Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Pourquoi donc les femmes abandonnent-elles leurs études avant les hommes?

Posté par ysengrimus le 31 mars 2009

On observe de plus en plus et ce, partout (y compris dans le tiers-monde) que les filles réussissent brillamment leurs études mais ne persévèrent pas dans leur formation académique et dans le cheminement professionnel qui s’ensuit. Pourquoi? Bon sang de bon soir, pourquoi? Dans l’ambiance généralisée d’indigence intellectuelle de ce temps, il faut se taper les explications proposées par certains de nos folliculaires. Tout est en question. Les hormones? Les grossesses? Les carences agressives de l’estrogène rendant inapte à la fatalité de l’espace compétitif? Oh, oh, calmons-nous… L’explication de la contradiction lancinante entre les résultats scolaires des filles (par rapport à ceux des garçons) et la non-durabilité de leur temps d’études n’est pas biologique mais historique, en ce sens qu’elle indique la crête d’un moment (cent ou cent cinquante ans à l’échelle de l’Histoire c’est un moment) de fracture historique. Par pitié, méfiez-vous de toute tentative d’explication de ce genre de problème académique ou intellectuel sur des bases biologiques, car c’est là une sinistre déviation réactionnaire. Mâle Alpha, à la niche…

Le flux des changements historiques se compare à un immense incendie dans une plaine. La paille sèche brûle et cela soulève d’épaisses volutes de fumée. Longtemps après l’extinction des flammes vives de l’incendie, la fumée perdure et c’est seulement l’intervention d’autres forces (vent, pluie) qui en viennent à finalement la dissiper, alors que c’est la fin de l’incendie, et rien d’autre, qui la condamne au départ. Dans la division sexuelle du travail qui caractérise les dizaines de millénaires agraires d’où nous venons tous, la femme, en sa qualité de version humaine de la génisse reproductrice, fut restreinte à la maison et au potager tandis que l’homme gardait les troupeaux, faisait la guerre et montait à la conquête des citadelles matérielles et intellectuelles. Depuis le début du siècle dernier, l’incendie patriarcal est bel et bien éteint mais la fumée est encore fort épaisse. Irréversiblement libérées de la division sexuelle effective du travail rural par l’industrialisation puis, en notre temps, par la tertiarisation de la civilisation, les femmes ont cependant encore les yeux embrouillés par une fumée patriarcale (souvent soufflée dans leur visage par un papa effectif) dont les fondements socio-économiques se sont pourtant bien éteints. Les idéologies retardent. Dirons-nous assez que les idéologies retardent et que cela fait desdites idéologies des représentations retardataires du monde? Les femmes se font donc éventuellement rattraper par des priorités et des représentations de nature domestiques qui gagnent d’ailleurs en importance dans la société civile mais qu’on pose encore, pour elles, en une criante dichotomie (artificiellement maintenu par les priorités de production du capitalisme) avec leurs activités de nature académique. Elles quittent donc la citadelle «des hommes» (qui n’en est pourtant plus une) pour retourner vers celle «des femmes» (qui n’en est plus une non plus). Les vieux réflexes intellectuels perdurent, dans un monde matériel nouveau. Il y a encore fumée sans feu. Et cette contradiction fondamentale déchire tragiquement la vie de la femme moderne. Mais, comme on le constate de plus en plus, leurs résultats scolaires augmentent. Tiens donc, tiens donc, ils augmentent, par rapport à ceux de leurs mères et de leurs grand-mères… Cette augmentation de leurs compétences académiques ne vient pas de nulle part non plus et n’est en rien le fruit du hasard. C’est de fait un indice cardinal de la capacité croissante des femmes à s’intégrer dans les nouveaux cadres sociaux qui, inexorablement en évolution à leur avantage, ne les discriminent plus. La qualité de leur travail vrille donc son chemin au sein de l’instruction et de la production et le jour viendra où leurs décisions subjectives archaïques tomberont, au profit de choix plus conformes aux capacités objectives qu’elles manifestent désormais sans ambivalence. Il ne faut pas se demander pourquoi les femmes se retirent encore des facultés malgré de bons résultats académiques. Il faut plutôt se demander pourquoi elles ont soudainement de très bons résultats académiques malgré le fait qu’elles se retirent encore des facultés. Et la réponse, au problème ainsi remis sur ses pieds, est alors que, chez les jeunes femmes de notre temps, la propension OBJECTIVE à ne plus se retirer des facultés se met fermement en place DE PAR ces susdits résultats, indices polymorphe moins de la conformité scolaire des petits filles, comme certains voudraient tellement le croire, que de leur intérêt croissant pour les choses du vaste monde. La force objective de leurs compétences fissurera bientôt les idées anciennes. Ce qu’elles peuvent et ce qu’elles veulent se rejoindra, non sans introduire une profondes révolution de nos représentations intellectuelles et émotives au passage. C’est une simple question de temps. La réponse à ma question en titre est que les vieilles valeurs perdent graduellement prise face à la puissance du fait encore tout nouveau et tout chaud, devant l’histoire, de l’émergence sociale et intellectuelle de la femme.

Maintenant attention. En détruisant le vieux mode de production agraire, le capitalisme a imposé l’égalité objective de l’homme et de la femme. En ce sens, il est une étape décisive vers quelque chose comme le socialisme. Mais, comme dans le cas des discriminations sur fondement ethnique ou racial, le capitalisme a aussi intérêt à perpétuer toutes les pratiques archaïques susceptibles de légitimer le profit et l’extorsion de la plus-value. Le mythe sexiste de la faiblesse intellectuelle ou matérielle des femmes est une de ces pratiques archaïques fort intéressantes pour le capitalisme. Si la femme travaille mais est moins qualifiée parce qu’ayant renoncé tôt à ses études, voilà, par transposition intellectuelle du vieux mythe, au réceptacle encore vivace, de la faiblesse physique de la femme, un prolétariat frais, compétent mais complexé, moins coûteux et fragilisé par la fumée de l’ancien mode de production qui l’étouffe encore. Le capitalisme voit que tout ce fatras réactionnaire et traditionaliste sur la femme est bon à prendre et n’oeuvre pas trop vite à parachever, dans les consciences, l’égalité en sexage qu’il a lui même imposée dans les faits, car, pour le capitalisme, dans sa logique socialement nivelante, égalité en sexage cela signifie égalité SALARIALE et rien d’autre. Le plus tard possible alors, dans la logique de notre cher Capi… Combien de chefs d’entreprise vous diront, sans faire de farces plates, qu’ils aiment embaucher des femmes parce que c’est une catégorie de personnel à la fois moins coûteux et plus fidèle à l’entreprise. L’entreprise investit des efforts fantastiques à perpétuer facticement les faiblesses et les douceurs dont elle entend profiter. Mais tout n’est pas joué, il s’en faut de beaucoup. Notre nouveau millénaire, je vous le redis, sera le millénaire de la femme. Et l’ordre qui va s’instaurer de par la mise en place, historique et collective, des femmes et des priorités intellectuelles et matérielles des femmes ne sera pas nécessairement un ordre entrepreneurial…

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L’athéisme doit-il militer?

Posté par ysengrimus le 29 octobre 2008

Disons la chose sans mettre de gants: Dieu, être spirituel engendrant et assurant la cohésion du monde matériel, n’existe pas. C’est une catégorie philosophique erronée, une légende populaire montée en graine, une vue hyperbolique de l’esprit bonifiant et magnifiant un ensemble de caractéristiques abstraites fondamentalement incompatibles et incohérentes. La persistance faussement universelle de ce mythe vieillot s’explique assez simplement par le fait qu’il est une projection intellectuelle de l’être humain ou du monde (et l’être humain et le monde sont partout dans le monde humain), un peu comme le serait, par exemple, un fantôme ectoplasmique ou un mirage visuel au bout d’une longue route par temps sec. Toute culture où il y a des hommes et des femmes de tailles différentes, des enfants et des adultes, des malingres et des balèzes, produira inévitablement des légendes de géants et de nains sans se consulter entre elles, de par un jeu de projections logiques constantes et similaires du plus petit et du plus grand. L’universalité de ces propensions mythifiantes ne garantit en rien l’existence objective des titans, des lutins et de leurs semblables de tous barils ethnoculturels.

