Le Carnet d'Ysengrimus

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Il y a trente ans: THE NATURAL de Barry Levinson

Posted by Ysengrimus le 15 novembre 2014

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Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith de Milton (Canada) n’aime pas spécialement le baseball. Mais elle aime et apprécie beaucoup les beaux décors extérieurs et intérieurs, les petits garçons polis et tendres, la gentillesse, l’amour de bonne tenue entre un homme et une femme biens et les bons messieurs mûrs, déférents, vieillots et paternes. Tant et tant que si un film de baseball incorpore ces ingrédients de façon solidement organique, Mademoiselle Griffith saura parfaitement s’émouvoir. Un nombre assez impressionnant de films américains ont été mitonnés, au siècle dernier, ayant pour thème central le fameux passe-temps favori des américains. Chef d’œuvres poignants ou navets ineptes, tous les représentants de ce sous-genre particulier hautement fascinant ont un trait en commun. Il vaut mieux comprendre les règles du baseball et savoir regarder ce jeu pour apprécier les finesses du film en cause. The Natural (1984) de Barry Levinson (basé sur un roman écrit en 1952 par Bernard Malamud) n’échappe pas à cette règle fatale. La différence ici, par contre, est qu’une éventuelle ignorance des règles du baseball ne nous prive en rien de l’essentiel de l’émotion émise par ce travail spécifique, à la distribution solide et superbement dirigée. Une cinématographie, une atmosphère, de la passion, du mystère et une indubitable tension romantique se dégagent de cette oeuvre étrange, touchante, subtile et dont le sous-titre pourrait bien être Cherchez la femme

1923, quelque part en Illinois. Un jeune campagnard de dix-neuf ans inconnu (Robert Redford, hélas peu crédible en jeune de dix-neuf ans, dans ce court segment du film) prend pour la première fois le train depuis le fin fond de sa campagne natale pour se rendre à Chicago. Les Cubs de Chicago ont décidé de le recruter à l’essai comme lanceur. C’est un jeune surdoué, un naturel comme disent les américains, et il est timide, peu dégrossi et amoureux. Avant de prendre le train pour la Ville des Vents, il étreint son amoureuse, une modeste campagnarde comme lui, Iris Gaines (campée avec une irrésistible majesté rustique par Glen Close). Il l’étreint, c’est certain, d’une étreinte probablement bien plus intime qu’il ne le soupçonne en fait lui-même. Le voici dans le train. Tout est nouveau, tout trépigne, tout se bouscule et un groupe de boutefeux railleurs se met à se payer la poire de notre jeune paysan qui n’a pour bagages qu’un petit sac et un drôle de caisson à trombone dans lequel se trouve son trésor, un bâton de baseball qu’il a sculpté lui-même dans le bois d’un chêne frappé par la foudre au cours de son enfance et sur lequel est gravé le nom Wonderboy et la strie d’un petit éclair. Parmi les escogriffes de la bande de butors qui l’enquiquine et se moque de son coin de pays natal figure Max Mercy (un Robert Duvall particulièrement nuancé), chroniqueur et caricaturiste sportif, et un gros gaillard qui ne se laisse connaître que sou son surnom de baseballeur déjà établi: The Whammer (ce personnage est indubitablement inspiré par le légendaire frappeur Babe Ruth). Le ton monte entre ce Whammer et notre jeune paysan. Le train fait escale et tout le monde se rend à la fête foraine. Un défi est lancé à notre petit paysan méconnu par l’entourage virulent du Whammer. Peut il retirer sur prises ledit Whammer? Autrement dit, notre jeune paysan peut-il lancer trois fois une balle que le monstrueux cogneur n’arrivera pas à faire valser au loin, d’un coup de bâton. Les paris sont ouverts, les hommes et les femmes s’installent dans un champ des environs et, comme le baseball est un sport jugé, c’est le chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy qui sera juge-arbitre. Le gamin inconnu retire le futur frappeur étoile en trois lancés, et Max Mercy dessine une caricature immortalisant cet étrange moment. Mais surtout, ce bizarre incident se grave durablement dans sa vive et observatrice mémoire. On remonte dans le train pour Chicago et notre jeune paysan est alors approché par une mystérieuse femme fatale portant chapeau, qui s’extirpe de la camarilla du Whammer, mademoiselle Harriet Bird (campée par une Barbara Hershey inquiétante et ténébreuse). C’est une élégante intellectuelle qui a de la classe, des yeux brumeux, de belles mains et notre petit paysan est subitement subjugué. Elle lui donne toute son attention concentrée, lui cite du Homère et surtout, elle semble à la fois s’extasier et s’affliger que son idole sportive d’hier vienne de se faire retirer par lui, un petit paysan qui pourrait dès lors devenir rien de moins que le joueur de baseball le plus talentueux de sa génération. Arrivé à Chicago, notre gamin naïf reçoit un coup de téléphone dans sa chambre d’hôtel. C’est cette même Harriet Bird qui l’invite à venir la visiter dans sa chambre à elle. Notre éperdu entend le chant des sirènes et se rend chez sa fascinante voisine. Celle-ci le reçoit sans façon, d’un coup de revolver. Mademoiselle Lindsay Abigaïl Griffith a ici un violent sursaut et demande, en clignant de ses beaux yeux océaniques: C’est un rêve, un cauchemar qu’il fait? L’ambiance est en effet onirique, irréelle et… particulièrement crève-cœur. Le pauvre garçon s’effondre et on ne nous en dit pas plus.

1939, dans le stade d’entraînement un peu miteux des Knights de New York. Le vieil entraîneur Pop Fisher (campé par un Wilford Brimley absolument pétaradant), grognon et grincheux, peste et rage contre son équipe de perdants. Se présente à lui, un certain Roy Hobbs (Robert Redford, enfin adéquat dans sa posture de recrue trop vieille et vermoulue pour que tout cela ne soit pas un peu louche). C’est notre paysan de la première séquence, maintenant un homme mûr, calme, mystérieux et mélancolique. Seize ans de sa vie, sa plus prime jeunesse, ont été littéralement escamotés. Il est recommandé par le co-propriétaire de l’équipe et l’entraîneur Pop Fisher, qui se méfie de son partenaire d’affaire comme de la peste, n’est pas particulièrement emballée par les recrues d’âge mûr qu’on lui parachute ainsi, sans préavis. Aussi, Pop ne met pas tout de suite Roy au jeu, le laisse mariner sur le banc un temps, mais finit par découvrir ses incroyables talents de frappeur. Cette recrue biscornue envoie valser la balle dans les gradins en la cognant avec un drôle de bâton, parfaitement conforme à toutes les spécifications de la ligue, sur lequel est gravé le curieux sobriquet Wonderboy. Entre temps, Roy fait la connaissance de Memo Paris (Kim Bassinger, passionnée et vibrante jusqu’à en devenir grinçante), la nièce de Pop Fisher. Aussi, il commence à prendre la mesure de toutes les magouilles et combines contradictoires qui entourent les enjeux d’existence d’une équipe de sport professionnel d’avant-guerre (époque où, entre autres, les paris sur le résultats des joutes de baseball n’étaient pas encore illégaux et où certains propriétaires véreux n’hésitaient pas à soudoyer leurs propres joueurs pour perdre, tandis qu’ils pariaient en douce contre leur propre équipe).

Cherchez la femme. Notre triangle de femmes est en place. Iris Gaines est la grande paysanne dont Roy découvre éventuellement qu’elle vit maintenant à Chicago. Elle vient le voir jouer au Parc Wrigley (à Chicago donc, quand l’équipe des Knights de New York y passe) et deviendra sa lumineuse égérie, quand il ne cognera pas assez dur. Elle porte même en elle un secret à la fois plus profond et plus lumineux. Memo Paris est la torpille, téléguidée par les intérêts paradoxaux et louches qui ne veulent pas que les Knights se rendent en finale de division. Elle séduit Roy, détourne son attention du jeu, lui fait mener une vie dissolue et l’épuise, pour qu’il gaspille ses aptitudes. Harriet Bird, finalement, la ténébreuse femme fatale au revolver de jadis, enfouie dans le passé de Roy, le hante toujours et il se devra de découvrir et de soupeser ce que furent les motivations et le sort de cette douce et cruelle incarnation de l’imprudence juvénile et de la malchance aveugle. Pendant que Roy est ballotté ainsi dans le triangle asymétrique de ses trois muses, sa gloire sportive s’amplifie et il finit par attirer l’attention du chroniqueur et caricaturiste sportif Max Mercy, qui cherche dans sa mémoire encombrée et dans ses riches archives dans quel recoin du continent il a bien pus voir jouer ainsi ce mystérieux naturel dont personne ne semble pouvoir décrire correctement les origines fumeuses. Quand Max Mercy trouvera la réponse à ce mystère ondoyant, ce sera inévitablement pour la mettre au service des intérêts louches et paradoxaux préalablement cités.

La documentation donne ostensiblement ce long-métrage comme le film d’inspiration sportive le plus tendrement aimé de tous les temps. C’est, indubitablement, une histoire toute américaine de douleur et de rédemption, de tension entre les intérêts pécuniaires crépusculaires et les intérêts diurnes et lumineux du cœur. Les intérêts du cœur et la jubilation sans mélange de la beauté sublime, enfantine et mythologique du baseball l’emportent finalement. Nous voici avec un happy end de plus sur la conscience. Aussi, nous voici avec un film américain de plus où l’homme droit et juste —et son épouse— tournent le dos au miroir aux alouettes de tous les financiers et combinards louches du coin — et de leurs houris. Et Mademoiselle Griffith, émue et attendrie par l’épilogue romantique et heureux de ce drame, aura quand même ce mot conclusif: Bien sûr que, dans le cinéma de cette civilisation, les intérêts du cœur l’emporte sur les intérêts d’argent. Nous sommes ici dans une fiction américaine et cette fiction américaine n’existe en fait que pour compenser la réalité américaine… diamétralement opposée.

Indeed, indeed but, whatever… let’s play ball…

The Natural, 1984, Barry Levinson, film américain avec Robert Redford, Kim Bassinger, Glen Close, Wilford Brimley, Barbara Hershey, Robert Duvall, 134 minutes.

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Trois fractures dans les postulats de nos classes dominantes

Posted by Ysengrimus le 15 mai 2014

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Tout va mal. L’économie va mal. Rentrez la tête dans les épaules. Tout va mal. Soyez certains que quand la bourgeoisie vous serine ce message, via ses appareils idéologiques médiatiques et autres, c’est que tout va mal pour elle et qu’elle voudrait bien pouvoir continuer de chevaucher l’âne mort et bien mort du consensus de classes. Ledit consensus de classes, c’est le gobage axiomatique et sans questionnement de ce dogme lancinant de nos strates dominantes quand elles n’en finissent plus de gauler et de pédaler afin que se perpétue sans critique la synonymie structurellement menteuse, de plus en plus fendillée et fallacieuse, entre Économie et Capitalisme. Or les postulats jadis tranquilles de nos susdites classes dominantes prennent en ce moment de fameux coups de semonce. Et cela ne doit pas faire illusion. N’allons pas confondre, comme d’aucun voudraient tant qu’on le fasse, le déclin d’un mode de production spécifique avec la grande capilotade cosmologique de l’intégralité de l’univers social. Sourdement, comme inconsciemment (mais de plus en plus ouvertement), la société civile résiste aux postulats étroits de nos classes dominantes actuelles. Par delà le détail fourmillant des conjonctures nationales et des scandales locaux, dans la poussière flatulente desquels on cherche constamment à noyer et à dissoudre notre attention militante, trois principes tendanciels s’imposent. Depuis la crise financière de 2008, trois fractures cruciales dans les postulats de nos classes dominantes se mettent en place, confusément, réformistement, mais l’un dans l’autre: sans ambivalence et finalement, quand on y regarde avec le bon œil, eh bien, en toute simplicité de tendance aussi. Observons les grandes lignes de la chose.

