Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Entretien avec Allan Erwan Berger sur son essai-témoignage INVISIBLES ET TENACES – TABLEAUX

Publié par Paul Laurendeau le 1 mai 2012

Le monde va changer de bases…
(air connu)

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Ysengrimus (Paul Laurendeau): Allan Erwan Berger, votre recueil de textes traitant par le petit bout de la lorgnette de la condition humaine du prolétariat non tertiaire sous civilisation tertiarisée frappe tout d’abord par sa date de parution: 2012. Quelque chose me dit qu’il ne s’agit pas de commémorer le naufrage du Titanic (encore que). Sans qu’il soit possible de vous accuser de produire un texte de conjoncture (nous y reviendrons), il reste que l’obligatoire et inévitable polarisation politique en France, dans la mouvance des présidentielles, se raccorde directement à la démarche descriptive et critique de votre nouvel ouvrage. Ce lien organique entre ces deux événements, comment le décririez-vous?

Allan Erwan Berger: Je pense qu’il est licite, au contraire, d’affirmer que voici un texte typiquement de conjoncture; désespérément marqué par elle, poissé, nourri de ses emmerdements. Et donc nous y reviendrons. Mais ce n’est pas un texte de circonstance; je ne me greffe pas au défilé de la contestation pour essayer de gagner du fric dans le sillage des orateurs de gauche. Simplement, partout, l’évolution du monde engendre une multitude de réactions de résistance et d’indignation, et des prises de conscience sans nombre de l’incroyable injustice qui règne sur la planète entière, injustice qui se répand sans autre frein que la propre corruption de ses bénéficiaires. Parmi toutes ces réactions, il y a, petit glapissement, Invisibles et tenaces. Alors: lien avec les présidentielles… Le hasard veut que celles-ci aient lieu cette année en France, au plus critique des crises, à cheval même sur le pivot dont nous avions redouté l’approche à propos de Cosmicomedia. C’est donc au moment où tout son passé bascule, où tous ses édifices s’effondrent, que le peuple français est appelé à choisir un nouveau timonier. Jamais une élection présidentielle n’a été aussi particulière sous la Cinquième République: les enjeux sont énormes; le clivage total; la souffrance continue de croître d’un côté, et le mépris de l’autre; la colère va faire sauter bien des couvercles. Au milieu de ce grand dérangement, je me suis retrouvé, échappé de peu aux extinctions de masse dans l’industrie européenne, obligé de repartir à zéro comme des milliers de gens autour de moi: sans diplômes valables, sans compétences transposables, sans expériences véritablement monnayables, infographiste fragile et nu face à un monde soudain devenu silencieux – tous mes clients ayant explosé en vol, une fois leurs dernières molécules de carburant transformées en vitesse. Je suis donc allé chercher ma pitance dans le dernier endroit où mes deux bras, la seule chose qui me reste, avaient encore quelque intérêt: chez les plus désarmés des prolétaires, là où savoir se tenir debout est finalement la seule condition d’embauche. J’y ai été reçu sans chichis, comme un frère d’allure certes un peu curieuse, un gus fragile qui a bien fait rire, mais d’un bon rire amusé dépourvu de tout jugement. Comme je ne sais pas me taire, j’ai raconté ce que j’ai vécu. L’Histoire, en virant de cap, a fait que je me suis retrouvé à vivre ce que vivent les plus faibles, qui sont aussi les plus courageux. Ainsi, puisque j’avais agi en conformité avec les exigences du moment, me laissant porter dans ses remous là où il y avait un peu de nourriture, mes paroles se sont trouvées être en conformité, inévitablement, avec celles des orateurs de ce monde invisible où l’on m’a si gentiment accueilli: j’en ai tiré les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes éclairs. Voici tout à fait un écrit de conjoncture.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Très bien. L’ouvrage s’intitule donc Invisibles et tenaces et met en scène l’intellectuel (on pense tout de suite à l’intellectuel brechtien par exemple, vous assumez fort efficacement ce décalage observant d’ailleurs) qui travaille comme ouvrier d’une entreprise de nettoyage sur des sites en cours de rénovation ou en construction, et qui nous fait cheminer avec lui dans une série complémentaire de petits récits. Alors avant de passer à la dimension plus sociologique, sociale et humaine de l’ouvrage, restons encore un moment avec 2012. C’est que c’est ouvertement un de vos thèmes. Dans le tableau intitulé Les trois huit, vous jetez le pavé en faisant dire à votre personnage, que ses collègues de turbin surnomment l’écrivain, ceci: «Alors, comme ça, dans le monde des ouvriers, il paraît qu’on vote Le Pen?» La réponse qu’on vous expose vaut la peine qu’on s’y arrête quand même une minute.

Allan Erwan Berger: Quand j’ai posé cette question, la réaction a fusé, très sèche: «Face à la peine on est tous dans la même peau Ce n’est pas moi qui me plaindrai de cette absence totale de discrimination: je connais un Tunisien qui m’a assez souvent sauvé la mise. Alors, évidemment, je ne prétends pas que tous les prolétaires pensent ainsi, car on nous ahurit régulièrement avec des histoires de trains et d’autocars de banlieue remplis de gens désespérés qui avouent plus ou moins ouvertement qu’ils voteront pour l’extrême-droite; mais dans la catégorie des ouvriers de chantier et des nettoyeurs multi-fonctions, on m’a clairement fait comprendre que le racisme y était une inconvenance.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Je trouve ces observations, sur les choix électoraux de ces travailleurs que vous côtoyez, vraiment fort utiles. Elles remettent certaines petites idées stéréotypées bien à leur place. Corollairement, on ne peut manquer de goûter avec plaisir les émulsions de vues politiques s’exprimant hors du quotidien laborieux de votre personnage narrateur, dans la tourmente par exemple… «Ah, il faut tourner ici. La pluie redouble de férocité, la visibilité est aussi nulle que la grammaire d’un ministre UMP…» ou en visitant de vieux amis gauchistes, au contact desquels qui osera nier que «le sarkozysme est au progrès moral ce que le choléra est à la digestion Mais laissons là la politique (toujours un peu politicienne) et venons-en aux riches observations sociétales que vous nous faites partager dans votre ouvrage. Notre civilisation rigidement tertiarisée voit le travailleur manuel comme un être mystérieux, inquiétant, déstabilisant, procédant de l’étrange. Dans vos tableaux, il y a la camaraderie directe et vraie de vos collègues, que vous avez mentionnée en ouverture et dont le tertiarisé, lui, ne sait fichtre rien. Il ne sait absolument rien non plus de ces travailleurs de sang, de nerfs et de muscles qui vont jeter à la casse leurs tables immenses, leurs chaises déglinguées, leurs classeurs et leurs ordis obsolètes, par voyages énormes (l’évocation que vous en faites est saisissante, tant dans ses dimensions descriptives que symboliques). Mais, en plus, il y a aussi autre chose, de très puissant. Ancien infographiste vous-même donc, écrivain, intellectuel, voici que vous traversez, pour utiliser votre image, la paroi de verre et soudain, comme des milliers d’entre nous au demeurant, vous vous trouvez à considérer le monde aseptisé et bureau(cra)tique avec le regard de celui qui n’y est plus. Vous découvrez l’incroyable froideur des (encore) tertiarisés à l’égard des travailleurs manuels. Vous nous dites alors: «Pour avoir vécu pendant des années de l’autre côté de la paroi de verre, je pense que cette froideur est principalement la résultante de deux émotions très puissantes qui sont le désarroi et la timidité. Car le mépris est plutôt rare…» Parlez nous un peu de ce regard bilatéral à travers la fameuse paroi. En vous lisant j’ai pensé aux castes de travail du Brave New World d’Huxley. C’est presque comme deux mondes parallèles.

Allan Erwan Berger: Ces deux mondes sont ordinairement tenus à distance l’un de l’autre, et souvent s’activent en alternance. Quand le tertiaire travaille, l’autre est au large, dans des endroits où il ne gêne pas et où il a, de toute façon, fort à faire: chantiers, remise en états de locaux, assainissements et nettoyages divers dans des parties communes, enlèvement d’encombrants. Quand, au petit matin, le tertiaire s’éveille dans son lit, l’autre monde est occupé à lui nettoyer son poste de travail, ses rues, ses poubelles. On ne se croise pour ainsi dire pas, et quand ceci arrive, eh bien mon dieu c’est tout simple, on n’a rien à se dire. Car non seulement il y a un fossé culturel – les uns ne vivant qu’au milieu des ordinateurs et des paperasses, les autres ne sachant que parler chiffons, aspirateurs, nettoyages de façade et enlèvement d’ordures – mais aussi il y a un mur. J’ai cru remarquer qu’en effet, le travailleur bas-de-gamme dérange. Il doit générer, dans les cerveaux qui naviguent dans ses parages, plusieurs sentiments: chez les uns, ce sera un sentiment de culpabilité – «Bon sang, ce type nettoie mes urinoirs! Je pisse dans son travail! Je n’ai pas l’habitude d’avoir des serviteurs, comment me tenir devant lui?» – c’était à peu près mon sentiment lorsqu’auparavant je croisais de ces quasi parias. Chez d’autres, c’est net, le sentiment qui prévaut est celui de la supériorité: «La merdasse qui passe l’aspirateur dans ma cantine ne mérite aucune politesse.» De toute manière, nous provoquons du malaise rien qu’en étant vus. Nous sommes un peu sales. Par conséquent, le regard que nous portons sur les autres, comme il nous renvoie à ce que nous sommes, n’est pas forcément très joyeux: du coup, il me semble que certains regardent peu, et aussi que d’autres se donnent des attitudes. Mais là, je suis mal placé pour en parler beaucoup car je n’ai jamais réussi à me sentir différent de qui que ce soit, et mon expérience au pays des balayettes est trop mince pour que j’ose en tirer une théorie. Mais je sais une chose… Jadis j’ai été pompier; naviguer en uniforme au milieu des civils n’est alors pas un problème: nous y sommes des héros. Tandis que dans les habits du balayeur, il n’y a rien de grandiose à espérer tirer du regard que les autres portent sur toi. Ceci oblige, chez les plus délicats, à se forger une petite indépendance de caractère pour pouvoir circuler sans honte. Chez les insensibles, les blasés, les costauds ou les anarques dans mon genre, les regards qui nous sont portés ne nous font ni chaud ni froid. On sait ce qu’on vaut.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Et ceci me permet de revenir sur ce que je disais en ouverture. Votre témoignage n’est pas, absolument pas, exclusivement un texte de conjoncture. Sa portée générale (sociologique, sociétale) s’impose inéluctablement. Outre son extraordinaire truculence descriptive, on y trouve une vision très articulée du travail contemporain et du faix émotionnel qu’il impose à tous, à notre époque. Que je cite un seul exemple, montrant à la fois la force de votre style et de votre synthèse: «Je repense à ma compagne, qui travaille en tant qu’agent administratif: elle œuvre dans l’urgence, avec vingt dossiers en cours, et d’autres encore plus cruciaux, encore plus pressés qui se rajoutent, perturbant tout, tandis que mille petites choses viennent s’intercaler. On passe cent fois du coq à l’âne, rien n’aboutit que par lassitude ou par miracle, et l’on n’a ni le temps ni l’occasion de se poser une seconde pour contempler le travail bien fait, terminé fini plié tout neuf; de toutes façons il y aura des modifs. C’est un univers où l’on ne tient que par volonté ferme. Nulle satisfaction ne vous sera concédée.» La crise de l’exploitation capitaliste (dont l’évocation que vous faites ne se réduit pas à vos manifestations de solidarité ouvrière mais les incorpore à une critique radicale de l’arnaque capitaliste contemporaine – votre intercalaire intitulé Histoire d’une entourloupe est très parlant sur la question), la crise du Capital donc, n’est-elle pas en train de s’amplifier d’une crise du Travail, notamment (mais, vous en témoignez aussi, non exclusivement) du travail tertiarisé? Le degré d’écœurement lancinant, de dégoût structurel, de ras-le-bol pandémique, de détresse chronique face à la ci-devant vie de bureau atteint des sommets inégalés à notre époque. C’est un indice de faillite inouï ça, non?

Allan Erwan Berger: Inouï c’est beaucoup dire; j’ai pour ma part l’impression d’avoir toujours vécu avec le gouffre béant dans l’avenir. Car après tout, ce n’est pas comme si nous n’avions jamais eu de Cassandres pour nous préparer aux démolitions actuelles. Nous avons été très avertis, et depuis fort longtemps. Mais oui, cet indice-ci n’est aujourd’hui plus niable, il a tellement pris de force que le voici au premier plan; la littérature de souffrance au boulot, qui est assez copieuse – les mauvaises langues en France, à droite évidemment, disent que c’est presque devenu un fond de commerce – témoigne de cette force; ceci ne peut plus être négligé. Il y a, se dessinant malgré les parois de verre, une communauté de malheurs qui rassemble toutes sortes de classes, ou plutôt de castes – après tout un chat est un chat, et Huxley a senti bien des choses – depuis le prolo de base jusqu’au cadre sup, en passant par les employés intermédiaires. Une machine sans âme broie tout le monde toujours plus bêtement, et malaxe nos existences. Nous sommes tous au fond du Purgatoire et nous le savons. Cependant, ne me demandez pas si les parois vont sauter. Je n’en sais rien, et puis on s’éloignerait du sujet de ce livre. Tout au plus, pour bien approfondir une digression vers l’universel, vais-je ajouter ceci: 2012, le film de Roland Emmerich, en dépit de son cucutisme affirmé et tout à fait traditionnel, ne peut faire autrement que métaphoriser à fond les situations actuelles. Dans le film, le sol manque sous les pieds des gens, les édifices s’écroulent, un feu incontrôlable dévaste tout, les pauvres crèvent par milliards, quelques riches s’en sortent dans des Arches d’ultra luxe dont les soutes pourraient bien être infestées d’une petite douzaine de clandestins. C’est fatal, si Emmerich voulait réussir son film, il lui fallait être réaliste. Le scénario devait donc être plausible: la mort pour les pauvres, la vie opulente pour quelques privilégiés de longue date… Donc, aujourd’hui, même le plus imbécile des benêts aura été prévenu sur écran géant et en son THX: quand ça va craquer, n’attendez pas qu’une loi vienne vous sauver. Sauf à la fabriquer vous-même, c’est-à-dire à prendre préventivement le pouvoir. Ainsi, la seule grosse question qui vaille à cette heure où le canot va basculer dans la cataracte est la suivante: lequel des deux monde va finir dans le gouffre: celui des puissants, ou le nôtre?  Qui va s’emparer du parachute?

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Pour le savoir il faut observer attentivement ce qui se joue dans le ventre de ces mondes. Sur ce point, vous faites votre part ici, Allan Erwan Berger, avec sagacité, générosité, candeur et une modestie toute naturelle qui sait parfaitement jusqu’où il faut ne pas trop se prendre au sérieux. Outre que votre plume, une fois de plus, ne vous a pas trahi, vous savez exactement où vous vous situez et les conséquences qui en découlent. «Moi touriste plongé un petit instant dans une chaudière de labeur soutenu, sillonnée de fatigues au long cours et de dangers qui nécessitent, pour y échapper, de prêter grande attention à ce que l’on fait, sous peine d’accident sévère, j’affirme que j’ai côtoyé là-bas les piliers de notre monde.» Cette solennité, ce sérieux légitime et grave sait, de fait, s’accompagner de moments très humoristiques, bouffons même, où on éclate d’un rire joyeux et sain en vous accompagnant, vous, le tunisien H. et votre chef-qui-trime-aussi-dur-que-les-autres («Le chef a des trous dans la bouche. Dès qu’il sourit, on voit qu’il est pauvre») dans le cours de ces aventures du quotidien étrange. On rit souvent donc. C’est-tu qu’on trouve son bonheur partout ou que, l’un dans l’autre, il vaut mieux (aussi) en rire?

Allan Erwan Berger: La nécessité d’utiliser l’humour dans la présentation d’une chose grave s’impose d’elle-même. De toute manière, celui-ci révèle la présence d’une plaie, ou d’une cassure dans la logique. Voilà pourquoi on rit: parce que c’est complètement dingue, ou trop horrible, ou vraiment limite. C’est par exemple l’histoire de Paddy qui se pique la ruche au pub jusqu’à pas d’heure. Vient le moment où le patron lui dit que bon, ça suffit quoi, il faut rentrer. Docile, Paddy se lève, s’accroche au comptoir, titube vers la porte et s’écroule en chemin, sous les cris admiratifs des derniers poivrots encore présents. Et c’est comme ça jusque chez lui: dès qu’il veut se lever, il flageole, ondule comme une voile qu’on abat, et s’étale par terre, tant et si bien qu’il fera tout le trajet en rampant. Il rampera dans la rue, il se hissera jusqu’à la poignée de sa porte, il s’écroulera dans le couloir d’entrée de sa maison, il ahanera en se tractant sur les mains dans l’escalier, il passera dix minutes pleines à tenter de grimper jusqu’à son oreiller. Enfin, le but atteint de haute lutte, il sombrera dans l’inconscience. Le lendemain matin, sa femme entre dans la chambre avec une tasse de café bien fumante.

