Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

Articles Tagués ‘ÉLP éditeur’

Entretien avec Allan Erwan Berger sur son essai-témoignage INVISIBLES ET TENACES – TABLEAUX

Publié par Paul Laurendeau le 1 mai 2012

Le monde va changer de bases…
(air connu)

.
.
.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Allan Erwan Berger, votre recueil de textes traitant par le petit bout de la lorgnette de la condition humaine du prolétariat non tertiaire sous civilisation tertiarisée frappe tout d’abord par sa date de parution: 2012. Quelque chose me dit qu’il ne s’agit pas de commémorer le naufrage du Titanic (encore que). Sans qu’il soit possible de vous accuser de produire un texte de conjoncture (nous y reviendrons), il reste que l’obligatoire et inévitable polarisation politique en France, dans la mouvance des présidentielles, se raccorde directement à la démarche descriptive et critique de votre nouvel ouvrage. Ce lien organique entre ces deux événements, comment le décririez-vous?

Allan Erwan Berger: Je pense qu’il est licite, au contraire, d’affirmer que voici un texte typiquement de conjoncture; désespérément marqué par elle, poissé, nourri de ses emmerdements. Et donc nous y reviendrons. Mais ce n’est pas un texte de circonstance; je ne me greffe pas au défilé de la contestation pour essayer de gagner du fric dans le sillage des orateurs de gauche. Simplement, partout, l’évolution du monde engendre une multitude de réactions de résistance et d’indignation, et des prises de conscience sans nombre de l’incroyable injustice qui règne sur la planète entière, injustice qui se répand sans autre frein que la propre corruption de ses bénéficiaires. Parmi toutes ces réactions, il y a, petit glapissement, Invisibles et tenaces. Alors: lien avec les présidentielles… Le hasard veut que celles-ci aient lieu cette année en France, au plus critique des crises, à cheval même sur le pivot dont nous avions redouté l’approche à propos de Cosmicomedia. C’est donc au moment où tout son passé bascule, où tous ses édifices s’effondrent, que le peuple français est appelé à choisir un nouveau timonier. Jamais une élection présidentielle n’a été aussi particulière sous la Cinquième République: les enjeux sont énormes; le clivage total; la souffrance continue de croître d’un côté, et le mépris de l’autre; la colère va faire sauter bien des couvercles. Au milieu de ce grand dérangement, je me suis retrouvé, échappé de peu aux extinctions de masse dans l’industrie européenne, obligé de repartir à zéro comme des milliers de gens autour de moi: sans diplômes valables, sans compétences transposables, sans expériences véritablement monnayables, infographiste fragile et nu face à un monde soudain devenu silencieux – tous mes clients ayant explosé en vol, une fois leurs dernières molécules de carburant transformées en vitesse. Je suis donc allé chercher ma pitance dans le dernier endroit où mes deux bras, la seule chose qui me reste, avaient encore quelque intérêt: chez les plus désarmés des prolétaires, là où savoir se tenir debout est finalement la seule condition d’embauche. J’y ai été reçu sans chichis, comme un frère d’allure certes un peu curieuse, un gus fragile qui a bien fait rire, mais d’un bon rire amusé dépourvu de tout jugement. Comme je ne sais pas me taire, j’ai raconté ce que j’ai vécu. L’Histoire, en virant de cap, a fait que je me suis retrouvé à vivre ce que vivent les plus faibles, qui sont aussi les plus courageux. Ainsi, puisque j’avais agi en conformité avec les exigences du moment, me laissant porter dans ses remous là où il y avait un peu de nourriture, mes paroles se sont trouvées être en conformité, inévitablement, avec celles des orateurs de ce monde invisible où l’on m’a si gentiment accueilli: j’en ai tiré les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes éclairs. Voici tout à fait un écrit de conjoncture.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Très bien. L’ouvrage s’intitule donc Invisibles et tenaces et met en scène l’intellectuel (on pense tout de suite à l’intellectuel brechtien par exemple, vous assumez fort efficacement ce décalage observant d’ailleurs) qui travaille comme ouvrier d’une entreprise de nettoyage sur des sites en cours de rénovation ou en construction, et qui nous fait cheminer avec lui dans une série complémentaire de petits récits. Alors avant de passer à la dimension plus sociologique, sociale et humaine de l’ouvrage, restons encore un moment avec 2012. C’est que c’est ouvertement un de vos thèmes. Dans le tableau intitulé Les trois huit, vous jetez le pavé en faisant dire à votre personnage, que ses collègues de turbin surnomment l’écrivain, ceci: «Alors, comme ça, dans le monde des ouvriers, il paraît qu’on vote Le Pen?» La réponse qu’on vous expose vaut la peine qu’on s’y arrête quand même une minute.

Allan Erwan Berger: Quand j’ai posé cette question, la réaction a fusé, très sèche: «Face à la peine on est tous dans la même peau Ce n’est pas moi qui me plaindrai de cette absence totale de discrimination: je connais un Tunisien qui m’a assez souvent sauvé la mise. Alors, évidemment, je ne prétends pas que tous les prolétaires pensent ainsi, car on nous ahurit régulièrement avec des histoires de trains et d’autocars de banlieue remplis de gens désespérés qui avouent plus ou moins ouvertement qu’ils voteront pour l’extrême-droite; mais dans la catégorie des ouvriers de chantier et des nettoyeurs multi-fonctions, on m’a clairement fait comprendre que le racisme y était une inconvenance.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Je trouve ces observations, sur les choix électoraux de ces travailleurs que vous côtoyez, vraiment fort utiles. Elles remettent certaines petites idées stéréotypées bien à leur place. Corollairement, on ne peut manquer de goûter avec plaisir les émulsions de vues politiques s’exprimant hors du quotidien laborieux de votre personnage narrateur, dans la tourmente par exemple… «Ah, il faut tourner ici. La pluie redouble de férocité, la visibilité est aussi nulle que la grammaire d’un ministre UMP…» ou en visitant de vieux amis gauchistes, au contact desquels qui osera nier que «le sarkozysme est au progrès moral ce que le choléra est à la digestion Mais laissons là la politique (toujours un peu politicienne) et venons-en aux riches observations sociétales que vous nous faites partager dans votre ouvrage. Notre civilisation rigidement tertiarisée voit le travailleur manuel comme un être mystérieux, inquiétant, déstabilisant, procédant de l’étrange. Dans vos tableaux, il y a la camaraderie directe et vraie de vos collègues, que vous avez mentionnée en ouverture et dont le tertiarisé, lui, ne sait fichtre rien. Il ne sait absolument rien non plus de ces travailleurs de sang, de nerfs et de muscles qui vont jeter à la casse leurs tables immenses, leurs chaises déglinguées, leurs classeurs et leurs ordis obsolètes, par voyages énormes (l’évocation que vous en faites est saisissante, tant dans ses dimensions descriptives que symboliques). Mais, en plus, il y a aussi autre chose, de très puissant. Ancien infographiste vous-même donc, écrivain, intellectuel, voici que vous traversez, pour utiliser votre image, la paroi de verre et soudain, comme des milliers d’entre nous au demeurant, vous vous trouvez à considérer le monde aseptisé et bureau(cra)tique avec le regard de celui qui n’y est plus. Vous découvrez l’incroyable froideur des (encore) tertiarisés à l’égard des travailleurs manuels. Vous nous dites alors: «Pour avoir vécu pendant des années de l’autre côté de la paroi de verre, je pense que cette froideur est principalement la résultante de deux émotions très puissantes qui sont le désarroi et la timidité. Car le mépris est plutôt rare…» Parlez nous un peu de ce regard bilatéral à travers la fameuse paroi. En vous lisant j’ai pensé aux castes de travail du Brave New World d’Huxley. C’est presque comme deux mondes parallèles.

Allan Erwan Berger: Ces deux mondes sont ordinairement tenus à distance l’un de l’autre, et souvent s’activent en alternance. Quand le tertiaire travaille, l’autre est au large, dans des endroits où il ne gêne pas et où il a, de toute façon, fort à faire: chantiers, remise en états de locaux, assainissements et nettoyages divers dans des parties communes, enlèvement d’encombrants. Quand, au petit matin, le tertiaire s’éveille dans son lit, l’autre monde est occupé à lui nettoyer son poste de travail, ses rues, ses poubelles. On ne se croise pour ainsi dire pas, et quand ceci arrive, eh bien mon dieu c’est tout simple, on n’a rien à se dire. Car non seulement il y a un fossé culturel – les uns ne vivant qu’au milieu des ordinateurs et des paperasses, les autres ne sachant que parler chiffons, aspirateurs, nettoyages de façade et enlèvement d’ordures – mais aussi il y a un mur. J’ai cru remarquer qu’en effet, le travailleur bas-de-gamme dérange. Il doit générer, dans les cerveaux qui naviguent dans ses parages, plusieurs sentiments: chez les uns, ce sera un sentiment de culpabilité – «Bon sang, ce type nettoie mes urinoirs! Je pisse dans son travail! Je n’ai pas l’habitude d’avoir des serviteurs, comment me tenir devant lui?» – c’était à peu près mon sentiment lorsqu’auparavant je croisais de ces quasi parias. Chez d’autres, c’est net, le sentiment qui prévaut est celui de la supériorité: «La merdasse qui passe l’aspirateur dans ma cantine ne mérite aucune politesse.» De toute manière, nous provoquons du malaise rien qu’en étant vus. Nous sommes un peu sales. Par conséquent, le regard que nous portons sur les autres, comme il nous renvoie à ce que nous sommes, n’est pas forcément très joyeux: du coup, il me semble que certains regardent peu, et aussi que d’autres se donnent des attitudes. Mais là, je suis mal placé pour en parler beaucoup car je n’ai jamais réussi à me sentir différent de qui que ce soit, et mon expérience au pays des balayettes est trop mince pour que j’ose en tirer une théorie. Mais je sais une chose… Jadis j’ai été pompier; naviguer en uniforme au milieu des civils n’est alors pas un problème: nous y sommes des héros. Tandis que dans les habits du balayeur, il n’y a rien de grandiose à espérer tirer du regard que les autres portent sur toi. Ceci oblige, chez les plus délicats, à se forger une petite indépendance de caractère pour pouvoir circuler sans honte. Chez les insensibles, les blasés, les costauds ou les anarques dans mon genre, les regards qui nous sont portés ne nous font ni chaud ni froid. On sait ce qu’on vaut.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Et ceci me permet de revenir sur ce que je disais en ouverture. Votre témoignage n’est pas, absolument pas, exclusivement un texte de conjoncture. Sa portée générale (sociologique, sociétale) s’impose inéluctablement. Outre son extraordinaire truculence descriptive, on y trouve une vision très articulée du travail contemporain et du faix émotionnel qu’il impose à tous, à notre époque. Que je cite un seul exemple, montrant à la fois la force de votre style et de votre synthèse: «Je repense à ma compagne, qui travaille en tant qu’agent administratif: elle œuvre dans l’urgence, avec vingt dossiers en cours, et d’autres encore plus cruciaux, encore plus pressés qui se rajoutent, perturbant tout, tandis que mille petites choses viennent s’intercaler. On passe cent fois du coq à l’âne, rien n’aboutit que par lassitude ou par miracle, et l’on n’a ni le temps ni l’occasion de se poser une seconde pour contempler le travail bien fait, terminé fini plié tout neuf; de toutes façons il y aura des modifs. C’est un univers où l’on ne tient que par volonté ferme. Nulle satisfaction ne vous sera concédée.» La crise de l’exploitation capitaliste (dont l’évocation que vous faites ne se réduit pas à vos manifestations de solidarité ouvrière mais les incorpore à une critique radicale de l’arnaque capitaliste contemporaine – votre intercalaire intitulé Histoire d’une entourloupe est très parlant sur la question), la crise du Capital donc, n’est-elle pas en train de s’amplifier d’une crise du Travail, notamment (mais, vous en témoignez aussi, non exclusivement) du travail tertiarisé? Le degré d’écœurement lancinant, de dégoût structurel, de ras-le-bol pandémique, de détresse chronique face à la ci-devant vie de bureau atteint des sommets inégalés à notre époque. C’est un indice de faillite inouï ça, non?

