Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

Articles Tagués ‘censure’

CENSURER, verbe… Ne dites pas «censurer dans»…

Publié par Paul Laurendeau le 1 avril 2012

Dans le monde entier, le tout kafkaien boulot tertiaire rend irrémédiablement et inénarrablement fou. Et, je vous le jure, ce n’est pas si nouveau que ça. Le texte suivant remonte à l’époque lointaine où je travaillais comme lexicographe (faiseur de dictionnaires). Écrit il y a un quart de siècle, il n’a pourtant, hélas, pas pris une ride. Pour rendre hommage, joyeusement mais hargneusement, à la pétulante liberté d’expression (cyber-anonyme ou non) cartactérisant tous les intervenants et intervenantes impliqué(e)s dans les quelques 400,000 (quatre-cent mille) visites uniques ou multiples, à ce jour, sur le Carnet d’Ysengrimus, je vous le présente au jour d’aujourd’hui (et non, non, non… ce n’est pas un poisson d’avril – de fait, ce n’est même pas une fiction)…

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Moi, je travaille dans le lexical. Je suis assistant rédacteur d’articles de dictionnaire. Au début de mon mois, je prends un mot et je m’efforce de caser en dessous une définition, des exemples et une étymologie… sans oublier la catégorie grammaticale (la plus traditionnelle possible) et surtout surtout NE RIEN INVENTER. C’est un métier qui existe. À la fin du mois, je montre mon article à mon supérieur hiérarchique immédiat qui s’empresse de le démolir et de m’envoyer le refaire.

Mon supérieur hiérarchique immédiat est un homme jeune et dans le vent. Il est délicat, bien coiffé et sent très bon. Même si on le verrait plutôt en peintre ou en décorateur, il est lexicographe. Il prend son métier très à coeur. Je crois qu’il ne le fait pas seulement pour la paye. Il barbouille mon article en rouge avec tant de ferveur, refait mes définitions et bousille mes classifications avec tant de bonne foi que je peux difficilement croire qu’il s’adonne à tout ce mesquin gestus uniquement pour m’écoeurer. La paranoïa est un solipsisme qui s’ignore, et je ne suis pas solipsiste, c’est contraire à ma sensibilité matérialiste. Bref, mon supérieur hiérarchique immédiat est probablement malgré tout sincère.

Singulier climat que celui des rapports entre un assistant rédacteur de dictionnaire et son supérieur hiérarchique immédiat. Ce n’est pas là du boulot de bureau tout à fait comme les autres. Parenthèse historique: Émile Littré est mort fou et Walter von Wartburg faisait des fiches le jour de son mariage (plus tard, il allait en faire faire à sa femme et à sa belle mère…). Certes, pas de ces grandeurs, pas de ces envolées entre moi et mon supérieur hiérarchique immédiat. Ce furent des Hugo… nous ne sommes que de modestes Kafka…

Hier, mon supérieur hiérarchique immédiat, ce personnage moderne et libéré, ce militant de tous les ex-militantismes, a censuré mon article. C’est-à-dire qu’il a biffé en rouge deux exemples de journaux (ne rien inventer!) à cause du contenu qu’ils véhiculaient. Le premier de ces exemples faisait allusion à l’allure de con que se payait le pauvre radiocanadeux qui a lu le Manifeste F.L.Q. en 1970 et le second rapportait les jérémiades d’un ex-péquiste-de-la-première-heure à propos du gouvernement péquiste-de-la-dernière-heure qui aurait laissé s’affaiblir notre beau Kébec. Deux bien fades et insignifiants contenus en vérité. Deux mauvais petits poissons, glissants à souhait, qui se sont empêtrés malgré tout dans le filet suffisamment étriqué des théories sociales de mon supérieur hiérarchique immédiat.

Il a censuré cela. Dans un des douze milles articles (prévus) de son dictionnaire. 

Il s’est révérencieusement excusé. Il m’a expliqué qu’en vieillissant je comprendrais, que lui aussi on lui avait censuré ses articles de dictionnaire dans sa jeunesse d’assistant rédacteur, et que maintenant il avait compris que les idées véhiculées par un article de dictionnaire sont très importantes…

Je n’ai pas bronché. J’étais trop conscient de la mesure des enjeux en cause et de la portée sociale de deux exemples vieillots et sans intérêt dans un gros dictionnaire que personne ne lira parce qu’il sortira trop tard et coûtera trop cher. J’ai donc fait subir à mon supérieur hiérarchique immédiat un traitement à la mesure du problème soulevé.

J’ai censuré son nom dans mon bottin téléphonique…

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Paru initialement dans Moebius, n° 32, La Censure, Montréal, printemps 1987, pp. 34-35.

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POUR LE CARNET LENTEUR (Manifeste et tuyaux pratiques en faveur du Slow Blogging)

Publié par Paul Laurendeau le 1 janvier 2012

Écrire au quotidien, c’est différent, c’est un autre muscle. Et quand tu lances un blogue, si tu veux être lu, t’as besoin d’écrire CHAQUE JOUR. Pas une fois par semaine. Or, écrire au quotidien, c’est un job, ça s’apprend, ça se développe, ça se travaille.

Patrick Lagacé
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Bon alors, on reste tous parfaitement calmes. On respire bien par les naseaux et, après avoir découvert cette petite exergue-choc innervante (sinon énervante), on prend maintenant, calmement acte de l’observation plus générale qui suit et qui, elle, s’impose de plus en plus, au jour d’aujourd’hui: des espaces de communication comme Twitter et Facebook ne menacent pas les carnets (blogues). Twitter et Facebook reconfigurent les carnets, nuance… Facebook monopolise de plus en plus des fonctions communicatives et figuratives très spécifiques qui étaient assumées autrefois (il y a peu!) notamment (entre autres!) par les fameux carnets de collages (blogues de type scrapbook). Twitter, pour sa part, semble indubitablement développer une dimension nettement journaleuse et instantanéiste. Et de fait, Twitter va, lui, tuer un type particulier de blogue folliculaire: le carnet-télex, sans menacer les autres types. Et, en tant que carnetiste, eh bien, pour tout vous dire, je ne vais pas pleurer… De fait, si on esquisse l’affaire à gros traits: de ce qui était un lot hétérogène de carnets (blogues) circa 2006-2008, un quart est parti à Twitter (celui des faiseurs de renvois hâtivement commentés, avec hyperliens ou sans), un quart est parti à Facebook (celui des façonneurs, souvent talentueux et sensibles, de grands collages textes/photo intimistes et personnels), un quart a ralenti sur place, a crampé, a calé et s’épuise sans trompette (tombe en jachère, pour utiliser l’expression consacrée, ou encore: ferme explicitement, tout simplement, en invoquant, en toute légitimité, des changements de priorités), un quart, finalement, reste, tient le coup dans le format carnet d’origine, garde le fort, et entre dans le type de mutation lente sur laquelle il s’agit justement de prendre parti ici. En d’autres termes, contrairement à ce qu’on entend ici et là, ce ne sont pas les (vrais de vrais) blogues qui sont en perte de vitesse (qui osera d’ailleurs encore dire que ralentir est une “perte”?), ce sont les blogueurs suiveux de modes sans contenu lourd qui lâchent prise et changent de disque. Or, avouons-le, vaut mieux cent mille carnets solides qui influencent que dix millions de papillonnettes micro-actuelles à six lignes qui relaient la salade ambiante sans analyse… C’est dans cet état d’esprit serein et cardinal que je soumets à votre attention sagace le remarquable petit manifeste suivant, hautement tendance, que l’on doit à un de mes langoureux compatriotes de la Côte Ouest… Attention les arpions, préparez-vous à bien planer ici dedans…

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Le Manifeste Carnet Lenteur (Slow Blog Manifesto)

par Todd Sieling de Vancouver (Canada)

Traduction/adaptation française: Paul Laurendeau (Ysengrimus)

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1. Carnet Lenteur, c’est le rejet de l’immédiat. C’est la prise de parti selon laquelle tout ce qui vaut la peine d’être lu n’est pas obligatoirement tartiné à la hâte, et que maintes pensées se doivent en fait d’être servies aux convives après un lent mûrissement et une mise en forme verbale bien tempérée.

2. Carnet Lenteur, c’est de parler comme on parle quand on parle de quelque chose qui compte vraiment. C’est de se comporter comme si ces pixels qui mettent nos paroles en forme visible étaient une substance très précieuse et très rare. C’est la sereine acceptation du fait qu’on peut parfaitement laisser passer des événements sans les commenter. Délibéré dans son rythme, allant son pas de sénateur, Carnet Lenteur, c’est le fait de ne pas rompre ledit rythme, sauf en cas d’urgence suprême. Et, même là, il faut voir, car la lenteur, en fait, ce n’est jamais la vitesse de l’urgence. Et les lieux où se manifeste ce rythme plus lent que l’on aime vraiment, vu qu’il nous rassure et nous rassérène, ce sont souvent ces lieux là où, justement, on trouve refuge, dans l’urgence.

3. Carnet Lenteur procède à l’inversion de la fatale désintégration des prémisses de nos idées les plus vives en ce fourbi de boutades fugaces et de tours de phrases faciles et trop souvent esquissés. Carnet Lenteur met en place le processus par lequel les pétillements de la pensée scintillent tout plein puis s’atténuent un tout petit peu, histoire de prendre leur juste place, en toile de fond d’un grand tableau, en fait plus complexe. Carnet Lenteur ne grave pas immédiatement toutes les pensées sur quelque parchemin solide et inusable, avant qu’elles ne soient parvenues à se constituer leur propre validité conceptuelle, durable et stable, devant le flux du temps.

4. Carnet Lenteur, c’est le fait d’accepter de se taire face aux singularités momentanéistes, face à ces différents outrages mesquins et ces petits extases quotidiens, ces déclics cliquetants de banalité, ces micro-déceptions perpétuelles, la gadoue psychotique de ces constants effets de fin du monde dégoulinant et se coulant entre les gros titres. Ah, cette chose si importante que vous vouliez tant dire, à chaud, la semaine dernière, eh bien, elle pourra parfaitement être formulée le mois prochain. Un tel esprit de l’escalier sereinement assumé ne vous fera briller que davantage.

5. Carnet Lenteur, c’est la réplique donnée sans ambages au Grand Référencieur, ainsi que le rejet ferme et sans appel de ce dernier. Le Grand Référencieur, c’est ce bel affreux monstre qui se niche entre les replis onctueux de la lourde draperie Google. Il dicte tout ce qui touche la question de l’autorité et de la pertinence de ce que vous recherchez. Bloguez vite, bloguez souvent et Google vous récompensera. Conditionnez votre moi créatif et alignez-le sur la fréquence secrète du fugace et, alors, l’adoration de Google sera vôtre. Vous ferez alors votre apparition là où se braquent tous les regards: dans les quelques premières pages des résultats de recherche. Mais, oh, osez évoluer à votre propre rythme et vous verrez alors vos travaux ne jamais être retracés. Osez refuser vos faveurs au Grand Référencieur et vos documents se verront aspirés, comme par un sombre et tumultueux mælstrom, vers les eaux profondes et vaseuses des sujets non discernés. Sa conception torve et tordue du bien commun a fait du Grand Référencieur un ennemi des masses terrifiant. Il dicte un rythme qui prohibe la réflexion fondamentale, justement celle qui, pourtant, est absolument indispensable quand on prétend aller plus loin que le quotidien, en cherchant à léguer quelque chose.

6. Carnet Lenteur, c’est la reconfiguration de la machine comme agent ancillaire de l’expression humaine, et non plus comme garde-chiourme pressé ou régent rigide. C’est la pause volontaire imposée sciemment à la roue en giration ultrarapide de cet écureuil paniqué qu’est devenu le ci-devant carnetiste hautement efficace. Carnet Lenteur, c’est la ferme imposition d’une temporalité asynchronique, celle, en fait, où on n’est pas campé là, au bout de sa chaise, à tapocher toujours plus vite sur le clavier, pour rattraper le rythme de l’ordinateur. C’est celle, en fait, où la vitesse de téléchargement cesse d’être la vitesse d’absorption ou de consommation, celle, finalement, où, bon ou mauvais, les travaux, les œuvres, s’exécutent et se formulent en prenant le temps qu’il faut.

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Six tuyaux dans les coins pour réaliser concrètement le CARNET LENTEUR

par Paul Laurendeau (Ysengrimus)

La ferveur ne suffit pas, il faut la patience quotidienne de celui qui attend et qui cherche, et le silence et l’espoir, sans cesse ranimés, au bord du désespoir, afin que la parole surgisse, intacte et fraîche, juste et vigoureuse. Et alors vient la joie.

Anne, Hébert, “Écrire un poème”, dans Oeuvre poétique 1950-1990 (1993), Boréal Compact, p. 97.

1. Ayez quelque chose à dire. Votre écriture de carnet doit être stimulée impérativement par quelque chose que vous avez à dire. Ce sera quelque chose que vous jugez important, crucial, trippant, jouissif, pulsif ou significatif. Il est donc indispensable de vous installer dans un dispositif thématique que vous mobilisez pour ses vertus logogènes. Votre carnet sera alors un puit de paroles et de savoir. Il vous fera parler, vous serez intarissable à son sujet. Conséquemment, sont à fuir comme la peste bubonique des grands soirs, les formulations du type: Bonsoir blogue. Je ne suis pas très inspiré(e) aujourd’hui mais, tel un Baal aussi dévorateur que chiant à la longue, il faut que je t’alimente pour ne pas esquinter mes courbes. Voici donc une photo de mes chats qui n’est pas spécialement bonne ou intéressante ou marrante, mais ça fait toujours une entrée. Outre que ça exacerbe votre lecteur (il déteste souverainement perdre son temps ainsi avec des niaiseries) en plus, surtout, comme justement il vous admire, ça le déçoit profondément. Et, déception pour déception, autant le décevoir un petit peu par votre silence (cela le fait languir, espérer, s’habiller le cœur, comme le renard du Petit Prince) que le décevoir, de façon beaucoup plus cuisante, par des inepties en saillies qui vous coulent, sans espoir, sans jubilation et sans rémission. Rien à dire? Ne dites rien. Patientez. Attendez sans paniquer. Ça va vous revenir.

