Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

Articles Tagués ‘conformisme’

Ce malentendu entre hommes et femmes au sujet de la dimension érogène de l’intelligence

Publié par Paul Laurendeau le 14 février 2012

N’oublions jamais que l’intelligence, ou l’apparence de l’intelligence, c’est un aphrodisiaque puissant…

Le torontois inconnu
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Qu’est ce qui se passe donc ici, dans ce restaurant si représentatif?

Séduction, l’éternel ballet aux maldonnes. Alors, partons, si vous le voulez bien, de la femme contemporaine. Elle est intriguée, voire attirée, par une homme bien foutu et bien mis, certes, mais elle est érotisée, maximalement érotisée, par une cognition masculine. Elle attend de l’homme qui l’approche qu’il soit une intelligence. Une vraie intelligence, naturelle, spontanée, sensible mais mâle, originale mais sans dédain de l’autre, solide sur ses positions mais sans rigidité, magnanime mais sans condescendance, conversante et parlante mais sans verbosité ni gibbosité verbeuse, drôle, humoristique mais sans ce cabotinage facile, simplet ou grossier, si souverainement répandu. Dans son fameux roman De amor y de sombra (1985), l’écrivaine américano-péruvienne Isabel Allende nous annonce que la femme a son Point G dans les oreilles et qu’il serait parfaitement oiseux de le rechercher plus bas (Para las mujeres el mejor afrodisiaco son las palabras, el punto g está en los oídos, el que busque más abajo está perdiendo el tiempo)… En utilisant cette image, facétieuse mais fort ingénieuse, cette sagace romancière a fait beaucoup pour la compréhension de ce qui, en l’homme, érotise la femme. Pour séduire la femme, l’homme doit, de fait, savoir parler, s’ajuster verbalement, échanger authentiquement, s’articuler dans la conversation tout naturellement, sans affectation, ni malice. Ajoutons: cuistrerie tapageuse, encyclopédisme régurgitant, dédain du moins savant que soi, monologuisme égocentré, ton faux et vain, dogmatisme plat et unilatéral, s’abstenir. L’homme intelligent doit aussi, c’est crucial, savoir écouter. Écouter attentivement (cela ne se feint pas), s’intéresser effectivement à ce que la femme rapporte, raconte, relate, décrit. Une femme va toujours crucialement faire passer une narration de son choix à travers le cerveau de l’homme qui l’approche et mirer scrupuleusement le répondant qui se manifeste alors. L’homme vous écoute, il réfléchit effectivement à ce que vous dites, il commente avec finesse, sans excès, en manifestant un intérêt réel, il ne donne pas de conseils sans qu’on les lui demande (c’est tellement criant que l’homme qui se lance dans le conseillage intempestif est en fait un faux empathique, un auditeur superficiel qui ne cherche qu’à se débarrasser fissa-fissa du sujet que vous avez introduit). Si, en prime, il interagit poliment avec la serveuse du restaurant, parle de ses enfants avec une tendresse non feinte, et, donc, vous écoute sans faillir, en s’abstenant sans effort de déconner, vraiment, pour faveur ne le niez pas, vous allez vous mettre à vous sentir toute chaude en dedans…

C’est alors ici que les premiers éléments du malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence se mettent tout doucement en place. Femme, érotisée que vous êtes par l’intelligence masculine, vous vous attendez à une réciproque frontale, une symétrique stricte, un renvoi d’ascenseur mécanique. Et, bon, bien, ouf, elle ne semble pas venir, cette réciproque, elle ne semble pas se manifester, cette symétrique, il ne semble pas remonter, cet ascenseur. Observez-vous en sa compagnie, dans ce restaurant. Vous êtes bardée de diplômes, articulée, savante, spirituelle, vive, subtile, nuancée. Il l’apprécie, le saisit. Il est parfaitement apte à vous décoder. Il y a indubitablement une affinité. Tous deux, vous le voyez. Et vous, au plus profond de vous, vous la sentez, qu’est-ce que vous la sentez. Vous tenez parfaitement la conversation, du tac au tac, tit for tat. Il n’y a pas de fausse modestie à cultiver: vous êtes brillante, vous brillez. Or, il attrape le ballon sans faillir mais, poisse, il ne semble pas du tout se réchauffer. Pire, il semble de plus en plus distrait, rêveur, instable. Il regarde vos mains manucurées à la dérobée. Il semble observer vos lèvres bouger plus qu’il ne semble s’imprégner vraiment du propos qui en coule. Puis, bien ça s’aggrave un petit peu. Il vous interrompt soudain, s’emporte un peu, perd sa faconde, roule des orbites, semble s’ennuyer. Il est jaloux de votre intelligence ou quoi? Vous lui faites de l’ombre, ou quelque chose? Summum de l’incohérence, injure jointe à l’insulte, voici qu’il complimente les boucles d’oreilles de la serveuse (jeune, dodue, empressée, un peu gauche et, indubitablement, pas une surdouée intellectuelle) et lui regarde les hanches d’un œil un peu fixe quand elle se retire discrètement. Késsako? Quid? Je te fais chier ou quoi? Alors vous vous drapez dans la dignité contrite de vos grandes conclusions critiques: l’homme n’aime pas l’intelligence chez une femme, voilà. Cela lui fait peur (ah, ce nouveau mythe contemporain: l’homme qui a peur). L’homme préfère les sottes plantureuses, cela le conforte, le rassure, lui évite de se confronter et se frotter à la femme moderne, cultivée, solide et intelligente de ce temps. L’homme veut une petite nunuche, pantelante, nou-nouille et docile. Ah mais dites donc… le féminisme avait raison.

Le féminisme (classique) avait effectivement raison. Oh, qu’il avait donc raison. Nos pères et nos grands-pères préféraient indubitablement une petite épouse qui ne bavardait pas trop, ne jouait pas les femmes savantes, bossait dur, obéissait au quart de tour, et baisait sec. Le féminisme a aussi eu raison de combattre cet homme là, de le terrasser, de l’abattre. Sauf que le féminisme, et la société en cours de tertiarisation dont il était l’intellectuelle émanation, ont tellement eu raison qu’ils l’ont emporté… De ça aussi, il faut s’aviser. L’homme d’aujourd’hui ne veut pas d’une petite nunuche, pantelante et docile. Il veut une femme intelligente, articulée, vive et savante. Mais alors qu’est ce qui se passe donc ici, dans ce restaurant fictif, mais si représentatif? Ce qui se passe ici, c’est lui le navrant malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence. Il se formule comme suit: pour la femme, l’intelligence et la sincérité de l’homme SEXUALISENT graduellement l’ambiance de l’échange, parce que l’intelligence masculine authentique engendre le désir de la femme. Pour l’homme, l’intelligence et la sincérité de la femme DÉSEXUALISE, tout aussi graduellement, l’ambiance de l’échange, parce que l’intelligence authentique de la femme engendre l’admiration intellective chez l’homme (et que l’admiration intellective n’est pas un sentiment sexualisant pour lui). La perception que l’homme a de l’intelligence de la femme est mentale, abstraite. La perception que la femme a de l’intelligence de l’homme est concrète, sensualisée. La femme s’érotise en présence de l’homme intelligent et elle adore ça. L’homme s’intellectualise en présence de la femme intelligente et il adore ça aussi, simplement, si vous me passez la formulation, cette conversation là ne le fera pas bander, lui, comme elle la fait mouiller, elle. Pour l’homme, l’intelligence de la femme n’est pas un vecteur de séduction et le fait qu’il ne place pas l’intelligence féminine au centre de la parade amoureuse ne veut en rien dire qu’il n’en veut pas, au contraire. La force de votre intellect est un atout cardinal à long terme. Le séduire c’est une chose, le convaincre c’est vraiment pas mal non plus, dans le tout de la démarche d’approche. Le fait qu’il pense à autre chose que la chose, un petit peu, dans le dispositif, c’est hautement significatif, ça aussi. Je n’ai pas à vous faire un dessin. Ces deux canaux (celui de la séduction et celui de la conviction) sont proches, certes, mais, de fait, habituellement parallèles, dans la perception globale que l’homme contemporain échafaude de vous (imaginez deux fils électriques de couleurs contrastées, tortillonnés en une tresse serrée, et alimentant tous les deux pleinement la machine – mais sans mélange des fibres et des courants). La force de votre intellect va donc garantir la viabilité durable de la relation interpersonnelle avec cet homme intelligent, parce que votre intellect et la compatibilité de vos intelligences serviront de fondations solides et imperturbables à son admiration, son estime, et son respect pour vous. Mais votre intelligence n’opérera pas comme arme de charme, manifestant ou exprimant votre potentiel de séduction. Ce dernier est ailleurs. L’erreur de perception féminine sur cette question est une erreur fondamentalement symétriste. Elle voudrait que son intelligence de fille ait un impact de séduction aussi grand, aussi fort, aussi entier aussi unaire, unitaire, holiste, décompartimenté, monadique, total, sur le gars que l’intelligence du gars a un impact de séduction sur la fille. Elle voudrait que le gars sente la séduction comme une fille, en fait. Mais le gars n’est pas une fille…

Et c’est ici que le monumental et quasi-carcéral code déontologique de la femme intelligente va faire le plus violemment obstacle à la puissante séductrice d’homme qu’elle est effectivement, d’autre part. Le féminisme conséquent admet, sans complexe ni arrière-pensée d’aucune sorte, que, si les hommes et les femmes sont intégralement égaux en droits devant toutes les instances de la société civile, cela n’en fait pas du tout des êtres identiques. Il y a donc ici une problématique de la radicale diversité à appréhender et à dominer en priorité, si vous m’autorisez la formulation sidéralement songée… Pour dire la chose comme elle est, on a de fait affaire à une diversité reposant sur une nette inversion de la polarité des sensibilités. Tant et tant que plus votre intelligence de femme se déploiera, s’amplifiera, se complexifiera, plus votre homme vous admirera et… moins sa libido s’échauffera. Vous allez alors le subvertir, le dépayser, l’ébranler, le solliciter, l’interpeller, le captiver, le fasciner, l’intéresser, oui… mais l’allumer, l’émoustiller, ou l’érotiser, non… Bon, on baise ou on cause? est une formule binariste d’homme. Pour vous, femme, moniste que vous êtes, les deux vont ensemble, se touchent, se rejoignent, s’enlacent. Pas pour lui. Tant et tant que si vous voulez vous séduire vous-même, vous êtes fin parée, vous avez tous les atouts. Mais, comme de fait, pour le séduire lui, il va vous falloir faire un petit retour autocritique sur certains de vos subtils trésors les plus archaïques. Ils sont là, ils n’attendent que ça, servir vos objectifs. Ils sont comme des pièces d’échec devant vous ou de solides et fiables connecteurs logiques en vous… Et nananère… Et vive le crapaud de Voltaire

Qu’on m’autorise ici un petit détour à la fois récréatif et allégorique, parfumé et rose. Professeur pendant vingt ans dans une grande université canadienne, j’ai côtoyé des femmes supérieurement intelligentes, articulées, cohérentes, éduquées, géniales. La majorité d’entre elles étaient des féministes anglo-saxonnes convaincues, griffues et dentues. Certaines d’entre elles cachaient pourtant la revue Cosmopolitan ou des romans à l’eau de rose dans leur sac à main, entre Emmanuel Kant et Marshall McLuhan. Un petit peu mises au pied du mur sur la question, elles se comportaient alors peureusement, nerveusement, honteusement. C’est comme si admettre aimer la couleur rose, les potins de starlettes et le mascara représentait une atteinte fatale à le fabrique la plus intime du monument cimenté de leur crédibilité intellectuelle. C’était irrésistiblement sexy de la voir percoler comme ça, en catimini, cette infime vulnérabilité de culture intime de fille, simplette, badine, si fraiche, si fluide et si ancienne à la fois. Je ne leur disais pas ça (ces féministes dentues n’aiment pas, ou affectent de ne pas aimer, qu’on leur roucoule des choses comme ça dans le pavillon de l’oreille, surtout avec l’accent français). Je me contentais de les laisser chercher à me séduire de par leur vaste et encyclopédique intellect. Sans succès, évidemment. Peine perdue, naturellement. Elles me faisaient m’élever en une transcendance de tête hautement intéressante et satisfaisante… et je restais froid comme une banquise, bien marbrée et bien figée, un jour solennel de grand vent. Il s’en serait pourtant fallu de si peu. Mais poursuivons…

En ce navrant malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence, l’erreur la plus commune de l’homme est une erreur de méthode. Tout juste comme dans le cas de la doctrine florale, il sait (abstraitement, sinon empiriquement) qu’une intelligence, qui ne l’émoustille pas spécialement lui, l’érotise maximalement elle. Ce que je me tue à lui expliquer ici, il le sait théoriquement sans le sentir physiquement. Il la joue donc complètement à tâtons, dans le noir opaque et, plus souvent qu’autrement, conséquement, boiteusement et/ou insincèrement. J’en ai parlé ailleurs, pour séduire la femme, il joue nunuchement sur le court terme. Il ment sciemment à la femme au sujet de sa propre nature intrinsèque de conneau (très légèrement) retardataire. Elle, pas bête la guêpe, finit, tôt ou tard, par s’en aviser, et notre intelligent insincère (l’intelligence, ça se feint fort difficilement. Pour ce qui est de tenter de feindre la sincérité, là, on entre carrément dans du paradoxal pur), eh bien, il voit son dispositif de séduction implacablement tomber en capilotade.

En ce navrant malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence, l’erreur la plus commune de la femme est une erreur de jugement. Elle juge d’abord en conscience (après tout, y a pas de raisons) que son intelligence à elle devrait le séduire lui autant que son intelligence à lui la séduit elle. Comme ça fonctionne pas, elle se croit soit pas assez intelligente pour un homme fascinant qu’elle adule déjà pas mal, soit trop intelligente pour un conneau rétrograde, certainement un macho inévitablement attardé, qui rechercherait la sécurité non insécurisante d’une nunuche bien dodue, bien maquillée, bien sotte. Ces deux jugements faux (1- croire que l’intelligence est un vecteur de séduction pour Lui sous prétexte qu’elle l’est pour Elle, 2- croire que l’homme ne veut pas de l’intelligence d’une femme simplement parce qu’il ne s’érotise pas de par ladite intelligence) perpétuent le vieil épouvantail phallocrate déchu de l’homme qui aspire à cueillir une femme “fatalement” sectorielle-sensuelle, éventuellement à fonctions interactives circonscrites, et (donc… oh, le mauvais donc!) sotte. Totale erreur d’analyse. L’homme de 2012 veut de tout son être la femme de 2012… Simplement il ne veut pas que Tara Pornella se mette à penser de temps en temps, il veut plutôt que Rosa Luxemburg enlève sa robe de temps en temps…

Le message est entier, droit, fulgurant, passionnel, sensuel, sexuel. Enlevez votre robe, madame. Là, tout de suite, là, en public. Jouez du pied sous la table et des lèvres sur votre coupe de champagne. Posez votre main manucurée sur (ou dans… les deux options son légitimes, au jour d’aujourd’hui) la sienne, en lui coupant subitement le topo intellectif, comme on coupait sa chique au sémillant marinier, dans un vieux tripot portuaire d’autrefois. Séduisez-le, non dans je ne sais quel monde abstrus qui l’exalte cognitivement mais dans celui de vos sens, qui, lui, l’excite charnellement. Frappez-le, depuis l’épicentre tumultueux de cet autre champ d’excellence dont vous détenez, en tout droit et tout honneur, le si vaste héritage, et que vous dominez parfaitement désormais: celui de votre sensualité sinueuse et triomphante. Pourquoi abandonner un atout aussi percutant et imparable aux seules connes rétrogrades, qui, au demeurant, n’ont que lui à brandir et qui sont vouées aux futiles feux de paille de la passade éphémère sans fondations intellectives et/ou harmonie des grands esprits (elles sont d’ailleurs un peu trop médiatisée ces dites “connes” et, je vous le redis, il n’en veut même plus de toute façon)? Cela ne vous rendra pas subitement plus sotte de votre personne que de mobiliser toutes les pièces de l’échiquier. Il n’y a absolument rien de fautif à devenir sa propre marionnette. Non, que non, cela ne vous rendra pas plus conne, madame la marionnettiste intérieure. Plutôt, en fait, cela vous rendra subitement plus tempérée. Une femme qui se domine ne craint pas toutes les facettes de son image parce qu’une femme qui se domine domine, du geste et de l’oeil, tous les angles de la féminité dont elle hérite et qu’elle transcende. Alors, alors… pourquoi ne pas en jouer. C’est une danse de séduction, et dans une danse on ne ratiocine pas. On bouge…

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C’est une danse de séduction, et dans une danse on ne ratiocine pas. On bouge…

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Les JEUX OLYMPIQUES DE VANCOUVER, y pensez-vous encore?

Publié par Paul Laurendeau le 15 janvier 2012

Des MITAINES OLYMPIQUES ou des OLYMPIQUES MITAINES?

Eh, sicroche de diablotin de plâtre, barbez-moi! Encore une de ces foutues années olympiques. La dernière, au fait, c’était en 2010. Vous vous souvenez? Les Jeux Olympiques de Vancouver (Canada), y pensez-vous encore? La bassinade les concernant est déjà vieille, elle, de trois ans, en fait. En effet, la couverture médiatique des Jeux Olympiques de Vancouver s’amorce dès octobre 2009, et on nous explique alors (vous en rappelez-vous?) que les athlètes canadiens devraient se faire vacciner contre la notoire grippe H1N1. Des développements amphigouriques et soporifiques sont alors aussi servis sur le bilinguisme promis de ces vingt-et-unièmes Jeux Olympiques d’hiver. Puis, à partir de décembre 2009, on se met à suivre le trajet de la flamme olympique. Parfois, comme en Montérégie (au Québec), des résistants autochtones menacent de bloquer le parcours de ladite flamme olympique. On évoque le souvenir des Jeux Olympiques d’été de Montréal, en 1976 (le maire du Montréal de 2009 affirme ne pas vouloir ravoir les Jeux) et on porte une attention particulière aux athlètes qui se blessent à l’entraînement et rateront ainsi les Olympiques. On analyse en long et en large les «espoirs» canadiens et québécois. On évalue (et hypertrophie hyperboliquement) ce que les Jeux feront pour l’image mondiale du Canada. À partir de janvier 2010, on commence à solliciter l’attention des lecteurs et des auditeurs, beaucoup plus assidûment. On conditionne. On chauffe au rouge, on chauffe à blanc. La publicité emboîte alors le pas. La Société des Transports de Montréal parle de sa présence à Vancouver (ils y transportaient quelque chose. Je ne suis pas certain quoi exactement). Bell Canada et un bon nombre d’autres entreprises canadiennes bon-ton-bon-teint utilisent l’image d’athlètes olympiques dans leurs encarts publicitaires. La Fondation David Suzuki donne une «médaille de bronze» environnementale aux préparatifs des Jeux. À partir du 7 février 2010, une chronique spéciale sur les Jeux Olympiques est ouverte dans la section des sports des principaux quotidiens canadiens. L’aspect touristique n’est pas négligé non plus. On décrit ostensiblement les atouts récréatifs et paysagers de Vancouver et de Whistler. Tout démarre officiellement au 14 février 2010. Le Canada apparaît vite comme un arriviste compétitif insensible, qui veut gagner à tous prix. Trente athlètes d’autres pays se font pincer pour du dopage avant que tout ne commence. Mort tragique d’un lugeur géorgien (pourriez-vous me dire son nom?) sur une piste trop rapide et insécuritaire. On le fera passer pour un maladroit et un inexpérimenté. Gloire d’Alexandre Bilodeau (dans quelle discipline déjà? Perso, j’ai mis l’hyperlien parce que je ne m’en souvenais pas). Drame du deuil et de la médaille de bronze de Joannie Rochette. Victoire de l’équipe masculine et de l’équipe féminine de hockey. On observe (sans pourtant y mettre l’analyse socio-hisorique requise) la supériorité athlétique des femmes canadiennes, notamment des hockeyeuses et des patineuses de vitesse. Tout retombe abruptement, et sort vivement de l’actualité, aussitôt que les Jeux Olympiques d’hiver sont terminés. On nous annonce encore, le 16 mars 2011, que Joannie Rochette ne participera pas aux championnats du monde de patinage artistique. Le fait est que, sans complexe aucun (civilisation marchande means civilisation marchande et ce, pour la quasi-totalité des vétérans du spectacle olympiques), elle réfléchit sur son avenir de patineuse et elle diversifie ses activités à plus long terme. Notons, en toute impartialité critique, justement pour mémoire, que Mademoiselle Rochette a totalement eu raison de continuer sa quête olympique malgré un deuil. Je ne cite pas souvent Jésus, mais là, ça s’impose: Laisse les morts enterrer les morts et occupe toi des vivants. Aussi: Enfin cela introduisit un peu de vibrato dans ces Olympiques de Vancouver, autrement largement soporifiques (cette seconde citation est à considérer comme apocryphe)… Et… bon… pour ce qui en est de sa performance (sa médaille de bronze), ce serait un peu le temps de rappeler le fameux aphorisme des Olympiques de grand-papa: «L’important, c’est de participer». Oh, mais excusez-moi, faites excuses… L’Olympisme Stéroidal Néo-Libéral Contemporain a pulvérisé ce point de doctrine parcheminé. Il n’existe tout simplement plus. Tant pis pour nous tous, hein. Le deuil Rochette, c’est celui-là aussi… pourtant… Oh et, j’allais presque oublier, le 21 mars 2011, on mentionne discrètement trois médailles d’or canadiennes aux Jeux Paralympiques de Vancouver…

"ALLEZ CANADA" ....................... "LE C.I.O. EST UN PARASITE GLOBAL"

Maintenant, une simple petite question. L’intox promotionnelle canadienne vous rejoint-elle encore, deux ans plus tard? Allons, admettez avec moi, quand on se repasse le ruban en accéléré, avec le recul, que c’est chiant en grande et que la magie de toc s’est quand même un peu pas mal racornie. La malhonnêteté des médias en matière de couverture des Jeux Olympiques n’est plus une nouveauté. Les Olympiques sont une foire ouverte de propagande que chaque pays utilise pour se faire mousser. Les médias canadiens n’ont pas couvert la chose autrement. Chauvinisme crasse et partialité veule. Gros titres pour les victoires canadiennes, entrefilets pour les défaites canadiennes et les victoires des autres. Promotion de soi. Mutisme sur les autres. Impossible de relativiser la position du Canada dans le concert musclé-dopé des nations, avec ce genre de couverture. Lyrisme et faux héroïsme, «courage», «persévérance», tous ces fallacieux mérites de l’industrie du sport-spectacle sont hypertrophiés. Il y a vraiment peu d’informations utiles pour une véritable compréhension critique du monde, des politiques sportives canadiennes, de l’impact social du sport professionnel et de l’industrie multinationale du sport, dans ces événements et leur couverture contemporaine. Il est passé dans quel goulot d’évacuation, le journalisme, bondance de la vie!

"En finir avec la pauvreté, ce n'est pas un jeu"

Et ce cirque inique et pharaonique se déploie désormais mécaniquement, aux deux ans (hiver, pause, été, pause, hiver, pause, été, etc). La barbe, la barbe, c’est reparti…

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POUR LE CARNET LENTEUR (Manifeste et tuyaux pratiques en faveur du Slow Blogging)

Publié par Paul Laurendeau le 1 janvier 2012

Écrire au quotidien, c’est différent, c’est un autre muscle. Et quand tu lances un blogue, si tu veux être lu, t’as besoin d’écrire CHAQUE JOUR. Pas une fois par semaine. Or, écrire au quotidien, c’est un job, ça s’apprend, ça se développe, ça se travaille.

Patrick Lagacé
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Bon alors, on reste tous parfaitement calmes. On respire bien par les naseaux et, après avoir découvert cette petite exergue-choc innervante (sinon énervante), on prend maintenant, calmement acte de l’observation plus générale qui suit et qui, elle, s’impose de plus en plus, au jour d’aujourd’hui: des espaces de communication comme Twitter et Facebook ne menacent pas les carnets (blogues). Twitter et Facebook reconfigurent les carnets, nuance… Facebook monopolise de plus en plus des fonctions communicatives et figuratives très spécifiques qui étaient assumées autrefois (il y a peu!) notamment (entre autres!) par les fameux carnets de collages (blogues de type scrapbook). Twitter, pour sa part, semble indubitablement développer une dimension nettement journaleuse et instantanéiste. Et de fait, Twitter va, lui, tuer un type particulier de blogue folliculaire: le carnet-télex, sans menacer les autres types. Et, en tant que carnetiste, eh bien, pour tout vous dire, je ne vais pas pleurer… De fait, si on esquisse l’affaire à gros traits: de ce qui était un lot hétérogène de carnets (blogues) circa 2006-2008, un quart est parti à Twitter (celui des faiseurs de renvois hâtivement commentés, avec hyperliens ou sans), un quart est parti à Facebook (celui des façonneurs, souvent talentueux et sensibles, de grands collages textes/photo intimistes et personnels), un quart a ralenti sur place, a crampé, a calé et s’épuise sans trompette (tombe en jachère, pour utiliser l’expression consacrée, ou encore: ferme explicitement, tout simplement, en invoquant, en toute légitimité, des changements de priorités), un quart, finalement, reste, tient le coup dans le format carnet d’origine, garde le fort, et entre dans le type de mutation lente sur laquelle il s’agit justement de prendre parti ici. En d’autres termes, contrairement à ce qu’on entend ici et là, ce ne sont pas les (vrais de vrais) blogues qui sont en perte de vitesse (qui osera d’ailleurs encore dire que ralentir est une “perte”?), ce sont les blogueurs suiveux de modes sans contenu lourd qui lâchent prise et changent de disque. Or, avouons-le, vaut mieux cent mille carnets solides qui influencent que dix millions de papillonnettes micro-actuelles à six lignes qui relaient la salade ambiante sans analyse… C’est dans cet état d’esprit serein et cardinal que je soumets à votre attention sagace le remarquable petit manifeste suivant, hautement tendance, que l’on doit à un de mes langoureux compatriotes de la Côte Ouest… Attention les arpions, préparez-vous à bien planer ici dedans…

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Le Manifeste Carnet Lenteur (Slow Blog Manifesto)

par Todd Sieling de Vancouver (Canada)

Traduction/adaptation française: Paul Laurendeau (Ysengrimus)

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1. Carnet Lenteur, c’est le rejet de l’immédiat. C’est la prise de parti selon laquelle tout ce qui vaut la peine d’être lu n’est pas obligatoirement tartiné à la hâte, et que maintes pensées se doivent en fait d’être servies aux convives après un lent mûrissement et une mise en forme verbale bien tempérée.