1-     L’IMPUNITÉ DES FORTUNES: POURCHASSÉE. Un des grands postulats bourgeois, c’est l’impunité des fortunes. L’accapareur privé considère que les immenses portions du bien collectif qu’il a détourné, à son avantage impudent, lui appartiennent. Les confettis qu’il retourne à la vie sociale sous forme d’impôts et de taxes lui apparaissent comme autant de manifestations de je ne sais quelle raideur dictatoriale de ses propres sous-offs. Le grand bourgeois juge, en conscience, qu’il n’a pas à prendre la moindre responsabilité sociale. Le monde est son jardin et c’est à la plèbe de payer pour les hostos, les infrastructures urbaines, le transport public et les écoles… de la plèbe. Aussi, le bourgeois préconise et valorise un espace national peu taxant. Ne le trouvant plus guère, il déménage, sans rendre de compte à quiconque, le siège social de son conglomérat aux Bahamas ou à Oman et considère que ces points de contacts plus conciliants avec cet impondérable qu’est le monde social lui reviennent de droit. La notion de paradis fiscal est une notion fondamentalement bourgeoise. De fait, la bourgeoisie conceptualise un paradis fiscal comme elle conceptualiserait un paradis tropical: un heureux phénomène météo duquel trois clics d’ordi vous permettent de bénéficier, sans complexe et sans arrière-pensée. Or le paradis fiscal subit, aux jours d’aujourd’hui, une attaque sans précédent dans l’Histoire des grands états. Sa disparition est désormais ouvertement envisagée. La Suisse est sur le point de perdre le secret bancaire. Le caractère à la fois opaque et sourdement consensuel de l’impunité des fortunes est remis en question avec une radicalité inégalée et ce, par delà les clivages politiciens de façade. Oh, cela prend encore la forme obscure et bourgeoise d’une systématisation de la fameuse rapacité du percepteur. Mais il n’y a pas à se mentir ici. L’offensive sur le secret des immenses fortunes «privées» du monde est frontale et irréversible. Une tendance au ré-équilibrage de la répartition des richesses, timidement, s’y esquisse. La propriété privée des douloureux résultats de la production collective est dans la mire.

2-     LE HAUT COPINAGE DE CLASSE: COMPROMIS. La guerre interne du capitalisme, déjà discutée, se poursuit, implacable. Elle se creuse tant et autant que la crise du capitalisme même se creuse. La plus grande entreprise de pillage aurifère au monde (une entreprise canadienne, pour l’anecdote) vient de sonner une fameuse de fin de récré, historique dans sa tonitruance. Son conseil d’administration entendait donner une prime d’embauche de douze millions de dollars au trèfle qu’il venait, en toute connivence, de se donner comme P.D.G. Il s’agissait simplement de faire avaliser la manœuvre de copinage pharaonique, toute classique au demeurant, par les actionnaires. Patatras! Ceux-ci ont dit non. Non seulement ils ont refusé cette prime d’entrée (whatever that is!) à ce personnage spécifique, un upper manager fallacieusement salvateur de plus, mais les susdits actionnaires ont exigé que les membres du conseil d’administration ayant voté cette prime démissionnent. Coup de tonnerre dans le monde de la finance. Les moutons actionnaires sont encore partants pour brouter l’herbe prolétarienne mais ils ne veulent plus se faire tondre par le berger, de plus en plus gourmand, de l’administration entrepreneuriale. Et désormais un haut cadre qui vote une prime à un tit-copain risque non seulement de se faire mettre ouvertement devant son absence de pouvoir effectif mais, qui plus est, il risque sa tête. Le haut copinage de classe, avatar ouvertement décadent et insensiblement cynique s’il en fut, est grippé, compromis. Oh, certes cela se fait encore au nom d’une meilleure répartition du foin entre investisseurs et corps administratifs du capitalisme (le gonflement gangréneux de ce dernier n’est pas un vain symptôme – il s’en faut de beaucoup) mais… il y a un peu de l’idée communarde des cadres révocables en tous temps et sans privilèges particuliers qui dort en germe, là dedans. Sans compter le discrédit sans équivoque de l’idée, très mentionnée par les temps qui courent, de collusion

3-     L’EXTORSION DE LA PLUS-VALUE: ÉBRANLÉE. Le moyeu central du capitalisme reste l’extorsion de la plus-value dont les traces empiriques les plus évidentes sont la recherche, assoiffée et sans vergogne, de masses de travailleurs moins demandants en matière de salaires et de charges. Le mirage faussaire du capitalisme équitable représente déjà une manière de manifestation, bien timide, bien bourgeoise, d’un net rejet de l’exploitation cynique et rétrograde de travailleurs (hommes, femmes, enfants) dont les ateliers leur tombe dessus au DanLaDèche, les écrabouillant et éclaboussant de leur sang les entreprises occidentales commises dans ces sweat-shops dantesques. Les susdites entreprises farfouillant la main dans le sac malodorant de ce type profondément discrédité d’exploitation se cachent, se planquent et, lorsqu’on leur lève la cagoule, elles arrosent le problème de compensations et ristournes diverses qui montrent bien que l’extorsion de la plus-value n’a plus le pignon sur rue qu’elle a eu. Puis, un petit jour ordinaire, comme ça, dans un petit pays occidental pas plus gros que ça (le Canada, pour l’anecdote), quarante-cinq employés de banque, en sursis d’être mis à pied, sont priés de former les quarante-cinq travailleurs temporaires du tiers-monde venus leur succéder à plus petit tarif. Gigantesque tollé national. Fracture qualitative. Paille qui casse le dos du chameau. Goutte d’eau, vase, etc… Il ne s’agit pas ici de postes «redondants» mais bien de quarante-cinq positions toujours actives sur lesquelles on entend simplement abaisser quarante-cinq fois le compteur d’extorsion. Devant la protestation sentie, profonde, généralisée (et, notons le au passage: bien plus exempte de cette petite xénophobie discréditante que la bourgeoisie ne l’aurait souhaité), la banque en question, qui risque de voir ses clients se débiner en bloc, s’empresse de rétropédaler. Même le gouvernement du petit pays en question, gouvernement pourtant bien bleu blême et réac jusqu’au trognon, est obligé de s’engager à ce que l’embauche de travailleurs temporaires originaires du tiers-monde ne se fasse pas à des tarifs plus parcimonieux que les tarifs avec lesquels on compense les exploités locaux. Bon, c’est pas encore la lutte des classes ouverte, mais il reste bien que la société civile qui ahane et aboie ne fait plus automatiquement consensus en faveur de l’exploiteur.

Alors, dites-moi un peu: que fait une grande bourgeoisie, déjà semi-ruinée par sa propre incompétence productive et financière, si un consensus social massif se met, de plus, en plus, comme implicitement, en trois fractures patentes des postulats anciens, à la priver à la fois de l’îlot fiscal ou planquer son ultime butin, du corps administratif pour alimenter ses indispensables connivences pécuniaires, et des mécanismes sociaux lui permettant d’extorquer la cruciale plus-value prolétarienne. Bien, hum… cette classe dominante aux abois, elle s’exclame sur l’agora et sur tous les tons: Tout va mal. L’économie va mal. Rentrez la tête dans les épaules. Tout va mal, en faisant d’amples mouvements de chef d’orchestre, espérant ainsi entraîner, encore un temps, la civilisation qu’elle parasite ouvertement dans le sillage stérile de son cul-de-sac directif, lui-même inexorablement étranglé par les tensions de l’Histoire. Les forces contraires —colossales— s’accumulent pourtant devant cette classe dirigeante, au bord du déclassement. Il ne manque plus à ces tendances, latentes, délétères, volatiles, de sentir craquer le spark révolutionnaire. Les conditions s’approchent. Comme disait Mao: une étincelle peut mettre le feu à toute une plaine.

Et vive le beau mois de Mai…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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À propos du «malaise hollandais» au Canada

Posted by Ysengrimus le 15 avril 2014

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Voici qu’on débat derechef sur la question du malaise hollandais du Canada. On dépose des rapports et, comme bien souvent désormais au Canada harpérien, on se lance dans un vaste souque à la corde idéologique (mâtiné de grands-petits intérêts véreux). Regardons l’affaire froidement, en évitant de partir dans toutes les directions et en nous en tenant à la clarté et à la concrétude des concepts économiques en cause ici.

Malaise hollandais. J’utilise la notion de malaise hollandais dans son sens strict (et à l’exclusion du barouettage qu’on a fait subir à ladite notion, notamment en l’appliquant à des secteurs économiques autres que les secteurs primaire et manufacturier). Par analogie avec une situation de ce genre survenue dans les Pays-Bas circa 1960 (sous l’effet d’un boom de l’industrie gazière), on entend par malaise hollandais (Dutch disease) une situation où le développement hypertrophié du secteur primaire du à un avantage géophysique fortuit (ruée vers l’or, boom pétrolier ou gazier, surexploitation minière) tend à compromettre le développement manufacturier d’un pays donné. Des pays comme le Nigeria sont des exemples extrêmes de malaise hollandais. L’industrie de l’extraction mono-oriente très brutalement l’intégralité de l’économie locale et fragilise gravement la diversité du tout de l’activité productive nationale. On notera aussi, au demeurant, que l’idée du malaise hollandais postule une solidité des frontières nationales en matière économique. Cela fait de cette idée une notion pas vraiment multinationale ou transnationale… et encore moins internationaliste.

Bien voir pourquoi le secteur primaire nuit au secteur manufacturier dans une situation de malaise hollandais. On fait souvent une lecture superficiellement boursicotarde du malaise hollandais en en trivialisant la description comme suit: le boom pétrolier ou minier fait gonfler la monnaie nationale et de ce fait nuit aux exportations de produits manufacturiers qui, payés, eux, en monnaies étrangères, deviennent plus chers principalement pour des raisons de change. Il y a un paradoxe insoluble dans cette analyse, trop éloignée de l’économie réelle. C’est tout simplement que le marché des produits non-finis ou semi-finis est lui aussi un marché d’exportation. La hausse de la monnaie nationale canadienne (par exemple) due à l’exportation de pétrole et de gaz devrait normalement nuire à toutes les exportations, y compris celles du pétrole et du gaz! Ce n’est pas le cas et, donc, ça n’a pas de sens de penser la chose strictement en ces termes. Ce qui fait augmenter la valeur d’une monnaie nationale sur le marché des changes c’est l’ensemble de la production nationale de biens exportables, tous secteurs confondus. Le Japon et la Chine ont (ou ont eu) des monnaies fortes sans que le secteur primaire n’occupe un segment de leur économie nationale aussi important qu’au Canada ou au Mexique (c’est surtout le cas du Japon). Il y a donc une déficience de principe dans cette analyse un peu viciée qui pose les secteurs de l’extraction et les secteurs de la manufacture comme étant en compétition frontale les uns contre les autres, pour un accès à une exportabilité qui serait limitée exclusivement (et comme magiquement) par la contrainte du change. L’idée de secteurs distincts en compétition les uns contre les autres au sein d’une enceinte nationale fixe est une fadaise bourgeoise. Le secteur pétrolier est en compétition avec le secteur pétrolier. Le secteur des usines de bagnoles est en compétition avec le secteur des usines de bagnoles. Cela: tous pays confondus. On peut exporter une usine de bagnoles. On peut l’installer au Japon ou en Argentine, si les conditions d’exploitation de la main d’œuvre restent favorables. On ne peut pas exporter un puit de pétrole au Japon. Les pays manufacturiers sont en situation de fluctuation industrielle constante car il y a du prolétariat extorquable et prenable en otage de la faim partout. Les pays pétroliers, gaziers, miniers sont des espaces obligatoirement fixes. La nuisance que peut représenter le secteur primaire sur le secteur manufacturier, en situation de malaise hollandais, est donc obligatoirement corrélée à la force ou faiblesse d’un secteur manufacturier national face aux autres secteurs manufacturiers nationaux. Les conditions de nuisance «hollandaise» sont bien plus matérielles que monétaires. Devant une Asie et un tiers-monde plus performants en matière industrielle, l’expertise, le talent, les ressources technologiques, l’encadrement subventionnaire font l’objet, au Canada, d’un transfert massif en direction de secteurs dont le caractère compétitif reste relativement stable, ceux du pillage d’un sous-sol national inamovible, pour alimenter cette usine mondiale qui, elle, l’emporte de fait dans la course à la production de produits finis.

Sur le Canada, deux thèses s’affrontent. Le centre-gauche parlementaire (le Nouveau Parti Démocratique) croit donc qu’il y a bel et bien malaise hollandais au Canada et que les secteurs pétroliers et miniers (principalement de l’ouest canadien, patrie de Stephen Harper, l’actuel premier ministre conservateur) nuisent aux secteurs industriels traditionnels, concentrés, eux, dans l’est canadien, notamment en Ontario et au Québec (ledit Québec étant la patrie du chef de l’opposition Thomas Mulcair et du gros de sa députation de centre-gauche). Pas achalés, comme on dit dans le coin, les réacs répondent que la très grande majorité des pays occidentaux voient leur secteur manufacturier se racotiller, y compris les pays peu lotis en matières premières (c’est l’argument de la tertiarisation historique des pays non-émergents, imparable) et que, qui plus est, la valeur élevée du dollar canadien correspond à une hausse du pouvoir d’achat pour tous produits, y compris pour les produits manufacturiers, la main d’œuvre manufacturière et la machinerie (argument fallacieux et démagogique, la hausse monétarisée du pouvoir d’achat ne s’appliquant effectivement qu’aux produits d’importation, justement ceux qui emmerdent le plus le secteur manufacturier national). Les pôles de la chicane sont ainsi posés. On fait donc de la politique politicienne autour du malaise hollandais au Canada en ce moment. Et l’erreur qu’on commet tous ensemble, ce faisant, c’est de restreindre notre vision au segment d’existence sur lequel le susdit malaise hollandais a un impact ou une apparence d’impact.