« Ben dis donc tu devais en tenir une sévère hier soir! Tiens, bois ça tant que c’est chaud…
— Hmmm et comment tu sais ça, toi? Merci.
— Il y a Mike qui m’a appelée du pub. T’as encore oublié ta chaise roulante. »

Donc l’humour a toute sa place dans une histoire un peu difficile. Et puis aussi: c’est que la joie est une des choses les plus increvables dans le monde des êtres vivants, et qu’on en trouve, comme les mauvaises herbes, jusqu’au milieu des gravats et des ordures. Au fond d’une mine mal ventilée au dix-neuvième siècle, on savait rire d’une bonne blague, malgré les poumons bousillés et la paie miteuse qui partait entièrement dans le remboursement des dettes de première nécessité. Les esclaves aussi savent prendre leur bonheur quand il s’en présente un bout; et plus il est rare, plus il est goûté. Pour autant, faut-il donc, comme en Amérique sudiste à la bonne époque, oser prétendre que puisqu’ils rigolent, c’est qu’ils sont heureux dans leurs fers? H. tousse inexplicablement. Le chef s’épuise. Leur patron se ronge à trouver des clients, et à tâcher de les conserver en se pliant en quatre pour leur complaire; lui aussi paye de sa personne. J’ai été puissamment soulagé de pouvoir quitter cet endroit épouvantable avant de me déchirer la ceinture abdominale, qui commençait à envoyer des signaux d’alerte de plus en plus virulents. Alors oui, rire d’accord, mais en sachant pourquoi. Et puis vient le moment où l’on ne rit plus. Vient le moment où l’on se tient droit. Car je les ai lâchés, mes bons amis. J’ai pu, moi; tandis qu’eux sont toujours là-bas. Et ils ne sont pas les plus à plaindre, loin de là! Eux ne comprendraient pas le regard d’effroi que je pose sur leur existence: ils vivent là-dedans depuis si longtemps! Et puis il y a, autour, des milliers de vies bien pires, tout aussi invisibles ou mal considérées, et complètement toxiques celles-là. Les gens qui sont plongés dans ces situations n’ont aucun moyen de s’en extraire: c’est ça jusqu’à la fin, qui suit de peu la mise au rebut. Leur seul rempart: les syndicats. Leur seul espoir: que des lois adoucissent leurs vies. À la démocratie je vois deux piliers: la Justice et l’Enseignement. À l’économie je n’en vois qu’un seul, qui est une forêt de dos: les multitudes qui chaque jour se courbent et se redressent pour soutenir et nourrir le monde, ce monde alimenté dans lequel on évolue. Et l’on trouve des hyènes pour affirmer que ces gens coûtent trop cher? Eux qui, du néant, produisent les premiers biens, la première valeur, le premier argent? Sans eux nous nous entretuerions pour un lapin, nos villes désertées seraient des charniers, nous surveillerions nos poulaillers un arc à la main! Si demain le monde libéral tombe dans le gouffre, alors juste après la chute des banques ce seront eux, les presque esclaves, qui devront s’arrêter. Nous crèverons immédiatement derrière. Alors ne les méprisons pas, car s’ils claquent, nous claquons. Ce sont des héros. Ils méritent un respect total. Et une augmentation. En 2012, votez pour que nos héros aient une augmentation.

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Allan Erwan Berger, Invisibles et tenaces – Tableaux, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF

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LE SOURIRE D’HÉLÈNE CHÂTEL ET AUTRES NOUVELLES (Daniel Ducharme)

Publié par Paul Laurendeau le 1 février 2012

Le Sourire d’Hélène Châtel, comme les huit autres nouvelles qui composent ce recueil, exprime un acte de mémoire pour en tirer un enseignement quasi trivial: quoiqu’on fasse, quoiqu’on dise, on ne sort jamais du pays de l’enfance.

Daniel Ducharme
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Quand on produit une œuvre de fiction d’un assez bon volume, un certain nombre de matériaux satellites font inévitablement leur apparition sous la plume. Il serait trivial et non avenu de les considérer comme les simples scènes retranchées (deleted scenes) d’un bon film. Il y a bien un peu de ça, mais il y a aussi quelque chose de tout autre, qui procède directement de la dynamique d’écriture dans sa spécificité stricte. Le fait est que les personnages que l’on développe ont un arrière-plan, une histoire, un «vécu», une trajectoire qui les déterminent et, conséquemment, certain des éléments de fond de leur fiche descriptive prennent une dimension narrative autonome, parfois incroyablement puissante. Celle-ci se développe alors très fructueusement dans le texte court. De petites gemmes apparaissent donc alors au fil du voyage, qui valent en soi et qu’il serait par trop douloureux de percer cruellement pour les enfiler dans le collier de tel ou tel chapitre du plus vaste exercice romanesque en cours. Certains de ces textes sont, dans leur genèse objective (si tant est qu’on se soucie de cette dernière), plus anciens, d’autres contemporains de la rédaction du roman principal. La date de leur apparition importe peu en fait. C’est leur dynamique crucialement périphérique et satellisée au moyeu central qui compte vraiment.

Autour de l’ouvrage de Daniel Ducharme Le Bout de l’île (ÉLP Éditeur, 2010) est donc apparu (avant/pendant/après) un faisceau de matériaux satellites dont l’auteur a constitué le recueil de nouvelles Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles. Dans cette série de neuf tableaux, nous évoluons donc toujours dans l’univers social et historique de François-Gabriel Dumas, dit Gaby, le personnage principal du déjà fameux cycle pointelier. L’ordre dans lequel les nouvelles sont disposées n’est pas restreint exclusivement par une progression chronologique dans la vie de notre Gaby (progression effective qui, éventuellement, dépassera la période de temps délimitant la trame du Bout de l’île).Ce que l’on voit se développer, en feuilleté, d’un texte à l’autre, dans ce recueil spécifique, c’est le rapport émotionnel et charnel de Gaby à l’amour envers nos extraordinaires compagnes de vie. Pour ne rien gâcher de votre futur plaisir de lecture, décidons, en esquissant fort, qu’on passe ici, en compagnie de Gaby, de l’amour de LA femme (Hélène Châtel, qui d’autre?), à l’amour de la femme (la minuscule), à l’amour des femmes… Suivez mon regard sur la page…

Une autre dimension du regard de Gaby sur lui-même (suivez son regard aussi!) prend corps, de façon stable et récurrente, celle de la douce gradation d’une dimension très légèrement autodérisoire, répondant harmonieusement à la gravité de ton du roman (et de la toute première nouvelle). Le style sobre et vif de Ducharme donne ici pleinement sa mesure et on découvre à la fois un libertin très à l’écoute de sa sensualité complexe et grinçante (Charogne, Jo) et un moraliste qui n’hésite pas, en conscience, à tirer les leçons éthiques d’un événement d’existence (la rondelle de hockey, le lecteur) et même parfois un petit peu, pourquoi pas, à sermonner nos chers mouflets de ce temps (Zacka). À l’instar de Daudet, de Fournier, de Satrapi, il y a, chez Ducharme, une remarquable aptitude à traiter le parcours obligé de l’enfance et de la jeunesse dans un angle aussi vrai et rafraîchissant que la plus vive des sources cristallines. L’enfant et le jeune homme que je fus, et ne suis plus, remuèrent fréquemment au fond de moi au cours de cette pétillante lecture.

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Daniel Ducharme, Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles, Montréal, ÉLP éditeur, 2010, formats ePub ou PDF

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La trilogie romanesque COSMICOMEDIA d’Allan Erwan Berger

Publié par Paul Laurendeau le 15 décembre 2011

La connaître, cette nuit qui embrase le monde, c’est déjà commencer à lui dire que non, nous ne sommes pas si moches, ni si prévisibles qu’on puisse tous nous mener par le bout du groin d’un bout à l’autre de notre existence…

Allan Erwan Berger

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Ysengrimus (Paul Laurendeau): Allan Erwan Berger, votre trilogie romanesque Cosmicomedia qui vient de paraître chez ÉLP est, il faut le dire, exaltante. Le grand universel y est pris à bras le corps, avec souffle et faconde, et on ne tergiverse pas avec la Grande Crise Existentielle Mondiale (notion que vous nous imposez, sans retour, contre l’idée triviale, rebattue et raplapla de, bof, fin du monde). J’ai d’abord pour vous, si vous le voulez bien, une question par tome. On va commencer comme ça et ensuite on verra où ça nous mène. Inutile de dire que je vais me prier et vous prier ici de parler en voyant à ne pas gâcher le futur plaisir de lecture. Sans rien trahir, donc, on peut dire que, dans le tome 1 de Cosmicomedia, sous-titré Montrez-Nous que vous n’êtes pas des buses (avec un N majuscule à Nous), des événements cosmologiques et des événements historiques, sont, par un jeu adroit d’alternances, mis en corrélation et/ou compagnonnage. L’explication sur les mouvements cosmologiques catastrophiques qui s’enclenchent dans votre monde devient, sous votre plume incisive toujours acidulée d’ironie, si palpitante qu’on a le sentiment que les entités cosmiques classiques, notamment la galaxie et notre soleil, deviennent presque des personnages névrosés se tapant un sérieux mal de bide cataclysmique. Avez-vous fait le choix (narratif strictement) d’anthropologiser le cosmos (ce qui n’est en rien le diviniser – ne basculons pas sur cette tangente), pour mieux amplifier le fracas de la tempête décrite?

Allan Erwan Berger: Le cosmos est surhumain. D’ailleurs il est sur-tout : surcanin, surfélin, et aucune mouche ne lui arrive à la cheville. Pour parler d’un pareil objet, quand on n’est pas, comme votre compatriote Hubert Reeves, plongé dedans du soir au matin, il convient de prendre quelques décisions tactiques, afin de bien faire appréhender certaines petites choses. L’anthropologisation vient donc tout naturellement au bout des doigts. Du reste, quand elle est bien menée, elle égaye le lecteur… Voyez ceci : « La demeure était sensible aux humeurs de sa propriétaire. Elle secoua sa mélancolie ancestrale avec circonspection, sur la pointe des pieds, étira ses membres, fit craquer ses jointures ankylosées, puis ayant compris qu’Ora l’autorisait de temps en temps à un laisser-aller primesautier, une négligence salutaire, elle s’abandonna à un débraillé confortable au point que, sous un certain éclairage, elle avait l’air presque heureuse. » Ce passage est dans le dernier livre de David Grossman, Une femme fuyant l’annonce. La maison y fait son gros chat, et d’autres choses encore. C’est amusant, ne trouvez-vous pas ? Ceci permet, grâce au jeu toujours facile d’accès de l’identification par le biais de l’analogie, de mieux faire comprendre ce que l’on veut dire, ou d’offrir au lecteur la possibilité d’un regard qui, tout en étant décalé, et suscitant par là de l’émotion, se trouve étonnament fécond. Je rassure toutefois le public : mon cosmos n’a ni bras ni jambes, ni chevilles malgré la mouche ci-dessus convoquée, ni cœur aimant : les étoiles ne filent aucun parfait amour et ne clignent pas de l’œil. Cependant, il leur arrive d’éternuer.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Voilà et nous sommes au nombre des postillons qui décollent dans le mouvement. Excellent. Maintenant, dans le tome 2, sous-titré fort pertinemment Qui a une histoire à produire est le bienvenu, la crise s’amplifie en même temps que sa compréhension s’approfondit et, alors que ça vole de tous bords, votre poignée de sympathiques protagonistes terrestres (sans leur chat, ce qui inquiète intensément), qui sont un véritable petit exercice sociologique en eux-mêmes, se regroupe, dans le foutoir intégral, autour d’un certain Baron, et avancent, chacun à son tour, une histoire. Ils se narrent les uns aux autres un récit, un conte, gorgé de sagesse et d’exotisme, comme les protagonistes des Derniers Contes de Canterbury de Jean Ray le firent, dans une auberge, au coin du feu (mais ici, c’est hors-monde et dans une ambiance générale bien moins décontracte). À la pétarade astro-physico-socio-historique du monde objectif, se surajoute alors implacablement l’éclaboussement polychrome de la demi-douzaine de bombes picturales subjectives des contes et récits de nos acteurs. L’éclatement narratif est-il ici le compagnon thématique amplificateur de l’explosion cosmologique/fracture sociale qui nous submergent déjà? Sommes-nous invités à vivre l’intégralité infinitésimale du débordement des sens? Je m’explique: le cosmos explose, le monde social se fissure, et voici qu’au centre de la trilogie on se retrouve face à un jaillissement de références diverses, orientales, sapientiales, folkloriques, oniriques. Je me suis dit alors: il y a un exercice de brouillage (polychromatisme, multiplication des éclatements). C’est un peut comme si on nous disait: vous êtes tourmentés et éparpillés dans mon histoire, ici, les petits? Tenez-vous bien, je vous en rajoute cinq ou six autres, en déferlante. Je me suis alors senti au cœur d’une peinture de Jackson Pollock. Un submergement de mes sens par surabondance des messages, des aventures narratives. Comme disent les commentatrices de mode: OK, there is a lot happening here. Je l’ai vécu comme une expérience de dérèglement face au débordement des sens. Ce texte n’est pas juste une histoire, c’est aussi un grand tableau.

Allan Erwan Berger: Je vois deux raisons à cette explosion. L’une tient au mode de fonctionnement de mes humains; l’autre provient de la mythologie. Les deux accouplées, et conduites par mon tempérament, tirent le premier chariot d’un sacré carnaval. Vous trouvez une analogie dans le domaine pictural; pour les mélomanes, trouvons-en d’autres en compagnie de Stravinsky, Shostakovich, dans leurs moments volcaniques. Et aussi, pour les périodes sombres et souterrainement violentes, Scriabine. Et surtout un certain quatuor de Beethoven qui reste tout à fait unique dans sa production: le onzième de l’opus 95, glacé, menaçant, extrêmement moderne. Première raison: quand tous les enjeux se sont effondrés, les masques volent. Nul n’a plus aucun intérêt à feindre; on va à l’essentiel de soi. C’est le moment de s’interroger, et d’être ce que l’on est depuis peut-être la petite enfance. Car si tu ne déploies pas ton drapeau maintenant, mais mon pauvre camarade tu ne le feras plus jamais, et tu termineras ta partie dans le mensonge, ce qui est la pire des inélégances. Voyez Cambronne; quand tout est cuit, on ne va pas non plus s’incliner… Donc, face à la lente catastrophe qui déboule sur les petites consciences de mes visiteurs, ceux-ci réagissent par un fort naturel sursaut d’introspection et de franchise. « Quand le péril croît, croît ce qui sauve » (Hölderlin). C’est presque automatique chez les gens à l’écoute. Ainsi, pas de souci. Cependant, tout est à inventer. Les métaphores font donc leur apparition. Seconde raison: à ma bande de touristes partis in extremis au-delà de l’air, mais sans le chat (dites adieu au minou), quelqu’un leur demande qui ils sont. Ça tombe bien: en pleine opération de dépouillement des apparences, ils sont en train de se trouver. Et pourquoi leur demande-t-on qui ils sont? Parce qu’au seuil de l’Hadès, chacun doit verser son obole. Or, Cosmicomedia s’appuie très lourdement sur les plus fondamentaux des mythes de l’humanité. Et Charon, ou Saint-Pierre, ou l’Ankoù, tous avatars du psychopompe et du gardien (le deux parfois se confondent), font partie de ces personnages essentiels que l’on retrouve presque partout sur notre planète. En outre, donner à voir de soi pour ne pas rester sur le rivage des âmes sèches, c’est, ici, déclarer très exactement sa flamme. Ce qui sera fort nécessaire pour la suite. « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni bouillant ni froid, je te vomirai de ma bouche » (L’Amen, à l’Ange de l’Église de Laodicée. Apocalypse 3:16). Personne n’a envie d’être vomi de la terrible bouche dont s’approche ce tome numéro 2, à côté de laquelle l’Amen n’est qu’un effet de style. Finalement, « l’éclatement narratif » introduit par ces inattendues prises de parole et conciliabules… offre aussi, d’une certaine manière, une pause bienvenue avant la suite, avant toutes ces scènes que l’on va contempler à travers les vitres du train, comme des badauds dans un cirque étrange où, de tente en tente, l’on assisterait à des mystères. Donc au préalable à tout ça on se lâche; on déverse tous les éléments constitutifs d’une métamorphose qui reste, à ce moment du récit, largement hypothétique et floue, et dont la finalité n’apparaîtra que très lentement. D’où la nette impression d’être au milieu d’un carnaval féerique. Et puis j’avais envie de me faire un petit plaisir avec des histoires emboîtées dans des histoires, à la manière du Manuscrit trouvé à Saragosse, et bien sûr des Mille-et-une nuits.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Sans oublier Jacques le fataliste et son maître. C’est alors qu’on entre dans le sublime. Le tome 3 s’intitule, Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés. Dites nous un secret (sans nous le dire), Allan. Qui sont donc finalement les Reines écarlates? Sont-elles symboliques/métaphoriques, ou empiriques/oniriques, ou les deux? Et, si vraiment vous ne voulez pas en dire trop, je me rectifierai pour: qui sont-elles pour vous?