Allan Erwan Berger: Inouï c’est beaucoup dire; j’ai pour ma part l’impression d’avoir toujours vécu avec le gouffre béant dans l’avenir. Car après tout, ce n’est pas comme si nous n’avions jamais eu de Cassandres pour nous préparer aux démolitions actuelles. Nous avons été très avertis, et depuis fort longtemps. Mais oui, cet indice-ci n’est aujourd’hui plus niable, il a tellement pris de force que le voici au premier plan; la littérature de souffrance au boulot, qui est assez copieuse – les mauvaises langues en France, à droite évidemment, disent que c’est presque devenu un fond de commerce – témoigne de cette force; ceci ne peut plus être négligé. Il y a, se dessinant malgré les parois de verre, une communauté de malheurs qui rassemble toutes sortes de classes, ou plutôt de castes – après tout un chat est un chat, et Huxley a senti bien des choses – depuis le prolo de base jusqu’au cadre sup, en passant par les employés intermédiaires. Une machine sans âme broie tout le monde toujours plus bêtement, et malaxe nos existences. Nous sommes tous au fond du Purgatoire et nous le savons. Cependant, ne me demandez pas si les parois vont sauter. Je n’en sais rien, et puis on s’éloignerait du sujet de ce livre. Tout au plus, pour bien approfondir une digression vers l’universel, vais-je ajouter ceci: 2012, le film de Roland Emmerich, en dépit de son cucutisme affirmé et tout à fait traditionnel, ne peut faire autrement que métaphoriser à fond les situations actuelles. Dans le film, le sol manque sous les pieds des gens, les édifices s’écroulent, un feu incontrôlable dévaste tout, les pauvres crèvent par milliards, quelques riches s’en sortent dans des Arches d’ultra luxe dont les soutes pourraient bien être infestées d’une petite douzaine de clandestins. C’est fatal, si Emmerich voulait réussir son film, il lui fallait être réaliste. Le scénario devait donc être plausible: la mort pour les pauvres, la vie opulente pour quelques privilégiés de longue date… Donc, aujourd’hui, même le plus imbécile des benêts aura été prévenu sur écran géant et en son THX: quand ça va craquer, n’attendez pas qu’une loi vienne vous sauver. Sauf à la fabriquer vous-même, c’est-à-dire à prendre préventivement le pouvoir. Ainsi, la seule grosse question qui vaille à cette heure où le canot va basculer dans la cataracte est la suivante: lequel des deux monde va finir dans le gouffre: celui des puissants, ou le nôtre?  Qui va s’emparer du parachute?

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Pour le savoir il faut observer attentivement ce qui se joue dans le ventre de ces mondes. Sur ce point, vous faites votre part ici, Allan Erwan Berger, avec sagacité, générosité, candeur et une modestie toute naturelle qui sait parfaitement jusqu’où il faut ne pas trop se prendre au sérieux. Outre que votre plume, une fois de plus, ne vous a pas trahi, vous savez exactement où vous vous situez et les conséquences qui en découlent. «Moi touriste plongé un petit instant dans une chaudière de labeur soutenu, sillonnée de fatigues au long cours et de dangers qui nécessitent, pour y échapper, de prêter grande attention à ce que l’on fait, sous peine d’accident sévère, j’affirme que j’ai côtoyé là-bas les piliers de notre monde.» Cette solennité, ce sérieux légitime et grave sait, de fait, s’accompagner de moments très humoristiques, bouffons même, où on éclate d’un rire joyeux et sain en vous accompagnant, vous, le tunisien H. et votre chef-qui-trime-aussi-dur-que-les-autres («Le chef a des trous dans la bouche. Dès qu’il sourit, on voit qu’il est pauvre») dans le cours de ces aventures du quotidien étrange. On rit souvent donc. C’est-tu qu’on trouve son bonheur partout ou que, l’un dans l’autre, il vaut mieux (aussi) en rire?

Allan Erwan Berger: La nécessité d’utiliser l’humour dans la présentation d’une chose grave s’impose d’elle-même. De toute manière, celui-ci révèle la présence d’une plaie, ou d’une cassure dans la logique. Voilà pourquoi on rit: parce que c’est complètement dingue, ou trop horrible, ou vraiment limite. C’est par exemple l’histoire de Paddy qui se pique la ruche au pub jusqu’à pas d’heure. Vient le moment où le patron lui dit que bon, ça suffit quoi, il faut rentrer. Docile, Paddy se lève, s’accroche au comptoir, titube vers la porte et s’écroule en chemin, sous les cris admiratifs des derniers poivrots encore présents. Et c’est comme ça jusque chez lui: dès qu’il veut se lever, il flageole, ondule comme une voile qu’on abat, et s’étale par terre, tant et si bien qu’il fera tout le trajet en rampant. Il rampera dans la rue, il se hissera jusqu’à la poignée de sa porte, il s’écroulera dans le couloir d’entrée de sa maison, il ahanera en se tractant sur les mains dans l’escalier, il passera dix minutes pleines à tenter de grimper jusqu’à son oreiller. Enfin, le but atteint de haute lutte, il sombrera dans l’inconscience. Le lendemain matin, sa femme entre dans la chambre avec une tasse de café bien fumante.

« Ben dis donc tu devais en tenir une sévère hier soir! Tiens, bois ça tant que c’est chaud…
— Hmmm et comment tu sais ça, toi? Merci.
— Il y a Mike qui m’a appelée du pub. T’as encore oublié ta chaise roulante. »

Donc l’humour a toute sa place dans une histoire un peu difficile. Et puis aussi: c’est que la joie est une des choses les plus increvables dans le monde des êtres vivants, et qu’on en trouve, comme les mauvaises herbes, jusqu’au milieu des gravats et des ordures. Au fond d’une mine mal ventilée au dix-neuvième siècle, on savait rire d’une bonne blague, malgré les poumons bousillés et la paie miteuse qui partait entièrement dans le remboursement des dettes de première nécessité. Les esclaves aussi savent prendre leur bonheur quand il s’en présente un bout; et plus il est rare, plus il est goûté. Pour autant, faut-il donc, comme en Amérique sudiste à la bonne époque, oser prétendre que puisqu’ils rigolent, c’est qu’ils sont heureux dans leurs fers? H. tousse inexplicablement. Le chef s’épuise. Leur patron se ronge à trouver des clients, et à tâcher de les conserver en se pliant en quatre pour leur complaire; lui aussi paye de sa personne. J’ai été puissamment soulagé de pouvoir quitter cet endroit épouvantable avant de me déchirer la ceinture abdominale, qui commençait à envoyer des signaux d’alerte de plus en plus virulents. Alors oui, rire d’accord, mais en sachant pourquoi. Et puis vient le moment où l’on ne rit plus. Vient le moment où l’on se tient droit. Car je les ai lâchés, mes bons amis. J’ai pu, moi; tandis qu’eux sont toujours là-bas. Et ils ne sont pas les plus à plaindre, loin de là! Eux ne comprendraient pas le regard d’effroi que je pose sur leur existence: ils vivent là-dedans depuis si longtemps! Et puis il y a, autour, des milliers de vies bien pires, tout aussi invisibles ou mal considérées, et complètement toxiques celles-là. Les gens qui sont plongés dans ces situations n’ont aucun moyen de s’en extraire: c’est ça jusqu’à la fin, qui suit de peu la mise au rebut. Leur seul rempart: les syndicats. Leur seul espoir: que des lois adoucissent leurs vies. À la démocratie je vois deux piliers: la Justice et l’Enseignement. À l’économie je n’en vois qu’un seul, qui est une forêt de dos: les multitudes qui chaque jour se courbent et se redressent pour soutenir et nourrir le monde, ce monde alimenté dans lequel on évolue. Et l’on trouve des hyènes pour affirmer que ces gens coûtent trop cher? Eux qui, du néant, produisent les premiers biens, la première valeur, le premier argent? Sans eux nous nous entretuerions pour un lapin, nos villes désertées seraient des charniers, nous surveillerions nos poulaillers un arc à la main! Si demain le monde libéral tombe dans le gouffre, alors juste après la chute des banques ce seront eux, les presque esclaves, qui devront s’arrêter. Nous crèverons immédiatement derrière. Alors ne les méprisons pas, car s’ils claquent, nous claquons. Ce sont des héros. Ils méritent un respect total. Et une augmentation. En 2012, votez pour que nos héros aient une augmentation.

.
.
.

Allan Erwan Berger, Invisibles et tenaces – Tableaux, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF

.
.
.

Publié dans Culture vernaculaire, Entretien, France, Lutte des classes, Monde, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | 3 Commentaires »

LE SOURIRE D’HÉLÈNE CHÂTEL ET AUTRES NOUVELLES (Daniel Ducharme)

Publié par Paul Laurendeau le 1 février 2012

Le Sourire d’Hélène Châtel, comme les huit autres nouvelles qui composent ce recueil, exprime un acte de mémoire pour en tirer un enseignement quasi trivial: quoiqu’on fasse, quoiqu’on dise, on ne sort jamais du pays de l’enfance.

Daniel Ducharme
.
.
.

Quand on produit une œuvre de fiction d’un assez bon volume, un certain nombre de matériaux satellites font inévitablement leur apparition sous la plume. Il serait trivial et non avenu de les considérer comme les simples scènes retranchées (deleted scenes) d’un bon film. Il y a bien un peu de ça, mais il y a aussi quelque chose de tout autre, qui procède directement de la dynamique d’écriture dans sa spécificité stricte. Le fait est que les personnages que l’on développe ont un arrière-plan, une histoire, un «vécu», une trajectoire qui les déterminent et, conséquemment, certain des éléments de fond de leur fiche descriptive prennent une dimension narrative autonome, parfois incroyablement puissante. Celle-ci se développe alors très fructueusement dans le texte court. De petites gemmes apparaissent donc alors au fil du voyage, qui valent en soi et qu’il serait par trop douloureux de percer cruellement pour les enfiler dans le collier de tel ou tel chapitre du plus vaste exercice romanesque en cours. Certains de ces textes sont, dans leur genèse objective (si tant est qu’on se soucie de cette dernière), plus anciens, d’autres contemporains de la rédaction du roman principal. La date de leur apparition importe peu en fait. C’est leur dynamique crucialement périphérique et satellisée au moyeu central qui compte vraiment.

Autour de l’ouvrage de Daniel Ducharme Le Bout de l’île (ÉLP Éditeur, 2010) est donc apparu (avant/pendant/après) un faisceau de matériaux satellites dont l’auteur a constitué le recueil de nouvelles Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles. Dans cette série de neuf tableaux, nous évoluons donc toujours dans l’univers social et historique de François-Gabriel Dumas, dit Gaby, le personnage principal du déjà fameux cycle pointelier. L’ordre dans lequel les nouvelles sont disposées n’est pas restreint exclusivement par une progression chronologique dans la vie de notre Gaby (progression effective qui, éventuellement, dépassera la période de temps délimitant la trame du Bout de l’île).Ce que l’on voit se développer, en feuilleté, d’un texte à l’autre, dans ce recueil spécifique, c’est le rapport émotionnel et charnel de Gaby à l’amour envers nos extraordinaires compagnes de vie. Pour ne rien gâcher de votre futur plaisir de lecture, décidons, en esquissant fort, qu’on passe ici, en compagnie de Gaby, de l’amour de LA femme (Hélène Châtel, qui d’autre?), à l’amour de la femme (la minuscule), à l’amour des femmes… Suivez mon regard sur la page…

Une autre dimension du regard de Gaby sur lui-même (suivez son regard aussi!) prend corps, de façon stable et récurrente, celle de la douce gradation d’une dimension très légèrement autodérisoire, répondant harmonieusement à la gravité de ton du roman (et de la toute première nouvelle). Le style sobre et vif de Ducharme donne ici pleinement sa mesure et on découvre à la fois un libertin très à l’écoute de sa sensualité complexe et grinçante (Charogne, Jo) et un moraliste qui n’hésite pas, en conscience, à tirer les leçons éthiques d’un événement d’existence (la rondelle de hockey, le lecteur) et même parfois un petit peu, pourquoi pas, à sermonner nos chers mouflets de ce temps (Zacka). À l’instar de Daudet, de Fournier, de Satrapi, il y a, chez Ducharme, une remarquable aptitude à traiter le parcours obligé de l’enfance et de la jeunesse dans un angle aussi vrai et rafraîchissant que la plus vive des sources cristallines. L’enfant et le jeune homme que je fus, et ne suis plus, remuèrent fréquemment au fond de moi au cours de cette pétillante lecture.

.

.

.

Daniel Ducharme, Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles, Montréal, ÉLP éditeur, 2010, formats ePub ou PDF

.

.

.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , | Laisser un Commentaire »

La trilogie romanesque COSMICOMEDIA d’Allan Erwan Berger

Publié par Paul Laurendeau le 15 décembre 2011

La connaître, cette nuit qui embrase le monde, c’est déjà commencer à lui dire que non, nous ne sommes pas si moches, ni si prévisibles qu’on puisse tous nous mener par le bout du groin d’un bout à l’autre de notre existence…

Allan Erwan Berger

.

.