Remettre l’économie de services dans l’équation. Il ne faut pas voir le malaise hollandais plus gros qu’il n’est. Il faut bien le circonscrire dans le cadre où son action s’applique, et cela va varier énormément, fonction des situations nationales spécifiques. Il est d’abord important de noter que le malaise hollandais concerne, en fait, un segment bien restreint du secteur primaire. Personne n’ira parler d’un malaise hollandais en agriculture, par exemple (ou dans les pêcheries ou dans la pelleterie, ou dans la foresterie), et, de fait, l’agriculture est souvent la première victime des booms miniers ou pétroliers. Le secteur primaire se nuit donc partiellement à lui-même aussi dans le malaise hollandais. C’est la perte de diversité de la production (primaire inclusivement) qui est le facteur crucial ici, pas le fait de faire gonfler la devise. On le voit bien dans les pays pétroliers africains. Le malaise hollandais provoque un exode rural (avec toute sa dimension de destruction de cadres sociétaux archaïques) pour faire entrer la population nationale dans un segment biaisé, dangereux, fragile, et restreint de l’ère industrielle, celui des secteurs d’extraction miniers, pétroliers et gaziers. Le pays peut même devenir un gros importateur agricole et cela contribuera alors à faire baisser sa devise plutôt que de la faire monter (effet contraire de l’effet qu’on impute habituellement au malaise hollandais). Dans le cas d’économies comme celle du Canada, c’est le secteur des services, représentant environ 80% de l’activité économique d’un tel pays qu’il faut remettre dans l’équation. Principalement domestique, le secteur des services est une des causes majeures de la diminution du secteur manufacturier dans les économies occidentales. Les booms miniers, pétroliers et gaziers, en s’adossant au secteur des services, représentent une poussée (mono-orientée mais effective et, ne le nions pas, industrielle aussi) des secteurs reliés à l’exportation, non pas en compétition avec un secteur cherchant à exporter lui aussi (le secteur manufacturier) mais bel et bien en compensation d’un secteur lourdement domestique, le gigantesque secteur tertiaire. Le pétrole brut ou raffiné fait ce que les cliniques, les universités et les attractions touristiques ne font pas: il s’exporte.

Remettre la société civile dans l’équation. Entrer dans la logique de l’argumentation «hollandaise», c’est s’installer sur le terrain déjà bien balisé et argumentativement cerné du conservatisme canadien. Celui-ci vous toisera avec le regard un peu las et somnolent de Stephen Harper et vous répondra: ce n’est pas une question de secteur ceci ou de secteur cela, c’est une question de production. Le Canada est productif dans les secteurs encadrant les ressources naturelles dont, massivement, il dispose. Le secteur minier (surtout compliqué et tarabusté comme celui des sables bitumineux ou du forage en haute mer et dans le grand nord) est un secteur industriel comme un autre. C’est notre industrie à nous. Il faut l’exploiter au maximum… Fidèle à sa longue tradition réformiste-populiste, le parti de centre-gauche de Thomas Mulcair s’empêtre dans une argumentation à base de défense de la petite manufacture qui reste totalement sur le terrain bourgeois. Tant que ces petits partis non-prolétariens de pleurnicheurs populaires ne mettront pas leurs culottes à gauche, il se feront planter par ceux qui nient qu’il y ait le moindre malaise hollandais au Canada et/ou s’en tapent, le reconnaissent, mais y voient la particularité conjoncturelle d’un développement industriel bien de chez nous et voué (comme au Mexique, comme en Russie, comme dans le monde arabe) à jouer l’atout de l’extraction des produits de base dans le grand dispositif inchangé de la surproduction mondiale. Les arguments qui remettent la société civile dans l’équation n’ont, eux, rien de «hollandais». Le pétrole est une ressource foutue sur le long terme, durablement polluante, non renouvelable, et reposant sur le postulat sociétalement réactionnaire de la bagnole individuelle et de la strangulation méthodique des grandes infrastructures de transport en commun. Le secteur minier nourrit une kyrielle de segments industriels totalement commis dans la gabegie de la surproduction et du renforcement de vastes pans économiques parasitaires, improductifs et nuisibles (urbanisation galopante, machinisme consumériste, bureaucratie policière, secteur militaro-industriel). Il est patent, au regard le plus grossier, que la fausse manne pétrolière est en train de détruire le Nigeria, que la fausse manne diamantaire maintient l’Afrique du Sud sur les genoux. Pas de chansons mirifiques à se chanter: il en est autant du Canada, voué désormais à toutes les causes anti-sociales et anti-environnementales qu’embrasse épidermiquement le suppôt veule de l’industrie la plus sale et rétrograde imaginable que sera imparablement, objectivement, un gros producteur de matières non-finies, totalement dépendant de ses vrais maîtres compradore. Pas étonnant que ce soit des conservateurs étroits qui mènent la barquette unifoliée dans les brumes délétères de cette nouvelle mythologie eldoradante.

Qui ment à qui au Canada? Les conservateurs mentent en présentant une industrie mono-orientée dans un secteur d’extraction toxique, nuisible, servile, et foutu à terme comme le pactole canadien. Les néo-démocrates, réformateurs et adaptateurs, mentent en se faisant les défenseurs intra-muros («nationalistes» diraient certains – j’évite le mot ici à cause de son sens spécifique au Canada et au Québec) d’un secteur manufacturier dont ils ne contrôleront la crise chronique que le jour où ils contrôleront l’intégralité de la planification de l’intendance industrielle mondiale (pas demain la veille). C’est pas le primat d’un secteur économique sur un autre qui nous étouffe, c’est le primat de la surproduction et de l’enrichissement privé sur l’organisation rationnelle du patrimoine industriel collectif. Ce n’est pas le malaise hollandais qui nous emmerde, c’est le malaise capitaliste.

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Le facteur esclavage

Posted by Ysengrimus le 15 octobre 2013

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C’est un cri du coeur que nous avons tous poussé: l’expression du sentiment cuisant d’être traité comme un esclave. Toutes les émotions du vif et durable dégoût contemporain face au travail, notamment au travail tertiarisé, se synthétisent fréquemment en cette analogie… dont il faut pourtant savoir ne pas abuser brouillonnement. Le fait est que, même sans formation économique ou historique, on comprend parfaitement que ce rapprochement est abusif. La situation est bien connue, notamment depuis les analyses de Marx. Le travailleur ne se vend pas lui-même mais il vend son temps de travail. Il n’est pas, objectivement, un métayer, un serf, ou un esclave et l’attitude de son petit chef, aussi brutale et puante que l’on voudra, ne peut paramétrer les forces économiques du mode de production en cours. L’esclavage n’est pas affaire de comportement intersubjectif et encore moins, quoi qu’on en crie du fond de nos âmes, d’affect, de brutalité ou d’arrogance interpersonnelle.

Ceci dit, arrêtons nous quand même une minute au statut économique de l’esclave car des surprises nous y attendent encore. Les premiers chapitres du Capital de Marx sont très explicites sur la question. L’esclave (celui du Dixieland de 1855, notamment), c’est comme un bœuf. C’est un être que l’on achète d’un bloc, à prix fixe payé habituellement en une fois, et qui, une fois acquis, doit se trouver expurgé de toute la force potentielle qui le gorge et ce, le plus exhaustivement possible. Quand il meurt (Marx explique que les Field Negroes sudistes se vidaient en sept ans, en moyenne), on recommence avec un autre. Dans de telles circonstances de production de force de travail, le temps (notamment le temps de travail) ne se calcule plus de la même façon. Le temps du prolo moderne, c’est comme l’eau d’un robinet qui s’ouvre et se ferme par moments fixes, spécifiés. Le temps de l’esclave, c’est comme une mare ou un puit où l’on puise à volonté. À cela se trouve directement corrélé le fait que, comme le boeuf ou la mule toujours, l’esclave n’opère pas dans un rapport consenti. Il émet une tension constante de résistance. Il est rétif, peu coopératif, tant et tant qu’il faut gaspiller une quantité significative de l’énergie qu’on possède en le possédant à le punir, le cerner, le réprimer, le faire s’épuiser dans des chain gangs, couvert de fers. C’est une contrainte imparable. Le principe fondamental de l’esclavage, du point de vue de l’extorsion de la plus-value, est que l’intégralité de son temps de travail est disponible comme un tout, une fois l’esclave acheté. On l’exploite donc, comme une masse, une force, un flux, ayant du temps et de la puissance ad infinitum (jusqu’à extinction, la mort d’une autre bête de somme). On opère donc dans un dispositif où il est sereinement assumé qu’on gaspillera massivement une portion significative du temps et de la force de l’esclave. Tout son temps et toute sa force nous appartiennent. Donc on presse le citron, sans compter, ni tergiverser.

Cette particularité économique de l’esclave avait des conséquences afférentes très grandes sur le modus operandi qu’on lui imposait. Marx explique qu’on ne donnait aux esclaves de Dixie que des outils de mauvaise qualité. Mieux valait gaspiller du temps et de la force de travail d’esclave en le faisant creuser un fossé avec une mauvaise bêche ou abattre un arbre avec une mauvaise cognée que de le voir briser les bons outils, soit par absence de compétence immédiate (il apprenait sur le tas, n’importe comment, y mettant tout le temps qu’il avait à revendre), soit de par cette résistance sourde qu’il affichait en permanence. On ne confiait jamais aux esclaves des chevaux, animaux trop fragiles. Ils les auraient battus à mort. On ne les laissait trimer qu’avec les plus mauvaises mules. Le même principe s’appliquait, implacable: comme tout le temps et toute la force de l’esclave appartenaient d’un bloc à son maître, il n’y avait pas de problème à les gaspiller, surtout si cela protégeait le fil des bons outils et la durée de vie des meilleurs animaux de ferme. Fondamentalement, quand quelque chose devait être sacrifié sur une tâche, on sacrifiait le plus volontiers du temps de travail d’esclave.

Alors maintenant, suivez moi bien. Quittons le Dixie de 1855 et revenons, si vous le voulez bien, à TertiaireVille, en 2013. Nous voici plus précisément chez les zipathographes de la Compagnie Tertiaire Consolidée, bien connus des lecteurs et des lectrices du Carnet d’Ysengrimus. Ce jour là, inattentifs et débordés comme à leur habitude, les zipathographes doivent renouveler, subitement, à la dernière minute, les licences logicielles de soixante de leurs produits. Ils sont à la bourre, ils ont qu’une semaine pour faire ça. L’équipe qui doit se taper ce boulot inattendu et chiant est composée de quatre programmeurs-prolos, dirigés par un programmateur-chef (lead) qui lui-même relève d’un chef de service incompétent en programmation. Le reste du vertigineux ziggourat de la structure de la compagnie n’est même pas au courant de ce qui se passe dans cette unité de travail spécifique. Tableau hiérarchique parfaitement classique, admettez-le avec moi. Tous ces gens sont, évidemment, submergés de travail et considèrent cette histoire de renouvellement multiplié de licences logicielles comme une perte de temps et un emmerdement de bas calibre. Un des quatre programmeurs est une programmeuse, en fait. Appelons la mademoiselle Zipathe. Fine mouche, mademoiselle Zipathe se rend compte que si un petit exécutable est créé, appelons-le le Zipa-fulgure, il permettrait de renouveler les soixante licences logicielles par simple action machine. Cela fait rêver et c’est parfaitement réaliste. Mais la construction du Zipa-fulgure doit obligatoirement être effectuée par le programmeur-chef, car cela implique du tripotage dans des espaces logiciels auquel il est seul à pouvoir accéder et/ou c’est dans le langage informatique dont il est le spécialiste. Pour renouveler ces licences manuellement, procédure laborieuse et tâcheronne de transbahutage de fichiers (avec force vérifications pour compenser les nombreux risques d’erreurs ponctuelles), il faudra dix heures par programmeur-prolo. Ils sont quatre. Cela fait donc quarante heures de travail flambées pour une niaiserie bien inférieure aux compétences techniques de ces quatre prolos. Pour confectionner l’exécutable Zipa-fulgure, le programmeur-chef n’aurait besoin que de sept heures, de moins même si mademoiselle Zipathe l’aide, par exemple en testant son code. Le gain de temps est évident. Et pourtant, le programmeur-chef refuse cette solution.

