalement dégradant, d’où la répulsion généralisée pour la porno, répulsion que je partage privément d’ailleurs, mais sans juger le phénomène sur la base de dogmes moraux abstraits.

Bon, exploitons quelques exemples. Un des traits saillants de la pornographie est cet isolement de zones corporelles. On vous montre un cul, une poitrine, une bite qui s’agite. On sépare ces objets de la personne qui est au bout. Les volumes, les quantités, les formes sont de la plus haute importance. N’épiloguons pas. Chosification suprême: les acteurs et les actrices pornos sont admirés et valorisées en fonction de capacités qui seraient celles de machines inertes. Telle actrice est admirable pour son «talent» à prendre deux bites dans le cul et deux bites dans le con simultanément sans lâcher prise (c’est-à-dire, ici, fondre en larme ou hurler de souffrance). D’autres durent longtemps. D’autres récupèrent vite. Bon… euh… etc… On commente ces aptitudes comme on commenterait celles d’une rotative, d’une mule-jenny, ou d’une génisse de concours agricole. Fondamentalement bourgeoise, commerçante, quantitative, compétitive, la pornographie assure l’intendance d’un cheptel de choses-machines.

Pour les exemples concernant l’érotisme, arrêtons nous simplement à certains titres d’œuvres érotiques majeures. L’insoutenable légèreté de l’être (pas la tripotable légèreté du nichon). La philosophie dans le boudoir (pas la fellation ostentatoire dans le boudoir). C’est autre chose qui se passe ici. Des catégories mentales profondes (être, philosophie) accompagnent des particularités physiques et des espaces (la légèreté, le boudoir), les humanisant de ce fait. Qui n’a pas frissonné en entrant dans un boudoir à cause de ce beau titre obsédant du marquis de Sade? Il a fétichisé le boudoir pour la culture française, ce gogo là, ce qui n’est pas peu dire. Le titre d’œuvres érotiques, comme le reste de leur déploiement, engage un mystère humain et humanisant qui nous tourmente d’une tourmente non pas physique mais mentale. Histoire d’OO pour orgasme? O pour orifice? O pour orgie? O pour obéissance? O pour ostentation? O pour obsession? O pour Odile (ou tout autre nom de femme commençant par cette lettre)? Mystère ondoyant. Possibles insondables. Frisson exaltant. L’implicite érotique laisse deviner et force l’activité humaine (mentale, au premier chef) que l’explicite pornographique retire des corps et des organes-choses d’acteurs et d’actrices sans noms qui s’agitent sans interagir.

La porno porte sur la chose. L’érotisme porte sur l’être. Bonne lecture…

Le Baiser (Henri de Toulouse-Lautrec, 1892)

Le Baiser (Henri de Toulouse-Lautrec, 1892)

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