2. Écrivez ce qui vous tente. Il y a ce qu’on écrit parce qu’on se sent obligé de le faire et ce qu’on écrit parce que ça nous botte de le faire. Dans notre civilisation tertiarisée des rapports d’étapes, des comptes-rendus de réunions et des notes de service, la frontière entre écoeurement et enthousiasme est souvent fort ténue, en matière scripturale, et ce, dans un sens comme dans l’autre. Il y a donc le cas d’espèce extrêmement sensible où vous savez parfaitement ce qu’il faut dire mais où ça ne veut tout simplement pas débloquer. Vous le chiennez, le procrastinez, ce texte qui portant est imparablement en train de s’en venir… L’erreur à ne pas commettre alors serait celle de le faire débouler cul par-dessus tête pour ne pas le perdre, sous prétexte que, dans ce cas-ci, il est bien là, il est à prendre. Or justement, comme, cette fois-ci, il est là, il est avec vous, il tourbillonne, il est absolument important d’éviter prudemment d’aller le foutre en l’air et le rendre nunuche, cul et raté, juste parce que ça ne vous tentait pas, ce matin là. Il faut éviter au maximum de forcer (dans tous les sens du terme…). Ce qu’il faut modestement accomplir alors, c’est tout simplement d’en faire un petit gist, comme disent les ricains, un petit plan, un petit synopsis avec fragments préparatoires, pour ne pas le perdre. Ensuite, laissez mijoter tranquillement. Vous le tenez. Il est dans le bocal ou dans la cage. Il sortira au bon moment. Il ne s’agit pas d’être professionnel et de soumettre ses textes dans les délais, ici. Il s’agit d’être en harmonie avec son intégrité intérieure.

3. Ne vous brûlez pas trop vite. Ah, vous vous sentez comme Bob Dylan quand il avait vingt ans et qu’il venait d’arriver à New York. Les chansons sautaient littéralement hors de sa guitare. Il composait comme d’autres interprètent. Il était inspiré. Il écrivait sans arrêt. Ça lui sortait. Sauf que, bon, même Bob Dylan a fini par ralentir et marquer le pas. Et s’il a su survivre, c’est qu’il a su se ménager. Votre vitesse de rédaction ne doit en rien dicter votre vitesse de publication. Fixez à votre carnet un rythme de parution lent (ici par exemple, à l’exception de rares urgences thématiques, c’est un billet aux deux semaines, stable). On notera la puissante portée doctrinale de cette toute petite proposition pratique. Il s’agit de se diriger préférablement vers des textes qui durent, des textes sur le dos desquels le passage de six mois n’est rien. Ceci n’est donc pas un carnet journalistique. Laissons les carnets journalistiques aux journalistes en n’oubliant pas qu’eux, ils sont payés pour se calciner les ergots au brasier de l’éphémère. Vous, comme votre gagne-pain n’en dépend pas spécialement, le fait est que si vous publiez douze textes en huit jours puis tombez à plat, brûlé, desséché, ce ne sera pas la fin du monde. Sauf que vos lecteurs, artificiellement accoutumés désormais à vos surcharges plumitives qu’ils gobent comme des arachides salées sans les savourer, vont râler, vite, au bout de trente jours, et vous traiteront, vite, comme un carnetiste fini. Si vous publiez exactement les mêmes douze textes en six mois (à raison de deux textes par mois – inutiles de vous presser, vous les avez), vous vous donnez une demi-année pour vous ressourcer, en trouver douze autres. Vos lecteurs ne s’en iront pas. Au contraire, comme vous leurs donnez l’occasion de se ventiler, eh bien, ils s’ajusteront. Ils feront alors une choses très importante et qu’ils vous doivent bien: ils prendront le temps de vous relire…

4. Ne faite télex que si la question traitée vous hante. Faire télex, c’est reprendre une information (souvent une actualité) et la relayer, la redire, la faire rebondir mais aussi la pomper, la chaparder, la piquer. C’est une astuce trop souvent utilisée pour drainer du trafic. Le Prince William fait un entrechat, vous en parler, pour aller chercher votre part de la formidable manne lectorale planétaire que ça déclenche forcément. Ce procédé de singeux des médias conventionnels est à fuir comme la peste bubonique parce qu’il étrangle implacablement et inexorablement votre originalité de carnetiste et aussi, naturellement, tue votre lenteur en réintroduisant la frénésie actualiste qu’on cherche justement à harnacher ici. Inutile de vous rabâcher, de surcroît, qu’il est con et illicite de plagier, qu’il faut toujours citer ses sources. Enfin, là dessus, la cyberculture est maximalement surveillable donc, par la force des cyber-faits, obligatoirement honnête. On fait télex, on reprend un texte, on lie le renvoi au site d’origine et vogue la galère. Je ne dis pas de ne pas faire ça, je dis de ne pas en faire une habitude. Votre carnet doit être constitué d’une immense majorité de textes dont vous êtes l’auteur intégral. Autrement, ben franchement, c’est pas la peine. Relayer, faire suivre, il y a des agrégateurs-machines et des twittologues performants qui feront ça toujours mieux que vous. Ce qui doit arriver c’est ceci (par exemple). Je me renseigne tranquillos sur ce nouveau phénomène du Slow Blogging, moins parce que c’est tendance que parce que ça correspond à mes valeurs fondamentales de carnetiste. Je tombe sur le magnifique manifeste de Todd Sieling. Je suis saisi par ce texte de visionnaire (il date quand même de 2008), planant, pété, beau et lumineux, de mon compatriote anglophone. Et, moi, quand un texte en anglais me saisit, il se met comme automatiquement à se traduire dans ma tête. Je traduis. Je contacte l’auteur. On fraternise. Et là, oui, là, sans hésitation, je relaye ce texte en citant joyeusement ma source. J’ai fait télex ici, parce que la question traitée dans le texte relayé me hante et que le texte en question me botte. Voilà. Ça jouit pour moi, ça jouira pour mon lecteur. L’émotion est garantie par le caractère hautement sélectif du choix de (finalement) relayer.

5. Soyez plus disert que bref (bref, c’est pour Twitter). Le texte de carnet est un texte de fond. C’est un texte qui assume sereinement une résistance ouverte face à la mythologie du bref, du superficiel, du fugace, du flatulent et du rapide. Le carnet est tout doucement en train de devenir l’anti-Twitter. Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas ici de casser du sucre sur Twitter, dont la fonction sociale et communicative est absolument indubitable. Il s’agit plutôt de voir clair dans ce qu’on fait. Twitter, c’est parfait pour des commentaires brefs, des aphorismes, des apostrophes, des apophtegmes, des épigrammes, des renvois de sources. C’est aussi le champion du suivi cursif d’un événement instantané. Sur Twitter, les acteurs font se dérouler un fil de presse cybernétique et, vifs comme des singes, ils découpent d’un coup sec ce qu’ils retiennent. C’est comme s’ils étaient perchés sur un tabouret, immobiles, et c’est le fil qui se déroule devant eux. Dans le cas d’un carnet, la métaphore est inverse. Les gens bougent vers un carnet. Ils se déplacent pour vous. Ils entrent et se regroupent chez vous. Ils visitent, comme on visite un site (au sens cybernétique et/ou matériel du terme). Ils explorent, ils absorbent, ils s’imprègnent. Conséquemment, il faut mettre la table. Les gens vous lisent pour votre style et vos idées. Vous êtes, pour eux, quelque chose comme un auteur. S’ils sont ici, c’est qu’ils en veulent. Alors mettez–en. Un texte de carnet pourra être trop court, laissant le lecteur sur sa faim, frustré, sevré, hagard et avec l’impression lancinante d’avoir perdu son temps de déplacement. Un texte de carnet ne sera jamais trop long. Read my lips on this. Si c’est trop long (pour le moment), ils survoleront, ils graviteront, ils reviendront, ils approfondiront, ils ralentiront. On ne fait pas que les exalter par notre prose, on les éduque un petit peu aussi. Eux aussi doivent prendre leurs distances devant la cyber-tare du bref, du superficiel, du fugace, du flatulent et du rapide. D’ailleurs être disert, c’est aussi être disert avec eux et elles, nos lecteurs, nos lectrices, nos visiteurs ponctuels et notre camarilla stable. Prendre le temps de lire ce qu’ils disent, d’y répondre respectueusement, de faire rebondir le débat, le tout, ouvertement, en long et en large, dans le formes, bien en protocole. Donner la parole, c’est aussi de s’engager à se donner dans l’échange de parole, pas juste de cerner un troupeau bêlant de suiveux… Le carnetiste a des responsabilités à assumer et ces responsabilités sont des responsabilités explicites. Or l’explicite est disert, c’est fatalement dans sa nature la plus naturellement fatale.

6. Blog responsibly (soyez un carnetiste responsable). Ce beau et lumineux tuyau, je le tiens de la fiche-conseil de la plateforme WordPress (mais il se répend désormais un peu partout). S’il fallait résumer en deux mots le devoir cardinal du carnetiste, ce serait ces deux mots là: Blog responsibly… Être un carnetiste responsable, c’est se tenir loin de la saleté verbale, de la virulence oiseuse, de la hargne stérile du polémiste ad hominem. C’est aussi se tenir loin des sujets qui n’ont pas d’allure, qui sont haineux, qui sont absurdes, qui sont rebattus, qui sont hypertrophiés soit par la bêtise ambiante, le conformisme crétin, l’actualité hocus-pocus, le fatras des modes et des tendances toc, bric-à-brac, attrape nigaud, farce-et-attrape. Pour être un carnetiste responsable il est indispensable de prendre le temps de peaufiner l’ouvrage. Ralentissez, ça vous donnera le temps de réfléchir aux conneries que vous évitez déjà en vous disant justement qu’il faut penser à ce qu’on dit, sans trop pousser la machine. Choisir ses thèmes, sélectionner prudemment ses photos, retravailler ses formulations, nuancer ses propos, hésiter, revoir, reformuler, ciseler. L’irresponsable et le hâtif vont tellement souvent de pair. Prendre le temps de mâcher avant d’avaler, de méditer une question, de penser à son affaire, de relativiser un problème, de s’informer, de se documenter, de se calmer le pompon surtout, oh justement surtout si notre fonction est de grogner sur le monde! Il ne s’agit pas de se censurer. Il s’agit de s’articuler. C’est crucialement différent. Écrire un texte responsable, c’est aussi écrire un texte dont on peut dire de lui: dans cinq ans, il tiendra encore, il véhiculera toujours mes valeurs et, même s’il prend quelques rides parce qu’il est inévitablement marqué au coin d’une époque, il n’est pas ravaudé par l’actualité instantanéiste et les effets de manches spontanéistes qui sont tellement le trait de la grande frénésie irresponsable du Clavier Universel contemporain. Slow Blogging IS Responsible Blogging.

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La procédure de modération du Carnet d’Ysengrimus

Publié par Paul Laurendeau le 15 septembre 2011

Au fuyant (et museleur) Ysengrimus: toutes mes excuses. Je n’avais pas compris le but premier de ce blogue: faire des entrées, à tous prix. D’où le fait que vous assumiez d’être la risée du Web par vos prises de position, du moment que les visites augmentent. Une fois encore très sincèrement, j’admire cette démarche: oser allier ainsi stupidité, suffisance et agressivité pour augmenter le compteur de son blogue, ça demande une échine fort souple. Je ne vous dérangerai donc plus, ce qui vous permettra de ne plus perdre de temps à effacer mes commentaires.

Commentaire (caviardé) de l’intervenant VAKORAN sur le rouleau du billet sur le canular lunaire

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Dans la formulation de ma typologie des blogues, on peut continuer de dire sans vaciller que le Carnet d’Ysengrimus est un carnet d’opinion. On le salue souvent pour la qualité du débat qu’il suscite et, je vous l’avoue ici en toute impudence, de fait, cela ne s’improvise pas. Or justement, puisqu’on en cause, la flamboyante, tonitruante, sulfureuse, sempiternelle mais jubilatoire, foire d’empoigne de mon fameux rouleau du billet du canular lunaire engendre parfois l’amertume d’un certain nombre de pisse-vinaigres hagards, sans contenu précis. Ils se lamentent alors, sous le faix fort lourdingue de leur vide conceptuel, au sujet de la procédure de modération pratiquée en cette enceinte. Pierre-rejetée-devenue-pierre-d’angle, ma petite exergue exemplifie ici, pour la bonne bouche, les blatérations tapageuses de ces dromadaires à la soif éternelle. Pour les visser, et aussi pour le bénéfice d’un vieux copain qui parle justement de toutes ces choses, dans un colloque de rhétorique en ville, il semble que le moment soit venu, sans artifice ni concession, de vous asséner la procédure de modération du Carnet d’Ysengrimus. La voici donc et, comme son code d’éthique pour l’intervention sur carnets publics se tartinait en cinq points, elle, elle se tartine en six:

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1- Le filtre des envois indésirables est activé. Tout envoi publicitaire ou propagandiste émis par un robot est donc automatiquement mis à l’écart ici, par la machine. Le carnetiste vérifie cependant ce lot spécifique d’envois rejetés pour s’assurer qu’une intervention intéressant l’échange ne s’y trouve pas, par inadvertance. L’inadvertance étant ici due au fait que des intervenants intéressants ayant beaucoup posté sur des carnets supportés par cette plate-forme sont parfois relégués dans le filet à mortadelle (spam net) sans raison vraiment valide. Ysengrimus récupère alors ces interventions.

2- Ysengrimus lit personnellement les interventions de ses commentateurs une par une. La requête ferme de modération est activée pour chaque intervention. Le mécanisme autorisant le passage d’un auteur une fois que sa première intervention a été acceptée n’est pas activé. Nous sommes donc sous filtrage fin. Chaque texte est jugé graine à graine, au cas par cas. L’approbation se fait au texte, pas à l’auteur. Le cyber-anonymat des intervenants est intégralement respecté. Il arrive par contre parfois à Ysengrimus de remercier un intervenant d’avoir signé sa diatribe. En conformité avec la doctrine du Carnet Lenteur (Slow Blogging), la bande passante de discussion de tous les billets est ouverte et restera ouverte sine die.