Interloquée, mademoiselle Zipathe s’en réfère au chef de service incompétent en programmation qui est censé diriger l’unité. Celui-ci, tel Ponce Pilate palabrant et finassant avec le Sanhédrin, ne comprend rien de rien à la subtilité de la doctrine. Paniqué, comme à son habitude, il colle à la version de son pote, le programmeur-chef qui se donne comme n’ayant pas sept heures à mettre sur une niaiserie de ce genre. Tout le personnel technique de ces deux loustics va donc devoir jouer les petites mains. On lance quatre programmeurs/programmeuses dans une longue marche de dix heures par personne (total: quarante heures) exactement comme si ces derniers, ces dernières avaient du temps à revendre et pouvaient sans problème se gaspiller à barboter avec des outils ou des procédures inférieurs… Oh, personne ne crie, personne n’engueule. Démotivation à part (ceci NB), rien ne ressemble, en surface, à la brutalité ouverte du terroir du Dixieland de 1855. Et pourtant, structurellement, objectivement, l’analogie économique est là. Du temps de travail est dilapidé sans compter, en toute indifférence. J’appelle cela le facteur esclavage.

Notons — et c’est crucial — qu’en procédant ainsi, le chef de service incompétent en programmation est un fort mauvais commis du capitalisme. Il gaspille ouvertement un temps de travail prolo long, payé au prix fort de l’expertise, alors qu’en y mettant un temps-prolo plus court, il pourrait mécaniser la procédure, pour cette fois-ci et pour les fois suivantes. Il a tout faux. En voici un qui n’a définitivement pas lu le Capital de Marx! Mais que se passe-t-il exactement ici? Le capitalisme est-il en train vraiment de traiter ses travailleurs en esclaves? Bien, il le fait certainement plus en adoptant cette «solution» (archi-répandue dans nos structures tertiaires, nos lecteurs sauront nous le dire) qu’en leur imposant des petits chefs qui crient et qui les bousculent. Ici le facteur esclavage n’est pas intersubjectif ou émotionnel. Il est froid et solidement installé dans les structures. Or, il n’y a pas à zigonner sur l’analyse de ce phénomène: en agissant ainsi, la structure capitaliste régresse tendanciellement vers un mode de production antérieur. C’est là un très important indice de dysfonctionnement. Objectivement parlant, le capitalisme ne peut pas dilapider du temps de travail impunément, comme le faisait l’esclavagisme. En le faisant aussi massivement, c’est, une fois de plus, à sa propre autodestruction involontaire qu’il œuvre.

Contrairement à ce qui se jouait dans le Vieux Sud, ici, dans nos dispositifs tertiarisés, le facteur esclavage est directement corrélé à une autre notion analysée par Marx: la division du travail. À la division maximalement dysfonctionnelle — et lancinante dans son omniprésence! — entre décideurs incompétents et prolos surentraînés mais non décisionnels s’ajoute une seconde division, interne au prolétariat même, entre les ci-devant leads (Marx parlait d’aristocratie ouvrière – noter ce mot) en collusion ouverte avec le petit patron… et des prolos-prolos en compétition ouverte les uns contre les autres (et contre le lead — ceci aussi NB). Tiens, tiens, mais, oh, oh, la métaphore file! On dirait la distinction, si solidement évoquée récemment dans le film Django Unchained de Quentin Tarantino (et décrite antérieurement par Malcom X dans un discours célèbre), entre le House Negro et le Field Negro, justement, dans les dernières années de l’Antebellum.

Antebellum, vous dites? Belle désignation. En tout cas ici, ce facteur esclavage tendanciel de nos structures tertiarisées est un développement parfaitement pervers, un symptôme toxique, une combine tordue, au sein d’un mode de production bureaucratisé et mesquinisé qui, pourtant, ne peut tout simplement pas se payer ce genre d’improductivité à l’ancienne. C’est totalement antinomique avec la logique interne de sa doctrine objective de l’intendance du temps de travail. De plus en plus tentaculaire et magouillante, la division du travail installe dans le ventre capi, des luttes intestines fort peu reluisantes et ayant tout de la catastrophe tranquille. Les réactions subjectives sont à l’avenant: démotivation massive, résistance passive (consécutive ici, alors qu’elle était causale sous l’esclavage), absentéisme (le prolo peut toujours un petit peu fermer ce robinet dont l’esclave ne disposait pas). En voici donc une de plus, de ces guerres interne du capitalisme. Antebellum, disions-nous. Qui sait, le bellum en préparation sera peut-être cette fois-ci authentiquement révolutionnaire…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a vingt ans: GERMINAL (de Claude Berri)

Posted by Ysengrimus le 15 septembre 2013

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Mon fils Tibert-le-chat a lu le roman Germinal d’Émile Zola (écrit en 1885), dans le cadre d’un cours universitaire. Il n’en fallut pas moins pour s’installer tous ensembles devant Germinal, le film,  fresque sociale à grand déploiement dont l’ancien ministre français de la culture Jack Lang avait dit autrefois, avec l’enthousiasme onctueux qu’on lui connaît: C’est un grand film populaireGerminal, dans le calendrier révolutionnaire français, ayant eu cours entre 1793 et 1805, c’est le premier mois du printemps (en gros, mars-avril), le mois des germinations. Mais, depuis Zola, Germinal réfère aussi à ces luttes ouvrières qui, germinant de partout, devaient, bon an mal an, mener à la mise en place d’un monde nouveau.

Nous sommes en 1864, quelques mois après la constitution de la Première Internationale des travailleurs. C’est le nord de la France, pays traditionnel des vastes mines de coke, ou houille, ou charbon de terre. Étienne Lantier (le rejeton des Rougon-Macquart campé hiératiquement par un Renaud Séchan dont l’intensité cardinale ne dessoude pas une seconde) est un machineur, un travailleur ferroviaire spécialisé, mis au chômage pour avoir donné une gifle à son contremaître dans une autre portion du pays. Il est embauché comme mineur (une position socialement inférieure, pour lui) à la houillère du Voreux, en remplacement d’une travailleuse subitement morte à l’ouvrage. Celui qui l’embauche (avec l’approbation obligatoire d’un contremaître), c’est Toussaint Maheu (un Gérard Depardieu tout puissant, qui prouve à chaque instant sa formidable capacité à s’engloutir entièrement dans un rôle). La structure de travail fonctionne comme une sorte de métayage ou de transposition prolétarienne de l’ancien dispositif paysan. L’unité de travail, c’est la famille patriarcale. Toussaint Maheu dirige ses fils, ses filles et les satellites qu’il embauche et leur assigne leur travail dans le corridor de la mine qui leur est assigné. Les seules machines visibles sont les immenses ascenseurs sur treuils qui descendent les mineurs dans les tréfonds de la fosse et des wagonnets sur rails, les fameuses berlines, qu’ils doivent pousser à bras. La prospection de la houille se fait à bras, avec des piolets courts et sous l’éclairage de lampes à l’huile portatives dont la flamme se met à subitement vaciller quand des bouffées de gaz souterrains mortels se manifestent. Le mode de paiement est contractuel et à la tâche. Les travailleurs sont payés au boisage et à la berline. Le boisage, c’est la mise en place des échafaudages de poutres qui tiennent le corridor en place et sans lequel la mine s’effondrerait sur les travailleurs. La berline, c’est le wagonnet qu’il faut remplir à ras bord de houille et pousser en place pour toucher le gage. Le boisage est moins payant que le chargement des berlines, aussi, sous le commandement sans concession de Toussaint Maheu, son équipe néglige la sécurisation des couloirs pour se concentrer sur l’extraction de la houille. Maheu est donc régulièrement mis à l’amende pour mauvais boisage et travaille dans le danger permanent d’éboulis. Le grand nombre desdits éboulis pousse le patron du Voreux, sous la recommandation de son ingénieur principal, à séparer le paiement du boisage de celui des berlines et surtout, à baisser le paiement de la berline de houille de 50 centimes à 40 centimes. Une perte de 10 centimes par berlines pour ces gens qui n’ont pas assez de pain pour manger tous les jours est insupportable. La grève éclate.

Il aurait put s’agir d’une de ces grèves spontanées, sauvages, intenses mais sans lendemain comme il y en eut tant sous le Second Empire. Mais il s’avère qu’Étienne Lantier est de fait une sorte de compagnon de route de la toute nouvelle Internationale des Travailleurs et que, sous sa discrète gouverne, les citadins du coron ont constitué, des mois durant, un fond de grève qui permettra au mouvement de s’organiser efficacement et de prendre une ampleur qui surprendra le patron. Les scènes d’interaction entre les mineurs et leur patron sont particulièrement abasourdissantes. Celui-ci reçoit les délégués ouvriers dans sa maison et discute avec eux des problèmes du marché de la houille au coin du feu. Le ton est raide, poli, mais les concessions sont inexistantes. La grève du Voreux, la seule compagnie de la région frappée par la réduction de 10 centimes de la berline de houille, s’étend à des houillères n’ayant pas imposé une telle réduction. Dans ces dernières, les arguments paternes et larmoyants du patron sont écoutés plus attentivement par les travailleurs. Le patron de la houillère Jean-Bart fait valoir que son entreprise est plus petite que celle du Voreux et que s’il augmente le prix d’une berline qu’il n’a jamais réduit, il se ruine. Certains de ses ouvriers se rendent à ces arguments, si bien que le mouvement animé par Étienne Lantier, Toussaint Maheu et son épouse, la Maheude (Miou-Miou, extraordinairement puissante, quoique trop «belle» pour le rôle, selon Tibert-le-chat) est moins suivi dans les houillères périphériques. Sauf que, rien n’y fera, les travailleurs qui descendent dans la fosse où que ce soit pendant la grève du Voreux sont des jaunes qui méritent qu’on leur fasse un sort. Des échauffourées éclatent et cela donne à voir le spectacle douloureux de ces travailleurs miséreux du 19ième siècle se battant entre eux après avoir discuté poliment avec le patron et ses directeurs. Malgré les aspirations pacifistes initiales d’Étienne Lantier, on en vient de plus en plus, implacablement, aux mains et les escarmouches violentes s’intensifieront brutalement quand la compagnie importera des travailleurs de Belgique qui descendront dans la fosse sous la surveillance étroite d’un régiment de la garde impériale. Le tout se conclura en catastrophe inénarrable, compliquée, si encore possible, par l’action, isolée mais dévastatrice, de l’anarchiste Souvarine (halluciné, livide et terrifiant sous les traits cireux de Laurent Terzieff). En conformité avec cette vision nihiliste des promoteurs du slogan Ni Dieu ni Maître voulant qu’il faille tout raser, tout brûler, tout détruire avant que les pousses ne renaissent, Souvarine sabote le Voreux, y provoquant un apothéose d’inondations meurtrières et de coups de grisou dévastateurs.

Une fresque puissante, dont le sens du grand déploiement qui veut dire quelque chose ne se dément pas. Questionné sur la conformité du film avec la saisie par son imaginaire du roman qu’il vient juste de finir de lire, Tibert-le-chat donne le film comme passablement conforme à l’œuvre de Zola, sans improvisation sur le scénario et avec la simple mise de côté de quelques éléments secondaires. Une faiblesse visuelle inévitable est mentionnée, dans le film. Tout y est trop propre, trop vaste, trop aéré. Dans le roman, on sent que le corridor de la mine est étroit, sinueux, étouffant et surtout totalement opaque, noir intégral, si on souffle la lampe. Dans le film, il arrive au moins une fois où on voit l’ombre d’une lampe qui devrait être l’exclusive source de luminosité… Ces inévitables impondérables à part, le seul développement de quelque importante laissé de côté par le film concerne des critiques portées ouvertement par Zola contre la direction de la Première Internationale qui, selon l’écrivain socialiste (mais non communiste) Zola, se préoccupait plus de chicanes de coteries au sein de sa direction que d’un financement effectif et efficace des luttes sociales. Le film a eu la prudence de ne pas s’embarquer dans ces tiraillements et ces thèses d’un auteur écrivant seulement quelques vingt ans après les événements qu’il évoque. Ce faisant, Germinal, le film, s’élève au niveau de l’ampleur que mérite la représentation dramatique et visuelle du drame de moins en moins empirique mais de plus en plus omniprésent de la lutte des classes. Ce film a donc vingt ans. Il n’a pas pris une ride.

