Le gros voisin d’en face est accouru, armé, grossier, étranger, pour abattre mon fils…
Félix Leclerc, l’Alouette en colère (1973)
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Bon, pour le bénéfice de mes lecteurs du jardin-monde, le ROC c’est le Rest Of Canada… le “reste du Canada”, donc le Canada hors-Québec, le Canada anglophone. Noter que les gens du ROC, notamment leurs journalistes, utilisent sans complexe l’expression ROC, sauf qu’il y a parfois confusion avec THE ROCK (Le Rocher), formulation géographico-ironique désignant spécifiquement la province insulaire (anglophone) de Terre-Neuve (Newfoundland). Moi, perso, j’ai vécu vingt ans dans le ROC et je pourrais vous en cacasser ad infinitum. Par exemple… euh… ont-ils un complexe d’infériorité face aux USA? C’est pas si clair que ça. Un souci virulent de démarcation là, oh, ça, ils ont, indubitablement… Je me souviens de deux intellos de Toronto qui pestaient entre eux de l’accent “américain” que prenaient, en anglais évidemment, leurs enfants devant la console vidéo, et cela les mettait en beau fusil. Ils se citaient l’un à l’autre des exemples en bougonnant. Et n’allez pas nommer la lettre Z, ZEE (à la ricaine) plutôt que ZED. Ils vous corrigeront aussi sec, et si vous prétendez l’avoir entendu partout, ce ZEE tabou, ils vous feront la gueule en prime… On touche pas au nom de la lettre Z dans le ROC. Chacun son sens des enjeux culturels cruciaux, me direz-vous. Eh ben voilà, c’est comme ça… Enfin, le ROC face aux USA, on pourrait effectivement en causer longtemps. Ça me rappelle d’ailleurs cette fameuse ligne de l’ancien premier ministre canadien Pierre-Ëliott Trudeau (1919-2000): «Être voisin des américains, c’est comme être couché dans un lit avec un éléphant. Il est là, c’est un éléphant. Il est pas méchant. Mais vous, il reste que vous êtes couchés dans un lit avec un éléphant… Alors vous restez prudent, vous dormez prudent…» (je glose de mémoire). Il n’a pas du rêver le Canada bien fort cette nuit là, le PET! Bref, pour faire simple sur tout ceci, quand on dit à des non-canadiens que Superman, le basketball, le sonar, le kérosène, le téléphone, la fermeture-éclair, Mack Sennett, Donald Sutherland, William Shatner, James Cameron, Jim Carey, Brian Adams, Leonard Cohen, Oscar Peterson et Erving Goffman, sont anglo-canadiens, ils nous rétorquent, hilares: “vous êtes comme les russes, vous voulez avoir tout inventé!”… Pas gentil ça, pas… pas compatissant… Le fait est que le pauvre ROC se fait tout piquer par l’absorbatron US. Il y a de quoi complexer par moments, et je dois dire que, moi, sans trop d’effort, je compatis. C’est que quand on me pompe Jos Montferrand et qu’on le transforme en Big Joe Mufferaw, ça m’enquiquine aussi, quelque part, ça m’assimile et ça me crispe… Oui, il faut le dire, c’en est parfois à hurler de rire, cette canado-américanité dévalisée du ROC. Évoquant justement ce fait cruel sur un mode bouffon, il y a le marrant petit film CANADIAN BACON (1995) de nul autre que Michael Moore, un frontalier américain nordiste qui connaît bien son voisin des abords des Grands Lacs. Dans cette pochade de jeunesse de Moore, mettant en vedette le canadien (!) John Candy, les États-Unis jugent en conscience que l’infiltration-conspiration canadienne, dans leur pays, par les William Shatner, Peter Jenning, Paul Anka, etc a assez duré et légitime une invasion du Canada. Et ils la font. Des cocasses cherchent alors à contrer le drame mais en fait le compliquent. Hurlant. Bref, pour dériver tout doucement vers mon sujet du jour, disons qu’il n’est pas étonnant que, dans le ROC, le long de la frontière avec nos voisins du sud, il y ait d’immenses drapeaux canadiens plantés tout partout. Il ne s’agit pas vraiment de pavoiser, mais bel et bien de délimiter, de circonscrire, de poser ses marques, et d’asserter sa différence… Tout ceci serait bien rigolo et marrant au demeurant, si le ROC, pour se décomplexer de l’ombre que lui fait tant les USA, mais surtout, plus sérieusement, plus tragiquement, pour perpétuer, en vrai couillon qu’il est, la oiseuse propagande imposée par ses ancêtres coloniaux loyalistes, ne se lançait pas dans une grande entreprise d’occultation du fait français au Canada dont, justement, la fiche descriptive du ci-devant CANADA FLAG DAY (qu’est le 15 février) donne un exemple criant, parmi cent mille autres. Matez-moi un peu ce que ça donne, quand le ROC se décide à exister un peu par lui-même et à faire mousser sans complexe sa toute petite, petite, petite vexillologie.