2. Carnet Lenteur, c’est de parler comme on parle quand on parle de quelque chose qui compte vraiment. C’est de se comporter comme si ces pixels qui mettent nos paroles en forme visible étaient une substance très précieuse et très rare. C’est la sereine acceptation du fait qu’on peut parfaitement laisser passer des événements sans les commenter. Délibéré dans son rythme, allant son pas de sénateur, Carnet Lenteur, c’est le fait de ne pas rompre ledit rythme, sauf en cas d’urgence suprême. Et, même là, il faut voir, car la lenteur, en fait, ce n’est jamais la vitesse de l’urgence. Et les lieux où se manifeste ce rythme plus lent que l’on aime vraiment, vu qu’il nous rassure et nous rassérène, ce sont souvent ces lieux là où, justement, on trouve refuge, dans l’urgence.

3. Carnet Lenteur procède à l’inversion de la fatale désintégration des prémisses de nos idées les plus vives en ce fourbi de boutades fugaces et de tours de phrases faciles et trop souvent esquissés. Carnet Lenteur met en place le processus par lequel les pétillements de la pensée scintillent tout plein puis s’atténuent un tout petit peu, histoire de prendre leur juste place, en toile de fond d’un grand tableau, en fait plus complexe. Carnet Lenteur ne grave pas immédiatement toutes les pensées sur quelque parchemin solide et inusable, avant qu’elles ne soient parvenues à se constituer leur propre validité conceptuelle, durable et stable, devant le flux du temps.

4. Carnet Lenteur, c’est le fait d’accepter de se taire face aux singularités momentanéistes, face à ces différents outrages mesquins et ces petits extases quotidiens, ces déclics cliquetants de banalité, ces micro-déceptions perpétuelles, la gadoue psychotique de ces constants effets de fin du monde dégoulinant et se coulant entre les gros titres. Ah, cette chose si importante que vous vouliez tant dire, à chaud, la semaine dernière, eh bien, elle pourra parfaitement être formulée le mois prochain. Un tel esprit de l’escalier sereinement assumé ne vous fera briller que davantage.

5. Carnet Lenteur, c’est la réplique donnée sans ambages au Grand Référencieur, ainsi que le rejet ferme et sans appel de ce dernier. Le Grand Référencieur, c’est ce bel affreux monstre qui se niche entre les replis onctueux de la lourde draperie Google. Il dicte tout ce qui touche la question de l’autorité et de la pertinence de ce que vous recherchez. Bloguez vite, bloguez souvent et Google vous récompensera. Conditionnez votre moi créatif et alignez-le sur la fréquence secrète du fugace et, alors, l’adoration de Google sera vôtre. Vous ferez alors votre apparition là où se braquent tous les regards: dans les quelques premières pages des résultats de recherche. Mais, oh, osez évoluer à votre propre rythme et vous verrez alors vos travaux ne jamais être retracés. Osez refuser vos faveurs au Grand Référencieur et vos documents se verront aspirés, comme par un sombre et tumultueux mælstrom, vers les eaux profondes et vaseuses des sujets non discernés. Sa conception torve et tordue du bien commun a fait du Grand Référencieur un ennemi des masses terrifiant. Il dicte un rythme qui prohibe la réflexion fondamentale, justement celle qui, pourtant, est absolument indispensable quand on prétend aller plus loin que le quotidien, en cherchant à léguer quelque chose.

6. Carnet Lenteur, c’est la reconfiguration de la machine comme agent ancillaire de l’expression humaine, et non plus comme garde-chiourme pressé ou régent rigide. C’est la pause volontaire imposée sciemment à la roue en giration ultrarapide de cet écureuil paniqué qu’est devenu le ci-devant carnetiste hautement efficace. Carnet Lenteur, c’est la ferme imposition d’une temporalité asynchronique, celle, en fait, où on n’est pas campé là, au bout de sa chaise, à tapocher toujours plus vite sur le clavier, pour rattraper le rythme de l’ordinateur. C’est celle, en fait, où la vitesse de téléchargement cesse d’être la vitesse d’absorption ou de consommation, celle, finalement, où, bon ou mauvais, les travaux, les œuvres, s’exécutent et se formulent en prenant le temps qu’il faut.

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Six tuyaux dans les coins pour réaliser concrètement le CARNET LENTEUR

par Paul Laurendeau (Ysengrimus)

La ferveur ne suffit pas, il faut la patience quotidienne de celui qui attend et qui cherche, et le silence et l’espoir, sans cesse ranimés, au bord du désespoir, afin que la parole surgisse, intacte et fraîche, juste et vigoureuse. Et alors vient la joie.

Anne, Hébert, “Écrire un poème”, dans Oeuvre poétique 1950-1990 (1993), Boréal Compact, p. 97.

1. Ayez quelque chose à dire. Votre écriture de carnet doit être stimulée impérativement par quelque chose que vous avez à dire. Ce sera quelque chose que vous jugez important, crucial, trippant, jouissif, pulsif ou significatif. Il est donc indispensable de vous installer dans un dispositif thématique que vous mobilisez pour ses vertus logogènes. Votre carnet sera alors un puit de paroles et de savoir. Il vous fera parler, vous serez intarissable à son sujet. Conséquemment, sont à fuir comme la peste bubonique des grands soirs, les formulations du type: Bonsoir blogue. Je ne suis pas très inspiré(e) aujourd’hui mais, tel un Baal aussi dévorateur que chiant à la longue, il faut que je t’alimente pour ne pas esquinter mes courbes. Voici donc une photo de mes chats qui n’est pas spécialement bonne ou intéressante ou marrante, mais ça fait toujours une entrée. Outre que ça exacerbe votre lecteur (il déteste souverainement perdre son temps ainsi avec des niaiseries) en plus, surtout, comme justement il vous admire, ça le déçoit profondément. Et, déception pour déception, autant le décevoir un petit peu par votre silence (cela le fait languir, espérer, s’habiller le cœur, comme le renard du Petit Prince) que le décevoir, de façon beaucoup plus cuisante, par des inepties en saillies qui vous coulent, sans espoir, sans jubilation et sans rémission. Rien à dire? Ne dites rien. Patientez. Attendez sans paniquer. Ça va vous revenir.

2. Écrivez ce qui vous tente. Il y a ce qu’on écrit parce qu’on se sent obligé de le faire et ce qu’on écrit parce que ça nous botte de le faire. Dans notre civilisation tertiarisée des rapports d’étapes, des comptes-rendus de réunions et des notes de service, la frontière entre écoeurement et enthousiasme est souvent fort ténue, en matière scripturale, et ce, dans un sens comme dans l’autre. Il y a donc le cas d’espèce extrêmement sensible où vous savez parfaitement ce qu’il faut dire mais où ça ne veut tout simplement pas débloquer. Vous le chiennez, le procrastinez, ce texte qui portant est imparablement en train de s’en venir… L’erreur à ne pas commettre alors serait celle de le faire débouler cul par-dessus tête pour ne pas le perdre, sous prétexte que, dans ce cas-ci, il est bien là, il est à prendre. Or justement, comme, cette fois-ci, il est là, il est avec vous, il tourbillonne, il est absolument important d’éviter prudemment d’aller le foutre en l’air et le rendre nunuche, cul et raté, juste parce que ça ne vous tentait pas, ce matin là. Il faut éviter au maximum de forcer (dans tous les sens du terme…). Ce qu’il faut modestement accomplir alors, c’est tout simplement d’en faire un petit gist, comme disent les ricains, un petit plan, un petit synopsis avec fragments préparatoires, pour ne pas le perdre. Ensuite, laissez mijoter tranquillement. Vous le tenez. Il est dans le bocal ou dans la cage. Il sortira au bon moment. Il ne s’agit pas d’être professionnel et de soumettre ses textes dans les délais, ici. Il s’agit d’être en harmonie avec son intégrité intérieure.

3. Ne vous brûlez pas trop vite. Ah, vous vous sentez comme Bob Dylan quand il avait vingt ans et qu’il venait d’arriver à New York. Les chansons sautaient littéralement hors de sa guitare. Il composait comme d’autres interprètent. Il était inspiré. Il écrivait sans arrêt. Ça lui sortait. Sauf que, bon, même Bob Dylan a fini par ralentir et marquer le pas. Et s’il a su survivre, c’est qu’il a su se ménager. Votre vitesse de rédaction ne doit en rien dicter votre vitesse de publication. Fixez à votre carnet un rythme de parution lent (ici par exemple, à l’exception de rares urgences thématiques, c’est un billet aux deux semaines, stable). On notera la puissante portée doctrinale de cette toute petite proposition pratique. Il s’agit de se diriger préférablement vers des textes qui durent, des textes sur le dos desquels le passage de six mois n’est rien. Ceci n’est donc pas un carnet journalistique. Laissons les carnets journalistiques aux journalistes en n’oubliant pas qu’eux, ils sont payés pour se calciner les ergots au brasier de l’éphémère. Vous, comme votre gagne-pain n’en dépend pas spécialement, le fait est que si vous publiez douze textes en huit jours puis tombez à plat, brûlé, desséché, ce ne sera pas la fin du monde. Sauf que vos lecteurs, artificiellement accoutumés désormais à vos surcharges plumitives qu’ils gobent comme des arachides salées sans les savourer, vont râler, vite, au bout de trente jours, et vous traiteront, vite, comme un carnetiste fini. Si vous publiez exactement les mêmes douze textes en six mois (à raison de deux textes par mois – inutiles de vous presser, vous les avez), vous vous donnez une demi-année pour vous ressourcer, en trouver douze autres. Vos lecteurs ne s’en iront pas. Au contraire, comme vous leurs donnez l’occasion de se ventiler, eh bien, ils s’ajusteront. Ils feront alors une choses très importante et qu’ils vous doivent bien: ils prendront le temps de vous relire…

4. Ne faite télex que si la question traitée vous hante. Faire télex, c’est reprendre une information (souvent une actualité) et la relayer, la redire, la faire rebondir mais aussi la pomper, la chaparder, la piquer. C’est une astuce trop souvent utilisée pour drainer du trafic. Le Prince William fait un entrechat, vous en parler, pour aller chercher votre part de la formidable manne lectorale planétaire que ça déclenche forcément. Ce procédé de singeux des médias conventionnels est à fuir comme la peste bubonique parce qu’il étrangle implacablement et inexorablement votre originalité de carnetiste et aussi, naturellement, tue votre lenteur en réintroduisant la frénésie actualiste qu’on cherche justement à harnacher ici. Inutile de vous rabâcher, de surcroît, qu’il est con et illicite de plagier, qu’il faut toujours citer ses sources. Enfin, là dessus, la cyberculture est maximalement surveillable donc, par la force des cyber-faits, obligatoirement honnête. On fait télex, on reprend un texte, on lie le renvoi au site d’origine et vogue la galère. Je ne dis pas de ne pas faire ça, je dis de ne pas en faire une habitude. Votre carnet doit être constitué d’une immense majorité de textes dont vous êtes l’auteur intégral. Autrement, ben franchement, c’est pas la peine. Relayer, faire suivre, il y a des agrégateurs-machines et des twittologues performants qui feront ça toujours mieux que vous. Ce qui doit arriver c’est ceci (par exemple). Je me renseigne tranquillos sur ce nouveau phénomène du Slow Blogging, moins parce que c’est tendance que parce que ça correspond à mes valeurs fondamentales de carnetiste. Je tombe sur le magnifique manifeste de Todd Sieling. Je suis saisi par ce texte de visionnaire (il date quand même de 2008), planant, pété, beau et lumineux, de mon compatriote anglophone. Et, moi, quand un texte en anglais me saisit, il se met comme automatiquement à se traduire dans ma tête. Je traduis. Je contacte l’auteur. On fraternise. Et là, oui, là, sans hésitation, je relaye ce texte en citant joyeusement ma source. J’ai fait télex ici, parce que la question traitée dans le texte relayé me hante et que le texte en question me botte. Voilà. Ça jouit pour moi, ça jouira pour mon lecteur. L’émotion est garantie par le caractère hautement sélectif du choix de (finalement) relayer.

5. Soyez plus disert que bref (bref, c’est pour Twitter). Le texte de carnet est un texte de fond. C’est un texte qui assume sereinement une résistance ouverte face à la mythologie du bref, du superficiel, du fugace, du flatulent et du rapide. Le carnet est tout doucement en train de devenir l’anti-Twitter. Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas ici de casser du sucre sur Twitter, dont la fonction sociale et communicative est absolument indubitable. Il s’agit plutôt de voir clair dans ce qu’on fait. Twitter, c’est parfait pour des commentaires brefs, des aphorismes, des apostrophes, des apophtegmes, des épigrammes, des renvois de sources. C’est aussi le champion du suivi cursif d’un événement instantané. Sur Twitter, les acteurs font se dérouler un fil de presse cybernétique et, vifs comme des singes, ils découpent d’un coup sec ce qu’ils retiennent. C’est comme s’ils étaient perchés sur un tabouret, immobiles, et c’est le fil qui se déroule devant eux. Dans le cas d’un carnet, la métaphore est inverse. Les gens bougent vers un carnet. Ils se déplacent pour vous. Ils entrent et se regroupent chez vous. Ils visitent, comme on visite un site (au sens cybernétique et/ou matériel du terme). Ils explorent, ils absorbent, ils s’imprègnent. Conséquemment, il faut mettre la table. Les gens vous lisent pour votre style et vos idées. Vous êtes, pour eux, quelque chose comme un auteur. S’ils sont ici, c’est qu’ils en veulent. Alors mettez–en. Un texte de carnet pourra être trop court, laissant le lecteur sur sa faim, frustré, sevré, hagard et avec l’impression lancinante d’avoir perdu son temps de déplacement. Un texte de carnet ne sera jamais trop long. Read my lips on this. Si c’est trop long (pour le moment), ils survoleront, ils graviteront, ils reviendront, ils approfondiront, ils ralentiront. On ne fait pas que les exalter par notre prose, on les éduque un petit peu aussi. Eux aussi doivent prendre leurs distances devant la cyber-tare du bref, du superficiel, du fugace, du flatulent et du rapide. D’ailleurs être disert, c’est aussi être disert avec eux et elles, nos lecteurs, nos lectrices, nos visiteurs ponctuels et notre camarilla stable. Prendre le temps de lire ce qu’ils disent, d’y répondre respectueusement, de faire rebondir le débat, le tout, ouvertement, en long et en large, dans le formes, bien en protocole. Donner la parole, c’est aussi de s’engager à se donner dans l’échange de parole, pas juste de cerner un troupeau bêlant de suiveux… Le carnetiste a des responsabilités à assumer et ces responsabilités sont des responsabilités explicites. Or l’explicite est disert, c’est fatalement dans sa nature la plus naturellement fatale.

6. Blog responsibly (soyez un carnetiste responsable). Ce beau et lumineux tuyau, je le tiens de la fiche-conseil de la plateforme WordPress (mais il se répend désormais un peu partout). S’il fallait résumer en deux mots le devoir cardinal du carnetiste, ce serait ces deux mots là: Blog responsibly… Être un carnetiste responsable, c’est se tenir loin de la saleté verbale, de la virulence oiseuse, de la hargne stérile du polémiste ad hominem. C’est aussi se tenir loin des sujets qui n’ont pas d’allure, qui sont haineux, qui sont absurdes, qui sont rebattus, qui sont hypertrophiés soit par la bêtise ambiante, le conformisme crétin, l’actualité hocus-pocus, le fatras des modes et des tendances toc, bric-à-brac, attrape nigaud, farce-et-attrape. Pour être un carnetiste responsable il est indispensable de prendre le temps de peaufiner l’ouvrage. Ralentissez, ça vous donnera le temps de réfléchir aux conneries que vous évitez déjà en vous disant justement qu’il faut penser à ce qu’on dit, sans trop pousser la machine. Choisir ses thèmes, sélectionner prudemment ses photos, retravailler ses formulations, nuancer ses propos, hésiter, revoir, reformuler, ciseler. L’irresponsable et le hâtif vont tellement souvent de pair. Prendre le temps de mâcher avant d’avaler, de méditer une question, de penser à son affaire, de relativiser un problème, de s’informer, de se documenter, de se calmer le pompon surtout, oh justement surtout si notre fonction est de grogner sur le monde! Il ne s’agit pas de se censurer. Il s’agit de s’articuler. C’est crucialement différent. Écrire un texte responsable, c’est aussi écrire un texte dont on peut dire de lui: dans cinq ans, il tiendra encore, il véhiculera toujours mes valeurs et, même s’il prend quelques rides parce qu’il est inévitablement marqué au coin d’une époque, il n’est pas ravaudé par l’actualité instantanéiste et les effets de manches spontanéistes qui sont tellement le trait de la grande frénésie irresponsable du Clavier Universel contemporain. Slow Blogging IS Responsible Blogging.

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Père Noël. L’avoir été… L’avoir éventé…

Publié par Paul Laurendeau le 25 décembre 2011

Ce qui a été cru par tous, et toujours, et partout, a toutes les chances d’être faux.

Paul Valéry, Tel Quel, «Moralité», Folio-Essais, p. 113.

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Le Père Noël, pour ou contre? Je ne vais pas trancher à la pelle à tarte ce petit dilemme confit ici et plutôt me contenter, une fois n’est pas coutume, cette fois-ci, comme un vrai de vrai blogueur à la page, du témoignage à fleur de peau de celui que laboura intensément, autrefois, le frémissement des pour et des contre. Et ce sera aux conclueurs et aux conclueuses de conclure. Notons d’abord que le gros, l’immense problème parental qu’on a avec le Père Noël, c’est que, veut veut pas, il existe. Oui, oui, il existe. Il croit, il pullule, il se perpétue, se pérennise, nous survivra… Tout le monde en parle, on le voit souvent, on s’assoit dessus parfois, on porte son bonnet, on se déguise en lui, on le visite, on l’incarne. Le tout le concernant se fait habituellement sans faute, avec des variations certes, mais sans trop d’imprécisions… C’est qu’il est avec nous depuis un bon moment. Il a une couleur (trois en fait), un âge, un sexe. Simplement, on se comprend, ce n’est pas un être objectif… plutôt un objet ethnoculturel reposant sur un consensus intersubjectif stable et d’une certaine ampleur. Il est comme Superman et Pikachou d’ailleurs, avec lesquels on ne le confondra jamais. Notons, au passage (et c’est crucial pour la bonne compréhension de mon témoignage de papa dialectiquement rationaliste), que même s’il ne garantit en rien l’existence objective de son objet, le consensus intersubjectif (sur cet objet), surtout s’il est massivement collectif, ne manque pas d’une certaine solidité. Une solidité toute mentale mais bon, elle en reste pourtant lourdement incontournable et, comme il s’en trouve encore pour (affecter de vouloir) préserver ça, prétendre ignorer le personnage, pour s’éviter de faire face à ce qu’il implique, n’est pas vraiment payant pour des parents… Que voulez-vous, c’est passablement compliqué à raconter aux tous petits mouflets que cette affaire de tension entre l’intersubjectif et l’objectif, je m’en avise en l’écrivant juste là. Il faudra le faire pourtant. Fatalement, mais… au bon moment, il faudra l’éventer isolément, après l’avoir inventé collectivement, ce bon gros atavisme psychologique débonnaire. Mais, enfin, pour l’instant, revenons un peu sur le terrain des vaches du centre commercial de nos vies ordinaires pour observer qu’on pousse pas mal, par les temps qui courent, les hauts cris de voir le Père Noël semblant apparaître de plus en plus tôt dans les susdits centres commerciaux. On donne encore souvent notre début de siècle comme ayant, tout fraichement, inventé cette déviation consumériste du gros perso rouge. Or, pourtant, dans la pièce de théâtre WOUF WOUF d’Yves Sauvageau, le Père Noël fait une brève apparition, au cœur de l’immense machinerie-revue, pour puber aux (éventuels) enfants de l’auditoire qu’il sera en ville dès le 15 octobre. C’est pas mal tôt ça et pourtant… la pièce de Sauvageau date de 1970! Donc, c’est pas comme si le vieux mon-oncle commercial nous prenait historiquement par surprise avec ses arrivées précoces en boutiques… hm… Alors restons calmes sur ce front spécifique et voyons le bien venir, en temps réel. Le fait est que, même si la photo mémorielle est toujours plus ou moins floue, en nous, sur la question, les choses ne sont pas si différentes qu’autrefois en matière d’intendance du Père Noël. Qu’on saisisse l’affaire dans l’angle philosophique ou dans l’angle prosaïque, on peut affirmer sans ambages que ce personnage et le corpus de coutumes vernaculaires qui l’enrobe sont stabilisés depuis bien des décennies maintenant, dans le bouillon ondoyant de notre imaginaire collectif. Alors plongeons.

Père Noël. La photo est floue? Oh oui. Toujours…

De fait, s’il faut témoigner et tout dire, j’ai moi-même été Père Noël pour l’école de musique de mes enfants, en 1998 et 1999, par là. L’honnêteté intellectuelle la plus élémentaire m’oblige à admettre que c’est vraiment très sympa à faire. Touchant. Adorable. C’était en milieu anglophone et, entendant mon accent français quand je cacassais avec les enfants, les mères, en arrosant le tableau de flash photos, s’exclamaient: «Santa Claus is French Canadian. I always knew it!». Avez-vous dit folklorisation et/ou mythologie nordique? De surcroit, je n’oublierai jamais la bouille de mon plus jeune fils, Reinardus-le-goupil (né en 1993, cinq ou six ans à l’époque de ma prestation pèrenoélesque) assis sur mes genoux. Il ne savait plus s’il contemplait le Père Noël ou son papa dans une défroque de Père Noël. La tronche de perplexité tendrillonne qu’il me tirait. Trognon. Crevant. Inoubliable. Je sais pas si c’est une conséquence de ce doux moment (j’en doute, mais bon) mais le fait est que Reinardus-le-goupil ne se gêna pas pour bien la faire, lui, la grasse matinée du Père Noël. Vers 1999, il nous affirma, dur comme fer et droit comme un if, qu’il avait vu, en pleine nuit, le Père Noël venir garnir le gros sapin artificiel de notre maison-de-ville torontoise. On ne trouvait pas qu’il hallucinait, mais, fichtre, pas loin. Quand, vers 2001 ou 2002, nous décidâmes enfin de lui révéler que c’était une invention, un artefact ethnoculturel, il tira une gueule de petite fille aux allumettes gelée vive, bouda ferme pour une bonne semaine, et nous annonça finalement, au 3 janvier: «Ceci fut le plus mauvais Noël de toute ma vie». Il semble cependant s’en être bien remis depuis, l’escogriffe…

Pour tout dire, il faut dire que mon autre fils, Tibert-le-chat, sur ordre expresse de sa mère, grande protectrice des magies de l’enfance s’il en fut, en rajoutait et en remettait une couche pralinée pour son petit frère Reinardus-le-goupil, sur l’onctueuse légende du gros lutin rouge. C’est qu’il circulait furtivement derrière l’envers du décors depuis un petit moment déjà, notre-Tibert-le-chat. Je le vois encore, vers cinq ans, depuis son siège auto, demander à sa mère si la barbe du Père Noël est vraie ou fausse. Comme celle-ci, circonspecte, lui renvoie la question en écho maïeutique, il répond, encore partiellement sous le charme: «Sa barbe est fausse. Mais, sous sa barbe fausse, il a une barbe vraie». Croissance hirsute, touffue et inexorable du précoce rationnel… Il fut donc monsieur UN qui, lui, savait, quand petit DEUX ne savait pas encore. On a même un film de Tibert-le-chat, datant justement de 1999, fringué en petit Père Noël maigrelet et déposant des joujoux sous l’arbre. Bref, il savait et, connaissant donc le dessous des cartes rouges, noires et blanche depuis un menu bail, il mystifiait son ouaille. C’est que, sagace, Tibert-le-chat, pour sa part (né en 1990, huit ans à l’époque de petit drame qui va suivre) m’avait, lui, coincé, très exactement le 15 juillet 1998 (quand Noël en était au fin fond de son creux émotionnel), seul à seul (il avait déjà détecté, le maroufle, que sa maman était plus pro-Kris-Kringle que moi). On était allés faire une course au centre commercial et on se croquait un petit sandwich tranquillos, quand le perfide a posé LA question, au milieu de tout et de rien, candidement, froidement, sans sommation: «Le Père Noël existe-il vraiment ou ce sont les parents qui achètent les cadeaux?» J’étais un peu piégé. J’aurais voulu pouvoir consulter sa mère, histoire de couvrir mes arrières et de ne pas sembler avoir imposé, sans délicatesse aucune, le déploiement lourdingue et fatal du cartésianisme le plus terre-à-terre. Mais le petit sagouin m’avait sciemment isolé. Ma propre doctrine maïeutique s’est donc appliquée, implacable. Quand un enfant pose une question, c’est qu’il est prêt pour la réponse, la vraie. J’ai donc répondu: «C’est une légende. Une légende ancienne qu’on perpétue encore de nos jours parce que les émotions des petits enfants sont sensibles à ce personnage. La «magie» de la Noël est un peu truquée, comme ça. Mais cela ne diminue en rien la qualité de cette fête. Ce qui est important de Noël, ce sont les bons repas, les retrouvailles, l’amour». Ah, la maïeutique étant ce qu’elle est, le couvercle de la réponse doit énormément au bouillonnement de la question, dans la marmite, comme je l’apprenais justement l’autre fois (intérieurement, songeusement, sagement…) de cet autre vieux bonhomme séculaire dépeint dans la chanson Another Christmas Song de Jethro Tull (de loin ma chanson de Noël favorite)… Et Tibert-le-chat, ce fameux jour là, fut parfaitement satisfait. «L’amour et les cadeaux», avait-il alors nuancé, serein, sublime. Cette formule «L’amour et les cadeaux» resta dans la famille pour un temps. Puis, vers treize ans, Tibert-le-chat la compléta, la finalisa, la paracheva: «L’amour, les cadeaux et les souvenirs»

Effectivement, ils rentrent bien vite, les souvenirs…

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Post-scriptum: Tiens pour le kick de continuer à vous la jouer blogueur-à-la-page, je sens que je vais, une fois n’est pas coutume toujours, vous taponner dans un petit racoin la désormais fameuse question à ne pas me poser:

Pourquoi toi, Ysengrimus, un athée de granit brut qui pue la déliction de toutes ses pores, as-tu fait faire mumuse à tes enfants avec des sapins de Noël et le Père Noël?

Réponse (tout de même): parce que c’est marrant, nan. De toutes ces pratiques vernaculaires gravitant autour des religions (précocement récupérées par elles -sapin païen- ou tardivement engendrées par elles -Père Noël, bébelles-), on jette aux ordures ce qui nous opprime et on garde ce qui nous fait jouir. Et, de fait, prendre congé, bien manger, se marrer par petits paquets grégaires, se donner des présents sympas, décorer l’intérieur intime de loupiotes fluos et de dessins d’enfants, écouter de la zizique sciontillante jouée par des combos endiablés, et rigoler sur les genoux d’un gros perso rouge, ben, c’est indubitablement jouir. Surtout avec des jeunes babis, qui, eux, sont l’exclusive dynamo de la magie de la Noël. Le sapin était sans crèche ni étoile épiphane et on n’allait pas chier à la messe de minuit. Voilà. Ça va comme ça? Oui? Notez, pour la bonne bouche, que je mange du fromage d’Oka, écoute du gospel accapella râpeux de chapelles de Dixie de 1927 (pas souvent, mais bon…), et monte me relaxer dans un ancien lieu de pélerinage désaffecté, converti en parc forestier, pour des raisons parfaitement analogues… Mort à la calotte comme dans: emparons-nous du butin calottin et remotivons le, sans complexe bigleux, dans nos bricolages.
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I was just fired! [Je viens tout juste de me faire virer!]