Germinal, 1993, Claude Berri, film franco-italo-belge avec Miou-Miou (Sylvette Héry), Renaud Séchan, Jean Carmet, Judith Henry, Gérard Depardieu, Laurent Terzieff, 160 minutes.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Les fondements économiques de la timidité contemporaine des juntes

Posted by Ysengrimus le 11 septembre 2013

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Il y a quarante ans pile-poil aujourd’hui, mourrait Salvador Allende (1908—1973), président du Chili (on parla de meurtre par les militaires à l’époque, aujourd’hui on parle de suicide. Mort violente, en tout cas). Il fut au pouvoir seulement trois ans (1970—1973) avec sa formation politique, la Coalition pour l’Unité Populaire dont le cœur palpitant était son parti d’origine, le Parti Socialiste Chilien. Allende fut renversé par une junte qui, elle, resta aux commandes de ce pays andin pendant dix-sept ans (1973—1990), sous la dictature du général Augusto Pinochet (1915—2006 — lui, par contre, il est mort de vieillesse). L’événement de ce putsch chilien eut un grand retentissement d’époque et pourtant il n’avait absolument rien d’un fait isolé. De fait, pour reprendre un mot qui a circulé sur des questions plus badines récemment, on peut dire que la mort violente d’Allende est survenue en plein pendant l’époque de l’Âge d’Or des Juntes. On peut situer ce dit âge d’or grosso modo entre 1960 et 1985, avec un pic significatif lors de l’administration Nixon (aux États-Unis — 1969-1974). Furent totalement ou partiellement gouvernés par des juntes militaires pendant ce petit quart de siècle, les pays suivants: Argentine, Bolivie, Brésil, Chili, Éthiopie, Grèce, Libéria, Nigeria, Pérou, Pologne, Portugal, Salvador, Thaïlande et Turquie. À cette liste, on peut joindre, en appendice, les pays ayant fait l’objet d’un coup d’état par une présidence «civile» pendant la même période sans que la soldatesque ne sorte trop ostensiblement (tout étant relatif) des casernes: Guinée équatoriale, Oman et Ouganda. Après cet Âge d’Or des Juntes de 1960-1985, les dépenses militaires continuent d’augmenter exponentiellement partout dans le monde et pourtant, les dictateurs militaires deviennent subitement timides, timorés, pusillanimes, épisodiques, tataouineux: Haïti (trois ans, 1991-1994), Mauritanie (deux ans 2008-2009) ou encore, ce qui est une autre facette du même phénomène, les militaires factieux s’installent à demeure dans des confettis d’empires: Burma (depuis 1988 — la junte est en fait tombée en 2011), Fiji (depuis 2006), Madagascar (depuis 2009) et République Centrafricaine (depuis 2013). Les coups d’états constitutionnels sans sortie ostensible de la soldatesque des casernes et sans gradé (explicite) de l’armée se hissant à la tête de l’état augmentent sensiblement en nombre, par contre, après l’Âge d’Or des Juntes (la date entre parenthèses est la date du coup d’état): Burkina Faso (1987), Gambie (1994), Ouganda derechef (1986), République du Congo (1997), Soudan (1989), Tchad (1990). On peut ajouter à cela le coup d’état constitutionnel de 2009 au Honduras, trouillard comme tout et vite avalisé par les instances légales, celui de 2012 en Guinée Bissau et, bien sûr, les tripotages compradore contemporains au Mali. De fait, tout se passe comme si les coups d’état anti-électoraux s’efforçaient désormais de prudemment éviter d’impliquer trop visiblement la troupe et les gradés. Le prestige de l’armée est un prestige à la papa, dépassé, toc, vieillot, inquiétant, dont touristes cyber-informés et boursicoteux mondiaux contemporains ne veulent plus guère, dans les principautés mondialisées. En 1973, une portion immense de l’Afrique et de l’Amérique Latine résonnait sous la botte de l’engeance brune. Aujourd’hui, tout se passe comme si cette dernière ne faisait plus vraiment de politique… Victoire de la démocratie? Tournant mirifique de la fin de la Guerre Froide? Trêve de simplisme.

Donc, au moment où on commence tout doucement à traiter JUNTA (notre photo) comme une pantalonnade pour jeu de société réminiscent du siècle dernier — genre guerres napoléoniennes avec des soldats de plombs, films de pègre, ou jeux vidéos de la prise du Pont de la Rivière Kwaï (et autres) — le ci-devant Conseil Suprême des Forces Armées d’Égypte s’est abruptement installé au pouvoir dans cette république présidentielle laïque (ayant élu récemment des islamo-conservateurs pour se débarrasser d’un président croupissant). Le putsch s’est fait, sans fierté et sans bravade, presque comme un acte bureaucratique et, surtout, en buvant jusqu’à la lie ce contexte général de timidité contemporaine des juntes. Il n’a pas fait que des heureux, même chez ses maîtres compradore, ce coup factieux là, pour le coup. Il ne la ramène pas. Il s’engage à retourner promptement devant le peuple. Il tue des manifestants mais sans jubilation fasciste réelle, plus par bavure que pour faire des exemples, et en dénombrant tristement les abattis. C’est une dictature militaire mijaurée, populiste, emberlificotée, emmerdée. Timidité contemporaine des juntes, le pays des Pyramides t’exemplifie maximalement. Mais arrêtons-nous aux fondements économiques de cette timidité, l’un dans l’autre historiquement nouvelle. Où donc est passé le matamore galonné, bravache et personnalisé, du temps de Pinochet et d’Idi Amin?

Comme le secteur hospitalier et le secteur de l’éducation, le secteur militaire est improductif. Fabriquer une machine agricole ou une chaîne de montage est un investissement à profit (au moins) supputé. Fonder une bibliothèque, fabriquer un scanner cervical ou un char d’assaut, ce sont des dépenses engageant une perte assurée dans la livraison d’un service ou d’un instrument qui sera consommé exclusivement dans sa valeur d’usage (la seule valide, au demeurant). Il n’y a pas de jugement moral dans cela. C’est un fait économique, sous le capitalisme. Le financement militaire, comme celui des hostos et des facs, est donc, conséquemment, principalement étatique. Notez bien que, dans le cas du financement des trois armes, je dis étatique, pas national, on verra pourquoi dans une seconde. La mythologie de la privatisation des services militaires (armement hyper-sophistiqué avec service après vente, milices sous contrats, compagnies de sécurité privées en zone de combat, etc…) ne doit pas faire croire que subitement le secteur militaro-industriel engendre de la valeur. Tout ce que le secteur militaro-industriel engendre fondamentalement c’est une perte financière pour la société civile. Et les emplois, privés ou public, qu’il crée, très éventuellement, sont une goutte d’eau dans l’océan scintillant de cette perte colossale. Le fait qu’un secteur soit profitable à certains ne veut en rien dire qu’il soit productif. Être profitable sans se soucier d’être productif, tel est d’ailleurs le credo de maint financiers et chefs d’entreprises contemporains, notamment du secteur militaro-industriel, qui changent les avoirs financiers de place (de vos coffres aux leurs, en gros) sans produire de valeur nouvelle. Le fait qu’il y ait de plus en plus d’entreprises privées associées au secteur de la défense, en notre ère de boursicote et de finances douteuses, ne représente pas une apparition de productivité mais bien, au contraire, un déplacement de la productivité traditionnelle des soldoques vers le plus intensif des secteurs improductifs et destructeurs de valeur (celle-ci incluant la destruction matérielle de personnes, d’objets et de moyens de production). Ce qu’on observe, c’est que l’armée est passée d’instrument de l’activité productive à instrument de l’improductivité parasitaire du capitalisme usuraire contemporain.

L’armée comme instrument de l’activité productive? Ça a existé, ça? Oui, ça a existé… et notamment justement pendant l’Âge d’Or des Juntes. Traditionnellement, l’armée est associée au sol, à l’avoir foncier. Elle protège le sol national, les provinces, les frontières au bénéfice (initialement) de la bourgeoisie nationale et c’est de là que provient la désignation abusive et fallacieuse de ce secteur socio-économique: la Défense. Aussi, l’armée s’empare du sol des autres et le tient, y encadre les avoirs physiques et les populations. Elle allait, traditionnellement toujours, jusqu’à tenir toute la société civile pour en tenir le sol. Si on revoit la listes des pays dirigés par des juntes pendant l’Âge d’Or des Juntes on n’y voit que des espaces post-coloniaux cacahouètiers, fruitiers, maraîchers, chocolatiers, bananiers ou encore (variation du sol: le sous-sol) miniers et pétroliers. Il fut un temps où une République de Bananes n’était pas un détaillant vestimentaire à la mode mais un régime compradore brutal et limpide où une junte locale tenait les cultivateurs en sujétion pour les garder dans la ligne du service direct de multinationales fruitières exploitant un territoire «national» pour sa fertilité et son climat. Financé par l’état compradore (c’est-à-dire l’état grand compagnon international, l’ami puissant extraterritorial, post-colonial ou néo-impérial), l’armée de nos petits états à juntes fait une chose absolument capitale durant l’Âge d’Or des Juntes. Elle prend durablement le ci-devant tournant extraterritorial. Elle ne sert plus vraiment à défendre le territoire national des envahisseurs mais à défendre l’envahisseur compradore de la subversion et/ou résistance nationale (qui, elle, fut souvent gauchisante dans ces dures années). Dans cette phase historique, l’armée, désormais à polarité inversée, téléologiquement retournée, était financée par l’état le plus puissant, et servait cet état le plus puissant contre la société civile de son entité nationale propre. J’ai pas besoin de vous faire un dessin. Le Président Allende voulait nationaliser le secteur minier chilien. Le Général Pinochet l’en empêcha, le laissant entre les mains des multinationales américaines. Cherchez ensuite celui qui est mort et cherchez celui qui a vécu.

Dans cette analyse structurelle, si vous me passez le mot, la cause du déclin de l’Âge d’Or des Juntes n’est pas un de ces événements diurnes et solaires, genre chute du mur de Berlin ou élection d’un président civil en Argentine et au Brésil. Ces événements sont consécutifs de faits plus profonds, plus déterminants, moins ponctuels aussi. Ce qui a entraîné le déclin du putschisme et des juntes, c’est la diversification des secteurs socio-économiques des pays concernés. Le développement de l’industrie lourde (secteur secondaire), des services et du tourisme (secteur tertiaire) a radicalement restreint la part en pourcentage du sol comme source de richesses extorquables, et, corrélativement, nos physiocrates de soldoques sont graduellement rentrés dans leurs casernes. Quand il fallait éviter de se faire voler, par des populations affamées, des wagons de marchandises brutes ou semi-finies le long des voies ferrées sud-nord, la hiérarchie militaire des petits états comptait. Maintenant, qu’il s’agit d’encadrer des cars de touristes et de stimuler des places financières, c’est plus délicat. On est passé de l’activité militaro-politique supportant directement la production foncière (sans subtilité politique et sans compétence administrative effective) à un conglomérat compliqué et nébuleux de problèmes d’image internationale. Vendre de la mer, de la couleur locale, du paradis fiscal et du soleil à des clientèles variables et évanescentes requiert une image de marque nationale plus polie, subtile et visuellement gentillette que vendre des bananes, du thé, des gueuses de fer, des wagons-citernes et du cacao à la clientèle fatalement captive des acheteurs internationaux de produis bruts.