TRADUCTION: LE CANADA CÉLÈBRE LE JOUR DU DRAPEAU
1- 1621 – Traduction: Le Drapeau de l’union royale [britannique – Y.] appelé communément UNION JACK flotta pour la première fois sur le Canada en 1621. Commentaire d’Ysengrimus : Ceci est un mensonge aussi brutal que frontal. Je ne comprends absolument pas ce que cette date de 1621 est censée prétendre signifier. Les pilgrims du Mayflower sont arrivés à Plymouth, Massachusetts, en 1620 et ont rendu leur fameuse action de grâce (Thanksgiving) en compagnie des aborigènes, justement en 1621. Ils firent sans doute flotter un drapeau du Royaume-Uni vers cette époque (pas l’UNION JACK moderne, en tout cas, qui date, lui, de 1801). Mais la notion même de «Canada» n’était même pas formulée à cette date et, en 1621 ou ultérieurement, le Massachusetts ne fit jamais partie dudit Dominion du Canada. Inutile d’ajouter, l’œil humide et le vibrato dans la voix, que cette date inepte de 1621 occulte totalement la fondation des postes français de la vallée du Saint-Laurent, notamment Tadoussac (fondé en 1599), et Québec (fondé en 1608) où flottèrent indiscutablement les drapeaux blanc et or des roys de France.
2- 1870, 1924 – Traduction: Le RED ENSIGN canadien fut hissé pour la première fois en 1870 et fut ensuite adopté pour identifier les navires canadiens en mer. En 1924, il fut approuvé officiellement pour identifier tous les édifices du gouvernement canadien, en territoire étranger. Commentaire d’Ysengrimus: Notez l’entourloupe drolatique: on ne parle pas trop fort de la présence de ce drapeau d’occupant honni sur le sol national même. C’est qu’il rencontrait une résistance sourde et permanente dans le noyau dur du Canada d’alors, le Québec.
2.1- 1948 – Omission: Le 21 janvier 1948, l’Assemblée Nationale du Québec se donne un drapeau intégralement distinctif, faisant du Québec un des premiers états nord-américains doté de son étendard bien à lui. Commentaire d’Ysengrimus: Naturellement les gens du ROC s’en tapent souverainement et, fait piquant, sur le territoire du Québec, on a une situation où les deux gouvernements, le québécois et le canadien, ont très officiellement statué que son drapeau a préséance sur le drapeau de l’autre. Cela donne donc souvent des chicanes assez oiseuses quant on pavoise. Rappelons donc que, pour que nos bons voisins du sud, parfois vraiment bien distraits, ne s’y trompent pas, on pavoise beaucoup en terre de Canada. Pas seulement devant les immeubles administratifs, du reste. Postes frontaliers, stations services, supermarchés, hôtels, motels, écoles, parcs d’attractions, sites touristiques, résidences de particuliers, tout le monde a le droit de hisser ouvertement force pavois nationaux, en terre canadienne. Les drapeaux ne sont pas propriétés de l’état mais de la petite populace qui en joue souvent, notamment pour montrer ouvertement ses couleurs au sein même du débat national interne. Notons aussi que le jour officiel de commémoration du drapeau québécois est, tout opinément, le 21 janvier (pas le 15 février).