Le dieu (vaguement masculin et débonnaire ou intégralement inerte, neutre et inactif) n’existe pas. Aussi, privée de cette catégorie fondamentale irrecevable, la légitimité tant descriptive que morale des religions s’effondre comme un château de cartes. Ne disposant pas réellement des fondements effectifs autoproclamés qu’elles se sont attribuées au fil de l’Histoire sans débat ni critique, les religions et leur perpétuation n’en reposent pas moins sur d’autres fondements qui, eux, n’ont absolument rien de divin. J’en dénombre quatre:

Peur: la panique, l’épouvante face à la maladie, la mort, le danger de perdre un enfant, l’instabilité politique, les cataclysmes naturels, l’incertitude face à l’avenir d’une vie douloureuse sont des carburants puissants de la religiosité. Il est connu qu’une personne en situation terrorisante, dans un accident ou dans des circonstances climatiques compromettant la survie, régresse mentalement et appelle son dieu comme un enfant appelant un adulte à l’aide. Loin de garantir quelque caractère fondamental ou universel à ce dernier, ce fait démontre plutôt à quel point croyance religieuse et déséquilibre ou délabrement mental sont proches l’un de l’autre.

Ignorance: un lourd et archaïque relent de cosmologie simpliste et d’anthropologie délirante gorge les religions, tant dans leur élévation dogmatique que dans leurs recommandations pratiques. Ignorant les causes du tonnerre, des éclairs, de la guerre et de la maladie, l’enfant humain imagine des colères, des illuminations, des déterminations politiques issues d’un cosmos anthropomorphisé. Le recul de l’ignorance et une meilleure connaissance du fonctionnement effectif du monde et des sociétés éloignent la religiosité comme représentation descriptive et explicative du monde. Tout progrès social entraîne de facto une révolution des savoirs qui fait reculer l’esprit religieux.

Conformisme: la résorption des peurs irrationnelles et de l’ignorance face au monde ne suffit pas pour terrasser les religions institutionnalisées. Celles-ci s’appuient sur un autre ressort particulièrement insidieux et puissant: le conformisme social et familial. Combien de gens perpétuent chez leurs enfants des croyances qu’ils n’endossent plus, simplement pour ne pas contrarier leurs parents ou leurs ancêtres? Ce genre de soumission de masse, reposant sur des critères émotionnels et tirant nettement profit de la langueur onctueuse d’un engagement sentimental, peut perpétuer des pratiques dévidées des ferveurs censées les fonder et ce, pendant des générations. La tradition est une force d’inertie mécanique dont il ne faut pas négliger la pesante portée réactionnaire.

Pouvoir social d’un clergé: si, en plus de ce lot de plaies, une des castes de votre société se spécialise dans l’intendance de la chose religieuse, là vous avez un puissant facteur de perpétuation sur les bras. Les clergés oeuvrent exclusivement à leur propre survie et, pour ce faire, ils se doivent de voir au maintien en circulation de la camelote qu’ils fourguent. Ils analysent donc très finement la peur, l’ignorance et le conformisme qui mettent le beurre sur leur pain et déploient de formidables énergies à les perpétuer, les maintenir, les solidifier. Ils noyautent la naissance, l’union sexuelle, la mort, l’éducation intellectuelle et s’y marquent au fer. Tous les clergés dans tous les cultes sont des agents de freinage des progrès sociaux et mentaux. Les cléricaux sont des ennemis pugnaces et acharnés de la connaissance objective et informée du monde et de la vie sociale.

La religion est une nuisance intellectuelle et morale. C’est une force sociale rétrograde misant sur des pulsions individuelles régressantes. Tout progrès social significatif se complète d’une rétraction et d’une rétractation des religions. Ce long mouvement historique ne se terminera qu’avec la décomposition définitive de toute religion institutionnalisée ou spontanée. Ce jour viendra.

Voilà.

Le voilà notre bon et beau manifeste athée. Il est clair, net, balèze, béton, superbe. Je l’endosse avec la plus intense des passions et la plus sereine des certitudes. J’éduque mes enfants en m’appuyant solidement sur ses fondements. Je vis par son esprit et dans la constance de sa rationalité supérieure. Banco. Bravo. On fait quoi maintenant? On l’imprime en rouge sang sur des feuillets grisâtres et on le distribue au tout venant? On en fait un beau paquet de tracts incendiaires que l’on met en circulation dans tous nos réseaux de solidarité? On fait pression sur un parti de gauche ou un autre pour qu’il en fasse une composante intégrante de son programme politique? Mieux, on crée la Ligue Athée du [épinglez le nom de votre contrée favorite ici]. Ce ne serait pas la première formation politique à plate-forme étroite et hyper-pointue. Il y a bien des Partis Verts et des Parti Marijuana pourquoi pas des Partis Athées? Bon sang que c’est tentant, surtout dans la conjoncture lancinante et interminable de pollution d’intégrisme religieux actuelle. Je vois d’ici notre premier slogan:

LA RELIGION N’EST PLUS L’OPIUM DU PEUPLE,

ELLE EST LA COCAÏNE DES EXTRÉMISMES

Ce serait vraiment pétant. Sauf que…

La Commune de Paris et le Bolchevisme léninien n’ont pas cédé à cette tentation miroitante de l’athéisme militant. Lucides, ces projets politiques se sont contentés de fermement restreindre la pratique des religions à la sphère privée et de forclore toute propension théocratique dans l’administration publique de leur république. C’est certainement une chose à faire et bien faire. Sauf que pourquoi donc, mais pourquoi donc en rester là?

Tout simplement parce que le déclin de la religion, la déréliction, ne se décrète pas, elle émerge. On ne proclame pas plus la fin de la religion qu’on ne proclame la fin de l’enfance. Il faut éradiquer la peur, l’ignorance, le conformisme et bien circonscrire la vermine cléricale dans ses tanières (qui deviennent lentement ses musées). La religion tombera alors, inerte et inutile, comme une feuille d’automne. L’athéisme ne doit pas militer, il doit laisser l’effet des progrès sociaux échancrer la religiosité comme une vieille étoffe devenue inutile. Militons directement et sans transition pour les progrès sociaux à la ville et l’athéisme militera bien pour lui-même dans les chaumières. L’athéisme est la non-religion. Le faire militer serait inévitablement le camper sur le terrain gluant et malsain du préchi-précha, qui est celui des religions. Il ne s’agit pas d’embrasser la logique de l’engeance en la combattant sur ses terres brumeuses mais de désamorcer la compulsion spirituelle en la niquant dans ses causes materielles.

Frapper la religion au tronc plutôt qu’à la racine c’est la faire bénéficier d’une intensité d’attention tapageuse qu’elle ne mérite plus. Cela l’alimente en jetant de l’huile dans le feu de son bûcher. Fabriquer des combattants de dieu en creux c’est alimenter le fanatisme et l’intégrisme des martyrs en plein. Laissons aux cagoules leurs procédés de cagoules et limitons le débat théologique à la ferme intendance de la tolérance multiculturelle et à la circonscription du rigorisme doctrinal à la sphère privée. Les enfants des croyants se débarrasseront à leur rythme et selon leur logique et leur modus operandi des croyances éculées qui leur nuisent. Ils les convertiront en ce qu’ils voudront. Nous ne sommes pas ici pour éradiquer la religion mais pour empêcher son héritage mourant hautement toxique de continuer de nuire à la société civile. À chaque culte de construire le mausolée, le sarcophage ou le cénotaphe de sa doctrine, à sa manière.