Allan Erwan Berger: Les Reines écarlates, c’est le nom que se donnent, d’entre nos quatre paires d’amis partis visiter deux tomes, ceux qui en reviennent pour nous raconter quoi faire après la fin du trois. Ces personnages sont si cruciaux que le titre de travail de tout Cosmicomedia fut longtemps, tout simplement, Les Reines écarlates. Le groupe s’est ainsi nommé en référence à un événement de son histoire qui fut à l’origine de sa constitution en tant qu’entité agissante: dans le camp d’internement où ils débarquent, le Baron fait son apparition et donne aux filles des robes de reines, blanches éclaboussées d’un motif de sang. Cette image, je l’ai retrouvée complètement estomaqué, jaloux à en grincer des dents, et définitivement convaincu de sa pertinence, dans le final d’un film de Guillermo del Toro, le magistral Labyrinthe de Pan, où la petite Ofelia porte avec dignité une semblable robe. Le nom du groupe, tiré en droite ligne de ce costume, en possède les vertus symboliques. Il apparaît à un instant de l’histoire où l’on côtoie de l’humanité violée, si belle et si déchue, si fragile, si puissante dans ses douceurs maternantes. Éventrée, désolée, debout. De cette image on pouvait faire un drapeau, comme on fit d’une croix un signe; j’en ai fait un nom destiné à retourner le monde. La fin du troisième tome annonce le début de ce retournement.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): On le sent bien monter, cet effet de recommencement sur d’autres bases. Ceci me porte glissendi vers ma question suivante, Allan. Vous prenez sciemment position sur le développement historique actuel dans cet imposant et flamboyant opus. Pourriez-vous nous en dire un mot, tout factuellement?

Allan Erwan Berger: Il fut un temps où l’on inventait des dieux pour exprimer ce que l’on sentait, pour annoncer par exemple l’aurore, encore invisible aux masses, d’un phénomène qui déjà les dominait. Toute démarche prophétique reposant sur une intuition, il était alors dans les usages reçus d’en concrétiser la présence par cette création d’un dieu. Cependant, l’on préférera aujourd’hui créer des histoires. Voici une de mes phrases fétiches, tirée d’un texte d’Ernst Jünger: « L’œuvre d’art, écrit-il, possède un puissant pouvoir d’orientation »… Ce qui, en passant, nous explique qu’étant alors en parfaite concurrence avec la religion, l’Art soit toujours décrié par les clercs lorsqu’ils ne peuvent s’en rendre les maîtres. Aujourd’hui je sens poindre un nouvel astre, une nouvelle domination. La souveraineté va basculer, et investir des assemblées autrement plus importantes que tout ce que l’Histoire a pu jamais connaître. Et je ne suis pas le seul à détecter cette émergence: les puissants l’ont sentie évidemment, qui l’attaquent et veulent mutiler le World Wide Web, brider Internet avant même qu’il n’ait fini d’éclore. C’est normal. Et donc vous me demandez du factuel. D’accord. Que l’on songe aux répercussions de cette décision de Wikileaks, encore incomprise, de balancer bruts de décoffrage tous les câbles de la diplomatie US en leur possession – entre nous, une explication pourrait être: puisqu’après la Fuite, qui a commencé en août 2010, tous ceux qui surtout ne devaient pas savoir ont su, autant tout montrer aux autres afin que chacun sache, et que les gens mis en danger sachent, en particulier, qu’ils sont en danger. Et voilà ce que je trouve intéressant dans cet épisode – tel que je l’interprète: si, jusqu’à la fin du vingtième siècle, pour sauvegarder quelque chose il fallait la dérober à la vue, maintenant il faut au contraire la reproduire, et en disséminer des images partout. Appliquons à ce nouveau paradigme le problème de la souveraineté: il devient clair qu’elle va fuir, s’écouler des palais où elle était enfermée, pour investir de très vastes agoras. Voyez les cahots actuels, colériques, peut-être incohérents, inexplicables par les médias traditionnels, comme de puissantes contractions: bientôt, le monde va accoucher d’un nouveau modèle. Resterez-vous spectateurs, bovins d’abattoir bien fatalistes et désabusés, ou retrousserez-vous vos manches? Défendrez-vous votre liberté future? Prendrez-vous la parole pour inventer les assemblées de vos enfants, leurs règles, leurs ateliers, les pouvoirs de leurs modérateurs? Ou continuerez-vous à regarder cette putain de télévision, et à considérer qu’Internet, comme on vous le suggère, « est une poubelle de la démocratie »? Ceci a des répercussions jusque dans la culture. Albert Jacquard, avec d’autres collègues du monde entier réunis pour déterminer les possibilités d’émergence d’une éthique universelle, ont découvert, bien malheureux de cette trouvaille, qu’une telle éthique ne pouvait éclore sans un accord général sur le sens à accorder aux mots. Pas d’éthique sans culture; c’est presque une lapalissade. Inventez le moyen de concevoir une culture planétaire, n’importe laquelle, respectueuse ou irrespectueuse du passé c’est vous qui voyez, et vous aurez les fondements de votre éthique. Or, il n’y aura pas de politique moderne sans elle. Voyez, à ce sujet, la cartographie établie par André Comte-Sponville dans l’ouvrage intitulé Le capitalisme est-il moral? Mon roman expose ces enjeux, du mieux que j’ai pu.

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Cosmicomedia en trois tomes

Tome 1 :   Montrez-Nous que vous n’êtes pas des buses, paru le 15 septembre 2011.

Tome 2 :   Qui a une histoire à produire est le bienvenu, paru le 13 octobre 2011.

Tome 3 :   Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés, paru le 10 novembre 2011.

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J’irai cracher sur vos ponts

Publié par Paul Laurendeau le 15 octobre 2011

Pont Honoré Mercier (Montréal)

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Accablé de lassitude,
Perclus de vicissitudes
Arrogant, modeste, prude,
Concupiscent, pudibond,
Retors, ni mauvais, ni bon,
J’irai cracher sur vos ponts.

Ma courte compréhension
De l’hirsute conception
Des voies de circulation
Du Montréal… résumons:
C’est un franc foutoir, donc… bon…
J’irai cracher sur vos ponts.

Morver sur le Pont Mercier,
C’est finir de l’oxyder
Et amplement défouler
L’urbaine population
Par sa pulvérisation.
J’irai cracher sur vos ponts.

Pont Jacques Cartier, Pont Champlain,
Craignez le buccal venin
D’un courroucé citadin.
Le bec en forme de tromblon,
Je dicte un changement de ton:
Je vais cracher sur vos ponts.

Baver le Pont Victoria,
Ce vieux fief qui ne bouge pas,
Qui mal y pense, honni soit,
Cela m’est jubilation.
Cambronne, joue-moi du clairon,
J’irai cracher sur leurs ponts.

Échangeur Turcot caduc
Bretelles, raccords, viaducs,
Les plumes du panache d’un duc
Sont une configuration
Plus solide que vos crampons.
J’irai cracher sur vos ponts.

Et, si ces ouvrages s’effondrent,
On ira couler et fondre
Des rasoirs pour aller tondre
Du populo, la toison
D’or et de facturation.
J’irai cracher sur vos ponts.

Bof, notre mairie allègre,
Aux abris fiscaux intègres
Bien taraudés par la pègre,
Fera jouer mille connexions,
Obtiendra des injonctions
Contre le cracheur des ponts !

Ils me mettront sous tutelle
Pour ces glaviaux en pivelles.
Mais moi, du fond d’un tunnel,
Terroriste urbain fripon,
J’entonnerai la chanson:
J’IRAI CRACHER SUR VOS PONTS.

Dans ce corridor écho
Bien embourbé sous les eaux
Ma cantate pétera si haut
Que la longue construction
Tout en pétales de béton,
Oh scandale, Oh collusion…

Se déchirera comme l’aile
D’un papillon. Ce tunnel
Croulera, ministériel.
Et, ne pouvant faire trois bonds
Ni rentrer à la maison,
J’irai coucher sous les ponts.

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Viaduc de la Concorde (Laval)

Échangeur Turcot (Montréal)

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Paru simultanément sur Écouter, Lire, Penser.

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Poésie, Francophilie, Carré Saint Louis…

Publié par Paul Laurendeau le 14 juillet 2011

Français, soyez Français…

Roger Belval alias Wézo (le batteur du groupe de rock Offenbach, joué par Roberto Mei), dans le film Gerry (2011) d’Alain Desrochers et Nathalie Petrowski

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Montréal, un autre petit Quatorze Juillet ensoleillé et frémissant. Ah, que les Québécois aiment les Français. Tant et tant d’indices le prouvent, l’attestent, le corroborent, le confirment. On pourrait en causer sans fin. Bon, allez, cette fois-ci, je vais me fendre d’un ostensible exemple. Vraiment balèze. Du franc, du massif. Je vais déployer pour vous une portion, un pétale, un flocon, une raclure du pesant feuilleté historique d’amour des Québécois pour les Français. Cela va se faire, en verdure, en fontaine, en statues, en strates et… en vers. Je vais vous narrer un moment de francophilie québécoise parmi tant et tant d’autres: deux bustes de poètes dans le Carré Saint Louis, à Montréal. Ils disent le tout du tout de notre viscéral amour des Coqs, en silence autant qu’en poésie.

Vous accédez au Carré Saint Louis, à Montréal, depuis la station de métro Sherbrooke sur la ligne Montmorency-Côte Vertu (dite Ligne Orange). Vous touchez de la semelle l’intersection Saint-Denis et Rigaud, juste au haut du dénivelé de la côte Saint-Denis (orientée nord-sud, la rue Saint-Denis longe le Carré Saint Louis sur sa bordure est). Le petit parc est alors sur votre droite et le buste de votre premier poète vous toise déjà de loin, sur un pesant piédestal tapageusement griffé de son blaze et de ses datations: Octave Crémazie (1827-1879).

Un buste sur un piédestal, bizarre, bizarre. Ça se veut altier-songé-penseur-songeur et monument patriotard dans le même souffle. Le buste de ce grand poète «canadien» francophile, ronflant et qui en a, justement, du souffle, repose donc sur une colonne conique genre monument de guerre, devant laquelle, ou mieux, au pied de laquelle agonise un soldat français du 18ième siècle, juste en dessous de la devise Pour mon drapeau, je viens ici mourir. Comment est-on si certain que le susdit mourant est un soldat colonial français du 18ième siècle? Bien, outre que son tricorne repose non loin de lui, décoiffé, inversé, renversé (sa coiffe formant un tout petit lac, une toute petite coupe de bronze dans laquelle des écureuils, arrogants comme tous les écureuils gras-durs de parcs, viennent boire après une averse), il a une fleur de lys ostensiblement gravée sur un pan de son pourpoint. Non, non, on ne peut vraiment pas la rater, sa francité, à ce tragique clamsé de bronze. Il serre la hampe de son étendard flétri et agonise en se pâmant. Crémazie le fera bien revivre, allez, vous en faites pas… et tenez-vous bien. L’amour des Français explose ici avec fracas, littéralement, et s’exprime statuesquement dans le ronron patriotard larmoyant et pantelant des hardis conquis coloniaux de jadis. En contemplant béatement le buste hiératique d’Octave Crémazie matant l’horizon insondable, si vous avez de la mémoire à revendre (il en faut…), c’est son tonitruant chant du vieux soldat canadien (publié en 1855), qui roulera alors en rafale sur votre lippe, troublée et tremblotante. Accrochez-vous, c’est le grand Anne, ma soeur Anne français des Amériques…

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Le chant du vieux soldat canadien

Pauvre soldat, aux jours de ma jeunesse,
Pour vous, Français, j’ai combattu longtemps;
Je viens encor, dans ma triste vieillesse,
Attendre ici vos guerriers triomphants.
Ah! bien longtemps vous attendrai-je encore
Sur ces remparts où je porte mes pas?
De ce grand jour quand verrais-je l’aurore?
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Qui nous rendra cette époque héroïque
Où, sous Montcalm, nos bras victorieux
Renouvelaient dans la jeune Amérique
Les vieux exploits chantés par nos aïeux?
Ces paysans qui, laissant leurs chaumières,
Venaient combattre et mourir en soldats,
Qui redira leurs charges meurtrières?
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Napoléon rassasié de gloire
Oublierait-il nos malheurs et nos voeux?
Lui dont le nom, soleil de la victoire,
Sur l’univers se lève radieux?
Seront-nous seuls privés de la lumière
Qu’il verse à flots aux plus lointains climats
Ô ciel? Qu’entend-je? Une salve guerrière
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Quoi? C’est, dis-tu, l’étendard d’Angleterre,
Qui vient encor, porté par ces vaisseaux,
Cet étendard que moi-même naguère
À Carillon, j’ai détruit en lambeaux.
Que n’ai-je, hélas! au milieu des batailles
Trouvé plutôt un glorieux trépas
Que de le voir flotter sur nos murailles
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Le drapeau blanc, la gloire de nos pères,
Rougi depuis dans le sang de mon roi,
Ne porte plus aux rives étrangères
Du nom français la terreur et la loi.
Des trois couleurs l’invincible puissance
T’appellera pour de nouveaux combats,
Car c’est toujours l’étendard de la France.
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Pauvre vieillard, dont la force succombe,
Rêvant encor l’heureux temps d’autrefois,
J’aime à chanter sur le bord de ma tombe
Le saint espoir qui réveille ma voix.
Mes yeux éteints verront-ils dans la nue
Le fier drapeau qui couronne leurs mâts?
Oui, pour le voir, Dieu me rendra la vue!
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?

Un jour, pourtant, que grondait la tempête,
Sur les remparts on ne le revit plus.
La mort, hélas! vint courber cette tête
Qui tant de fois affronta les obus.
Mais, en mourant, il redisait encore
À son enfant qui pleurait dans ses bras:
«De ce grand jour tes yeux verront l’aurore,
Ils reviendront! et je n’y serai pas!

Tu l’as dit, ô vieillard! la France est revenue.
Au sommet de nos murs, voyez-vous dans la nue
Son noble pavillon dérouler sa splendeur?
Ah! ce jour glorieux où les Français, nos frères
Sont venus, pour nous voir, du pays de nos pères,
Sera le plus aimé de nos jours de bonheur.

Voyez sur les remparts cette forme indécise,
Agitée et tremblante au souffle de la brise:
C’est le vieux Canadien à son poste rendu!
Le canon de France a réveillé cette ombre,
Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre,
Saluer le drapeau si longtemps attendu.

Et le vieux soldat croit, illusion touchante!
Que la France, longtemps de nos rives absente,
Y ramène aujourd’hui ses guerriers triomphants,
Et que sur notre fleuve elle est encor maîtresse:
Son cadavre poudreux tressaille d’allégresse,
Et lève vers le ciel ses bras reconnaissants.

Tous les vieux Canadiens moissonnés par la guerre
Abandonnent ainsi leur couche funéraire,
Pour voir réalisés leurs rêves les plus beaux.
Et puis on entendit, le soir, sur chaque rive,
Se mêler au doux bruit de l’onde fugitive
Un long chant de bonheur qui sortait des tombeaux.