3- 1965 – Traduction : Le drapeau national fut hissé pour la première fois au sommet de la Tour de la Paix, sur la colline du parlement, à midi, le 15 février 1965, lors de sa proclamation par la reine Élizabeth II [et non onze – Y.]. Notre drapeau était l’une des 2,600 propositions soumises à un comité parlementaire, qui arrêta son choix sur l’unifolié rouge et blanc que nous connaissons aujourd’hui. Commentaire d’Ysengrimus : J’avais sept ans en 1965 et je me souviens confusément de tout le battage que cela fit, quand l’obscur comité parlementaire du bien oublié député ontarien John Matheson (1917-201x – notez sur cette vidéo (en anglais) quelques exemples hallucinogènes de propositions de drapeaux canadiens), figure parfaitement inconnue au Québec, mena cette tâche de choix à terme. Ce que l’on ne nous avait pas dit trop fort à l’époque, dans mon patelin québécois du moins, c’est, primo, que le rouge et le blanc sont les couleurs du drapeau de l’Angleterre (la terre des Angles stricto sensu, hein, pas le Royaume-Uni) et de ses roys… et, deuxio, que ce drapeau a été bidouillé en douce à partir du drapeau du Collège Militaire Royal de Kingston, un fanion militaire fort suspect, représentant rien de moins qu’un bras de fer tenant solidement le petit rameau des feuilles d’érables canadiennes bien en place, sous la couronne britanique. Cela ne s’invente pas.
SOURCE : SECRÉTARIAT D’ÉTAT DU CANADA – SERVICE DES SYMBOLES NATIONAUX
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Sur mon point 2.1 (drapeau du Québec) maintenant, je vous prie expressément de noter que je ne bascule pas ici dans la sanctification québécoise larmoyante et civilisatrice que l’on connaît trop bien en notre terre de martyrs occupés, crispés et agressifs. Le fait est, fort triste au demeurant, que l’étendard québécois a produit, lui aussi, son lot, copieux et dense, de tocades creuses, délirantes et mal à propos. Dénichant fortuitement, dans les bouettes du 19ième siècle, un étendard de hampe, vague, méconnu et niqué, troué en son centre (car ayant été probablement mis au feu et brûlé imparfaitement), les nationaleux québécois de l’ère de la noirceur théocrate (1840-1960) s’empressèrent d’y voir l’étendard français de la triste et glorieuse Bataille du Fort Carillon (aujourd’hui Ticonderoga, obscur fortin de l’état de New York où, parait-il, nous nous débattîmes militairement comme des beaux diables, vers 1758, tout en nous rétamant au final, comme ailleurs). Ouvertement exaltés, nos nationaleux théogoneux du temps complétèrent le gâchis élucubrant de ce symbolisme cuisant et souffreteux en meublant le mystérieux trou central de ce drapeau cataplasme (désormais dénommé pieusement le Carillon), vers lequel pointaient hardiment quatre fleurs de lys, d’un sacré-cœur de Jésus poisseux et épineux (encadré ou non de deux rameaux de feuilles d’érables et surmonté ou non d’une croix de tempérance, les versions fluctuent). Le tout provenait exclusivement et en droite ligne de leurs fantasmes de zouaves pontificaux rentrés, procédant, éclectiquement et sans la moindre rigueur, à une relecture tapageusement ultramontaine de l’histoire coloniale. L’étendard bricolé ainsi devint alors un monstre, un golem pustuleux comme seuls les ghettos ethnoculturellement flétris et contrits en produisent, le Carillon Sacré-Cœur, stabilisé donc, au début du siècle dernier, à peu près ainsi:

Devenu, pour le meilleur et pour le pire, la bannière vernaculaire massivement adoptée par la résistance canadienne-française, le Carillon Sacré-Cœur fut le candidat naturel quand le parlement québécois, dirigé par Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959), décida, en 1948, de donner un drapeau national aux québécois. Froidement conscient du fait que la théolâtrie tapageuse ne fonctionne politiquement que si on la tient bien en bride, et jugeant que la croix blanche était un symbole chrétien amplement suffisant, le très roué Duplessis eut la prudence intellectuelle élémentaire de pudiquement bazarder le sacré-cœur central. Comme elles ne pointaient plus vers rien de très précis, la bonne cohérence héraldique exigea que les fleurs de lys soient redressées et recentrées dans leurs petits quartiers. Dont acte. Cela donna le fleurdelisé actuel:

Pas trop moche en soi, mais un peu lourdingue symboliquement, par contre. Notez, pour faveur, que les québécois ne sont nullement et aucunement des monarchistes. Plus prosaïquement, ce sont plutôt des ignorants… Huit sur dix d’entre eux ne savent tout simplement pas que la fleur de lys était autrefois le symbole des roys de France (et est aujourd’hui, le symbole des extrémistes gallo-monarchistes). Si on leur demande ce que la fleur de lys représente, les plus subtils de mes compatriotes (dont je suis, ou prétend être) vous répondront que, dans le Nouveau Monde, du Yukon à la Nouvelle-Orléans, en passant par Saint-Boniface, Sudbury, Montréal, Moncton, Saint Jean de Terre-Neuve, Bâton Rouge, Terre Haute, et Saint-Louis du Missouri, la fleur de lys en est venue à symboliser la présence (souvent minoritaire et résistante) du fait français dans les Amériques, au sens le plus large et le plus englobant du terme, et ce, sans référence régalienne aucune. Mes compatriotes des villes et des campagnes québécoises, pour leur part, jugent, par contre, en toute simplicité de l’âme et du cœur, que la fleur de lys symbolise exclusivement le Québec, point barre. Quant à la croix blanche, ma foi (farce!), la déréliction est suffisamment avancée au Québec pour que nos compatriotes n’y voient plus qu’un moyen simple et seyant de sectionner la surface bleue du fanion national en quatre quartiers. Ce look médiéval de pacotille et cette symbolique pesante et oubliée créent souvent toutes sortes de confusions cocasses entre québécois et français, au sujet du ci-devant fleurdelisé. L’unifolié canadien est un mauvais rappel iconique parfaitement toc (en cela que, ouille, ouille, les trois quarts du territoire canadien sont sans érables), mais, au moins, le sidéral vide historique de son imagerie a l’avantage bien réel d’éviter les ambivalences symboliques tendancieuses, suspectes, bizarres et mal venues, et la surcharge fétide de références passéistes non désirées, paradoxales et involontaires. Le ROC, au final, s’est, l’un dans l’autre, mieux débarrassé de l’euro-fatras vexillologique que le Québec. L’impartialité la moins obséquieuse possible oblige à admettre cela. L’obscuration de la mémoire ne transforme pas le drapeau québécois en étendard original pour autant. Il claque sec mais, ouf, il connote pesant et élucubre ferme.
Revenons donc, si vous le voulez bien, à nos bons amis du ROC, justement. Rectitude politique oblige, ils vont quand même trouver moyen d’en faire trop et de finir par bien mal gâcher le plâtre des symboles, qui pourtant prenait si jolie forme. Comme si le summum du grotesque et de la mauvaise foi condescendante et niaise n’avait pas été déjà atteint, en matière vexillologique, au pays de Canada, nos bons anglos ont trouvé moyen, dans les dernières décennies du siècle dernier, d’en rajouter une couche, intégralement bien intentionnée celle là. Croyant bien faire, le front progressiste et pro-québécois de nos compatriotes canadiens-anglais nous a sorti un beau jour de nulle part, droit comme un if, serein et décontracte, le CANADIAN DUALIY FLAG:

Le ci-devant CANADIAN DUALIY FLAG, sans valeur officielle et, il faut bien l’admettre, passablement insultant pour tout le monde…
Oui, oui, les amis, sortez-les, vos parapluies polychromes. Les stries bleues (bleu Québec, comme on dit ici), plus minces que les rouges, sur cette version gentillette de l’unifolié canadien, sont censées représenter les canadiens-français, sur le drapeau même. La majorité des anglophones du Canada détestent ça, naturellement. C’est choquant, c’est culpabilisant, c’est bousculant, ça fait tache (…but blue is not an official canadian color!). Et les francophones du Canada, qu’en disent-ils? Bien, encore une fois, c’est l’occasion de constater que la bonne foi est souvent bien pire que la mauvaise. C’est que ce genre de symbolique hasardeuse soulève quand même deux problèmes bien malodorants. D’abord, pourquoi les deux stries bleues sont elles plus fines que les deux stries rouges? Réponse de nos gentillets bien intentionnés: c’est que, l’assimilation progressant, voyez-vous, les francophones ne représentent plus que 25% de la population canadienne. On respecte donc les proportions démographiques en les transposant dans l’épaisseur des stries vexillologiques nationales… Ah bon… cela signifie-t-il, chers voisins du ROC, dites-moi un peu, que, à mesure que vous nous assimilerez encore plus, vous amincirez les stries bleues, toujours en proportion, transformant ainsi le drapeau