Mais revenons à l’Égypte et à son putsch paradoxal, dommageable, retardataire, ennuyeux, emmerdant pour tout le monde. Vous imaginez l’or à pleins jets que perdent les structures commerciales qui encadrent le site historique du Caire, une des plus grandes destinations touristiques du monde? Que se passe-t-il encore pour que ces maudits bruits de botte reviennent? L’Égypte n’est pas subitement devenue une république bananière, depuis 2012! Non, certes non, justement. Au contraire. L’armée, ce durable ennemi de la société civile, est, dans un contexte comme la situation égyptienne, totalement coupée de toute dimension d’encadrement des activités productives. Le putsch égyptien de 2012 est totalement improductif, au strict sens économique du terme. C’est que, dans son passage d’instrument d’encadrement répressif de la production agraire et minière à celui de secteur sciemment improductif vendant des gué-guerres de théâtre en misant sur les peurs post-coloniales des penses-petit du premier monde comme une compagnie pharmaceutique mise sur toutes nos hypocondries, l’armée a gardé une constante, acquise au temps classique et doré des juntes, c’est celle d’être restée compradore. L’Égypte est le seul pays arabe ayant un traité de paix explicite avec une nation dont je ne parle jamais parce qu’on en parle toujours trop, et, ben… le centre impérial injecte deux milliards et demi de dollars US par an dans cet immense secteur improductif de théâtre, faisant entendre les bruits de bottes «pacifiants» sur les bords de la Mer Rouge. L’armée nationale locale (ses services secrets aussi, du reste) ne contribue plus à extraire des fruits ou du pétrole mais elle sert encore d’instrument post-colonial (anti-islamiste inclusivement, sans que cela s’y réduise) dans la géopolitique des puissants. Dans son passage de secteur semi-productif à secteur improductif, le secteur militaire du monde contemporain a gardé cette constante: il continue désormais de servir ses maîtres extraterritoriaux. Ces derniers ont engagé un argent pharaonique (il fallait que je la fasse…) qu’ils n’ont pas investi mais qu’ils ont, plus prosaïquement, déboursé. Ils n’ont pas boursicoté, misé ou spéculé, ils ont casqué sec. Ils n’attendent pas un profit. Ils attendent un service. L’armée égyptienne, coupée de la production (et du peuple producteur) du seul fait d’être armée d’un pays non principalement agraire ou minier, ne peut servir que ses seuls maîtres, ceux qui la financent. Comme la majorité des armées résautées du monde d’aujourd’hui, elle n’est plus une armée nationale. Les armées nationales qui restent, du reste, aussitôt qu’elles s’autonomisent un peu trop, on les aplatit sectoriellement, comme en Irak, comme en Libye, comme (peut-être) en Syrie.

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Le paradoxe de l’étalement urbain circum-montréalais

Posted by Ysengrimus le 7 septembre 2013

Paris ne s’est pas fait en un jour, Terrebonne non plus.
Charles Laberge (dans Conte populaire, 1848)

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Autour de la Grande Tripote autour de notre belle Montréal, autour, autour, autour… Le fameux Plan métropolitain d’aménagement et de développement (PMAD), proposé par la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), un regroupement des quatre-vingt-deux municipalités du territoire métropolitain, rencontre des résistances dans un certain nombre de villages d’Astérix spécifiques, comme Terrebonne et Saint-Eustache. Il est important de noter que ces résistances sont les plus vives dans le beau pays d’Ysengrimus, les Basses-Laurentides. On va essayer un peu de comprendre pourquoi. Le chef d’orchestre de la ci-devant Communauté métropolitaine de Montréal (CMM), l’administration municipale montréalaise elle-même, telle qu’en elle-même, excelle dans l’art fin et pervers de se poser en dépositaire exclusif de l’angélisme planificateur, laissant les petites cornes cyniques et marchandes sur la tête des autres. L’argument angélique est donc ici le suivant, simplet et fatal. Le développement domiciliaire des villes de ceinture est un étalement urbain qui gruge et bouffe nos bonnes terres agricoles (il est hurlant d’ironie de voir le maire de Montréal se poser en champion protecteur du champ de patates fondamental de nos ancêtres, comme s’il ne voyait subitement que lui jour et nuit dans sa soupe). Les villes de ceinture, dicte toujours Montréal, doivent faire comme nous et se densifier. Le Sort de la Terre en dépend. Ah, cette bonne vieille uniformisation coloniale par alignement docile sur la “métropole”… Et pourtant Saint-Eustache n’est pas Saint-Henri, il s’en faut de beaucoup. Il y a des différences qualitatives majeures entre ces deux espaces. La densification urbaine proposée des Basses-Laurentides, c’est en fait la montréalisation d’un environnement encore en grande partie villageois, beaucoup plus intime avec la vie sauvage, et dont on détruit irrémédiablement la proximité à la nature sous prétexte de protéger des terres “agricoles” largement mythologiques… Ce qui marche pour l’île de Montréal ne vaut plus pour l’île Bigras (dont la condoisation serait une absurdité cynique totalement non écologique, bétonneuse et désastreuse).

Les citoyens des Basses-Laurentides deviennent de plus en plus remuants, sur cette question. Pas de condos dans mon microclimat fragile, disent-ils… Cessez, montréalais uniformisateurs, de prendre Deux-Montagnes, Pointe-Calumet et Saint-Eustache pour Montréal-Nord, Montréal-Est ou Repentigny… L’ignorance myope et condescendante du patrimoine historique et naturel de la ceinture nord (nord de l’île de Laval inclusivement) ne peut aucunement tenir lieu d’analyse d’urbanistique pour yuppies urbain mal renseignés sur ce qui n’est pas leur fond de cours et leur living chic. Il y a, dans cette petite résistance nordiste, l’introduction de nuances qui ne sont pas sans mérites au sein de toute cette réflexion, encore largement unilatérale. Bon, alors, allons-y, causons densification des villes de ceinture. Voyez Pointe-Calumet, petit bled lacustre de la ceinture nord, de 7,000 âmes. Le bord de l’eau, inexploitable agricolement, était constitué de semi-cloaques, viviers et frayères pour toutes sortes d’espèces d’oiseaux et de poissons inusités, le tout, proche de vieilles résidences aux terrains en semi-jachère, datant de deux générations, dans un dégradé parfaitement intégré, vernaculaire, semi-sauvage, harmonieux. Il y avait de la place entre la berge et les premières maisons, surtout après qu’on ait démoli stratégiquement les plus vieilles au bord de l’eau, graduellement, en hypocrite. Alors on a densifié, hein, on a construit intra-muros, au cœur de Pointe-Calumet, sur la bande de terre qui restait entre le vieux bled et la rive. On a tout remblayé solide et on a érigé une ligne de manoirs tocs, colossaux et affreux, aux terrains immenses, gazonnés, solidement clôturés. Vue sur la rive pour grands bourgeois ostensibles, micro-dispositif écologique désormais pulvérisé et/ou inaccessible, McManoirs comme ceux que dénoncent les montréalistes à la périphérie para-rurale des villes de ceinture, le tout défigurant désormais durablement le point de raccord d’un de nos petits villages patrimoniaux avec sa berge fragile de jadis. Adieu parc naturel et accès citadin aux berges. Bonjour villégiature privée pour néo-rupins socialement insensibles.

C’est à ce genre de densification absurde et destructrice que les maires et les mairesses de la ceinture nord, sous la pression de plus en plus militante de leurs citadins et citadines, s’objectent, attendu les particularités historiques et naturelles des Basses-Laurentides. Écoutez un peu leurs arguments. Au moins, quand la même hideur est construite à la périphérie de la ville (comme c’est partiellement le cas à Deux-Montagnes, justement, par exemple) sur du terrain vide, le patrimoine villageois du «vieux» Deux-Montagnes ou du «vieux» Pointe-Calumet, intimement implanté dans la nature et harmonisé avec ladite nature par l’histoire, est préservé. On n’écrapoutit alors que les patates hypothétiques et les carottes théoriques de l’UPA qui, d’ailleurs, notons le au passage, n’y poussent même pas, dans ce territoire périphérique… Or le fait est qu’on ne reconnaît pas et ne prend pas en compte le souci des citadins des Basses-Laurentides de protéger un patrimoine villageois. On les présente simplement, unilatéralement, comme des cyniques qui veulent servir la soupe à leurs promoteurs immobiliers locaux, en étalant sans contrôle. On leur demande alors, la bouche en cœur, en faisant bien scintiller l’auréole de son petit angélisme planificateur: «Mais si les couronnes n’acceptent pas de s’urbaniser un minimum à leur tour, où se fera le développement?». Réponse: sur l’île de Montréal de mes rêves, pardi. Une île bien gérée, avec un transport collectif efficace et du logement durablement abordable. Il reste immensément de place sur l’île de Montréal et la portion sud de l’île de Laval. Transformer Saint-Eustache, le site historique des Patriotes, avec certaines de ses maisons datant de 1780, en Ville-Legardeur-bungalow-boites-à-beurre, C’EST DÉJÀ basculer dans l’étalement pavillonnaire excessif que dénonce, ou affecte de dénoncer, la planification montréaliste qui prétend tant vouloir préserver nos belles campagnes. Il n’y a pas que des campions à parquer, il y a aussi un patrimoine historique et naturel à gérer. Alors, bon, une île densifiée, une ville densifiée, si je puis dire… Surtout que, quand elles le peuvent, les bourgades de la ceinture nord font terriblement et implacablement leur part. Sainte-Marthes-sur-le Lac est un ancien village des Basses-Laurentides devenu, et ce, strictement de par sa densification, la ville canadienne ayant connu la plus forte croissance de sa populations dans les cinq dernières années. Ils se sont enlaidis en masse mais on peut pas leur reprocher de ne pas avoir docilement obéi aux consignes densifieuses de la CMM. Il est cependant capital de noter que, comme ce village spécifique n’engage pas des frais de démolition ruineux et garde ses taxes foncières rigoureusement basses, il se trouvera bien des montréalistes pour qualifier cette densification non destructrice et bon marché d’étalement. Comme dans tout paradoxe, ces notions sont fort élastiques.

C’est que, derrière le territorial angélique se profile le commercial cornu. Voyons la bien, la charpente du paradoxe que la CMM dicte ouvertement au bled nordiste construisant des condos. Si tu fais monter les frais domiciliaires, bravo, tu densifies. Si tu les maitiens bas, haro, tu étales! Les montréalistes disent à la ceinture nord qu’elle est un facteur d’étalement et lui impose de cerner ses limites et de se densifier. En se densifiant, la ceinture construit des gros manoirs roses aussi nombreux, aussi ruineux, inabordables et affreux qu’en sa périphérie mais, de surcroît, elle détruit sciemment du patrimoine écolo-ethnographique dans le processus et en paie les frais (refilés ensuite aux citadins). Les montréalistes mondains, avec leur sens chronique de l’écologie ajustable, se fichent bien de cela. Le but fondamental de l’administration montréalaise est de freiner la fuite vers les banlieues, pour forcer les familles à se ruiner dans des logements insulaires archi-coûteux ou exigus (à partir de deux enfants, vivre sur Montréal, soyez Crésus ou faites une croix dessus – c’est principalement des trois pièces pour yuppies sans enfants ou, plus grand, ça coûte un million). La densification que Montréal n’arrive pas à assurer adéquatement chez elle, elle l’impose aux autres pour que le cheptel (et le cheptel ici, c’est nous) refoule et cesse de fuir en direction du logement plus abordable des ceintures. Plus on y regarde avec l’attention requise et plus on constate que ce n’est pas de l’organisation urbaine qu’on exige mais bien des parts du marché immobilier domiciliaire qu’on s’arrache. Densifier dans les Basses-Laurentides, c’est obligatoirement détruire un cottage unifamilial de 1929 et le remplacer, plus à l’étroit sur son lopin, par un condominium à quatre familles où chaque famille paie plus que ne payerait l‘acheteur du cottage déglingué initial, avant de le rénover à son rythme. Il faut obligatoirement démolir des résidences encore habitables pour densifier, quand on le fait dans la ceinture nord, parce que ce sont des anciens espaces villageois qui sont investis ici, pas des parcs de stationnements défoncés, des bretelles abandonnées, des terrains vagues d’usines démolies ou des centre commerciaux en faillite. C’est pour ça que c’est surtout dans la ceinture nord qu’on crie contre le Plan métropolitain d’aménagement et de développement (PMAD)…

Si Montréal voulait vraiment faire revenir la petite populace en son sein, elle subventionnerait le prix du logement non-locatif, y compris celui des condos neufs, comme dans certains pays, on subventionne le prix du pain. La ville, alors, cesserait de se vider, d’un seul coup d’un seul. Le défaut que Montréal reproche aux cabanes des municipalités de ceinture, ce n’est pas de gruger la terre agricole, c’est plutôt de coûter moins cher. Coûtant moins cher, ces cahutes de l’entre-deux-guerres grugent le marché de la consommation domiciliaire de la susdite CMM. Montréal veut que les condos neufs poussent partout et coûtent cher partout, uniformément, point final. La seule façon d’y arriver, c’est d’étrangler la fragile et délicate stratégie d’urbanisme des anciens villages des ceintures, en les accusant démagogiquement de faire de l’étalement et de menacer nos bonnes terres. L’ange montréaliste est un démon, dans cette affaire. Bien cernées dans leurs magouilles et combines d’un autre âge, les mairies des municipalités de ceinture, pour leur part, ne valent pas mieux, qui encouragent le construction condoistes coûteuse et grand-bourgeoise manoireuse sur les sites qu’elles détruisent hypocritement, intra-muros. Le démon foncier n’est pas un ange écolo, dans cette affaire. Le paradoxe de l’étalement urbain circum-montréalais, c’est celui, tout simple, de l’inversion téléologique du capitalisme commercial, devenu usuraire. Tant que le logement devra prioritairement enrichir les promoteurs et les villes plutôt que de servir de cadre pour la vie civique, on continuera de tourner en rond dans le susdit paradoxe, en bizounant durablement notre cadre de vie urbain et suburbain et en se renvoyant la balle en pleurnichant comme des tartuffes.