3- Les fautes d’orthographe des interventions sont corrigées par Ysengrimus. Ceci ne doit pas être considéré comme une correction complète (Ysengrimus est un fort mauvais relecteur d’épreuve). Ces corrections sont apportées pour que l’intervention ne soit pas jugée sur sa conformité orthographique, critère qu’Ysengrimus juge non avenu. D’autres conventions s’appliquent. Les mots abrégés sont restitués, les chiffres en chiffres sont remis en lettres. Les points d’exclamation sont retirés. Les triples points d’interrogation sont réduits à un seul. Un protocole de mise en italique ou en gras des citations et des titres est implémenté. Les paragraphes sont souvent reconfigurés (Ysengrimus n’aime pas les paragraphes d’une ligne). Les interventions en anglais sont parfois suivies d’une traduction ou d’une glose-résumé. Globalement, il s’agit de finir avec en main un échange-débat qui sera utilement et agréablement lisible par un tiers. Le jeu des interventions acceptées et refusées est cardinalement déterminé par cette priorité.

4- Les interventions retenues en priorité sont celles introduisant une contradiction de fond. Si un point de vue est défendu dans le billet, le point de vue le contredisant méthodiquement est promu prioritairement dans la discussion. L’exercice se veut fondamentalement dialectique. Le postulat est que le lecteur pourra établir son propre jugement en prenant connaissance de l’intégralité du débat. Ysengrimus ne cherche pas à remporter un débat mais à l’exposer et à rendre sa position personnelle bien claire au sein de cet exposé. Les hyperliens apportés par les contradicteurs (y compris les hyperliens renvoyant à leurs propres sites) sont encouragés (tous les hyperliens sont vérifiés périodiquement et réparés, quand c’est possible). La notion de cyber-provoque (trollisme) n’existe pas sur le Carnet d’Ysengrimus. Toute contradiction y est fermement valorisée. Le plus radicale elle sera, les plus nettement elle sera approuvée. Ceci dit, inévitablement (il semble que ce soit une loi du genre blogue), le carnet développe, avec le temps, une camarilla. C’est un petit groupe d’intervenants habituels qui aiment le Carnet d’Ysengrimus, le lisent régulièrement, et oeuvrent à le complémenter. Ce sont les ami(e)s, les compagnons et compagnes de route. Toutes les interventions et hyperliens introduits par la camarilla sont acceptés, sauf les insultes sans contenu (dites insultes inanes) à l’égard des contradicteurs d’Ysengrimus. Le fait d’aimer le carnet et de le défendre bec et ongles ne libère pas de l’obligation d’argumenter au contenu.

5- Sont refusés, sans sommation ni explication, les textes suivants. Les interventions écrites dans une langue qu’Ysengrimus ne peut pas décoder. Les interventions en code MSN. Les erreurs factuelles indubitables (Napoléon meurt à Waterloo ou Toutes les langues viennent de latin ou Neil Armstrong et Buzz Aldrin n’ont pas de passé militaire ou, naturellement, La Shoah n’existe pas ou La femme est intrinsèquement inférieure à l’homme). Il est inutile et oiseux de noyer un objecteur dans le ridicule facile de son ignorance primale (En principe, cette dernière peut d’ailleurs parfaitement co-exister avec des objections valides). Les insultes inanes (insultes sans contenu complémentaire, genre: Pauvre imbécile! sans plus) à l’égard d’Ysengrimus ou des autres intervenants. Noter cependant que les textes écrits sèchement, avec arrogance, ou colère, ou virulence, ou dépit, ou amertume, mais véhiculant des idées, un contenu, sont retenus (Ysengrimus, qui grogne sur le monde, ne se prive pas lui non plus de péter sec et de vesser fétide). Les propos enfreignant les contraintes usuelles de la liberté d’expression (propos racistes, antisémites, misogynes, homophobes, diffamatoires, juridiquement préjudiciables, etc.) sont éliminés. Quand le rouleau dépasse trente interventions, on commence aussi à éliminer les redites. Grosso modo, une redite par intervenant est autorisée. Elle fait alors l’objet d’un avertissement explicite (Epsilon, évitez les redites. Le rouleau s’allonge. Vous allez m’obliger à vous caviarder). La redite suivante du même intervenant est éliminée sans autre sommation. Les interventions portant sur le processus même de la procédure de modération (Genre: Ysengrimus pourquoi avoir censuré ma redite. Tu ne respectes pas la liberté d’expression!) sont caviardées sans sommation car c’est là un bruit inutile qui encombrerait la lecture par un tiers. Ysengrimus se réserve ausi le droit d’interrompre un débat subsidiaire entre intervenants s’il le juge excessivement digressant. Ladite interruption est alors signalée explicitement, avec aménité, ou sans. Finalement quand Ysengrimus se fait dire de s’expliquer ou encore d’exposer ses arguments, il répond simplement: relisez le billet. C’est qu’Ysengrimus (redisons-le…) s’efforce d’éviter les redites, y compris les siennes.

6- Autrefois Ysengrimus, nono qu’il est, intervenait comme l’autre intervenant quand il répondait. Un jour il s’est aperçu que cela faussait complètement ses statistiques d’interventions en les gonflant artificiellement des siennes. Maintenant, Ysengrimus ne fait une intervention en bonne et due forme que pour apporter un complément d’information non argumentatif ou citer un commentaire pertinent (anonyme ou non) lui ayant été envoyé privément. Sauf si sa réponse est vraiment très longue, Ysengrimus réplique désormais à la suite d’un intervention par une note de pied entre crochets, en italiques et signée Ysengrimus. Ysengrimus répond aux interventions en français en français et aux interventions en anglais en anglais.

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Ysengrimus ne cherche pas à remporter un débat mais à l’exposer et à rendre sa position personnelle bien claire au sein de cet exposé...

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Écrire… se travestir… se dévoiler…

Publié par Paul Laurendeau le 14 avril 2011

Comme le disait (enfin, bon, je glose…) Robert Ervin Howard (1906–1936), on ne peut pas écrire le soir et la fin de semaine. Il faut s’y consacrer. C’est un art. Il faut s’asseoir et prendre le temps. Quand on se doit à l’écriture, on se doit à en faire la priorité centrale de sa vie et ce, coûte que coûte. L’univers de notre prochain exercice romanesque s’approche de nous en tourbillonnant. Il vient nous hanter le soir, la nuit, au petit matin, toujours un peu n’importe quand. Il ne faut pas le capter trop vite, il faut le laisser tournoyer puis se poser sur la portion de notre être qui tiquera d’un petit mal cuisant lors de cette rencontre. La mise en place des émotions et du mood sont primordiaux, mais rien ne se fera sans méthode. Il faut donc planifier l’ouvrage, mettre un plan au net, faire des recherches un peu aussi. Pas trop de recherches, il ne faut pas s’enliser dans les fatras d’un essai manqué pour se ligoter ensuite avec des matériaux préparatoires à rallonge. Ceci n’est pas un exercice académique, et je parle en connaissance de cause. Il faut que ça vole, que ça butine. Il faut savoir quand plonger. Il y a aussi les tentations à éviter. Tentation de la facilité, tentation de s’accrocher aux modes, de s’inspirer un peu trop, de se donner le public cible qui mordra vu que nous aurons bien suivi la tendance. L’autre tentation, catastrophique à notre époque, omniprésente, lancinante, terriblement parlante, c’est celle de la biographie-sans-concession déguisée en fiction, ce que certains nomment l’autobiographie d’un inconnu. Ces tentations sont inexistantes pour moi. Je n’écris pas sur ce que j’ai lu, ou sur mon vécu. J’écris sur ce qui me roule dans la tête. Ma fiction n’est pas autobiographique ou plagiaire, elle est imaginaire. L’originalité n’est pas une quête ou une recherche pour moi. C’est un acquis sûr, imparable. On me l’a assez dit et redit. Je détiens le secret de l’originalité, sans même y avoir pensé. Ce secret, le voici, tout simple… Vous voulez être original? Écrivez de vos obsessions. L’originalité suintera de vous. Vous n’aurez même pas, non plus, à y penser.

Je ne plierai pas, je ne me conformerai pas. C’est dans ma nature. Je prendrai cette avenue et écrirai des histoires merveilleuses. Mon écriture est. Elle percole en moi. Il me reste simplement à la faire connaître. Le seul texte de référence utile en matière de réflexion artistique que je trouve dans la tradition culturelle du Québec, c’est le Manifeste du Refus Global (1948). Le seul roman qui me prend à la gorge au Québec, c’est L’Avalée des avalés (de Réjean Ducharme, 1965). Mais pour ces deux textes majeurs, il y a tellement de poutine insipide, de savonnettes, de petits copains qui font mousser la prose inepte des petits copains… de… de… de… Mais voilà qui me donne l’opportunité de dire un mot de la ligne éditoriale du site Écouter Lire Penser que j’anime avec Daniel Ducharme et une petite équipe de cœurs d’artichauts. On a décidé de faire le contraire de ce que les surréalistes avaient fait jadis avec l’essai critique collectif Un cadavre (1924 et 1930). Au lieu de couler ce qui nous horripile, nous valorisons ce qui nous botte. Sur ce qui nous déçoit, silence opaque, sur ce qui nous sollicite, jactance labile. C’est aussi incisif, tout en étant moins agressif. Cet état d’esprit, je le reproduis, le perpétue ici aussi, au sujet de mon œuvre de fiction. Au lieu de dénigrer ce que je ne trouve pas bon, j’écris mes textes et les laisse porter ce qu’ils ont à porter. Inutile d’insister sur le fait qu’ils sont bons…

Comme le personnage double du roman Se travestir, se dévoiler, l’écriture de fiction contemporaine vit pleinement la crise de conformité de la société tertiarisée contemporaine. C’est rendu qu’on écrit un essai comme on rédige un rapport ou une batterie de notes de services. On écrit de la fiction comme on transmet un compte-rendu journalistique ou les billets d’un carnet (blogue) de voyage. C’est rendu qu’il faut être professionnel même quand il s’agit de chier, d’éructer, de subvertir par l’art, de pisser le sang délétère, de souiller la routine de boyaux de porcs et de songes indicibles et/ou inavouables. Et après on va se lamenter que les œuvres manquent de sang, qu’elles se languissent et vivotent en librairie. Voltaire est mort, Falardeau est mort, et je ne me sens pas bien moi non plus, allez. À ce moment-ci, on me permettra de me fendre d’une recommandation amicale et respectueuse. Celle de vous prier de jeter un œil sur le reste de mon carnet (blogue) Le Carnet d’Ysengrimus. Il fournit sans tergiverser ni tataouiner la nature explicite de mes couleurs idéologiques. Je préfère prévenir à l’avance car ce que je pense perle en permanence dans ce que j’écris. Mon entretien avec Daniel Ducharme sur le site Écouter Lire Penser aidera certainement aussi à cerner ce que j’entends par réalisme insolite. Voilà pour la minute renvoi… renvoyage aussi, du reste.

Donc, je n’écris pas sur ma vie. Je ne cultive pas le roman-témoignage, cette autobiographie déguisée où on se raconte chafouinement, avec un petit masque. Trois petits tours, trois petites diffractions, une poignée de changements de noms, rêvez, voici ma «fiction». Je n’écris pas sur ce qui existe ou sur ce que je sais. La littérature de colportage, c’est pas mon genre. Je ne fais pas du feuilleton factuel, du reportage, du témoignage douloureux, amer et poignant. J’écris sur ce que j’imagine. Je reproduis, du mieux que je peux, le film mou, fou, labile et chamarré qui me roule dans la tête. Oh, il m’arrive bien de plagier des lambeaux de réel historique… mais ce n’est plus plagier ça, hein, c’est s’inspirer. Quand, en dessous de mon scénario, se profile insidieusement les fibres d’un monde d’autrefois, c’est pour les concasser, les broyer, les dissoudre, ces fibres, et en faire le comburant autonome de ce récit hirsute, de ce rouleau hâtif et fugace qui ne cesse de m’échapper, lui aussi. J’écris, en fait, comme je vous raconte un long métrage que j’aurais furtivement vu en rêve. Je suis un élucubrant de mon temps. Pour le moment, comme quand on rapporte du rêve, justement, je réorganise les éléments les plus délirants, les remettant sur le trépied d’une cohérence narrative fondamentale, mais je ne ferai peut-être pas cela toujours. Si quelqu’un apparaissant dans une de mes fictions ressemble à une personne réelle, ce n’est pas un aveu biaiseux ou du crypto-réalisme. C’est un casting. Cette personne, inopinément semblable à une personne du monde, vient jouer un rôle que je lui assigne, dans mon film, un petit rôle habituellement. En effet, ce genre de casting de personnes que j’ai connu, ou que le monde a connu, cela arrive généralement à un de mes personnages secondaires (j’adore et respecte immensément mes utilités, ce sont tous des amours passionnels et charnels, pour moi). Mes personnages principaux, eux, par contre, ne viennent d’absolument nulle part d’empirique ou de platement factuel. Ce sont des Ornicar… Et l’histoire dans laquelle ils évoluent, bien, c’est une fiction.

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Sur le roman Se travestir, se dévoiler maintenant. L’itinérant torontois Marcel Dacier se substitue sans témoin à un certain Simon Baume, dont il est le sosie intégral, sur les lieux de l’accident mortel de ce dernier. Cela le fait entrer dans une famille de milliardaires de l’Escarpement du Niagara. Il y redresse involontairement un certain nombre de torts et se gagne quelque peu la confiance de cet univers bourgeois glauque, en le prenant doucement et astucieusement dans l’angle du bon amnésique. Le travesti est parfait. Mais, quand tout semble se mettre en place, comme une mécanique bien huilée, insidieusement quelque chose coince, frotte, se casse. Et notre homme devra en venir inexorablement à se dévoiler. Les représentants de son nouveau milieu social devront le faire aussi, en une tumultueuse dégringolade de sincérité et de vérité non voulue, que personne n’avait vu venir. Se travestir est un acte calculé, stratégique, méthodique, fondamentalement stable, même à travers le détail fourmillant de ses divers rajustements tactiques. Se dévoiler est plutôt un effondrement, un effet de forces éminemment involontaires, une catastrophe, au sens le plus pur du terme, une capilotade effilochée, échancrée et filandreuse qui, si elle rencontre parfois certains assentiments secrets, rampants, occultes, s’impose à nous, malgré nous, s’enchevêtre en torons cauchemardesques tout autour de nous, et nous force à la plus échevelée et la plus fatale des cascades d’improvisations. Se travestir… se dévoiler… c’est écrire. Voilà.