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Et vlan dans les dents. Un peu sonné(e) quand même par cette dense passion, ce regret tangible et transit, ce vibrant appel, cet amour en cuisante fanfare, cette fidélité indéfectible qui transcende les régimes, les agiotages et les bureaucraties, vous quittez ce flamboyant cénotaphe à notre ardent nationalisme perdu (il n’en reste que notre francophilie contemporaine, régalienne, épidermique, inaltérée, pantelante, reconnaissante) et vous marchez en direction de la Rue Saint Louis (sud). Vous vous avancez alors sur la frange sud du Carré (le mot «français» Square, figurant dans l’affichage municipal montréalais officiel, ne vit pas du tout dans l’usage vernaculaire effectif. Allez savoir pourquoi…) et vous jetez un dernier regard abasourdi en direction du buste de Crémazie, sur son piédestal. De l’autre côté du parc, sur la rue Saint Louis (nord), une sorte de castel écossais miniature avec tours crénelées vous toise et n’en a cure. N’en ayant cure vous non plus, vous longez la rue Saint Louis (sud) sur un des trottoirs du parc qui lui est parallèle, vers l’ouest. Direction: l’embouchure de la rue piétonnière Prince Arthur. En déambulant, vous découvrez, sur votre droite, une vue imprenable sur l’espace encerclant la fontaine du centre du parc, le tout, lumineusement verdoyant, et de style anglais pure poudre. C’est ceci:

Vous longez doucement cette miniature enchanteresse. Ensuite, ce qui apparaît comme un ancien kiosque de kermesse (c’est une ancienne vespasienne, en fait) en vient à apparaître, toujours sur votre droite. C’est La Bulle au Carré – petit marché des saveurs, un marché de produits fins québécois fin-du-fin-finesse garantis d’inspiration intégralement et infinitésimalement française. Juste avant d’atteindre la rue Laval (en référence à François de Montmorency Laval, hein, pas à l’autre Pierrôt-le-Pas-Beau, parfait inconnu ici), qui longe le parc sur sa face ouest, voici le buste d’Émile Nelligan, le petit Rimbaud du Québec. Érigé en 2005, sur un socle, lui, moderne, sobre, lisse, dépouillé, pur, brut, c’est le visage, en métal comme martelé (d’ailleurs coulé dans une fonderie française), du poète jeune et langoureux, du temps de ses fulgurants débuts au sein de l’École Littéraire de Montréal (1895-1935). Sur le socle, sous le buste, simplement, on lit: Émile Nelligan, poète (1879-1941).

Tiens maudit de mautadit, le Crémazie, de l’autre bord du parc, est mort l’année de la naissance du Nelligan de ce bord-ci. Continuitaire autant qu’identitaire, l’affaire. Subtil et fin passage du lancinant relai des résistances. Nouveaux effluves mémoriels de correspondances et de réminiscences. Ici notre cardinal amour des Français pétille, scintille, virevolte, alors là, tout autrement que tout à l’heure. Il va se canaliser, chez notre sublime poète, en amour des Français, sublimes poètes. Takes one to notice another one comme disait l’autre homme-araignée. Après le 19ième siècle patriotique nostalgique du 18ième siècle héroïque, voici le 20ième siècle névrotique nostalgique du 19ième siècle programmatique et, vlan, derechef, Vive une autre France. De fait, aduler un poète français, s’en inspirer, le gloser, le pomper, le plagier, le singer, le téter, le piller, le pasticher, c’est une affaire. L’aimer, l’aimer d’amour pur, abnégatoire, cultuel, au point de lui consacrer un percutant sonnet, non plus comme mentor ou source mais ouvertement, carrément (!), comme muse, comme objet/sujet, comme égérie, c’est autre chose. Et c’est (carrément!) dans le Carré Saint Louis (que Nelligan sillonna dans sa jeunesse) que ça se fait. Le Charles Baudelaire (publié en 1903) d’Émile Nelligan nous percole alors dans l’esprit:

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Charles Baudelaire

Maître, il est beau ton Vers; ciseleur sans pareil,
Tu nous charmes toujours par ta grâce nouvelle,
Parnassien enchanteur du pays du soleil,
Notre langue frémit sous ta lyre si belle.

Les Classiques sont morts; le voici le réveil;
Grand Régénérateur, sous ta pure et vaste aile
Toute une ère est groupée. En ton vers de vermeil
Nous buvons ce poison doux qui nous ensorcelle.

Verlaine, Mallarmé sur ta trace ont suivi.
O Maître tu n’es plus mais tu vas vivre encore,
Tu vivras dans un jour pleinement assouvi.

Du Passé, maintenant, ton siècle ouvre un chemin
Où renaîtront les fleurs, perles de ton déclin.
Voilà la Nuit finie à l’éveil de l’Aurore.

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Fleurs stylistiques et frissonnant vibrato des sensibilités à part, c’est la même idée que chez Crémazie tantôt, vous observerez. La Vieille France revient, perdure et régénère la Nouvelle… Sauf que, oh, lâchez-moi, une minute. Faut-tu qu’il l’aime encore son grand poète français maudit, mautadit, pour le chanter ainsi? Non, non, je crampe ici, c’est dit… Jusque dans les profondeurs du derme historico-artistique, c’est de la grande, de la sublime, de la lancinante francophilie, ça, mes ami(e)s. De l’amour existentiel, substantiel et définitoire, ma joie, ma gloire. Oui, que oui. Merci. Voilà. CQFD. Voilà. Merci. C’est dit. Nous vous aimons, les Coqs. C’est comme ça. C’est intégral. C’est d’un bloc. C’est en nous. Ça se décrit mais ça ne s’explique pas, ça s’analyse mais ça ne transige pas. Donnez-nous–en encore longtemps de vos, de nos, Quatorze Juillets ensoleillés et frémissants. We will always have Paris, et toute cette sorte de choses…

Ouf, on en a la lèvre bien asséchée, du coup, de toute cette po-wé-zi franco(phile)-de-port. Aussi, le moment est venu de sortir du Carré Saint Louis (Saint Lou… tiens comme la grande ville du Missouri, bout d’hostie, mais aussi, bien sûr, comme l’autre justicier francien sous son chêne) et d’aller se rincer le sifflet dans un des nombreux troquets archisympas de la si charmante piétonnière Prince Arthur… Liberté, Liberté chérie! À la bonne vôtre.

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Laïcité ouverte ou laïcité définie? Eh bien… laïcité ouverte ET laïcité définie…

Publié par Paul Laurendeau le 1 juin 2011

Hier, j’ai vu passer, comme une ombre qu’on plaint,
En un grand parc obscur, une femme voilée:
Funèbre et singulière, elle s’en est allée,
Recélant sa fierté sous son masque opalin.

Émile Nelligan, «La Passante», dans Motifs poétiques (Poésies complètes, BQ, p. 44) 

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Alors, pas besoin de vous faire un dessin, ça a commencé avec le voile, tous les types de voiles. Hantise sans assise, la question du voile musulman est partout dans le monde francophone, en ce moment. Au fil de la dernière décennie, au Québec, les médias vont d’abord couvrir (boutade…) cette question au jour le jour, ronron, gentil, sans se douter de l’explosion spécifique qu’elle va finalement connaître, au Québec toujours, dans les premiers mois de l’année 2010. On parle par exemple, dans nos canards, pour échantillonner un brin ce que ronron, gentil veut dire ici, du film documentaire de Nathalie Ivisic et de Yannick Létourneau Je porte le voile, présentant des rencontres avec des femmes musulmanes qui portent le voile. Décrivant les pour et les contre, cet intéressant documentaire s’efforce de combattre les stéréotypes de notre bonne vieille condescendance ethnocentriste. Ce film est captivant car il représente la douce, idyllique et lointaine (2009) époque où le Québec, blanc, virginal, mondialiste, approchait encore ces questions avec l’impartialité requise d’autrefois. Ce documentaire est, et reste, l’exemple cardinal de la réflexion québécoise dans le cadre serein de la ci-devant laïcité ouverte. Il a aussi l’avantage majeur de donner la parole aux premières intéressées.

Mais, entre temps, la décennie 2000-2010 se termine, et l’orage approche. Dans un ordre d’idée plus fondamental, le contexte ex post du débat, souvent acrimonieux et excessivement tataouineux, des «accomodements raisonnables» continue sinueusement de se mettre en place. Le tout se teinte d’un léger venin, en 2010 et au Québec toujours, quand le sociologue percheminé Yves Rocher se prononce, tout comme le Parti Québécois, en faveur d’une laïcité définie (plus rigide envers les signes religieux) par opposition, justement, à la laïcité ouverte, prônée notamment par le parti de centre-gauche Québec Solidaire. La blogosphère s’emballe un brin. On part, encore une fois dans toutes les directions ethnocentristes imaginables et l’ambiance internationale tendue sur cette question sociétale, pourtant, en fait, bien anodine, est aussi solidement représentée par le rejet par les parlementaires français du port du voile intégral dans les services publics. Et pourtant, et pourtant… Sur Montréal, l’Afrique du Nord est vraiment venue nous rehausser, depuis ma prime jeunesse. Par moments on se croirait littéralement dans la Marseille du Nord. Un grand nombre de femmes en hidjab déambulent sur les rues… tenant par la main des petites filles têtes nues et vêtues à l’occidentale. Je n’ai pas le sentiment que je vais devoir patienter bien longtemps avant que ces gamines ne soient de jeunes adultes toniques et modernes… polyglottes en plus… J’ai entendu de l’arabe marocain pour la première fois de ma vie dans le métro de Montréal, il y a peu. Les deux jeunes femmes étaient vêtues comme vous et moi et je vous passe un papier que leur coiffeur leur en doit une bonne, car elles étaient fort savamment teintes et ébouriffées à la moderne… L’intégration se fait en fait sans heurts et pourtant, dans l’horizon local, il semble que des pressions soient sciemment exercées sur le Canada pour qu’il imite la France dans son intransigeance ethnoculturelle, sur cette fichue question fichu-chiffon.

C’est dans cette ambiance délicate qu’éclate alors, début mars 2010, la crise du niqab au cégep Saint Laurent, à Montréal. Naema (nom fictif retenu par les médias), une étudiante du programme de francisation d’origine égyptienne est expulsée de son cours, par nul autre que le ministère de l’éducation du Québec, suite à une série de mésententes avec son enseignante sur comment accommoder la présentation de ses exposés oraux en classe. On lâche alors la bonde. La Fédération des Femmes du Québec appuie le ministère de l’éducation, en signalant que le hidjab (voile ne couvrant que les cheveux) est acceptable tandis que le niqab et la burqa (voiles couvrant l’intégralité du visage, sauf les yeux) sont nuisibles à la bonne communication. Les syndicats d’enseignants québécois abondent aussi dans ce sens. L’étudiante expulsée dépose alors une plainte auprès de la commission des droits de la personne. Le président du congrès musulman canadien et son épouse expliquent alors, en 2010 toujours, que le niqab est incompatible avec l’Islam, que le Coran ne requiert pas qu’on se couvre le visage, seulement qu’on s’habille avec modestie. Tiens, tiens… C’est bel et bon. C’est effectivement très utile à savoir. Ceci dit, monsieur, madame, sauf votre respect, moi, j’ouvre le Coran de bonne foi et, effectivement, je n’y vois pas grand-chose sur le voile. Par contre, je tombe quand même sur ceci:

«Les femmes ont des droits équivalents à leurs obligations,
et conformément à l’usage.
Les hommes ont cependant une prééminence sur elles.
Dieu est puissant et juste.»
Le Coran (traduction D. Masson), Sourate 2 (La vache), fin du verset 228.

Force est donc de conclure que la coutume et l’us peuvent imposer, sous la houlette de l’homme, des tenues que le Coran n’impose pas explicitement, se contentant, lui, de dicter, sans ambages, la prééminence masculine… C’est pas acceptable, ça, par contre, et c’est non négociable. C’est ça, voyez-vous, au fond, qui fait qu’on lâche la bonde à propos du voile, dans une société comme le Québec. Sur ce genre de prémisse là, y a pas de consensus possible, non, non, non. Déjà qu’il faut que je pile sur la morale de mon athéisme et endure toute cette poutine cultuelle au nom du multiculturalisme mais là, je m’arrête net. Ce genre de régression sociale: over my f***ing dead body. Sorry… Alors les «exigences de l’Islam», un peu pas trop non plus, dans le présent débat, hmm… Bon… bon… bon… Magnanime, multiculturel en diable, je vais, histoire de rester ouvert, me contenter de considérer la question du voile comme strictement ethnoculturelle, au sens le plus large du terme. Son irritante dimension religieuse est hors champs pour moi, vu qu’elle se termine infailliblement dans l’ornière phallocrate.

Madame Yolande James, Ministre de l’immigration et des communautés culturelles du Québec (2007-2010)

Mais poursuivons. Lors d’une seconde expulsion de cette même mystérieuse étudiante Naema (nom fictif toujours retenu par les médias) d’un autre cours de francisation, la ministre de l’immigration du Québec du temps, madame Yolande James (notre photo), explique que le gouvernement québécois ne cédera pas et que si Naema veut suivre le cours de francisation, il faudra qu’elle retire son niqab. Fin mars 2010, le ministère de la justice du Québec dépose, à la vapeur, le ferme et explicite Projet de Loi 94 À visage découvert, interdisant le voile intégral dans les bureaux gouvernementaux du Québec tant pour les citoyens que pour les employés. Dans le reste du monde francophone, tandis que la France s’interroge sur la légalité de l’interdiction du voile intégral, la Belgique le rend illégal sur la voie publique. La France prohibe finalement  le voile intégral, en 2011. Et vogue la galère…

Notre candeur virginale multiculturelle n’est plus. À ma grande contrition, c’est là une question qui a déchaîné les passions xénophobes des québécois et des canadiens mais que la plupart de nos médias sont arrivés, pour le moment encore (croisons les doigts), à traiter avec passablement de sobriété et de retenue. Le point de vue de cette plaignante spécifique reste, par contre, bien mal documenté, je trouve, personnellement. Il aurait été utile aussi de donner plus d’informations complémentaires sur la présence du voile intégral dans la culture spécifique de certains pays musulmans. La burqa est exclusivement afghane. Le tchador est typiquement iranien. On attendrait d’une égyptienne qu’elle ne porte qu’un hidjab (voile ne couvrant que les cheveux). La voici avec un voile intégral. Pourquoi? On ne nous l’explique pas. Attendu que le Coran ne requiert pas qu’on se couvre le visage, seulement qu’on s’habille avec modestie, il est patent que la dimension religieuse du problème est, bien insidieusement, hypertrophiée. On ne nous explique pas, par contre, sur quel point de dogme ou sur quel penseur musulman tardif s’appuient alors les gens qui tiennent mordicus à porter le niqab, si tant est. Combien de femmes portent le voile intégral au Québec? On ne nous le dit pas non plus (il y en aurait un millier en France, pays de 65 millions d’habitants comptant une population d’environ 6 millions de musulmans). Beaucoup d’informations qui aideraient à faire comprendre qu’on voit ce problème plus gros qu’il n’est manquent, dans cette chère couverture de presse de notre temps. Nos médias ont su faire preuve de retenue, certes, mais, une fois de plus, ils ont passablement manqué le bateau pour ce qui est de vraiment informer sur ce qui tranche ou, surtout, dé-sensationnalise les questions.

Perso, on ne va pas me dessouder mes convictions avec une législation. Un voile, c’est de l’habillement, c’est une question qui reste personnelle, sensuelle, intime. Les indiennes non musulmanes, par exemple, portent des saris, qui incorporent aussi un voile. Les hommes africains portent des boubous, et c’est là un trait strictement culturel. Tous ces beaux atours, c’est seyant et, l’un dans l’autre, c’est pas vraiment un problème. Je continue donc de juger que c’est pas mon affaire de dire aux gens comment s’habiller. Et alors, en plus, si ces tenues perpétuent une ci-devant soumission, moi, le boutefeu occidental, je répondrais à cette soumission par l’appel à une autre soumission? Au feu par le feu? Non, non, non, c’est exactement le rail haineux sur lequel certains de nos mauvais martyrs veulent me tirer, le panneau suspect dans lequel ils veulent me faire basculer, la logique intégriste qu’ils veulent me faire embrasser (et embraser). Il faut répondre au feu par l’extinction. Moi je dis à la femme voilée: tu as ici le choix entre la civilisation qui dicte et la civilisation qui respecte ta liberté. Choisis… et prend tout ton temps. Tu gardes ton voile, je t’appuie. Tu retires ton voile, je t’appuie. Je ne promeus ni le voile ni l’absence de voile. Je promeus le libre arbitre.