Souvenons-nous et méditons sereinement la profonde sagesse de L’Encyclopédiste Inconnu qui disait: la vérité n’engendre jamais le fanatisme.

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De la distinction entre pornographie et érotisme

Posté par ysengrimus le 15 octobre 2008

Mon dernier recueil de contes (paru en décembre 2008 aux Éditions Jets d’Encre) comprend quatre contes érotiques. C’est donc certainement le moment ou jamais de clarifier la distinction que j’établis entre pornographie et érotisme. Cette distinction n’est ni morale, ni axiologique, ni manichéenne. Il serait parfaitement inepte et non opératoire de dire, par exemple, que l’érotisme, c’est la pornographie qu’on approuve moralement et que la pornographie, c’est l’érotisme qu’on réprouve moralement. Il se passe quand même quelque chose d’autre que cela, il faut le dégager, et ce genre de tautologie moraliste ne nous sert de rien. Le fait est que pornographie et érotisme sont tous les deux inévitablement dérangeants et éprouvants, chacun à leurs manières, tant pour les acteurs, les auteurs que pour l’auditoire. Je préfère l’érotisme à la pornographie, surtout en matière d’écriture (ainsi que de sculpture, de cinéma et de peinture) mais c’est une préférence strictement personnelle et le jugement fermement négatif que je porte sur la pornographie procède plus d’une réprobation du cynisme arriviste et de la cruauté insensible de l’industrie pornographique envers ceux et celles qu’elle exploite que quoi que ce soit d’autre. Je n’ai pas de problème particulier avec la pornographie numérique naissante, par exemple, dont il sera certain qu’elle ne détruira pas de vies humaines vu que les animatrons numériques ne se dégradent pas vraiment sexuellement (comme les personnages des jeux vidéo de mes fils ne s’entretuent pas effectivement – ce que mes fils savent parfaitement).

La distinction que j’établis entre pornographie et érotisme opère, si vous m’excusez la formulation, au niveau philosophique. C’est une distinction que je considère fondamentale, générale et principielle. Elle caractérise moins deux réalités que deux tendances au sein d’une réalité unique: la représentation de l’activité sexuelle et/ou intime humaine, dans une culture donnée. Même si cela n’est pas formulé aussi explicitement qu’ici chez eux, j’ai la froide certitude que le marquis de Sade, Pauline Réage, Kundera et Nabokov faisaient opérer, dans leurs productions artistiques, les catégories descriptives que je vais exposer ici. Partons d’abord de ce qu’érotisme et pornographie ont en commun: ils impliquent un tiers qui observe. C’est un spectacle, une mise en scène des activités sexuelles ou intimes et de leurs multiples variations, au bénéfice d’un observateur. Dans notre activité sexuelle effective, il n’y a plus ni érotisme ni pornographie… sauf si le jeu amène un des partenaires, ou les deux, ou un tiers à se constituer en observateur. Quand on parle d’érotisme et de pornographie, on parle nécessairement d’une œuvre artistique ou médiatique (réussie ou ratée, exaltante ou dégradante, géniale ou niaiseuse, là n’est pas la question). Érotisme et pornographie sont les deux ballottements tendanciels zébrant, traversant, chamarrant la représentation de l’activité sexuelle et/ou intime humaine. Un film, une sculpture, une peinture, un roman seront érotiques ou pornographiques. Un traité de sexologie, non. Il sera simplement descriptif. Une relation sexuelle, non. Elle sera simplement effective. Qui dit érotisme, pornographie dit show

La distinction maintenant. Elle est absolument cruciale et oppositive (une opposition dialectique en fait) et s’établit ainsi. La pornographie réifie les êtres humains. L’érotisme fétichise les objets (tout en restant centrée sur une intimité humaine). L’opposition fondamentale qui opère ici est celle des deux grandes pratiques intellectuelles et mentales du capitalisme (dégagées et articulées par Karl Marx). Réification (chosification de ce qui est humain) et Fétichisme (humanisation de ce qui est chose). Réifier, c’est donc prêter certaines caractéristiques non humaines à une réalité humaine. Ainsi quand vous vous «vendez» lors d’une recherche d’emploi par exemple, et dissertez fermement (et légitimement) sur le salaire que vous «valez», vous vous réifiez, vous vous traitez en chose, en marchandise, en machine–outil susceptible de produire et de réussir certaines opérations circonscrites. Inversement, fétichiser, c’est prêter certaines caractéristiques humaines à une réalité non humaine. Un fétiche au départ, c’est une petite statue façonnée dans le bois ou la pierre et… après l’avoir confectionnée nous même, on lui parle et lui impute un ascendant familial ou tribal comme si une dimension humaine lui était désormais accolée de par l’essence de son être.

Réification du travailleur (il devient une marchandise dans une mise en circulation de valeurs qui nivelle ses spécificités humaines, n’y voyant que la machine – la machine à baiser, à performer, à affecter la jouissance dans le cas spécifique de l’industrie pornographique). Fétichisme de la marchandise (qui soudain, en temps de panique boursicoteuse, investit l’Or, la Terre ou le Pétrole de vertus quasi divines, hyper-humaines en fait – dans le cas de l’érotisme on peut penser aux bottes, couvertures, foulards et autres attributs vestimentaires, adorés comme s’ils vivaient – le fétichisme sexuel, au sens classique du terme).

La pornographie réifie (chosifie). L’érotisme fétichise (humanise). Notez que, même chez ceux et celles qui le formulent de façon embryonnaire, le jugement moral porté sur la pornographie procède de cette distinction fondamentale. Dans l’érotisme, l’humain reste humain (ce sont même ses objets qui s’humanisent – mais ceci peut demeurer strictement un corollaire) et la communion des corps révèle et donne chair à la communion des être. Dans la pornographie, l’humain devient chose comme ses choses (et ceci, dans ce cas-ci, n’est jamais un corollaire). Se faire traiter comme une chose est perçu comme globalement dégradant, d’où la répulsion généralisée pour la porno, répulsion que je partage privément d’ailleurs, mais sans juger le phénomène sur la base de dogmes moraux abstraits.

Bon, exploitons quelques exemples. Un des traits saillants de la pornographie est cet isolement de zones corporelles. On vous montre un cul, une poitrine, une bite qui s’agite. On sépare ces objets de la personne qui est au bout. Les volumes, les quantités, les formes sont de la plus haute importance. N’épiloguons pas. Chosification suprême: les acteurs et les actrices pornos sont admirés et valorisées en fonction de capacités qui seraient celles de machines inertes. Telle actrice est admirable pour son «talent» à prendre deux bites dans le cul et deux bites dans le con simultanément sans lâcher prise (c’est-à-dire, ici, fondre en larme ou hurler de souffrance). D’autres durent longtemps. D’autres récupèrent vite. Bon… euh… etc… On commente ces aptitudes comme on commenterait celles d’une rotative, d’une mule-jenny, ou d’une génisse de concours agricole. Fondamentalement bourgeoise, commerçante, quantitative, compétitive, la pornographie assure l’intendance d’un cheptel de choses-machines.

Pour les exemples concernant l’érotisme, arrêtons nous simplement à certains titres d’œuvres érotiques majeures. L’insoutenable légèreté de l’être (pas la tripotable légèreté du nichon). La philosophie dans le boudoir (pas la fellation ostentatoire dans le boudoir). C’est autre chose qui se passe ici. Des catégories mentales profondes (être, philosophie) accompagnent des particularités physiques et des espaces (la légèreté, le boudoir), les humanisant de ce fait. Qui n’a pas frissonné en entrant dans un boudoir à cause de ce beau titre obsédant du marquis de Sade? Il a fétichisé le boudoir pour la culture française, ce gogo là, ce qui n’est pas peu dire. Le titre d’œuvres érotiques, comme le reste de leur déploiement, engage un mystère humain et humanisant qui nous tourmente d’une tourmente non pas physique mais mentale. Histoire d’OO pour orgasme? O pour orifice? O pour orgie? O pour obéissance? O pour ostentation? O pour obsession? O pour Odile (ou tout autre nom de femme commençant par cette lettre)? Mystère ondoyant. Possibles insondables. Frisson exaltant. L’implicite érotique laisse deviner et force l’activité humaine (mentale, au premier chef) que l’explicite pornographique retire des corps et des organes-choses d’acteurs et d’actrices sans noms qui s’agitent sans interagir.