.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Allan Erwan Berger, votre trilogie romanesque Cosmicomedia qui vient de paraître chez ÉLP est, il faut le dire, exaltante. Le grand universel y est pris à bras le corps, avec souffle et faconde, et on ne tergiverse pas avec la Grande Crise Existentielle Mondiale (notion que vous nous imposez, sans retour, contre l’idée triviale, rebattue et raplapla de, bof, fin du monde). J’ai d’abord pour vous, si vous le voulez bien, une question par tome. On va commencer comme ça et ensuite on verra où ça nous mène. Inutile de dire que je vais me prier et vous prier ici de parler en voyant à ne pas gâcher le futur plaisir de lecture. Sans rien trahir, donc, on peut dire que, dans le tome 1 de Cosmicomedia, sous-titré Montrez-Nous que vous n’êtes pas des buses (avec un N majuscule à Nous), des événements cosmologiques et des événements historiques, sont, par un jeu adroit d’alternances, mis en corrélation et/ou compagnonnage. L’explication sur les mouvements cosmologiques catastrophiques qui s’enclenchent dans votre monde devient, sous votre plume incisive toujours acidulée d’ironie, si palpitante qu’on a le sentiment que les entités cosmiques classiques, notamment la galaxie et notre soleil, deviennent presque des personnages névrosés se tapant un sérieux mal de bide cataclysmique. Avez-vous fait le choix (narratif strictement) d’anthropologiser le cosmos (ce qui n’est en rien le diviniser – ne basculons pas sur cette tangente), pour mieux amplifier le fracas de la tempête décrite?

Allan Erwan Berger: Le cosmos est surhumain. D’ailleurs il est sur-tout : surcanin, surfélin, et aucune mouche ne lui arrive à la cheville. Pour parler d’un pareil objet, quand on n’est pas, comme votre compatriote Hubert Reeves, plongé dedans du soir au matin, il convient de prendre quelques décisions tactiques, afin de bien faire appréhender certaines petites choses. L’anthropologisation vient donc tout naturellement au bout des doigts. Du reste, quand elle est bien menée, elle égaye le lecteur… Voyez ceci : « La demeure était sensible aux humeurs de sa propriétaire. Elle secoua sa mélancolie ancestrale avec circonspection, sur la pointe des pieds, étira ses membres, fit craquer ses jointures ankylosées, puis ayant compris qu’Ora l’autorisait de temps en temps à un laisser-aller primesautier, une négligence salutaire, elle s’abandonna à un débraillé confortable au point que, sous un certain éclairage, elle avait l’air presque heureuse. » Ce passage est dans le dernier livre de David Grossman, Une femme fuyant l’annonce. La maison y fait son gros chat, et d’autres choses encore. C’est amusant, ne trouvez-vous pas ? Ceci permet, grâce au jeu toujours facile d’accès de l’identification par le biais de l’analogie, de mieux faire comprendre ce que l’on veut dire, ou d’offrir au lecteur la possibilité d’un regard qui, tout en étant décalé, et suscitant par là de l’émotion, se trouve étonnament fécond. Je rassure toutefois le public : mon cosmos n’a ni bras ni jambes, ni chevilles malgré la mouche ci-dessus convoquée, ni cœur aimant : les étoiles ne filent aucun parfait amour et ne clignent pas de l’œil. Cependant, il leur arrive d’éternuer.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Voilà et nous sommes au nombre des postillons qui décollent dans le mouvement. Excellent. Maintenant, dans le tome 2, sous-titré fort pertinemment Qui a une histoire à produire est le bienvenu, la crise s’amplifie en même temps que sa compréhension s’approfondit et, alors que ça vole de tous bords, votre poignée de sympathiques protagonistes terrestres (sans leur chat, ce qui inquiète intensément), qui sont un véritable petit exercice sociologique en eux-mêmes, se regroupe, dans le foutoir intégral, autour d’un certain Baron, et avancent, chacun à son tour, une histoire. Ils se narrent les uns aux autres un récit, un conte, gorgé de sagesse et d’exotisme, comme les protagonistes des Derniers Contes de Canterbury de Jean Ray le firent, dans une auberge, au coin du feu (mais ici, c’est hors-monde et dans une ambiance générale bien moins décontracte). À la pétarade astro-physico-socio-historique du monde objectif, se surajoute alors implacablement l’éclaboussement polychrome de la demi-douzaine de bombes picturales subjectives des contes et récits de nos acteurs. L’éclatement narratif est-il ici le compagnon thématique amplificateur de l’explosion cosmologique/fracture sociale qui nous submergent déjà? Sommes-nous invités à vivre l’intégralité infinitésimale du débordement des sens? Je m’explique: le cosmos explose, le monde social se fissure, et voici qu’au centre de la trilogie on se retrouve face à un jaillissement de références diverses, orientales, sapientiales, folkloriques, oniriques. Je me suis dit alors: il y a un exercice de brouillage (polychromatisme, multiplication des éclatements). C’est un peut comme si on nous disait: vous êtes tourmentés et éparpillés dans mon histoire, ici, les petits? Tenez-vous bien, je vous en rajoute cinq ou six autres, en déferlante. Je me suis alors senti au cœur d’une peinture de Jackson Pollock. Un submergement de mes sens par surabondance des messages, des aventures narratives. Comme disent les commentatrices de mode: OK, there is a lot happening here. Je l’ai vécu comme une expérience de dérèglement face au débordement des sens. Ce texte n’est pas juste une histoire, c’est aussi un grand tableau.

Allan Erwan Berger: Je vois deux raisons à cette explosion. L’une tient au mode de fonctionnement de mes humains; l’autre provient de la mythologie. Les deux accouplées, et conduites par mon tempérament, tirent le premier chariot d’un sacré carnaval. Vous trouvez une analogie dans le domaine pictural; pour les mélomanes, trouvons-en d’autres en compagnie de Stravinsky, Shostakovich, dans leurs moments volcaniques. Et aussi, pour les périodes sombres et souterrainement violentes, Scriabine. Et surtout un certain quatuor de Beethoven qui reste tout à fait unique dans sa production: le onzième de l’opus 95, glacé, menaçant, extrêmement moderne. Première raison: quand tous les enjeux se sont effondrés, les masques volent. Nul n’a plus aucun intérêt à feindre; on va à l’essentiel de soi. C’est le moment de s’interroger, et d’être ce que l’on est depuis peut-être la petite enfance. Car si tu ne déploies pas ton drapeau maintenant, mais mon pauvre camarade tu ne le feras plus jamais, et tu termineras ta partie dans le mensonge, ce qui est la pire des inélégances. Voyez Cambronne; quand tout est cuit, on ne va pas non plus s’incliner… Donc, face à la lente catastrophe qui déboule sur les petites consciences de mes visiteurs, ceux-ci réagissent par un fort naturel sursaut d’introspection et de franchise. « Quand le péril croît, croît ce qui sauve » (Hölderlin). C’est presque automatique chez les gens à l’écoute. Ainsi, pas de souci. Cependant, tout est à inventer. Les métaphores font donc leur apparition. Seconde raison: à ma bande de touristes partis in extremis au-delà de l’air, mais sans le chat (dites adieu au minou), quelqu’un leur demande qui ils sont. Ça tombe bien: en pleine opération de dépouillement des apparences, ils sont en train de se trouver. Et pourquoi leur demande-t-on qui ils sont? Parce qu’au seuil de l’Hadès, chacun doit verser son obole. Or, Cosmicomedia s’appuie très lourdement sur les plus fondamentaux des mythes de l’humanité. Et Charon, ou Saint-Pierre, ou l’Ankoù, tous avatars du psychopompe et du gardien (le deux parfois se confondent), font partie de ces personnages essentiels que l’on retrouve presque partout sur notre planète. En outre, donner à voir de soi pour ne pas rester sur le rivage des âmes sèches, c’est, ici, déclarer très exactement sa flamme. Ce qui sera fort nécessaire pour la suite. « Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n’es ni bouillant ni froid, je te vomirai de ma bouche » (L’Amen, à l’Ange de l’Église de Laodicée. Apocalypse 3:16). Personne n’a envie d’être vomi de la terrible bouche dont s’approche ce tome numéro 2, à côté de laquelle l’Amen n’est qu’un effet de style. Finalement, « l’éclatement narratif » introduit par ces inattendues prises de parole et conciliabules… offre aussi, d’une certaine manière, une pause bienvenue avant la suite, avant toutes ces scènes que l’on va contempler à travers les vitres du train, comme des badauds dans un cirque étrange où, de tente en tente, l’on assisterait à des mystères. Donc au préalable à tout ça on se lâche; on déverse tous les éléments constitutifs d’une métamorphose qui reste, à ce moment du récit, largement hypothétique et floue, et dont la finalité n’apparaîtra que très lentement. D’où la nette impression d’être au milieu d’un carnaval féerique. Et puis j’avais envie de me faire un petit plaisir avec des histoires emboîtées dans des histoires, à la manière du Manuscrit trouvé à Saragosse, et bien sûr des Mille-et-une nuits.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): Sans oublier Jacques le fataliste et son maître. C’est alors qu’on entre dans le sublime. Le tome 3 s’intitule, Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés. Dites nous un secret (sans nous le dire), Allan. Qui sont donc finalement les Reines écarlates? Sont-elles symboliques/métaphoriques, ou empiriques/oniriques, ou les deux? Et, si vraiment vous ne voulez pas en dire trop, je me rectifierai pour: qui sont-elles pour vous?

Allan Erwan Berger: Les Reines écarlates, c’est le nom que se donnent, d’entre nos quatre paires d’amis partis visiter deux tomes, ceux qui en reviennent pour nous raconter quoi faire après la fin du trois. Ces personnages sont si cruciaux que le titre de travail de tout Cosmicomedia fut longtemps, tout simplement, Les Reines écarlates. Le groupe s’est ainsi nommé en référence à un événement de son histoire qui fut à l’origine de sa constitution en tant qu’entité agissante: dans le camp d’internement où ils débarquent, le Baron fait son apparition et donne aux filles des robes de reines, blanches éclaboussées d’un motif de sang. Cette image, je l’ai retrouvée complètement estomaqué, jaloux à en grincer des dents, et définitivement convaincu de sa pertinence, dans le final d’un film de Guillermo del Toro, le magistral Labyrinthe de Pan, où la petite Ofelia porte avec dignité une semblable robe. Le nom du groupe, tiré en droite ligne de ce costume, en possède les vertus symboliques. Il apparaît à un instant de l’histoire où l’on côtoie de l’humanité violée, si belle et si déchue, si fragile, si puissante dans ses douceurs maternantes. Éventrée, désolée, debout. De cette image on pouvait faire un drapeau, comme on fit d’une croix un signe; j’en ai fait un nom destiné à retourner le monde. La fin du troisième tome annonce le début de ce retournement.

Ysengrimus (Paul Laurendeau): On le sent bien monter, cet effet de recommencement sur d’autres bases. Ceci me porte glissendi vers ma question suivante, Allan. Vous prenez sciemment position sur le développement historique actuel dans cet imposant et flamboyant opus. Pourriez-vous nous en dire un mot, tout factuellement?

Allan Erwan Berger: Il fut un temps où l’on inventait des dieux pour exprimer ce que l’on sentait, pour annoncer par exemple l’aurore, encore invisible aux masses, d’un phénomène qui déjà les dominait. Toute démarche prophétique reposant sur une intuition, il était alors dans les usages reçus d’en concrétiser la présence par cette création d’un dieu. Cependant, l’on préférera aujourd’hui créer des histoires. Voici une de mes phrases fétiches, tirée d’un texte d’Ernst Jünger: « L’œuvre d’art, écrit-il, possède un puissant pouvoir d’orientation »… Ce qui, en passant, nous explique qu’étant alors en parfaite concurrence avec la religion, l’Art soit toujours décrié par les clercs lorsqu’ils ne peuvent s’en rendre les maîtres. Aujourd’hui je sens poindre un nouvel astre, une nouvelle domination. La souveraineté va basculer, et investir des assemblées autrement plus importantes que tout ce que l’Histoire a pu jamais connaître. Et je ne suis pas le seul à détecter cette émergence: les puissants l’ont sentie évidemment, qui l’attaquent et veulent mutiler le World Wide Web, brider Internet avant même qu’il n’ait fini d’éclore. C’est normal. Et donc vous me demandez du factuel. D’accord. Que l’on songe aux répercussions de cette décision de Wikileaks, encore incomprise, de balancer bruts de décoffrage tous les câbles de la diplomatie US en leur possession – entre nous, une explication pourrait être: puisqu’après la Fuite, qui a commencé en août 2010, tous ceux qui surtout ne devaient pas savoir ont su, autant tout montrer aux autres afin que chacun sache, et que les gens mis en danger sachent, en particulier, qu’ils sont en danger. Et voilà ce que je trouve intéressant dans cet épisode – tel que je l’interprète: si, jusqu’à la fin du vingtième siècle, pour sauvegarder quelque chose il fallait la dérober à la vue, maintenant il faut au contraire la reproduire, et en disséminer des images partout. Appliquons à ce nouveau paradigme le problème de la souveraineté: il devient clair qu’elle va fuir, s’écouler des palais où elle était enfermée, pour investir de très vastes agoras. Voyez les cahots actuels, colériques, peut-être incohérents, inexplicables par les médias traditionnels, comme de puissantes contractions: bientôt, le monde va accoucher d’un nouveau modèle. Resterez-vous spectateurs, bovins d’abattoir bien fatalistes et désabusés, ou retrousserez-vous vos manches? Défendrez-vous votre liberté future? Prendrez-vous la parole pour inventer les assemblées de vos enfants, leurs règles, leurs ateliers, les pouvoirs de leurs modérateurs? Ou continuerez-vous à regarder cette putain de télévision, et à considérer qu’Internet, comme on vous le suggère, « est une poubelle de la démocratie »? Ceci a des répercussions jusque dans la culture. Albert Jacquard, avec d’autres collègues du monde entier réunis pour déterminer les possibilités d’émergence d’une éthique universelle, ont découvert, bien malheureux de cette trouvaille, qu’une telle éthique ne pouvait éclore sans un accord général sur le sens à accorder aux mots. Pas d’éthique sans culture; c’est presque une lapalissade. Inventez le moyen de concevoir une culture planétaire, n’importe laquelle, respectueuse ou irrespectueuse du passé c’est vous qui voyez, et vous aurez les fondements de votre éthique. Or, il n’y aura pas de politique moderne sans elle. Voyez, à ce sujet, la cartographie établie par André Comte-Sponville dans l’ouvrage intitulé Le capitalisme est-il moral? Mon roman expose ces enjeux, du mieux que j’ai pu.