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PÉDOPHOBIE

Publié par Paul Laurendeau le 1 mars 2011

Ah la maudite propagande de pédo-panique.  Il faut encore en parler et en parler, alors parlons-en encore et encore, kaltor. Daniel Cohn-Bendit a écrit des conneries pédophiles en 1975. Roman Polanski a commis un crime pédophile en 1977. Frédéric Mitterrand, ouf, bon passons… Je ne suis impressionné par aucun des trois… Haro sur les trois… Mais je suis encore bien moins impressionné par les gogos qui s’acharnèrent stérilement sur ces boucs émissaires parcheminés, sans intérêt, au lieu de démanteler les réseaux pédophiles effectifs, pégreux et hyper-actifs de notre temps. L’argent de la lutte contre la pédophilie est, ici, sciemment foutue en l’air sur des causes-spectacles parfaitement creuses, des attrape-nigauds émotionnels, des défoulements de vindicte, et le spectacle continue de tourner à vide. Il faut qu’on fasse le vrai boulot, au lieu d’égorger des agneaux pascals inutiles et inopérants, à gros tarifs. Combien d’enfants violentés en ce moment même, pendant qu’on se défoule émotionnellement et se dédouane intellectuellement sur ces crimes irréversibles et insolubles dus à des «personnalités» faisandées. Maudite justice-gadget malhonnête. Démagogie de Tartuffe. On dirait qu’il n’y a que la victime, devenue adulte, de Roman Polanski qui comprend le bon sens, dans tout ce foutoir… Si une bonne recherche sur la pédophilie contemporaine, son hypocrite et cynique exploitation commerciale, et ses conséquences paradoxales imprévues, disposait du battage de cirque médiatique qu’on cultiva autour de Cohn-Bendit, Polanski, Mitterrand et consort, il y aurait bien des variations et des nuances inattendues, dans notre compréhension de toutes ces choses. Mais les enfants violentés de ce jour ne sont pas des vedettes d’Hollywood ou des politicards en vue, hein, alors, ils peuvent bien attendre… Ils ne sont pas le vrai sujet en question, en fait. Qu’ils prennent un numéro et s’assoient dans leur petit coin… Pour le moment on se défoule, on s’amuse entre adultes, on lynche gratis. Et rien ne se fait de vraiment sérieux, sur le plan de la lutte au crime ordinaire et de la compréhension critique de la crise collective que nous vivons tous, sur cette question douloureuse et lancinante. Or, par contre, un tout autre effet pervers se met graduellement en place, pas marginal celui-là, pas médiatique-gadget, mais bel et bien sociétal, fondamental, global.

C’est aussi tôt qu’en 1976, directement entre Cohn-Bendit et Polanski donc, que j’ai eu mon premier froncement de sourcils sur le problème que je vous soumets ici. Un olibrius à moustache, à peine sorti de l’enfance lui-même, avec lequel j’étais étudiant de collège et qui venait, tout fier, tout matamore, d’obtenir son permis de conduire, bramait à qui voulait l’entendre le conseil «légal» suivant: Si tu roules dans un voisinage infesté d’enfants et que tu en frappes un avec ta voiture, recule dessus et achève-le. Une poursuite pour un accident mortel te coûtera moins et te nuira moins dans ta vie que s’il faut que tu entretiennes un handicapé pour le reste de ses jours. J’ai entendu cette énormité inhumaine, ou des développements similaires, plusieurs fois par la suite et je suis certain qu’il en est autant de bon nombre de mes lecteurs et lectrices. Atterrant… Ensuite, en 1992, j’eus mon second froncement de sourcils, celui là plus tangible dans ma vie personnelle, plus senti, plus cuisant, plus souffrant. Tibert-le-chat, mon fils aîné, mon futur ado à l’appel rageur, mon amour, mon babi de deux ans d’alors, est à la garderie et on m’appelle parce qu’il a une grosse fièvre. On refuse bec et ongles de lui donner du Tylenol-liquide-pour-babi-en-fièvre, mixture pourtant toute simple et efficace pour faire tomber la fièvre sans trompettes. Je me rends donc sur place, le plus vite que je peux, et je retrouve la directrice de la garderie seule en compagnie de mon chouchou, isolé des autres, fiévreux, malingre, niqué, glousseux, rouge comme une pivoine et qui, visiblement, pleure toute la flotte de son petit corps tremblant et ahanant, depuis un bon moment déjà. Je dois donc administrer le Tylenol-liquide-babi-fièvre moi-même because, j’entend encore la voix traînante, bêlante et frappée de cette tarte de directrice theeere’s beeeen laaawww suuuuits, you knooowww. Glose: ils laissent mon babi chialer une ou deux bonnes heures en frissonnant dans sa fièvre parce qu’ils ont peur des répercussions sur leur fichue business de quelque idiot au Minnesota ou à Waterloo (morne plaine!) ayant intenté des poursuite légales à une garderie qui avait administré du Tylenol-babi ou je ne sais quel jus de pieds dans le genre. Souffre, babi, toffe, endure, boue, bouillonne, crève même éventuellement… tant qu’on intervient pas, on est couverts…  J’appelle PÉDOPHOBIE l’attitude de semi-panique froide des adultes qui décident que leurs priorités d’autoprotection personnelles ou sociales priment sur le devoir universel que nous avons envers la protection, le bien-être physique, et l’encadrement émotif des enfants, tous les enfants, les autres ou les nôtres. La pédophobie existe, alors là, depuis un fichu de bon moment, endémique, rampante, poisseuse, collante, comme mes exemples de 1976 et de 1992, et d’autres, peuvent le prouver. La pédophobie n’a absolument rien de sexuel, au demeurant. En fait, elle est probablement aussi vieille que les compagnies d’assurances, les poursuites civiles, l’individualisme pingre, et l’égoïsme bourgeois, tout simplement.

Sauf que cette tendance latente va prendre une dimension subitement torrentielle et cataclysmique avec la montée en flèche de la fameuse ci-devant pédo-panique de notre temps, rien moins que sexuelle, elle. Cela percole d’ailleurs depuis au moins une bonne génération, cette flambée pédophobe en cours de généralisation, comme réplique réflexe à la pédo-panique contemporaine. Voici comment je fis jouer ce réflexe autoprotecteur, moi-même, pour la toute première fois, sans même trop m’en rendre compte. Un parc public de Toronto, en 1992 encore. Mon babi Tibert-le-chat a donc deux ans, la couche aux fesses, le crâne dénudé, et les papattes comme des parenthèses. Il poignasse et marchouille et grimpouille partout et je le suis de près, surtout quand il va faire mumuse dans une sorte d’estrade en escalier pour terrain de foot en plein air, fourmillante de babis de son âge, en majorité des petites filles. J’ai ma gueule de loup Ysengrim des mauvais jours, cheveux et barbe très noirs à l’époque, œil de braise. Je suis un jeune papa encore inexpérimenté, et cela me stresse beaucoup que mon babi Tibert-le-chat grimpouille dans une crisse d’estrade en escalier compliquée, et je me penche sur lui, vigilant, chambranlant, guettant ses moindres mouvements. Une femme qui cacasse avec sa copine se retourne, m’aperçoit subitement, dans un angle mal couvert, au milieu de l’essaim de petites filles. Elle ne voit pas mon babi, que le dos de l’estrade lui dissimule temporairement. Elle fonce vers moi en silence, vive, furibarde. Il est clair qu’elle me prend pour je ne sais quel prédateur de babis et qu’elle me hait, épidermiquement. Quand elle voit mon bichon, comme foudroyée, elle se calme et me gratifie d’un vague sourire. Je ramasse alors mon babi sous le bras, et me casse en silence. Pourquoi me compromettre au milieu de toutes ces gogoles, sur cette estrade inutile, devant cette suspicieuse emmerderesse. Autant aller jouer au centre du terrain de foot. C’est désert, c’est en rase cambrousse, on voit les enquiquineurs aux préjugés sommaires venir de loin et, eh bien, que les autres enfants se démerdent donc par eux-mêmes, c’est pas mon affaire. Tu socialisera une autre fois, Tibert-le-chat… Insidieux, cette petite peur, me direz-vous, hm… hm… En 1995, ce sera pour moi l’éveil, la conscientisation, et le rejet ouvert du pli de l’implicite conformiste pédophobe. Une tarte de sociologue de l’Université Lancastre, une dear colleague, vient chez moi pour s’adonner à une de ces enquêtes sociologiques folklorisant les canadien-français, dont la gentry torontoise est si friande. Cette collègue sociologue, que nous nommerons Betty Chopper (elle mérite bien ce nom du reste, qui est fictif mais assez semblable à son vrai blaze) est, je vous le donne en mille, une célibataire sans enfant, rectitude politique jusqu’au bout de l’émail de la dent dure de son sourire faux et fielleux. Je suis donc dans mon étude de résidence en compagnie de cette Betty Chopper, cette universitaire torontoise guindé au possible, je ne vous dit que ça. Et c’est Reinardus-le-goupil en personne, mon baladin au château dans les nuages, mon puîné gentil, boule d’amour pur et sans mélange s’il en fut jamais, âgé de deux ans aussi ce jour là, affectueux, colleux, minoucheux, chouchouneux, calineux, qui se pointe. Voilà subitement qu’il veut son papa. Il impose dans l’étude, en babillant et en bavant, son odeur babi, mixture subtile de celle de sa mémerde et de sa poudre de talc. Il me grimpe dessus, me fout ses papattes dans la face, m’arrache mes lunettes, se met à se tortiller dans mes bras et sur mes genoux, comme un vrai ver à chou, la couche crissante et l’œil luisant. Cela dure un bon petit moment. Et voilà que la Betty Chopper fronce le visage et me demande, d’un air songé et assombri: Do you always touch your children like this, Paul? [(At)touchez-vous toujours vos enfants de cette façon, Paul?]. Je vous le dis sans ambages, je l’aurais étampée. Je l’aurais fourguée par la fenêtre. Quoi, BettyBitch, il faudrait que je sangle mon babi comme ceci, sans surveillance ni aménité naturellement, pour le reste du voyage de la vie:

Et ce, pour bien desservir les compulsions pédophobes de Madame Chopper et de ses semblables sociologiques, pendant qu’on cause? Non merci. Pas de ça dans ma parentalité, Betty la bébête… Ce fut donc l’éveil. Ah, ah, la maudite pédo-panique, projection malsaine de la toxicité des lubies des autres (souvent eux-mêmes exempts de la culture parentale la plus minimale)… Je pourrais vous en raconter des comme celle-là, jusqu’à demain. Être parent, de nos jours, c’est de se faire constamment traiter en suspect potentiel par les gogos ignares. C’en est grotesque.

Or mon éveil anti-pédophobe n’est pas celui de tout le monde. C’est plutôt la mécanique contraire qui s’est, de fait, solidement engagée. Le mal pédophobe se met en place, se généralise, se banalise, implacablement. Dans les écoles, les crèches, les avions de lignes, les halte-garderies, les cliniques, on ne veut plus vraiment avoir affaire à des enfants, point final. Qu’ils se tiennent à bonne distance. Qu’ils collent ailleurs. Qu’ils se fassent rassurer et câliner par quelqu’un d’autre. Trouble, danger, menace diffuse, chape juridique, peur de son ombre néo-inquisitrice, épouvante sourde, pédo-maccarthysme feutré et doucereux de notre temps. Les enseignant(e)s, les entraîneurs de sports, les maîtres de danse et d’équitation, les sauveteurs en piscines, les personnes en charge des soins et de l’encadrement, les moniteurs de camps de vacances et, bien sûr, finalement, les parents eux-mêmes, ne veulent plus rien savoir de tendresse et de douceur et de câlins dans la relation adulte-enfant. Trouble, danger. La voix traînante de l’égoïsme pédophobe leur roule dans la tête en continu… theeere’s beeeen laaawww suuuuits, you knooowww. Sauf que le problème universel et fondamental reste, perdure et, même, s’intensifie, se creuse. Depuis la nuit des temps, les enfants du village se tournent vers les adultes du village pour du réconfort, de la sécurité, de la compassion, de la sagesse. La seule sagesse frileuse et terrée qu’on leur manifeste, par les temps qui courent, c’est de les traiter comme des mygales angoissantes, désormais plus vénéneuses que venimeuses, à prendre avec les pincettes autoprotectrices les plus longues possible, en manifestant l’insensibilité la plus «neutre» possible, par peur d’être pris -à tort, oh, à grand tort- pour un de ces criminels absolus, qu’on continue, qui plus est, d’autre part, de ne pas attraper, de ne pas voir, de ne pas trouver, de ne pas saisir, de ne pas détecter, parce que les ressources sont mis ailleurs que là où il faudrait. Dans quel enfer sartrien vivons nous désormais, nous et nos enfants, bon sang, je vous le demande? Vais-je devenir grand-père dans cette cauchemardesque galère?

Depuis la nuit des temps, les enfants se tournent vers les adultes pour du réconfort, de la sécurité, de la compassion, de la sagesse

Bilan: on ne détruit pas les pédophiles, et on construit les pédophobes. Et, il faut le dire, les seconds alimentent les premiers… Les enfants sont à la fois, et de front, en parallèle, de plus en plus agressés (pédophilie – minoritaire, spectaculaire) et rejetés (pédophobie – majoritaire, ordinaire). Qu’on ne se surprenne plus, après ça, que nos enfants nous traitent comme des rats, des chiens ou des mules, sur nos vieux jours. Ils ne feront que nous rendre, en quelque imparable continuation, la fracture émotionnelle insensible et couarde que notre éducation peureuse et mal orientée leur aura imposé, sans qu’ils comprennent, une fois de plus, ce qu’ils ont bien pu faire de mal pour qu’on les traite ainsi… Mais, bon, encore une fois, les enfants rejetés de ce jour ne sont pas des vedettes d’Hollywood ou des politicards en vue, hein, alors, eux aussi, ils peuvent bien attendre pendant qu’on s’arrange entre adultes… Qu’ils prennent un numéro et s’assoient dans leur petit coin… Les adultes, que voulez-vous, c’est sérieux, ils ont des réputations à planquer ou à salir, des guerres à financer, une liberté d’expression à bâillonner, et des vedettes hollywoodiennes inutiles à flétrir.