La porno porte sur la chose. L’érotisme porte sur l’être. Bonne lecture…

Le Baiser (Henri de Toulouse-Lautrec, 1892)

Le Baiser (Henri de Toulouse-Lautrec, 1892)

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Homosexualité masculine et capitalisme

Posté par ysengrimus le 13 août 2008

Par rapport à la féodalité, le capitalisme est libérateur. Il fait éclater les vieux rapports de vassalité, de métayage, de servage et leur substitue un engagement commerçant. L’esclavage disparaît avec l’ancien mode de production agricole (il laisse une trace idéologique que le capitalisme recycle: le racisme), la division sexuelle du travail s’effiloche graduellement (elle laisse une trace idéologique que le capitalisme recycle: le sexisme) et, avec elle, les vieux schémas phallocratiques et paternalistes basculent dans l’archaïsme. Les anciens esclaves, les femmes (dans certaines portions du monde même les enfants) sont désormais salariés. L’égalité s’instaure graduellement, inexorablement. Par rapport à l’ancien ordre, tout est nivelé parce que monnayable. Une omniprésente inégalité, unique et constitutive, se maintient, en éliminant toutes les autres: celle de la quantité d’argent détenue et obtenue.

Les représentations idéologiques de nature féodale ne sont pas intégralement évacuées. De fait, comme la fumée après un grand incendie, l’idéologie traîne longtemps dans l’espace après l’extinction des conditions objectives de son engendrement. On peut même dire que la culture intime d’un groupe reste marquée par la phase historique de sa grandeur et que son idéologie en reste inévitablement durablement teintée. La période dorée laisse de la poussière d’or qui colle à la surface des idées nouvelles. L’hétérosexualité masculine connut son âge d’or sous la féodalité. L’homme homosexuel en ce temps était marginalisé, tyrannisé, éradiqué, rejeté, nié. L’homme hétérosexuel fleurissait dans la soumission de sa femme, de ses serfs et du clocher du village à sa loi et à son ordre. Encore aujourd’hui, l’homme hétérosexuel cardinal est celui qui se comporte en gentleman, ce qui implique un gestus, un ensemble de pratiques ordinaires, un ton, un style (singé ou surfait, naturel ou exagéré) directement hérités des temps féodaux et jouant toujours un rôle non négligeable dans la dynamique de séduction hétérosexuelle. L’amour courtois et ses photocopies contemporaines sont un culminement hétéro…

Dans le torrent de tout ce qu’il libère, le capitalisme libère aussi l’homosexualité masculine. Tous les verrous de l’armure de masculinité du hobereau féodal sautent les uns après les autres et l’admiration, ouverte ou secrète, qu’il ressentait pour son propre groupe se modifie insensiblement. La proximité virile qu’il entretenait au sein de sa propre culture intime peut graduellement sortir de l’enclos circonscrit de la camaraderie strictement codée des cercles masculins et se débrider. Sur les quelques siècles qui nous voient passer du capitalisme industriel au capitalisme tertiarisé, commerçant, transnational, mondialiste et technologique de notre temps, l’homosexualité passe de la culture de résistance d’un Oscar Wilde et d’un John Keynes à la culture de masse des parades de la fierté gay et du mariage homosexuel.

L’homosexualité devient un phénomène de masse sous le capitalisme.

L’homosexualité devient un phénomène de masse sous le capitalisme.

L’hétérosexualité fut un phénomène de masse sous la féodalité. L’homosexualité devient un phénomène de masse sous le capitalisme. Cette médaille a évidemment son revers. La culture homosexuelle masculine sera donc, face à l’Histoire, une culture profondément et intrinsèquement marchande. Elle sera marquée aux coins de l’individualisme, du narcissisme, de la publicité, de la promotion de soi, de la compétition à outrance, de la mise en marché, de la surconsommation, du gaspillage, du cynisme insensible. Elle sera les USA du sexage, en quelques sortes. L’homme hétérosexuel s’engageait avec une femme et la trahissait crucialement en la trompant, car tout dans ses rapports de sexage procédait du lien, voulu éternel, s’établissant entre l’homme d’armes constant et la stabilité de la terre et du sain lignage du troupeau. L’homme homosexuel qui change de partenaires, temporairement ou non, ne transgresse aucun ordre. Il fait tout simplement rouler la marchandise. Il sélectionne un nouvel objet de plaisir, en évalue l’âge, le poids, l’attitude, la posture, le volume de la bite, les aptitudes de performance puis le consomme et jette après usage…

Notons, et c’est très important, que, même après la chute de la féodalité, le sexage hétérosexuel continue de fleurir et entre même dans une vaste dynamique de désaliénation qui le mène vers le droit au divorce, le caractère facultatif du mariage, les pratiques anticonceptionnelles, une plus forte égalité dans le couple, un déclin de la soumission servile des enfants etc. (toutes ces caractéristiques sont des manifestations de la déféodalisation de la culture hétérosexuelle). L’hétérosexualité contemporaine vit sa phase post-impériale, post-hégémonique. Elle prend graduellement sa vraie place, plus modeste, non dominante, non exclusive, non normative, un peu comme la France après le Grand Siècle ou l’Angleterre après Victoria. C’est l’homosexualité maintenant qui vit les grandeurs et les affres de sa phase hégémonique. Aussi, il faut voir clairement ce qui se passe et le dire. Une bonne partie de la crise promiscuitaire, des jalousies compétitives et du cynisme insensible de l’homme homosexuel ne sont en rien des traits inhérents de l’homosexualité (comme cherchent à le faire croire maints réactionnaires mal avisés). Ce sont plutôt là des traits conjoncturels du capitalisme, contexte social d’émergence de l’homosexualité masculine comme culture de masse.

Que vive et fleurisse l’homosexualité masculine. Et surtout, vivement qu’elle se libère du mode de production marchand qui la distord, restreint sa portée, rapetisse son universalité, enfreint son épanouissement légitime et l’expose aux jugements discriminatoires et aux descriptions superficielles de ses détracteurs d’arrière-garde.

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Mâle Alpha. Foutaise Omega. Contre le social-darwinisme de ce temps

Posté par ysengrimus le 3 juillet 2008

Le cirque débute avec une sorte de zoologiste farfelu du nom de Desmond Morris. Ses ouvrages, populaires et vendus massivement dans les supermarchés des années 1970 (le Singe nu, le Zoo humain), nous racontaient avec un simplisme désarmant –par exemple- que les seins et les lèvres de la femme humaine sont une transposition des fesses et de la vulve de la guenon, transposition apparue lors du passage de notre ancêtre à la station verticale pour perpétuer les attraits primaires de la séduction simienne originelle. Dans cette continuité, un certain journalisme de folliculaires nous raconte que si les femmes trouvent plus facilement que les hommes les fruits et les légumes dans un supermarché, ce n’est pas le résultat d’un conditionnement social, non, non, non, c’est parce que chez notre ancêtre arboricole, la femelle, vouée à détecter les fruits pour ses petits, captait et sélectionnait plus facilement les couleurs vives que le mâle. Explication similaire pour la préférence des petites filles pour le rose et les jouets passif, la préférence des petits garçons pour le noir et les jouets agressifs (si tant est que cela se vérifie!). Cela est censé relever de la division des rôles de cueillette et de combat dans la horde lointaine et atavique des contemporains de Lucy… La chose se sophistique parfois en doctrine sociale de toc. On nous annonce alors que les hommes riches sélectionnent de jolies femmes sur les bases du principe darwinien de la survivance du plus apte et que le tout est un cas de figure inexorable de la sélection naturelle la plus ancienne et la plus fatale qui soit. Pour tout dire, il est de vogue en ce moment de tout expliquer de nos comportements sociaux sur la bases d’analyses semi-élucubrantes renvoyant à certaines caractéristiques biologiques (habituellement sélectionnées de façon superficielle et éclectique) censées provenir de notre fond primate archaïque. Dans la même dynamique, au lieu de parler, comme autrefois, d’un homme séduisant, on parle désormais d’un Mâle Alpha, en référence, un peu snobinarde, à la hiérarchie que certains primatologues font des communautés de gorilles.