Ça a commencé avec le voile, ça va ensuite se poursuivre avec les lieux de culte. Un lieu de culte, déjà, c’est autre chose. Un lieu de culte vise, entre autres, à promouvoir ouvertement ledit culte auprès de ceux qui n’y adhèrent pas ou pas encore. Sans être ouvertement une provocation, au sens provoque-provoque, un lieu de culte garde un aspect crucialement provocateur, celui du prozélitisme. Si on installe ou maintient (ceci NB) un lieu de culte quelque part, c’est un acte ouvert et explicite de communication. Un discours est porté, une conception de la vie sociale est avancée. Ce n’est pas comme si on se proposait d’ouvrir ou de perpétuer un entrepôt de deux par quatre ou de barils de verre concassé… Le Québec ne nous a pas encore mitonné sa mosquée du World Trade Center ou son minaret suisse. Mais cela ne saurait tarder. Encore virginal et multiculturel, dans ce cas ci, on peut toujours se réciter le beau petit poème de René Pibroch : Le Minaret de toutes les Pétoches.

LE MINARET DE TOUTES LES PÉTOCHES
Le myope prohibe le minaret…
Le protestataire en construit un tout de même…
Le sectaire boycotte le pays qui prohibe le minaret…
Le facho capitalise sur la peur du minaret…
Le visionnaire se dit alors que la déréliction n’y est pas encore…
(René Pibroch)

Et, bon, ici aussi, l’orage gronde. Les lieux de cultes (mosquées, synagogues, temples de tous tonneaux et, naturellement, les plus gluants, les moins remis en question dans le coin: les églises chrétiennes) visent, minimalement, à propager la parole explicite, le propos, la doctrine. Les athées, militants ou non militants, n’ont pas de lieu de réunion et, corollaire éloquent, ils ne prennent pas les propos des livres religieux pour du bon argent, non plus. Ils y voient plutôt une jurisprudence “morale” autolégitimante et hautement suspecte. On retire un tas de formulations des textes de loi effectifs dans la société civile et, pourtant, on les garde pieusement dans les textes «sacrés» des cultes dont on entérine la continuité, dans des niches bien physiques et bien architecturales. Là, oui indubitablement là, il y a un vivier sociétal qui représente un danger endémique, pour la laïcité… Il démarre, ou se perpétue, dans le lieu de culte, comme vecteur de la promotion dudit culte. Je suis fier d’être athée, sans nationalité, marxiste, et amateur de jazz (sans pourtant pour autant promouvoir le culte de Dixie ou joindre la secte du Be-bop). Je suis aussi hautement fier d’avoir sorti les curés théocrates de la vie civile, au Québec. Hmm… hmm… ce n’est pas pour qu’ils reviennent sous une autre forme. Il faut donc avoir le lieu de culte, et tous ses appentis institutionnels, bien à l’oeil. Que voulez-vous, on n’a toujours pas le droit d’être homosexuel(le) ou divorcé(e) si on entend étudier ou travailler dans une école catholique au Canada, eh non… Une copine juive ayant fait un contrat de suppléance dans une école catho de Toronto, s’est fait dire, à la fin dudit contrat, qu’elle ne serait tout simplement pas payée, n’étant pas catholique. Et elle ne fut effectivement pas payée pour un travail pourtant fait et bien fait… Je ne veux pas de ce genre de combine rétrograde et inique au sein de la société civile québécoise. Or, qu’en est-il vraiment, dans les racoins, les sous-sols et les corridors des lieux de culte? C’est bien plus grave que le voile de nos biques émissaires, ça. Et on n’en cacasse pas autant, pourtant… du moins pour l’instant. C’est que les remises en question que cela entraine sont d’une toute autre profondeur. Il y a encore bien des gens d’horizons divers qui ne souffrent pas qu’on mesure le minaret et le clocher avec un compas identique, unique et froid…

Il faut traiter l’affaire au niveau essentiel, principiel. Quand une société maintient la religion (laïcité non obligatoire, en dehors de l’administration publique) sans imposer une secte spécifiquement, elle promeut, en fait, le syncrétisme. C’est l’option implicite de la république américaine, par exemple, et on peut, si on veut, l’opposer à l’athéisme explicite et officiel qui avait été celui des soviétiques. Fondamentalement non-jacobine, la solution continentale est de fait la suivante: dialogue, cosmopolite et égalitaire, des cultes et déréliction insidieuse, sans athéisme officiel ou explicite. Or syncrétisme n’est pas laïcité. Les abus du culte sont inévitablement mal cisconscrits dans cette option. Le calice déborde toujours un peu, pas mal même, vu que, de fait, le liquide n’est ni bu, ni jeté… Patient, déférent, je tolère cette option du pluralisme religieux cosmopolite, non par promotion du syncrétisme religieux (et encore moins de la «croyance», comme le fit une certaine présidence francaise hyper-américanophile) mais plutôt parce que je continue de faire le pari que la formule syncrétique à l’américaine est la seule voie efficace (et, entre autres, non-violente) pour une progression non entravée de la déréliction qui, elle-même, sans poussée doctrinale en saillie, mènera, par déclin, par défoliation, par extinction, par indifférence envers les cultes, vers l’athéisme effectif. J’assume la longue phase du pluralisme religieux cosmopolite comme une forme maïeutique, polie, patiente, pudique, muette, de promotion de l’athéisme. Ce dernier, d’ailleurs (les médias ne vous le diront pas), prend déjà solidement corps dans la culture mondiale (c’est pourquoi il est bien inutile, voire fallacieux, de militer ouvertement en faveur de l’athéisme). Exemple (anodin) du voile et exemple (plus grave) des lieux de culte à l’appui, donc, finalement, voici mon option: laïcité ouverte ET laïcité définie (les deux ne sont absolument pas incompatibles). Il s’agit simplement de bien circonscrire le champ d’application de chacune.

Laïcité ouverte pour toutes particularités ethnoculturelles sans conséquences juridiques effectives: vêtements, façades de temples, arbres de Noël, Menora, citrouilles d’Halloween, Ramadan, croix dans le cou, grigris, papillotes, fétiches, totems et statues, moulins à prières, turbans, voiles, hidjab, tchador, niqab, burqa, sari, brimborions et colifichets, minarets et clochers (avec cloches et crieurs inclus, sauf la nuit), yoga, occultisme, horoscope, pèlerinages, baptême collectif en piscine olympique, les chrysanthèmes du culte, en un mot.

Laïcité définie et fermement imposée as the law of the land dans le strict espace de portée juridique citoyenne: droits des femmes, droits des enfants, instruction publique, soins hospitaliers, banques, héritage, justice, vie politique et/ou politicienne, sécularisation intégrale de tous les corps administratifs, interdiction de la théocratie, prohibition du port d’armes (y compris les armes blanches…), crime organisé, code civil, code criminel, taxation, chartre des droits, les choses sérieuses du tout de la vie civile, en un mot.

On ne dicte pas aux gens comment s’habiller, se relaxer, méditer, fantasmer, élucubrer, spéculer, cuisiner, décorer leur cahute, ou ce qu’ils prient intérieurement dans les lieux de cultes circonscrits au cercle strict de leurs co-religionnaires. Mais… euh… la soumission de la femme à l’homme, les écoles confessionnelles (protégées par la vieille constitution faisandée de 1867 ou pas) et la théocratie politique, alors là, je le dis sans rougir et tout en restant fermement rouge: pas de ça chez nous… Laïcité, c’est pas juste un mot-clef commode qu’on emprunte aux Francais pour les singer, en train d’écoeurer les femmes voilées. Laïcité, c’est le receptacle intellectuel que mobilise toute une société civile, implicitement ou explicitement athée, pour encadrer le lent et serein déclin de tous les héritages religieux institutionnels, et ce indistinctement… le «nôtre» comme le «leur» donc. Aussi, en conclusion, intoxidentale oblige, je ne sais toujours pas si Naema (nom fictif retenu par les médias) devait tant que ça retirer son voile pour rendre la performance de ses articulations phonétiques visible et perceptible à son enseignante de français… Je sais, par contre, qu’il est urgent de retirer le gros crucifix brunâtre du Salon Bleu de l’Assemblée Nationale du Québec (la vie politique procédant, sans concession, dans mon analyse, de la laïcité définie) et de le pendouiller pieusement dans un musée, à l’éclairage tamisé, de préférence…

Le crucifix du Salon Bleu de l’Assemblé Nationale du Québec est une infraction claire et nette à la notion de laïcité définie retenue ici. Il faut le retirer et le remplacer par rien. Pas de signe religieux ostensibles dans l’espace non privé du débat parlementaire. Que celui dont l’ardoise est propre…

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Écrire… se travestir… se dévoiler…

Publié par Paul Laurendeau le 14 avril 2011

Comme le disait (enfin, bon, je glose…) Robert Ervin Howard (1906–1936), on ne peut pas écrire le soir et la fin de semaine. Il faut s’y consacrer. C’est un art. Il faut s’asseoir et prendre le temps. Quand on se doit à l’écriture, on se doit à en faire la priorité centrale de sa vie et ce, coûte que coûte. L’univers de notre prochain exercice romanesque s’approche de nous en tourbillonnant. Il vient nous hanter le soir, la nuit, au petit matin, toujours un peu n’importe quand. Il ne faut pas le capter trop vite, il faut le laisser tournoyer puis se poser sur la portion de notre être qui tiquera d’un petit mal cuisant lors de cette rencontre. La mise en place des émotions et du mood sont primordiaux, mais rien ne se fera sans méthode. Il faut donc planifier l’ouvrage, mettre un plan au net, faire des recherches un peu aussi. Pas trop de recherches, il ne faut pas s’enliser dans les fatras d’un essai manqué pour se ligoter ensuite avec des matériaux préparatoires à rallonge. Ceci n’est pas un exercice académique, et je parle en connaissance de cause. Il faut que ça vole, que ça butine. Il faut savoir quand plonger. Il y a aussi les tentations à éviter. Tentation de la facilité, tentation de s’accrocher aux modes, de s’inspirer un peu trop, de se donner le public cible qui mordra vu que nous aurons bien suivi la tendance. L’autre tentation, catastrophique à notre époque, omniprésente, lancinante, terriblement parlante, c’est celle de la biographie-sans-concession déguisée en fiction, ce que certains nomment l’autobiographie d’un inconnu. Ces tentations sont inexistantes pour moi. Je n’écris pas sur ce que j’ai lu, ou sur mon vécu. J’écris sur ce qui me roule dans la tête. Ma fiction n’est pas autobiographique ou plagiaire, elle est imaginaire. L’originalité n’est pas une quête ou une recherche pour moi. C’est un acquis sûr, imparable. On me l’a assez dit et redit. Je détiens le secret de l’originalité, sans même y avoir pensé. Ce secret, le voici, tout simple… Vous voulez être original? Écrivez de vos obsessions. L’originalité suintera de vous. Vous n’aurez même pas, non plus, à y penser.

Je ne plierai pas, je ne me conformerai pas. C’est dans ma nature. Je prendrai cette avenue et écrirai des histoires merveilleuses. Mon écriture est. Elle percole en moi. Il me reste simplement à la faire connaître. Le seul texte de référence utile en matière de réflexion artistique que je trouve dans la tradition culturelle du Québec, c’est le Manifeste du Refus Global (1948). Le seul roman qui me prend à la gorge au Québec, c’est L’Avalée des avalés (de Réjean Ducharme, 1965). Mais pour ces deux textes majeurs, il y a tellement de poutine insipide, de savonnettes, de petits copains qui font mousser la prose inepte des petits copains… de… de… de… Mais voilà qui me donne l’opportunité de dire un mot de la ligne éditoriale du site Écouter Lire Penser que j’anime avec Daniel Ducharme et une petite équipe de cœurs d’artichauts. On a décidé de faire le contraire de ce que les surréalistes avaient fait jadis avec l’essai critique collectif Un cadavre (1924 et 1930). Au lieu de couler ce qui nous horripile, nous valorisons ce qui nous botte. Sur ce qui nous déçoit, silence opaque, sur ce qui nous sollicite, jactance labile. C’est aussi incisif, tout en étant moins agressif. Cet état d’esprit, je le reproduis, le perpétue ici aussi, au sujet de mon œuvre de fiction. Au lieu de dénigrer ce que je ne trouve pas bon, j’écris mes textes et les laisse porter ce qu’ils ont à porter. Inutile d’insister sur le fait qu’ils sont bons…

Comme le personnage double du roman Se travestir, se dévoiler, l’écriture de fiction contemporaine vit pleinement la crise de conformité de la société tertiarisée contemporaine. C’est rendu qu’on écrit un essai comme on rédige un rapport ou une batterie de notes de services. On écrit de la fiction comme on transmet un compte-rendu journalistique ou les billets d’un carnet (blogue) de voyage. C’est rendu qu’il faut être professionnel même quand il s’agit de chier, d’éructer, de subvertir par l’art, de pisser le sang délétère, de souiller la routine de boyaux de porcs et de songes indicibles et/ou inavouables. Et après on va se lamenter que les œuvres manquent de sang, qu’elles se languissent et vivotent en librairie. Voltaire est mort, Falardeau est mort, et je ne me sens pas bien moi non plus, allez. À ce moment-ci, on me permettra de me fendre d’une recommandation amicale et respectueuse. Celle de vous prier de jeter un œil sur le reste de mon carnet (blogue) Le Carnet d’Ysengrimus. Il fournit sans tergiverser ni tataouiner la nature explicite de mes couleurs idéologiques. Je préfère prévenir à l’avance car ce que je pense perle en permanence dans ce que j’écris. Mon entretien avec Daniel Ducharme sur le site Écouter Lire Penser aidera certainement aussi à cerner ce que j’entends par réalisme insolite. Voilà pour la minute renvoi… renvoyage aussi, du reste.

Donc, je n’écris pas sur ma vie. Je ne cultive pas le roman-témoignage, cette autobiographie déguisée où on se raconte chafouinement, avec un petit masque. Trois petits tours, trois petites diffractions, une poignée de changements de noms, rêvez, voici ma «fiction». Je n’écris pas sur ce qui existe ou sur ce que je sais. La littérature de colportage, c’est pas mon genre. Je ne fais pas du feuilleton factuel, du reportage, du témoignage douloureux, amer et poignant. J’écris sur ce que j’imagine. Je reproduis, du mieux que je peux, le film mou, fou, labile et chamarré qui me roule dans la tête. Oh, il m’arrive bien de plagier des lambeaux de réel historique… mais ce n’est plus plagier ça, hein, c’est s’inspirer. Quand, en dessous de mon scénario, se profile insidieusement les fibres d’un monde d’autrefois, c’est pour les concasser, les broyer, les dissoudre, ces fibres, et en faire le comburant autonome de ce récit hirsute, de ce rouleau hâtif et fugace qui ne cesse de m’échapper, lui aussi. J’écris, en fait, comme je vous raconte un long métrage que j’aurais furtivement vu en rêve. Je suis un élucubrant de mon temps. Pour le moment, comme quand on rapporte du rêve, justement, je réorganise les éléments les plus délirants, les remettant sur le trépied d’une cohérence narrative fondamentale, mais je ne ferai peut-être pas cela toujours. Si quelqu’un apparaissant dans une de mes fictions ressemble à une personne réelle, ce n’est pas un aveu biaiseux ou du crypto-réalisme. C’est un casting. Cette personne, inopinément semblable à une personne du monde, vient jouer un rôle que je lui assigne, dans mon film, un petit rôle habituellement. En effet, ce genre de casting de personnes que j’ai connu, ou que le monde a connu, cela arrive généralement à un de mes personnages secondaires (j’adore et respecte immensément mes utilités, ce sont tous des amours passionnels et charnels, pour moi). Mes personnages principaux, eux, par contre, ne viennent d’absolument nulle part d’empirique ou de platement factuel. Ce sont des Ornicar… Et l’histoire dans laquelle ils évoluent, bien, c’est une fiction.

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Sur le roman Se travestir, se dévoiler maintenant. L’itinérant torontois Marcel Dacier se substitue sans témoin à un certain Simon Baume, dont il est le sosie intégral, sur les lieux de l’accident mortel de ce dernier. Cela le fait entrer dans une famille de milliardaires de l’Escarpement du Niagara. Il y redresse involontairement un certain nombre de torts et se gagne quelque peu la confiance de cet univers bourgeois glauque, en le prenant doucement et astucieusement dans l’angle du bon amnésique. Le travesti est parfait. Mais, quand tout semble se mettre en place, comme une mécanique bien huilée, insidieusement quelque chose coince, frotte, se casse. Et notre homme devra en venir inexorablement à se dévoiler. Les représentants de son nouveau milieu social devront le faire aussi, en une tumultueuse dégringolade de sincérité et de vérité non voulue, que personne n’avait vu venir. Se travestir est un acte calculé, stratégique, méthodique, fondamentalement stable, même à travers le détail fourmillant de ses divers rajustements tactiques. Se dévoiler est plutôt un effondrement, un effet de forces éminemment involontaires, une catastrophe, au sens le plus pur du terme, une capilotade effilochée, échancrée et filandreuse qui, si elle rencontre parfois certains assentiments secrets, rampants, occultes, s’impose à nous, malgré nous, s’enchevêtre en torons cauchemardesques tout autour de nous, et nous force à la plus échevelée et la plus fatale des cascades d’improvisations. Se travestir… se dévoiler… c’est écrire. Voilà.