Publié par Paul Laurendeau le 1 décembre 2011

Well, I try my best to be just like I am
But everybody wants you to be just like them
They say sing while you slave and I just get bored
I ain’t gonna work on Maggie’s farm no more…

[Bon, j'ai fait de mon mieux pour être celle que je suis. Mais tout le monde veut que vous fassiez tout exactement comme eux. Ils me disaient de chanter en esclavage et j'ai fini par en avoir marre. Je ne travaillerai plus jamais à la ferme de Maggie...]

Bob Dylan, Maggie’s Farm, 1965

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Une lectrice assidue de ces pages, la toute gentille, discrète, effacée et polie PugLover de Winnipeg (Manitoba, Canada) vient de se faire abruptement saquer de son emploi contractuel (avant le terme du contrat). Elle écrit alors à Ysengrimus, dans la mouvance immédiate de l’impact du moment. Avec un petit mois de recul, et avec sa généreuse permission, je vous publie (et vous traduis) ici le texte brut de sa copieuse missive, pondue à chaud, toute détresse brandie et proclamée… Le fait est que je trouve ce texte aussi poignant et révoltant que profondément parlant sur le cancer social de la précarité professionnelle et son impact profond et délétère sur l’intégralité de notre psychologie collective.

Amber, Cassie et Lisa, vous êtes virées

[La traduction française suit]           «I was just fired, Ysengrimus! FUCKING FIRED! FUCKING FIRED FOR “TALKING EXCESSIVELY”! I SPOKE FOR TEN MINUTES YESTERDAY TO SOMEONE AND THE FUCKING ASSHOLE BOSS SAID HE WAS WATCHING ME AND THAT I SPOKE FOR THIRTY MINUTES. They fucking fired me!  I knew from the first day that that place was a shithole. My dear Ysengrimus, this is THE FUCKING LAST OFFICE JOB I WILL EVER HAVE!  I don’t care if I have to go a whole year unemployed. I have sufficient savings and I don’t buy anything or own anything in any case.

After it happened I cried so much that I shook and threw up. They told me that «other people» in the department had been complaining about my «excessive talking» for some time now. I asked them to identify these people and they refused. THEY FUCKING REFUSED! YSENGRIMUS, I DON’T TALK! I DON’T FUCKING EVER TALK! Yesterday I spoke for about ten minutes to the lady behind me, telling her about a store in town, that was it! The rest of the day I spent fucking emailing the same fucking text to fucking seventy people. My boss made me keep quotas of all the phone calls and emails I made every day and he told me that it was not good enough.

I am through with it, Ysengrimus. I don’t care if I have to live with my parents until I die. I will not EVER take a fucking office job again. I swear it on my husband’s head, on the heads of my parents and on the heads of my baby nieces. Ysengrimus, this life is pure garbage. I contemplated killing myself when I got home, but why would I do that to Pop and Mom, two of the very few decent people on this earth, and why would I do that to my beloved husband. I want to punish THEM, not the people I love. I am so hopeless, Ysengrimus.  I just can’t believe what has just happened to me. I just cannot believe it. I demanded to know why they did not give me any word of this before, that they needed to give me warning before firing me, and they said that that does not apply to contract employees. I am beyond furious, Ysengrimus.  I am beyond everything.  I am just numb.

Ysengrimus, why does everybody hate me? I FUCKING KNEW that women in that office fucking hated me and were scheming behind my back. It was likely they who made that shit up about me. I did not talk excessively. In fact, I did not talk AT ALL except for when I first arrived in the morning to say hello. What do I do, what do I do with this life that just does not ever work out for me? Why does this happen to me, Ysengrimus? Why? Why do so many people hate me without even knowing me? I mean, I never «talk excessively» period! I AM NOT THAT KIND OF PERSON!  I am a serious person who tries to do my best. I busted my ass for those cunts. My eyes became so sore staring at a monitor for so long that I bought an antiglare film for it! I made so many fucking phone calls that I would come home dehydrated. FUCK THEM!  FUCK THEM SO HARD! I am so enraged. I hate everything. My heart is filled with nothing but hatred. I hate this life so much. How could this happen to me?  The little girl on whose every report card the teacher wrote «needs to speak more in class»? I was so quiet that at places I have worked people have asked me if something was wrong!

 Maybe I should become a prostitute! Seriously! I am done with office SHIT! This motherfucker boss asking me to meet  fucking quotas for calls and emails, making me do over a whole fucking spreadsheet with about six hundred names on it and about five to fifteen file numbers for each BECAUSE HE DID NOT LIKE THE DATE FORMAT I USED! AND BECAUSE I PUT TEXT IN A COLUMN THAT WAS ONLY FOR DATES! THE FUCKING SPREADSHEET IS FOR MY USE ONLY, MOTHERFUCKER. WHO THE FUCK CARES WHAT DATE FORMAT I USE! And he made me CHANGE THE COLOUR OF HIGHLIGHTER!  That happened just the day before he fired me. WHAT KIND OF CUNT FACED MOTHERFUCKER TELLS ME THAT I TALK EXCESSIVELY! I DON’T TALK ENOUGH, MOTHERFUCKER! I am the most silent, non-confrontational, head-in-my-work person you can ever know! Never in my life, never, when I was killing myself studying in university, never when I was a leetol girl, never in my wildest imagination did I ever think that I would ever get fired for EXCESSIVE TALKING!  They said that I was distracting others from their work. Ysengrimus, I promise you that I never, ever even made a sound for more than fifteen minutes throughout the whole day, maximum. Why do people hate me? What did I ever do to deserve this?

 Later in the day, I spoke about this on the phone with Amber, my best friend. She has an idea for a book that we would write together. We have this shared interest in the persecution of so-called “witches” à la Salem and have exchanged ideas about a story. Not a Salem story, but it involves witches as proto-feminists. At least now I have plenty of time for writing… When I think about my loving Amber and her husband, I think that he is not as intelligent as her, that is for certain. I always think – and this is not exactly the feminist statement of the year – that a relationship functions better when the man is more intelligent than the woman. Woman more intelligent than the man only works with a man who is very evolved.  But when you have your classic ‘dude’ with an intelligent woman, conflict seems to reign.  She is so much more intelligent than he is yet he makes about $70,000 a year while she makes about $12,000… What I mean by all this is that my friend Amber, like me, is unable to function in the world of work. And I do not say that in a self-belittling way, no, not at all. We are sensitive, introverted, quiet and gentle people and we become nothing more than targets for the cruelty that runs amok in these places. The entire structure is toxic to people like me and Amber. I don’t know what our place is in this world. Sometimes I think that it is somewhere far, far from this place, literally and figuratively speaking. I am so lucky to have found her. Never have I had a friend who is so like me, who accepts me and truly understands me and genuinely empathizes with me as she does. We are incredibly alike. You should hear us talking. It is like a self-deprecation-fest, one trying to convince the other that they are perfect and wonderful as they are. All of my social anxiety and timidity and introversion, she shares all of that like nobody else I have ever known. It is so comforting to know that I am not alone. We are two misanthropic, introverted peas in a pod, prone to flights of fancy, just wanting to be left alone by the wider world of people. That is all I ever wanted from people:  to be left alone. I walk with my head down, I speak to as few people as possible, I fade into the woodwork, yet somehow I am always the object of attack. It disgusts and repulses the extent to which human beings take such satisfaction in preying upon the weak. On the wider level of society we see it in the marginalization of entire groups of people based on their refusal or incapacity to ‘conform’ to our bourgeois norms: the homeless, drug addicts, the mentally ill, prostitutes, the poor. We let loose all of our pent up rage on the most powerless, because human beings are, at base, cowardly, sadistic and perverse.

I am so completely bamboozled. I was shaking and crying all the way home. I mean, Ysengrimus, look! Here is what is written on my first grade report card: Lisa is growing in self-confidence. She is still quite shy but not as shy about contributing to class discussions as she was earlier in the year. She is happy at school and enjoys being with the other children. She is able to work independently completing her tasks in an appropriate length of time. What it says there is still true now. I know that you will think that this is paranoid, but I know that there were several women, and that fuckassed boss included, who had it in for me from the very first day. I knew it, I fucking knew it. It took them a month to get me a computer account, I had to bring in my own stationary – pens, paper, everything – because they would not give any to me. They sat me down at the cubicle – right next to the photocopier/scanner and shredder – literally threw a list of numbers at me and told me to start calling. I was not even to use my own name on the calls, I had to say “this is “Cassie” calling” because that was the name of the woman I worked with. I was a total non-person the whole time, and I tried, I tried. I hated that place from day one! I was trying to find things to like about it, but they fucking conspired against me. I was only supposed to be there for three months, in any case! And the clients I was phoning would comment on how friendly I was on the phone and even on how “well written” my messages were. I just don’t know what to do anymore with this life. I feel as though someone has ripped my guts out. How dare they do this to me, Ysengrimus?  What did I ever do to them to have them do this to me?  All I wanted was to do my work and be left alone. I mean, I BARELY SPOKE AT ALL there! With the exception of mandatory phone calls, I barely opened my mouth. And I had to tell the fuckcuntasshole how many calls and how many emails I made each day and he would tell me that it was not good enough and I tolerated all that because I am always made to believe that I am weak. But I am not weak! I am sick and tired of it all, and I don’t know what I am going to do. Join a Buddhist monastery? It is funny, when if was a teenager working at Mambo-Mart, I was once sent home because my skirt was “too short”… I was only fucking sixteen years old, and wearing thick tights under the skirt. In any case, the cunt who sent me home was fired a few weeks later for stealing from the company. Yeah stealing motherfucking RELIGIOUS videos! Why am I always the target of asshole managers, Ysengrimus? What is it about me that makes me so loathsome to people? I am so kind!  You know what, yesterday, I even brought in A BAG OF LEFTOVER HALLOWEEN CHOCOLATE BARS for everyone today!  I don’t understand, I don’t understand. What is it?  What could it possibly be? And I have no recourse because written in the employment contract is the following clause: You acknowledge that your employment may be terminated at any time, without cause…

Whenever bad things happen to me I retreat to my childhood. I was so happy as a little girl. Life had to come along and take it all from me. I loved my grade one teacher. She was kind and lovely and tall and blonde and French-Canadian. She was like some sort of tall kind fairy with her long hair and her gentle eyes. I discovered a few years ago that she shared with my mom that other teachers in the school seemed to hate her… Oh, mom and dad. They are so patient and loving. After bawling my eyes out to them, my poor, poor parents, I had to get myself to my piano. It is to my piano that I always go in moments of trauma and great sadness like this. My piano and my childhood. Funny, looking at my first grade report card – Mom kept all of my report cards in this beautiful little book – this is what it says about leetol me in the section entitled The Arts: Check this out. Grade one report card, French: Lisa has made an excellent effort in all phases of the program.  She is able to grasp the content of stories read to the class.  She involves herself in all forms of language drills. She enjoys dramatizations of fairy tales and reciting rhymes. An eagerness to express herself alone in French in apparent. And under “personal growth”: Lisa is empathetic and understanding of others in group situations. She encourages and helps others too. She spends most of her time happily participating in worthwhile learning activities. I was always kind. I don’t know why I am treated as I have been in these nightmarish workplaces. What did I ever do to these people, Ysengrimus? I was always a good person, why does shit like this happen to me? Well, actually, it happened to other people too and some of them are pretty much the best people. Horrid, horrid world, Ysengrimus. Lisa enjoys singing and learns the words to songs quickly.  She moves independently to music (e.g., she does not copy others) and she frequently volunteers appropriate musical ideas (e.g. ways to move to the music) [man, I was an awesome child!]  She uses a wide variety of art materials in very thoughtful ways.  Lisa dictates interesting stories about her pictures and enjoys reading them. 

Oh, I am no writer, but writing this to you, as tedious as I am sure it is for you to have to endure, is rather therapeutic. Writing most definitely has a cathartic, purgative quality to it. No wonder there are so many of these journal intime blogs. If they serve this purpose to people, then how could I criticize them? Perhaps they are not motivated by narcissistic pulsions but, rather, purgative and cathartic ones, a need to know that one is not alone in their misery. Now, Ysengrimus, I really need to know what, as a progressive blogger, you think of all of this. You know what is funny, today I wore the bracelet my husband gave me, the earrings my Amber gave me and the necklace my other friend Cassie gave me. It was as though all my loves were with me to protect me for what was going to happen. But I am stuck with this, Ysengrimus:  what did I do to deserve this?  I have so many things I want to say, that is why I write, write, write. What did I ever do to deserve the treatment I have received from people my whole life through?  It is as though the more kind and gentle and quiet you are, the more you are a target for cruelty. I don’t even feel like going out into the world again. I cannot take any more of it.

I also wrote about what just happened to me to three of my friends today and they were all very reassuring.  They know who I truly am and they know that what they said about me is nothing but deceptive awful lies. I am just so shocked. I am completely and utterly destabilized and shocked. But I guess I should not take this so seriously. I mean, plenty of people get fired. I read about a guy today who is about my age and who was fired from his job as a waiter – the only job he could get despite having two university degrees. And I have heard plenty of people speak in a very light and humorous manner about how they were canned from this or that job for some arbitrary reason or another. But it hurts, Ysengrimus, it hurts to have people conspire against you for no reason whatsoever. I always fear that they will take other retribution on me. I fear people so much, they can do anything to you and get away with it. I had very deep misgivings about this boss from the very moment I met him. That cuntprickasshole who fired me, I want him to crash into a tractor trailer and have his head severed. The smug manner in which he spoke to me, speaking vicious lies, if I could have kicked his skull in. But his life is likely suffering enough: meaningless little supervisor in a shithole call centre, having to report to two women (because he is the kind of fucking retrograde asshole who would be bothered by that).  He is a sniveling, pathetic, insecure, jealous, shit for brains, petty tyrant who does not even have the first idea of how to organize his own work. What I was doing there was the biggest waste of time and resources you could imagine. And he hated me so much. I was treated like shit and I should never have tolerated it and in the future I will not tolerate it for even one day. I have a host of other suspicions with regards to that workplace that I will not share in this text, since you are considering opening it to the public. All in all, this has left me with the feeling that I am good for nothing, not even working in a motherfucking call center.

But, hey no, fuck that. You know what, let me correct myself on this. I will rather say: it is not good to be in a workplace where you are the most intelligent and yet the lowest in the hierarchy. It generates extreme insecurity amongst those prone to such things and you fast become a target for their petty vindictiveness and jealousy. Intelligence is not valued in the workplace, at least not in that kind of workplace. What they want are docile, unquestioning, non-threatening, slaves. In my previous job, when I dared to expose some asshole’s misogyny, shit similar to this swiftly happened. Today, I keep thinking of how much I would like to fucking annihilate that fucking asshole boss. Those fucks deserve to come down with Ebola. Actually, no, Ebola is even too good for them. Oh how does one handle that type of situation with grace?  How does one just go on and forget about these assholes? I just keep replaying certain things he said. I want him to suffer. Do you think an asshole like that suffers? And he had the fucking audacity to say: «don’t take it personally». Idiots always say shit like that, they don’t even know what the fuck they are saying, just spewing meaningless stock phrases. How the fuck do you think I will take it? Spiritually? Aesthetically? Gastronomically? Philosophically? I mean, WHAT THE FUCK DOES THAT EVEN MEAN? Anything said about my person is FUCKING PERSONAL, YOU FUCKING TWAT!  “I want to cut you up into little pieces and feed you to vermin, but don’t take it personally”. “I think that your command of the English language is inferior to that of a cocker spaniel, but don’t take it personally”. “I consider that you don’t know your asshole from your armpit, but don’t take it personally”. “You are a petty tyrant with a miserable little life in an office prison, but don’t take it personally”. “You have the personality of a heap of rhinoceros shit, but don’t take it personally”. “You have the intelligence of plywood, your face could be mistaken for the anus of an aged hairless cat with a skin condition, and your wife prefers a cactus in her cunt to you, but, please, don’t take it personally”…

I can’t do this type of fucking office work anymore, Ysengrimus. I can’t. And all offices are the same, and it is the same whether your are a shitty servile underling like me or a fucking manager. Taking senseless orders from people who are more stupid than I am… it is a fucking tyrannical structure. There is no freedom. I could just kill myself. I can’t take it. I would rather farm for my family. I would rather plant trees and shovel pig caca… anything but this. And, oh, all in all, it is not really this event in particular that has my anxiety wreaking havoc on me. This event is the shit-covered  cherry atop the toxic sundae that is my accumulated experience in the workforce. At 35, I have only really been in the full-time workforce since 2008 -  everything prior to that being summer jobs between semesters at school – and it has been, for the most part, the most horrid experience of my life. It actually makes me really happy that I delayed entry to the workforce for so long.  Hyperbolic as it sounds, I must insist on the fact that I feel very traumatized by this event. Mark my words, I will never, ever work another office job. In terms of respect or fidelity for an employer, that is destroyed. More than that, my misanthropy is deepened. I am totally sickened by the majority of people. and I want so badly to get out of this town here. I want to start anew, I want to leave this behind, but I fear I could encounter the same anywhere. I really need to figure out a way of earning an income that involves the minimal contact with other human beings. What worries me most is basic survival. How am I going to earn a living?  I have been considering other options, but, by all accounts, everything seems little different, horrendous bureaucracy, endless work.  The only thing I could see being gratifying is the chance to help another human being, preferably a child. In any case, I don’t know what to do now. All I know is that this is the land of the living dead. End capitalism, end it now, make it die, oh people of the world, MAKE IT DIE!»

[English above]           Je viens tout juste de me faire virer, Ysengrimus! VIRER COMME UNE MERDE! VIRER COMME UNE MERDE POUR AVOIR «BAVARDÉ EXCESSIVEMENT». J’AI CONVERSÉ PENDANT DIX MINUTES HIER AVEC QUELQU’UN ET LE PETIT MERDEUX DE TROU DE CUL DE PETIT CHEF A DIT QU’IL M’AVAIT OBSERVÉE ET QUE J’AVAIS BAVARDÉ PENDANT UNE DEMI-HEURE. Ils m’ont saquée comme une merdeuse! Je savais depuis le début que cette place était un trou merdique. Mon cher Ysengrimus, CECI EST LA TOUTE DERNIÈRE SALOPERIE DE BOULOT DE BUREAU DE MERDE QUE JE ME TAPE. Je m’en fous si je doit passer une année entière sans travail. J’ai quelques économies et je ne compte pas m’acheter quoi que ce soit ou devenir propriétaire de quoi que ce soit.

Alors, quand c’est arrivé, j’ai tellement pleuré que je me suis mise à trembler et à vomir. Ils m’ont dit que «d’autres personnes» dans le département s’étaient plaintes, depuis un certain temps, de mon «bavardage excessif». Je leur ai demandé d’identifier ces personnes et ils ont refusé. CES PETITS MERDEUX ONT REFUSÉ! YSENGRIMUS, JE NE BAVARDE PAS, JE NE BAVARDE ABSOLUMENT JAMAIS, BORDEL DE MERDE! Hier, j’ai conversé une dizaine de minutes avec la dame qui est assise derrière moi, lui signalant l’existence d’une certaine boutique en ville et ce fut tout! Le reste de la journée je l’ai passé à envoyer ces merdasses de courriers électroniques contenant ces merdasses de paragraphes identiques à une foutue chiée d’environ soixante-dix personnes. Mon petit chef me faisait tenir un registre de tous les coups de fils et courriers électroniques que je faisais dans une journée et il m’avait affirmé que c’était insuffisant.

Là, c’est bien fini, tout ça, Ysengrimus. Je m’en fous si je dois vivre chez mes parents jusqu’à la fin de mes jours. Je ne reprends PLUS JAMAIS une de ces merdes de boulots de bureau. Je le jure sur la tête de mon mari, de mes parents et de mes toutes petites nièces. Ysengrimus, cette vie n’est rien d’autre qu’un tas d’immondices. En arrivant à la maison, j’ai envisagé de me suicider. Mais pourquoi irais-je faire un coup pareil à Poupa et Mouman, deux des rares personnes ayant un minimum de décence sur cette terre, et pourquoi irais-je faire un coup pareil à mon mari adoré. Je veux les punir EUX, pas les gens que j’aime. Je suis si désespérée, Ysengrimus. Je n’arrive tout simplement pas à croire ce qu’il vient juste de m’arriver. Je n’arrive pas à y croire. J’ai réclamé de me faire expliquer pourquoi il n’y avait pas eu d’avertissement antérieur sur ceci, en leur signalant qu’ils se devaient de me prévenir à l’avance avant de me virer. Et ils ont répondu que ce genre de contrainte ne s’applique pas aux employés contractuels. Je suis au-delà de la rage, Ysengrimus. Je suis au-delà de tout. Je suis comme insensibilisée, sonnée.

Ysengrimus, pourquoi est-ce que tout le monde me hait. MERDE, JE SAVAIS que certaines femmes dans ce bureau me vouaient une de ces saletés de haine compacte et qu’elles complotaient dans mon dos. Ce sont certainement elles qui ont orchestré ce dénigrement immonde contre moi. Je n’ai pas bavardé à l’excès. De fait, je n’ai pas bavardé DU TOUT, sauf en arrivant le matin, pour dire bonjour. Qu’est-ce que je fous, qu’est-ce que je fous de cette vie pour que rien ne fonctionne jamais pour moi? Pourquoi ça m’arrive à moi, Ysengrimus? Pourquoi? Pourquoi tant de gens me détestent ainsi, sans même me connaître? Je veux dire, jamais je ne «bavarde excessivement», point final. JE NE SUIS PAS CE GENRE DE PERSONNE. Je suis une personne sérieuse qui fait de son mieux. Je me suis fendu le cul en quatre pour ces salopes. Je me suis arrachés les yeux à mater sans fin cet écran d’ordi et les yeux me piquaient tellement que j’ai fini par m’acheter un de ces filtres plastifiés pare-écran, pour mon ordi. J’ai fait tellement d’appels téléphoniques que je revenais à la maison toute déshydratée. QU’ILS AILLENT SE FAIRE FOUTRE! QU’ILS AILLENT SE LA FOUTRE DANS LE CUL! Je suis tellement en colère. Je hais tout. Mon cœur n’est rempli de rien d’autre que de haine. Je hais tellement cette vie. Comment est-ce ce qu ça a pu m’arriver? Je suis la petite fille sur le bulletin scolaire de laquelle l’enseignante écrivait «devrait plus parler en classe». Je suis si calme et si tranquille qu’à certains endroits où j’ai bossé on me demandait constamment s’il y avait quelque chose qui n’allait pas.

Peut-être bien que je devrais devenir une prostituée. Je suis sérieuse. J’en ai bien fini avec ces MERDES de boulots de bureau. Cette bite molle de petit chef me demandait de tenir un registre et de rencontrer des quotas pour les coups de fil et les courriers électroniques, et ensuite il m’a fait refaire cette merdasse de cyber-fiche contenant environ six cent noms avec une quinzaine de numéros de dossiers par nom SIMPLEMENT PARCE QU’IL N’AIMAIT PAS LE FORMAT QUE J’UTILISAIT POUR NOTER LES DATES ET PARCE QUE J’AVAIS INSCRIT DU TEXTE DANS LA COLONNE PRÉVUE EXCLUSIVEMENT POUR LA SAISIE DES DATES! CETTE PUTASSERIE DE CYBER-FICHE EST POUR MON USAGE STRICTEMENT PERSONNEL, PAUVRE BITE MOLLE. QUI DONC VA CHIER ET SE SOUCIER DU FORMAT QUE J’UTILISE POUR NOTER CES DATES? Et il m’a fait CHANGER LA COULEUR DU SURLIGNAGE! Et cela est survenu le jour juste avant qu’il me vire. QUELLE SORTE DE CONNEAU À LA BITE MOLLE ME DIT QUE JE BAVARDE EXCESSIVEMENT. JE NE BAVARDE PAS ASSEZ, BITE MOLLE! Je suis la personne la plus silencieuse qu’on puisse imaginer, la plus anti-confrontation, avec ma pauvre petite gueule toujours enfoncée dans mon boulot. Jamais de ma vie, jamais quand je me tuais dans mes études universitaires, jamais quand j’étais une toutite fille, jamais dans mon délire imaginatif le plus exacerbé n’aurais-je osé imaginer me faire virer pour BAVARDAGE EXCESSIF! Ils ont dit que je distrayais les autres de leur travail. Ysengrimus, je te jure que je n’ai pas, absolument pas, émis le moindre son pour plus de quinze minutes sur une journée entière dans ce trou, et ça, c’est un maximum. Pourquoi les gens me haïssent tant. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour me mériter ça?