Le social-darwinisme (ou “darwinisme social”) est une théorie sociale réactionnaire (Spencer, Malthus, etc) qui se donne comme procédure de s’approprier intempestivement les catégories descriptives de la biologie darwinienne et de les appliquer mécaniquement à la description de la vie sociale humaine. Le social-darwinisme saute donc par-dessus l’Histoire (et par-dessus un certain Karl Marx) pour plonger directement ses explications totalisantes et totalitaires dans la toute inévitable biologie. Le fait que l’être humain se soit historicisé et, ce faisant, qu’il ait altéré sinon inversé nombre de ses déterminismes biologiques ne compte pas pour le social-darwinisme. Le social-darwinisme ne reconnaît pas les classes sociales, la lutte des classes, les révolutions, les modes de production et le développement historique. Tout pour lui procède des castes biologiques de la zoologie la plus simplette et est donc fondamentalement immuable. Les hommes riches sont voués à s’acheter des jolies femmes (qui restent pour toujours à vendre) de toute éternité. Ces dernières, pour employer la formulation explicite de certaines pages féminines à la mode, sont “biologiquement compétitives”, puisque les détails les plus compulsifs, les plus perfides et les plus mesquins de la société bourgeoise contemporaine sont tous, sans exception, censés procéder de la lointaine fatalité du gorille et de la guenon… Le social-darwinisme est une déviation naturaliste qui légitime et perpétue l’ordre social en cours par un pur baratin de pseudo-science. Il est assez difficile de s’y objecter au premier degré d’ailleurs car, ce faisant, on semble rejeter le darwinisme (donc la science!), ce qui classe d’emblée, aux yeux des myopes, les objecteurs du social-darwinisme au nombre des créationnistes obtus et autres théogoneux ineptes qui ne veulent pas entendre parler de l’homme qui descend du singe…

Alors attention. La théorie de Darwin s’applique sans problème au fait que de mille glands tombés de cinquante chênes, il ne poussera que dix-huit arbres, les dix-huit plus forts, et le reste passera en humus. Gaspillage spermatosoïdesque dans la nature, survivance du plus résistant par pure inertie biologique. Si des petits écureuils se mettent à enterrer certains glands un peu partout, altérant la croissance initiale des chênes et l’augmentant, c’est encore un effet naturel qui verra les meilleures forêts de chênes se peupler d’écureuils qui, encore une fois, gaspillent en se donnant vingt caches de glands et en n’en retrouvant que cinq, le reste devenant des arbres. Mais si d’un coup sec, toute la forêt est rasée avec de la machinerie lourde, appartenant à une multinationale à visées lucratives, pour bâtir des habitations au Canada ou des navires en Norvège, là, l’évolution naturelle vient de se faire radicalemnt bousculer par le développement historique. C’est que l’animal dénaturé (l’humain, selon le mot de Vercors) vient d’intervenir et les explications darwiniennes ne tiennent plus. C’est ici que Darwin débarque et que Marx embarque…

Je ne suis pas un primate tout court… Je suis un primate radicalement altéré par le développement historique. Il m’est donc possible de changer radicalement ma nature grâce à mes acquis historiques. Je peux voler en avion, je peux nager sous la mer en scaphandre, je peux cesser de traiter ma femelle en inférieure, elle peut ne pas se laisser engrosser par moi si elle me trouve trop sot, et je peux changer le tout de ma vie et elle aussi. Il n’y a donc rien de «fatal», rien de «naturel» rien de «biologique», rien de «génétique» dans mes pratiques sociales, et le social-darwinisme, la théorie implicite des hommes riches qui achètent des jolies femmes compétitives et souhaitent ardemment qu’il en soit toujours ainsi en misant compulsivement sur le patriarcat musculeux des gorilles, est une pure et simple fausseté.

Comme l’esclavage, la monarchie, l’apartheid et le polythéisme, bien des comportements que nos petits fatalistes auto-promotionnels contemporains croient éternels seront rejetés par le développement historique, et ce, dans pas si longtemps que cela d’ailleurs. Le social-darwinisme et ses divers implicites machos et élitistes sont certainement de ceux-là. Je n’aurai donc qu’un mot: Mâle Alpha. Foutaise Omega.

La notion de "Mâle Alpha", c'est strictement pour lui. La notion de "Foutaise Omega", NOUS en detenons le monopole...

La notion de "Mâle Alpha", c'est strictement pour lui. La notion de "Foutaise Omega", NOUS en détenons le monopole...

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À propos de l’Oubli

Posté par ysengrimus le 12 juin 2008

L’OUBLI. est un phénomène complexe et c’est aussi –surtout- un mal à combattre. L’oubli c’est ce réseau de tuyaux de bois résinés bien étanche qu’on a retrouvé à Saint Fabien (compté de Rimouski) en construisant la nouvelle autoroute. C’est ce qui pousse à élire Thatcher et Reagan cinquante ans seulement après avoir élu Mussolini et Hitler. C’est la technologie du vitrail médiéval. C’est le secret pourtant non gardé de l’invention de la batterie. C’est la genèse historique du pain et l’origine géographique des nouilles. C’est l’acte manqué des psychanalystes. C’est le sort de Louis XVII et le faciès du Masque de Fer. C’est ce qui amène à négliger la friction entre les parties d’un mécanisme le jour où il s’avère que cette friction est non négligeable. C’est ce quelque chose qui fait que le pont s’est effondré, que le rendez-vous a été raté. C’est pratiquer le kendo comme un art alors qu’à l’Ère Edo on le pratiquait comme une technique guerrière. C’est la biographie toujours ultra-sélective du faux génie Alexandre Soljenitsyne. C’est souhaiter de tout son coeur (pour des raisons légitimes, du moins moralement) ne pas rééditer cette ordure intellectuelle de Mein Kampf. C’est la quasi-impossibilité de se rendre aussi près du Pôle Sud que le fit James Cook, même en mobilisant des technologies dont James Cook ignorait tout. C’est le mystère indéchiffrable de la langue étrusque. C’est le vrai visage de Samuel de Champlain. C’est la nouvelle mode branchée du lait cru. C’est trouver que Mario Dumont est un bon gars. C’est le son du Jazz et de la bastringue en 1896. C’est l’invention graduelle et vernaculaire du baseball. Ce sont les Statues de l’Île de Pâque. Ce sont les papesses, les soldates, les flibustières, les éclaireuses, les bûcheronnes de l’Histoire. C’est l’existence de la gastronomie sur une planète où tout le monde a faim. C’est se faire surprendre pour la troisième fois par un choc pétrolier et pour la trentième fois par un krach boursier. C’est la quasi-intégralité de notre enfance. C’est le fait absolument terrible que qui a bu, boira. C’est le Soldat Inconnu, sa guerre lointaine et le nerf de cette guerre. L’oubli, c’est l’instrument d’oppression et de sujétion par excellence. Tous ensembles, il faudrait ne jamais rien oublier.