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UN AN APRÈS LE SÉISME EN HAÏTI, L’OUBLI (bilan d’une couverture journalistique à court terme faisant inconsciemment écho au mouvement historique à long terme)

Publié par Paul Laurendeau le 12 janvier 2011

La République d’Haïti a campé une rupture cubaine au temps du Premier Empire…

René Pibroch

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Haïti, quelle trajectoire historique unique pourtant! Ils ont fait leur révolution républicaine vraiment pas mal en avance. En 1803, la révolte de Toussaint Louverture contre Bonaparte libère abruptement Haïti du joug colonial classique et de son pendant immonde: l’esclavage. Venant tout juste de vendre la «Louisiane» (quatorze états, en fait) à l’administration Jefferson, le susdit Bonaparte, visionnaire passable de la trajectoire des Amériques, est obligé de lâcher Haïti pour ne pas froisser la susceptibilité naissante de son précieux allié US, susceptibilité naissante qui mènera à la doctrine Monroe vingt ans plus tard (1823). Les esclaves libérés d’un coup sec par l’action de Louverture n’ont donc plus, depuis des siècles, la possibilité de vivre en Franco-DOM ouvertement assistés par une métropole vétillarde mais constante, comme le font encore Martinique, Guadeloupe, Guyane et Saint-Pierre et Miquelon. Si les Haïtiens avaient fait leur révolution plus tard, comme Cuba (1959), ils auraient bénéficié des partenariats belliqueux, rigides et rageurs, mais massifs et sans ambivalences, du temps de la Guerre Froide. Pas de cela dans leur trajectoire, non plus. La décolonisation graduélliste à l’anglaise (Jamaïque, Barbade, Bahamas, etc), ce ne fut pas pour eux non plus, vu qu’ils étaient déjà intégralement «libres». Aussi la seule puissance qui aurait pu les soutenir, ce sont les USA. Or notez, ceci est crucial, que les USA, première république historique du monde moderne, ne soutient ouvertement que des ROYAUMES (Iran, Arabie, etc). Haïti est une république aussi… déjà… Tant et tant que l’appui des héritiers de Jefferson et de Monroe, eh ben, qu’ils s’en passent. Il n’y a plus rien à y gagner pour les américains. L’appui à Porto Rico, à Guam, à Cuba même autrefois, servait au moins, tout juste comme l’invasion des Philippines (1892), à sortir l’Espagne de l’espace panaméricain… Le sort à long terme d’Haïti s’est donc faufilé entre le colonialisme ancien, chassé trop tôt, le néo-colonialisme monroesque US, rentré trop tard (ou jamais), et une version Caraïbe quasi-accidentelle de la Guerre Froide dont ils n’ont pas, comme Cuba, assumé les beaux risques, tout simplement parce qu’on fait vraiment rarement deux révolutions républicaines de suite… La mécanique de leur trajectoire historique spécifique les a logé directement dans le fossé géopolitique. Angle mort de l’histoire. Le bidonville oublié des Amériques… oubli, oubli, oubli.

Ensuite, il faut que les séismes «naturels» socialement déterminés amplifient la stagnation historique. Disparition subite et artificiellement provoquée de l’oubli, il n’avait guère été possible de mettre la main sur le moindre journal, le 12 janvier 2010, jour du terrible séisme en Haïti. Les choses s’ajustèrent cependant promptement. La couverture journalistique devint vite accessible, omniprésente, tonitruante, en fait. À partir du 13 janvier, les secours s’organisent dans le chaos le plus intégral. Bilan initial, 150,000 morts. On fouille les décombres, dans un terrible dénuement, à mains nues, la plupart du temps. L’UNICEF, la Croix Rouge et d’autres organismes ont des encarts publicitaires d’appel à l’aide philanthropique sous forme de dons en argent. Rapidement, l’eau et la nourriture manquent. Montréal et New York accueillent chacun une conférence sur la reconstruction d’Haïti et Bill Clinton s’implique ostensiblement. Ban Ki-moon, secrétaire général de l’ONU, demande aux sinistrés d’être patients. On donne les Haïtiens comme voulant se ruer sur le refuge du Canada. Les secours internationaux sont coordonnés par les américains et, dans ce dispositif compliqué et lent, les canadiens sont mis spécifiquement au service de la ville de Jacmel. Québec développe une aide d’urgence de trois millions de dollars dans la semaine qui suit le séisme. Les artistes, en une explosion polymorphe de bonnes intentions et d’ardeur, se mobilisent pour Haïti. Alors que les renforts militaires affluent à Port-au-Prince, la communauté haïtienne canadienne demande plus de flexibilité à l’immigration, au gouvernement du Canada, et ne l’obtient pas. Le 20 janvier 2010, une nouvelle secousse sismique frappe Haïti. Québec élargit alors ses critères d’immigration, en se démarquant du gouvernement fédéral.

Début février 2010 éclate l’affaire des dix américains arrêtés pour avoir tenté de mettre en place un réseau d’adoption parallèle. C’est la première grande distraction médiatique. Des humanitaires sont aussi attaqués sur le terrain, par des brigands. Début février, aussi, la grogne s’installe dans le pays sinistré et on commence à critiquer les gouvernements pour leur lenteur à organiser les secours. On constate aussi qu’une part des dons ne se rend tout simplement pas. L’ONU en vient à menacer de suspendre les fournitures de médicaments aux hôpitaux haïtiens qui font payer leurs patients. L’actrice philanthrope autodédouanée Angélina Jolie désapprouve l’adoption d’un enfant haïtien car cela correspond à briser des familles pour une raison fondamentalement indue. Fin février 2010, une autre série de répliques sismiques frappe le pays, alors que, sans explication précise et contre le souhait de l’ONU, les 2,000 soldats canadiens se retirent (ouf, ils niaisent là moins longtemps qu’en Afghanistan – oh c’est vrai qu’ici, excusez pardon, ça sert par spécialement l’impérialisme…). Le bilan des victimes canadiennes est revu à la baisse tandis qu’on finit par faire immigrer des familles haïtiennes au Canada, en catastrophe. Début avril 2010, le bilan des pertes de vies en est à 300,000 morts et on annonce qu’il faudra des milliards pour reconstruire Haïti et ce, tandis que la corruption et l’incurie généralisée sont de plus en plus dénoncées. Vous souveniez-vous de tout ça?

Haïti fut le grand buzz journalistique du premier tiers de l’année 2010. Tout le monde s’enroba d’Haïti en janvier comme tout le monde se mettait une tuque de Père Noël en décembre. Qu’on parlasse ou écrivasse de quoi que ce soit, il fallait alors que cela ait rapport avec Haïti et son séisme (souvent pour se dédouaner insidieusement de parler d’autre chose). Couverture condescendante, ethnocentriste, paternaliste et insidieusement cynique et insensible. En deux petits mois, renouant inexorablement avec l’Histoire, l’histoire a «refroidi», comme disent les journalistes dans leur jargon, et le spectacle médiatique se mit graduellement à se ressourcer ailleurs. Aujourd’hui, malgré la sarabande des dénis, malgré les promesses solennelles de toutes farines, malgré la dure continuité du merdier total, c’est derechef l’oubli de l’actualité, en continuation implacable de l’oubli de l’Histoire. Quand Haïti revient rouler dans l’actualité, c’est sur autres choses et un peu comme si de rien (choléra importé, émeutes des élections présidentielles et, oh, évocations anniversaires de toc du séisme, bien sûr, ces dernières souvent incroyablement nunuches, égocentriques, larmoyantes et anecdotiques)…

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L’appel rageur d’un ado à la pensée critique ado: SOUVENEZ VOUS DE L’ENFANT QUE VOUS ÉTIEZ…

Publié par Paul Laurendeau le 1 décembre 2010

Je me fais critiquer et agresser d’un peu partout depuis l’annonce, il y a quelques mois, de la sortie de mon dernier roman, qui vient de faire l’objet d’une édition en forme électronique. J’ai fourni tous les détails de la démarche émotionnelle douloureuse qui a mené à l’écriture de cet ouvrage. Au jour d’aujourd’hui, je peste intensément, face à ce conformisme verbal et comportemental maladif qui nous agresse en permanence, comme une rage de dents, et nous enveloppe tous, comme une boucane puante et malsaine. Cette contrariété, plus que lancinante, fait remonter en moi le texte d’un petit devoir d’éloquence publique, écrit puis lu devant ses confrères et consoeurs de classe, par Tibert-le-chat, mon fils aîné, quand il était à l’école secondaire. Nous sommes donc dans une salle de classe d’anglais canadienne du début du siècle et notre jeune séditieux de quinze ans lit à haute voix, ceci [la traduction suit]:

Fellow, fellows, listen to me.

I would like you all to question yourselves: Why are you here? What prompted you to get up with the sun, drag yourself out of bed, and come to this cursed place? Throughout the years, your minds, as well as mine, have been tainted by this vile institution. They strip from us our childhood curiosity, replacing it with a sense of inner numbness and general detachment. They then taunt whatever’s left of our true selves by making us read wonderful philosophical novels advocating a return to this sense of wonder. Is this malice, or simply incompetence? I have asked myself that question many times. The truth is that the answer is irrelevant. The end result on our fragile psyche is the same: utter destruction of the sensitive core.

They talk about violence in video games and movies, numbing children’s compassion, but the true danger is in our schools. I remember, as a child, being told that brown cows produced chocolate milk… This was in an institution of learning! When children find out, and they always do, that what they have been taught consists partly of lies, they naturally develop a mistrust of their “teachers”, potentially leading to delinquency and low self-esteem.

It is about time we put a stop to this. I urge you, fellow, fellows, to stand for your right to be taught something worthwhile by motivated and intelligent educators. Do not let yourself be stepped on! Remember who you were as a child, so that the spark that still lives on within you can come alight again in a blazing inferno of reason and critical thought!

[Mon ami(e), mes ami(e)s, écoutez moi.

Je voudrais que vous vous posiez tous la question: pourquoi êtes-vous ici? Qu’est-ce qui a bien pu vous inciter à vous lever avec le soleil, vous extirper de votre grabat, et vous présenter en ces lieux maudits? Au fil des années, vos pensées, ainsi que les miennes, se sont vues souillées par cette institution vile. On nous dépouille de notre curiosité enfantine et on la remplace par une sensation de léthargie intérieure et d’indifférence généralisée. Ils enquiquinent ensuite le peu qui subsiste de notre individualité réelle en nous faisant lire de merveilleux romans philosophiques faisant la promotion d’un retour vers ce sens de l’émerveillement perdu. Perversité ou simple incompétence? Je me suis bien souvent posé la question. La vérité est qu’en fait la réponse à cette question n’a aucune utilité. Le résultat final sur nos psychologies fragiles est exactement le même: une destruction intégrale du tout de la structure de notre sensibilité.

Ils dissertent sur la violence des jeux vidéo et du cinéma, sensée engourdir la compassion enfantine, alors que le vrai danger est, en fait, niché dans nos écoles. Je me souviens, enfant, de m’être fait dire que les vaches brunes produisaient du lait chocolaté... On m’a dit cela dans une institution d’enseignement! Quand les enfants découvrent -et cela arrive toujours- que ce qu’on leur a enseigné se compose d’une bonne part de mensonges, ils développent une méfiance naturelle envers leurs «enseignants» susceptible de déboucher sur de la délinquance et sur un estime de soi bien bas.

Il est plus que temps que cela cesse. Je vous conjure, mon ami(e), mes ami(e)s, de faire valoir fermement votre droit de vous faire inculquer quelque chose de minimalement valide, par des enseignants qui soient motivés et intelligents. Ne vous laissez pas fouler aux pieds ainsi. Souvenez vous de l’enfant que vous étiez, et faites que l’étincelle qui couve en vous puisse se manifester de nouveau, en un explosif embrasement de rationalité et de pensée critique!]

Souvenez-vous de l’enfant que vous étiez…

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Oh, que je suis solidaire de cette position rageuse et révoltée de mon enfant. Je l’endosse complètement, sans faillir. Je généralise aussi sa critique circonscrite de l’ineptie de nos dispositifs éducationnels (desquels nous sommes TOUS responsables) en jugeant que son analyse frappe au cœur tout le conformisme contemporain qui prend, par les temps qui courent, une dimension compulsivement maladive, cyber-surveillance et vindicte électronique fulgurante à l’appui. C’est l’enfant qu’on attaque collectivement, qu’on empoisonne, qu’on traque, qu’on flique, qu’on envahit, qu’on détruit. Et, dans ce vibrant petit appel de mon fils, l’enfant qui est le personnage principal de mon roman (dont on peut lire le premier chapitre ici) est déjà intégralement décrit, ployant sous le faix social et psychologique qui est le terreau de sa perte tragique. Étonnez-vous ensuite de cette virulente rupture du contrat émotionnel entre enfants et adultes… Je suivrai toujours le conseil des paroles de mon enfant et je n’oublierai jamais l’enfant que j’ai été. Comprendre le passé c’est comprendre l’avenir et Les adultes sont tellement cons, qu’ils nous feront bien une guerre… (Jacques Brel) est un aphorisme qui n’est plus de ce siècle et qu’il faut conséquemment ouvertement combattre.

Foutez-nous la paix une bonne fois, avec votre docilité répugnante. Laissez nous, une fois pour toutes, vivre notre être dans le plein rayonnement de son imaginaire douloureux ou joyeux. Laissez-nous dire ce qu’il faut dire, crier ce qu’il faut crier, au lieu de tout enterrer sous le faux compost toxique de votre hypocrisie veule et pseudo-moderne, constamment «éclairée» pas ces projos d’interrogatoire qui se braquent toujours plus à droite. Et je cite un second texte que mon second fils a eu, il y a quelques temps, la fluette chance d’étudier, lui, à l’école:

« Refus d’être sciemment au-dessous de nos possibilités psychiques et physiques. Refus de fermer les yeux sur les vices, les duperies perpétrées sous le couvert du savoir, du service rendu, de la reconnaissance due. Refus d’un cantonnement à la seule bourgade plastique, place fortifiée mais trop facile d’évitement. Refus de se taire — faites de nous ce qu’il vous plaira mais vous devez nous entendre — refus de la gloire, des honneurs (le premier consenti): stigmates de la nuisance, de l’inconscience, de la servilité. Refus de servir, d’être utilisables pour de telles fins.”