.

.

.

Cosmicomedia en trois tomes

Tome 1 :   Montrez-Nous que vous n’êtes pas des buses, paru le 15 septembre 2011.

Tome 2 :   Qui a une histoire à produire est le bienvenu, paru le 13 octobre 2011.

Tome 3 :   Éduqués et bagués, Nous les avons relâchés, paru le 10 novembre 2011.

.

.

.

Publié dans Culture vernaculaire, Entretien, Environnement, Fiction, France, Lutte des classes, Monde, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , | 1 commentaire »

J’irai cracher sur vos ponts

Publié par Paul Laurendeau le 15 octobre 2011

Pont Honoré Mercier (Montréal)

.
.
.

Accablé de lassitude,
Perclus de vicissitudes
Arrogant, modeste, prude,
Concupiscent, pudibond,
Retors, ni mauvais, ni bon,
J’irai cracher sur vos ponts.

Ma courte compréhension
De l’hirsute conception
Des voies de circulation
Du Montréal… résumons:
C’est un franc foutoir, donc… bon…
J’irai cracher sur vos ponts.

Morver sur le Pont Mercier,
C’est finir de l’oxyder
Et amplement défouler
L’urbaine population
Par sa pulvérisation.
J’irai cracher sur vos ponts.

Pont Jacques Cartier, Pont Champlain,
Craignez le buccal venin
D’un courroucé citadin.
Le bec en forme de tromblon,
Je dicte un changement de ton:
Je vais cracher sur vos ponts.

Baver le Pont Victoria,
Ce vieux fief qui ne bouge pas,
Qui mal y pense, honni soit,
Cela m’est jubilation.
Cambronne, joue-moi du clairon,
J’irai cracher sur leurs ponts.

Échangeur Turcot caduc
Bretelles, raccords, viaducs,
Les plumes du panache d’un duc
Sont une configuration
Plus solide que vos crampons.
J’irai cracher sur vos ponts.

Et, si ces ouvrages s’effondrent,
On ira couler et fondre
Des rasoirs pour aller tondre
Du populo, la toison
D’or et de facturation.
J’irai cracher sur vos ponts.

Bof, notre mairie allègre,
Aux abris fiscaux intègres
Bien taraudés par la pègre,
Fera jouer mille connexions,
Obtiendra des injonctions
Contre le cracheur des ponts !

Ils me mettront sous tutelle
Pour ces glaviaux en pivelles.
Mais moi, du fond d’un tunnel,
Terroriste urbain fripon,
J’entonnerai la chanson:
J’IRAI CRACHER SUR VOS PONTS.

Dans ce corridor écho
Bien embourbé sous les eaux
Ma cantate pétera si haut
Que la longue construction
Tout en pétales de béton,
Oh scandale, Oh collusion…

Se déchirera comme l’aile
D’un papillon. Ce tunnel
Croulera, ministériel.
Et, ne pouvant faire trois bonds
Ni rentrer à la maison,
J’irai coucher sous les ponts.

.
.
.

Viaduc de la Concorde (Laval)

Échangeur Turcot (Montréal)

.
.
.

Paru simultanément sur Écouter, Lire, Penser.

.
.
.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Environnement, Fiction, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 5 Commentaires »

Le pépiement des femmes-frégates

Publié par Paul Laurendeau le 1 septembre 2011

Fac-similé d'un croquis esquissé en 1810 dans un canot de voyageurs par la femme-frégate Kytych - soit madame Carolle (sic) Gagné, des éditions ÉLP - 2011

.
.
.

Mon dernier roman, paru en 2011 chez ÉLP éditeur, combine insolite, fantastique, ethnologie et histoire. Vous en trouverez des compte-rendus critiques ici et ici. Nous sommes dans un Kanada et un Kébek distordus par la lentille de l’imaginaire. C’est un pays ancien, serein et fier, à la fois forestier, riverain, montagnard et urbain. C’est une culture où les bûcheron(e)s courent la chasse-gallerie, les clercs de notaire font de l’ethnographie, les policiers provinciaux sont onglichophones et portent l’habit rouge, les bedoches d’églises sont des conservatrices de musée, savantes, bourrées de sagesse et de générosité. Ici, les protagonistes portent des prénoms qui riment avec leurs noms de famille: Coq Vidocq, Rogatien Gatien, Mathieu Cayeux, Denise Labise. La métropole s’appelle Ville-Réale. Les villages riverains s’appellent Trois-Cabanes, Martine-sur-la-Rive, Pointe-Carquois, ou le Bourg des Patriotes. Les montagnes, hautes, bien trop hautes, sont le Mont Coupet et le Faîte du Calvaire. Et coulent dans leurs vallées respectives, le fleuve Montespan et la rivière des Mille-Berges. Le drapeau national est le Pearson Pennant, et, à la frontière sud, se trouve la lointaine et influente RNVS (la République de Nos Voisins du Sud)… Mais surtout, dans ce monde, vivent des hommes et des femmes oiseaux, mystérieux et sauvages, qui nichent dans de hautes cavernes de granit. Ce sont les hommes-frégates et les femmes-frégates. La femme-frégate, sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont d’un noir dur, pur. Son long et puissant plumage dorsal est rouge vif, rouge sang. Inversement, le plumage de l’homme-frégate est noir charbon et sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont rouge vif. Les hommes-frégates sont beaucoup plus rares que leurs compagnes, dans un ratio d’un homme pour douze femmes environ. Conséquemment, les femmes-frégates doivent périodiquement, inlassablement, méthodiquement, déployer leurs ailes, immenses et puissantes, et se tourner vers les hommes-sans-ailes, pour voir aux affaires des passions ataviques et de l’amour consenti. Il faut alors se contacter, se toucher, se parler, se séduire, avec ou sans truchements, furtivement ou durablement. Dans l’ardeur insolite mais inoubliable de la rencontre fatale de deux mondes effarouchés, étrangers mais amis, retentit alors un appel urgent, virulent, indomptable, un cri grichant, strident, aux harmoniques riches et denses, le langage d’un jeu complexe de communications subtiles, articulées, intimes et sans égales: le pépiement des femmes-frégates.

.
.
.

Extrait

 C’est une chaude et lourde soirée crépusculaire et le ciel est d’un jaune terne et foncé, virant rapidement à l’ocre. Sitis vole lentement au dessus du majestueux Fleuve Montespan. Son corps tendu et ses ailes amplement déployées recherchent, comme instinctivement, une fraîcheur qui émergerait du lit fluvial et qui ne vient tout simplement pas. Il fait très chaud et Sitis harnache les rares courant aériens, en se coulant dans la vaste vallée du Montespan, car battre de ses larges ailes articulées, aux racines de plumes grosses et solides, la fait excessivement transpirer. Sitis est toute moite et il fait soif. Sitis vit intégralement nue en été. Elle ne se couvre de chaudes pelleteries de chevreuil qu’en hiver. Elle vole donc nue, dans l’ardeur de ce début de nuit d’été et elle retrouve parfaitement son chemin dans la vaste vallée fluviale car elle est partiellement nyctalope. Les sœurs, les cousines et les amies de Sitis, quant à elles, sont toutes plus nyctalopes qu’elle et, conséquemment, la lumière diurne les aveugle irrémédiablement. Elles ne s’aventurent donc dans la vallée du grand fleuve qu’à la nuit noire. Sitis-la-Curieuse, comme ses sœurs, ses cousines et ses amies la surnomment, n’étant, pour sa part, que très partiellement nyctalope, elle arrive parfaitement à tolérer l’aube et le crépuscule et c’est cela qui a tant contribué à aiguiser sa vive curiosité envers les hommes et les femmes sans ailes des villages terrestres de la vallée du Montespan. Les jambes, luisantes, fines et musculeuses de Sitis, sont pointées derrière elle, comme celles d’une plongeuse. Ses immenses ailes cramoisies, solidement enracinées dans la continuité dorsale de ses puissantes clavicules, sont maximalement déployées. Sitis plane, se touche les sourcils de ses deux mains en visières et plisse un peu ses yeux attentifs, en scrutant l’horizon liquide droit devant elle, non sans effort. C’est à cause de sa curiosité, bien plus acérée que sa vision, que c’est Sitis que les femmes-frégates de la fratrie du Mont Coupet ont chargé d’aller enquêter au sujet d’une tourelle aux mystérieuses éclaboussures lumineuses se dressant tout au bout de la Pointe du Broc.

Sitis vit avec sa fratrie au faîte du Mont Coupet. Femme, sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont noires, d’un noir dur, pur, comme du charbon, comme le poêle, auraient dit nos anciens kanadiens. Son long et puissant plumage dorsal est rouge vif, rouge sang, Si elle était un homme-frégate, ce serait tout juste le contraire, son plumage serait noir charbon et sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents seraient rouge vif. Les hommes-frégates sont un peu plus hauts et plus carrés que les femmes-frégates mais surtout, ils sont beaucoup plus rares, dans un ratio d’un homme pour douze femmes environ. C’est pour cela, entre autres, que la jeune Sitis n’a pas encore connu d’homme. Elle a d’ailleurs bien d’autres choses à l’esprit que les hommes en ce moment même, vu qu’on l’a chargée d’enquêter sur ces insupportables explosions lumineuses qui surgissent depuis peu d’une vieille tourelle sise sur cette pointe spécifique et qui perturbent considérablement la furtive circulation nocturne des femmes-frégates en aval et en amont de ce point, dans la vallée du Montespan.

La tourelle de la Pointe du Broc apparaît maintenant, saillante sur l’horizon dépâlissant. Sitis met le cap droit dessus. La nuit finit de tomber. Aucune lumière n’émane de la tourelle. C’est un bon début. Sitis suppose que cette construction riveraine, qu’elle a souvent longée mais qu’elle investit pour la toute première fois, sera dotée d’une sorte de beffroi, un peu comme le clocher de la si haute Église-du-Culte-Inconnu, où Sitis se perche souvent quand elle va écornifler la terre. L’Église Albionne et l’Église-du-Culte-Inconnu qui se font face sur la vieille route d’Ako au cœur du village de Trois-Cabanes, sont doucement en train de devenir les perchoirs favoris des femmes-frégates si curieuses des hommes et des femmes sans ailes. Sitis se rend souvent en cette éminence sombre, altière et secrète. Ce qui est inconnu s’appréhendant toujours sur la base de ce qui est connu, Sitis présume donc que cette tourelle de la Pointe du Broc est justement plus ou moins configurée comme un long clocher de chapelle coloniale. Elle fonce dont directement sur le faite de la tourelle, espérant y dénicher une sorte de beffroi ou quelque abri similaire susceptible de lui servir de premier perchoir d’observation. La distance diminuant, ce qu’elle prenait initialement pour des orifices d’entrée, analogues à ceux que les femmes-frégates confectionnent délicatement pour faciliter l’accès à leurs huttes de nidification, s’avère bouché par une épaisse surface vitrée qui semble enduite d’une sorte de givre semi opaque. En approche finale, Sitis a encore le temps de se dire qu’elle va devoir se percher sur l’extrême pointe de la tourelle et s’y agripper, sans disposer d’une toiture pour la recouvrir ou l’envelopper. C’est alors que l’incroyable explosion lumineuse surgit, dans un lourd bourdonnement de la tourelle, dont la masse vitrée entre en une lente giration. Le tourbillon lumineux! Sitis en est aussitôt submergée, éblouie, déstabilisée, foudroyée. Elle tourne vivement la tête et ferme les yeux pour éviter le brutal choc d’éblouissement à sa pupille et, du coup, elle en perd sa trajectoire initiale, en faussant son angle de vol. Ses ailes sont maintenant désaxées par rapport à la ligne de son corps mais elle fonce toujours, en descente franche, à une bonne vitesse, vers la tourelle. La voici qui virevolte dans le ciel, aveuglée, désemparée, au grand danger d’aller se casser la figure sur la pâle et conique surface de briques de la mystérieuse éminence. Dans un tourbillon visuel rudement désorientant, le regard presque totalement aveuglé de Sitis localise, sur la pâle surface de briques, un rectangle un peu plus foncé au fond duquel luit une sorte d’infime petite tache de braise, à peu près à mi-chemin entre le faîte de la tourelle et le sol. On dirait l’œil rassurant et presque éteint du plus vieil homme-frégate du Mont Coupet quand il raconte ses histoires d’épouvantes en Galimatias aux poussins et oisillons du village. En un éclair, rationnel ou irrationnel allez savoir, cette analogie rassure Sitis. Présumant qu’il s’agit là d’un orifice percé dans la muraille, elle fait subitement claquer ses ailes pour pointer son étrave, le chef directement vers cet orifice. Évaluant au mieux l’étroitesse de l’ouverture, la femme-frégate rapproche ses ailes de ses hanches et de ses jambes, adoptant la pose en ogive, caractéristique d’un rapace qui plonge. Cela lui impose une accélération qu’elle ne contrôle alors plus. Elle fonce tête première vers cet orifice, les ailes et les bras le long du corps, et advienne que pourra…

.
.
.