Et je constate, avec tristesse, qu’il y a quelque chose de vachement non dialectique dans certains développements de la gnoséologie (théorie de la connaissance) marxiste autour de questions de ce type. Certes elle établit que la connaissance humaine peut, par delà les artefacts de la subjectivité et des conflits d’opinions, parvenir à fouiller, à capter, à saisir la complexité du monde matériel extérieur à nos consciences individuelles et collectives (on se rappellera les discussions par Lénine des positions de Kant dans Matérialisme et Empiriocriticisme). Par contre, on sombre dans le positivisme le plus béat aussitôt qu’on affirme que la connaissance humaine tend irréversiblement vers l’illimité sans perte en chemin (Lénine, Engels et aussi Mao Zedong, De la Pratique). Je n’ai trouvé nulle part dans le marxisme classique ce concept, pourtant fondamental en gnoséologie, qu’est l’oubli. La prise en compte de l’oubli dans l’évolution (tant ontogénétique que socio-historique) de la connaissance va inévitablement de pair avec une autre démarche absolument indispensable à notre époque: la dénonciation du triomphalisme scientiste. Il y a encore bien du travail à faire pour comprendre tout cela.

La vérité, la vérité, la vérité, la vérité, c’est une poignée de sable fin… qui glisse entre les doigts (Raoul Duguay).

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D’un souper avec des chinois

Posté par ysengrimus le 13 mai 2008

La mode politico-journalistique est de s’en prendre à la Chine par les temps qui courent. Chine par ci, Chine par là. Jouets mal peints: la Chine. Foutoir en Afrique: la Chine. Dalai Lama qui déconne: la Chine. Capitalisme sauvage et pollution effrénée: la Chine. Fluctuation des cours et prix du litre: encore la Chine! C’est plus la faute de l’Autre de nos jours, c’est la faute de la Chine… Alors pour na pas être en reste avec la population majoritaire de ma douce planète, j’ai soupé l’autre soir avec des chinois de Chine continentale. De vrais chinois de Shanghai, bien empiriques comme vous et moi, et qui parlaient d’ailleurs un français excellent. Cinq hommes et une femme. Nous avons mangé des raviolis (qui, contre toute croyance, sont un met chinois) qu’ils avaient patiemment cuisinés, avec des baguettes comme de raison, et avons eu l’occasion de torpiller ensemble quelques lieux communs culturels. La principale langue de Chine, chinois pékinois ou chinois standard, ne s’appelle pas le Mandarin. Les sports les plus pratiqués en Chine sont le volley ball et le ping pong. Le basket est de plus en plus populaire et, oui, ils font du kung fu. Ils font aussi de la course à pied. La pensée Maozedong est extrêmement connue et respectée par ces gens. Le souvenir de Zao Ziang est aussi encore présent à leur mémoire. Ils jugent que c’était un dirigeant digne de confiance. Ils ne savent rien du bouddhisme. Le confucianisme n’est pas une religion mais une batterie de règles morales pouvant être utilisées (on non) aux fins d’une éthique personnelle. Ils voient l’histoire contemporaine dans un tout autre angle que nous. Ainsi par exemples, ils jugent que l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques en 1979 était à analyser principalement dans une optique d’encerclement à l’époque de la Chine par des pays prosoviétiques: Vietnam, Corée du Nord, Mongolie Extérieure, Afghanistan, Inde. La Chine a vu depuis à dissoudre les qualités et les dangers d’un tel encerclement. Inutile d’ajouter que, de tout temps, les Britanniques et les Américains ne se mêlent carrément pas de ce qui les regardent à Hong Kong (problème maintenant résolu), à Taiwan (problème en cours de résolution) et au Tibet (faux problème).

Lorsqu’ils ont su que j’étais canadien, la première question qu’ils mont posé a été: «Connaissez-vous Norman Bethune?» Devant ma réponse aussi affirmative qu’enthousiaste, ils se sont intéressés à un subtil point d’histoire canadienne en me demandant la nature et le poids du rôle de Trudeau dans la montée et le déclin de la question de l’indépendance du Québec. Devant ma surprise face à leur connaissance de l’histoire canadienne, l’un d’entre eux a dit: «Oh, ce que nous savons là, ce ne sont pas tous les chinois qui le savent. Les paysans de chez nous ne le savent pas». Sur ces mots, la jeune dame a regardé son compatriote d’un œil tendrement sévère et lui a dit: «Il ne faut pas se moquer des paysans. Si nous sommes si savants c’est grâce à leur travail». Le premier a rétorqué qu’il ne se moquait pas et a dit à la jeune dame qu’elle avait raison. Tous les autres ont approuvé.

Un des moments forts du repas a été lorsque Kan s’est tourné vers moi et m’a demandé, d’un ton mi-moqueur, mi-sérieux: «Et Mao, qu’est-ce que vous en pensez? Vous devez croire que c’est un fou, comme Khomeiny?». Je me suis empressé de répondre que non, que j’avais lu et médité avec beaucoup d’intérêt les textes fondamentaux de Mao Zedong comme De la pratique et De la contradiction et que, par delà le phénomène des modes passagères qu’avait connu la pensée de Mao Zedong à une certaine époque en Occident, cela restait une action et une vision à ranger parmi les plus déterminantes du précédent siècle. Ils ne disaient plus un mot et m’observaient avec une profonde attention. Même le plus vieux d’entre eux, qui avait un peu l’air d’un sage, avait arrêté de mâcher son ravioli. Alors je me suis mis à énumérer en français les titres des textes de Mao Zedong que j’avais lu: Causerie sur la Littérature et l’Art. Le visage de la jeune dame s’éclaira. Ses yeux brillaient, elle traduisit le titre en chinois, qu’elle avait reconnu. Contre le Culte du Livre, ce fut Kan qui traduisit le titre en chinois. Les visages se déridèrent et le vieux sage se remit à mâcher son ravioli. Nous en arrivâmes ensuite à la soupe (que les chinois boivent dans un verre ou dans une tasse après le repas) et ils m’expliquèrent qu’ils apprenaient à l’école la totalité des écrits de Mao Zedong, qu’ils considéraient que ses meilleurs travaux dataient d’avant 1959 et qu’après, il avait fait des erreurs. Dans la mouvance du quarantième anniversaire de Mai 68, ils se moquèrent très copieusement des occidentaux qui se chamarrent péremptoirement du qualificatif de maoïste (terme qui semblait leur apparaître d’un ridicule consommé), et me dirent qu’en fait, la pensée Maozedong n’était pas vraiment connue en Occident. Je les approuvai en disant que je voyais à cela deux raisons: le fait que Mao Zedong était lu traduit et non dans le texte et le fait qu’il était importé dans des sociétés ignorantes du contexte historique chinois. C’est alors qu’il se passa la chose la plus curieuse de tout le repas… Je continuais: « Par contre, ce que j’aime beaucoup dans les textes de Mao Zedong c’est que son exposé est toujours extrêmement pédagogique et clair. Si bien qu’on finit malgré tout, même lorsque l’on est occidental, par s’y retrouver dans ses débats contre la ligne erronée de Li Li San et dans… » Au mot de Li Li San, ils éclatèrent tous les cinq de même rire interloqué et se mirent à me regarder comme si je venais de tomber de la planète Mars. Le plus jeune d’entre eux s’exclama: «Vous connaissez Li Li San?». Je répondis, un peu penaud: «Bien non, pas vraiment, mais, en lisant Mao Zedong on prend forcément connaissance des débats au sein du parti entre les différentes tendances. Or, à un moment donné, dans les années trente, je crois, il dénonce la ligne erronée de Li Li San». Nouvel éclat de rire surpris et incrédule. Ils n’en revenaient tout simplement pas que je connaisse le nom d’un des anciens chefs du P.C.C. Je me sentis donc obligé de faire une petite mise au point: «N’allez surtout pas conclure que les masses canadiennes connaissent intimement la pensée Maozedong. Ce que je vous dis là, les paysans de chez nous… ne le savent pas!»