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UN AN APRÈS LE SÉISME EN HAÏTI, L’OUBLI (bilan d’une couverture journalistique à court terme faisant inconsciemment écho au mouvement historique à long terme)

Publié par Paul Laurendeau le 12 janvier 2011

La République d’Haïti a campé une rupture cubaine au temps du Premier Empire…

René Pibroch

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Haïti, quelle trajectoire historique unique pourtant! Ils ont fait leur révolution républicaine vraiment pas mal en avance. En 1803, la révolte de Toussaint Louverture contre Bonaparte libère abruptement Haïti du joug colonial classique et de son pendant immonde: l’esclavage. Venant tout juste de vendre la «Louisiane» (quatorze états, en fait) à l’administration Jefferson, le susdit Bonaparte, visionnaire passable de la trajectoire des Amériques, est obligé de lâcher Haïti pour ne pas froisser la susceptibilité naissante de son précieux allié US, susceptibilité naissante qui mènera à la doctrine Monroe vingt ans plus tard (1823). Les esclaves libérés d’un coup sec par l’action de Louverture n’ont donc plus, depuis des siècles, la possibilité de vivre en Franco-DOM ouvertement assistés par une métropole vétillarde mais constante, comme le font encore Martinique, Guadeloupe, Guyane et Saint-Pierre et Miquelon. Si les Haïtiens avaient fait leur révolution plus tard, comme Cuba (1959), ils auraient bénéficié des partenariats belliqueux, rigides et rageurs, mais massifs et sans ambivalences, du temps de la Guerre Froide. Pas de cela dans leur trajectoire, non plus. La décolonisation graduélliste à l’anglaise (Jamaïque, Barbade, Bahamas, etc), ce ne fut pas pour eux non plus, vu qu’ils étaient déjà intégralement «libres». Aussi la seule puissance qui aurait pu les soutenir, ce sont les USA. Or notez, ceci est crucial, que les USA, première république historique du monde moderne, ne soutient ouvertement que des ROYAUMES (Iran, Arabie, etc). Haïti est une république aussi… déjà… Tant et tant que l’appui des héritiers de Jefferson et de Monroe, eh ben, qu’ils s’en passent. Il n’y a plus rien à y gagner pour les américains. L’appui à Porto Rico, à Guam, à Cuba même autrefois, servait au moins, tout juste comme l’invasion des Philippines (1892), à sortir l’Espagne de l’espace panaméricain… Le sort à long terme d’Haïti s’est donc faufilé entre le colonialisme ancien, chassé trop tôt, le néo-colonialisme monroesque US, rentré trop tard (ou jamais), et une version Caraïbe quasi-accidentelle de la Guerre Froide dont ils n’ont pas, comme Cuba, assumé les beaux risques, tout simplement parce qu’on fait vraiment rarement deux révolutions républicaines de suite… La mécanique de leur trajectoire historique spécifique les a logé directement dans le fossé géopolitique. Angle mort de l’histoire. Le bidonville oublié des Amériques… oubli, oubli, oubli.

Ensuite, il faut que les séismes «naturels» socialement déterminés amplifient la stagnation historique. Disparition subite et artificiellement provoquée de l’oubli, il n’avait guère été possible de mettre la main sur le moindre journal, le 12 janvier 2010, jour du terrible séisme en Haïti. Les choses s’ajustèrent cependant promptement. La couverture journalistique devint vite accessible, omniprésente, tonitruante, en fait. À partir du 13 janvier, les secours s’organisent dans le chaos le plus intégral. Bilan initial, 150,000 morts. On fouille les décombres, dans un terrible dénuement, à mains nues, la plupart du temps. L’UNICEF, la Croix Rouge et d’autres organismes ont des encarts publicitaires d’appel à l’aide philanthropique sous forme de dons en argent. Rapidement, l’eau et la nourriture manquent. Montréal et New York accueillent chacun une conférence sur la reconstruction d’Haïti et Bill Clinton s’implique ostensiblement. Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU, demande aux sinistrés d’être patients. On donne les Haïtiens comme voulant se ruer sur le refuge du Canada. Les secours internationaux sont coordonnés par les américains et, dans ce dispositif compliqué et lent, les canadiens sont mis spécifiquement au service de la ville de Jacmel. Québec développe une aide d’urgence de trois millions de dollars dans la semaine qui suit le séisme. Les artistes, en une explosion polymorphe de bonnes intentions et d’ardeur, se mobilisent pour Haïti. Alors que les renforts militaires affluent à Port-au-Prince, la communauté haïtienne canadienne demande plus de flexibilité à l’immigration, au gouvernement du Canada, et ne l’obtient pas. Le 20 janvier 2010, une nouvelle secousse sismique frappe Haïti. Québec élargit alors ses critères d’immigration, en se démarquant du gouvernement fédéral.

Début février 2010 éclate l’affaire des dix américains arrêtés pour avoir tenté de mettre en place un réseau d’adoption parallèle. C’est la première grande distraction médiatique. Des humanitaires sont aussi attaqués sur le terrain, par des brigands. Début février, aussi, la grogne s’installe dans le pays sinistré et on commence à critiquer les gouvernements pour leur lenteur à organiser les secours. On constate aussi qu’une part des dons ne se rend tout simplement pas. L’ONU en vient à menacer de suspendre les fournitures de médicaments aux hôpitaux haïtiens qui font payer leurs patients. L’actrice philanthrope autodédouanée Angélina Jolie désapprouve l’adoption d’un enfant haïtien car cela correspond à briser des familles pour une raison fondamentalement indue. Fin février 2010, une autre série de répliques sismiques frappe le pays, alors que, sans explication précise et contre le souhait de l’ONU, les 2,000 soldats canadiens se retirent (ouf, ils niaisent là moins longtemps qu’en Afghanistan – oh c’est vrai qu’ici, excusez pardon, ça sert par spécialement l’impérialisme…). Le bilan des victimes canadiennes est revu à la baisse tandis qu’on finit par faire immigrer des familles haïtiennes au Canada, en catastrophe. Début avril 2010, le bilan des pertes de vies en est à 300,000 morts et on annonce qu’il faudra des milliards pour reconstruire Haïti et ce, tandis que la corruption et l’incurie généralisée sont de plus en plus dénoncées. Vous souveniez-vous de tout ça?

Haïti fut le grand buzz journalistique du premier tiers de l’année 2010. Tout le monde s’enroba d’Haïti en janvier comme tout le monde se mettait une tuque de Père Noël en décembre. Qu’on parlasse ou écrivasse de quoi que ce soit, il fallait alors que cela ait rapport avec Haïti et son séisme (souvent pour se dédouaner insidieusement de parler d’autre chose). Couverture condescendante, ethnocentriste, paternaliste et insidieusement cynique et insensible. En deux petits mois, renouant inexorablement avec l’Histoire, l’histoire a «refroidi», comme disent les journalistes dans leur jargon, et le spectacle médiatique se mit graduellement à se ressourcer ailleurs. Aujourd’hui, malgré la sarabande des dénis, malgré les promesses solennelles de toutes farines, malgré la dure continuité du merdier total, c’est derechef l’oubli de l’actualité, en continuation implacable de l’oubli de l’Histoire. Quand Haïti revient rouler dans l’actualité, c’est sur autres choses et un peu comme si de rien (choléra importé, émeutes des élections présidentielles et, oh, évocations anniversaires de toc du séisme, bien sûr, ces dernières souvent incroyablement nunuches, égocentriques, larmoyantes et anecdotiques)…

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Le Québec occupé, soixante dix ans après sa conquête par l’Empire Britannique, dans le regard d’une bourgeoise montréalaise du temps (1832-1838)

Publié par Paul Laurendeau le 15 octobre 2010

As empire rings its curtain down
This
British word
Sticks deep in native and colon
Like Arthur’s sword…

[Quand le rideau impérial tombe lourdement, ce mot de Britannique reste bien enfoncé dans le sein des naturels et des coloniaux tel l’épée du Roi Arthur…]

Seamus Heaney, poète d’Irlande du Nord et Prix Nobel de Littérature

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La France a connu une Occupation de quatre ans, suivie d’une tonitruante Libération. Nous, au Québec, bien, l’occupant s’est installé en 1760 et il n’est jamais reparti. Il nous a ratatiné géographiquement, outrepassé démographiquement, marginalisé socio-économiquement et il continue de nous servir ses petites courbettes veules, ses menus sourires fielleux, son faux calme trompeur, ses péréquations compte-goutteuses, son moralisme politique faux-cul et sa fichue rectitude conformiste mièvre, onctueuse et paralysante. Une occupation vieille de 250 ans, cela crée des particularités aussi diversifiées qu’incalculables. J’en propose ici un petit exemple historique particulièrement probant.

L’intégralité de la chronique que je vous synthétise ici est tirée du Tome 1 du Roman de Julie Papineau de Micheline Lachance (2001). Ce remarquable roman historique, copieux et solidement alimenté par un lot impressionnant de documents d’époque, nous donne à suivre la vie d’une bourgeoise canadienne-française, un peu plus de deux générations après la conquête de son pays par l’Empire Britannique. Matez-moi un peu ça, c’est singulièrement parlant. Tout commence par le traumatisme profond d’un quasi-fait-divers. Le 21 mai 1832, Madame Julie Papineau, née Bruneau (1795-1862), est témoin d’une fusillade de la foule montréalaise, par la milice anglaise. La voici soudain hantée par cet instant de violence autoritaire qui a donné, pour elle, à l’oppression subie par ses compatriotes une dimension tangible, concrète, perceptible, un visage douloureusement humain. Les nombreuses références faite par Madame Papineau au recours aux armes, dans sa correspondance et ailleurs, à partir de 1832, sont le résultat de ce fait historique cruel et inique parmi tant d’autres mais qui a la caractéristique essentielle d’être celui qu’elle a intimement vécu.

Les Habits Rouges britanniques dans leur subtile et délicate interaction avec l’hinterland colonial (ici à Boston au 18ième siècle)

Nous sommes en 1832. Ottawa (le village forestier de Bytown) n’existe pas encore en tant que capitale des Canadas et le pouvoir colonial britannique siège à Québec, ville de garnison à majorité anglaise. Un canadien, au 19ième siècle, c’est un francophone du Canada (les anglophones sont désignés les anglais) et un québécois, c’est juste un citadin de la ville de Québec, sans plus. À cette époque, les femmes ont, oh surprise, le droit de vote, malgré des pressions politiques pour le leur retirer, sous prétexte que les élections sont trop houleuses et disgracieuses. Les femmes du Bas-Canada ont donc de fait un droit de vote fort fragile car, en effet, de nombreux hommes, y compris le grand meneur canadien Louis-Joseph Papineau (contre le gré de sa femme), s’y opposent, jugeant que les canadiennes sont en réalité manipulées par leurs pères et leurs maris et ne s’intéressent pas vraiment à la politique. Le 21 mai 1832, Julie Papineau se rend donc à la Place d’Armes à Montréal pour aller voter, dans la circonscription du quartier ouest de Montréal. Elle est alors témoin d’une fusillade de la foule des électeurs d’un candidat de souche irlandaise du Parti Canadien, par la milice anglaise. Cela la heurte profondément, la révolte, et la pousse à embrasser plus étroitement les vues de son mari, Louis-Joseph Papineau (1786-1871), chef du Parti Canadien et orateur de la chambre (Président du Parlement), qui réclame rapidement une enquête au gouverneur Matthew Whitworth Aylmer (1775-1850) sur ce crime. Une épidémie de choléra s’abattant en plus sur Montréal à l’été 1832 oblige Julie Papineau et ses enfants à se réfugier, hors de cette ville de 27 000 habitants, chez son frère, le curé de Verchères, tandis que son mari reste en ville, pour encadrer l’intervention du Bureau d’Hygiène de Montréal contre l’épidémie. Le susdit curé de Verchères relaie alors à Julie les récriminations de l’évêque de Montréal, Monseigneur Jean-Jacques Lartigue (1777-1840), cousin de Papineau, dont l’évêché est maintenu par le gouverneur britannique sous la tutelle de l’archevêché de Québec comme représailles que ledit gouverneur fait subir au prélat, en conséquence des activités politiques de son remuant et subversif cousin. Les Papineau sont des anticléricaux et n’ont cure des plaintes de l’évêque. De plus Papineau appuie le bill des fabriques, projet de loi visant à obliger l’église à rendre compte du détail de ses avoirs financiers au parlement canadien, y compris les avoirs acquis suite à des contributions volontaires.

Les militaires ayant tiré sur la foule lors des événements du 21 mai 1832, notamment le Lieutenant-colonel Alexander-Fisher Mackintosh, sont élargis par le juge Jonathan Sewell (1766-1839) et la crédibilité du Gouverneur Aylmer aux yeux de la population canadienne en est fortement entamée. Ce Aylmer, c’est le militaire colonial type, maladroit en politique. Il a fourni de l’argent pour faire mettre une plaque sur la tombe du général français Louis-Joseph de Montcalm (1712-1759) sur les Plaines d’Abraham mais, lors de sa rencontre avec Julie, au cours d’une réception chez les Papineau, il a trouvé moyen de lui dire que c’était sa façon d’exprimer sa sympathie pour le peuple vaincu. Lors d’une autre rencontre avec le gouverneur, sur un quai du port de Montréal, Julie lui exprimera directement son désaccord avec la raideur militaire et le caractère biaisé de son style administratif. Solidement révoltée, depuis la fusillade dont elle garde le douloureux souvenir, elle propose à Papineau de la porter, elle, témoin à charge lors de l’enquête publique qu’il prépare sur cette fusillade de Montréal. Elle a tout vu et saura le dire. Papineau hésite à mettre sa femme, l’épouse du chef du Parti Canadien, dans une position si sensible. Il craint que cela fasse quand même un peu chiqué. Mais après consultation de ses principaux collaborateurs, il se ravise. Julie viendra à Québec témoigner sur la fusillade.

Automne 1832. À Québec, le vieux Palais Épiscopal, endommagé lors des bombardements de la Conquête de 1760, délabré, exigu, sert d’Hôtel du Parlement. L’enquête publique passionne tous le Bas-Canada et un public nombreux prend place dans le jubé de l’ancienne chapelle, pour y assister. L’enquête publique s’amorce sur la déposition du docteur Robert Nelson (1794-1873), ayant agi comme médecin légiste (coroner) au moment des événements ayant entraîné la mort violente de Pierre Billet, François Languedoc et Casimir Chauvin. Les témoins à décharge décrivent les ci devant rioters comme une masse déchaînée de canadiens et d’irlandais de basse classe. Quand Julie Papineau témoigne, le shérif de Montréal s’objecte en affirmant que la rue et le parlement ne sont pas un endroit pour une femme respectable. Pas achalée, comme on dit par ici, Julie décrit ce qu’elle a vu et surtout explique que, derrière la troupe des habits rouges se trouvait des manifestants loyalistes en civil, qui jetaient des pierres sur les électeurs sans que la milice n’intervienne. Ernest Hébert complète le tableau en exhibant son chapeau percé d’une balle et François-Marie-Thomas Chevalier de Lorimier (1803-1839) exhibe son parapluie cassé par une balle. Papineau dénonce la présence de corps d’armée sur des sites électoraux, en invoquant une jurisprudence du parlement britannique de 1741. Après son témoignage, Julie rentre à Montréal par bateau à vapeur. Papineau, homme public populaire et élégant, travaille à Québec, Julie réside à Montréal avec leurs enfants. Ils s’écrivent, en fait, bien plus souvent qu’ils ne se parlent. À la fin de l’année 1832, Papineau ne rentre pas au bercail pour le temps des fêtes et un doute jaloux s’installe en Julie. Rose-Amyot Plamondon, la cousine de Julie, jeune veuve attrayante et fraîche, dont Papineau gère les affaires par contrainte testamentaire, apparaît souvent sous la plume de Papineau. Julie est bien contrariée. Dans ce contexte triste et amer, elle apprend que sa petite fille Ézilda (1828-1894) est atteinte de nanisme.