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Le symptôme usuraire

Posted by Ysengrimus le 15 juillet 2013

On connaît tous l’image de l’usurier. Shylock, le Père Grandet, Séraphin Poudrier. Notre compréhension de la réalité de l’usure et surtout de ce qu’elle révèle socio-économiquement est, par contre, souvent plus émotionnelle que rationnelle. Notre analyse du fait usuraire –plus précisément du symptôme usuraire- est souvent un grand exercice larmoyant de moralisme passionnel (et indigné), dans le genre de celui que nous assène le bien décevant film Capitalism: A love story de Michael Moore, cette lamentation christianisante stérile, aux très pauvres vertus analytiques, et très semblable, au demeurant, aux reproches qu’on voit maint héros romantiques adresser à leurs prêteurs sur gages aux cœurs secs et aux pratiques intellectuellement incomprises.

Partons, si vous le voulez bien, des banques. Il fut un temps, pas si lointain, où les banques se contentaient, sans frais pour nous, de faire circuler notre argent en direction de la production effective et de s’enrichir exclusivement des profits de l’investissement agricole, manufacturier ou industriel, avec tout ce pognon des autres. La banque était actionnaire d’entreprises productives et ses revenus étaient le résultat direct de la production de valeur issue de l’économie réelle. On peut dire alors que, dans une logique capitaliste diurne et triomphante, il y avait profits des banques. Elles gardaient le gros de ces profits et nous en distribuaient des miettes sous formes de dividendes de toutes farines, infinitésimaux habituellement, mais bel et bien effectifs. Ce dispositif jojo et efficace était le symptôme non pas de quelque prospérité abstraite perdue mais bien de l’aptitude du secteur productif à dégager des profits nets, matériels et aisément privatisables, dans le cadre strict du programme capitaliste.

La baisse tendancielle du taux de profit, analysée par Karl Marx, est un phénomène économique à long terme qui tient tant à la nature des investissements qu’à l’organisation de la répartition de la propriété collective. En gros, un petit parc d’usines de charbon du 19ième siècle n’engageait que dix mille dollars d’investissement et ne dégageait que neuf cent dollars de profit annuel (9% de taux de profit). Un quartel pétrolier contemporain lève deux milliards de profit annuel mais doit engager trente-trois milliards d’investissement pour y parvenir (6% de taux de profit. Baisse tendancielle, donc). La quantité de profit brut augmente pharaoniquement, donnant une illusoire impression d’abondance et de progrès, mais le taux de profit diminue à mesure que le capitalisme croule et s’étouffe sous la lourdeur des investissements financiers requis par la technologie et les divers avatars de la distribution, de l’encadrement, de l’élimination de la concurrence, de la promotion publicitaire, de la propagande écolo-baratinante, du lobbying, de l’ajustement inflationniste minimal des salaires, des actionnaires à bien engraisser pour ne pas qu’ils détalent et de toutes les activités douteuses en augmentation chronique. Bilan: il faut de plus en plus une grue immense et complicouille pour soulever un caillou. Un investissement rapporte de moins en moins en proportion. Il enrichit donc moins celui qui s’y adonne.

Revenons à notre banque de tout à l’heure. Face à la crise structurelle du capitalisme qui se définit dans la baisse tendancielle du taux de profit, notre susdite banque trouve une solution subite, facile, dopante et, à court terme, incroyablement «profitable» (au sens fallacieux du terme cette fois-ci). Notre banque, pour compenser les pertes que lui impose inexorablement la complexité croissante du monde de la production matérielle des biens et services, instaure les frais aux usagers. Elle lève alors des montants subits, comme les plumes d’une grosse bataille de polochons. Cette profusion, cette danse des milliards, ne doit pas faire illusion. Derrière elle se profile son contraire: le resserrement des profits productifs effectifs. Aussi, si on peut encore parler de revenus des banques, on peut de moins en moins parler de profits des banques. Le pourcentage d’argent extorqué, changeant simplement de poches sans être associé à une production matérielle de valeur, est en constante augmentation. Le banquier est devenu usurier.

Que fait fondamentalement un usurier. Réponse: il monnaye un service improductif. Il vous fait payer pour accéder à un avoir financier élémentaire. La dimension élémentaire du service usuraire est cruciale ici. Dans le shylockingpégreux, par exemple, tu empruntes mille dollars et tu dois rendre mille deux cent dollars en soixante douze heures où on te casse les jambes. Notre culture économique nous a habitué à payer un certain taux d’intérêt (d’ailleurs tendanciellement le même pour tout le monde) pour de gros emprunts ne pouvant pas se contracter auprès d’un particulier (genre hypothèque). On continue de sentir que, sur un tel monceau de pognon, on paye pour le service qui nous y fait accéder, d’où le ci-devant loyer de l’argent. Mais la pratique consistant à vous faire payer pour simplement déposer un chèque ou extirper une pincée de biftons d’un guichet est le monnayage d’un service financier trop élémentaire pour qu’un bond qualitatif ne soit pas franchi ici. Le banquier est devenu usurier. Il n’investit plus au «profit» de son client. Il l’extorque, candidement, pour éviter de se lancer dans l’aventure de l’investissement, devenue hasardeuses, sans entamer ses revenus. Le phénomène se généralise à l’assurance. Il fut un temps où le montant d’une assurance était infime, le service se finançant grâce au flot des avoirs des assurés n’ayant pas réclamé (le tout se complétant des profits d’investissement classiques). Aujourd’hui l’assureur se contente de vous monnayer une empilade de monceaux de pognon que vous pourriez presque faire par vous-même, sous votre matelas, en vous assurant tout seul. Inutile de dire que l’assureur contemporain investit aussi énormément dans le labeur de ceux qui œuvrent à dénicher les faiblesses de votre contrat de police initial pour ne pas payer les réclamations. Devenue intrinsèquement malhonnête, l’assurance est de plus en plus une extorsion simple. Le service qu’elle monnaye devient si élémentaire qu’il tend vers l’inexistence.

C’est ici que l’agacement collectif face à l’usure ne doit pas masquer notre compréhension rationnelle du symptôme usuraire. La grande usure classique (Shylock, les banquiers lombards, etc.) apparaît, à la fin du Moyen-Âge, au moment du déclin du pouvoir aristocratique. Le déclin de l’aristocratie terrienne n’est pas le déclin de la productivité de la terre. C’est plutôt le déclin de la propriété exclusive par l’aristocratie des profits productifs globaux. L’aristocrate ne finit pas ruiné parce que ses terres produisent moins (souvent leur productivité progresse en fait, avec les technologies et l’amélioration des transports). Il finit ruiné parce que le taux de profit qu’il détient diminue devant celui du marchand, du potier, du drapier, du banquier. Ce n’est pas son secteur de production qui est en disparition, c’est sa classe sociale… Pour surnager dans ce nouvel espace concurrentiel, l’aristocrate se tourne vers l’emprunt à court terme et les usuriers pullulent. L’aristocrate devient de facto l’assisté de son banquier lombard ou juif (l’antisémitisme trouve son terreau putride juste là et pas ailleurs, d’ailleurs). Il met ses biens, trousseau, meubles et immeubles, au clou, en un ultime troc improductif où l’usurier triche à son propre avantage. Le symptôme usuraire du Marchand de Venise est l’indice de la crise irréversible de la propriété aristocratique.

Les capitalismes, commercial puis industriel, dans leurs phases florissantes, tendent à restreindre l’usure à sa part congrue. Les activités bancaires productives sont difficilement compatibles avec l’usure, service financier localement rentable mais socialement improductif, qui thésaurise statiquement plus qu’il n’investit dynamiquement. Puis quand la crise de la propriété capitaliste s’installe pour de bon, comme c’est le cas aujourd’hui, le symptôme usuraire réapparaît, sous une forme amplifiée, magnifiée, hautement nuisible et pernicieuse. Comme l’aristocrate de jadis était dépendant de son banquier lombard pour continuer de mener ses guerres de propriété foncière, l’investisseur d’aujourd’hui, nouvel assisté en voie de déclassement, attend scrupuleusement que la Fed lui alloue sa certitude de revenu non productif. Z’avez pas remarqué que l’investissement industriel contemporain (et son indice boursier en cisaille) n’attend plus après les cours usiniers ou manufacturiers, les marges de profit des secteurs, les tendances des marchés et de la production, les chiffres de l’emploi et de la consommation, mais bel et bien après les «mesures de relance» de la Fed (entendre: le rachat des mauvaises créance, c’est-à-dire, l’extorsion institutionnalisée du bien collectif pour renflouer l’investisseur déclinant). Le capitalisme au complet se transforme graduellement en une vaste assistance financière. Les ressources collectives sont de plus en plus ponctionnées pour faire flotter l’accapareur privé dans sa perpétuation stérile. Accaparement improductif. La grosse machine tourne de plus en plus à vide. Elle ne se finance plus que par la rapine d’état et les ponzifiades de tous tonneaux.

Reflux économique majeur, le symptôme usuraire contemporain signale la généralisation de la crise de propriété du mode de production capitaliste. La disparition du profit des actionnaires ne marquera pas la fin de la production mais simplement la conclusion de la phase d’accaparement privé que banques extorqueuses et investisseurs frileux retardent, à la petite semaine, en recourant au pis-aller terminal de l’extorsion usuraire improductive de toute la société civile, via les relais, encore temporairement dociles, des grands organismes régulateurs-serviteurs. La classe capitaliste est en train de disparaître.

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Cette gluante tolérance positiviste qui gangrène notre temps

Posted by Ysengrimus le 1 mars 2013

Pour n’offenser personne, il ne faut avoir que les idées de tout le monde. L’on est alors sans génie et sans ennemi…

Claude-Adrien Helvétius, De l’homme, [1773], tome premier, Fayard, Corpus des oeuvres de philosophie en langue française, p. 440.

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Les prises de conscience les plus virulentes ont souvent les sources intellectuelles les plus éthérées. La théorie qui s’empare des masses, ce n’est pas un vain mot et ce n’est pas obligatoirmenent une si jolie chose… Oh que oui, on pense être dans l’abstrait savant et loin du monde et soudain, vlan, on se tape la gueule sur l’omniprésence pesante et gluante d’un concept. Herbert Marcuse (1898-1979), dans la section intitulée La philosophie positive de la société: Auguste Comte de son traité de 1939 (traduit en français en 1968) sur la naissance de la théorie sociale, cloue justement Auguste Comte (1798-1857), le ci-devant fondateur de la sociologie, sur la porte de la grange. Effectivement, en affectant de faire de l’étude de la société une science «positive», Comte s’avère ériger l’irrationalité délirante de l’ordre social des choses en objet empirique sacralisé et fixe, comme le seraient le cosmos, les plantes ou les animaux. Ce faisant, il marche directement à la formulation d’une virulente apologie de l’ordre (bourgeois) existant, sans plus. Il y a un bon lot de pognes méthodologiques dans la conception positiviste des sciences sociales issue d’Auguste Comte et on peut sans complexe laisser de côté cette procédure scientiste faussement rigoureuse, ce faux relativisme scientifique de toc. Les Poubelles de l’Histoire sont un dépotoir fort spacieux et le POSITIVISME (la philosophie sociologique faussement scientifique d’Auguste Comte) pourrait s’y enfouir doucereusement, en compagnie d’un solide tapon de doctrines spécialisées, biscornues et sans impact de masse réel. Pour sa part, Auguste Comte ne serait plus alors qu’un buste de pierre planté devant ce cardinal cénotaphe intellectuel qu’est la Sorbonne et tout serait dit. Le granit serré du crâne comtien répondrait au vide sidéral du dôme sorbonnard, et la page serait tournée, sans rififi excessif.