national en rien de moins qu’un véritable thermomètre ethnocidaire? Et si un boom d’immigration francophone se manifeste, allez-vous épaissir les stries bleues en conséquence? Dites voir, un peu, hmm… Second problème: si, sur ce ci-devant drapeau de la dualité, les stries bleues sont à moi, c’est donc, cher voisins bien intentionnés du ROC, une douloureuse affirmation/revendication/confirmation du fait que les stries rouges sont à vous, right? Et la feuille d’érable au milieu alors, elle est à qui? Non, je pose la question parce que, bon, elle est rouge elle aussi, de fait. J’ai déjà eu la sidérale candeur de la voir comme strictement figurative, la prenant pour une de nos belles feuilles d’automne reposant sur un gentil lit de neige blanche, mais maintenant, bien, je sais plus… Car enfin en bonne cohérence sémio-chromatique, cet emblème rouge doit donc être plus à vous qu’à moi, je suppose, inévitablement, l’un dans l’autre, non? Il ne me reste donc plus, bien à moi, si je vous suis bien, sur ce nouveau drapeau du Canada politiquement correct, que ces fines stries bleues. Le dalot bleu de l’Histoire, en quelque sorte. Le cordon bleu de l’amaigrissement annoncé. Comme canal d’identification, admettez avec moi que c’est mince, fort mince. Surtout qu’en 1965, voyez-vous, aux temps joyeux et candides de mes sept ans, je croyais que tout le rouge et tout le blanc et toute la feuille d’érable de l’unifolié canadien étaient pleinement à moi, autant qu’à vous, autant qu’à tous nos compatriotes présents et à venir de toutes origines mondiales, ethniques et sociales, et ce, jusqu’au dernier de chacun des millimètres sur le tout du fanion. Est-on en train de me demander de troquer le drapeau intégral, folâtre, joyeux et naïf, de ma tendre enfance pour l’étendard du graduélliste apartheid canadien contemporain? Ce sera… euh… non merci.
De fait, comme je suis, moi aussi, tout ce qu’il y a de plus bien intentionné, j’ai une autre petite suggestion vexillologique, chers voisins du ROC, pour faire du drapeau canadien l’étendard qu’il nous faudra tous un jours. C’est tout simple. La partie rouge est vraiment très bien, pas dans sa dimension figurative d’ailleurs (le rappel iconique est fautif, je n’y peux rien. Il hypertrophie le sud-est du pays au détriment de l’ouest et du grand nord. Il aurait fallu que ce zinzin soit le drapeau du Québec ou de l’Ontario pour que ça colle vraiment). Les bandes rouges et cette feuille automnale ne valent que dans leur dimension chromatique, strictement chromatique justement, pour tout dire. Si bien que, pour masquer la gaffe unifoliée d’origine, je vous propose de teindre la partie blanche du drapeau en rouge aussi. Un beau drapeau intégralement rouge. On l’appellerait alors, tout simplement, tout gentiment, tout benoitement: le Drapeau Rouge/Red Flag. Et là, on la tiendrait enfin, la seule bannière claquante qui vaille. Un jour viendra, allez. On l’aura bel et bien, un jour, notre beau et pur drapeau rouge. On le plantera alors sur le mât du cuirassé Potemkine de nos consciences internationalistes renouvelées de lendemains qui chantent, et on sera, alors, tous ensembles, enfin heureux…

Le drapeau rouge à pommeau d’or qui nous rendra enfin heureux…
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Poésie, Francophilie, Carré Saint Louis…
Publié par Paul Laurendeau le 14 juillet 2011
Français, soyez Français…
Roger Belval alias Wézo (le batteur du groupe de rock Offenbach, joué par Roberto Mei), dans le film Gerry (2011) d’Alain Desrochers et Nathalie Petrowski
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Montréal, un autre petit Quatorze Juillet ensoleillé et frémissant. Ah, que les Québécois aiment les Français. Tant et tant d’indices le prouvent, l’attestent, le corroborent, le confirment. On pourrait en causer sans fin. Bon, allez, cette fois-ci, je vais me fendre d’un ostensible exemple. Vraiment balèze. Du franc, du massif. Je vais déployer pour vous une portion, un pétale, un flocon, une raclure du pesant feuilleté historique d’amour des Québécois pour les Français. Cela va se faire, en verdure, en fontaine, en statues, en strates et… en vers. Je vais vous narrer un moment de francophilie québécoise parmi tant et tant d’autres: deux bustes de poètes dans le Carré Saint Louis, à Montréal. Ils disent le tout du tout de notre viscéral amour des Coqs, en silence autant qu’en poésie.