Paul-Émile Borduas et Alii, Manifeste Refus Global, 1948.

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La cyber-provoque fallacieuse et réactionnaire du féminisme (de droite) de la SIMILI-MILITANTE

Publié par Paul Laurendeau le 15 novembre 2010

L’authentique hypocrisie contient toujours une solide touche de sincérité…

Attribué à Marie Catherine Sophie de Flavigny, comtesse d’Agoult (1805-1876)

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Bon, notons d’abord que la distinction entre gauche et droite en matière de représentations idéologiques, ce n’est pas juste une affaire de convictions personnelles ou de jargon journalistique. C’est, plus fondamentalement, une question de programme social, de vision de l’avenir collectif, sinon de vision du monde tout court. C’est en fait la classe sociale qu’on sert qui détermine si on est de gauche ou de droite… Et chercher à obscurcir les susdites descriptions par «étiquettes» n’est pas nécessairement un bien bon signe… Ces «étiquettes» sont des capteurs notionnels, des abréviations conceptuelles. Cela les rend aussi cruciales dans le débat que n’importe quelle autre idée s’y inscrivant. Pourquoi les craindre tant, alors? Serait-ce parce qu’il s’agit moins de débattre que de vendre, en douce? Je dis cela, en préambule, comme ça, d’arquebutte en blanc, parce que certaines mirettes délicates semblaient un peu pas mal écorchées l’autre fois, quand j’ai introduit la notion de féminisme de droite. Donc, soyons on ne peut plus clair. Est féministe une personne qui considère que les hommes et les femmes sont sociologiquement égaux malgré les différences naturelles et ethnoculturelles qui, ÉVENTUELLEMENT, les distinguent et ce, à l’encontre ferme d’un héritage historique fondé sur une division sexuelle du travail non-égalitaire. Sociologiquement égaux signifie, entre autres, égaux en droits, et cela n’est pas acquis. Il faut donc réaliser cette égalité… dans le strict cadre capitaliste (selon le féminisme de droite)… ou (plutôt!) en instaurant un ordre social nouveau, non-capitaliste, qui comptera l’égalité entre les hommes et les femmes au nombre de ses axiomes (selon le féminisme de gauche). Notons aussi, et c’est capital, que je dénonce le féminisme de droite non pas parce qu’il est un féminisme mais bien parce qu’il est de droite. La lutte des femmes pour leur égalité sociale intégrale ne tombe PAS, ici ou ailleurs, sous le coup de ma critique. Remember…

Légende de ce superbe aphorisme de la grande féministe de droite Faith Whittlesey (née en 1939): SOUVENEZ-VOUS QUE GINGER ROGERS A FAIT TOUT CE QUE FRED ASTAIRE A FAIT, SIMPLEMENT ELLE L'A FAIT DE RECULONS ET EN TALONS HAUTS.

Sur la base de ces postulats objectifs fermes, nous nommerons l’astucieuse agente de cyber-provoque analysée ici du nom de Simili Militante. Femme de média, solidement imprégnée d’une large cyber-culture, Simili Militante est une féministe mur à mur et sans ambiguïté aucune, mais, nuance capitale, c’est justement une féministe de droite, comme il y en a de plus en plus sous nos hémisphères, graduellement influencée, sans l’admettre ou se l’avouer, par les vues du Independent Women’s Forum et de groupes similaires. Elle sert donc, sans rougir et en toute sérénité, le programme politique et social de le droite. Simili Militante, qui, soit dit en passant, n’aime pas trop trop qu’on ose ouvertement la dé-sanctifier en la décrivant sociologiquement, se réclame en toute sincérité de la toute légitimisante rhétorique du plafond de verre. Sauf qu’il s’agit ici d’un plafond de verre bien soudé sur l’édifice d’un capitalisme de fer. L’axiome est alors: chipotons pour le verre et perpétuons hargneusement le fer. L’activisme «féministe» de Simili Militante est l’indice d’une tendance sociologique qu’il faut avoir attentivement à l’œil, celle du graduel dégauchissage du féminisme. Moi personnellement, un féminisme qui dit que les révolutions n’ont rien apporté aux femmes, que voulez-vous, j’ai de sérieuses réserves. Ce type de féminisme s’approprie et accapare une cause auto-sanctifiante et la met sciemment au service du Patron Fric. C’est donc un féminisme d’ajustement au capitalisme qui a su, avec un brio roué et subtil, moderniser (et verrouiller) son discours et aussi la diffusion et la promotion de ce dernier. On va essayer ici de décrire brièvement le mécanisme d’horlogerie pendulaire de la fort matoise et adroite doctrine de cyber-provoque de Simili Militante

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PHASE 1: LES CAUSES FALLACIEUSES. Donc Simili Militante est une réformiste intra-muros de choc. Tout doit se jouer dans la petite boite capitaliste. Ne lui parlez surtout pas de remise en question de l’ordre établi, c’est parfaitement inutile. Elle est solidement étanche à ce genre de réflexion… Intra muros, donc, Simili Militante oeuvre sur les signes, pas sur la crise sociale. Les dénominations, les titres, les prérogatives, les écarts verbaux sexistes de politiciens rétrogrades, les hommes d’église à la «doctrine sociale» ouvertement misogyne et arriérée, la déglingue comportementale du phallocratisme aussi foutu qu’évident, les success stories de femmes d’affaires novatrices et les résistances d’arrière-garde qu’elles combattent encore courageusement, en catimini ou tapageusement, les éructations d’éditorialistes conservateurs iraniens théocrates et hyper-réacissimes à la crédibilité intellectuelle parfaitement inexistante, le désordre des chaises sur le pont du Titanic, en somme, préoccupent hautement Simili Militante… Aussi, en plus, le sens tactique toujours en éveil de Simili Militante s’intéresse au plus haut point à l’univers polymorphe et mouvant des «pages féminines», nommément tout ce qui permet aux femmes (d’en haut) de tourmenter les femmes (d’en bas). Mentionnons, par exemple, le thème en haute vogue du nouvel hédonisme contraint des femmes «de notre temps» (entendre: occidentales, montées en graine, positionnées, «tendances» et bourgeoises, genre héroïnes de Sex and the city, rédactrices de Jezebel ou encore thuriféraires enthousiastes de Madonna & Lopez). Cette question, exemplaire et hautement culpabilisatrice, du nouvel hédonisme féminin fait l’objet d’une attention soutenue de la part de Simili Militante car le potentiel de cyber-provoque de cette problématique sexy-sexiste est maximal. Simili Militante adore justement ce genre de question pseudo-sensibles car, sans suggérer le moindre changement social fondamental, cela fait tout plein soumission, femme-objet, macho-sots, ma-fille-c’est-de-ta-faute-de-pas-voir-les-fautes-des-gars, etc et donne à Simili Militante une cause sécurisante et supériorisante, enrobée dans le (bon) sentiment qu’elle n’est pas enferrée dans un univers de réformettes circulaires et stériles. Donc Simili Militante tonne, par exemple, contre l’effeuillage généralisé des starlettes et aspirantes starlettes contemporaines et, plus insidieusement, contre la dérive des mœurs et la batifole tous azimuts, genre femmes jeunes avec vieux politiciens flétris. Mais attention, oh attention, n’allez pas commettre l’erreur sotte (comme tant d’hommes le font pour se sécuriser l’ego) de confondre Simili Militante avec une bigote, une mal baisée, une moraliste exaltée ou une arriérée sociologique qui pèterait un câble antique et perdrait le contrôle. Oh non, que non, j’insiste sur ce point, Simili Militante est une cyber-communicatrice aguerrie qui sait parfaitement ce qu’elle fait. Sagace, manipulatrice et observatrice, elle comprend sciemment que le web est un nid compact à petits frelons androhystériques et elle tape à grands coups de pieds dedans pour bien faire lever dudit nid ses nuées bourdonnantes d’astineux anonymes tout grotesques et tout insécures. Nos petits porte-bites 4chaneux niaiseux se rameutent alors par paquets compacts, et lui postent disons, pour filer l’exemple, sur la question de la dérive hédoniste des mœurs en politique, un genre de mème comme celui-ci:

Monica Lewinsky dit: JE VOTE MAINTENANT RÉPUBLICAIN CAR LES DÉMOCRATES M’ONT LAISSÉ UN GOÛT AMER DANS LA BOUCHE. La légende dit: LE FÉMINISME, PAS SEULEMENT POUR LES LIBÉRAUX. La description du féminisme de droite en émergence est valide ici, mais ce trait sexiste, facile et grossier, discrédite son auteur (masculin), notamment aux yeux des lectrices, et joue, en fait, le jeu victimisant et auto-sanctifiant de SIMILI MILITANTE

Petits cyber-mecs anonymes, je ne vous dis pas ce que vous devez faire avec votre liberté d’expression. Simplement, j’observe qu’en postant ce genre de défoulements mesquins, vous tombez directement dans le piège malodorant du T’AS DIT CACA de la cyber-provoque institutionnalisée que vous tend sous les pieds Simili Militante. Vous la servez pleinement, totalement, intégralement, avec ce genre de boutade idiote. C’est justement pour cela que son carnet, ses billets, ses cyber-interventions sont SCIEMMENT CONFIGURÉES pour justement lever, par bouffées malodorantes, du sexisme crétin, au premier degré, dans ce genre. Et plus c’est phallo-miso, cru et charrié, mieux c’est. C’est qu’elles lui servent d’écrin promotionnel, à notre fine mouche, vos conneries masculinistes là. De fait, on a toujours besoin d’un plus réac que soi et un élément droitier qui se fait mousser trouve toujours un élément plus droitier, dont il se démarque, qui le recentre en apparence et qui, ainsi, facilite une promotion élargie de sa doctrine. Aussi, avoir eu à censurer les pires commentaires, c’est crucial et cardinal pour Simili Militante. Cela légitime ET sa démarche anti-libertaire ET la censure médiatique proprement dite, tout en faisant vachement «débat social». Cela recycle et réactive en permanence l’auto-sanctification définissant Simili Militante. Cela dissimule et camoufle le caractère viscéralement conservateur de sa vision du monde. Cela sanctionne son action et, surtout, ses prémisses fondamentalement conformistes, affairistes, bobo-cadres, moralisatrices, culpabilisatrices, normatives et bien pensantes. Disons, plus prosaïquement, que c’est là de la grande provoque visqueuse en bloc pour lever de la petite provoque naïve en rafale. Et disons aussi que toi, mec neuneumèmeux anonyme qui se croit comique, séditieux et subtil, bien, tu te fourres le pied direct dedans… Phase 1, donc: un type insidieux de manipulation des masses est né, oui, oui, oui… et ici, c’est bel et bien le cyber-provocateur (troll) qu’on manipule à son tour.

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PHASE 2: LES CAUSES RÉACTIONNAIRES. Ceci dit et bien dit, l’activisme de Simili Militante ne s’arrête pas là. Il n’est pas uniquement une intervention auto-sanctifiante, une chausse-trappe sociologique, onctueuse mais un peu gratuite, pour attitrer l’attention, toujours aussi captivante et magnétisante, des frelons du web. Suivez bien la phase 2 du mouvement. Le sentiment féministe que s’approprie Simili Militante, et dans lequel elle drape sa dignité, est, en fait, désormais largement sociétal et consensuel. Il est donc pas mal ardu de questionner les prémisses d’une voix s’en réclamant bruyamment, sans faire face à des accusations, explicites ou implicites, hautement discréditantes. La sémantique de Simili Militante est une sémantique fondamentalement auto-protectrice et elle vous attend dans le tournant. Tout le féminisme de droite interagis comme ça, du reste. Ce sont des causes ouvertement reconnues dont on affecte de perpétuer le modernisme, strictement pour se faire mousser. Redisons-le: c’est visqueux au possible… et c’est justement hors de cette fange toxique que va pointer la véritable arme doctrinale de Simili Militante: la propagande réactionnaire, la manipulation droitière, le service docile de l’ordre établi, sous couvert féministe. Voici donc, par exemple, qu’un «taliban» chronométrique coupe le nez et les oreilles d’une femme afghane au moment où, comme par hasard, la guerre d’Afghanistan est au plus profond de son discrédit. Plus tard ou plus loin, un «régime iranien» s’apprête à lapider (jusqu’à ce que mort s’ensuive) une femme adultère au cœur des tensions politiques entre l’occident et l’Iran. Pétard planétaire. Le visage mutilé est en première page du Time. La personne menacée de lapidation est appuyée par de grandes personnalités occidentales, toutes femmes, ardentes, célèbres et riches. Sanctification aussi cardinale qu’imparable. Qui osera contester la gravité de ce type de drame? Mais absolument personne, évidemment. Forte d’un tel consensus, Simili Militante monte aussitôt au créneau. Son analyse (implicitement servile envers l’impérialisme US): il faut aller casser du Taliban, de l’Iranien, c’est urgent. Pourtant, la violence (incluant, sans s’y restreindre, la violence arriérée et rétrograde) contre les femmes est mondiale. Longtemps avant d’être des iraniens, des afghans et/ou des «talibans», les auteurs de ces crimes sont de hommes patriarcaux. Les indubitables hommes patriarcaux du grand Moyen-Orient Fantasmé sont-ils vraiment les seuls sur terre à se mériter tant de couverture médiatique? Pourquoi pas une clitoridectomisée africaine, ou une enfant-putain asiatique, ou une femme battue européenne, ou une divorcée assassinée américaine, ou une soldate canadienne violée et tuée par son commandant, en première page du Time et dans les appels à solidarité de nos occidentales riches et célèbres? Non, non, non, le féminisme ayant droit de citée dans le portail monumental de la presse mainstream, par les temps qui courent, c’est celui qui sert la propagande guerrière et xéno, de droite, du moment. Or, depuis septembre 2001, intoxidentale oblige, la violence sexiste n’est soudainement planétairement visible que si elle se manifeste dans les portions arriérées du monde que l’impérialisme US et/ou l’euro-xénophobie dardent de leur haine. Le trucage propagandiste est archi-grossier ici mais, implicitement militariste (contrairement à bien d’autres femmes) jusqu’à l’inconscience, Simili Militante relaye sans critique. Il faut d’urgence envoyer nos futurs petits batteurs de femmes, bien blancs, bien soldoques, bien réacs, encadrés par leurs officiers maladivement, psychotiquement, criminellement, misogynes, CASSER DU TALIBAN OU DE L’IRANIEN à gros tarif. Et aussi, par-dessus le tas, puisqu’on en parle, Simili Militante juge en conscience qu’il faut interdire le voile aux immigrantes effarouchée, qu’il ne faut pas négliger la «merveilleuse et rafraîchissante vitalité» du phénomène sociopolitique Sara Palin, que les adolescentes contemporaines sont hypersexualisées et, au fond, trop libérées avec leurs ordis incontrôlables et leur Edward Cullen impénétrable, que les femmes devraient pouvoir être ordonnées prêtres (au sein d’une église implicitement perpétuée, endossée et, avouons-le, pieusement aimée), que les femmes doivent faire carrière quitte à ne pas enfanter, que les mères doivent allaiter quitte à ne pas faire carrière, que les organismes institutionnels féminins/féministes gauchizoïdes ne «représentent pas toutes les femmes», que, pour le bien des mineures, la prostitution adulte doit rester illégale, que l’internet devrait être strictement modéré/censuré (car il y a de ces grossiers personnages, vous comprenez, sexistes en plus) et le cyber-anonymat aboli, que tu dois maigrir car tu es obèse et tu dois grossir car tu es anorexique, que les femmes pourraient tout à fait avoir une arme à feu pour se protéger de ces mâles violeurs, dont le subtil propagandiste Oleg Volk nous brosse un portrait si terrifiant. Et le reste à l’avenant. Il n’y a ici absolument rien d’improvisé. Les causes de Simili Militante sont limpides, solides, cohérentes et articulées. Même leurs contradictions pendulaires sont, en fait, des instruments pour dérouter, culpabiliser et déstabiliser les lectrices angoissées. Comme dans un programme politique politicien classique, on œuvre méthodiquement  à infléchir les mentalités, sous camouflage progressiste… Et retenez bien que si vous osez contester ceci, vous crevez le halo sanctifiant, le plafond de légitimation, et devenez hautement suspect(e)s de rouler pour le chauvinisme mâle hyper-arriéré de la pampa de grand-papa. Dire que la cause féministe est désormais une cause largement subordonnée, manipulée, déformée, trahie par la droite sociale et économique est toujours implicitement interdit. C’est pourtant là ce que la toute bourgeoise et toute réactionnaire Simili Militante a bel et bien accompli.