Plus tard dans la journée, j’ai bavardé de tout ça au téléphone avec Amber, ma meilleure amie. Elle a une idée pour un livre qu’on écrirait ensemble. On a cet intérêt mutuel pour la persécution des «sorcières» genre Salem et on a échangé des idées au sujet d’une histoire qu’on pourrait écrire. Ce ne serait pas une histoire à la Salem, mais on y retrouverait de ces sorcières qui sont des proto-féministes. Au moins là, j’ai plein de temps pour écrire… Quand je pense à ma gentille Amber et à son mari, je me dis qu’il n’est pas aussi intelligent qu’elle, ça c’est certain. Je me dis souvent –et ceci ne va pas sonner comme l’aphorisme féministe de l’année- qu’une relation amoureuse fonctionne bien mieux quand l’homme est plus intelligent que la femme. Le cas de figure avec la femme plus intelligente que l’homme ne fonctionne que si l’homme est vraiment évolué. Mais quand tu as le ‘mec’ ordinaire classique avec une femme intelligente, c’est le règne du conflit permanent. Elle est tellement plus intelligente que lui et pourtant il fait $70,000 par années et elle, elle fait $12,000… Ce que j’essaie de dire ici, c’est que mon amie Amber, tout comme moi, n’arrive pas à fonctionner dans l’univers du boulot. Et je ne suis pas en train de dire ça d’une façon auto-dénigrante, non, absolument pas. Nous sommes des personnes sensibles, introverties, calmes et gentilles et nous ne devenons rien d’autre que des cibles pour la cruauté en délire qui imprègne ces endroits. La totalité de cette structure de turbin est parfaitement toxique pour des gens comme Amber et moi. Je ne sais pas quelle est notre place en ce monde. Parfois, je me dis que notre place se trouve loin, très loin d’ici, tant au sens littéral qu’au sens figuratif… Je suis si chanceuse d’avoir rencontré Amber. Je n’ai jamais eu une amie qui me ressemble autant, m’accepte autant, me comprend vraiment et manifeste autant d’empathie à mon égard. Nous sommes incroyablement semblables. Tu devrais nous entendre converser. C’est un véritable festival de l’autodénigrement, chacune s’efforçant de convaincre l’autre que c’est elle (elle, l’autre) qui, telle qu’elle est, est la plus parfaite et la plus merveilleuse des deux. Toutes mes manifestations d’anxiété face à la vie sociale, mes poussées de timidité et d’introversion, elle les connaît intimement et les partage comme personne d’autre que j’ai connu. C’est si rassurant de savoir que je ne suis pas seule. Nous sommes deux sosies en misanthropie et en introversion. Nous nous évadons sans façon dans notre monde de rêves et nous n’attendons qu’une chose du vaste monde social: qu’il nous fiche la paix. C’est la seule chose que j’aie jamais exigé des gens: qu’ils me fichent la paix. Je marche la tête baissée. Je parle au moins de monde possible. Je me fonds dans le paysage, et pourtant je finis toujours par me faire agresser. Je suis profondément révulsée par cette façon constante qu’ont les êtres humains de transformer en proies ceux qui sont plus faible qu’eux. À l’échelle plus large de la société, on observe le même phénomène dans la marginalisation de groupes humains entiers, sur la base de leur inaptitude à ‘se conformer’ à nos normes bourgeoises, ou sur la base de leur refus de le faire: les sans-abri, les toxicomanes, les malades mentaux, les prostituées, les pauvres. On lâche la bonde de notre rage rentrée sur les plus impuissants de ce monde et on fait ça, parce que les êtres humains sont fondamentalement des lâches, des sadiques, des pervers.

Je suis dans un état de déroute totale. En rentrant à la maison, je pleurais et je tremblais. Je veux dire, Ysengrimus, regarde! Voici ce qui est écrit sur mon bulletin de première année. Lisa a de plus en plus confiance en elle-même. Elle est toujours très timide mais elle est bien moins gênée de contribuer aux discussions en classe qu’elle l’était au début de l’année. Elle est joyeuse à l’école et aime la compagnie des autres enfants. Elle arrive à travailler indépendamment et accomplis ses tâches dans les temps requis. Ce qui est écrit là est encore vrai à ce jour. Je me doute bien que tu vas penser que ceci manifeste des tendances paranoïdes de ma part mais je sais qu’il y avait plusieurs bonnes femmes, et ceci inclut ce sale bite-au-cul de petit chef, qui me regardaient de travers depuis le tout premier jour. Je le savais tellement. Saloperie de merde que je le savais donc. Ils ont mis un mois entier à me dégoter un compte d’ordi. Je devais apporter ma propre papeterie -les stylos, le papier, tout- parce qu’eux, ils ne m’en donnaient pas. Ils m’ont assise à un cubicule – tout près de la photocopieuse, du scanner et de la déchiqueteuse – m’ont littéralement balancé une liste de numéros de téléphones au visage et m’on dit de me mettre à téléphoner. Je ne pouvais même pas mentionner mon propre nom lors de ces appels. Il fallait que je dise «Ceci est un appel de Cassie» parce que c’était le nom de la dame avec laquelle je travaillais. J’étais une véritable non-personne et j’ai essayé, tellement essayé de bien faire. J’ai détesté cet endroit dès le tout premier jour. Je me suis efforcée de lui trouver des qualités, à cet endroit, mais ces petites merdouilles se sont mises à conspirer contre moi. Bon, de toutes façons, je n’étais sensée y rester que trois mois! Et pourtant, les clients auxquels je téléphonais faisaient observer combien amicale j’étais au téléphone et combien l’écriture de mes messages était élégante. Je ne sais plus du tout quoi faire de ma vie. Je me sens comme si je venais de me faire éviscérer. Comment ont-ils osé me faire ça, Ysengrimus? Qu’est-ce que j’ai bien pu leur faire pour qu’ils me fassent ça? Tout ce que je voulais c’était de faire mon boulot et qu’on me fiche la paix. Je veux dire JE NE PARLAIS PRESQUE PAS, dans cette place! Exception faite des coups de fils obligatoires, je n’ouvrais presque jamais la bouche. Et je devais dire au petit conneau-bite-au-cul combien de coups de fil et combien de courriers électroniques j’avais produit dans ma journée et il me disait que c’était insuffisant et moi je tolérais ça, parce qu’on me place toujours dans la position de croire que je suis une faible. Mais je ne suis pas une faible! Je suis bien écoeurée de tout ça et je ne sais vraiment pas ce que je vais faire. Me retirer dans un monastère bouddhiste? C’est marrant, quand j’étais adolescente et que je travaillais à Mambo-Mart, je me suis fait renvoyer à la maison, une fois, parce que ma jupe était «trop courte»… J’avais seulement seize ans, merde, et je portais des collants épais sous ladite jupe. Enfin bref, finalement, la pouffe qui m’avait renvoyée à la maison a fini par se faire virer quelques semaines plus tard parce qu’elle volait l’entreprise. Oh ouiiii, devine quoi, elle barbotait des connarderies de vidéos RELIGIEUX! Ysengrimus, pourquoi suis-je toujours la cible des vrais de vrais petits gérants trouduques? Aujourd’hui, tu sais, j’avais même apporté UN SAC DE PLAQUES DE CHOCOLAT QU’IL NOUS RESTAIT DE L’HALLOWEEN, pour tout le monde du bureau. Je ne comprends pas, je ne comprends tout simplement pas. C’est quoi l’affaire? Et je n’ai aucun recours parce que la clause suivante est écrite en toutes lettres dans le contrat d’embauche: vous acceptez le fait qu’il peut être mis un terme à votre situation d’embauche, en tous temps, sans qu’aucun motif ne soit invoqué…

À chaque fois que de vilaines choses m’arrivent, je me replie dans le monde de mon enfance. J’étais une petite fille si heureuse. Il a fallu que la vie se ramène et m’arrache tout ce bonheur. J’adorais mon enseignante de première année. Elle était gentille et aimable et grande et blonde et canadienne-française. Elle était comme une sorte de grande fée avec ses longs cheveux et ses yeux si doux. J’ai appris, quelques années plus tard, qu’elle avait raconté à ma mère combien les autres enseignantes de l’école semblaient la haïr. Oh, Poupa et Mouman, ils sont si patients et affectueux. Après avoir déversé toutes les larmes de mon corps sur eux, mes pauvres pauvres parents, il a fallu que je m’assoie à mon piano. C’est toujours vers mon piano que je me dirige dans des moments de traumatisme et de grande tristesse comme celui-ci. Mon piano et mon enfance. C’est drôle, en relisant mes bulletins de première année – Mouman a conservé tous mes bulletins dans un joli petit cahier – Voici ce que je lis à propos de toutite moi, dans la section intitulée Les Arts. Mate moi un peu ça. Bulletin de première année. Français: Lisa a produit un effort excellent à toutes les étapes du programme. Elle arrive à saisir le contenu d’historiettes lues en classe. Elle s’implique dans tous les types d’exercices langagiers.  Elle aime réciter des vers et mettre en scène des contes de fée. Une ferme volonté de s’exprimer par elle-même en français est manifeste. Et sous «croissance personnelle»: Lisa manifeste en groupe une attitude empathique et compréhensive. Aussi, elle aide et encourage les autres. Elle passe le clair de son temps à participer allègrement à des activités utiles à son apprentissage… J’ai toujours été si gentille. Aussi je ne comprends pas pourquoi on me traite comme on m’a constamment traitée dans tous ces cauchemardesques lieux de travail. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire à ces gens, Ysengrimus? J’ai toujours été une personne bonne, pourquoi m’arrive-t-il des merdasseries de ce genre? Bon, en fait, il est vrai que c’est arrivé à d’autres personnes aussi et certaines de ces personnes sont vraiment les meilleurs des meilleurs. Quel monde horrible, Ysengrimus, horrible. Lisa adore chanter et apprend les paroles des chansons avec beaucoup de facilité. Elle bouge sur la musique de façon autonome (en ce sens qu’elle danse sans imiter les autres) et elle introduit souvent, spontanément, des idées musicales adéquates (notamment dans le cas des façons de bouger sur la musique) [Eh mon ami, j’étais une enfant remarquable!]. Elle utilise un vaste variété d’instruments artistiques de façon très réfléchie. Lisa dicte d’intéressantes histoires à propos de ses dessins et elle aime les lire.

Oh, je ne suis pas une écrivaine mais de t’écrire ceci, aussi ennuyeux à supporter que, j’en suis certaine, cela puisse te sembler, bien ça a une sorte d’effet thérapeutique. Indubitablement, écrire a une vertu cathartique, purgative. Pas étonnant qu’il y ait tant de ces blogues de type journal intime [en français dans le texte – P.L.]. S’ils on un tel effet sur les gens, comment donc ai-je bien pu tant les critiquer? Peut-être finalement que ce ne sont pas des pulsions narcissiques qui les motivent mais bel et bien le fait qu’ils ont des qualités cathartiques et purgatives, qu’ils sont la manifestation d’un besoin de savoir que l’on n’est pas complètement isolé dans son désespoir. Ceci dit, Ysengrimus, j’ai vraiment besoin de savoir ce que, en tant que carnetiste progressiste, tu penses de tout ça. Tu sais ce qui est marrant, aujourd’hui j’ai porté le bracelet que mon mari m’a donné, les boucles d’oreilles qu’Amber m’a donné et le collier que mon autre amie Cassie m’a donné. C’était comme si tous mes amours étaient là, avec moi, pour me protéger de ce qui allait arriver. Mais je reste tout de même avec ceci, qui me roule dans l’esprit: qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mériter ça? Il y a tellement de choses que je voudrais dire, c’est pour ça que j’écris, j’écris, j’écris. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour me mériter le traitement que m’ont fait subir les gens, tout au cours de ma vie? On dirait que plus on est gentille, et douce, et calme, plus on devient la cible de toutes les cruautés. Je n’ai même plus envie de me présenter dans le monde. Je ne peux tout simplement plus supporter ça.

J’ai aussi écrit à propos de ce qu’il vient juste de m’arriver à trois autres de mes ami(e)s aujourd’hui et ils/elles ont tous eu une attitude rassurante à mon égard. Ils savent qui je suis vraiment et ils savent parfaitement que ce que ces gens ont dit à mon sujet est un fatras de mensonges affreux et malhonnêtes. Je suis dans un tel état de choc. Je suis complètement déstabilisée et choquée. Mais, bon, peut être que je ne dois pas prendre tout ça aussi sérieusement que ça. Je veux dire, il y a des tas de gens qui se font virer. J’ai lu aujourd’hui à propos d’un gars qui a à peu près mon âge et qui s’est tout juste fait virer de son boulot de serveur – le seul boulot qu’il avait pu se trouver, avec deux diplômes universitaires. Et j’ai entendu des tas de gens raconter, sur un ton badin et humoristique, comment ils se sont fait saquer de tel ou tel boulot pour une raison arbitraire ou pour une autre. Mais ça fait vraiment mal. Ysengrimus, ça fait si mal de se retrouver confrontée à des gens qui conspirent contre vous sans raison aucune. J’ai tellement la trouille qu’ils continuent d’agir contre moi. J’ai tellement peur des gens. Ils peuvent faire à peu près n’importe quoi contre toi et s’en tirer parfaitement indemnes. J’avais de très profondes appréhensions à propos de ce petit chef et ce, dès la toute première rencontre. Ce sale conneau de bite-au-cul de trouduque qui m’a viré, je veux qu’il fonce dans un poids lourd avec sa caisse et s’écrabouille la tête. La petite arrogance malodorante avec laquelle il s’est adressé à moi, vomissant ses vicieux mensonges. Si seulement j’avais pu lui aplatir le crâne. Mais sa vie est certainement déjà assez douloureusement misérable: un petit superviseur absurde et insignifiant dans un trou de merde de centre d’appels, dont, en plus, les deux supérieures hiérarchiques sont des femmes (il est le genre de petit trouduque rétrograde de merde à bien souffrir de ça). C’est un minable, infime, pathétique, insécure, envieux, et dont le cerveau est indubitablement sculpté dans la merde. C’est un petit tyranneau obtus, qui n’a pas la première idée de comment organiser son propre travail. Je m’adonnais là au plus formidable gaspillage de temps et de ressources qu’on puisse imaginer. Et il me détestait tellement. On m’a traité comme une merde et je n’aurais jamais du tolérer ça, et à l’avenir, et je ne vais plus tolérer ça, ne fut-ce qu’un seul jour. J’ai un tas d’autres soupçons concernant ce lieu de travail spécifique mais je ne vais pas en parler dans ce texte-ci, puisque tu envisages de le rendre public. Mais l’un dans l’autre, tout ceci m’a laissé avec l’impression que je ne suis bonne à absolument rien, pas même à travailler dans un petit bite-au-cul de centre d’appel de merde.

Mais, oh, hé, non, tu sais quoi, roule donc ce que je viens juste de dire dans la merde et ignore-le. Je me corrige. Je dirais plutôt: il n’est pas sain du tout de se retrouver sur un lieu de travail où vous êtes à la fois la personne la plus intelligente et la plus basse dans l’échelle hiérarchique, voilà. Car ça, ça engendre des sentiments d’extrême insécurité chez ceux qui tendent compulsivement à en ressentir et vous devenez vite la cible de leurs vindictes et jalousies de petit calibre. L’intelligence n’est pas valorisée sur le lieu de travail, à tout le moins pas sur ce type spécifique de lieu de travail. Ce qu’ils veulent ce sont des petits esclaves qui sont dociles, ne posent pas de questions et ne les remettent pas en question. Dans mon boulot antérieur, lorsque j’ai osé signaler la misogynie maladive d’un certain trouduque du coin, des emmerdements de ce type sont promptement survenus. Au jour d’aujourd’hui, je ne peux pas m’arrêter de penser à combien je voudrais pouvoir pulvériser cette saloperie de trou de cul de petit chef. Ces fumiers mériteraient d’attraper l’Ébola. En fait, non, l’Ébola, ce serait un sort encore trop doux et enviable pour eux. Ah, mais comment fait-on pour faire face à ce genre de situation avec détachement? Comment fait-on pour continuer d’exister en oubliant tous ces trouduques. Je me joue sans arrêt le ruban de certaines des choses qu’il a dit. Je voudrais qu’il souffre. Crois-tu qu’un trou de cul dans ce genre peut souffrir? Il a eu l’audace de dire: «ne le prenez pas personnellement». Les crétins disent toujours des merdes dans ce genre là, ils n’ont aucune idée précise de ce qu’ils chient au visage des gens, ils se contentent d’éructer des formules toutes faites qui ne veulent tout simplement rien dire. Comment, petit merdeux malodorant, voudrais-tu exactement que je le prenne? Spirituellement? Esthétiquement? Gastronomiquement? Je veux dire QU’EST-CE QUE CETTE AFFIRMATION DE MERDE PEUT BIEN EXACTEMENT SIGNIFIER? Quoi que ce soit qu’on affirme au sujet de ma personne est INÉVITABLEMENT PERSONNEL, SALOPERIE DE MERDE DE PETIT CONNARD PUANT! « Je me propose de vous lacérer en lambeaux et de vous jeter aux charognards, mais ne le prenez pas personnellement». «Je juge en conscience que vous êtes parfaitement inapte à établir la distinction adéquate entre votre trou de cul de votre dessous de bras, mais ne le prenez pas personnellement». «Vous n’êtes qu’un petit tyranneau minable menant une vie d’insecte misérable dans un bureau parfaitement carcéral, mais ne le prenez pas personnellement». «Votre personnalité a toutes les caractéristiques configuratives d’un étron de rhinocéros d’assez bon volume, mais ne le prenez pas personnellement». «Vous avez l’intelligence d’une planche de contreplaqué, on pourrait aisément confondre votre trogne avec l’anus d’un vieux chat de gouttière sur le retour souffrant d’une virulente maladie de peau, et votre épouse préfère de beaucoup s’enfiler un cactus là où je pense en lieu et place de la partie congrue de votre petite personne mais, je vous en supplie, pour faveur, n’allez surtout pas le prendre personnellement»…

Je ne peux plus me taper ce genre de boulot merdique de bureau, Ysengrimus. Je ne le peux tout simplement plus. Et tous les bureaux sont absolument les mêmes, et le boulot est le même, que vous soyez la dernière des sous-merdes comme moi, on une haute saloperie de cadre sup. Il s’agit fondamentalement d’encaisser les commandements absurdes de gens plus crétins que soi… c’est une putasserie de structure tyrannique. Il n’y a pas de liberté. Je vais finir par tout simplement me suicider. Je n’en peux plus. Je préférerais cultiver la terre pour ma famille. Je préférerais planter des arbres et pelleter du caca [en français dans le texte – P.L.] de cochon… tout plutôt que ça. Et, bon, l’un dans l’autre, ce n’est pas tellement cet événement spécifique qui a déclenché la grande explosion d’angoisse en moi. Cet événement spécifique est la cerise de merde durillonne posée sur le gros gâteau de fumier toxique du tout de mon expérience sur le marché du travail. J’ai trente-cinq ans et je ne travaille à temps plein que depuis 2008 – tous mes boulots avant ça c’était du travail d’été entre les semestres à la fac – et cette expérience de boulot, eh bien ça constitue l’ensemble des moments les plus horribles de ma vie. Je suis en fait bien contente d’avoir reporté si longtemps mon entrée sur le marché du travail. Au risque de sonner passablement hyperbolique, je me dois d’insister sur combien traumatisant a été pour moi le fait de vivre cette mise à pied. Note bien ces paroles: je ne travaillerais plus jamais de ma vie dans un bureau. Et pour ce qui est du respect ou de la fidélité envers un employeur, ceux-ci sont détruits à jamais. Qui plus est, ma misanthropie est désormais fortement amplifiée. Je suis profondément révulsée par la plupart des gens et, en plus, je voudrais tellement sortir de cette fichue ville. Je veux repartir sur des bases nouvelles. Je voudrais laisser tout ça derrière moi, mais j’ai tellement peur de ne trouver que la même chose partout. Je me dois de dénicher un moyen d’aller chercher un revenu qui impliquera un contact absolument minimal avec le reste des êtres humains. Ce qui m’inquiète le plus, bien, c’est la survivance élémentaire, naturellement. Comment vais-je maintenant gagner ma vie? J’ai évalué d’autres options mais, toutes choses considérées, tout semble s’emberlificoter et se rejoindre dans la bureaucratie la plus horripilante et le turbin le plus interminable. La seule chose dont je tirerais une certaine gratification serait d’aider un autre être humain, préférablement un enfant. Tout ça pour dire que je ne sais tout simplement pas quoi faire maintenant. Tout ce que je sais c’est que nous vivons tous dans la grande contrée des morts-vivants. Finissons-en avec le capitalisme, finissons-en maintenant, faisons le crever, oh peuple du monde, FAISONS-LE CREVER.

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Commentaire d’Ysengrimus: Chère Lisa (PugLover), merci de partager cet important témoignage avec nous. Vous me demandez mon opinion de carnetiste progressiste (comme vous dites) sur tout ceci. Bien la voici. L’employeur capitaliste (privé ou pseudo-parapublique) est une pourriture immonde qui assure, dans je ne sais quel soubresaut semi-conscient, l’intendance de mutations et de crises qui le dépassent et, vous nous le montrez magistralement, la tertiarisation n’arrange vraiment rien dans tout ce magmat fétide. On sait cela, indubitablement, on le comprend intellectuellement (strictement… tant qu’on n’a pas vraiment vécu ce que vous nous décrivez ici). Votre intervention, chère Lisa, par contre, nous montre la perturbation émotionnelle cuisante et la douleur profonde, irréversible, la perte des repères, des allégeances, de la «normalité adulte», du «sens de la droiture» (faussé et crochi de toute façon par les commandes faussement onctueuses de la canaille) que cette société inique implante froidement, dans des millions de gens, quand elle oeuvre unilatéralement au déploiement du rouleau compresseur des intérêts exclusifs de sa classe de parasites. La destruction, brouillonne et panique, de sa propre petite responsabilité sociale de toc à laquelle le capitalisme s’adonne, avec de plus en plus de cynisme véreux et insensible, est inexorablement bilatérale. Force objective plus que jamais, ce système social irrémédiablement ruiné pousse notre subjectivité tourmentée à répondre à son indifférence de machine par le repli urgent sur les douceurs familliales et les vraies amitiés du coeur, dernier refuge de la cohérence intime et, qui sait, possibles germes des solidarités subversives de demain. Vous nous montrez cela aussi, si généreusement, Lisa, en dépassant votre douleur cuisante du moment, dans un lumineux partage d’idées frais, naturel, indispensable. Cette souffrance insoutenable, cette blessure personnelle durable, cet auto-dénigrement mal polarisé de l’individu ployant sous le faix aveugle du grand frère abstrait, s’arrêtera avec la fin de ce mode de production gangrené de partout parce que fondamentalement putréfié, fini, foutu, en bout de course. Courage Lisa. Courage camarade et merci de votre lumineuse générosité. Vous avez mon (notre…) entière solidarité.

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Ces problèmes de logique posés par les statistiques intempestives

Publié par Paul Laurendeau le 15 août 2011

Oh, les statistiques, on leur fait dire ce qu’on veut…

[Vieil adage]

La présentation journalistique des informations objectives n’est pas toujours extraordinairement rigoureuse. Qui n’est pas tombé un beau jour, entre les tranches de pain grillé et le beurre frais, en lisant son journal du matin, sur ce genre de statistique intempestive qui nous laisse indubitablement dubitatif. Une étude sociologique savante et sophistiquée nous annonce que les hommes portant des chapeaux gris égarent quatre fois plus souvent leurs clés de voiture que les femmes pourtant des souliers rouges. Le sentiment qui nous gagne généralement face à ce type d’info crucialement anecdotique concerne son caractère irritant car inutile. Pour ma part, tout m’intéresse et je crois moins à l’inutile qu’au bousillé ou, comme on dit chez moi, bizouné. De fait, le caractère suprêmement bousillé/bizouné de ce genre de renseignement ne l’empêche pas d’être gorgé d’une vérité importante. Sans que des pourcentages ne soient toujours explicitement fournis, il appert que la culture vernaculaire regorge du genre de corrélations logiques servant de terreau aux statistiques intempestives. Un cultivateur du voisinage nous annonce, à mon fils Tibert-le-Chat et moi, que les pelures des oignons sont particulièrement minces cette année, ce qui laisse présager un hiver doux. Un débat discret s’ensuivit alors entre Tibert-le-Chat et moi, sur lequel je reviendrai en conclusion. Disons simplement ici que cela ne fut pas sans me rappeler une prédiction météo faite, il y a quelques trente ans, par le bonhomme Robichaux dans son champ de tabac, apercevant une tornade miniature sur l’horizon. Une sorcière de vent, ça annonce trois jours de temps sec. Trois jours juste. Il se mit à pleuvoir le quatrième jour et force me fut d’envisager la possibilité que le bonhomme Robichaux détienne, comme maint de ses semblables, des connaissances de météorologie empirique valant bien celle de nos téloches. On pourrait citer de tels exemples ad infinitum de jeux malicieux sur le guéridon central des causes et des conséquences… Cela ne vaut pas dire qu’il ne faille pas s’imprégner de tout cela avec la plus sidérale des circonspections, car sensationnalisme et irrationalité s’y enchevêtrent intimement, plus souvent qu’à leur tour.

Bon, pour ne pas flétrir tel ou tel de nos folliculaires qui font hardiment remonter un bon lot de ces statistiques intempestives à la surface de notre attention, en les faisant dériver, comme le reste, de dépêche en dépêche au gré de l’actualité, je tirerai tous mes exemples ici d’un ouvrage aussi incontournable que parfaitement imperméable au moindre sarcasme grinçant. J’ai nommé: Noel BOTHAM (2004), The World’s Greatest Book of Useless Information [Le plus grand livre d’informations inutiles au monde], John Blake Publising Ltd, London, 408 p {dont nous abrégerons le titre ici en WGBUI  – je traduis directement les citations en français et, s’il faut tout dire, je les tire de la version papier de cette copieuse compilation de faits désarmants, dont je n’exploite pas 5% du contenu – et ceci sera ma seule statistique intempestive personnelle aujourd’hui). Comprenons nous bien ici, pour le bénéfice du petit exercice d’inquiétude critique auquel je vous convie, je vais postuler que le susdit WGBUI nous dit la vérité vraie, même s’il ne cite pas ses sources ou ses procédures d’investigation et envoie parfois des relents aussi denses que douteux de légende urbaine. Ce postulat véritabliste est un strict artéfact de méthode et, avant que ceux de mes lecteurs qui me traitent de tous les noms ajoutent celui de statisticien intempestif au corpus copieux de leur antipanégyrique, je vous dirai sans faillir que si la fumeuse étude vaguement citée plus haut se trompe et qu’en fait ce sont incontestablement les hommes portant des chaussures avec lacets qui égarent quatre fois plus souvent leurs clés de voiture que les femmes pourtant des chapeaux rubanés, les tout petits mais fort agaçants problèmes logiques posés par les statistiques intempestives restent parfaitement entiers et entraînent, dans leurs sillages poisseux, une portée générale pour le sociologue, l’ethnologue et l’historien sur laquelle j’aimerais bien, par la présente, vous faire quand même un petit peu tiquer. C’est au problème logique de principe que je m’intéresse ici, donc, en fait, bien plus qu’aux «informations» statistiques (intempestives) spécifiques ou à leur véracité, si tant est.

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Nombres bruts, souvent invérifiables mais, au moins, (presque) toujours limpides. D’abord voyons les cas les moins suspects ou bizarres dans tout ce fatras informatif: les nombres bruts. Contrairement aux statistiques intempestives impliquant des proportions ou des pourcentages, les présentations de nombres bruts, elles, n’opèrent aucun nivellement de données quantitativement comparées et ne cultivent aucun beau risque explicitement ou implicitement explicatif. L’information transmise est donc moins susceptible de charrier des flous corrélatifs permettant d’ouvrir la porte à des dérives délirantes de nature intempestive. Donc, on peut proposer que ça se boit comme de la bonne eau de source. Jugez plutôt.