Un copain, homme de lettre et romancier lui-même, qui a lu le roman, me pose alors la question suivante. Il n’est pas évident que tu te souviennes de la manière dont tu as eu l’idée des femmes-frégates. Mais si c’est le cas, comment as-tu pu envisager d’en écrire une histoire? Avais-tu un but, et ces femmes en étaient-elles une métaphore introductive, ou bien ce but est-il peu à peu apparu, affiné à mesure que l’histoire se tissait? Comment ça se passe? Des femmes-frégates, enfin quoi, c’est tordu quand même! Réglons d’abord le cas de la fiction démonstrative ou du «roman philosophique». J’appelle cela des essais-fictions. On prend un dispositif notionnel de départ dont on veut a priori faire la démonstration et on enrobe cette dite démonstration dans un récit fictif, à valeur allégorique ou symbolique ou générique ou métaphorique, qui makes the point, comme disent les américains, avec plus de percutant et en jouissant mieux. J’en écris. Mais je les garde circonscrits dans mon espace-essai, mon carnet (blogue). Cela donne des titres comme celui-ci: De la couverture journalistique d’une grève nord-américaine type: le conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée (essai-fiction). Je mets toujours essai-fiction entre parenthèses alors, pour qu’il n’y ait pas la moindre ambivalence. C’est jubilatoire, mais cela reste un texte où le fictif est intégralement subordonné au démonstratif. Un conte didactique, presque (ce sont toujours des textes courts, chez moi). Pas de ça, entre nous, dans mes romans. Je ne dis pas que mes romans ne démontrent pas quelque chose. Je dis que la visée démonstrative n’est pas la locomotive de leur engendrement.

Le point de départ de mes fictions effectives, courtes ou longues, est de fait délirant. Je veux dire par là qu’il s’identifie quasiment à un événement psychotique. Du rêve éveillé, ni plus ni moins. De la mythomanie appliquée. De l’élucubration considéré comme un des Beaux Arts. Dans le cas des femmes-frégates, j’ai commencé par les voir voler au dessus de la rivière de mon coin de pays, et le long de l’étrave d’un train de banlieue. Le délire visuel et sensoriel s’accompagne généralement d’un délire verbal. Ces apparitions sont des femmes frégates (pas corneilles, moineaux, cormorans, ou aigles). Le mot frégate, ça fait navire, vitesse, beauté, et surtout, il y a tellement un splendide contraste de couleurs. Plumage noir avec ce beau jabot rouge pour les mâles. Les femelles, on inverse. Car, c’est une vieille compulsion de journaliste américain, il faut voir. Il y a donc des femmes-frégates, et ma gorge se noue quand je pense à elles. Dans le torrent de ce que Salman Rushdie appelle la mer aux histoires (the sea of stories), cette histoire-ci bouillonne trop fort. Il va falloir la laisser sortir, elle, comme une déglutition, comme une expulsion urgente.

Bon, il y a des femmes-frégates, mais que font elles? Dans la tempête du bouillonnement verbal, visuel et sensoriel apparaît et se fixe alors une vieille illustration de chasse-gallerie. Mais le canot ne vole pas tout seul, comme dans La chasse-gallerie d’Honoré Beaugrand. Il est tiré par des sortes de diables ou de diablesses à plumes. Voici donc une chose que font les femmes-frégates. Elles encadrent ceux qui courent la chasse-gallerie. À ce point-ci de l’expérience, il n’y a pas de synopsis et rien d’écrit. C’est la gestation et sa tempête, strictement mentale, peut durer des mois, une année presque. C’est alors le moment qui reste le plus exaltant: des plans apparaissent. Ils sont récurrents, ils m’obsèdent. Ils me hantent. J’y pense tout le temps, du soir au matin. Je me les repasse comme la bande passante d’un crime. Pour Le pépiement des femmes-frégates, le premier plan qui me vint à l’esprit c’est quand Kytych (dont je ne sais pas encore le nom) montre son ventre à Claude pour réclamer sa couvée, dans le canot des voyageurs qui clapote doucement sur la rivière, sous la petite neige. J’ai vu ce plan unique pendant des semaines. Il dictait l’histoire à venir, littéralement. Il fallait que l’histoire soit, pour que ce plan s’y coule discrètement, sans bruit. Les plans hantises vont arrimer des thèmes avec eux. Les idées suivront, à la onzième heure. Ici, les idées et les notions ne montrent pas le chemin. Elles sont, au contraire, à la remorque de la fiction.

Puis, il y aura une gare. Une gare, une gare. Je me promène dans Montréal (qui deviendra Ville-Réale fusion de son vieux nom, Ville-Marie, et de son nom actuel – le fait que ma belle-doche s’appelle Marie et que mon père s’appelle Réal, on n’en parlera pas), à la recherche d’une vieille gare. C’est la voix tellement purement joualle de ma vieille mère, grande voyageuse en train régional et interprovincial du CiPiArre, qui me tinte alors dans la tête. Tu descends à Gare Centrale ou à Gare Windsor? Toujours à la Gare centrale, maman. Jamais à la Gare Windsor, aujourd’hui convertie en complexe tertiaire. La voici, la gare qu’il me faut. Je vais la voir pendant une tempête de neige. Les autres immeubles montréalais la surplombent aujourd’hui mais son allure de faux manoir écossais genre décors de Tim Burton reste parfaitement imprenable. Casting de la gare Windsor. Prénom royal et calembours acides obliges, elle deviendra la Station ferroviaire Gotha et des femmes et des hommes-frégates vont girer autour de ces tour. Et ce sera un mystère. La chasse-gallerie, la Gare Windsor, merde, pour intégrer ces éléments délirants spécifiques, il faudra faire, dans ce cas ci, un roman à saveur historico-légendaire. La saveur historico-légendaire du roman emboîte alors le pas aux images-taches d’origine. Pas de complexe avec les genres. Les genres servent la pulsion fictionnelle, pas le contraire. Fait au conséquences narratives et thématiques incalculables: il nous faudra aussi une langue d’époque… Pas de complexe avec la langue, contrairement à d’autres…

Il n’y a toujours pas de synopsis, mais les plans et le bazar connexe s’accumulent maintenant dangereusement, tant et tant qu’il va falloir en confier certain au papier. Pas trop. J’évite de me surcharger de matériaux préliminaires pré-synopsis. C’est le risque parfait pour perdre le focus et ne finir qu’avec de superbes matériaux en un beau lot bancal trop-long-pour-une-nouvelle-trop-court-pour-un-roman (j’ai de cela à revendre, sur plein d’autres sujets. Aujourd’hui, dans l’urgence, je m’efforce de mener mes projets à terme). Dans le cas du pépiement des femmes-frégates un court texte préliminaire a été directement rédigé avant synopsis. C’est celui de la furtive interaction du caporal Borough avec ses sbires. Il est en anglais, ça ne s’improvise pas. J’ai écrit le premier jet et l’ai fait scrupuleusement relire par des copains torontois, en leur expliquant que je cherchais un ton siècle dernier, comme celui du régiment britannique du Pont de la Rivière Kwaï (À grands coups de Good show, McKinnon!). Mes copains m’ont finalisé ça huit sur huit et refusent obstinément des remerciements explicites. Je ne savais rien de mon histoire, sauf que le jeune homme-oiseau Merkioch, qui rencontre le caporal et ses hommes sur le flanc du mont, est homosexuel. Le contraste entre ces virilités débonnaires badernisantes et son élégance sauvage et jeune étaient donc déjà dans les cartes. Je ne savais pas alors que j’annonçais un autre thème.

Puis vient le jour du synopsis. Cela m’a pris à la Gare Centrale justement, dans un resto tapissé d’images ferroviaires antiques, ça ne s’invente pas. On prend du papier et un stylo à l’ancienne et on se résume d’abord le truc, gentil et simple. C’est un film qu’on a déjà vu, hein, ou un rêve qu’on retrouve. On se résume le coup sur six ou sept feuillets. Pas trop, hein. Le synopsis coule environ 70% de la trame du récit. Il faut laisser de la place pour la folie au fil des chapitres. Quand Sitis vole le téléphone mobile de Denise Labise, ce n’était pas dans le script. Cela nous est venu, à Sitis et à moi, dans le feu de l’action d’écriture, quand Denise nous ajustait notre jolie robe de Batik et que la poche de sa veste s’entrouvrait sur le téléphone qu’elle y avait distraitement posé. Les autres péripéties ont suivi. Alors disons, 90% du scénario et 60% des péripéties, tel est le synopsis idéal. Il faut ensuite le découper par chapitres, bien répartir les périodes d’entrée des éléments d’information (capital si vous avez une intrigue à énigme, genre policier, mais toujours important, en fait), puis s’y tenir (aux moments d’entrée des infos – c’est le seul élément de synopsis absolument ferme – le reste bougera et il faudra bouger avec). Et enfin il faut rédiger, d’un coup, en trente jours, à raison d’un chapitre par jour. Cela ne se fait pas à temps perdu…

Et les thèmes dans tout ça, le message? Tu écris un roman, mon baquet, pas un manifeste situationniste. Garde un œil prudent sur le radar idéologique et raconte ton histoire. Les thèmes suivront bien. Occupe-toi de ta fiction et ton message s’occupera de lui-même. Tes lecteurs européens te diront alors que ton ouvrage porte sur l’inclusion et la tolérance alors que tu n’aura simplement été qu’inclusif et tolérant de ta personne écrivante, comme tu l’es toujours à la ville, au foyer, et surtout dans ton monde de fiction, car tes personnages, tous sans exception, tu les aime d’amour.

Le reste de cet entretien est ici et/ou ici.

.

.

.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Fiction, Québec, Sexage | Tagué: , , , , , , , , , , , | 3 Commentaires »

Écrire… se travestir… se dévoiler…

Publié par Paul Laurendeau le 14 avril 2011

Comme le disait (enfin, bon, je glose…) Robert Ervin Howard (1906–1936), on ne peut pas écrire le soir et la fin de semaine. Il faut s’y consacrer. C’est un art. Il faut s’asseoir et prendre le temps. Quand on se doit à l’écriture, on se doit à en faire la priorité centrale de sa vie et ce, coûte que coûte. L’univers de notre prochain exercice romanesque s’approche de nous en tourbillonnant. Il vient nous hanter le soir, la nuit, au petit matin, toujours un peu n’importe quand. Il ne faut pas le capter trop vite, il faut le laisser tournoyer puis se poser sur la portion de notre être qui tiquera d’un petit mal cuisant lors de cette rencontre. La mise en place des émotions et du mood sont primordiaux, mais rien ne se fera sans méthode. Il faut donc planifier l’ouvrage, mettre un plan au net, faire des recherches un peu aussi. Pas trop de recherches, il ne faut pas s’enliser dans les fatras d’un essai manqué pour se ligoter ensuite avec des matériaux préparatoires à rallonge. Ceci n’est pas un exercice académique, et je parle en connaissance de cause. Il faut que ça vole, que ça butine. Il faut savoir quand plonger. Il y a aussi les tentations à éviter. Tentation de la facilité, tentation de s’accrocher aux modes, de s’inspirer un peu trop, de se donner le public cible qui mordra vu que nous aurons bien suivi la tendance. L’autre tentation, catastrophique à notre époque, omniprésente, lancinante, terriblement parlante, c’est celle de la biographie-sans-concession déguisée en fiction, ce que certains nomment l’autobiographie d’un inconnu. Ces tentations sont inexistantes pour moi. Je n’écris pas sur ce que j’ai lu, ou sur mon vécu. J’écris sur ce qui me roule dans la tête. Ma fiction n’est pas autobiographique ou plagiaire, elle est imaginaire. L’originalité n’est pas une quête ou une recherche pour moi. C’est un acquis sûr, imparable. On me l’a assez dit et redit. Je détiens le secret de l’originalité, sans même y avoir pensé. Ce secret, le voici, tout simple… Vous voulez être original? Écrivez de vos obsessions. L’originalité suintera de vous. Vous n’aurez même pas, non plus, à y penser.