Et d’ailleurs, en fait, que savons-nous tant que cela sur… la Chine, la Chine, la Chine, la Chine?

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De l’univers cosmique global à l’univers humain concret

Posté par ysengrimus le 9 mai 2008

En matière de non-création de l’univers, je suis MATERIALISTE. Une riche et complexe masse matérielle en mouvement permanent engendre la vie organique inférieure, puis la vie organique supérieure, puis la vie pensante. L’univers matériel est donc incréé. Il ne commence nulle part et ne finit nulle part, juste comme la ligne du temps vers le passé et le futur. L’infinité de l’univers exige qu’il soit incréé. La création est un mythe de l’irrationalité religieuse anthropomorphisante. Il faut faire l’effort de rationalité de se libérer de cette chimère myope. Les seuls univers parallèles que je connaisse sont ceux de la pensée abstraite. Je les esquinte ici d’office non pas à cause de leur parallélisme avec l’univers effectif, mais à cause du fait navrant qu’ils ne le touchent soi-disant jamais et prétendent en être autonomes. Le seul univers parallèle qui se vaille est en fait perpendiculaire! Mental et imaginaire, il coupe le nôtre, ne s’en sépare donc pas complètement, en émane et en fait donc, finalement, fondamentalement partie. L’être humain apparaît dans l’univers et disparaîtra. Mais il est doté d’une aptitude particulière face à la réalité matérielle. Il peut la détourner, la distordre, la distendre pour l’assimiler et la mettre à son service concret et pratique. Cela commence quand notre lointain ancêtre s’approprie l’outil, le pâturage puis l’agriculture, et cela se poursuit avec la locomotive, le haut fourneau, la télégraphie, l’électricité, l’internet. Un primate qui produit et reproduit la complexe structure de ses propre conditions matérielles d’existence, tant et tant qu’il en devient historicisé, ne s’arrête pas facilement de fureter et de papoter… Ce qui, chez nos ancêtres, n’était que grégarisme, devient, chez nous, ensemble crucial de rapports sociaux, nous déterminant si profondément que finalement l’humain EST l’ensemble des rapports sociaux spécifiques s’entrecroisant en nous en une phase historique donnée. Dans l’univers humain, celui du développement historique, tout arrive en son temps, sans «faute». Il n’y a jamais de retards absolus en histoire, mais il y a toujours des retards corrélés. Une peuplade se battant encore à la sagaie souffre un retard par rapport à un peuple voisin se battant à l’arc. Ce dernier retarde tout autant ou plus devant une phalange d’arbalétriers. Naturellement, certains retards historiques sont plus déterminants que d’autres. Ainsi, dans le mouvement global de l’émergence du capitalisme, la France et l’Espagne sont entrées dans la révolution industrielle en retard par rapport à l’Angleterre malgré le fait que l’Angleterre est entrée en phase coloniale en retard par rapport à la France et à l’Espagne. Le premier retard est économiquement plus déterminant que le second, comme le déploiement historique l’a ultérieurement démontré. Certaines avancées politiques et militaires cachent parfois des retards économiques profonds et vice-versa. Le Bonapartisme et le Stalinisme sont de bons exemples d’un retard économique temporairement masqué par une illusoire surchauffe politico-militaire. Il faut indubitablement admettre que l’histoire se développe par poussées inégales. Il n’y a pas là quelque jugement moral abstrait sur les peuples, mais simplement un fait politico-économique qu’il faut toujours prendre le temps de décrire et ne jamais perdre son temps à justifier, car quiconque y voit le moindre démérite est un petit propagandiste de feuille d’opinion. Pour atteindre le palier suivant, le travailleur devra jouir pleinement du fruit de son travail sans qu’une autre classe l’opprime et détourne son activité productive contre lui. Il faut qu’il soit réclamé de chacun selon ce qu’il peut donner, et qu’il soit donné à chacun selon ses besoins réels. L’homme et la femme doivent s’attendre à ce minimum de justice dans le cadre de leur univers concret, mais cette attente est inévitablement active, car l’homme et la femme devront obtenir ce rajustement des valeurs de leur vie, par la lutte. L’être humain n’est pas libre. Il est le résultat infime de l’action de forces historiques gigantesque. Une classe sociale peut se libérer d’une autre, mais l’être humain ne se libérera pas de ses déterminismes. Il les tranformera simplement en d’autres déterminismes. C’est en agissant volontairement sur cet univers historique concret dont il ne sort jamais que l’être humain assure sa position et son action dans un univers global qu’il ne peut appréhender qu’indirectement et sans arrêt.

L’univers concret est Histoire. L’univers global est Nature. Leur point de contact est Environnement.

Un univers global qu’on ne peut appréhender qu’indirectement...

Un univers global qu’on ne peut appréhender qu’indirectement...

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Les révolutions du futur ne seront pas marxistes

Posté par ysengrimus le 9 mai 2008

Révolution, oui, encore et toujours. La première erreur à ne pas commettre à son sujet c’est de penser que la “faillite” de l’activité révolutionnaire est une exclusivité millénariste. La génération du philosophe et économiste Karl Marx (1818-1883) a vécu dans sa chair et son âme le reflux de la grande euro-révolution de 1848 sous la forme de la spectaculaire et brutale remontée de la réaction de 1850-1852. La Commune de Paris (1870-1871), grand espoir révolutionnaire du dix-neuvième siècle s’il en fut, s’est enlisée dans le bourbier sanglant de la germanophilie versaillaise. On peut aussi citer la massive poussée du ci-devant social-chauvinisme qui précéda l’incroyable boucherie de 1914-1918. République de Weimar, Russie des Soviets, Chine, Kampuchea démocratique, Iran (la première grande révolution historique post-marxiste). La “liste de faillite” des phases révolutionnaires serait tout simplement trop longue à énumérer. Donc, essayons de ne pas hypertrophier la conjoncture présente sous prétexte qu’elle s’impose à nous, plutôt qu’à nos aïeux. Voyons le tableau comme une série de poussées dans la vaste crise du capitalisme industriel mondial. Il n’y a pas de grand soir. On a plutôt affaire à un ample mouvement par phases, qui nous dépasse comme individus, comme c’est inévitablement le cas pour tout développement historique.

Avant de commenter sur ce qu’il faut espérer des révolutions à venir, un mot sur notre attitude politique ordinaire face à l’héritage «marxiste» toujours en ardente liquidation. Il y a quand même un vice de raisonnement dans notre approche… de la figure historique bannie de Karl Marx. On tend très candidement à imputer à Marx rien de moins que la capacité de faire naître des espoirs de changements sociaux en dictant littéralement ce que sera le déploiement des événements. Une part importante de notre siècle, investit encore Marx en démiurge du développement historique selon la doctrine du «Qui sait, peut». Or, même un génie, un Hegel, un Mozart, un Shakespeare ne peut, ne pourra jamais, commander les forces de l’Histoire. Elles sont objectives, collectives, titanesques. Foudroyés dans nos espoirs par la caractère terriblement implacable de cette erreur de fond (de notre fond de liquidation…), on passe alors à la phase suivante, toujours aussi clairement. On érige d’office Marx en thaumaturge qui a raté, qui a serré le tsarevich contre son sein mais n’a pu lui éviter la mort. Démiurge, thaumaturge, voilà une phantasmagorie bien irrationnelle que l’on perpétue à propos des meneurs révolutionnaires et des figures politiques en général, de Marx en particulier. Le moins qu’on puisse dire, c’est que nous ne nous faisons pas une image très «marxiste» de Marx et de ses semblables. Nous sommes en cela de fort conséquents anarchistes. En effet, l’Anarchisme, au plan théorique, hypertrophie l’individu, ici, le Sujet, le Meneur, le Chef. Or, comme ce démiurge imaginaire a failli, comme ce thaumaturge de fantaisie a raté, nous exprimons alors notre déception, comme le parterre, privé de la chute de la comédie, le soir de la mort de Molière. Par là, nous canalisons cette cuisante douleur qui est celle des éléments sociaux progressistes, subversifs, remuants, tenus en laisse. Marx et les contemporains qui partageaient ses vues ont fait tout ce qui était humainement possible pour la chute du capitalisme, et la révolution mondiale, quand on est simplement une individualité. Ils auraient vécu dix vies. Ils l’auraient refait dix fois. Mais Marx n’est rien à l’Histoire. Les reproches que lui font notre époque ne sont pas illégitimes, mais ils sont théoriquement erronés. Ni Karl Marx ni personne ne peut vous produire la révolution, parce que la révolution ne se décide pas subjectivement chez l’individu. Elle éclate objectivement dans les masses, quand les conditions sont en place. Et les progrès qu’elle entraîne émergent par bonds, ce qui n’exclut en rien les interminables phases, d’ailleurs non-cycliques, de reflux… Au regard de l’Histoire, absolument aucune révolution ne fut une «erreur». Simplement, elles subirent toutes un type ou un autre de régression.