Vous accédez au Carré Saint Louis, à Montréal, depuis la station de métro Sherbrooke sur la ligne Montmorency-Côte Vertu (dite Ligne Orange). Vous touchez de la semelle l’intersection Saint-Denis et Rigaud, juste au haut du dénivelé de la côte Saint-Denis (orientée nord-sud, la rue Saint-Denis longe le Carré Saint Louis sur sa bordure est). Le petit parc est alors sur votre droite et le buste de votre premier poète vous toise déjà de loin, sur un pesant piédestal tapageusement griffé de son blaze et de ses datations: Octave Crémazie (1827-1879).
Un buste sur un piédestal, bizarre, bizarre. Ça se veut altier-songé-penseur-songeur et monument patriotard dans le même souffle. Le buste de ce grand poète «canadien» francophile, ronflant et qui en a, justement, du souffle, repose donc sur une colonne conique genre monument de guerre, devant laquelle, ou mieux, au pied de laquelle agonise un soldat français du 18ième siècle, juste en dessous de la devise Pour mon drapeau, je viens ici mourir. Comment est-on si certain que le susdit mourant est un soldat colonial français du 18ième siècle? Bien, outre que son tricorne repose non loin de lui, décoiffé, inversé, renversé (sa coiffe formant un tout petit lac, une toute petite coupe de bronze dans laquelle des écureuils, arrogants comme tous les écureuils gras-durs de parcs, viennent boire après une averse), il a une fleur de lys ostensiblement gravée sur un pan de son pourpoint. Non, non, on ne peut vraiment pas la rater, sa francité, à ce tragique clamsé de bronze. Il serre la hampe de son étendard flétri et agonise en se pâmant. Crémazie le fera bien revivre, allez, vous en faites pas… et tenez-vous bien. L’amour des Français explose ici avec fracas, littéralement, et s’exprime statuesquement dans le ronron patriotard larmoyant et pantelant des hardis conquis coloniaux de jadis. En contemplant béatement le buste hiératique d’Octave Crémazie matant l’horizon insondable, si vous avez de la mémoire à revendre (il en faut…), c’est son tonitruant chant du vieux soldat canadien (publié en 1855), qui roulera alors en rafale sur votre lippe, troublée et tremblotante. Accrochez-vous, c’est le grand Anne, ma soeur Anne français des Amériques…
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Le chant du vieux soldat canadien
Pauvre soldat, aux jours de ma jeunesse,
Pour vous, Français, j’ai combattu longtemps;
Je viens encor, dans ma triste vieillesse,
Attendre ici vos guerriers triomphants.
Ah! bien longtemps vous attendrai-je encore
Sur ces remparts où je porte mes pas?
De ce grand jour quand verrais-je l’aurore?
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?
Qui nous rendra cette époque héroïque
Où, sous Montcalm, nos bras victorieux
Renouvelaient dans la jeune Amérique
Les vieux exploits chantés par nos aïeux?
Ces paysans qui, laissant leurs chaumières,
Venaient combattre et mourir en soldats,
Qui redira leurs charges meurtrières?
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?
Napoléon rassasié de gloire
Oublierait-il nos malheurs et nos voeux?
Lui dont le nom, soleil de la victoire,
Sur l’univers se lève radieux?
Seront-nous seuls privés de la lumière
Qu’il verse à flots aux plus lointains climats
Ô ciel? Qu’entend-je? Une salve guerrière
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?
Quoi? C’est, dis-tu, l’étendard d’Angleterre,
Qui vient encor, porté par ces vaisseaux,
Cet étendard que moi-même naguère
À Carillon, j’ai détruit en lambeaux.
Que n’ai-je, hélas! au milieu des batailles
Trouvé plutôt un glorieux trépas
Que de le voir flotter sur nos murailles
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?
Le drapeau blanc, la gloire de nos pères,
Rougi depuis dans le sang de mon roi,
Ne porte plus aux rives étrangères
Du nom français la terreur et la loi.
Des trois couleurs l’invincible puissance
T’appellera pour de nouveaux combats,
Car c’est toujours l’étendard de la France.
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?