Douze millions d’américains ne savent pas que la capitale de leur pays est Washington. (WGBUI, page 334)

496 des 500 plus grosses entreprises américaines sont dirigées par des hommes. (WGBUI, page 374)

Le bottin téléphonique de New York avait 22 Hitler enregistrés avant la Seconde Guerre Mondiale et aucun après. (WGBUI, page 363)

Il y a plus de 63 millions d’ouvrage portant sur Star Trek publiés dans le monde, en plus de 15 langues. Il se vend 13 de ces ouvrages par minute, aux États-Unis. (WGBUI, page 285)

Lors de la grande panne de courant électrique sur New York les 13 et 14 juillets 1977,  il y eut un nombre record de 80 millions de coups de téléphones. (WGBUI, page 321)

Des 34,000 morts annuelles par arme à feu aux États-Unis, moins de 300 sont des homicides qu’on pourrait considérer comme «légitimes», catégorie incluant le fait d’abattre un cambrioleur, un agresseur violent ou un violeur. (WGBUI, page 347)

Depuis 1976, il y a eu plus de 700 exécutions aux États-Unis. Près du tiers de ces exécutions a eu lieu au Texas. (WGBUI, pages 374, 376)

Annuellement aux États-Unis, une valeur de $200 millions en timbres-poste demeure inutilisée et finit dans des albums de collectionneurs. Ces derniers sont au nombre d’au moins 22 millions, dans ce seul pays. (WGBUI, page 352)

Neuf personnes meurent quotidiennement aux États-Unis pour avoir bu, mangé ou inhalé quelque chose d’autre que de la nourriture. (WGBUI, page 370)

500 américains meurent de froid à chaque année. (WGBUI, page 370)

Deux millions de personnes sont hospitalisées chaque année suite aux effets secondaires de médicaments prescrits ou à des réactions à ceux-ci, et le nombre astronomique de 140,000 personnes meurent pour ces raisons. (WGBUI, page 114)

Plus de 100,000 américains meurent annuellement de réactions allergiques (ou autres) aux effets secondaires de médicaments leur ayant été prescrits. (WGBUI, page 348)

Le 13 du mois tombe un vendredi plus souvent que tous les autres jours de la semaine. Sur une période de 400 ans, il y aura 688 vendredis 13. (WGBUI, page 375)

Dans le laps de temps qu’il vous faudra pour lire cette phrase, 50,000 cellules de votre corps mourront et seront remplacées. (WGBUI, page 112)

Un mille cube (4 kilomètres cubes) de brouillard ordinaire contient moins d’un gallon (4.5 litres) d’eau. (WGBUI, page 143)

Il faudrait manger 11 livres (5 kilos) de pommes de terre pour prendre une livre (0.45 kilos) de poids corporel. Une pomme de terre ne contient pas plus de calories qu’une pomme. (WGBUI, page 309)

Les croustilles (potato chips) sont le goûter favori des américains. Ils en dévorent annuellement 1.2 milliards de livres (environ 540 millions de kilos). (WGBUI, page 348)

Un individu ordinaire passe 30 ans en colère contre un membre de sa famille. (WGBUI, page 237)

On estime que le nord-américain moyen ouvre la porte de son réfrigérateur 22 fois quotidiennement. (WGBUI, page 351)

En 1987 American Airlines fit une économie de 23,000 livres sterling en retirant une olive de la salade des passagers de première classe. (WGBUI, page 367)

Ces chiffres cruciaux bien en main, la part du sociologiquement révélateur et de l’anecdotique creux reste naturellement à faire pour les uns et pour les autres mais, bon, au moins, les chances de se faire jouer un hocus-pocus sur les quantités, les implications ou les significations sont réduites à un minimum acceptable. Profitons-en car ce ne sera pas toujours le cas.

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Pourcentages limpides et pourcentages fumeux. Le problème vers lequel on se dirige, qui, fondamentalement, en est un de communication adéquate des informations quantifiées, va subitement s’intensifier avec les incontournables pourcentages (et comparaisons proportionnelles du même type, y compris les fameux «pour mille» des démographes). Dans le monde lapidaire des statistiques intempestives, de nombreuses informations se fournissent en ronflants pourcentages. Si certains de ces pourcentages sont clairs comme de l’eau de roche, d’autres apparaissent vite comme de véritables casse-tête mentaux.

Pourcentages parfaitement compréhensibles. Il ne semble pas y avoir de problème particulier avec les pourcentages de la série suivante. On ne sait toujours pas d’où ils sortent mais enfin, au moins, ils se décodent sans ambivalence.

Près de 50% des journaux publiés au monde le sont aux États-Unis et au Canada. (WGBUI, page 282)

La forêt couvre environ 60% de la Pennsylvanie, dont le nom signifie la «forêt de Penn» (du nom de son fondateur William Penn). (WGBUI, page 350)

25% des américains ne savent pas ce que l’on entend par l’Holocauste. (WGBUI, page 321)

Environ 27% de la nourriture produite dans le monde industrialisé est perdue, parce que tout simplement jetée. (WGBUI, page 313)

Près de 25% des propriétaires d’animaux domestiques américains amènent leur animal domestique au travail. (WGBUI, page 320)

62 % des propriétaires de chiens américains signent leurs lettres ou cartes postales de leur nom et de celui de leur chien. (WGBUI, page 321)

49% des américains ne savent pas que le pain blanc est fait de blé. (WGBUI, page 324)

La diète contemporaine de l’américain moyen consiste en 55% de malbouffe (junk food). (WGBUI, page 325)

Les gens ayant des ordinateurs à la maison ont tendance à regarder 40% moins de télévision que la moyenne. (WGBUI, page 223)

 Le nombre de centenaires (100 ans ou plus) a plus que doublé depuis 1980 et se situe aujourd’hui aux environs de 50,000. Quatre sur cinq [80%] d’entre eux sont des femmes. (WGBUI, page 115)

La perte de seulement 15% de l’eau de notre corps pourrait nous être fatale. (WGBUI, page 116)

Les muscles d’un homme de taille moyenne représentent environ 40% de son poids, soit environ 32kg (70 lb). Les muscles d’une femme de taille moyenne représentent environ 30% de son poids, soit environ 20kg (43 lb). (WGBUI, page 90)

Le cerveau moyen représente 2% du poids total du corps. Il requiert cependant, pour fonctionner, 25% de tout l’oxygène absorbé, quand 12% de celle-ci va aux reins et 7% va au cœur. (WGBUI, page 97)

Alors que 7 hommes sur 100 souffrent d’une forme ou d’une autre de cécité aux couleurs, seulement une femme sur 1,000 souffre de cette déficience. (WGBUI, page 100)

Environ 6% de la population mondiale est susceptible de subir la paralysie du sommeil, une incapacité à bouger et à parler perdurant plusieurs minutes après le réveil. (WGBUI, page 130)

On estime que 60% des détecteurs de fumée résidentiels actuellement en usage ne fonctionnent pas, soit parce qu’ils n’ont pas de piles, soit parce que leurs piles sont à plat. (WGBUI, page 146)

Seulement 29% des couples mariés sont en accord sur l’intégralité des questions et enjeux politiques. (WGBUI, page 231)

75% des personnes qui font jouer la radio de leur automobile chantent sur l’air jouant à la radio. (WGBUI, page 235)

30% de tous les mariages se font par simple amitié. (WGBUI, page 237)

70% des femmes préfèrent manger du chocolat qu’avoir une relation sexuelle. (WGBUI, page 237)

Un poulet sur cinq que vous trouvez au supermarché est infecté au Campylobacter, une bactérie susceptible de causer un empoisonnement alimentaire. (WGBUI, page 316)

Des bactéries, notamment le Staphylocoque, la E Coli et la Klebsiella, sont présentes sur 18% des pièces de monnaie et sur 7% des billets de banque, aux États-Unis. (WGBUI, page 318)

Un aborigène américain sur 5 meurt dans un accident routier tandis qu’un américain de la population non-aborigène sur 17 meurt dans un accident routier. (WGBUI, page 318)

Une enquête portant sur des jeunes de 18 à 24 ans de neufs pays place les américains au dernier rang pour les connaissances générales en géographie. Un américain sur 7, soit environ 24 millions de personnes, ne saurait vous montrer son propre pays sur une mappemonde muette. Fait plus alarmants, tous les participants à cette enquête étaient des diplômés de collège ou d’université. (WGBUI, page 318)

8% des américains qui s’embrassent le font en gardant les yeux ouverts, tandis que 20% d’entre eux jettent un petit coup d’œil de temps en temps. (WGBUI, page 327)

Les États-Unis s’approprient 50% de la production mondiale de diamants alors qu’il n’existe qu’une seule mine de diamant aux États-Unis, en Arkansas. (WGBUI, page 326)

Les adolescents américains jouent jusqu’à un milliard de dollars par année, et on croit qu’environ 7% des adolescents de moins de 18 ans aux États-Unis sont des joueurs compulsifs. (WGBUI, page 327)

21% des enfants américains mangent du chocolat tous les jours. (WGBUI, page 328)

Les États-Unis, avec 5% de la population mondiale, ont 70% des avocats du monde. (WGBUI, page 329)

Per capita, les américains dépensent quatre fois plus d’énergie que ne le faisaient la génération de leurs grands parents. (WGBUI, page 331)

Environ 60% des bébés américains sont nommés d’après des membres de leur famille ou des proches. (WGBUI, page 333)

Il est estimé qu’un américain sur 5 –environ 38 millions de personnes- n’aime pas le sexe. (WGBUI, page 333)

20% des américains ne savent pas qu’Osama Ben Laden et Saddam Hussein sont deux personnes différentes. (WGBUI, page 335)

Dans plus de 40% des maisonnées américaines où vivent des enfants, il y a une arme à feu. (WGBUI, page 336)

Aux États-Unis, les tribunaux consacrent environ 50% de leur temps à des causes impliquant ou concernant des automobiles. (WGBUI, page 336)

Les États-Unis produisent 19% des détritus mondiaux. Cette contribution annuelle inclut notamment 20 milliards de couches jetables et deux milliards de rasoirs jetables. (WGBUI, page 337)

Environ 25% du territoire de la ville de Los Angeles est couvert de voitures. (WGBUI, page 342)

52% des américains croient que l’homme préhistorique co-existait avec les dinosaures. (WGBUI, page 344)

65% des américaines portent un soutien-gorge de la mauvaise grandeur. (WGBUI, page 346)

Environ 66% des magazine que l’on retrouve jetés le long des routes aux États-Unis sont des revues pornographiques. (WGBUI, page 347)

Il arrive que la quantité de chiens-chauds (hot-dogs) vendus dans les stades de baseball dépasse le nombre de spectateurs présents. Mais, habituellement, le nombre de chiens-chauds vendus dans un stade de baseball représente 80% du nombre de spectateurs. (WGBUI, page 348)

On estime qu’environ 33% des blondes américaines sont de fausses blondes. (WGBUI, page 350)

Tous les jours, aux États-Unis, une centaine de personnes âgées de plus de 14 ans se suicident. Il s’agit là d’une augmentation de 50% entre la décennie 1990-2000 et la décennie 2000-2010. (WGBUI, page 354)

Les chiens mordent environ un million d’américains par année. 800,000 de ces morsures de chiens nécessitent une attention médicale urgente. Les morsures de chiens, arrivent en second, juste après les maladies transmissibles sexuellement, au chapitre des problèmes de santé les plus coûteux aux États-Unis. 60% des personnes mordues sont des enfants et 80% des personnes y perdant la vie sont aussi des enfants. (WGBUI, page 357)

Seulement 8% des pommes de terre cultivées aux États-Unis sont utilisées pour confectionner des croustilles (potato chips) (WGBUI, page 359)

Le 2/3 des adultes américains souffre d’hémorroïdes. (WGBUI, page 360)

Une boite de céréales sur 11 vendue aux États-Unis est une boite de Cheerios. (WGBUI, page 361)

Un(e) adulte américain(e) de moins de 45 ans sur 15 a eu son premier emploi chez McDonald’s. (WGBUI, page 364)

25% des américains croient que Sherlock Holmes a véritablement existé. (WGBUI, page 364)

Le gagne-pain d’un travailleur de Caroline du Nord sur 11 dépend de l’industrie du tabac. (WGBUI, page 365)

Dans près de 10% des foyers américains, on costume l’animal domestique de la maison pour l’Halloween. (WGBUI, page 365)

Un américain sur 16 porte un des 12 noms de familles américains les plus usuels. (WGBUI, page 368)

Au jour d’aujourd’hui, seulement 33% des américains font de l’exercice régulièrement, et 66% d’entre eux ont un problème d’embonpoint. (WGBUI, page 370)

Pendant la première semaine du passage à l’heure avancée, le nombre d’accident de voitures augmente de 10%. (WGBUI, page 378)

50% de tous les meurtres sont commis avec une arme à feu. (WGBUI, page 378)

69% des accidents de voiture ont lieu à une distance de 25 milles [40 km] ou moins de la résidence de l’accidenté. (WGBUI, page 379)

19% des dormeurs ronfleurs ronflent suffisamment fort pour que leur ronflement soit audible à travers une porte close. (WGBUI, page 130)

À ceux qui diront qu’Ysengrimus est un chieur, je veux simplement dire que la majorité (je ne vais pas vous donner ça en pourcentage!) des pourcentages qu’on retrouve dans le journal du matin ne posent pas de problèmes particuliers. Ils sont clairs et nets, comme ceux que vous venez de lire ici, dans cette série spécifique. Le seul reproche qu’on peut leur faire est que, dans certains cas, un élément d’information resté implicite peut fausser la lecture du message global. On nous parle du pourcentage des dormeurs ronfleurs dont le raffut passe à travers une porte, sans fournir le pourcentage des ronfleurs. Une lecture distraite pourrait conclure, fautivement, que 19% des dormeurs ronflent aussi fort (alors qu’en fait c’est 19% du n% non spécifié des ronfleurs, sous-ensemble implicite de l’ensemble des dormeurs). Cette erreur, due à la mécompréhension d’un implicite, est assez commune dans ce genre d’info et, évidemment, le cocktail bien connu des contraintes de brièvetés et du goût du sensationnel n’arrange rien. Force est de supposer qu’Ysengrimus et le journal du matin ont en commun de ne pas écrire pour un lecteur sot ou inattentif. Force est cependant aussi d’observer que cette entourloupe de statistique intempestive est systématiquement et ouvertement utilisée pour fausser au moins une chose importante: la compréhension des résultats électoraux. L’exemple classique s’est reproduit sans encombre lors des élections canadiennes de 2011. On nous claironne partout que les Bleus réacs sont allés chercher leur gouvernement majoritaire avec 39.62% du ci-devant «vote populaire». En fait, il s’agit de 39.62% des 61.2% de canadiens ayant effectivement voté. Le pourcentage réel des purs électeurs réacs de 2011, au Canada est donc, en fait, de 24.24%… Laissez-moi vous dire qu’il faut creuser un petit peu plus loin que le canard matinal pour finir par dégotter ce chiffre. Ce ne serait pourtant rien de dire: 39.62% des électeurs effectifs (soit 24.24% des personnes ayant le droit de vote). On en rajoute plus pour les soi-disant températures «ressenties» dues à un facteur vent ou humidex vachement showbiz mais, de fait, bien mal étayé, lui…

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Pourcentage ambivalents. Dans la série suivante, par contre (justement), astuce, duplicité ou maladresse, il y a toutes sortes de sémillements informatifs qui font qu’on a subitement perdu la belle clarté de mes exemples antérieurs. On entre subrepticement dans une première forme de casse-tête logique.

En 1954, la compagnie d’alimentation General Mills introduisit sur le marché la céréale Trix. Cette nouvelle céréale, qui eut un succès immense auprès des enfant, était constituée de 46.6% de sucre. (WGBUI, page 307)

Aux États-Unis, plus de 50% des personnes qui se font mordre par un serpent venimeux, et ne se font pas soigner pour cette morsure, survivent. (WGBUI, page 318)

Plus de 40% des américaines ont fait parti de l’organisation du Scoutisme Féminin. Les deux tiers des femmes  inscrites au Who’s Who of Women sont d’anciennes Scoutes. (WGBUI, page 325)

Les relations sexuelles, les éclats de rage et le tennis extrême sont responsables de 17% des crises cardiaques. (WGBUI, page 117)

Le quart des gens qui perdent le sens de l’odorat perdent aussi le désir sexuel. (WGBUI, page 128)

10% des amateurs de Star Trek remplacent les lentilles de leurs lunettes tous les cinq ans, que le besoin s’en fasse sentir ou non. (WGBUI, page 220)

4% de la nourriture que vous mangerez dans votre vie le sera devant un réfrigérateur dont la porte sera ouverte. (WGBUI, page 315)

Moins de 33% des repas mangés aux États-Unis sont servis à une famille entière réunie. (WGBUI, page 367)

Environ 25% de tous les enfants vivent un ou plusieurs épisodes de somnambulisme entre l’âge de sept et douze ans. (WGBUI, page 88)

L’hémisphère gauche du cerveau préside au langagier chez 95% des droitiers. Chez les gauchers, pour 70% d’entre eux c’est l’hémisphère droit qui préside au langagier. (WGBUI, page 98)

L’accumulation moyenne de cirripèdes pour une durée de six mois sur la coque d’un navire produit une inertie qui force le véhicule à consommer 40% plus d’énergie en se déplaçant. (WGBUI, page 141)

Plus de la moitié des espèces animales du monde ne se retrouvent que dans la mer. Il y a mille fois plus d’êtres vivants dans la mer que sur terre. (WGBUI, pages 141, 143)

Environ 350 millions de boites de soupe au poulet et aux nouilles de toutes marques sont vendues annuellement aux États-Unis. 60% des ces dernières sont achetées pendant la saison des rhumes et des grippes. Le mois de janvier est le meilleurs mois de l’année pour la vente de soupe au poulet et aux nouilles. (WGBUI, page 306)

Une fois qu’une orange a été pressée ou coupée, sa vitamine C se dissipe rapidement. Après seulement 8 heures à la température de la pièce ou 24 heures au réfrigérateur, il y a une perte de 20% de la vitamine C d’une orange moyenne. (WGBUI, page 309)

Entre 1988 et 2003, le nombre de femmes vivant seules aux États-Unis a augmenté de 33% pour atteindre 33 millions. (WGBUI, page 345)

Avec 20.7 divorces pour 1,000 personnes mariées, les États-Unis sont les champions mondiaux du ménage rompu. Leur plus proche «rival» est le Danemark, avec 13.1 divorces pour 1,000 personnes mariées. (WGBUI, page 349)

De tous les états américains, Hawaï détient le plus haut taux d’incinérations avec 60.6 % de préférence pour l’incinération par rapport à l’enterrement. (WGBUI, page 362)

45.5% des meurtres sont le résultat immédiat d’une dispute, notamment d’une disputes entre des membres d’une même famille ou des amis. (WGBUI, page 375)

70% des américains ayant un cours secondaire ou moins encourageraient leur fille si elle souhaitait concourir pour devenir Miss America. 41% des détenteurs de diplômes universitaires disent qu’ils n’encourageraient pas leur fille à participer à un tel concours. (WGBUI, page 352)

Lorsque la diète quotidienne des pensionnaires d’un centre de détention juvénile de Virginie passa de la malbouffe américaine type à de la nourriture normale – céréales sans sucres, jus de fruits au lieu de boissons gazeuses etc. – le nombre de personnes commettant des offenses chroniques diminua de 56% et le nombre de personnes se comportant avec de bonnes manières augmenta de 71%. (WGBUI, page 366)

Les ordinateurs portables se font trop bousculer dans tous les sens. Cela les rend à peu près à 30% plus susceptible de cesser de fonctionner que les ordinateurs fixes. (WGBUI, page 147)

Environs 70% des ménages américains achètent de la moutarde jaune annuellement. (WGBUI, page 333)

Si cette seconde série vous semble aussi lisible que la précédente, je suggère que c’est un réflexe conformiste de lecture qui vous donne l’illusion d’avoir clairement compris ce qu’on vous raconte ici. On pourra discuter certains de ces cas de figures dans l’espace de discussion, si vous le voulez. Pour le moment, je vous laisse les décanter en m’en tenant à quelques exemples représentatifs. L’insulte la plus explicite à l’intelligence reste l’utilisation de pourcentages avec décimales pour la description de réalités non continues, comme un nombre de meurtres ou d’incinérations. Aussi, pensons-y une minute en sautant hors de la roue de la cage. Que signifie concrètement, pour un ordinateur portable d’être 30% plus susceptible de cesser de fonctionner et que font exactement les américains qui ne sont pas des acheteurs annuels de moutarde jaune? Ils en achètent bi-annuellement, hebdomadairement, sporadiquement ou pas du tout? Et que font de leurs lunettes les 90% d’amateurs de Star Trek qui n’en changent PAS mécaniquement et automatiquement aux cinq ans? L’implicite englobant la portion de réalité extérieure à la description devient ici trop vaste et cela brouille dangereusement la compréhension de l’information quantitative fournie. Il y a notamment le problème de la corrélation entre la statistique présentée et une tranche temporelle spécifique. L’orange coupée en quartiers finit-elle totalement exempte de la moindre vitamine C après une semaine au frigo ou 40 heures à l’air libre? Un an d’agglutination de cirripèdes sur la coque du navire lui fait-elle alors flauber 80% d’énergie supplémentaire, et un an et demi, 120% de ladite énergie en sus? Et est-ce alors, oui ou non, la panne des moteurs? Les enfants somnambules entre sept et douze ans voient-ils leur somnambulisme augmenter ou diminuer avec l’âge? Qu’en est-il du somnambulisme des babis de cinq ans, est-il plus ou moins fréquent? Que nous dit-on ici exactement, finalement? On dirait qu’un abus de la formulation en pourcentage, à la Yogi Berra («90% of the game is half mental» est une de ses devises cardinales) bizoune complètement la précision de l’information relayée. Regardez attentivement les pourcentages de cette série. Chacun d’eux fait l’objet d’une tendancieuse diversité possible d’interprétations, surtout eu égard aux éléments laissés implicites. Il n’aurait peut-être pas fallu user si cavalièrement des symboles % et ‰.

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À-peu-près-100%. Et, à propos, au chapitre de l’abus de la formulation en pourcentages, figurent en excellente position les À-peu-près-100%. Voici, en effet, le lot des certitudes, habituellement, presque toujours, piquées d’un petit bémol autoprotecteur. Il y en a des plus bizarres que d’autres et, notre tout premier exemple le prouve, on pourrait parfaitement les avancer sans que le mythologique signe % n’apparaisse dans la formulation.

Si un jumeau identique grandit avec une dent en moins, le second jumeau identique grandira habituellement, lui aussi avec une dent en moins. (WGBUI, page 96)

La vue compte pour 90% à 95% de toutes les perceptions sensorielles. (WGBUI, page 101)

99% de toutes les formes de vie ayant existé sur terre sont aujourd’hui disparues. (WGBUI, page 149)

Plus de 95% de la population de la Grèce est orthodoxe, de l’Église Orthodoxe Grecque. (WGBUI, page 154)

Près de 100% de la saleté d’une maison normale vient du dehors. 80% de cette saleté est apporté par les gens, collée à leurs chaussures ou à leurs vêtements. (WGBUI, page 376)

Et le 20% qui reste, il entre par les fenêtres par jour de vent ou marche par lui-même sous formes de frémilles, de mites et d’araignées? Dites-moi, un peu? À ce point-ci, inévitablement, notre entendement commence aussi à se révolter quand même un petit peu, et des questions commencent à percoler dans notre esprit, devant toutes les certitudes claironnées de ce savoir folliculaire bizarroïde. Comment savez-vous cela? Qui vous l’a dit? Et subitement, zouzouzou… cela nous entraîne vers la catégorie suivante, qui, elle, est un indubitable scandale informatif et intellectuel aussi virulent que sidéralement banal.

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Les statistiques d’autoproclamation. Que valent, en effet, des pourcentages subtils de précision, comme du papier à musique, quand ils portent non pas sur soi mais sur ce que l’on dit, ou affirme, ou prétend, ou croit, ou veut croire, ou veut faire croire de soi?

Une personne sur dix admet qu’elle serait susceptible d’acheter une tenue vestimentaire avec l’intention délibérée de la porter une seule fois et d’aller la rendre ensuite. (WGBUI, page 231)

39% des gens admettent que, invités chez des amis, ils ont jeté un coup d’oeil fureteur dans leur cabinet à médicaments. (WGBUI, page 231)

33% des propriétaires de chien américains admettent parler à leur chien au téléphone ou lui laisser des messages sur un répondeur, quand ils sont absents. (WGBUI, page 326)

Près de 90% des américains se décrivent comme timides. (WGBUI, page 328)

16% des américains affirment lire la Bible tous les jours. (WGBUI, page 359)

62% des buveurs de café réguliers âgés entre 35 et 49 ans disent se fâcher s’ils ne peuvent pas boire une tasse de café à l’heure où ils le font habituellement. Seulement 50% des buveurs de café réguliers de moins de 35 ans déclarent se fâcher pour la même raison. (WGBUI, page 238)

Près de 70% des écoliers américains déclarent que la pizza est leur plat de résistance favori, le maïs leur légume favori, le biscuit leur dessert favori. (WGBUI, page 364)

49% des papas américains se décrivent comme étant un meilleur parent que leur père. (WGBUI, page 349)

36% des américains déclarent qu’ils n’éliraient pas un athée comme président. (WGBUI, page 361)

73% des américains sont prêts à porter leurs vêtements jusqu’à leur usure complète. (WGBUI, page 354)

Oui, mais le feront-ils? On voit bien le problème ici et, perso, je le trouve suprêmement agaçant. Tant admettent faire ceci mais combien le font sans l’admettre? Tant prétendent lire la Bible mais combien ne le font pas et disent le faire. Je me trouve meilleur papa que mon papa mais qu’en dirait mon papa… ou ses petits-fils? Les petits jeunes buveurs de café connaissant peut-être plus mal que leurs aînés une corrélation colère/manque qui, elle, monte en eux, tant et tant qu’ils sont moins aptes à la rapporter et ce, sans que cela n’atteste son inexistence. Les statistiques intempestives sont déjà bien faiblardes par elles-mêmes, faut-il en plus les plomber en les lançant dans une problématique de la si brumeuse traversée du filtre subjectif, abdiquant de ce fait notre fonction d’ethnologue ou de sociologue en la vissant sans méthode sur le dos de nos informateurs, comme une selle sur un cochon? Sans compter que, parfois, cela bascule de bonne fois dans le pragmatisme le plus pernicieux. Si un pourcentage élevé d’américains croit que Roxie Hart n’a pas fait le coup de feu, ça y est, subitement, elle ne l’a plus fait? Si la majorité des américains croit que le service de la dette est plus important que la couverture de santé, ça y est, il faut ne plus les soigner? Bon, s’ils sont massivement favorables à la peine de mort ou à la ségrégation, pourquoi ne pas les réintroduire? Dangereux, ça. Virtuellement omniprésentes, ces statistiques d’autoproclamation renseignent plus sur celui ou celle qui autoproclame que sur ce qui est autoproclamé. Ajoutons que plusieurs des informations «objectives» de mes autres catégories se fient, largement ou totalement, sur la parole de la personne sondée, sans explicitement l’admettre (que l’ethnologue fureteur qui a observé de visu le comportement oculaire des américains quand ils se bécotent lève la mains svp). On a là un artefact de plus. Ce problème de brouillage subjectif, derrière lequel se profilent des problèmes de méthode plus profonds, est donc passablement plus étendu qu’il n’y parait, surtout dans l’information journalistique usuelle qui, elle, s’alimente massivement aux sondages et polls d’opinions de toutes farines. Mais revenons à nos questions de corrélations de quantités objectives.