Arrivons-en maintenant au coeur de la durable question révolutionnaire. Que faire? Qu’espérer? Comment abattre cet incroyable ploutocratisme qui réunit le budget d’états entiers dans les mains de quelques nababs? Si, conséquents dans nos pulsions velléitaires, nous posons la question à l’échelle de nos vies individuelles, cela n’ira pas bien loin. Le capitalisme émerge au coeur de la société féodale aux environs de 1200. Nous sommes maintenant en 2010. Croyez-vous vraiment qu’il lui reste un autre 800 ans d’existence? Moi pas. Je dis: 70, 100, tout au plus. Maintenant comment contre-attaquer? Eh bien, je vais répondre à la Marx, et non à la facon de ces enfleurs d’individus que furent jadis les suppôts de Bakounine. Une recherche volontariste et spéculative ne nous mènera qu’au désespoir. Il faut partir de la contre-attaque qui est déjà objectivement en action au sein du mouvement historique lui-même, observable, sinon observée. La réponse que nous inspire toujours Marx est donc que, quoi qu’on en dise, les forces destructrices du capitalisme se développent aussi prodigieusement. Les masses sont plus instruites, plus informées, plus méfiantes à l’égard de la propagande des grands, plus aptes à échanger leurs vues mondialement. Les femmes, les peuples non-occidentaux, même les enfants, détiennent en notre temps un statut et une audience historiquement inégalés. Le monde s’unifie. Le caractère collectif de la production s’intensifie. La baisse tendancielle du taux de profit continue, s’accélère. Le grand capital, d’allure si hussarde, est en fait aux abois. Mettons-nous un peu à sa place! Malgré le fait qu’il est, en ce moment, le seul joueur sur le terrain, il accumule les bévues, les crimes, les malversations à grande échelle, les milliards de créances douteuses, les guerres sectorielles absurdes, les plans sociaux FMI irréalisables. Il jette des états entiers dans le marasme. Il spolie de facto sa propre prospérité. Car le capitalisme n’a plus d’ennemi subjectif contre lequel il peut mobiliser les masses. Plus d’«alternative», plus d’ «état socialiste». Les «terroristes» qu’il se fabrique en vase clos ne tiennent pas la route historique. Le capitalisme ne peut tout simplement plus affecter de lutter contre quelque hydre imaginaire. La catastrophe actuelle, c’est son produit intégral. Le seul vrai ennemi qu’il reste au capitalisme, c’est son ennemi objectif: lui-même, dans son propre autodéploiement. Maintenant, prenons ces masses instruites, éclairées, organisées. Ces masses dont on ne peut plus faire de la chair à canon pour guerre mondiale. Ces masses cyniques, réalistes, dévoyées, qui méprisent copieusement leur employeur, leur maire, leur président, et la totalité des institutions de la société civile à un degré inouï, jamais atteint dans l’histoire moderne. Prenons ces masses rendues sans foi et sans pitié, sans naïveté et sans espoir, par la logique même qui émane des conditions nivelantes de l’économie marchande. Faisons-leur alors subir un effondrement économique planétaire. Un Krash de 1929 à la puissance mille, comme celui qui percole en ce moment. Elles vont s’organiser dans la direction révolutionnaire en un temps, ma foi, très bref, même à l’échelle historique, ces masses planétaires nouvelles…

Maintenant, la seule chose que l’on peut dire avec certitude de ces révolutions de l’avenir, c’est qu’elle ne seront pas “marxistes”. Le marxisme, comme cadre révolutionaire, a vécu. Il ne sortira pas plus du vingtième siècle, que la pauvre petite personne de Marx ne sortit du dix-neuvième. Et c’est justement parce que les révolutions de l’avenir ne seront pas marxistes, qu’elles… le seront plus profondément que jamais dans l’Histoire…

revolution

La "faillite" de l’activité révolutionnaire n'est pas une exclusivité millénariste

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Le socialisme n’est pas un programme politique mais une tendance sociale

Posté par ysengrimus le 6 mai 2008

On traite constamment ce bon vieux “socialisme” selon un modus operandi fort représentatif de la vision qu’a notre siècle des questions sociétales. On se représente le socialisme comme un programme politique sinon politicien, un engagement matois pris par une poignée de rocamboles qui arrivent à convaincre les masses de les suivre et qui les largue tout net après s’être laissés corrompre par les élites. On reste vraiment bien englués dans cette analyse, très proche en fait du vieux socialisme utopique, doctrinaire et volontariste, avec ses phalanstères et autres cabetades à la continuité raboteuse et déprimante.

Ce qui est mis de l’avant ici, c’est que le socialisme est une TENDANCE, une propension inéluctable du capitalisme à passer à son contraire: de la propriété privée à la propriété publique, de la soumission prolétarienne au pouvoir prolétarien. Cette tendance socialisante est dans le ventre même du mouvement social. Un patron unique, cela se conçoit, quand on parle d’un atelier de joaillerie embauchant six travailleurs. Quand il s’agit d’une usine de trois mille employés on envisage plus facilement un groupe de gestionnaires. Si on a affaire à un holding mobilisant quatre millions de personnes dans soixante secteurs distincts, il devient envisageable de prendre conscience d’un passage vers une direction et une propriété à la fois de plus en plus collectives et impliquant de plus en plus étroitement ceux qui font effectivement le travail productif, et pas seulement ceux qui possèdent les immeubles, l’outillage, ou le fond de terre où sont plantés les ateliers. Étalez cette tendance sur trois siècles, et vous marchez droit au socialisme! On se doutera bien que des instances sociales cherchent de toutes leurs forces non négligeables à freiner cette tendance, et le font effectivement. Sauf que le principe de fond demeure. Quand la totalité des forces productives sont mises au service des producteurs plutôt que des accapareurs, on a le socialisme. Il faut noter aussi que le socalisme SE DOSE, en ce sens qu’un régime peut être plus ou moins socialiste fonction de la répartition sociale des revenus de la production. D’où la possibilité d’un socialisme radical bourgeois assez compatible avec le capitalisme, mais malheureusement, établissant avec ce dernier à peu près le rapport du croupion avec la poule… Personne n’a vraiment la charge de mettre des ordres sociaux en place. Ils se mettent en place malgré nous et malgré ceux qui clament les avoir mis en place. L’Histoire est une force objective. Rien ne s’y dégrade, mais rien n’y est stable non plus.

Et la tendance de se déployer…

socialisme

Une propension inéluctable du capitalisme à passer à son contraire: de la propriété privée à la propriété publique, de la soumission prolétarienne au pouvoir prolétarien

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