Pauvre vieillard, dont la force succombe,
Rêvant encor l’heureux temps d’autrefois,
J’aime à chanter sur le bord de ma tombe
Le saint espoir qui réveille ma voix.
Mes yeux éteints verront-ils dans la nue
Le fier drapeau qui couronne leurs mâts?
Oui, pour le voir, Dieu me rendra la vue!
Dis-moi, mon fils, ne paraissent-ils pas?
Un jour, pourtant, que grondait la tempête,
Sur les remparts on ne le revit plus.
La mort, hélas! vint courber cette tête
Qui tant de fois affronta les obus.
Mais, en mourant, il redisait encore
À son enfant qui pleurait dans ses bras:
«De ce grand jour tes yeux verront l’aurore,
Ils reviendront! et je n’y serai pas!
Tu l’as dit, ô vieillard! la France est revenue.
Au sommet de nos murs, voyez-vous dans la nue
Son noble pavillon dérouler sa splendeur?
Ah! ce jour glorieux où les Français, nos frères
Sont venus, pour nous voir, du pays de nos pères,
Sera le plus aimé de nos jours de bonheur.
Voyez sur les remparts cette forme indécise,
Agitée et tremblante au souffle de la brise:
C’est le vieux Canadien à son poste rendu!
Le canon de France a réveillé cette ombre,
Qui vient, sortant soudain de sa demeure sombre,
Saluer le drapeau si longtemps attendu.
Et le vieux soldat croit, illusion touchante!
Que la France, longtemps de nos rives absente,
Y ramène aujourd’hui ses guerriers triomphants,
Et que sur notre fleuve elle est encor maîtresse:
Son cadavre poudreux tressaille d’allégresse,
Et lève vers le ciel ses bras reconnaissants.
Tous les vieux Canadiens moissonnés par la guerre
Abandonnent ainsi leur couche funéraire,
Pour voir réalisés leurs rêves les plus beaux.
Et puis on entendit, le soir, sur chaque rive,
Se mêler au doux bruit de l’onde fugitive
Un long chant de bonheur qui sortait des tombeaux.
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Et vlan dans les dents. Un peu sonné(e) quand même par cette dense passion, ce regret tangible et transit, ce vibrant appel, cet amour en cuisante fanfare, cette fidélité indéfectible qui transcende les régimes, les agiotages et les bureaucraties, vous quittez ce flamboyant cénotaphe à notre ardent nationalisme perdu (il n’en reste que notre francophilie contemporaine, régalienne, épidermique, inaltérée, pantelante, reconnaissante) et vous marchez en direction de la Rue Saint Louis (sud). Vous vous avancez alors sur la frange sud du Carré (le mot «français» Square, figurant dans l’affichage municipal montréalais officiel, ne vit pas du tout dans l’usage vernaculaire effectif. Allez savoir pourquoi…) et vous jetez un dernier regard abasourdi en direction du buste de Crémazie, sur son piédestal. De l’autre côté du parc, sur la rue Saint Louis (nord), une sorte de castel écossais miniature avec tours crénelées vous toise et n’en a cure. N’en ayant cure vous non plus, vous longez la rue Saint Louis (sud) sur un des trottoirs du parc qui lui est parallèle, vers l’ouest. Direction: l’embouchure de la rue piétonnière Prince Arthur. En déambulant, vous découvrez, sur votre droite, une vue imprenable sur l’espace encerclant la fontaine du centre du parc, le tout, lumineusement verdoyant, et de style anglais pure poudre. C’est ceci:
Vous longez doucement cette miniature enchanteresse. Ensuite, ce qui apparaît comme un ancien kiosque de kermesse (c’est une ancienne vespasienne, en fait) en vient à apparaître, toujours sur votre droite. C’est La Bulle au Carré – petit marché des saveurs, un marché de produits fins québécois fin-du-fin-finesse garantis d’inspiration intégralement et infinitésimalement française. Juste avant d’atteindre la rue Laval (en référence à François de Montmorency Laval, hein, pas à l’autre Pierrôt-le-Pas-Beau, parfait inconnu ici), qui longe le parc sur sa face ouest, voici le buste d’Émile Nelligan, le petit Rimbaud du Québec. Érigé en 2005, sur un socle, lui, moderne, sobre, lisse, dépouillé, pur, brut, c’est le visage, en métal comme martelé (d’ailleurs coulé dans une fonderie française), du poète jeune et langoureux, du temps de ses fulgurants débuts au sein de l’École Littéraire de Montréal (1895-1935). Sur le socle, sous le buste, simplement, on lit: Émile Nelligan, poète (1879-1941).