Je ne plierai pas, je ne me conformerai pas. C’est dans ma nature. Je prendrai cette avenue et écrirai des histoires merveilleuses. Mon écriture est. Elle percole en moi. Il me reste simplement à la faire connaître. Le seul texte de référence utile en matière de réflexion artistique que je trouve dans la tradition culturelle du Québec, c’est le Manifeste du Refus Global (1948). Le seul roman qui me prend à la gorge au Québec, c’est L’Avalée des avalés (de Réjean Ducharme, 1965). Mais pour ces deux textes majeurs, il y a tellement de poutine insipide, de savonnettes, de petits copains qui font mousser la prose inepte des petits copains… de… de… de… Mais voilà qui me donne l’opportunité de dire un mot de la ligne éditoriale du site Écouter Lire Penser que j’anime avec Daniel Ducharme et une petite équipe de cœurs d’artichauts. On a décidé de faire le contraire de ce que les surréalistes avaient fait jadis avec l’essai critique collectif Un cadavre (1924 et 1930). Au lieu de couler ce qui nous horripile, nous valorisons ce qui nous botte. Sur ce qui nous déçoit, silence opaque, sur ce qui nous sollicite, jactance labile. C’est aussi incisif, tout en étant moins agressif. Cet état d’esprit, je le reproduis, le perpétue ici aussi, au sujet de mon œuvre de fiction. Au lieu de dénigrer ce que je ne trouve pas bon, j’écris mes textes et les laisse porter ce qu’ils ont à porter. Inutile d’insister sur le fait qu’ils sont bons…

Comme le personnage double du roman Se travestir, se dévoiler, l’écriture de fiction contemporaine vit pleinement la crise de conformité de la société tertiarisée contemporaine. C’est rendu qu’on écrit un essai comme on rédige un rapport ou une batterie de notes de services. On écrit de la fiction comme on transmet un compte-rendu journalistique ou les billets d’un carnet (blogue) de voyage. C’est rendu qu’il faut être professionnel même quand il s’agit de chier, d’éructer, de subvertir par l’art, de pisser le sang délétère, de souiller la routine de boyaux de porcs et de songes indicibles et/ou inavouables. Et après on va se lamenter que les œuvres manquent de sang, qu’elles se languissent et vivotent en librairie. Voltaire est mort, Falardeau est mort, et je ne me sens pas bien moi non plus, allez. À ce moment-ci, on me permettra de me fendre d’une recommandation amicale et respectueuse. Celle de vous prier de jeter un œil sur le reste de mon carnet (blogue) Le Carnet d’Ysengrimus. Il fournit sans tergiverser ni tataouiner la nature explicite de mes couleurs idéologiques. Je préfère prévenir à l’avance car ce que je pense perle en permanence dans ce que j’écris. Mon entretien avec Daniel Ducharme sur le site Écouter Lire Penser aidera certainement aussi à cerner ce que j’entends par réalisme insolite. Voilà pour la minute renvoi… renvoyage aussi, du reste.

Donc, je n’écris pas sur ma vie. Je ne cultive pas le roman-témoignage, cette autobiographie déguisée où on se raconte chafouinement, avec un petit masque. Trois petits tours, trois petites diffractions, une poignée de changements de noms, rêvez, voici ma «fiction». Je n’écris pas sur ce qui existe ou sur ce que je sais. La littérature de colportage, c’est pas mon genre. Je ne fais pas du feuilleton factuel, du reportage, du témoignage douloureux, amer et poignant. J’écris sur ce que j’imagine. Je reproduis, du mieux que je peux, le film mou, fou, labile et chamarré qui me roule dans la tête. Oh, il m’arrive bien de plagier des lambeaux de réel historique… mais ce n’est plus plagier ça, hein, c’est s’inspirer. Quand, en dessous de mon scénario, se profile insidieusement les fibres d’un monde d’autrefois, c’est pour les concasser, les broyer, les dissoudre, ces fibres, et en faire le comburant autonome de ce récit hirsute, de ce rouleau hâtif et fugace qui ne cesse de m’échapper, lui aussi. J’écris, en fait, comme je vous raconte un long métrage que j’aurais furtivement vu en rêve. Je suis un élucubrant de mon temps. Pour le moment, comme quand on rapporte du rêve, justement, je réorganise les éléments les plus délirants, les remettant sur le trépied d’une cohérence narrative fondamentale, mais je ne ferai peut-être pas cela toujours. Si quelqu’un apparaissant dans une de mes fictions ressemble à une personne réelle, ce n’est pas un aveu biaiseux ou du crypto-réalisme. C’est un casting. Cette personne, inopinément semblable à une personne du monde, vient jouer un rôle que je lui assigne, dans mon film, un petit rôle habituellement. En effet, ce genre de casting de personnes que j’ai connu, ou que le monde a connu, cela arrive généralement à un de mes personnages secondaires (j’adore et respecte immensément mes utilités, ce sont tous des amours passionnels et charnels, pour moi). Mes personnages principaux, eux, par contre, ne viennent d’absolument nulle part d’empirique ou de platement factuel. Ce sont des Ornicar… Et l’histoire dans laquelle ils évoluent, bien, c’est une fiction.

.

.

.

Sur le roman Se travestir, se dévoiler maintenant. L’itinérant torontois Marcel Dacier se substitue sans témoin à un certain Simon Baume, dont il est le sosie intégral, sur les lieux de l’accident mortel de ce dernier. Cela le fait entrer dans une famille de milliardaires de l’Escarpement du Niagara. Il y redresse involontairement un certain nombre de torts et se gagne quelque peu la confiance de cet univers bourgeois glauque, en le prenant doucement et astucieusement dans l’angle du bon amnésique. Le travesti est parfait. Mais, quand tout semble se mettre en place, comme une mécanique bien huilée, insidieusement quelque chose coince, frotte, se casse. Et notre homme devra en venir inexorablement à se dévoiler. Les représentants de son nouveau milieu social devront le faire aussi, en une tumultueuse dégringolade de sincérité et de vérité non voulue, que personne n’avait vu venir. Se travestir est un acte calculé, stratégique, méthodique, fondamentalement stable, même à travers le détail fourmillant de ses divers rajustements tactiques. Se dévoiler est plutôt un effondrement, un effet de forces éminemment involontaires, une catastrophe, au sens le plus pur du terme, une capilotade effilochée, échancrée et filandreuse qui, si elle rencontre parfois certains assentiments secrets, rampants, occultes, s’impose à nous, malgré nous, s’enchevêtre en torons cauchemardesques tout autour de nous, et nous force à la plus échevelée et la plus fatale des cascades d’improvisations. Se travestir… se dévoiler… c’est écrire. Voilà.

.
.
.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , | 5 Commentaires »

À PUBLIER – Un éditeur vous demande d’évaluer un ouvrage de fiction et d’en recommander (ou non) la publication. Vous faites comment?

Publié par Paul Laurendeau le 1 février 2011

Bon: qu’est ce qui fait la différence? Juger, je pense, est facile. C’est décider si on publie ou pas qui l’est moins. Selon quels critères? En vue de quels objectifs?

Aline Jeannet

.
.
.

Un de nos collaborateurs de la maison d’édition Écouter, Lire, Penser, soulève, lors d’une de nos cyber-réunions, la question du fameux et lancinant comment faire quand on doit évaluer un manuscrit qui nous est soumis? C’est une interrogation importante et, suite à la discussion qui s’ensuivit, notre directeur de publication, Daniel Ducharme m’a demander de traiter la susdite question chez Ysengrimus, entre autres pour prendre le pouls des lecteurs et lectrices du Lupus Horribilis sur ce fascinant problème. Dont acte.

D’abord un point essentiel qu’il faut garder à l’esprit quand on joue ce rôle d’évaluateur-évaluant ou de juge-jugeur, c’est qu’on est pas seul(e) face au brûlot hautement suant et transpiratif de la décision finale. Ce genre de choix est toujours arrêté à plusieurs, et chacun apporte sa touche. Par exemple, personnellement, sans forfanterie envers l’ami, je me fie beaucoup justement au jugement du susdit Daniel Ducharme, simplement, parce que ce gars a lu des milliers d’ouvrages, et fait des douzaines de compte-rendus, et que cela lui donne une solide perspective de fond sur le corpus, comme on dit dans le jargon. Chacun apporte son bagage d’éléments critiques cardinaux, au sein du Comité du Salut Publie [sic]. Par exemple, il est crucial, à mon sens, d’introduire le critère idéologique tôt dans la réflexion, et de la bonne façon. Il faut soulever, en ouverture, la question de la compatibilité d’idées. Et, vu qu’on le fait toujours de toute façon, en sous-main ou non, autant le faire droit et explicite. Ce critère, absolument crucial, ne porte pas, en plein, sur ce dont on a envie de voir ou d’entendre parler (ça, ça reste la prérogative de l’auteur) mais, en creux, sur ce dont on doit ne PAS parler, c’est-à-dire, sans concession illusoirement impartiale, les traitements doctrinaux à proscrire, les thèse à éviter, les idées que l’on n’endosse pas. Il faut rejeter, sans compromission, (par exemple et sans exhaustivité): le révisionnisme sur la Shoah, la promotion de la délation sociétale, le machisme/phallocratisme hirsute et nostalgique, l’apologie sans critique du profit cynique, de la répression, de la guerre, le théocratisme, le mystico-fumisme, la pseudo-science au tout premier degré. Il faut montrer la porte d’entrée vers… d’autres éditeurs traitant ce genre de thèmes (il y en a plein, des tas et des tas) et cultivant ce genre de vision, comme on rejetterais racisme, antisémitisme, misogynie, homophobie etc, dans le flot de la conversation courante. Sans moins, sans plus. Un éditeur endosse les thèses de ses auteurs et en est pleinement responsable et, vous savez quoi, grande nouvelle, le «génie» (dans une bouteille de formol) de Louis-Ferdinand Céline, et celui d’Alexandre Soljenitsyne nous échappe encore à ÉLP et nous échappera probablement toujours…

Ensuite, crucial, en évaluant un ouvrage pour un éditeur, je ne me dis pas “est-ce que j’achèterais ce livre?”. On édite pas comme on consomme. Il faut plutôt dire: est-ce que je recommanderais, ou donnerais, ou mousserais, ou, lâchons le mot, vendrais ce livre? Aurai-je envie d’en faire un compte-rendu favorable? En un mot, est-il méritoire? Fondamentalement, moi, je ne rejette pas. À PUBLIER reste ma devise. Si quelqu’un a quelque chose à dire, pourquoi se priver de le découvrir, surtout au cyber-siècle? Pour rejeter, moi, il faut vraiment que l’ouvrage se plante en grande. Ceci dit, il reste qu’un jeu articulé de critères s’impose. Je dénombre six grandes facettes à juger, de tête et de cœur. Ce qu’il faut évaluer d’un ouvrage de fiction en quête de publication, à mon avis, c’est ceci:

- Le récit, son fonctionnement, sa mécanique
- Les thème abordés, les thèses défendues
- Le ton et la construction de l’ambiance
- L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte
- Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non
- Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère)

Je me fais donc toujours cette petite fiche en six points. Je vous la reproduis ici, en la jouant comme si on me chargeait de publier un «manuscrit», qui est un vieil ami et que je considère probablement comme le plus grand petit roman (novella) français du siècle dernier. Voici donc, histoire de s’exemplifier la dynamique du comment de la chose, ma fiche À publier, du Petit Prince de Saint Exupéry (1943), telle que je la formulerais comme si de rien, dans le cadre de mes critères:

Au serpent: TU AS DU BON VENIN? TU ES SÛR DE NE PAS ME FAIRE SOUFFRIR LONGTEMPS? (Tiens, on dirait un auteur parlant à l’éditeur qui va évaluer son ouvrage!)

Le petit Prince d’Antoine de Saint Exupéry (novella ou petit roman)

- Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: histoire en «je» cultivant une discrète ironie dans l’exposé autobiographique et combinant harmonieusement intimisme et fantaisie. L’anthropomorphisation de certains personnages (la rose, le renard, le serpent) apparente le traitement à celui du conte. Un faux conte pour enfants, en fait… un conte philosophique…

- Les thèmes abordés, les thèses défendues: à travers les idées de rencontre, de voyage et de découverte du monde, une réflexion sur les limitations perceptuelles et intellectuelles du ressenti adulte et une promotion de l’imaginaire de l’enfance, comme sagesse fondamentale et compréhension adéquate du  monde. L’image de la femme est fantasmée dans un cadre quelque peu stéréotypé. Traitement implicitement surnaturel, mais sans lourdeur doctrinale, de l’impact de la mort.