Légende de cette affiche d’Oleg Volk: UNE VRAIE FÉMINISTE N’A PAS BESOIN DES HOMMES POUR LA PROTÉGER. QU’EN EST-IL DE VOUS? Le fait est que SIMILI-MILITANTE sait parfaitement comment «se» protéger justement, et protéger les causes (manipulées) qu’elle endosse et promeut…

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Contre le Bébé-Bulle-Mentale

Publié par Paul Laurendeau le 1 juillet 2010

Oh really, he was a genius! Helen is a genius and Dennis is a genius. You know a lot of geniuses, you know. You should meet some stupid people once in a while, you know, you could learn something…

[Oh vraiment, c’était un génie! Helen est un génie et Dennis est un génie. Vous connaissez un grand nombre de génies, dites donc! Vous devriez rencontrer quelques personnes stupides de temps en temps, vous savez, cela vous permettrait d’apprendre des choses…]

Isaac Davis (Woody Allen) à Mary Wilke (Diane Keaton), dans Manhattan (1979)

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La vieille robinsonnade consistant à vouloir enfermer ses enfants hors du monde social connaît une vive résurgence, dans une version contemporaine toute pseudo-moderne, et la susdite robinsonnade ne manque pas de s’autolégitimer, sans balise critique aucune, en accusant de tous les maux le cirque hyper-informé contemporain. Une de ces fameuses mamans néo-contrôlantes soit disant éclairées de notre temps s’aperçoit soudain, un beau matin, que sa petite fille adorée chante, avec une précision de fine dentellière-parolière, la chanson sentimentale niaiseuse d’une de ces pubes télévisuelles ineptes, comme il y en a tant au tout venant. Sentant se plisser la bulle de son emprise et se jugeant partie prenante de notre chère petite élite frappée et fin-finaude début de siècle, Maman Néo-Contrôlante écrit tambour battant aux médias pour que cette pube idiote soit retirée des ondes, pendant les émissions pour enfants rosâtres de son petit trésor exclusif…  Et vlan, la détentrice de vérité a frappé un coup d’épée de plus dans l’eau saumâtre du grand marigot ringard contemporain. Suppression d’abord, jugeote après.

En proclamant unilatéralement que cette pube niaiseuse, enchâssé bien sottement dans une émission pour enfants populaire, n’est pas de l’âge de votre petit bébé-bulle, chère Maman Néo-Contrôlante de notre temps, vous n’avez rien expliqué, rien décrit et surtout, vous n’avez rien compris. Au lieu de vous insulariser intellectuellement en allant vous plaindre aveuglément aux toutes abstraites et sécurisantes autorités-aux-doigts-sur-le-piton au sujet de la présence de cette niaiserie navrante au milieu d’émissions pour enfants, et d’accuser du tout de la chose la Grande Quétainerie Universelle Extérieure, la question fondamentale qu’il faudrait articuler est: pourquoi la douce enfant en fleurs reprend-elle par le menu cette chanson sentimentale spécifique (et ignore toutes les autres pubes fétides du baril)? Réponse implacable: l’enfant est tout simplement déjà interpellée par la portion d’univers social évoquée dans cette chansonnette. Vouloir l’en priver, l’en hyper-protéger, c’est retomber dans le vieux réflexe convulsionnaire du parent encore et toujours en retard d’une coche évolutive… Réflexe réactionnaire s’il en fut et, alors là, bien plus vieux et archaïque que Télé Stupidité & Associé(e)s.

Quand ton enfant chante une chanson, c’est qu’il est fin paré pour interpréter cette chanson, dans tous les sens du terme. Pourquoi la Maman Néo-Contrôlante contemporaine, et son conjoint, aussi frappé et pas plus fin qu’elle au demeurant, préconisent-t-ils toujours, ouvertement ou en sous-main, la compulsion anti-progressiste? Pourquoi faut-il que la chaloupe chialante penche toujours sur le même bord: tribord (la droite). Mais c’est une rengaine populaire du tout venant sociologique que votre petiote roucoule là, sans malice, rien de plus… Tapez du pied et cessez de bougonner… Personnellement, j’entends bien protéger mes enfants du genre d’ineptie de droite décrite ici. Et je le ferai. Notons d’abord que si ces Parents Néo-Contrôlants, pour leur part, ont cru «protéger» leur enfant de leurs propres compulsions retardataires en sursautant tapageusement de la voir fredonner une rengaine sentimentale «trop vieille pour son âge», ils ont fait exactement le contraire. La gamine a vu et bien vu, de son jeune œil acéré de petite chouette, que ça pognait, les enquiquinait bien, les faisait superbement rissoler dans leur Réaction et elle ne la lâchera plus maintenant, cette ritournelle… C’est à la fois bien trop drôle et bien trop susceptible de finir par leur faire cracher le morceau informatif tant convoité. Pauvres petits parents néo-dogmatiques et sans ampleur aucune, il aurait fallu s’en foutre de cette chanson-chantage en fait et pour cela… il aurait fallu justement s’en foutre… sans artifice. Mais, comme le disait autrefois Brassens, pour se rendre compte que l’on est pas intelligent, il faudrait l’être…

Bon, soyons lumineusement limpide. Moi, je VEUX que mes enfants entendent des chansons sentimentales niaiseuses de pubes télévisuelles ineptes sur leur poste, quand je pionce le samedi matin en investissant, à mes risques, la télé du statut fort douteux de gardienne d’enfants. Je trouve cela parfaitement inoffensif et je juge, en conscience, que ceux et celles qui prétendent protéger leurs enfants (et dans le mouvement, les miens) de la niaiserie omniprésente par la suppression opaque généralisée font un pur et simple acte de CENSURE non assumé. Je ne partage pas ce genre d’implicites «protecteurs». Je les juge parfaitement nocifs et inaptes à créer les conditions intellectuelles et mentales amenant mes enfants à se poser puis à me poser, en toute sérénité, les bonnes questions. Je trouve mal avisé et hautement inefficace de ne pas du tout préparer mes enfants à affronter le torrent bouillonnant de la bêtise ambiante, à laquelle les chansons sentimentales niaiseuses et autres manifestations vernaculaires de la même farine les initie ouvertement et fort indubitablement. Le vaccin contre la niaiserie, cela s’instille petit à petit et la solution répressive-suppressive pour Bébé Bulle-Mentale est une pure errance illusoire. Censurer, pour s’épargner d’éduquer, n’est pas jouer…

C’est bien certain qu’il y aura toujours un élément de risque dans la découverte du monde (n’oublions pas que l’enfançon ici présent n’est pas tout seul devant ce mystérieux volatile de banc de parc. Son papa et sa maman sont derrière la caméra, encadrant, prudemment mais sans entrave, la surprenante découverte)

C’est bien certain qu’il y aura toujours un élément de risque dans la découverte du monde. Sauf que, hein, ne me donne pas ton poisson mais apprends moi à capturer mes propres poissons (Mao Zedong). L’absence de sens critique que les Parents Néo-Contrôlants imputent si rigidement aux enfants ne pourra se résorber que par une prise de contact initiale, empirique, directe, personnelle, authentique, libre avec la fadaise critiquable. C’est seulement quand la gamine chantonne les sottises de bon coeur que la saine gouvernance parentale entre en action. Pas avant… Si tout percute la muraille épaisse et onctueuse de la bulle mentale et comportementale de bébé-bulle par avance, et rebondit hors champ, la seule chose qu’on protège vraiment, c’est l’autocratisme convulsionnaire, la raideur régressante, l’illusoire autorité, la sécurité temporaire, et la paresse intellectuelle des parents de Bébé-Bulle-Mentale… Les réveils ultérieurs de tout ce beau monde n’en seront alors que plus abrupts. Mon vieux papa manifestait jadis son solide sens maïeutique en disant de ses enfants: “J’peux pas ‘es attacher apra leu couchette”. Sagesse fruste mais fondamentalement correcte. Société de consommation ou pas, avec ordis, téloches, réseaux sociaux ou sans, votre mouflet va vous revenir un beau matin en fredonnant des fadaises douteuses et en fortillant dans un cadre de pensée suspect, que vous n’endossez pas. Ça, c’est fatal. Les gamins et les gamines choppent des trucs dans le grand bourbier de la flatulence universelle, eh oui, c’est dans le cycle de la vie. Il vous faudra alors insérer vos options entre l’écorce et l’arbre, en douce ou à la dure, rajuster, questionner, intervenir et ce, sur votre progéniture même, pas sur les sources torrentielles du fautif. Vous devrez agir sur la vision du monde de votre rejeton, déjà si différente de la vôtre, autant sinon plus que sur le monde même. Aucun appel au silence médiatique, aucun rejet a priori de la chienlit consumériste contemporaine ne vous épargnera ce rendez-vous crucial, devant votre enfançon, avec le débat critique des générations… Il faut donc laisser la fadaise bien agir, en ouverture, en l’enfant, sans malice, voir à distinguer ce qui glisse, de ce qui prend, de ce qui corrode et voir venir, en l’enfant toujours, son propre premier dégrossissage critique. Ce dernier sera souvent bien plus puissant que vous ne le soupçonniez… Il faut d’urgence cesser d’opérer en mobilisant l’implicite suivant, aussi cuisant que paradoxal: «Tous les petits enfants du monde sont intelligents, futés, aguerris, ‘street smart’, et ont suffisamment de sens critique, sauf le mien, mon pauvre petit Mozart en bulle»

Les parents contemporains interviennent trop. Ils bousillent purement et simplement l’univers maïeutique de leur enfant avec leurs grosses pattes bien intentionnées. Ils ne comprennent pas qu’ils sont les modestes instruments critiques de leurs enfants, pas leurs mentors ou leurs maîtres. Le reste de la société ne vaut d’ailleurs guère mieux. Elle y va aussi de son barouettage et de sa manipe. Se voulant des commentateurs sociétaux plus éthérés, subtils et autolégitimés que nos bons Parents Néo-Contrôlants, d’aucuns de nos pseudo-sociologues fins-finauds de toc se lancent aussi dans la promotion ouverte et hussarde de ces pulsions de censure, hypocritement déguisées en visées éducatives transcendantes. Ces pense-petits sans perspective affectent effectivement de se demander si, en laissant nos mouflets macérer dans le cloaque hyper-informé de notre temps, on ne les pousse pas trop vers le portail en fleurs vénéneuses du vedettariat instantané, de la mondanité superficielle, du ladygagaïsme à tous crins, ou de la vie creuse faussement enviable des gens riches et baveux, plutôt que de leur faire entrevoir le bonheur sain, sec et pur de la franche réalité et l’importance des métiers ancrés dans la vraie vie. On connaît bien cette rengaine là, aussi. En mirant le salaire et la gloriole de la dernière cinémateuse à la mode, comment voulez vous que nos petiotes aspirent à devenir chauffeuses de bus ou infirmières, s’écrient certains de nos folliculaires? Quoi maintenant? Il faudrait que je brise les reins des aspirations semi-fantasmées de l’enfance de mon enfant, comme au bon vieux temps du “curée de la famille”, pour mieux faire plus de soldats dociles pour le capitalisme en ruine. Euh… Pas question. Vous voulez des infirmières et des chauffeuses de bus? Payez des salaires décents aux infirmières et aux chauffeuses de bus… Quand les infirmières feront autant que les médecins, les chauffeuses de bus autant que leur petits chefs, y en aura, des infirmières et des chauffeuses de bus… Ma position fut et demeure: tu seras ce que tu voudras mon enfant. Va vers tes aspirations. Il en sortira toujours quelque chose. Si le miroir aux alouettes polychrome de tes cyber-lectures et cyber-visionnements te fait fantasmer tout croche, c’est autre chose et on discutaillera de tout cela au cas par cas, sur pièce, sans tout verrouiller et tout interdire à l’aveuglette et par avance. La connerie ambiante n’est en rien une raison, par contre, pour mettre mon respect pour ton libre arbitre dans le collimateur de la remise en question ronflante et mal placée du droit au rêve de ceux de ton temps.