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Ceci pour cela. Avec le nivellement des faits, souvent passablement fallacieux, du ceci pour cela, on tombe dans le problème inverse du précédent. Oh, l’information, cette fois-ci, est totalement objective mais son organisation est si crûment éclectique qu’on se demande un peu si ce n’est pas plus du divertissement que du journalisme effectif qui nous roule sous le nez. Il s’agit ici simplement de comparer les deux quantités distinctes de deux objets distincts, au sein d’un ensemble donné. La question, respecteueuse mais toutefois incontournable, que cela soulève est tout simplement: pourquoi le faire?

La population mondiale de poulets est de plus du double de la population mondiale d’humains et la population mondiale de bétail est supérieure à la population humaine de la Chine. (WGBUI, page 141)

Sur Terre, il y a 200 millions d’insectes pour chaque humain. (WGBUI, page 147)

Il y a environ un livre de bibliothèque par personne sur terre. (WGBUI, page 293)

Il y a deux cartes de crédit par personne, aux États-Unis. (WGBUI, page 337)

Avec approximativement 135 millions d’automobiles au plan national, il est estimé qu’il y a environ une automobile pour deux américains. (WGBUI, page 338)

En 1995 aux États-Unis, KFC a vendu un morceau de poulet pour chaque homme, femme et enfant américain. (WGBUI, page 344)

À Las Vegas, il y a une machine à sous pour 8 habitants. (WGBUI, page 333)

L’Alaska compte plus de caribous que de citoyens. (WGBUI, page 351)

Il y a plus de gens dans la ville de New York (8 millions de personnes) que dans les états de l’Alaska, du Vermont, du Wyoming, du Dakota du sud, du New Hampshire, du Nevada, de l’Idaho, de l’Utah, d’Hawaï, du Delaware, et du Nouveau-Mexique combinés. (WGBUI, page 340)

Il y  a plus de téléphones que de personnes dans la ville de Washington. (WGBUI, page 341)

Il y a plus de téléviseurs aux États-Unis qu’il n’y a de personnes au Japon. (WGBUI, page 341)

Il y a une distributrice automatique pour chaque 55 américains. (WGBUI, page 370)

Il y a un psychologue ou psychiatre pour chaque 2,641 américains. (WGBUI, page 369)

Aux États-Unis, une personne meurt dans un incendie toutes les 147 minutes. (WGBUI, page 364)

En dépit de systèmes de protections incluant des clignotants lumineux, des cloches et des barrières mobiles, un train percute un véhicule routier tous les 90 minutes, aux États-Unis. (WGBUI, page 352)

On se fait dire qu’il y a deux cartes de crédits par personne aux États-Unis, de là à se mettre a croire que tout le monde a sa Visa et sa Master Card, il y a un pas vite et distraitement franchi. Alors qu’en fait, évidement, on se console en se disant que, nivellement statistique oblige, chaque homme, femme et enfant n’a pas vraiment mordu dans un morceau de poulet-merde KFC, sauf que, tout de même… Un cas spécifique du Ceci pour cela c’est l’équivalence, établie intempestivement, entre une action et une quantité temporelle fixe (Le fameux: Los Angeles, toutes les minutes, un crime y est commis). Nivellement statistique bassement mécaniste ou information effective et factuelle? Allez donc vraiment savoir… Et bon, le reste à l’avenant…

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Comparaisons sans transposition. Bon, notre premier vrai problème de logique affleure ici. C’est un problème ensembliste, si vous voulez. L’idée est qu’il faut, en fait, procéder à des comparaisons sans transposition ou tout simplement: comparer, sans éclectisme, ce qui est comparable. Cela arrive fréquemment d’ailleurs, sans référence trop appuyée à des quantités explicites, et avec un efficace descriptif parfaitement honnête.

La population mondiale de religion Catholique Romaine est plus nombreuse que celle de toutes les autres sectes chrétiennes combinées. (WGBUI, page 154)

Don Quichotte est le second ouvrage ayant été traduit dans le plus grand nombre de langues, le premier étant la Bible. (WGBUI, page 296)

Plus d’ouvrages ont été écrits sur Jack l’Éventreur que sur tout autre meurtrier au monde. (WGBUI, page 294)

Le cerveau des hommes est moins bien formé et rétrécit à une vitesse plus grande que le cerveau des femmes. (WGBUI, page 119)

Les garçons sont plus susceptibles d’être gauchers que les filles. (WGBUI, page 121)

Les principaux systèmes corporels des humains de sexe masculin – système circulatoire, respiratoire, digestif et défécatoire – sont tous hautement susceptibles de cesser de fonctionner avant les principaux systèmes corporels des humains de sexe féminin. (WGBUI, page 121)

Les hommes atteignent le sommet de leur ardeur sexuelles vers la fin de l’adolescence, début de la vingtaine. Leur ardeur décline graduellement à partir de ce moment là. Les femmes, pour leur part, n’atteignent le sommet de leur ardeur sexuelle que vers la fin de la vingtaine, début de la trentaine. Elles maintiennent alors ce niveau stable d’ardeur sexuelle jusque vers la fin de la cinquantaine début de la soixantaine. (WGBUI, page 123)

Le granite conduit les sons 10 fois plus vite que l’air. (WGBUI, page 147)

Quiconque écrit une lettre au New York Times a une chance sur 21 de la voir publiée. Ceux qui écrivent au Washington Post disposent de meilleures chances avec une lettre sur 8 publiée. (WGBUI, page 282)

Il y a plus d’hommes que de femmes qui se suicident aux États-Unis. (WGBUI, page 360)

Il y a plus de femmes que d’hommes millionnaires aux États-Unis. (WGBUI, page 365)

Une femme noire américaine est quatre fois plus susceptible de mourir en couche qu’une femme blanche américaine. (WGBUI, page 374)

Les hommes sont quatre fois plus susceptibles de commettre une tentative de suicide que les femmes. (WGBUI, page 375)

Des 20 plus grands pays industrialisés, Les États-Unis sont celui avec le taux de participation le plus faible aux élections. (WGBUI, page 375)

Il y a, en moyenne, plus d’animaux tués par des automobilistes que par des chasseurs armés de fusils. (WGBUI, page 377)

Les États-Unis ont [proportionnellement – P.L.] deux fois plus de mères ayant moins de vingt ans que le Canada. (WGBUI, page 374)

Tout à coup le curieux effet d’incohérence fallacieuse (corrélation caribous/citoyens ou citoyens japonais/téléviseurs américains) de la série antérieure disparaît, parce qu’on compare du comparable. On notera le proportionnellement que je rajoute dans le dernier exemples sinon, il devient ouvertement délirant (la population du Canada représentant un peu plus de 10% de celle des États-Unis). Si on laisse ces petits accidents de côté, on a ici, aussi, une série parfaitement informative. La plus informative, peut-être, avec celles des pourcentages non-ambivalents et des nombres bruts. Ces comparaisons ne font pas de transpositions qualitatives. Elles corrèlent, souvent, utilement, ce qui est effectivement existant dans le monde et y est lié, objectivement connecté. Et pourtant la comparaison journalistique la plus sérieuse n’est méthodologiquement pas très éloignée de la comparaison la plus showbiz imaginable.

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Transpositions qualitatives (et comparatives) du quantitatif. Pour fin de «démonstration», on explicite souvent des quantités avec l’aide d’une image qualitative choc, souvent hautement spectaculaire (j’admet sans rougir que cette série compte au nombre de mes préférées, émotivement sinon intellectuellement). Jouissifs pour les sens, marrants pour se fendre le bide, toujours hirsutement fictifs, ces procédés descriptifs, grands favoris des encyclopédies enfantines d’autrefois, interpellent l’imaginaire certes mais on peut, sans honte, se demander ce qu’ils valent vraiment dans notre compréhension effective du monde. Ici, contrairement au cas de figure précédent, et derechef, on compare du pas vraiment comparable.

Un corps humain ordinaire contient suffisamment de soufre pour tuer toutes les puces d’un chien ordinaire, suffisamment de potassium pour actionner la mise à feu d’un canon jouet, suffisamment de carbone pour fabriquer 900 crayons, suffisamment de matière grasse pour confectionner 7 barres de savon, 45 litres (10 gallons) d’eau et suffisamment de phosphore pour confectionner 2,200 têtes d’allumettes. (WGBUI, page 111)

La soute de la navette spatiale est suffisamment volumineuse pour contenir une baleine à bosses tout en ayant encore assez d’espace pour caser 1,000 harengs en sa compagnie. C’est l’équivalent du volume de 250,000 plaques de chocolats de quatre onces. (WGBUI, page 143)

Un Boing 747 pèse 55 fois le poids d’un éléphant d’Afrique moyen. (WGBUI, page 143)

Un éclair génère une température cinq fois plus élevée que celle qu’on détecte à la surface du soleil. (WGBUI, page 144)

Toute la masse des surfaces de terrain terrestres, et même plus, pourrait entrer dans l’Océan Pacifique. (WGBUI, page 144)

Le poids de la Terre équivaut à celui de 80 lunes. (WGBUI, page 147)

Une puce a une vitesse d’accélération pouvant atteindre 50 fois celle de la navette spatiale. (WGBUI, page 147)

Certains petits mammifères, comme les chauve-souris et les musaraignes, consomment quotidiennement jusqu’à une fois et demi leur poids corporel en nourriture. Pour un homme adulte, cela équivaudrait à la consommation quotidienne de 1,000 hamburgers au fromage d’un quart de livre ou de 50 réveillons de Noël. (WGBUI, page 148)

Un million de dollars en billets de $1 pèseraient environ une tonne. Mis en pile, cela donnerait une pile de 360 pieds (110 mètres) de haut, l’équivalent de 60 adultes de taille moyenne empilés les uns par-dessus les autres. (WGBUI, page 331)

Une édition dominicale du New York Times consomme l’équivalent de 63,000 arbres. (WGBUI, page 298)

En terme des ressources consommées et de pollution engendrée dans le cours d’une vie, un citoyen des États-Unis équivaut à 80 citoyens de l’Inde. (WGBUI, page 343)

Si le fleuve Nil s’étendait aux États-Unis, il couvrirait environ la distance entre New York et Los Angeles. (WGBUI, page 343)

Denver, capitale du Colorado, est la plus grande ville d’importance dans un rayon de 600 milles (966 km), soit un territoire de la grandeur de l’Europe (WGBUI, page 346)

L’Alaska est si vaste que si vous pouviez voir un million d’acres de cet état par jour, vous en auriez pour une année entière pour voir tout l’état. (WGBUI, page 353)

Aux États-Unis, une livre (0.45 kilos) de croustilles (potato chips) coûte 200 fois plus cher qu’une livre de pommes de terre. (WGBUI, page 354)

Il y a plus d’américains qui sont morts dans des accidents de voitures que d’américains qui sont morts dans l’intégralité des guerres ayant été menées par les États-Unis. (WGBUI, page 358)

L’américain(e) moyen(ne) mange 38 cochons dans le cours de son existence. (WGBUI, page 362)

Le nord-américain moyen mangera 35,000 biscuits dans le cours de sa vie. (WGBUI, page 339)

Les américains consomment quotidiennement suffisamment de papier de toilette pour faire neuf fois le tour du monde. S’il tenait sur un rouleau unique gigantesque, il se déroulerait à une vitesse de 7,600 milles à l’heure, soit Mach 10, dix fois la vitesse du son. (WGBUI, page 369)

Si toutes les tranches de pizzas mangées quotidiennement par les américains provenaient d’un pizza unique, elle couvrirait 11 stades de footballs. (WGBUI, page 370)

Au Pentagone, il faut 15 mois de formation (à l’Académie de Musique du Pentagone) pour devenir chef d’orchestre militaire, et tout juste 13 mois de formation pour devenir pilote d’avion de chasse. (WGBUI, page 380)

Oh, que c’est showbiz. J’adore. C’est pas sérieux, mais j’adore. Il y a en fait peu de représentants de cette série dans nos journaux d’ailleurs. Ceux-ci, en effet, cherchent tellement à perpétuer leur réputation surfaite de sérieux qu’ils se tiennent loin de ce genre de formulation passablement calembredainesque. Et pourtant, les statistiques qu’ils retiennent sont souvent bien plus proches de ce genre de transposition de guignol qu’on ne le croit.

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Les jeux malicieux sur le guéridon central des causes et des conséquences. Ne cherchez pas trop la signification de ce diagramme, au fait. Comme maintes statistiques intempestives, c’est de la frime pour mystifier les gogos…

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Bon maintenant, épaississons le cloaque logique encore un petit peu plus, si vous le voulez bien. Je vous pérorait, en ouverture, qu’on pourrait citer ad infinitum (vous commencez, j’en suis certain, à prendre la mesure de cette formulation) des exemples de jeux malicieux sur le guéridon central des causes et des conséquences… Commencez d’abord par bien vous imprégner de ce principe fondamental, archi-connu des historiens et des sociologues. Il synthétise tout le malaise cognitif qu’il nous reste encore à vivre: il n’y a rien de plus difficile à circonscrire que la causalité effective des choses.

Tierce causalité. Les cas de tierce causalité apparaissent quand la cause d’un phénomène n’est pas celle qu’on nous fournit (ou semble nous fournir) mais bel et bien un autre phénomène qui lui est afférent et qui, donc, continue de se donner à une recherche que la présentation de la statistique intempestive ne favorise pas parce que, sciemment ou non, elle masque cette tierce causalité.

Il naît plus de jumeaux dans la partie orientale que dans la partie occidentale du monde. (WGBUI, page 112)

Les gens qui se rendent à l’église, à la synagogue ou à tout autre office religieux une fois par semaine vivent en moyenne jusqu’à 82 ans. Les non pratiquants vivent en moyenne jusque à 75 ans, soit sept ans de moins. (WGBUI, page 113)

Des études démontrent que les Protestants mariés à des Catholiques et les Juifs mariés à des Catholiques ont des relations sexuelles plus fréquentes que les Protestants mariés à des coreligionnaires, que les Juifs mariés à des coreligionnaires, ou que les Protestants mariés à des Juifs. (WGBUI, page 154)

La période entre 16 heure et 18 heure est celle où les gens sont le plus irritables. (WGBUI, page 116)

Une victime de morsure de serpent sur trois est ivre. Une victime de morsure de serpent sur cinq est tatouée. (WGBUI, page 221)

Les couples qui suivent une diète alors qu’ils sont en vacance se disputent trois fois plus que ceux qui ne sont pas à la diète. Les couples qui ne suivent pas de diète alors qu’ils sont en vacance ont trois fois plus d’interludes romantiques. (WGBUI, page 230)

En moyenne, le cerveau d’une femme représente 2.5% de son poids corporel. Le cerveau d’un homme ne représente que 2% de son poids corporel. (WGBUI, page 98)

Les femmes âgées sont plus susceptibles de vivre seules que les hommes âgés. 17% des hommes de plus de 65 ans vivent seuls alors que 42% des femmes des plus de 65 ans vivent seules. (WGBUI, page 242)

Les patients dans les hôpitaux tombent de leur lit deux fois plus souvent que les patientes. (WGBUI, page 221)

Les hommes sont plus fertiles en hiver. (WGBUI, page 125)

Les hommes sont plus susceptibles que les femmes d’être porteurs d’une maladie sexuellement transmissible. (WGBUI, page 376)

Les gens qui se suicident le font de préférence le lundi. (WGBUI, page 377)

Chez le jeune enfant, la majorité des étouffements de nature non alimentaires sont causés par des ballons de fête (29%) puis des balles et des billes (19%). Les enfants de plus de trois ans sont plus susceptibles de mourir étouffés par un ballon de fête que les plus jeunes. (WGBUI, page 87)

Il naît plus de jumeaux dans la partie du monde où il naît plus de gens. Big deal! Si la longévité des hommes est inférieure à celle des femmes, elles finiront leur vie seule dans une culture monogame, et, quand on sait l’impact d’une diète sur l’humeur, on n’est pas surpris des conséquences sur les disputes et les interludes romantiques, deux comportements habituellement incompatibles, surtout en vacance (diète et vacance étant aussi culturellement incompatibles). La tierce causalité apparaît quand le lien entre la donnée A et la donnée B tient à une donnée C non explicitée, Les petits babis meurent moins étouffés par un ballon de fête, vu que notre culture commence à impliquer un jeune enfant dans une fête quand il n’est plus tout à fait un babi. Les balles et les billes apparaissent un peu partout. Les ballons de fête n’apparaissent que dans des fête. Il faut s’y rendre pour se les coller dans la face. La forme des billes des balles et des ballons est périphérique. C’est la fête comme gestus social, dans ses limitations temporelles, qui est causative, dans cette statistique intempestive spécifique.

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Causalité explicitement supposée. Naturellement, le commentateur se rend souvent compte de ce fait, somme toute assez simple, de l’existence de la tierce cause. Alors? Bien alors il l’exprime… Et on a alors une causalité explicitement supposée. On s’avise certainement, à ce moment-ci de la présentation, du fait que le WGBUI (ou le journal du matin, qu’il remplace ici pudiquement) n’est pas un analyste plus ou moins fiable que vous et moi sur quoi que ce soit. Mais le fait est qu’il lui arrive de suggérer très explicitement certaines explications causatives. Nous avons eu la grandeur d’âme d’en faire une petite catégorie à part, entre autres pour montrer combien, ce faisant, on fait radicalement perdre tout caractère mystérieux, sensationnel ou spectaculaire à la statistique intempestive.

Environ 66% de toutes les pertes de vie sur les routes surviennent la nuit. On croit qu’il en est ainsi parce que, le soir, il y a plus de conducteurs en état d’ébriété et ce, malgré le fait qu’il y ait moins d’automobilistes sur les routes la nuit que le jour. (WGBUI, page 379)

Un éclair est en fait bien plus susceptible de frapper deux fois au même endroit qu’on ne le dit. Comme tout courant ou décharge électrique, l’éclair suit la route de la résistance la plus faible. (WGBUI, page 146)

Les hommes de New York ont plus de spermatozoïdes et une liqueur séminale de meilleure qualité que les hommes de Los Angeles. Les experts médicaux croient que les températures chaudes et un plus haut taux de pollution seraient les facteurs fondant cette différence. (WGBUI, page 124)

Évidemment les choses ne sont pas aussi prosaïquement présentées en matière d’effets et de causes. Que voulez-vous on est encore loin de connaître si intimement et si parfaitement l’essence secrète des choses. Et aussi, bien, c’est du journalisme, hein. Il faut expliquer un peu mais surtout, il faut intriguer pas mal et beaucoup ébaubir. On s’en avisera dans le passage à la série suivante.

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Explication maintenue implicite parce que problématique. Là, ce sont les cas d’espèce où on se garde bien de donner la raison des faits et ce, (possiblement) parce qu’elle pourrait donner lieu à des débats fort acrimonieux. Les faits sont là, superbes et flamboyants dans toute leur splendeur inexplicable. On notera vite aussi qu’apparaissent ici, indubitablement, un certain nombre de coïncidences certaines ou probables, de corrélations fortuites, de rapprochements fallacieux et autres raccords éclectiques hautement suspects. On observe finalement aussi (pour ne pas dire: surtout) que l’effet sensationnaliste et/ou mystérieux (pour ne pas dire carrément irrationnel ou délirant) est aussitôt nettement décuplé.

Les ongles poussent plus vite sur la main que vous favorisez. Si vous êtes droitier, vos ongles de la main droite pousseront plus vite. Il en sera autant des ongles de votre main gauche si vous êtes gaucher. (WGBUI, page 110)

Une étude récente a démontré que 75% des patients migraineux ressentaient du soulagement quand ils se frottaient sur le nez de la capsaicine (l’ingrédient qui épice la sauce chili). (WGBUI, page 115)

Une personne sur 11 souffre d’un type de phobie à un moment ou un autre de sa vie. Les serpents figurent au sommet de la liste des phobies, à 25%, suivis de la peur d’être enterré vivant, à 22%. (WGBUI, page 116 et 117)

Des événements comme une réunion de famille agréable ou une soirée avec les copains renforcent le système immunitaire pour les deux jours qui suivent. Les moments désagréables ont l’effet inverse. Des événements négatifs, comme se faire critiquer au travail, se sont avéré affaiblir le système immunitaire pour la journée qui suit. (WGBUI, page 118)

Les femmes végétariennes sont plus susceptibles de mettre au monde des petites filles que des petits garçons. (WGBUI, page 125)

Il existe des preuves du fait que de nombreuses personnes perdent ou prennent du poids en conformité avec les cycles lunaires. (WGBUI, page 103)

Les femmes rejettent un cœur transplanté plus souvent que les hommes. (WGBUI, page 128)

Les hommes exposé à des produits chimiques toxiques, des chaleurs élevées, et des intensités de pression inhabituelles, comme les pilotes de ligne ou les hommes-grenouilles ont plus tendance à mettre au monde des filles que des garçons. (WGBUI, page 239)

On rapporte que le Wisconsin compte la plus grande proportion d’obèses aux États-Unis. (WGBUI, page 351)

Per capita, il est plus sécuritaire de vivre à New York qu’à Pine Bluff, Arkensas. (WGBUI, page 352)

Aux États-Unis, il y a trois fois plus de maisonnées sans téléphone qu’il n’y a de maisonnée sans téléviseur. (WGBUI, page 356)

Aux États-Unis, les meurtres sont plus fréquents en août et moins fréquents en février. (WGBUI, page 364)

Second Street est le nom de rue le plus répandu aux États-Unis mais First Street n’est jamais que le sixième nom de rue le plus répandu. (WGBUI, page 367)

Les enfants nés au mois de mai sont, en moyenne, plus lourds à la naissance de 200 grammes que les enfants nés à n’importe quel autre mois. (WGBUI, page 86)

Le degré de stress d’un parent au moment de la conception d’un enfant aurait une incidence importante sur le sexe de l’enfant. L’enfant aurait tendance à être du sexe du parent qui était le moins stressé des deux. (WGBUI, page 124)

Quand Bonaparte portait un foulard noir autour du cou au combat, il gagnait toujours la bataille. À Waterloo, il portait un jabot blanc et ce fut la défaite. (WGBUI, page 247)

Ce dernier exemple montre aussi que nos catégories ne sont pas étanches. L’empereur se sentait très probablement plus sûr de son coup à Austerlitz qu’à Waterloo, cela eut peut-être un impact subjectif sur sa tenue vestimentaire (statistique d’autoproclamation). Cela ouvre aussi toute la question de l’ordre temporel des effets et des causes. Possibilité A: jugement du stratège sur la victoire ou la défaite anticipée, CAUSANT le port de la couleur appropriée COÏNCIDANT avec la victoire ou la défaite subjectivement prévue. Possibilité B: port de la couleur appropriée CAUSANT (magiquement, bon, bof…) la victoire ou la défaite prévue, COÏNCIDANT avec le jugement du stratège sur la victoire ou la défaite constatée. Possibilité C (de loin ma favorite): coïncidence intégrale et aucun lien de causalité là dedans sauf pour ceux qui le surajoutent ex post pour ré-écrire l’histoire sur un modus sensationnaliste, showbiz, tragico-magique et irrationnel.

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Inversion des ordonnancements temporels. Sauf que, dans l’investigation causale, la question se pose, avec une lancinance incontournable. Dans quel ordre les choses se disposent-elles vraiment? Et cela nous ramène à la mince pelure des oignons censée annoncer un hiver doux. Mon fils Tibert-le-Chat et moi avions en commun, dans la discussion, en une hésitation toute cartésianiste, tendance à répugner à imputer aux oignons ou à leurs pelures une aptitude tragico-magique à prédire l’avenir, météo ou autre, non pas sur quelques jours, comme la sorcière de vent du bonhomme Robichaux, mais sur plusieurs mois. Mais, par contre on arrivait à aisément imaginer que l’hiver dernier (l’hiver de 2009-2010) particulièrement clément, avait pu amincir les pelures des oignons de la récolte suivante et une inversion entre le rétrospectif et l’anticipatif aurait pu se produire. Il suffit que, statistiquement (si vous excusez le mot) les hivers doux aillent par petits paquets de deux ou trois années. On peut alors supposer l’intervention d’une tierce causalité déterminante faisant de la pelure d’oignon mince, souvenir d’un hivers doux antérieur l’annonciatrice d’un hiver doux subséquent, s’ils vont par petits paquets. Cultivez ce type d’approche pour méditer la série suivante.

Il a été médicalement prouvé que le pessimisme augmente la pression artérielle. Plus une personne est pessimiste, plus elle risque de mourir avant son vis-à-vis optimiste. (WGBUI, page 107)

Au sein d’un échantillon représentatif d’Américains de la fin du cycle primaire ayant été soumis au test SAT, 55% des enfants ayant «réussi exceptionnellement bien» étaient myopes. (WGBUI, page 101)

Les scientifiques disent que les gens qui dorment moins que la moyenne (moins de six heures par nuit) sont plus organisés et efficaces que qui que ce soit d’autre. (WGBUI, page 130)

Quand personne n’attend pour utiliser un téléphone public, les utilisateurs ont une conversation d’environ 90 secondes. Mais si quelqu’un est en train d’attendre pour utiliser le téléphone, la longueur moyenne de la conversation avoisine les quatre minutes. (WGBUI, page 225)

Une étude sur les participants au marathon de New York conclut que ces hommes et ces femmes ont un taux de divorces qui est le double de la moyenne nationale. (WGBUI, page 328)

La conversation est longue parce qu’il y a une longue file d’attente ou la file d’attente est longue parce que la conversation s’étire? Les gens divorcent parce qu’ils consacrent trop de temps ou d’énergie au marathon urbain ou se ruent sur le marathon urbain pour oublier les affres d’un divorce? Les gamins deviennent studieux parce qu’ils sont myopes ou deviennent myopes parce qu’ils sont studieux? Pour commencer à dépatouiller qui est cause et qui est conséquence il n’est pas inutile de chercher un peu qui arrive avant qui. Autrement, bien, une fois de plus, rien n’est dit. Le reste des questions de ce type, à l’avenant…

Je pense que vous voyez finalement où je veux en venir. Il faut regarder à travers le toc scintillant des statistiques intempestives, journalistiques notamment, et voir si elles sont probantes ou fallacieuses, sur la base de leur fonctionnement logique fondamental et indépendamment de leur vérité ou véracité empirique (questionnable aussi mais, disons, d’autre part). De fait, il y a une illusion statistique un peu comme il y a une illusion d’optique. Cela ne veut pas dire que les faits n’y sont pas. Ils y sont. Ils se donnent ET à la recherche empirique ET à l’analyse spéculative. Il ne faut pas les lâcher frileusement, sous prétexte qu’on nous en bizoune la compréhension avec des statistiques intempestives de feuilles de choux. Simplement, bon, restons circonspects. Comme l’illusion d’optique, l’illusion statistique est très souvent une image imprimée… sur le journal du matin, notamment. Ne la gobons pas trop distraitement… Moi quand j’entrevois le tourbillon bigarré et scintillant des statistiques de folliculaires, l’intégralité du rouleau que je vous ai servi ici me gire dans la tête et je prend, au mieux, acte des faits qui vrillent leur chemin, tout en restant inexorablement sur la réserve pour ce qui en est de leurs interconnections fondamentales et/ou significations sociétales… Comme je le disais pudiquement en ouverture: la présentation journalistique des informations objectives n’est pas toujours extraordinairement rigoureuse.