- Le ton et la construction de l’ambiance: ceux-ci reposent beaucoup sur les quêtes de la rencontre, de la fuite et de l’apprivoisement. Le récit, en une suite de petits chapitres présentant les tranches de vie du narrateur et du prince, donne une impression de grande douceur, alternant subtilement tendresse folâtre et sobre gravité. Quant aux dialogues entre les protagonistes, ils sont particulièrement vivants et savoureux (S’il te plait, dessine moi un mouton…Tu as du bon venin?).

- L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: l’ouvrage combine récit et illustrations d’une façon à la fois magistralement réussie et inédite. En effet, le narrateur est un dessinateur qui nous parle, tout en illustrant son propos et son vécu par des croquis introduits par lui dans la présentation, comme spontanément. On nous impose donc deux modes de visualisation, par le texte et l’illustration, que se répondent et se complètent superbement.

- Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: indéniable dimension allégorique avec une touche bien dosée de fantastique. Des effets de science-fiction vieillots à la Cyrano de Bergerac ou à la Micromégas (voyage interplanétaire sur un vol d’oiseaux sauvages, planètes minuscules peuplées de singletons improbables) gorge le tout d’une savoureuse langueur poétique. Réalisme (surtout l’univers du narrateur, aviateur naufragé dans le désert du Sahara) et anti-réalisme (surtout l’univers du petit prince, voyageur cosmologique indéfini, personnage principal du récit et des croquis) se marient très harmonieusement.

- Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): Langue acrolectale d’une grande sobriété. Aucun procédé argotique ou régionaliste. Du français international dans ce qu’il a de plus simple et frais.

- Conclusion: À publier…

On se suit? On voit les critères opérer? Bon, bon, bon… Banco, banco… Voici donc maintenant un joli petit morceau d’envers du décor: mes fiches À publier de trois ouvrages de la Maison ÉLP (lesdites fiches, en version hélas abrégées, car cruellement expurgées, il faut le dire, de tout élément susceptible de gâcher votre éventuel futur plaisir de lecture).

.
.
.

La Branleuse d’Amélie Sorignet (roman dont on peut lire un compte-rendu plus détaillé ici)

- Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: histoire de femme et, plus clairement, histoire prométhéenne de femme.

- Les thèmes abordés, les thèses défendues: thème partiellement anti-lolita, coming of age douloureux, lucide, cynique, angoisses sexuelles, anorexie, crise de l’apparence, phallocratisme foutu, dédain du monde adulte, vision critique grinçante de la culture intime des femmes. Thème de la vengeance et apologie de la délinquance.

- Le ton et la construction de l’ambiance: combinaison corrosive de drame et d’humour. Ironie solidement caustique et railleuse.

- L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: sensation et visualisation extrêmement efficaces. Sensualité juvénile bien évoquée. Les sens olfactif et gustatif sont souvent mis en alerte.

- Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: touche rabelaisienne ou san-antonienne particulièrement maîtrisée. Sens vif de la farce tragi-comique et de la dérision. Un sous-élément policier garde la curiosité en alerte, sans excès.

- Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): jouissance libre et libertaire de la langue, y compris de la langue vernaculaire hexagonale, genre Zazie ou Petit Gibus.

- Conclusion: À publier…

.
.
.

Voici les morts qui dansent d’Allan Erwan Berger (recueil de nouvelles dont on peut lire un compte-rendu plus détaillé ici)

- Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: série de narratifs racontant des aventures enlevantes, turlupinées et échevelées, qui nous emportent et nous donnent le sentiment d’y être.

- Les thèmes abordés, les thèses défendues: par une utilisation flamboyante et grinçante du fantastique, de la réminiscence et des effets de plissements historiques, on fait sentir l’impact et le compagnonnage de l’Histoire (notamment celle de l’Europe Centrale) sur la vie présente.

- Le ton et la construction de l’ambiance: ton décalé, jamais trop sérieux, second degré, humour noir, jubilation du drame comme jeu.

- L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: sensation et visualisation extrêmement efficaces. Effets de paranormal quasi cinématographiques ou animatroniques.

- Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: personnages particulièrement vifs et attachants, surtout les juifs du ghetto. J’ai pensé à Jean Ray, à Lovecraft et au Golem.

- Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): langue maîtrisée à la perfection et d’une richesse à la fois généreuse et vive.

- Conclusion: À publier…

.
.
.

Impuissant vs Insoumis, d’Aline Jeannet (roman dont on peut lire un compte-rendu plus détaillé ici)

- Le récit, son fonctionnement, sa mécanique: réalisme strict en ouverture instillant une entrée graduelle et subtile dans l’étrange, avec des jeux d’effets oniroïdes reliés aux vives douleurs de l’altération et de la remémoration/découverte. Naturalisme cru en inexorable capilotade.

- Les thèmes abordés, les thèses défendues: un des thèmes centraux est l’altération des perceptions, notamment de celles que les personnages se font d’eux même, prenant le pas sur l’amplification graduelle du savoir. Ledit savoir fait l’objet d’un traitement implicitement platonicien, il est la lente et douloureuse (re)mise en place d’une remémoration.

- Le ton et la construction de l’ambiance: La curiosité dévorante du personnage narratrice s’empare de nous très intensément. Angoisse du vouloir-savoir passant graduellement en livide épouvante du sachant, rejetant de plus en plus ce qu’il/elle sait.

- L’impact empirique (narratif et descriptif) du texte: à une force empirique des évocations lors de la phase de lutte contre l’ignorance répond une graduelle altération du perçu à mesure que s’amplifie la résistance inconsciente à l’atrocité du monde. Le tout de ce crucial mouvement d’inversion, solidement maîtrisé.

- Genre(s), originalité et réminiscences littéraires, volontaires ou non: contribue solidement à l’éclatement des genres. Fantastique? Sci-fi? Utopie? Uchronie? Anticipation? On ne sait plus. J’ai pense à V, à The Matrix (l’ineptie de religiosité en moins), à Time Patrol de Poul Anderson (1955), au fameux Spinoza encule Hegel de Jean-Bernard Pouy (1990) mais aussi à Kafka et à Hoffmann.

- Langue et registre linguistique (l’orthographe n’est pas un critère): langue sobre, acrolectale. Néologie bien tempérée.

- Conclusion : À publier…

.
.
.

Voilà. Oui? Maintenant, pour continuer de répondre à la question d’exergue, en tant qu’éditeur, quels sont mes objectifs? Bien, sans m’étendre excessivement, je dirais que je ne publie pas un ouvrage pour aujourd’hui, mais pour demain. Je cherche donc, en tâtonnant mais, justement, sans hésiter à tâtonner, un ouvrage qui fait des choses que je n’avais pas prévues mais que je suis quand même en charge de partiellement anticiper ou deviner, puisque c’est moi qui l’édite. Je ne dois pas aimer tout inconditionnellement dans un ouvrage que je retiens. Je dois plus sentir que ça claque bien, que ça fesse juste, si vous me pardonnez la cuisante imprécision de ces formulations du coeur. Aussi, à mon avis, c’est le rejet d’un ouvrage par un éditeur qui a des comptes à rendre (et il ne le fait pas assez d’ailleurs). Je ne suis certainement pas un grand hallebardier du Temple Littéraire ou un membre crispé et obtus du Directoire de la République des Lettres. Je ne publie pas comme un gardien de l’ordre mais comme un intendant bien tempéré du désordre et de la déroute des sens et de la pensée, que je veux impitoyablement instiller.

.
.
.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Fiction, France, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , | 1 commentaire »

ADULTOPHOBIE: l’expression sans concession de l’épouvante lancinante de mon imaginaire de parent

Publié par Paul Laurendeau le 1 mars 2010

Et il y a aussi tout ce que nous imaginons et qu’aucune image ne peut capter, et qui accroît notre sentiment d’impuissance…

(Michaëlle Jean, Gouverneure Générale du Canada, commentant le séisme en Haïti – janvier 2010)

.
.
.

Dans ce roman de 175 pages que je publie en 2010 chez Écouter, Lire, Penser, en format papier et numérique, trois enfants, Jeannette Simon, douze ans, Luc Simon, onze ans et Manon Simon, huit ans, sont capturés par deux pédophiles inconnus, l’Homme Doux (qui les apprivoise sur la plage, les drogue, les enlève) et l’Homme Rude, qui séquestre l’aînée des trois enfants, loin du lieu de leur enlèvement, et la violente à répétition, sur quelques mois. Nous suivons le sursis sans espoir de Jeannette, l’aîné des trois enfants Simon, après le meurtre rapide de son frère et de sa sœur, par l’Homme Doux. La survie de Jeannette dépend de son aptitude à plaire à son tortionnaire. Jeannette, qui a la capacité de «voir» ce qui arrive même en des lieux où elle ne se trouve pas, observe tout et «témoigne», en quelque sorte. Sa douloureuse agonie survient à la suite d’une série de brutaux sévices sexuels, fondement du sursis sans espoir dont elle est l’involontaire bénéficiaire. Comme dans toutes situations d’abus profond, seul le refuge de son imaginaire permet à Jeannette de tenir le coup dans cette inexorable descente sans retour. Ce qui est exposé dans mon roman, c’est un cheminement anormal, cruel, criminel et c’est absolument sans espoir.

Voici où nous en sommes arrivés, dans la civilisation actuelle, avec nos enfants. Mon roman est l’histoire honteuse, affreuse de ce que nous leur avons fait, involontairement mais inexorablement. Nous sommes tous, à des degrés divers, impliqués dans la hantise cruelle de cette question insoutenable: que feraient-ils à mon enfant avant de le faire disparaître? Les deux pédophiles sans noms mis en scène dans mon texte sont impondérables, impalpables, insaisissable. Inhumains, ils sont pourtant profondément enfouis en chacun de nous. Ils sont ce que nous ne pouvons plus éviter, ou contenir. Ils sont banalisés. Ils sont ce qui transforme l’illusoire paradis moderne de l’enfance en un insoutenable enfer. Ils sont désormais un des nombreux avatars du monde adulte que l’enfant contemporain subit, envisage, affronte, contourne ou évite. La seule différence est que cet avatar là détruit l’enfant, le broie, le nie. Nous avons perdu quelque chose de profond, de crucial et cette perte, c’est notre enfant qui la subit. Et ce qui lui arriverait, ce qui lui arrive, est décrit dans mon récit, sans concession, du point de vue, douloureux et calme, de l’enfant. La pédophilie et le sursis sans espoir qu’elle impose cruellement engendre son tragique contraire: l’adultophobie.

Mes lecteurs et mes lectrices, ici et sur le site d’Écouter, Lire, Penser, me demandent, atterrés: qu’est-ce qui t’a poussé à écrire une histoire pareille? Pas simple et pas marrant de répondre ouvertement à cela. Car il est vrai qu’Adultophobie ne ressemble à rien de ce que j’ai écrit précédemment. D’habitude, dans mes histoires, romans ou nouvelles, il y a une sorte de jubilation prométhéenne, un plaisir de l’être qui affronte et qui vainc, presque en se jouant. Ici, c’est le contraire quasi-diamétral. Je campe le cheminement cuisant d’un désespoir insondable, d’une dégringolade douloureuse et injuste face à laquelle j’exprime la plus hargneuse des révoltes impuissantes. Adultophobie est la toute dernière chose que j’aurais jamais cru écrire: un roman cruel mais aussi, fondamentalement, un roman moral, un roman qui juge explicitement le comportement qu’il raconte et le condamne, sans réserve et sans appel. Adultophobie ne porte pas sur ce qui est arrivé (quoi qu’il s’inspire, hélas, de faits dont nous subissons tous et toutes l’omniprésence, depuis au moins une bonne génération maintenant) mais sur ce que j’ai si souvent imaginé, dans la terreur permanente de ma toute ordinaire parentalité. Cet ouvrage concrétise l’expression de l’épouvante lancinante de mon propre imaginaire de parent de jeunes enfants. Il met en forme et codifie le lot malsain de pensées paniques et morbides qui m’ont tant roulé dans la tête, en attendant, quand l’après-midi devient inexorablement le soir, un enfant ayant quelques heures de retard sur l’horaire préalablement convenu… Maintenant que mes fils arrivent à l’aube de l’âge adulte, je peux enfin me délester, me décharger, oh, en partie seulement, du ballot, du faix, du fardeau d’écoeurement, de révolte et de terreur que me suscite notre époque, fausse modernité puante et veule qui en est venue inconsciemment, comme insidieusement, à banaliser le plus immonde des crimes. Pendant la rédaction du synopsis du récit, une petite québécoise, comme il y en a tant, joyeuse, toute simple, a été enlevée en plein jour et nul indice sur son sort n’a encore fait surface. Pendant que je rédigeais le roman même, une petite ontarienne sans histoire a été brutalement assassinée, dans un patelin sans histoire, par deux epsilons sans histoire, un jeune homme et une jeune femme. Malgré la collaboration des accusés, il n’a même pas été possible de retrouver son corps. Inutile d’épiloguer. Aucun pays, aucune communauté ne semble épargnés par ce qui arrive ici, implacablement. Les gens, les témoins-symptômes, les champignons vénéneux indicatifs qui commettent ce genre de destructions immondes ne sont en rien des Jack l’Éventreur fascinants ou des Landru mystérieux. Ils n’ont rien de spécialement extraordinaire ou romanesque. Ce ne sont pas des boucs émissaires non plus, du reste. Ils n’ont rien de spécifique, d’anormal ou d’idiosyncrasique, non plus. Ce sont, en fait, des individus quelconques, comme les points quelconques d’une fonction mathématique. Des individus représentatifs de leur monde et de leur temps… Un peu nous tous, en fait… C’est purement et simplement atterrant.