En tant que parent, je ne me définis pas comme engagé dans une surveillance répressive d’assiégé mais plutôt dans un encadrement critique ouvert sur un monde où le génial et le mystérieux côtoient le niais et le fallacieux, en un kaléidoscope fugace et fluide. La métaphore de l’immunisation tient bien mieux la route ici que celle de la bulle protectrice. Que mon petit trésor reçoive la foutaise ambiante frontal, de plein fouet, qu’elle le traverse de toutes parts, qu’il y macère, y percole, s’en imbibe un peu, l’affronte à bras le corps. Il n’en mourra pas, va. Ça va juste lui tanner le cuir, lui dresser les oreilles et lui ouvrir les yeux. Mon chouchou me posera bien ses questions au bon moment et l’occasion me sera amplement donnée de dire mes lignes critiques. Le fruit défendu, c’est rien d’autre que la clôture de broche qu’on fabrique et qu’on tortillonne autour qui rend son suc si illusoirement suave. Pourquoi vouloir écoper la mer quand il est bien plus marrant et instructif de s’y baigner, d’y barbotter sympa, et de se préparer sans complexe à y naviguer un jour.

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Le syndrome du T’AS DIT CACA!

Publié par Paul Laurendeau le 1 juin 2010

«Regardez, oh,  il a dit ceci!». « Hon, haro, elle a dit cela!» « Il y a trente ans, vous avez dit que… est-ce que cela signifie que…? . Je vous dis que la liberté d’expression et la liberté d’opinion n’ont pas trop bonne presse par les temps qui courent. Le rigorisme superficiel de la parole, la soumission conformiste de la pensée et le syndrome du T’AS DIT CACA! perpétuent et amplifient leurs odoriférants ravages. De plus, déférence obligée pour les uns et les autres, force est d’observer que tout le monde mange de ce pain là, en fait, de tous les bords du ci-devant spectre idéologique. Il y a un T’AS DIT CACA! de droite et un T’AS DIT CACA! de gauche. Chacun y allant fort, fort, dur, dur, fonction de sa fantasmatique spécifique. N’épiloguons pas sur la caca dans sa superfétation doctrinale… Observons simplement qu’on assiste et contribue de concert à la grande baillonnade compulsive universelle. Pour utiliser un mot inventé jadis par René Lévesque: c’est vomissant… Pas le droit de changer d’idée dans la vie. Plus droit au moindre écart de langage, d’opinion ou de comportement. Obligation de s’expliquer tataouineusement et sans fin sur tout, autre chose et le reste, devant un auditoire véreux qui, du reste, ne vaut guère mieux que ce qu’il vient de vous accuser d’avoir juste dit…. C’est bien notre époque ça. T’AS DIT CACA! y a un hostie de putain de baille, on va te le faire payer de toute éternité et salir tout ce qu’on peut salir avec ton “t’as dit”. Ça devient subrepticement facho, ces pratiques de fausse moralité médiatique là, vous me direz pas…

Moi, de notre culture du T’AS DIT CACA! contemporaine j’ai envie de dire, pour ma part: LA BONNE DAME PROTESTE UN PEU TROP, IL ME SEMBLE. Mais il faut alors un peu s’expliquer. C’est dans Hamlet. Ce prince contrarié reproche à sa mère, la reine du Danemark, de s’être remariée trop vite, avec son oncle, qui a promptement remplacé le père de Hamlet sur le trône danois. Une troupe d’acteurs vient au château royal et Hamlet leur fait jouer une pièce dans laquelle une vieille reine proteste et se lamente sans fin à la simple idée de la mort de son roi. Hamlet se penche alors vers sa mère et lui demande son appréciation sur la pièce, justement au moment de cette scène spécifique, qui est en fait la formulation, par effet de contraste, du reproche qu’il lui fait à elle. La mère de Hamlet répond: LA BONNE DAME PROTESTE UN PEU TROP, IL ME SEMBLE («The lady doth protest too much methinks.» HAMLET, Acte 3, Scène 2). Par ce propos, la reine du Danemark exprime clairement son droit personnel à des comportements moins convenus, donc, ici, dans ce cas-ci, à un deuil plus bref. Autrement dit: ce spectacle, cet étalage, ce flamboiement de «vertu» n’est pas très fiable, trop poussé, trop charrié, trop empesé, trop artificieux… Or, le battage pépiant et cancanant des petites âmes soi-disant offensées par la licence toute minimale des comportements verbaux et sociaux contemporains nous donne à contempler et à subir une opinion publique braquée, creuse, vide, sans fond, sans perspective, sans vision, sans entrailles qui, franchement, justement, PROTESTE UN PEU TROP, IL ME SEMBLE. Tout se passe comme si la mère de Hamlet, ou toute personnalité, publique ou privée, de notre temps, de tous les temps, doit maintenant s’expliquer sans fin devant le grand collège des Diafoirus renfrognés anonymes sur son remariage rapide, son passé personnel, ses regrets, ses amours, ses envies, ses pulsions, ses croyances, ses orientations (dans tous le sens du terme). Faut-il aussi qu’elle soumettre pour approbation, au grand symposium nivelant, ses préférences artistiques et musicales, ses sports favoris, sa marque de tomates en conserve, ses hauteurs de talons, la teneur en fluor de son dentifrice, ses cauchemars les plus récurrents, son personnage favori dans Sésame Street, la couleur de la peinture de son premier char, la couleur électorale de son premier parti politique, si elle est Beatles ou Rolling Stones, Apollon ou Dionysos, Chips ou Fritos, Monet ou ManetMolière ou Shakespeare? Oh là là, la barbe. Il faut présenter patte blanche, conformette et doucereuse, à tous les huis et dans tous les tournants et il s’agit, c’est le cas de le dire, d’une patte blanche toujours de la même farine… Les idées qui dérangent tant les ergoteurs et les ergoteuses de nos galeries (de presses et de ruelles) ont indubitablement une longue tradition de pulvérisation silencieuse par le bon ton maladif… On prétend informer et éduquer? On bouche les bouches, on bouche les yeux. Maudite conformité fliquante. Cela ne se calme pas, n’en finit pas, et cela s’aggrave. Bon, attardons nous sur deux petits exemples, tirés de la nasse grouillante et opaque de la vindicte omniprésente. Ya qu’à se pencher. C’est qu’on dégage, de nos jours, deux grands types de T’AS DIT CACA!

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Le T’AS DIT CACA! de type «contenu choquant» (si tant est). Un petit politicien nationaleux québécois a le malheur, dans un de ces discours de thérapie collective autojustifiante dont il a le sirupeux secret, de parler de la résistance québécoise. Un gros ministre fédéral anglophone canadien se met aussitôt à pogner la Danse de Saint-Guy, à sautiller et à fortiller: «Oh, t’as dit résistance. T’AS DIT CACA! Tu nous traites implicitement, nous (anglo) canadiens, de miliciens, de pétainistes, de vilains, de nazis… etc… etc… caca… caca… ». C’est tellement typique des anglo-canadiens ça (mais oh, hein, ils ne sont pas les seuls!). Charrier plus loin, en faisant passer l’autre pour celui qui a charrié plus loin. Pourquoi la barouetter tout de suite d’un seul coup d’un seul dans le stéréotype «français» de la Résistance Française/Miliciens/Pétainistes/Nazi etc… Malhonnêteté criante de gouvernant gluant et veule. Accusations de T’AS DIT CACA! sur implicites déformants et fallacieux. Bon moyen –surtout!- d’esquiver le débat de fond qui vous placerait devant votre statut réel d’occupant multi-centenaire, tranquille, onctueux, et si faussement bonhomme. Solution de facilité rhétorique pour faire l’autre avoir l’air fou, excessif, extrême, abusif, délirant, impertinent, inane, devant les gogos en extase. Nous sommes en pays anglo-saxon, les plombs. Restons impériaux, mes beaux… Ainsi, la comparaison intellectuellement, ethnologiquement, sociologiquement et éthiquement adéquate ici, c’est celle de la RÉSISTANCE IRLANDAISE (Irish Resistance). Calmons nous le pompon folklorique un brin, et chantons en choeur…

Et que monsieur le tout petit petit gros ministre, inculte comme tous les ministres, s’informe un peu sur la longue et lancinante Résistance Irlandaise face à l’Angleterre. La ressemblance entre le Québec et l’Irlande, sur ces questions historiques et sociopolitiques est sidérale, et on a là, sans malice et sans fiel, une analogie pertinente, pondérée, utile, éclairante et, surtout, pas de nazis torves dans le tableau pour donner mauvais genre à quiconque. Qu’il se dépayse un peu, le petit politicard baillonneux qui proteste juste un peu trop (il me semble). Comme ça, en plus, bien, ses (éventuels) souhaits de la Saint Patrick aux québécois ne seront pas que du lip service multiculturel-oui-mais-seulement-si-vous-nous-imitez de toc… Bon, je m’arrête ici sur cet irritant exemple canadien. Partez-moi pas là-dessus, je n’en finirais plus et me mettrais moi-même en personne à vous la dégobiller sur votre liquette, mon Irlande intérieure bien raboteuse, vallonnée et verte vive. Les petites âmes offensées (et gros oppresseurs effectifs) de ce premier exemple sont de fait, aussi ridicules, vides et perfides que celles qui pépient dans le giron du second grand type.

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Le T’AS DIT CACA! de type «comportement verbal déplacé» (si tant est). Une autre manifestation omniprésente de notre cher syndrome contemporain du T’AS DIT CACA! c’est le fameux dirty talking, comme quand, disons, un vice-président américain susurre This is a big fucking deal! dans l’oreille de son président et que des micros renifleurs le captent inopinément. Alors là, les hauts cris (surtout dans l’autre famille politique): « Hon… T’AS DIT FUCKING! Haro… Haro…». Or pourtant, dans ce cas particulier, l’injure, la vraie, la “de contenu” aurait été si le vice-président en question avait dit: THIS IS NO FUCKING BIG DEAL, traduisible alors par: Y A PAS DE QUOI EN FAIRE UN FROMAGE PAREIL. Ce que monsieur le vice-président truculent a vraiment dit se traduit, en fait par: C’EST IMMENSE, C’EST GIGANTESQUE, C’EST FABULEUX, C’EST MERVEILLEUX… Linguistiquement, FUCKING n’est rien d’autre qu’un adverbe intensif, rien de plus, rien de plus… et il faut aussi noter que le susdit FUCKING est en train de devenir ce que les linguistes appellent un infixe, c’est-à-dire une forme dépendante qui s’enchâsse dans un groupe idiomatique pour en altérer le sens initial. BIG DEAL en anglo-américain c’est une expression figée signifiant «une grosse affaire» «une grosse histoire» ou (au sens figuré de ces traductions): «un foin», «un fromage», «un plat». Maintenant comparez:

(1) FUCKING CLINT EASTWOOD
(2) CLINT FUCKING EASTWOOD

en (1) FUCKING est péjoratif, on dénigre ouvertement monsieur Eastwood. En (2) FUCKING, infixé dans le groupe, comme dans la remarque de notre bon vice-président, est laudatif. On valorise monsieur Eastwood. Dans le film DUDES de Penelope Spheeris (1987), un premier personnage veut venger la mort d’un second en utilisant une arme à feu, genre western. Le troisième “dude” s’exclame: “There is no way you can do this, dude. You’r no Clint Fucking Eastwood”, signifiant clairement son admiration pour le grand cowboy mythique et son statut inégalable. Il est indubitable que le mot de notre vice-président qui, ici a, si ouvertement, dit caca, et face auquel on paniqua si vivement, protestant vraiment un peu trop (il me semble), sans jamais rien analyser, est, lui aussi, intégralement laudatif. Dans la mouvance de ce T’AS DIT CACA! mal décrit par les médias du temps, certaines personnes, moins délirantes que les autres, avaient vite fait d’imprimer les macarons (très) minimalement protestataires suivant:

On se donne les slogans-de-macarons des causes que notre époque nous dicte, me direz-vous, et ce sera effectivement fort bien dit. Le BIG en majuscule sur les macarons ici, tête du groupe BIG DEAL, représente un accent tonique. Cela réduit la valeur laudative de l’infixe FUCKING et nous ramène fermement vers le sens littéral de BIG DEAL, pour signifier qu’on fait vraiment effectivement tout un plat de ce petit mot de l’irlando-américain au sourire éclatant… En résumé, comparez (la majuscule représentant un accent tonique d’insistance):

(3) This is a big FUCKING deal (comme dans le mot de notre truculent vice-président)
(4) This is a BIG fucking deal (comme sur les macarons supra)

En (3) la valeur laudative de FUCKING tire le groupe vers la valorisation. En (4) la valeur littérale de BIG (+deal) ramène le tout vers le sens littéral du groupe, plus péjoratif, de «un foin», «un fromage», «un plat», «(toute) une affaire», «(tout) une histoire». Nos traductions :

(3)   C’est extraordinaire, c’est merveilleux (Implicite: cet événement politique)
(4)   Mais vous en faites tout un plat! (Implicite: de ce mot du vice-président)

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Oui? Tout un plat, oui? On se suit? Bon… Ouf… Ah, mais inutile de vous dire combien il serait fatiguant, épuisant, éreintant de devoir démonter ainsi, un par un, cas par cas, graine à graine, tous les T’AS DIT CACA! contemporains pour le bénéfice des petits esprits bien en place qui se gaussent tellement de la vérité, en fait, et ne cherchent qu’à flétrir et à discréditer, sans débattre, sans diffuser la moindre pensée, sans respecter la décence intellectuelle la plus élémentaire, en utilisant la bêtise ambiante comme porte-voix, et en s’appuyant simplement sur le genre de postulat de vindicte dont se nourrissent constamment les salisseurs professionnels. Il serait pourtant tellement plus simple de laisser les voix discordantes s’exprimer clairement, de relever le gant et de débattre sur le contenu, au contenu justement, ouvertement, frontalement, sans constamment souffler démagogiquement au tout venant suiviste ce que devraient être les lignes des uns et le babil des autres, au nom du bon ton bâillon du moment. Dosé, écoeuré de cela, moi, je me promène avec une lanterne, en plein jour, en murmurant: je cherche un débat de fond.

Je suppose qu’un jour (re)viendra sur l’une ou l’autre de nos agoras-extra-ou-intra-caca…

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Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , | 14 Commentaires »

 
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