Tiens maudit de mautadit, le Crémazie, de l’autre bord du parc, est mort l’année de la naissance du Nelligan de ce bord-ci. Continuitaire autant qu’identitaire, l’affaire. Subtil et fin passage du lancinant relai des résistances. Nouveaux effluves mémoriels de correspondances et de réminiscences. Ici notre cardinal amour des Français pétille, scintille, virevolte, alors là, tout autrement que tout à l’heure. Il va se canaliser, chez notre sublime poète, en amour des Français, sublimes poètes. Takes one to notice another one comme disait l’autre homme-araignée. Après le 19ième siècle patriotique nostalgique du 18ième siècle héroïque, voici le 20ième siècle névrotique nostalgique du 19ième siècle programmatique et, vlan, derechef, Vive une autre France. De fait, aduler un poète français, s’en inspirer, le gloser, le pomper, le plagier, le singer, le téter, le piller, le pasticher, c’est une affaire. L’aimer, l’aimer d’amour pur, abnégatoire, cultuel, au point de lui consacrer un percutant sonnet, non plus comme mentor ou source mais ouvertement, carrément (!), comme muse, comme objet/sujet, comme égérie, c’est autre chose. Et c’est (carrément!) dans le Carré Saint Louis (que Nelligan sillonna dans sa jeunesse) que ça se fait. Le Charles Baudelaire (publié en 1903) d’Émile Nelligan nous percole alors dans l’esprit:
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Charles Baudelaire
Maître, il est beau ton Vers; ciseleur sans pareil,
Tu nous charmes toujours par ta grâce nouvelle,
Parnassien enchanteur du pays du soleil,
Notre langue frémit sous ta lyre si belle.
Les Classiques sont morts; le voici le réveil;
Grand Régénérateur, sous ta pure et vaste aile
Toute une ère est groupée. En ton vers de vermeil
Nous buvons ce poison doux qui nous ensorcelle.
Verlaine, Mallarmé sur ta trace ont suivi.
O Maître tu n’es plus mais tu vas vivre encore,
Tu vivras dans un jour pleinement assouvi.
Du Passé, maintenant, ton siècle ouvre un chemin
Où renaîtront les fleurs, perles de ton déclin.
Voilà la Nuit finie à l’éveil de l’Aurore.
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Fleurs stylistiques et frissonnant vibrato des sensibilités à part, c’est la même idée que chez Crémazie tantôt, vous observerez. La Vieille France revient, perdure et régénère la Nouvelle… Sauf que, oh, lâchez-moi, une minute. Faut-tu qu’il l’aime encore son grand poète français maudit, mautadit, pour le chanter ainsi? Non, non, je crampe ici, c’est dit… Jusque dans les profondeurs du derme historico-artistique, c’est de la grande, de la sublime, de la lancinante francophilie, ça, mes ami(e)s. De l’amour existentiel, substantiel et définitoire, ma joie, ma gloire. Oui, que oui. Merci. Voilà. CQFD. Voilà. Merci. C’est dit. Nous vous aimons, les Coqs. C’est comme ça. C’est intégral. C’est d’un bloc. C’est en nous. Ça se décrit mais ça ne s’explique pas, ça s’analyse mais ça ne transige pas. Donnez-nous–en encore longtemps de vos, de nos, Quatorze Juillets ensoleillés et frémissants. We will always have Paris, et toute cette sorte de choses…
Ouf, on en a la lèvre bien asséchée, du coup, de toute cette po-wé-zi franco(phile)-de-port. Aussi, le moment est venu de sortir du Carré Saint Louis (Saint Lou… tiens comme la grande ville du Missouri, bout d’hostie, mais aussi, bien sûr, comme l’autre justicier francien sous son chêne) et d’aller se rincer le sifflet dans un des nombreux troquets archisympas de la si charmante piétonnière Prince Arthur… Liberté, Liberté chérie! À la bonne vôtre.
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Publié dans Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, France, Québec | Tagué: 14 juillet, Émile Nelligan, Canada, Carré Saint Louis, Charles Baudelaire, colonialisme, fiction, France, francophonie, Histoire, Octave Crémazie, poésie, Québec, symbole | 5 Commentaires »