Je le redis: nous en sommes là. Alors, que voulez-vous, il faut en parler, le formuler, l’exprimer artistiquement (au mieux), le crier, sans concession. Je vous assure que mener ce projet d’écriture à terme fut particulièrement éprouvant. J’ai, de fait, écrit ce roman dans la tristesse la plus opaque et l’horripilation la plus écrue, sans joie, sans plaisir, scribe las, estafette éclopée de notre temps. Ce récit, fielleusement explicite par moments (avis aux âmes sensibles), est le compendium de tout ce qui me répugne, me mine, me tue. Il est le plus douloureux des témoignages, celui que dictent cet imaginaire aux abois, cette épouvante ordinaire, cette peur névrotique, si crucialement historicisés, qui déterminent en profondeur la trajectoire intérieure contemporaine de quiconque a pris la (désormais) douloureuse et inquiétante décision de donner la vie.

Maquette conçue par madame Nolia Gervais, artiste graphiste rattachée à Écouter, Lire, penser.

.
.
.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Monde, Québec, Sexage, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , | 13 Commentaires »

Le BOUT DE l’ÎLE de Daniel Ducharme: mon enfance, du temps d’avant les jeux vidéos

Publié par Paul Laurendeau le 1 novembre 2009

T’as des fourmis dins jambes
T’as pogné ça à Pointe-aux-Trembles.
Les deux mains pleines de pouces,
Tu devrais prendre ça plus lousse…

(Lucien Francoeur, Vieux Os, 1978)

.
.
.
Logoballonchasseur

Puis vient le beau jour où la question se pose ouvertement: qui racontera MON enfance. J’ai déjà la chanson de mes vingt ans, c’est Marie-Hélène de Sylvain Lelièvre (1943-2002). C’est super, bien sûr, mais bon, le temps file, file, là… Tant et tant que j’ai aussi déjà mon premier président américain plus jeunes que moi (Obama – de trois ans), mon premier premier ministre canadien plus jeunes que moi (Harper – d’un an) et mon premier premier ministre québécois plus jeunes que moi (Charest – de cinq jours). Je commence à sérieusement me parcheminer, moi, en un mot. Comme le disait Lucien Francoeur: Tu feras pas vieux os, mon vieux Vieux Os! Il est donc temps, grand temps, de le revoir, par le menu, le pays des vertes années. Qui narrera le récit de mon enfance? Pas moi, car je n’écris pas des histoires mémorialistes d’enfance (j’ai commis des poèmes d’enfance, mais ça, c’est de l’évocation ondoyante, évanescente, impressionniste, c’est une toute autre chose). Il me faut un écrivain enfant qui raconte en enfant mon temps d’enfant, ce temps, si pur et si ordinaire, qui est, entre autres, le temps du temps d’avant les jeux vidéo.

Or voyez Daniel Ducharme. Il est mon aîné d’une année et évoque son enfance au bout de l’île. L’île en question c’est la très grande île de Montréal. Mais, lisons plutôt :

À l’est de la ville de Montréal se trouve une ville du nom de Montréal-Est, ce qui n’a rien d’original compte tenu de sa position géographique. Bourgade plus que ville, elle compte sans doute plus d’unités industrielles que de constructions domiciliaires. Et encore plus à l’est – mais toujours sur l’île de Montréal – s’étend une pointe de terre qui, autrefois, était couverte de trembles, d’où son nom de Pointe-aux-Trembles. J’y ai passé ma jeunesse dans les années soixante et soixante-dix alors qu’elle n’était qu’une agglomération de paroisses, ni un village, ni la banlieue qu’elle est devenue dans les années quatre-vingt.
(Daniel Ducharme, Le bout de l’îleAvertissement)

Maintenant, mirons un peu, si vous le voulez bien, la carte:

bout de l'ile

Partons de cette Pointe-aux-Trembles que Ducharme décrit si finement, passons, vers l’est, le long pont torve (la ci-devant Rue Notre-Dame, en jaune sur la carte) qui nous fait quitter l’espace insulaire en survolant la Rivière des Prairies puis ce petit îlot aux confluents du chenal de l’est et de la rivière l’Assomption qu’on appelait jadis l’île aux vaches et qui s’appelle aujourd’hui l’île Bourdon. Vous le voyez? Évitons Charlemagne (ville natale de la chanteuse Céline Dion) sur notre nord-ouest puis, maintenant, excusez-moi pardon, un peu plus à l’est. Voyez vous, dans cette autre petite agglomération de l’est, la rue Lorange. C’est tout près, vraiment tout près de là que j’ai moi-même grandi, à Repentigny. Nos dates de naissance 1957/1958, nos topoi Pointe-aux-Trembles/Repentigny convergent implacablement. Et le roman est là, d’un bloc. C’est même le tome initial d’une série. Daniel Ducharme va me raconter mon enfance.

Et il le fait. Je ne vais pas vous résumer ça ici, pour ne pas vous gâcher votre plaisir. Il faut lire directement Ducharme dans son beau style solide et dépouillé de raconteur de chroniques. À cinquante-deux ans, il nous redonne lumineusement l’enfant qui écrit, qui se dit, avec une formidable fraîcheur. Or François-Gabriel Dumas, dit Gaby, son principal personnage, fait des choses absolument étonnantes. Il joue au ballon. Au ballon, pour de vrai. Avec un véritable ballon gonflé, dense, sphérique, et des équipes de chair et d’os, Gaby joue au ballon chasseur dans la cours de son école. On entend fesser le ballon sur le pavé, c’est vraiment probant. Et c’est important. Et on sue, on se conspue, on s’y empoigne, s’y casse le nez. Gaby doit au bout du compte aller visiter un de ses coéquipiers de ballon chasseur à l’hosto. Gaby vit chaque minute pour sa vie d’enfant d’un quartier, dans une ville, dehors. Gaby dévore son repas en deux minutes pour avoir plus de temps pour aller justement jouer dehors (expression hélas bien vieillotte). Il se fait extorquer une rondelle de hockey par un malabar, un vrai, un dur, un bien empirique, qui le menace implicitement et se retire avec en main l’objet cylindrique noir charbon, à la texture à la fois souple et dure, si particulière. Je n’oublierai jamais les larmes poignantes de mon fils aîné Tibert-le-chat (qui a maintenant vingt ans et qui a adoré le roman de Ducharme) quand il se fit arnaquer ainsi par un fier à bras inexorable. C’était un casque étincelant, un bouclier ciselé et un glaive bien affûté… tous trois intégralement virtuels. Onctueux mais sourdement menaçant, le hacker avait convaincu mon enfançon de huit ou neuf ans, via le papoteur électronique du jeu internet collectif, de lui «prêter» ses armes et instruments pour qu’il les «améliore»… avant de bien s’évaporer dans la cyber-brume… Les larmes et les hurlements… J’aurais bien voulu alors sortir mon enfant de cet univers du fantasme machine si hostile, si opaque, si toxique pour ma génération, et le ramener sur le losange de baseball de ma propre enfance ou sur le terrain de ballon chasseur de l’enfance de Ducharme…  mais ton enfant n’est pas ton enfant, hein, il est l’enfant de son temps.

Pas de cela ici, donc. Gaby court dans des ruelles, y rencontre furtivement ses premiers amours. Il hume à pleins poumons la boucane si toxique mais si vraie des cheminées de l’immense complexe pétrochimique voisin. Gaby nous fait vibrer de cette enfance du temps où la seule surface bombée qui nous relayait le monde, c’était celle de notre œil mobile, dansottant et humide. Et les fameuses fourmis dans les jambes de Francoeur, elles étaient avec nous en permanence dans ce temps là, il faut bien le dire. Oh… et les mains pleines de pouces aussi. Ah jouer au hockey-bottine dans la rue avec une vieille balle de tennis… Je me retrouve tellement en cet enfant du bout de l’île. C’est exaltant. Et les vicissitudes de l’enfance des personnages masculins et féminins de Ducharme sont magistralement servies par la vive concrétude de son écriture. À lire absolument, pour sentir qu’on s’est en fait toujours souvenu profondément, intimement, du patelin charnu, odoriférant et tangible de notre coming of age… Hum… Je ne veux surtout pas la jouer criardement le long de la grinçante fibre nostalgique, mais bon, je crois bien que, sur le contraste des enfances du siècle dernier et de celles de ce siècle-ci, on se sera compris…

.
.
.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Québec | Tagué: , , , , , , , , , | 6 Commentaires »

Poésie d’outre-ville

Publié par Paul Laurendeau le 15 mai 2009

Mon recueil de poésie, intitulé Poésie d’outre-ville vient de paraître aux éditions ELP (2009). Par outre-ville j’entend à la fois ce qui précède la ville et y succède, ce qui est au pourtour de l’urbain et ce qui en émerge. Certains des textes figurant dans ce recueil concernent directement l’esprit grognard et critique du Carnet d’Ysengrimus. En voici un exemple. Bonne lecture.

.

.

.

De notre temps (stance à singer Chaussier)
J’invoque l’âpreté des circonstances
Qui me portent sans heurt à finasser
En me ruant tout roide en cette stance,
Cul par dessus bobine, à la Chaussier
Que cocasse je mise de singer.
A finasser, que dire, à m’alanguir,
À braire, hululer, coasser et glapir.
.
.
C’est que voilà un monde en décadence
Dont l’ordre inique est à se fissurer.
Ceux qui s’affligent et ceux qui s’en balancent
Vont en découdre, vont en concasser.
Dans l’empoigne de classes, enchevêtrées
Ensembles au caniveau de cet empire.
Les gueux contre les grands, les vrais contre les sbires.
.
.
Mais je finasse, obtus, sans élégance.
Contrefaire des vers, singer Chaussier,
Quand la rude rue à l’assaut s’élance,
C’est chercher à franchir, en échassier,
Le cloaque social émulsionné.
Or je chie dense et trouble, sans défaillir
Sur quiconque y trouverait parole à redire.
.
.
C’est que par tous les trous, le cri se lance.
Ce mur d’argent, il faut le fracturer.
On le dit, on le scande. Révolte, transe.
Alors, on ne va pas me chipoter
Si je me pique de le versifier.
Il s’agit de cracher et de vomir,
De constater le coup de poing, et de le dire.
.
.
Tout est bonne musique à cette danse.
Pour le coup je ne vais pas me gêner,
Entretenir quelque flasque défense,
Pérenniser pusillanimités.
Il s’agit de portraire et d’éructer.
Le Phénix a cramé, il doit vagir.
Les hôtels vont bientôt fermer. Il faut partir.
.
.
Il s’agit de clamer des évidences.
Il s’agit de portraire à la Chaussier.
Leur rompre le versoir. Leur casser l’anse,
À ces baratineurs, ces épiciers,
À ces Accappareur & Associés.
Le chapon égorgé, il faut le cuire.
Le plongeoir est déjà plié. Il faut bondir.
.
.
Voici donc le marchand. Viens là, avance.
Accuse l’univers de tes ratés.
Il cherche à nous fourguer ses denrées rances.
Il aspire à nous faire spéculer
Sur l’ambiguë éventualité
De son aptitude à tanner le cuir
Du sort boursicotier, du Moloch, du délire.
.
.
Voici le gouvernant. Il tire et lance
Des câbles d’amarrage. Il veut lier
Les plateaux d’or de milliers de balances
En un joli mobile équilibré,
Une harmonie sociale, tempérée.
Un contrat lacéré, pour amortir
La tempête, gonflée de tellement venir.
.
.
Voici le militant, la militante
Qui s’amplifie, qui sue, qui est monté(e)
Face à l’indifférent, l’indifférente
Qu’il faudra désormais conscientiser.
Sur fond lacrymogène et policier,
La conscience nouvelle va surgir.
Qui sait, peut-être sans conflit, sans coup férir.
.
.
De notre temps, je romps le lourd silence.
Pour dire que c’est fait, c’est arrivé.
Et pour annoncer l’ère des violences.
Contrefaire des vers, singer Chaussier,
Me semble le moins laid des procédés
Car, s’il faut s’empoigner et s’estourbir,
Autant avoir le chic du mot, du dit, du dire…

.

.

.

On trouvera un bref mais fort amical compte-rendu de ce recueil de poésie ici.

.

.

.

Publié dans Fiction, Lutte des classes, Monde, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , | 2 Commentaires »

 
Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 57 followers