Moi quand j’entrevois le tourbillon bigarré et scintillant des statistiques de folliculaires, je prend acte des faits, tout en restant sur la réserve…

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Une fois pour toutes, je ne suis ni FÉDÉRALISTE ni NATIONALISTE. Je suis INTERNATIONALISTE…

Publié par Paul Laurendeau le 24 juin 2011

«Le seul fait d’une oppression nationale n’impose nullement à la démocratie de prendre parti pour la nationalité opprimée; un tel devoir n’intervient que lorsque les activités politiques de cette nationalité revêtent un caractère révolutionnaire et servent ainsi les intérêts particuliers de la démocratie; sinon le «soi-disant» mouvement national ne saurait avoir droit au soutien.»

Friedrich Engels, glosé par Rosdolsky, cité par Georges Haupt, dans Georges Haupt et alii (1974),  Les marxistes et la question nationale – 1848-1914, Éditions l’Étincelle, p. 15, note 6.  

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Les deux noms de mes pays ont pour principale étymologie (fantaisiste, insistons bien là-dessus) un cri exclamatif. D’une part, les espagnols seraient arrivés les premiers dans la vallée du Saint Laurent. Face au rideau impénétrable de forêt, ils auraient crié, à plusieurs reprises: AKA NADA! (tour sensé signifier: «ici, il n’y a rien!»). Les aborigènes, alors restés cachés, prenant ce cri de dépit pour une salutation des hommes au grand navire, l’auraient re-servi aux français qui eux, l’auraient pris pour le nom du bled: CANADA. D’autre part, BEC, en bas-breton, c’est sensé signifier «promontoire» et cela apparaît suffixé dans divers toponymes en Bretagne. Voyant le promontoire du Cap Diamant (de la future ville de Québec) émerger majestueusement sur le fleuve, un matelot bretonnant se serait exclamé QUÉ BEC! Et le nom aurait collé. Tout cela est bien farfelu. Canada voudrait en fait dire, si tant est, «village de huttes» dans un dialecte aborigène mal déterminé de l’est des Amériques. L’étymologie de Québec reste obscure. On sait par contre que c’est l’occupant anglais qui généralisa le nom de la ville à tout le territoire dans le tour colonial Province of Quebec. Enfin, par ces deux anecdotes étymologiques le ton est donné, quant il s’agit de mes deux pays, pas de doute là-dessus, ça débloque dur. Dans mon petit roman L’ASSIMILANDE qui vient d’être réédité en format électronique chez ELP, je mets la science-fiction la plus grandiose au service des enjeux sociopolitiques les plus raplaplas fondant justement la susdite débloquade. Un petit appareil auditif qui permet d’apprendre de façon ultra rapide la langue vivante de son interlocuteur vient d’être conçu par le laboratoire auquel est rattachée la professeure Odile Cartier. Son nom: le glottophore. S’ouvrant profondément à la culture linguistique de l’autre, la personne qui porte cet appareil devient alors l’assimilande. Avant la mise en marché de cette découverte, révolutionnaire pour un pays comme le Canada, confronté, dans la permanence de son existence, à deux langues officielles, la professeure Cartier décide de tester, sur une de ses brillantes étudiantes de doctorat anglophone, mademoiselle Kimberley Parker, l’impact psycholinguistique et ethnolinguistique du glottophore et ce, dans un mouvement accéléré d’assimilation vers la langue française (pour changer!). Alors que tout se passe plutôt bien et que Kimberley Parker prépare son intervention sur la question au Congrès des Sociétés du Haut Savoir de Montréal, dans le but avoué de faire le point sur son statut expérimental d’assimilande, le glottophore se met à produire toutes sortes d’effets secondaires imprévus, inquiétants, étranges, intriguants, angoissants, terribles (et, selon certain(e)s, fort verbalistes)… Et l’exercice, en apothéose, se termine sur une dérisoire algarade entre un fédéraliste canadien et un nationaliste québécois jaillis de nulle part, empoigne en ritournelle, prévisible jusqu’au trognon, et qui gâte joyeusement le banquet, sous la forme, toute en couacs régionalistes et bizarreries locales, du plus ardent des souques à la corde d’amour-haine…

Caricature de Serge Chapleau (1995). Le Canada et le Québec sont assez souvent représentés comme un couple passablement mal assorti, où le premier s’incarne en l’époux et le second, en l’épouse...

L’urgence lancinante de renvoyer ces deux options politiciennes du siècle dernier dos à dos est de plus en plus palpable dans l’horizon politique régional, continental et mondial de notre temps. Le fédéralisme canadien est une doctrine rampante de suppôts veules. Parfaitement méprisable, ce programme, plus vénalement administratif et/ou bassement plombier que réellement politique ou sociétal, sert de front ET l’occupant objectif, historique, monolingue et, disons, ethnocentriste (pour ne pas dire viscéralement ethnocidaire), ET la bourgeoisie compradore canadienne. La douloureuse compréhension du fédéralisme canadien finit par permettre de constater qu’il y a un phénomène sociopolitique très troublant qui détermine en profondeur la nationalité canadienne. Le Canada est un des rares pays au monde qui met en réalisation l’aphorisme suivant, bizarre et tordu au possible: plus je suis réactionnaire, MOINS je suis nationaliste. Pas banal, ça, vous me direz. Les réactionnaires canadiens ne sont effectivement pas des nationalistes-canadiens (deux termes parfaitement incongrus, dans notre horizon politique). Ils sont, tout au contraire, de virulents américanocrates, des promoteurs d’un Canada parfaitement translucide (et internationalement inopérant) dans sa soumission servile à la toute-puissance US. Les Conservateurs (au sens politicien du terme) canadiens sont donc MOINS nationalistes-canadiens (je le redis: deux termes parfaitement incongrus, dans notre horizon politique) que les Libéraux (aussi au sens politicien du terme) canadiens. Vous avez bien lu. Une promotion réac de la nationalité canadienne est donc fondamentalement un stop-and-go à vélo, parfaitement nunuche et insignifiant, qui finit par se formuler comme une affaire de boy-scouts régionalistes très peu soucieux de rayonnement international, et ostensiblement obséquieux envers nos voisins du sud, justement ceux qui requièrent de nous qu’on pollue des surfaces de territoires nordiques immenses pour leur fournir, tranquillement et sans trompettes, du bon carburant fossile, bon marché, accessible et bien opinément non-arabe…

Des fédéralistes canadiens (on les surnomme les FÉDÉRASTES) - La promotion de la nationalité canadienne est fondamentalement une affaire de boy-scouts régionalistes ostensiblement obséquieux…

Ostentatoirement anti-national-pro-US-comporadore ou «nationalistes canadiens bon teint», les émanations politiques-politiciennes de l’occupant objectif ont un solide trait en commun, par contre: elles sont toutes fédéralistes. Le fédéralisme canadien est donc un solide consensus d’intendance post-coloniale, imbibant irrémédiablement et axiomatiquement la totalité du spectrum politique au Canada (y compris les hypocrites veules et boiteux, aux sourires biaiseux, du centre-gauche) et dictant, sans compromission réelle, la soumission de la totalité du domaine national à la grande bourgeoisie de Toronto (et, cyber-mondialisation oblige, de partout ailleurs…).

La souffreteuse réplique historique, venue du nationalisme québécois, face à ce dispositif ouvertement oppressif qu’est indiscutablement le fédéralisme canadien, pose des problèmes particuliers, plus insidieux, en ce sens que critiquer les déviations droitières de l’opprimé, c’est toujours plus délicat. Le nationalisme québécois est un dispositif socio-historique fondamentalement et crucialement réactif. C’est que c’est un interminable ahanement de civilisation ré-appropriée, un lourd et lent redressement revanchard de pays occupé (depuis 1760, un bail…), un messianisme national roide, contrit, martyrisé, victimisé, dépendant, cerné, encerclé, incarcéré. On disait autrefois du nationalisme québécois qu’il était un indépendantisme, ce qui est, dans un sens, bien plus historiquement juste et précis que des descriptions lendemains-qui-chanteresses comme celles associées à la notion de souverainisme. Le nationalisme québécois intègre donc, dans les replis les plus intimes de son lyrisme, un fort élément libérateur, nationalement émancipateur, largement illusoire en fait. Franchement, pour faveur, cessons un peu de rire du monde. Ramper sous la bonne bourgeoisie francophone bien de chez nous (dont les liens avec celle de la Nouvelle Angleterre sont parfois criants jusqu’au grotesque) ou sous la bourgeoisie de celui que le poète Félix Leclerc appelait le gros voisin d’en face, quelle différence sociale fondamentale? Aucune.

Des nationalistes québécois (on les surnomme les NATIONALEUX) - Critiquer les déviations droitières de l’opprimé, c’est bien délicat...

Maintenant, prenons l’affaire à la racine. Quand on dit que le nationalisme est une affaire de bourgeois, ce n’est pas une insulte gratuite de langue de bois. C’est une analyse. La prise de position classique dictant obligatoirement de rouler soit PRO-CANADA soit PRO-QUÉBEC ne fonctionne, dans son binarisme ubuesquement tyrannique, que tant qu’on embrasse et assume la prémisse oppressive qui s’impose à nous, aujourd’hui, sous nos régimes parlementaires de toc et capitalistes de fait: celle de rapports de forces entre des groupes financiers oligarchiques, élitaires, et numériquement minoritaires, utilisant l’enveloppe nationale comme instrument maximalisant leur force de frappe impérialiste. Parler de s’annexer aux USA (comme le fit jadis René Lévesque, un des papes fondateurs du nationalisme québécois), ou au Haut-Canada (comme le recommanda jadis Lord Durham, enquêteur extraordinaire de la Reine Victoria, et fondateur lointain du fédéralisme canadien), c’est continuer de s’articuler dans la logique victoire/défaite, nation contre nation, logique dont il est plus que temps de faire le procès décisif, corrosif. Je ne veux pas de «ma» nation, cela ne veut pas dire que je veux que «ta» nation me bouffe tout cru. Il ne faut pas confondre rédition d’une nation et rejet, collectif, radical et global, de la problématique des nations. Une femme voulant nourrir son enfant, un malade voulant guérir, un homme aspirant à l’abolition de la course aux armements n’ont pas de nation. Tous ceux et toutes celles tributaires de ces objectifs se rejoignent en ce monde, par delà les nations. Il ne faut pas perdre ou gagner la bataille des nations, il faut la dissoudre et la faire tomber en obsolescence.

Classiquement, l’internationalisme, c’est simplement le fait que le citoyen qui aspire à ce qu’on cesse de lui polluer son eau et d’envoyer ses enfants à la guerre est tributaire d’un objectif commun, universel, qu’il soit de Tokyo, de Pékin, de Wichita ou de Saint-Tite-des-Caps… L’internationalisme est une lente et patiente transition vers la disparition des pays… et, ben là, on n’y oeuvrera certainement pas en érigeant un pays de plus… Il y a là un problème de principe théorique dont la crise politique québécoise actuelle est un des nombreux symptômes pratiques. Je ne m’oppose pas aux nationaleux de ci ou aux fédérastes de là. Je m’oppose en bloc au tout du débat national. Je m’oppose au débat monopolisant, gaspillant et usant à la corde l’action politique citoyenne: fédérastes versus nationaleux. Le débat national me parait aussi fondamentalement stérile que le débat constitutionnel. Je suis aussi suprêmement écoeuré de me faire dire, en me faisant enfermer dans la plus malhonnête des logiques binaires (justement la logique que je cherche ici à briser): «Tu n’es pas avec moi, c’est que tu es avec l’autre. Tu n’es pas nationaleux, cela fait implicitement de toi un sale fédéraste – ou vice-versa». L’axe fédéraste/nationaleux, ça devient pas mal vieux. Pour s’en extirper, tout en ratissant large, certains politiciens droitiers actuels au Québec voudraient être les deux. Moi, je suis aucun des deux. Moi, je suis planétaire. Les débats de pays sont des débats de bourgeois. Un jour, les pays seront aussi folkloriques que les lieux dits, les villages, les rivières, les monuments, les clochers, et les remparts de Carcassonne (gardant et protégeant le souvenir falot d’une frontière espagnole rapprochée, disparue, obsolète)… Pensez-y, dans cet angle nouveau. Affranchissez-vous du cadre national. Ce qui fait l’ouverture et le modernisme des Québécois, ce n’est pas leur illusoire pays futur, c’est leur absence de pays, actuelle et bien effective. Celle-ci fait d’eux des internationalistes de facto, moins étroits, plus sereins, ouverts, sans cocarde, sans monarque, forcés au futurisme sociopolitique par l’accident historique de leur conquête révolue et par la puissance utopique objective du non-national…

Et le parti de centre-gauche Québec Solidaire, me direz-vous. N’est-il pas à la fois de gauche et nationaliste? Nouveau narcotique soporifique que ce type de nationalisme fraternisant rantanplan que Québec Solidaire cherche certainement à articuler au sein de sa doctrine sociale. On a là une forme élégante et réformiste de recyclage du type de taponnage politico-social dont le Parti Québécois a fait son sel pour une génération, avant de cramper dans l’affairisme anti-syndical et la crypto-xénophobie et finir par se lézarder en différentes tendances de droite. Il faudrait pourtant avoir un peu appris de cette errance. Pensez-y froidement. L’idée de nation est aussi surfaite et non-opératoire dans un projet collectif effectivement progressiste que l’idée de religion. Communauté nationale, communauté religieuse, même salade fétide, mêmes germes de déviations ethnocentristes, mêmes sempiternelles ornières. La question qui compte ici est: le nationalisme est-il un élément de programme social progressiste ou régressant, au jour d’aujourd’hui, dans le monde multilatéral d’aujourd’hui. Poser la question, ma foi, c’est y répondre… Sans compter le temps que tout ce tataouinage de gouvernance-fiction fait perdre dans le bac à sable politicien… surtout au Québec… et surtout par les temps qui courrent…

Comprendre que fédéralisme et nationalisme s’articulent autour du faux problème du consensus bourgeois dans ce qu’il a de plus profondément et viscéralement mensonger, cela ré-introduira un internationalisme dont le Québec a bien besoin, dans sa culture politique. Un jour viendra… Les alter-mondialismes et indignés de toutes farines nous exemplifient un bringuebalant cheminement dans cette direction. Ils flageolent beaucoup, taponnent en masse, déconnent par bouttes, mais ils montrent partiellement le voie. Un peu (mais, oh, oh… pas complètement) comme eux, je ne suis ni fédéraliste ni nationaliste. Je suis internationaliste. Mon étendard, mon oriflamme, eh bien, c’est nul autre que celui-ci:


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Laïcité ouverte ou laïcité définie? Eh bien… laïcité ouverte ET laïcité définie…

Publié par Paul Laurendeau le 1 juin 2011

Hier, j’ai vu passer, comme une ombre qu’on plaint,
En un grand parc obscur, une femme voilée:
Funèbre et singulière, elle s’en est allée,
Recélant sa fierté sous son masque opalin.

Émile Nelligan, «La Passante», dans Motifs poétiques (Poésies complètes, BQ, p. 44) 

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Alors, pas besoin de vous faire un dessin, ça a commencé avec le voile, tous les types de voiles. Hantise sans assise, la question du voile musulman est partout dans le monde francophone, en ce moment. Au fil de la dernière décennie, au Québec, les médias vont d’abord couvrir (boutade…) cette question au jour le jour, ronron, gentil, sans se douter de l’explosion spécifique qu’elle va finalement connaître, au Québec toujours, dans les premiers mois de l’année 2010. On parle par exemple, dans nos canards, pour échantillonner un brin ce que ronron, gentil veut dire ici, du film documentaire de Nathalie Ivisic et de Yannick Létourneau Je porte le voile, présentant des rencontres avec des femmes musulmanes qui portent le voile. Décrivant les pour et les contre, cet intéressant documentaire s’efforce de combattre les stéréotypes de notre bonne vieille condescendance ethnocentriste. Ce film est captivant car il représente la douce, idyllique et lointaine (2009) époque où le Québec, blanc, virginal, mondialiste, approchait encore ces questions avec l’impartialité requise d’autrefois. Ce documentaire est, et reste, l’exemple cardinal de la réflexion québécoise dans le cadre serein de la ci-devant laïcité ouverte. Il a aussi l’avantage majeur de donner la parole aux premières intéressées.

Mais, entre temps, la décennie 2000-2010 se termine, et l’orage approche. Dans un ordre d’idée plus fondamental, le contexte ex post du débat, souvent acrimonieux et excessivement tataouineux, des «accomodements raisonnables» continue sinueusement de se mettre en place. Le tout se teinte d’un léger venin, en 2010 et au Québec toujours, quand le sociologue percheminé Yves Rocher se prononce, tout comme le Parti Québécois, en faveur d’une laïcité définie (plus rigide envers les signes religieux) par opposition, justement, à la laïcité ouverte, prônée notamment par le parti de centre-gauche Québec Solidaire. La blogosphère s’emballe un brin. On part, encore une fois dans toutes les directions ethnocentristes imaginables et l’ambiance internationale tendue sur cette question sociétale, pourtant, en fait, bien anodine, est aussi solidement représentée par le rejet par les parlementaires français du port du voile intégral dans les services publics. Et pourtant, et pourtant… Sur Montréal, l’Afrique du Nord est vraiment venue nous rehausser, depuis ma prime jeunesse. Par moments on se croirait littéralement dans la Marseille du Nord. Un grand nombre de femmes en hidjab déambulent sur les rues… tenant par la main des petites filles têtes nues et vêtues à l’occidentale. Je n’ai pas le sentiment que je vais devoir patienter bien longtemps avant que ces gamines ne soient de jeunes adultes toniques et modernes… polyglottes en plus… J’ai entendu de l’arabe marocain pour la première fois de ma vie dans le métro de Montréal, il y a peu. Les deux jeunes femmes étaient vêtues comme vous et moi et je vous passe un papier que leur coiffeur leur en doit une bonne, car elles étaient fort savamment teintes et ébouriffées à la moderne… L’intégration se fait en fait sans heurts et pourtant, dans l’horizon local, il semble que des pressions soient sciemment exercées sur le Canada pour qu’il imite la France dans son intransigeance ethnoculturelle, sur cette fichue question fichu-chiffon.

C’est dans cette ambiance délicate qu’éclate alors, début mars 2010, la crise du niqab au cégep Saint Laurent, à Montréal. Naema (nom fictif retenu par les médias), une étudiante du programme de francisation d’origine égyptienne est expulsée de son cours, par nul autre que le ministère de l’éducation du Québec, suite à une série de mésententes avec son enseignante sur comment accommoder la présentation de ses exposés oraux en classe. On lâche alors la bonde. La Fédération des Femmes du Québec appuie le ministère de l’éducation, en signalant que le hidjab (voile ne couvrant que les cheveux) est acceptable tandis que le niqab et la burqa (voiles couvrant l’intégralité du visage, sauf les yeux) sont nuisibles à la bonne communication. Les syndicats d’enseignants québécois abondent aussi dans ce sens. L’étudiante expulsée dépose alors une plainte auprès de la commission des droits de la personne. Le président du congrès musulman canadien et son épouse expliquent alors, en 2010 toujours, que le niqab est incompatible avec l’Islam, que le Coran ne requiert pas qu’on se couvre le visage, seulement qu’on s’habille avec modestie. Tiens, tiens… C’est bel et bon. C’est effectivement très utile à savoir. Ceci dit, monsieur, madame, sauf votre respect, moi, j’ouvre le Coran de bonne foi et, effectivement, je n’y vois pas grand-chose sur le voile. Par contre, je tombe quand même sur ceci:

«Les femmes ont des droits équivalents à leurs obligations,
et conformément à l’usage.
Les hommes ont cependant une prééminence sur elles.
Dieu est puissant et juste.»
Le Coran (traduction D. Masson), Sourate 2 (La vache), fin du verset 228.

Force est donc de conclure que la coutume et l’us peuvent imposer, sous la houlette de l’homme, des tenues que le Coran n’impose pas explicitement, se contentant, lui, de dicter, sans ambages, la prééminence masculine… C’est pas acceptable, ça, par contre, et c’est non négociable. C’est ça, voyez-vous, au fond, qui fait qu’on lâche la bonde à propos du voile, dans une société comme le Québec. Sur ce genre de prémisse là, y a pas de consensus possible, non, non, non. Déjà qu’il faut que je pile sur la morale de mon athéisme et endure toute cette poutine cultuelle au nom du multiculturalisme mais là, je m’arrête net. Ce genre de régression sociale: over my f***ing dead body. Sorry… Alors les «exigences de l’Islam», un peu pas trop non plus, dans le présent débat, hmm… Bon… bon… bon… Magnanime, multiculturel en diable, je vais, histoire de rester ouvert, me contenter de considérer la question du voile comme strictement ethnoculturelle, au sens le plus large du terme. Son irritante dimension religieuse est hors champs pour moi, vu qu’elle se termine infailliblement dans l’ornière phallocrate.

Madame Yolande James, Ministre de l’immigration et des communautés culturelles du Québec (2007-2010)

Mais poursuivons. Lors d’une seconde expulsion de cette même mystérieuse étudiante Naema (nom fictif toujours retenu par les médias) d’un autre cours de francisation, la ministre de l’immigration du Québec du temps, madame Yolande James (notre photo), explique que le gouvernement québécois ne cédera pas et que si Naema veut suivre le cours de francisation, il faudra qu’elle retire son niqab. Fin mars 2010, le ministère de la justice du Québec dépose, à la vapeur, le ferme et explicite Projet de Loi 94 À visage découvert, interdisant le voile intégral dans les bureaux gouvernementaux du Québec tant pour les citoyens que pour les employés. Dans le reste du monde francophone, tandis que la France s’interroge sur la légalité de l’interdiction du voile intégral, la Belgique le rend illégal sur la voie publique. La France prohibe finalement  le voile intégral, en 2011. Et vogue la galère…

Notre candeur virginale multiculturelle n’est plus. À ma grande contrition, c’est là une question qui a déchaîné les passions xénophobes des québécois et des canadiens mais que la plupart de nos médias sont arrivés, pour le moment encore (croisons les doigts), à traiter avec passablement de sobriété et de retenue. Le point de vue de cette plaignante spécifique reste, par contre, bien mal documenté, je trouve, personnellement. Il aurait été utile aussi de donner plus d’informations complémentaires sur la présence du voile intégral dans la culture spécifique de certains pays musulmans. La burqa est exclusivement afghane. Le tchador est typiquement iranien. On attendrait d’une égyptienne qu’elle ne porte qu’un hidjab (voile ne couvrant que les cheveux). La voici avec un voile intégral. Pourquoi? On ne nous l’explique pas. Attendu que le Coran ne requiert pas qu’on se couvre le visage, seulement qu’on s’habille avec modestie, il est patent que la dimension religieuse du problème est, bien insidieusement, hypertrophiée. On ne nous explique pas, par contre, sur quel point de dogme ou sur quel penseur musulman tardif s’appuient alors les gens qui tiennent mordicus à porter le niqab, si tant est. Combien de femmes portent le voile intégral au Québec? On ne nous le dit pas non plus (il y en aurait un millier en France, pays de 65 millions d’habitants comptant une population d’environ 6 millions de musulmans). Beaucoup d’informations qui aideraient à faire comprendre qu’on voit ce problème plus gros qu’il n’est manquent, dans cette chère couverture de presse de notre temps. Nos médias ont su faire preuve de retenue, certes, mais, une fois de plus, ils ont passablement manqué le bateau pour ce qui est de vraiment informer sur ce qui tranche ou, surtout, dé-sensationnalise les questions.

Perso, on ne va pas me dessouder mes convictions avec une législation. Un voile, c’est de l’habillement, c’est une question qui reste personnelle, sensuelle, intime. Les indiennes non musulmanes, par exemple, portent des saris, qui incorporent aussi un voile. Les hommes africains portent des boubous, et c’est là un trait strictement culturel. Tous ces beaux atours, c’est seyant et, l’un dans l’autre, c’est pas vraiment un problème. Je continue donc de juger que c’est pas mon affaire de dire aux gens comment s’habiller. Et alors, en plus, si ces tenues perpétuent une ci-devant soumission, moi, le boutefeu occidental, je répondrais à cette soumission par l’appel à une autre soumission? Au feu par le feu? Non, non, non, c’est exactement le rail haineux sur lequel certains de nos mauvais martyrs veulent me tirer, le panneau suspect dans lequel ils veulent me faire basculer, la logique intégriste qu’ils veulent me faire embrasser (et embraser). Il faut répondre au feu par l’extinction. Moi je dis à la femme voilée: tu as ici le choix entre la civilisation qui dicte et la civilisation qui respecte ta liberté. Choisis… et prend tout ton temps. Tu gardes ton voile, je t’appuie. Tu retires ton voile, je t’appuie. Je ne promeus ni le voile ni l’absence de voile. Je promeus le libre arbitre.

Ça a commencé avec le voile, ça va ensuite se poursuivre avec les lieux de culte. Un lieu de culte, déjà, c’est autre chose. Un lieu de culte vise, entre autres, à promouvoir ouvertement ledit culte auprès de ceux qui n’y adhèrent pas ou pas encore. Sans être ouvertement une provocation, au sens provoque-provoque, un lieu de culte garde un aspect crucialement provocateur, celui du prozélitisme. Si on installe ou maintient (ceci NB) un lieu de culte quelque part, c’est un acte ouvert et explicite de communication. Un discours est porté, une conception de la vie sociale est avancée. Ce n’est pas comme si on se proposait d’ouvrir ou de perpétuer un entrepôt de deux par quatre ou de barils de verre concassé… Le Québec ne nous a pas encore mitonné sa mosquée du World Trade Center ou son minaret suisse. Mais cela ne saurait tarder. Encore virginal et multiculturel, dans ce cas ci, on peut toujours se réciter le beau petit poème de René Pibroch : Le Minaret de toutes les Pétoches.