Julie Papineau et sa fille Ézilda, en 1835. Portrait d’Antoine-Sébastien Plamondon (1804-1895)

Nous sommes maintenant en 1833. Les fêtes du jour de l’an sont sans joie pour Julie et elle ne répond plus aux lettres de Papineau, qu’elle soupçonne de rencontrer des femmes dans les cérémonies et les bals du palais du gouverneur, le château Saint Louis, à Québec. Mais, hanté par ses conflits politiques, Papineau ne fait rien de cela. Les députés qui doivent gagner leur vie –les parlementaires sont sans salaire- sont rentrés dans leurs comtés, sur leurs terres et Papineau craint que le gouverneur en profite pour faire passer en douce des lois iniques et impopulaires. Comme Lord Aylmer a déclaré que l’ordre britannique s’imposera à tout prix aux canadiens, le maire et les échevins de Québec, les députés patriotes et Papineau ne se présentent pas au palais du gouverneur pour les bals de fin d’année. C’est un boycott mutuel, s’accompagnant d’une sournoise et fielleuse guerre d’usure. La vie de Papineau à Québec est plus tendue et plus austère que Julie ne se l’imagine. Il revient, en mars 1833, à Montréal et prend alors, lui, la mesure de la tristesse de la vie de Julie, entre ses enfants malades et la frustration de constater que la garnison anglo-écossaise de Montréal a été renforcée. On décide de se rendre à Petite-Nation, la seigneurie des Papineau dans l’Outaouais, à l’embouchure de la rivière de la Petite Nation, se jetant dans la rivière des Outaouais. L’exploitation agricole et forestière est tenue par Denis-Benjamin Papineau (1789-1854), agent seigneurial, mais est toujours plus ou moins sous l’autorité de Joseph Papineau (1752-1841), le père de Papineau, qui l’a pourtant vendue audit Papineau, l’année du mariage de ce dernier avec Julie. Le mari de Julie est un seigneur bien modeste, son «manoir» est une maison rustique et Julie surnomme cet endroit la Butte à Maringouins. Mais l’été 1833, le premier passé en la seigneurie après la mort de sa belle-mère, sera doux et paisible pour Julie Papineau, seigneuresse de la Petite-Nation. Elle visitera, en compagnie de son beau-père, l’intégralité de ce domaine de 800 âmes, 200,000 arpents, deux rivières, neuf chutes, un moulin à scie, un moulin à farine, passé, au fil de l’Histoire, de François-Xavier de Montmorency Laval (1623-1708), aux prêtres du Séminaire de Québec, des prêtres du Séminaire de Québec à Joseph Papineau, puis, de Joseph Papineau à Louis-Joseph Papineau. C’est ensuite Louis-Joseph en personne qui emmène Julie à cheval lui montrer le site du manoir de pierre qu’il veut faire construire pour elle. Julie se demande alors si le chef du Parti Canadien n’envisage pas secrètement de se retirer en ses terres. Cela reste cependant bien improbable. À l’automne 1833, le couple retourne à Montréal. Leur ami, l’historien Jacques Viger (1787-1858), devenu maire de Montréal, rapporte à Papineau et au docteur Nelson que le gouverneur Aylmer et Monseigneur Lartigue ne s’entendent pas au sujet de l’instruction publique. Le gouverneur trouve que l’évêque joue le jeu de son cousin Papineau en encourageant des écoles qui, en utilisant Cicéron et Lamennais comme sujets d’étude, instillent l’esprit de révolte antimonarchique dans la jeunesse. Aylmer continue d’associer Papineau et Lartigue dans son esprit, malgré le fait que le premier constate que le second trahit, en réalité, la cause canadienne, en relayant docilement les vues du pouvoir anglais.

1834. Lors d’une joute foraine, un canadien ayant remporté un porcelet, se fait tabasser et tuer par des soldats anglais ivres. Le Lieutenant-colonel Alexander-Fisher Mackintosh est décoré par le roi d’Angleterre et Papineau, qui ne veut plus perdre son temps avec les lampistes du pouvoir colonial, commence à établir la liste de ses doléances politiques fondamentales. Dans le traîneau équestre les amenant à Québec, Papineau, Jacques Viger  et Louis-Hippolyte Lafontaine (1807-1864) discutent de ce cahier de doléances en préparation, qui passera à l’Histoire sous le nom de Quatre-vingt-douze résolutions. Les canadiens représentent les quatre cinquièmes de la population de 600,000 âmes de la colonie et n’ont que 47 postes de fonction publique sur 194. On parle aussi de la création d’une Banque du Peuple et l’idée de la possibilité d’une insurrection populaire fait son chemin. Papineau n’aime pas trop ces deux idées. En chambre, quand les résolutions de Papineau sont discutées, ses partisans et lui se font comparer à Danton et à Robespierre pour la saveur républicaine, française et anti-loyaliste de leur démarche. Les résolutions sont votées par la chambre, au grand dam du Parti Tory. Le style militariste de l’administration Aylmer y est notamment vertement critiqué et cela réjouit Julie Papineau. Pour ne rien arranger de l’image négative du gouverneur, à l’hiver 1834, une portion historique du palais qu’il occupe à Québec, le Château Saint Louis, passe au feu. Julie, pendant ce temps, accouche de la petite Azélie (1834-1869). Papineau, pour aider Julie dans son allaitement, va lui chercher une vache à Petite-Nation. Le 24 juin 1834 est mis en branle pour la toute première fois une invention de Ludger Duvernay (1799-1852) vouée à une longue postérité: la fête nationale des canadien-français. S’inspirant du fameux 17 mars des irlandais, Duvernay veut donner aux canadiens un héro «social»: Jean le Baptiste. Le jour de la fête, Julie est approchée par des animatrices de bonnes œuvres ayant déjà reçu de l’argent du gouverneur et de l’évêque. Elles prient Julie d’intercéder, en faveur de leurs œuvres, auprès du chef du Parti Canadien, son mari. Mais Julie sait que Papineau ne croit pas en la philanthropie et juge que la libération sociale est la meilleure façon de conjurer la pauvreté. Aussi, Julie s’esquive. Ambiance d’euphorie patriote. Au repas en plein air, Julie dira explicitement que la situation s’aggrave pour les droits des canadiens et qu’il faudra un jour recourir à la violence. Papineau, de retour de Québec, la gronde un peu d’être si explicite. À l’automne 1834, des incidents, dont certains mortels, ont lieu cependant avant les élections qui donnent 77 sièges sur 88 au Parti Canadien. Julie, qui rencontre l’évêque Lartigue, pour la dispense matrimoniale d’une de ses nièces qui s’apprête à marier un anglo-protestant, lui reproche son apathie devant le pouvoir anglais et son manque de solidarité pour le peuple canadien. Elle mentionne aussi au prélat que la possibilité existe que le peuple canadien en arrive aux affrontements armés.

1835. Les émeutes anglaises anti-patriotes s’intensifient à Montréal. De la parenté de Maska (ancien nom de la ville de Saint-Hyacinthe), la famille Dessaulles, propose à Julie d’aller s’installer chez eux avec ses enfants dont le nouveau bébé, pour être plus proche de ses deux fils, pensionnaires chez les sulpiciens, Amédée Papineau (1819-1903) et Lactance Papineau (1822-1862). Julie hésite, elle ne veut pas avoir l’air de fuir Montréal. Archibald Acheson, comte de Gosford (1776-1849) succède à Lord Aylmer comme Gouverneur Général de l’Amérique du Nord Britannique et Lieutenant Gouverneur du Bas-Canada. Il lui a été interdit, explicitement et directement par le roi d’Angleterre, de rendre le Conseil Législatif (une sorte de sénat colonial) électif, de rendre la chambre canadienne décisionnelle sur le budget ou de concéder de nouvelles terres de la couronne aux canadiens. Le nouveau gouverneur doit être conciliant sans oublier que le Canada est un pays conquis. Lord Aylmer quitte le Canada en laissant un parlement qui refuse de voter un budget qu’il ne contrôle pas, l’a accusé d’avoir favorisé la diffusion du choléra en cédant devant les marchands anglais et d’avoir toléré le meurtre de canadiens en ne punissant pas les officiers meurtriers de la fusillade de Montréal. Son successeur, Gosford, le méprise et Aylmer sait que rien n’est réglé. Lord Gosford organise une fête champêtre au Bois de Coulonge à Québec pour prendre contact avec les députés canadiens. Julie y accompagne Papineau et y revoit un de ses anciens amoureux québécois, Marc-Pascal de Sales Laterrière (1792-1872), seigneur des Éboulements, député du Parti Canadien et membre du Conseil Législatif, satellisé au gouverneur. Entre le montréalais Papineau et le québécois Laterrière un débat acrimonieux éclate. Faut-il reconnaître une nouvelle commission d’enquête que le gouverneur s’apprête à mettre en place. Papineau, l‘intransigeant, pense que non. Laterrière, le conciliant, pense que oui. Julie change le sujet de la conversation pour éviter que le ton ne monte entre les deux hommes. Mais la contradiction politique mise en place ne lui échappe pas. Tant et tant que Julie se méfie vite du nouveau gouverneur. Elle trouve qu’il fait trop de concessions trop vite aux canadiens. Elle craint un piège politique. Le Gouverneur Gosford force les personnages du gouvernement les plus anti-canadiens à démissionner, abolit les sinécures (sortes de postes administratifs coloniaux parasitaires), restreint les cumuls de charges, donne préséance à la langue française en chambre. Même Papineau semble amadoué. Il n’appuie pas ouvertement la commission d’enquête du gouverneur mais autorise ses hommes à y participer sur une base individuelle.

1836. Julie Papineau semble être la seule à ne pas faire confiance au nouveau gouverneur. Elle décide d’écrire à Papineau pour lui signaler sa méfiance patriote. Suite aux apparentes mollesses pro-canadiennes de ce nouveau gouverneur de la colonie, les troubles anti-canadiens font rage à Montréal et Julie est agressée par des voyous anglophones. Papineau et Wolfred Nelson (1791-1863), frère du docteur Robert Nelson, rencontrent le nouveau gouverneur pour lui signaler la montée des troubles. Celui-ci se contente d’affirmer qu’il a officiellement dissous le British Rifle Corps, pépinière de tous les carabiniers volontaires anti-canadiens de Montréal. Dans les faits, le journaliste tory Adam Thom (1802-1890), leur meneur, a tout simplement renommé son commando factieux The Doric Club et celui-ci parade dans Montréal en brandissant des manches de haches, en faisant éclater des pétards et en criant À bas ces chiens de Français. Papineau exhorte Julie de se replier sur Maska mais elle refuse toujours, n’acceptant pas de se défiler comme une coupable dans son propre pays. Elle passe l’anniversaire de ses quarante ans en compagnie du couple Viger dans une ambiance de terreur urbaine. Des loyalistes ont en plus trahi le gouverneur en publiant les ordres secrets qu’il tient du roi d’Angleterre au sujet des concessions fondamentales à ne pas faire aux canadiens. Aucun des deux partis ne tient désormais ce nouvel administrateur colonial pour crédible. Les anglais le trouvent trop conciliant. Les canadiens jugent qu’il concède des miettes mais reste rigide sur l’essentiel. Cet été là, Julie participe, en compagnie de Papineau, à l’inauguration du tout premier tronçon de voie ferré reliant Laprairie à Saint Jean, sur la rive sud du fleuve Saint Laurent. La locomotive Dorchester de la Champlain & Saint Lawrence Railroad Company parcours les vingt-trois kilomètres reliant les deux communes en moins d’une heure, à la grande joie de Peter McGill (1789-1860), principal actionnaire de la compagnie de chemin de fer. Le tout a lieu en présence du gouverneur, de l’évêque et d’un certain nombre d’homme d’affaire montréalais dont John Molson (1763-1836), brasseur de bière et armateur maritime bien connu, dont l’entreprise a fabriqué les wagons du train. L’écossais Peter McGill, proche du Doric Club, en veut au gouverneur de serrer la vis à tous ces éléments trublions anglais et le gouverneur en vient carrément à craindre pour sa vie et la vie de Papineau.

1837. La Banque du Peuple est fondée et les assignats sont même à l’effigie de Papineau. Mais le Colonial Office de Londres a rejeté les Quatre-vingt-douze Résolutions du Parti Canadien en affirmant qu’il ne veut pas d’une république en Canada. Ils y ont substitué les dix Résolutions Russell qui, entre autres, interdisent l’octroi de nouvelles terres aux Canadiens. L’entourage politique de Papineau décide de lancer un boycott des produits anglais. On envisage même de s’inspirer du Boston Tea Party, mais les patriotes sont divisés sur la question de savoir si Brother Jonathan (personnage symbole des USA, ancêtre de l’Oncle Sam) les soutiendra dans leur lutte. Le Montreal Herald encourage les tireurs à la carabine à utiliser une statue de plâtre représentant Papineau dans un concours de tir tenu à Montréal. Julie Papineau observe que de jeunes patriotes, aussi exaltés que le Doric Club, se coalisent en milice et elle ne veut pas que son fils Amédée se joigne à leur action. Elle prie son beau-père d’amener le jeune homme de moins de vingt ans avec lui à Petite-Nation. En route vers l’Outaouais, Amédée Papineau et son grand-père rencontrent un squatter canadien qui leur explique l’escroquerie que lui et ses semblables subissent. Ils se font promettre une terre mais ne parviennent pas à en obtenir les droits de propriété. Ils s’installent, défrichent et, quand la terre est bien propre, le grand propriétaire terrien se manifeste et les exproprie, prenant la terre en main à son avantage exclusif. Il semble bien que les tout nouveaux Eastern Townships (Cantons de l’Est) se développent en ce moment ainsi. Amédée Papineau est outré. Les nouvelles Résolutions Russell n’autorisent l’accès à la terre nouvelle qu’aux immigrants de souche britannique, instaurant ainsi un apartheid colonial insidieusement ethnocidaire. Le voyage à Petite-Nation sera aussi, pour le fils Papineau, un moyen de prendre la mesure de la pauvreté des censitaires, de la misère noire associée aux rigueurs du climat et à l’indigence des vieilles terres. La pauvreté est si profonde que Joseph Papineau écrit à son fils pour lui expliquer que le boycott des produits anglais qu’il préconise ne concernera que les bourgeois de la ville. Les cultivateurs, qui ne possèdent que les hardes qu’ils ont sur le dos, n’ont pas lu les gazettes et n’ont, de toute façon, pas les moyens de boycotter quoi que ce soit. Les luttes nationales sont un privilège de classe, un luxe bourgeois. Pas de surprise à cela. Les bourgeoises, justement, ne ratent pas leur coup pour le boycott des produits anglais, produits textiles notamment. Adèle Lafontaine fait sensation quand elle se présente au Cercle Patriotique des Dames Montréalaise intégralement vêtue d’étoffe du pays jusqu’aux gants, en coton de Louisiane de contrebande. Les cercles de femmes patriotes sont très actifs pour relayer le mot d’ordre de Papineau de boycott des produits anglais et de protectionnisme économique canadien. La chose est ardue, vu que l’intégralité de l’Empire est en pleine crise économique. Amédée et Lactance Papineau, de retour à Montréal pour les vacances, s’interpellent désormais citoyen, narguent un capitaine de milice lisant publiquement une procuration du gouverneur, chantent La Marseillaise en public et adhérent au cercle des Fils de la Liberté (inspirés des Sons of Liberty de la révolution américaine et pendant canadien du Doric Club), formé de jeunes médecins, clercs de notaires et commis de banque désoeuvrés par la crise économique et exacerbés par les provocations militaires du Gouverneur Gosford. Toujours prisonnier de son paradoxe de concessions, ce dernier est copieusement haï des deux groupes de jeunes hommes. Les Fils de la Liberté s’entraînent à la boxe, au tir à la carabine et participent à des bagarres avec les anglais. Julie voit ses fils revenir de bagarres en ville et Papineau revenir d’Assemblées où on hisse côte à côte le drapeau américain et le drapeau des Patriotes (que la réflexion gagnerait d’ailleurs passablement à comparer visuellement au drapeau de la République d’Irlande).