LE MINARET DE TOUTES LES PÉTOCHES
Le myope prohibe le minaret…
Le protestataire en construit un tout de même…
Le sectaire boycotte le pays qui prohibe le minaret…
Le facho capitalise sur la peur du minaret…
Le visionnaire se dit alors que la déréliction n’y est pas encore…
(René Pibroch)

Et, bon, ici aussi, l’orage gronde. Les lieux de cultes (mosquées, synagogues, temples de tous tonneaux et, naturellement, les plus gluants, les moins remis en question dans le coin: les églises chrétiennes) visent, minimalement, à propager la parole explicite, le propos, la doctrine. Les athées, militants ou non militants, n’ont pas de lieu de réunion et, corollaire éloquent, ils ne prennent pas les propos des livres religieux pour du bon argent, non plus. Ils y voient plutôt une jurisprudence “morale” autolégitimante et hautement suspecte. On retire un tas de formulations des textes de loi effectifs dans la société civile et, pourtant, on les garde pieusement dans les textes «sacrés» des cultes dont on entérine la continuité, dans des niches bien physiques et bien architecturales. Là, oui indubitablement là, il y a un vivier sociétal qui représente un danger endémique, pour la laïcité… Il démarre, ou se perpétue, dans le lieu de culte, comme vecteur de la promotion dudit culte. Je suis fier d’être athée, sans nationalité, marxiste, et amateur de jazz (sans pourtant pour autant promouvoir le culte de Dixie ou joindre la secte du Be-bop). Je suis aussi hautement fier d’avoir sorti les curés théocrates de la vie civile, au Québec. Hmm… hmm… ce n’est pas pour qu’ils reviennent sous une autre forme. Il faut donc avoir le lieu de culte, et tous ses appentis institutionnels, bien à l’oeil. Que voulez-vous, on n’a toujours pas le droit d’être homosexuel(le) ou divorcé(e) si on entend étudier ou travailler dans une école catholique au Canada, eh non… Une copine juive ayant fait un contrat de suppléance dans une école catho de Toronto, s’est fait dire, à la fin dudit contrat, qu’elle ne serait tout simplement pas payée, n’étant pas catholique. Et elle ne fut effectivement pas payée pour un travail pourtant fait et bien fait… Je ne veux pas de ce genre de combine rétrograde et inique au sein de la société civile québécoise. Or, qu’en est-il vraiment, dans les racoins, les sous-sols et les corridors des lieux de culte? C’est bien plus grave que le voile de nos biques émissaires, ça. Et on n’en cacasse pas autant, pourtant… du moins pour l’instant. C’est que les remises en question que cela entraine sont d’une toute autre profondeur. Il y a encore bien des gens d’horizons divers qui ne souffrent pas qu’on mesure le minaret et le clocher avec un compas identique, unique et froid…

Il faut traiter l’affaire au niveau essentiel, principiel. Quand une société maintient la religion (laïcité non obligatoire, en dehors de l’administration publique) sans imposer une secte spécifiquement, elle promeut, en fait, le syncrétisme. C’est l’option implicite de la république américaine, par exemple, et on peut, si on veut, l’opposer à l’athéisme explicite et officiel qui avait été celui des soviétiques. Fondamentalement non-jacobine, la solution continentale est de fait la suivante: dialogue, cosmopolite et égalitaire, des cultes et déréliction insidieuse, sans athéisme officiel ou explicite. Or syncrétisme n’est pas laïcité. Les abus du culte sont inévitablement mal cisconscrits dans cette option. Le calice déborde toujours un peu, pas mal même, vu que, de fait, le liquide n’est ni bu, ni jeté… Patient, déférent, je tolère cette option du pluralisme religieux cosmopolite, non par promotion du syncrétisme religieux (et encore moins de la «croyance», comme le fit une certaine présidence francaise hyper-américanophile) mais plutôt parce que je continue de faire le pari que la formule syncrétique à l’américaine est la seule voie efficace (et, entre autres, non-violente) pour une progression non entravée de la déréliction qui, elle-même, sans poussée doctrinale en saillie, mènera, par déclin, par défoliation, par extinction, par indifférence envers les cultes, vers l’athéisme effectif. J’assume la longue phase du pluralisme religieux cosmopolite comme une forme maïeutique, polie, patiente, pudique, muette, de promotion de l’athéisme. Ce dernier, d’ailleurs (les médias ne vous le diront pas), prend déjà solidement corps dans la culture mondiale (c’est pourquoi il est bien inutile, voire fallacieux, de militer ouvertement en faveur de l’athéisme). Exemple (anodin) du voile et exemple (plus grave) des lieux de culte à l’appui, donc, finalement, voici mon option: laïcité ouverte ET laïcité définie (les deux ne sont absolument pas incompatibles). Il s’agit simplement de bien circonscrire le champ d’application de chacune.

Laïcité ouverte pour toutes particularités ethnoculturelles sans conséquences juridiques effectives: vêtements, façades de temples, arbres de Noël, Menora, citrouilles d’Halloween, Ramadan, croix dans le cou, grigris, papillotes, fétiches, totems et statues, moulins à prières, turbans, voiles, hidjab, tchador, niqab, burqa, sari, brimborions et colifichets, minarets et clochers (avec cloches et crieurs inclus, sauf la nuit), yoga, occultisme, horoscope, pèlerinages, baptême collectif en piscine olympique, les chrysanthèmes du culte, en un mot.

Laïcité définie et fermement imposée as the law of the land dans le strict espace de portée juridique citoyenne: droits des femmes, droits des enfants, instruction publique, soins hospitaliers, banques, héritage, justice, vie politique et/ou politicienne, sécularisation intégrale de tous les corps administratifs, interdiction de la théocratie, prohibition du port d’armes (y compris les armes blanches…), crime organisé, code civil, code criminel, taxation, chartre des droits, les choses sérieuses du tout de la vie civile, en un mot.

On ne dicte pas aux gens comment s’habiller, se relaxer, méditer, fantasmer, élucubrer, spéculer, cuisiner, décorer leur cahute, ou ce qu’ils prient intérieurement dans les lieux de cultes circonscrits au cercle strict de leurs co-religionnaires. Mais… euh… la soumission de la femme à l’homme, les écoles confessionnelles (protégées par la vieille constitution faisandée de 1867 ou pas) et la théocratie politique, alors là, je le dis sans rougir et tout en restant fermement rouge: pas de ça chez nous… Laïcité, c’est pas juste un mot-clef commode qu’on emprunte aux Francais pour les singer, en train d’écoeurer les femmes voilées. Laïcité, c’est le receptacle intellectuel que mobilise toute une société civile, implicitement ou explicitement athée, pour encadrer le lent et serein déclin de tous les héritages religieux institutionnels, et ce indistinctement… le «nôtre» comme le «leur» donc. Aussi, en conclusion, intoxidentale oblige, je ne sais toujours pas si Naema (nom fictif retenu par les médias) devait tant que ça retirer son voile pour rendre la performance de ses articulations phonétiques visible et perceptible à son enseignante de français… Je sais, par contre, qu’il est urgent de retirer le gros crucifix brunâtre du Salon Bleu de l’Assemblée Nationale du Québec (la vie politique procédant, sans concession, dans mon analyse, de la laïcité définie) et de le pendouiller pieusement dans un musée, à l’éclairage tamisé, de préférence…

Le crucifix du Salon Bleu de l’Assemblé Nationale du Québec est une infraction claire et nette à la notion de laïcité définie retenue ici. Il faut le retirer et le remplacer par rien. Pas de signe religieux ostensibles dans l’espace non privé du débat parlementaire. Que celui dont l’ardoise est propre…

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SEX AND THE CITY, le sexe à la ville, décortiqué dans un angle résolument féminin

Publié par Paul Laurendeau le 15 mai 2011

Go get our girl…

Miranda Hobbes

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Carrie Bradshaw (jouée par Sarah Jessica Parker) tient, entre 1998 et 2004, une chronique journalistique hebdomadaire portant sur la sexualité à la ville (ou, selon le doublage québécois du feuilleton, sur le sexe à New York), pour un tabloïd new-yorkais (fictif), le New York Star. À mi-chemin entre l’ethnologie urbaine et le témoignage personnalisé à vif, la chronique Sex and the City nous est partiellement récitée par son auteure, tandis qu’elle mobilise pour nous, en guise d’exemples visualisés, dosant subtilement la tranche de vie parlante et le potin mondain, les facettes de la vie sentimentale de ses trois meilleures copines new-yorkaises ainsi que, bien sûr, de la sienne. Chaque épisode d’une demi-heure se construit autour de la question principale posée dans la chronique du jour, que Carrie Bradshaw rédige en notre compagnie, sur son mythique ordinateur portable noir, dans son petit apparte de Manhattan au placard rempli de paires de chaussures griffées. Les questions soulevées, avec une savoureuse finesse et une originalité chaque fois maintenue, se formulent comme suit (liste non exhaustive): Les femmes peuvent-elles baiser comme des hommes? La beauté est elle omnipotente? Y a-t’il des gens qui baisent des gens qu’ils ne présenteraient même pas à leurs ami(e)s? La monogamie à la ville est-elle une illusion perdue?  L’Idylle est-elle la nouvelle religion contemporaine? Quelles sont les lois et règles du code de la rupture sentimentale? Faut-il taire certaines choses en amour? Une relation sentimentale peut-elle vous faire revivre? Dans un monde si permissif, qu’est-ce que de tromper quelqu’un? Dans l’ambiance du cynisme urbain contemporain, le coup de foudre est-il encore possible? Peut-on changer un homme? Est-il possible de sortir avec quelqu’un qui ne soit pas de notre caste? Faut-il jouer toutes sorte de petits jeux douteux pour qu’une relation perdure? Sommes-nous en fait toujours en train de sortir avec la même personne? Embrasser un conjoint, est-ce embrasser toute sa famille? Peut-on rester amie avec un ex? Les femmes cherchent-elles un sauveur? Y a-t-il des femmes qui n’existent que pour nous (femmes) faire nous sentir mal? L’opposition entre les sexes est-elle une notion surannée? Qu’en est-il de ce tout petit élément concret insupportable qui anéantit une idylle? Faut-il hyper-dramatiser la relation pour qu’elle perdure? En amour, faut-il écouter son cœur ou son cerveau? Peut-on échapper à son passé amoureux? Devient-on plus sage, ou simplement plus vieux? L’âme sœur, un fait objectif ou un artéfact masochiste? Pourquoi voit-on si clairement en notre amie et si mal en nous-même? Lequel arrive le premier: le sexe ou l’idylle? Lequel est le plus crucial en amour: le geste ou la parole? À quel moment l’art du compromis devient-il tout simplement une compromettante compromission? Les hommes sont-ils simplement des femmes avec des couilles? Veut-on vraiment se marier et avoir des enfants où est-on simplement programmée pour le vouloir? Comment se figurer la figure paternelle? Peut-on tout simplement rater sa vie sentimentale? Est-ce vraiment une idylle si le petit déclic n’y est pas? L’homme contemporain a-t-il moins peur du pouvoir des femmes où joue-t-il, sur cette question, une adroite comédie? Sommes-nous devenues intolérantes au romantisme? Vient-il un moment où il faut cesser de se questionner?

Guidé(e)s par le thème lancé dans la question de la semaine, nous entrons alors dans la vie intime de Carrie Bradshaw et des ses trois grandes copines qui, disons-le sans hésiter, représentent chacune, au plan symbolique, une facette extrême de l’appareil mental de notre chroniqueuse. Samantha Jones (Kim Cattrall), c’est le Ça, le Id. L’aînée du quatuor, l’épicurienne sans concession, la professionnelle en relations publiques extravertie, Samantha est une célibataire endurcie aspirant à vivre ouvertement sa sexualité tyrannique en voyant à ne pas laisser les contraintes de la vie urbaine entraver l’assouvissement de ses pulsions gargantuesques. L’efficace bouffon, mais toujours subtil et charmant, de l’actrice nous donne à découvrir un grand nombre des facettes de la jubilation sexuelle et/ou fantasmatique féminine. On a dit de Samantha Jones qu’elle assouvissait sa sexualité comme un homme… mais bien des femmes ont explicitement démenti cette assertion. Charlotte York (Kristin Davis), c’est le Surmoi, le Super ego, la promotion intemporelle, indéfectible et conservatrice des valeurs traditionnelles et sociologiquement balisées du rôle féminin. Mariage, famille, ménage, conformité, parentalité, maritalité, romantisme codé, sentimentalisme bon teint, monogamie. C’est avec beaucoup de sens satirique et de vigueur ironique que l’on cheminera avec la toute tonique et pétulante Charlotte York, une conservatrice de galerie d’art qui démissionnera pour devenir reine du foyer, dans la lente mais inexorable mise en capilotade de ses aspirations initiales (constamment rajustées), par l’imprévisible cataclysme de la vie moderne. Miranda Hobbes (Cynthia Nixon), c’est le Moi ratiocinant, l’Ego défensif, la cuirasse logique sur fond de derme cuisant. Garçonne revêche mal dans sa peau, figure compulsivement protectrice barricadée de cynisme et de désillusion, femme moderne dans tous les sens du terme, professionnelle surmenée, avocate bardée de diplômes et ayant tout vu, urbaine inconditionnelle, mangeuse compulsive, téléphage assumée, mijaurée aigrie et crispée, observatrice-commentatrice féroce et dentue, laideron de service (À mes yeux cependant, elle est, de tous points de vue, la plus belle, la plus sexy, la plus dense, la plus sublime), Miranda Hobbes reste la figure vers laquelle on se tourne obligatoirement quand, après s’être bercée des langueurs volatiles du Ça (en compagnie de Samantha), et des rigidités prévisibles du Surmoi (en compagnie de Charlotte), on aspire tout simplement à se donner l’heure juste à soi-même, sans concession, sans illusion, sans faux-fuyant, sans bravade. Miranda, tu es et restera toujours ma Conscience Ironique (Carrie Bradshaw).

Miranda Hobbes, Charlotte York, Samantha Jones, Carrie Bradshaw

Au sein de ce gabarit narratif et thématique original et superbement mené, on vit la vie d’un feuilleton, écrit par des femmes, pour des femmes, où les pulsions et les tensions se formulent au rythme des idylles se nouant et se dénouant avec des hommes captivants ou ennuyeux, denses ou creux, flamboyants ou médiocres, normaux ou bizarres, salauds ou proprets, géniaux ou ineptes, nonchalants ou maniaques, louvoyants ou directs, furtifs ou collants, virils ou mollets, beaux ou laids, mais, l’un dans l’autre, toujours dignes qu’on en parle méthodiquement, sincèrement, généreusement, au moment du déjeuner rituel avec les trois autres copines perpétuellement exorbitées. Du sexe urbain consumériste et de la quête inconditionnelle et ininterrompue du grand amour, considérés, de front, de concert, comme deux Beaux-Arts inextricables. Série culte du tournant du siècle, Sex and the City (le feuilleton d’HBO – les films, c’est autre chose) est une expérience intellectuelle et esthétique parfaitement extraordinaire. Jamais une dramatique télévisuelle de grande écoute n’est allée aussi loin dans une formulation si explicite et si libre de la présentation de la culture intime des femmes. Problèmes de femmes, affaires de femmes, hantises de femmes, sexualité des femmes, écriture femme, tout y est. Le succès planétaire de ce feuilleton remarquable ne fait pas mentir sa touche particulière, son humour unique, sa justesse sociologique, son originalité indéfectible. Un certain féminisme a critiqué cette réflexion à l’emporte pièce, déplorant notamment le fait qu’elle ne fournit pas de modèles à la jeunesse (si tant est que la jeunesse se soucie tant que ça de ces histoires de trentenaires millénaristes). Je réponds respectueusement que l’on ne peut pas toujours faire une peinture de mœurs incisive et précise et dicter, tout didactiquement, des modèles comportementaux, dans le même souffle. Sex and the City capture avec brio et subtilité les hantises féminines de la culture occidentale urbaine-bourgeoise fin de siècle, et la nette saveur féministe de cet exercice, indéniable pour qui sait voir, se retrouve moins dans son discours explicite et/ou l’idéologie dépeinte que dans l’autocritique latente, puissante et sentie, dont il est maximalement gorgé. On se le repassera, en y voyant le vif et satirique fleuron d’une époque évaporée, frivole, dérisoire, illusoire et fière.

Dans les deux derniers épisodes du feuilleton, intitulés An American girl in Paris 1 & 2, pour des raisons dont je garde le secret mais dont la quête de l’amour avec un grand A n’est pas absente, Carrie Bradshaw quitte le journal pour lequel elle travaille. Le fil narratif, si original et si précieux, de la chronique journalistique Sex and the City est ainsi rompu et, indubitablement, quelque chose de plus profond se casse alors. Cela nous ouvre sur les films faits par la suite, gorgés, infatués, enflés, de la mythologie quadricéphale qui porta pourtant si bien le feuilleton. Sex and the City: the movie souffre d’une lourdeur, d’un vide de l’écriture, et d’une ostentation d’opulence et de fric que le charme de la réminiscence n’arrive pas à sauver du naufrage (seule Cynthia Nixon –Peut-on pardonner et oublier?- y est majestueuse de gravité et de férocité, mais je ne voudrais pas vous imposer mes préférences personnelles). Quant à Sex and the City 2, c’est un divertissement très moyen, très ouvertement féministe de droite, à la rhétorique très pesamment simili-militante, et qui a d’ailleurs valu aux quatre interprètes le Razzie (ou Golden Raspberry Award – l’«oscar» des plus mauvais acteurs) de la plus mauvaise actrice, ex aequo, pour l’année 2010 (je ne vous en dis pas plus).

Les deux long-métrages sont à éviter soigneusement. Ils ne rendent vraiment pas justice au tout de l’aventure Sex and the City. L’ethnocentrisme malsain américain bon teint, qui pointait déjà sa face hideuse dans les deux derniers épisodes du feuilleton, culmine, dans ces deux longs métrages à budgets pharaoniques, et c’est passablement insupportable. Ma recommandation, totale, inconditionnelle et enthousiaste, se restreint aux 94 épisodes de 30 minutes du feuilleton télévisuel d’origine. De tous points de vue, une petite merveille.

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Darren Starr, Sex and the City, avec Sarah Jessica Parker, Cynthia Nixon, Kim Cattrall, Kristin Davis, Chris Noth, David Eigenberg, 94 épisodes d’une demi-heure, diffusés initialement en 1998-2004 sur HBO (six coffrets DVD). Michael Patrick King, Sex and the City: the movie (2008, 145 minutes) et Sex and the City 2 (2010, 146 minutes).

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Écrire… se travestir… se dévoiler…

Publié par Paul Laurendeau le 14 avril 2011

Comme le disait (enfin, bon, je glose…) Robert Ervin Howard (1906–1936), on ne peut pas écrire le soir et la fin de semaine. Il faut s’y consacrer. C’est un art. Il faut s’asseoir et prendre le temps. Quand on se doit à l’écriture, on se doit à en faire la priorité centrale de sa vie et ce, coûte que coûte. L’univers de notre prochain exercice romanesque s’approche de nous en tourbillonnant. Il vient nous hanter le soir, la nuit, au petit matin, toujours un peu n’importe quand. Il ne faut pas le capter trop vite, il faut le laisser tournoyer puis se poser sur la portion de notre être qui tiquera d’un petit mal cuisant lors de cette rencontre. La mise en place des émotions et du mood sont primordiaux, mais rien ne se fera sans méthode. Il faut donc planifier l’ouvrage, mettre un plan au net, faire des recherches un peu aussi. Pas trop de recherches, il ne faut pas s’enliser dans les fatras d’un essai manqué pour se ligoter ensuite avec des matériaux préparatoires à rallonge. Ceci n’est pas un exercice académique, et je parle en connaissance de cause. Il faut que ça vole, que ça butine. Il faut savoir quand plonger. Il y a aussi les tentations à éviter. Tentation de la facilité, tentation de s’accrocher aux modes, de s’inspirer un peu trop, de se donner le public cible qui mordra vu que nous aurons bien suivi la tendance. L’autre tentation, catastrophique à notre époque, omniprésente, lancinante, terriblement parlante, c’est celle de la biographie-sans-concession déguisée en fiction, ce que certains nomment l’autobiographie d’un inconnu. Ces tentations sont inexistantes pour moi. Je n’écris pas sur ce que j’ai lu, ou sur mon vécu. J’écris sur ce qui me roule dans la tête. Ma fiction n’est pas autobiographique ou plagiaire, elle est imaginaire. L’originalité n’est pas une quête ou une recherche pour moi. C’est un acquis sûr, imparable. On me l’a assez dit et redit. Je détiens le secret de l’originalité, sans même y avoir pensé. Ce secret, le voici, tout simple… Vous voulez être original? Écrivez de vos obsessions. L’originalité suintera de vous. Vous n’aurez même pas, non plus, à y penser.

Je ne plierai pas, je ne me conformerai pas. C’est dans ma nature. Je prendrai cette avenue et écrirai des histoires merveilleuses. Mon écriture est. Elle percole en moi. Il me reste simplement à la faire connaître. Le seul texte de référence utile en matière de réflexion artistique que je trouve dans la tradition culturelle du Québec, c’est le Manifeste du Refus Global (1948). Le seul roman qui me prend à la gorge au Québec, c’est L’Avalée des avalés (de Réjean Ducharme, 1965). Mais pour ces deux textes majeurs, il y a tellement de poutine insipide, de savonnettes, de petits copains qui font mousser la prose inepte des petits copains… de… de… de… Mais voilà qui me donne l’opportunité de dire un mot de la ligne éditoriale du site Écouter Lire Penser que j’anime avec Daniel Ducharme et une petite équipe de cœurs d’artichauts. On a décidé de faire le contraire de ce que les surréalistes avaient fait jadis avec l’essai critique collectif Un cadavre (1924 et 1930). Au lieu de couler ce qui nous horripile, nous valorisons ce qui nous botte. Sur ce qui nous déçoit, silence opaque, sur ce qui nous sollicite, jactance labile. C’est aussi incisif, tout en étant moins agressif. Cet état d’esprit, je le reproduis, le perpétue ici aussi, au sujet de mon œuvre de fiction. Au lieu de dénigrer ce que je ne trouve pas bon, j’écris mes textes et les laisse porter ce qu’ils ont à porter. Inutile d’insister sur le fait qu’ils sont bons…

Comme le personnage double du roman Se travestir, se dévoiler, l’écriture de fiction contemporaine vit pleinement la crise de conformité de la société tertiarisée contemporaine. C’est rendu qu’on écrit un essai comme on rédige un rapport ou une batterie de notes de services. On écrit de la fiction comme on transmet un compte-rendu journalistique ou les billets d’un carnet (blogue) de voyage. C’est rendu qu’il faut être professionnel même quand il s’agit de chier, d’éructer, de subvertir par l’art, de pisser le sang délétère, de souiller la routine de boyaux de porcs et de songes indicibles et/ou inavouables. Et après on va se lamenter que les œuvres manquent de sang, qu’elles se languissent et vivotent en librairie. Voltaire est mort, Falardeau est mort, et je ne me sens pas bien moi non plus, allez. À ce moment-ci, on me permettra de me fendre d’une recommandation amicale et respectueuse. Celle de vous prier de jeter un œil sur le reste de mon carnet (blogue) Le Carnet d’Ysengrimus. Il fournit sans tergiverser ni tataouiner la nature explicite de mes couleurs idéologiques. Je préfère prévenir à l’avance car ce que je pense perle en permanence dans ce que j’écris. Mon entretien avec Daniel Ducharme sur le site Écouter Lire Penser aidera certainement aussi à cerner ce que j’entends par réalisme insolite. Voilà pour la minute renvoi… renvoyage aussi, du reste.

Donc, je n’écris pas sur ma vie. Je ne cultive pas le roman-témoignage, cette autobiographie déguisée où on se raconte chafouinement, avec un petit masque. Trois petits tours, trois petites diffractions, une poignée de changements de noms, rêvez, voici ma «fiction». Je n’écris pas sur ce qui existe ou sur ce que je sais. La littérature de colportage, c’est pas mon genre. Je ne fais pas du feuilleton factuel, du reportage, du témoignage douloureux, amer et poignant. J’écris sur ce que j’imagine. Je reproduis, du mieux que je peux, le film mou, fou, labile et chamarré qui me roule dans la tête. Oh, il m’arrive bien de plagier des lambeaux de réel historique… mais ce n’est plus plagier ça, hein, c’est s’inspirer. Quand, en dessous de mon scénario, se profile insidieusement les fibres d’un monde d’autrefois, c’est pour les concasser, les broyer, les dissoudre, ces fibres, et en faire le comburant autonome de ce récit hirsute, de ce rouleau hâtif et fugace qui ne cesse de m’échapper, lui aussi. J’écris, en fait, comme je vous raconte un long métrage que j’aurais furtivement vu en rêve. Je suis un élucubrant de mon temps. Pour le moment, comme quand on rapporte du rêve, justement, je réorganise les éléments les plus délirants, les remettant sur le trépied d’une cohérence narrative fondamentale, mais je ne ferai peut-être pas cela toujours. Si quelqu’un apparaissant dans une de mes fictions ressemble à une personne réelle, ce n’est pas un aveu biaiseux ou du crypto-réalisme. C’est un casting. Cette personne, inopinément semblable à une personne du monde, vient jouer un rôle que je lui assigne, dans mon film, un petit rôle habituellement. En effet, ce genre de casting de personnes que j’ai connu, ou que le monde a connu, cela arrive généralement à un de mes personnages secondaires (j’adore et respecte immensément mes utilités, ce sont tous des amours passionnels et charnels, pour moi). Mes personnages principaux, eux, par contre, ne viennent d’absolument nulle part d’empirique ou de platement factuel. Ce sont des Ornicar… Et l’histoire dans laquelle ils évoluent, bien, c’est une fiction.

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Sur le roman Se travestir, se dévoiler maintenant. L’itinérant torontois Marcel Dacier se substitue sans témoin à un certain Simon Baume, dont il est le sosie intégral, sur les lieux de l’accident mortel de ce dernier. Cela le fait entrer dans une famille de milliardaires de l’Escarpement du Niagara. Il y redresse involontairement un certain nombre de torts et se gagne quelque peu la confiance de cet univers bourgeois glauque, en le prenant doucement et astucieusement dans l’angle du bon amnésique. Le travesti est parfait. Mais, quand tout semble se mettre en place, comme une mécanique bien huilée, insidieusement quelque chose coince, frotte, se casse. Et notre homme devra en venir inexorablement à se dévoiler. Les représentants de son nouveau milieu social devront le faire aussi, en une tumultueuse dégringolade de sincérité et de vérité non voulue, que personne n’avait vu venir. Se travestir est un acte calculé, stratégique, méthodique, fondamentalement stable, même à travers le détail fourmillant de ses divers rajustements tactiques. Se dévoiler est plutôt un effondrement, un effet de forces éminemment involontaires, une catastrophe, au sens le plus pur du terme, une capilotade effilochée, échancrée et filandreuse qui, si elle rencontre parfois certains assentiments secrets, rampants, occultes, s’impose à nous, malgré nous, s’enchevêtre en torons cauchemardesques tout autour de nous, et nous force à la plus échevelée et la plus fatale des cascades d’improvisations. Se travestir… se dévoiler… c’est écrire. Voilà.

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