Le drapeau des Patriotes canadiens-français

Le drapeau de la République d’Irlande

Julie sent que l’ambiance est à la guerre civile et elle n’aime pas ça. Au Château Saint Louis, ce sont successivement des marchands anglais montréalais exacerbés puis Sir John Colborne (1778-1863), commandant en chef des forces militaires de l’Amérique du Nord britannique, qui viennent relancer le Gouverneur Gosford et lui reprocher sa trop grande indulgence envers les canadiens. Sa vaste tentative d’amadouer les chefs patriotes en les appelant à des fonctions gouvernementales est, de plus, rejetée par le Colonial Office de Londres. La toute nouvelle reine Victoria (1819-1901) propose de suspendre l’application des Résolutions Russell en échange d’un vote du budget par les parlementaires canadiens. Gosford sait bien que les patriotes ne mordront jamais à un appât aussi grossier. Pour compléter la catastrophe diplomatique, Papineau nie, par écrit, inviter les canadiens à la sédition par les Quatre-vingt-douze Résolutions. Observant que Papineau participe à de vastes assemblées publiques qu’il juge, elles aussi, séditieuses, Gosford décide donc de le destituer. L’échec politique de cet administrateur colonial, conciliant et mal compris de Londres, est total.

En août 1837, Papineau quitte Julie pour se rendre à Québec pour une session de crise. Il porte un habit de voyage en drap de Manchester, enfreignant ainsi sa propre consigne de boycott des textiles anglais, Julie lui en fait le remarque, il se choque mais ne change pas d’habit. Julie apprend ensuite par son frère, le curé de Verchères, que Monseigneur Lartigue vient de resserrer les consignes anti-séditieuses de l’église, imposant notamment qu’on refuse l’absolution aux paroissiens qui confessent des actes de sédition ou de contrebande. Le curé de Verchères panique pas mal. Il craint de finir coupé de ses ouailles, qui sont tous patriotes. En partance pour ses terres de l’Outaouais, Julie fait un détour chez l’évêque et nie que les canadiens fassent quoi que ce soit d’illégal. Celui-ci cherche à la démonter en lui parlant des Fils de la Liberté, dont le fils de Julie, Amédée, fait partie, paradant devant l’évêché et se pratiquant au tir à la carabine dans une clairière avoisinante, la Côte à Baron. Julie ne se démonte pas et donne ces pratiques de son fils et de ses acolytes comme un pur et simple acte d’autodéfense. Elle va ensuite participer au mariage d’Honorine Papineau, sa nièce, sur les terres de Petite-Nation et fait face comme une tigresse aux remontrances que les membres de la famille Papineau ont envie de formuler à l’égard des politiques tranchées de leur illustre frère. Ce dernier revient à Montréal après la session la plus courte de l’histoire du Bas-Canada. Les députés canadien, majoritairement vêtus en étoffe du pays, ont affirmé que l’incapacité du gouverneur de tenir ne fut-ce que ses promesses cosmétiques de nomination d’officiels canadiens (le Colonial Office lui ayant refusé ces nominations) prouvait que la réconciliation n’aurait pas lieu. Le gouverneur n’obtenant rien de cette chambre a vite prorogé la session.

Septembre 1837. Papineau reconduit son fils Lactance au séminaire de Maska. Voyage strictement privé. Les mascoutains ne l’entendent cependant pas de cette oreille. Ils pavoisent les rues et reçoivent le chef canadien avec kermesse et fanfare. Malencontreusement, Sir John Colborne, se rendant dans les Cantons de l’Est pour y lever des volontaires, passe le même jour par le même village. Il constate cette euphorie populaire envers Papineau et en subit même les contrecoups vexatoires, puisqu’il se fait chahuter devant son auberge par des bandes de trublions canadiens. Papineau n’aime pas qu’on provoque le commandant militaire anglais et sermonne les meneurs de ces charivaris nocturnes. Papineau prend la mesure de l’exaltation populaire et il confie à Julie qu’il craint maintenant qu’elle ne serve qu’à légitimer la terrible répression militaire dont les anglais sont capables. Il se rend ensuite à Saint Charles pour le rassemblement populaire auquel il est convoqué, dans une redingote en toile du pays, cette fois-ci. Devant une assemblée en plein air de six mille personne, dont son fils Amédée qu’il aperçoit pour la première fois armé et embrigadé par les Fils de la Liberté, Papineau appelle au strict boycott économique et dénonce le recours à la violence. Mais Wolfred Nelson et d’autres orateurs disent que le temps est venu de fabriquer des balles avec des cuillères d’étain et de combattre. La foule appuie les appels insurrectionnels et n’approuve pas la ligne conciliante de Papineau. Quand Sir John Colborne se fait rapporter ces événements par ses mouchards, l’amalgame se fait vite dans son esprit entre Papineau et Nelson, entre le modéré et l’extrémiste. Colborne retourne voir le gouverneur et défend l’idée de l’existence d’une situation pré-insurrectionnelle. Il veut aussi faire fermer la Banque du Peuple, qu’il accuse d’être une caisse servant à financer l’insurrection en préparation. Le gouverneur commence graduellement à embrasser les vues du commandant militaire. Celui-ci fomente en fait un coup factieux. Il réunit les personnages du Doric Club autour de lui et ces agitateurs s’activent pour faire croire que les canadiens sont sur le point de prendre massivement les armes.

Novembre 1837. Des affrontements entre le Doric Club et les Fils de la Liberté sur la Place d’Armes à Montréal se terminent Rue Bonsecours par le sac de la maison de Papineau. L’armée coloniale britannique laisse des loyalistes en civil faire le charivari chez le chef canadien sans intervenir. Papineau voudrait que Julie fuie avec les enfants, mais elle reste. Le lendemain, les amis de Papineau se rendent dans sa maison saccagée pour lui signaler que le Gouverneur Gosford a émis un mandat d’arrêt contre lui. Si un soulèvement a lieu, en coordination avec les alliés anglophones du Haut-Canada, eux aussi insurgés contre le pouvoir colonial, rien ne sera possible avant les glaces. Comme les factieux de Colborne se joignent plus intimement aux troupes régulières, Papineau risque d’être appréhendé bien avant, et jugé, et pendu peut-être. Julie n’aime pas cela et le somme de quitter Montréal, tandis qu’elle restera temporairement. Papineau part pour une destination inconnue, tandis que Julie prend la route du presbytère de Verchères avec son bébé. Ses autres enfants sont à Maska ou s’y rendront. Amédée, recherché comme milicien patriote, devra aussi se cacher. Le lendemain, Julie est amenée par son neveu jusqu’à la Pointe-aux-Trembles. On lui signale que Papineau a pris le vapeur sans encombre mais elle ne peut pas passer car les soldats anglais fouillent tout le monde à la recherche de patriotes censés les avoir attaqué par centaines à Chambly (selon la propagande de Colborne), quand en fait une poignée de volontaires avec des fusils de chasse et des fourches ont simplement libéré deux notables que des dragons anglais venaient d’appréhender et d’enchainer. Julie avec son bébé et son neveu traverse le fleuve vers Verchères sur le radeau de traverse d’un passeur. Amébée vient la rejoindre chez le curé de Verchères, le lendemain. Les Fils de la Liberté sont en déroute. Certains d’entre eux prennent le bord des États-Unis. Édouard Raymond Fabre (1799-1854) vient annoncer à Julie et au curé de Verchères que Papineau est à Saint-Denis avec ses principaux collaborateurs et qu’il aurait mis en place un gouvernement provisoire. Julie supplie Fabre de dire à Papineau de ne jamais se rendre au gouverneur car il risque la pendaison. De nombreux parlementaires canadiens ont déjà été écroués pour haute trahison. Le 23 novembre 1837, les anglais attaquent les patriotes à Saint Denis et subissent une étonnante défaite. Le 25 novembre, les soldats de Colborne massacrent les patriotes à Saint Charles.

Décembre 1837. Une immense chasse à l’homme est organisée dans tout le Bas-Canada. Papineau passe au Manoir Dessaulles à Maska, se déguise puis disparaît dans la nature. Julie, toujours à Verchères, ne sait pas où est Papineau. Fait rarissime au Canada, la tête à Papineau (c’est de là que vient la fameuse expression québécoise) est mise à prix pour mille livres (quatre mille dollars du temps, une fortune). Julie fait une sorte de dépression nerveuse et ne quitte plus sa chambre. Marie Douville, la bonne du curé de Verchères, lui apporte subrepticement les nouvelles des morts et des écroués d’avant et d’après la bataille de Saint Denis. Marie finit par avouer à Julie que George-Étienne Cartier (1814-1873) est dans le coin et qu’il a vu Papineau à Saint Denis, avant la bataille. Julie se rend avec la bonne du curé auprès du jeune juriste patriote, qui se cache dans un hangar de ferme. Il lui apprend que Papineau a fui avant la bataille de Saint-Denis, probablement parce que le docteur Wolfred Nelson voulait lui épargner de voir le feu. Julie rentre chez elle et s’alite car cette promenade hivernale lui a donné la fièvre. Après avoir laissé entendre qu’elle s’était fait tirer le portrait avec un diadème pour essayer de singer la Princesse Victoria, les journaux légitimistes annoncent subitement que Julie Papineau est morte, d’une fièvre cérébrale, à Verchères. Lactance Papineau voit la chose dans un journal à Maska et veut en avoir le cœur net. Il se rend à Verchères à cheval avec son cousin. Cela force les deux jeunes hommes à traverser le site de la défaite de Saint Charles où un vieillard leur raconte le tragique et inégal engagement. Ils passent enduite à Saint Denis. Les anglais sont revenus après la victoire patriote et ils ont incendié le village. Le village est maintenant peuplé de sentinelles anglaises et de citadins apeuré. L’aubergiste leur apprend que Wolfred Nelson a été capturé dans un bois des Cantons de l’Est. La population du village en veut à Papineau pour le brutal retour de la garnison anglaise. Lactance et son cousin finissent par arriver à Verchères. Ils portent, pour Julie, une lettre reçue pour elle chez la veuve Dessaulles à Maska et qui n’a pas été décachetée. Les nouvelles sont bonnes. Papineau s’est réfugié à Swanton (Vermont). Il n’a pas fui mais a été sommé de se retirer avant la bataille, par le docteur Wolfred Nelson. Amédée est passé aux États-Unis aussi. Julie se sent beaucoup mieux. Elle lit la lettre de Papineau dont l’analyse politique des manœuvres factieuses de Gosford et Colborne se résume comme suit : Tu le sais comme moi, les anglais n’avaient qu’un but: nous amener à la violence pour pouvoir abolir nos droits. Ils ont réussi. Papineau s’est foulé une cheville et a failli se noyer dans la rivière Missisquoi, après avoir fui Maska mais il a pu passer la frontière, sans que les douaniers anglais ne le reconnaissent sous sa barbe de plusieurs jours et ses habits du pays.

1838. Amédée est avec Papineau. Ils circulent entre Saratoga (New York), Albany (New York) et Burlington (Vermont) sous le faux nom de Fournier. Julie reçoit des lettres d’eux régulièrement et se prépare à partir pour les États-Unis les rejoindre. Au printemps, elle rentre à Montréal, pour trouver la maison de la rue Bonsecours de nouveau saccagée, cette fois-ci par les perquisitions de l’occupant, et sur le sol, une lettre du docteur Robert Nelson lui annonçant qu’il est en prison alors qu’il n’a rien fait d’autre que de soigner les malades. Il sera éventuellement relâché et partira aussi pour les États-Unis. Plus tard, Julie revoit Henriette Chevalier de Lorimier qui lui annonce en serrant un bébé sur son sein que son mari a fui à Plattsburgh (New York) après la bataille de Saint Eustache. Lui et Robert Nelson seraient à préparer, avec des alliés américains, une invasion républicaine du Canada (qui, faut-il le dire, sera un échec). Nelson se serait autoproclamé président de la république à venir et serait en brouille avec Papineau. Henriette raconte la bataille de Saint Eustache à Julie, mentionnant l’incendie de l’église, le meurtre du Docteur Jean-Olivier Chénier (1806-1837) et les femmes déshabillées et violées par les volontaires des milices de Colborne. Julie rencontre ensuite Marguerite Viger, dont le mari, le maire de Montréal Jacques Viger, vient de subitement virer loyaliste. C’est la prise de bec entre les deux femmes. Dans les jours qui suivent, Julie se rend à la prison du Pied-du-Courant à Montréal (siège de l’actuel musée de la Prison des Patriotes) et y revoit Wolfred Nelson, qui ne la rassure pas au sujet des motivations de la fuite de Papineau. Elle va faire ses adieux à Maska à ses enfants Lactance, Ézilda et Gustave, emporte son tout petit bébé, Azélie, et prend la route de l’exil. Le premier juin 1838, elle arrive aux États-Unis, ce grand pays dont le peuple a su se prendre en main. Bientôt elle sera de nouveau avec Papineau.

Et l’histoire continuera… Ambiance peu commune, vous ne me direz pas… Oui, oui, demandez aux irlandais, ils vous le diront, c’est comme ça, vivre dans un pays occupé depuis des générations. Éventuellement, bien, les virulences s’atténuent, mais, en toute proportionnalité historique, rien ne change vraiment, rien ne guérit complètement. Cela s’ajuste, s’alanguit et s’avachit, simplement. Cela repose tout en perdurant, en percolant. Le vieux mots des historiens de mon enfance tient toujours: voyons à nous souvenir de nos patriotes. Ils ont encore énormément à nous apprendre sur la teneur de classe des faits socio-historiques profonds qui nous gouvernent encore et toujours.

Source: LACHANCE, Micheline (2001), le roman de Julie Papineau, tome 1, la tourmente, Québec Amérique, collection QA Compact, 519 p.

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GILLES VIGNEAULT sera toujours avec nous, vu que nous le continuons (intervention à la Jean de Meung)

Publié par Paul Laurendeau le 1 octobre 2010

On fabrique des chaises, on sait pas qui va s’assoir dedans…
Gilles Vigneault

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Notre affaire débute vers 1230. Cette année là, Guillaume de Lorris (1200-1238) laisse inachevé LE ROMAN DE LA ROSE, long poème lyrique, allégorique, courtois et onirique d’un peu plus de 4,000 vers. Environ une génération plus tard, vers 1275, Jean de Meung (1240-1305) vient coller un peu moins de 18,000 vers à la suite du poème de départ, transformant l’œuvre initiale en un simple prélude de l’œuvre achevée, la retournant éventuellement, pour le ton et les idées, comme une fumante crêpe. Ajouter une suite à un texte initialement autonome, le complétant et l’altérant, c’est faire une intervention à la Jean de Meung. Le premier paragraphe du présent poème a été écrit au siècle dernier par notre grand poète et chansonnier national, Gilles Vigneault (né en 1928 – auteur, entre autres, du recueil de poésie Étraves). Mon intervention à la Jean de Meung forme le second paragraphe du poème de Gilles Vigneault LA MUSIQUE (dont les quatorze premiers vers sont parus initialement, en citation d’exergue et sans titre, dans le recueil de chansons Tam ti delam, Éditions de l’Arc, 1967, p. 7 – Vigneault avait l’habitude, en spectacle, d’y joindre les cinq derniers vers, soit à partir de Or, chaque fois que la musique…). Mais surtout mon intervention à la Jean de Meung se fait, sans cependant, ici, rallonger à l’excès. Qui nous enverra le troisième tableau de cette tapisserie sans fin?
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LA MUSIQUE

Moi, quand j’ai connu la musique,
J’avais dans les cinq ou six ans.
Elle était en habits rustiques.
Elle avait le soulier dansant.
Était venu avec les gens
Et traversé les Atlantiques
Connu les pluies, connu les vents
Et découvert les Amériques.
Battu les quais, battu les ponts,
Et n’avait pas perdu son nom
S’appelait encor Rigodon,
Quadrille et Gigue et Cotillon.
Moi, quand j’ai connu la musique,
Elle était vêtue en violon.
Or, chaque fois que le violon
Retrouve le parler rustique
J’écoute alors, sans accorder,
Sans battre des mains ni des pieds…
Comme on fait quand c’est la musique.
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Moi, quand j’ai connu la musique,
J’avais dans les quinze ou seize ans.
Elle avait la hanche érotique.
Elle portait des bas brillants.
Jaillissait des corps trépidants
Comme une puissance électrique
Sur les planchers lisses et luisants
Des grands dancings de l’Amérique.
Elle était née Révolte et Bruit
Et n’avait pas perdu ce rôle.
S’appelait encor Jazz, Country,
Rythm’n Blues et Rock n’roll.
Moi, quand j’ai connu la musique,
C’était la guitare électrique.
Or, chaque fois qu’en trois accords
Crie cette fée psychédélique,
Ébloui, je l’écoute encor,
Sans faire remuer mon corps…
Comme on fait quand c’est la musique.

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Gilles Vigneault (né en 1928) sera toujours avec nous

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Paru aussi dans Écouter, lire, penser

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