Auguste Comte: un buste de pierre planté devant ce cardinal cénotaphe intellectuel qu’est la Sorbonne…

C’est pas si simple, malheureusement. Le positivisme de Comte s’avère en effet bien moins hors d’ordre qu’il n’y parait initialement, quand on s’aperçoit avec horreur (merci à Herbert Marcuse de nous le signaler – ça ne tombait pas sous le sens) qu’une des importantes notions sociologiques du susdit positivisme du susdit Comte s’est solidement engluée dans les masses, du moins dans les masses occidentales bien chic et bien proprettes de notre temps si poli et si neutre. C’est le concept de TOLÉRANCE. Matez-moi un peu ça. Marcuse:

Le respect de Comte envers l’autorité établie se concilie aisément avec une tolérance universelle. Les deux attitudes ont la part égale dans ce type de relativisme scientifique où il ne reste aucune place pour la condamnation. «Sans la moindre altération de ses propres principes», le positivisme peut rendre «une exacte justice philosophique à chacune des doctrines actuelles»; c’est une qualité qui le fera accepter «des différents partis existants».

La notion de tolérance telle que le positivisme la développe change de contenu et de fonction. Pour les philosophes français des Lumières qui combattaient l’absolutisme, l’exigence de tolérance ne tenait pas de quelque relativisme, mais constituait un élément de leur combat général pour instaurer une meilleure forme de gouvernement, «meilleure» ayant ici précisément le sens que Comte rejette. La tolérance ne se proposait pas de rendre indifféremment justice à tous les partis existants, elle signifiait en fait l’abolition de l’un des partis les plus influents, le clergé allié à la noblesse féodale, qui faisait de l’intolérance un instrument de domination.

Lorsque Comte entre en scène, sa «tolérance» se présente comme un slogan à l’usage non pas de ceux qui s’opposent à l’ordre établi, mais bien de leurs adversaires. En même temps que le concept de progrès se voit formalisé, le concept de tolérance se trouve détaché du principe qui lui a donné son contenu au XVIIIe siècle. Alors, les positivistes prenaient pour règle une société nouvelle et leur tolérance signifiait intolérance envers ceux qui s’opposaient à ce principe. Le concept de tolérance, une fois formalisé, revient au contraire à tolérer également les formes de régression et de réaction. La recherche d’une telle indulgence découle de la renonciation à tous les principes qui vont au-delà des réalités données, apparentés aux yeux de Comte à ceux qui se règlent sur l’absolu. Dans le cadre d’une philosophie qui entend justifier le système social en place, l’appel à l’indulgence a servi de plus en plus l’intérêt des bénéficiaires du système.

Herbert Marcuse (1968), Raison et révolution – Hegel et la naissance de la théorie sociale, Les éditions de Minuit, Collection le sens commun, pp 402-403 (cité depuis l’ouvrage papier – les segments entre guillemets citent le Discours de l’esprit positif d’Auguste Comte [1842]).

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Allez-y démêler l’écheveau de ce qui est régressant et nuisible, de ce qui est progressiste et légitime, dans une nasse pareille…

Maquis idéal de toutes les réactions anti-civiques et de toutes les doctrines factieuses d’intérêts spéciaux (comme le disent trop pudiquement les ricains) que cette tolérance molasse et omnidirectionnelle contemporaine. Allez-y démêler l’écheveau de ce qui est régressant et nuisible, de ce qui est progressiste et légitime, dans une nasse pareille… Le piège à con, en mondovision. Oh que oui, on pense être dans l’abstrait savant et loin du monde et soudain, vlan, on se tape la gueule sur l’omniprésence pesante et gluante d’un concept. Cette fichue tolérance positiviste qui gangrène notre temps, qui niera l’avoir rencontrée? On se fait regarder de nos jours comme Jack l’Éventreur si on ne déroule pas ostentatoirement le tapis rouge devant tout ce qui freine, tout ce qui bloque, tout ce qui minaude dans le conformisme, la soumission, la baillonnade, la veulerie institutionnalisée et postulée. Au jour d’aujourd’hui, il faut tolérer les religions et l’intégralité de leur lot bringuebalant de singeries comportementales et de points de doctrines délirants, les carriérismes cyniques, les arrivismes véreux, les régressions sociales de toutes tendances, les arriérations mentales individuelles et collectives, les monogamies compulsivement dogmatico-axiomatiques, l’anti-syndicalisme primaire et diffamant, les «droits individuels» (de saboter toutes les causes sociales), le «droit de parole» des apologues du brun et du facho, la parlure aseptisée des petites gueules bégueules bien savonnées, les résurgences réacs et néo-réacs de tous tonneaux, les simili-militantismes de toutes farines. Comme il est interdit d’interdire, eh ben il est interdit de ne pas tolérer les intolérants, hein… Coincés, plantés, niqués, piégés dans notre jolie logique! Elle me fait bien gerber, cette aspiration, faussement impartiale, à rendre indifféremment justice à tous les partis existants. Devenue positiviste, conformiste, apologue, droitisée, la tolérance contemporaine s’est transmutée en la gadoue idéale pour bien caraméliser toute prise de partie critique, subversive, progressiste, révolutionnaire. Nos beaux Rocamboles des Lumières nous ont bien légué là un paradoxe inextricable, un piège à homard, un gluau à rouge-gorge, un concept à deux tranchant. On est bien pris avec et on est bel et bien en train de se lobotomiser, avec les deux susdits tranchants. Tolérance des suppôts et des tartuffesques cancrelats sociaux, relativisme absolu du nivellement faussement impartial, immoralité morale et/ou moralité immorale, «libre» pensée contrainte, que faire pour te redonner ta vigueur rouge sang, négatrice et négativiste (non-positiviste) d’antan? Sibylline aporie. Pot de glue innommable. Ah, mais regardez-le, regardez-le bien, le buste d’Auguste Comte sur la place de la Sorbonne. Je serais prêt à parier qu’il ricane…

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MODERN TIMES (Les Temps Modernes) de Charlie Chaplin (1936)

Posted by Ysengrimus le 1 décembre 2012

Un autre devoir universitaire de mon fils, Tibert-le-chat. Dans le cadre d’un cours sur la corrélation entre travail industrialisé et vie intime, on le charge de visionner Modern Times de Chaplin. Occasion en or de revoir cette petite merveille, vieille de trois quarts de siècle. Train d’enfer. On suit le cheminement du travailleur d’usine (Charlie Chaplin, dans son personnage du Little Tramp, connu en français sous le sobriquet affectueux de Charlot) et les épisodes rocambolesques de ses démêlés avec les autorités constabulaires et de sa rencontre ostensiblement romantique avec la lumpen-gamine (the Gamin, orpheline voleuse de pain campée, avec un expressionnisme archaïque et féroce, par une jeune Paulette Goddard de vingt-six ans absolument spectaculaire). Les décors, vastes, somptuaires, tout de fer, de béton et d’acier que ce noir et blanc léché rehausse, frappent par leur aspect hautement métropolisesque. On se laisse emporter par la chaîne de montage et ses effets débilitants sur le corps contracté et trépidant du travailleur. On glisse avec lui dans les séquences mirobolantes de la fameuse scène culte du machinisme, où Chaplin est absorbé par les rouages et les engrenages d’un titanesque mécanisme. On sent le traitement futuriste, pessimiste, orwellien du drame drolatique et grotesque qui s’impose à nous et, subitement, un fait incongru et rare se manifeste à notre attention. Le cinéma parlant existant depuis maintenant presque une décennie, Chaplin a le choix de ses ressources. Ciné parlant moderne avec bruitages, ou cinématographe muet à l’ancienne, avec musique de fond en continu et panneaux intercalaires fournissant éléments descriptifs ou narratifs et dialogues. Chaplin se trouve, en fait, avec le son, dans la position de liberté de choix que Woody Allen cultivera plus tard avec la couleur. Or, en un geste aussi exquis que rare, Chaplin retient LES DEUX FORMULES et trouve, en plus, moyen de donner une coloration thématique centrale à ce choix. C’est Tibert-le-chat qui nous fait observer que, dans Modern Times, les bruitages sont exclusivement soit des sons de machines, flammèches, pétillements, déclics, détonations d’armes à feux, sirènes de polices, grondements de moteurs (y compris les borborygmes de la machine corporelle), soit des voix retransmises, voix sur écran, ordres diffusés par intercom, diatribes téléphoniques, radiophoniques, gramophoniques, imprécations autoritaires mais nécessairement médiatisées, injectées au coeur de la bête usinière par le relais machine. Quand les personnages parlent d’homme à homme, ou d’homme à femme, on retrouve le procédé interactif du muet, avec gesticulations, articulations expressionnistes inaudibles et panneaux intercalaires. Il ne s’agit pas là de quelque difficultueuse transition technique. Il est criant que Chaplin avait parfaitement les ressources -et les moyens- de faire un film entièrement parlant comme il le fera, quatre ans plus tard, avec The Dictator. On a bien ouvertement affaire ici à un choix thématique. La transition cinématographique met en scène et symbolise la transition moderniste et son malaise. La machine bruite, grésille, gronde et parle, l’humain sautille, agite les lèvres et hurle en silence, ses gesticulations, désespérées et inanes, étant comme couvertes par le tapage totalitaire et automatisé des temps modernes… L’effet thématique, même s’il reste semi-conscient pour l’auditoire, est absolument saisissant. Le cinéma ancien est coutumier et humain. Le cinéma à bruitage est machinal et procède, lui, de la cruauté froide et livide desdits temps modernes… Ce traitement n’acceptera, en finale, qu’une exception majeure, qui nous fera découvrir l’organe de Chaplin débitant un esperanto bizarre qui annonce déjà l’allemand fantaisiste et macaroni du dictateur. Pourquoi Charlot se met-il à chanter ainsi, d’une voix fort agréable, en «espéranto» d’opérette. Je vous laisse le plaisir de la découverte. Une crise du savoir et de la communication est à la clef. Et aussi, une femme…

Trente-six métiers, trente-six misères. Charlot est successivement ouvrier en usine, bagnard, veilleur de nuit, chômeur, mécanicien, serveur de restaurant, chanteur de variétés. Tout le prolétariat des secteurs secondaire et tertiaires y passe. Toutes les interactions entre hommes sont avec des petits chefs, gardes-chiourmes, singes, flics, chefs de rayon et patrons sourcilleux et irascibles… et tous les rebondissements consistent à retomber dans sa condition de misère. Le flux des émotions s’articule visuellement dans le spectaculaire contraste entre la ville et la campagne. La nostalgie rêveuse et folâtre de l’avant modernité se manifeste avec toute la bouffonnerie expressionniste inimitable qu’on connaît à Chaplin. Une scène se déployant dans une sorte de taudis steinbeckien isolé dans la campagne semi-désertique nous rappelle les inoubliables vicissitudes da la si fameuse cabane de bois rond dans Gold Rush. Les scènes totalement antiréalistes de retour intimiste à la terre et au mode de vie rural sont mises en contraste avec le désespoir miséreux et les plans de foules tumultueux de l’urb, d’une façon à la fois si directe et si fantaisiste qu’on y lit moins quelque thèse rousseauiste ou nostalgique qu’un mode d’expression, un décorum visuel de la souffrance du travailleur et du contraste entre ses émotions personnelles et le trépidement de la vie moderne. L’idylle amoureuse se donne l’idyllique bucolique pour cadre et les allures de sauvageonne guenilleuse de la gamine assurent un singulier relief au procédé. Il y a un net quiproquo entre l’amour des fleurs et les fleurs de l’amour. Tout le dispositif de l’exposé de Modern Times joue de toute façon de quiproquo, comme si le rythme fou de la vie du monde industrialisé ne permettait même plus de minimalement se comprendre et/ou de s’expliquer. On navigue en eaux socialement troubles dans une sorte d’erreur judiciaire permanente. Tentant de rendre à un camionneur l’ayant perdu sur la chaussée le petit fanion rouge qui rend visible les madriers dépassant de la caisse de son véhicule, le pauvre Charlot se retrouve à la tête d’une manif et semble diriger la foule en brandissant le drapeau rouge. Il se retrouve en tôle aussi sec, pour agitation communiste. Au réfectoire des prisonniers, il prend la cocaïne d’un revendeur de drogue pour du sucre en poudre… une scène étonnante, incroyablement contemporaine, où la poudre sautille dans toutes les directions pendant le «voyage» d’un Charlot qui flippe vraiment raide. Sidérant. Tibert-le-chat flippait aussi de tant de jeunesse chafouine et narco-ironique planté au beau milieu d’une œuvre aussi ancienne et vénérable.

C’était le temps d’avant nos chers effets spéciaux animatroniques. On reste littéralement éblouis par l’incroyable multiplicité des talents de Chaplin. Outre qu’il met en scène, signe le scénario et joue le rôle principal, il faut observer qu’il signe la composition de la bande musicale, chante, danse, fait du mime, de l’équilibrisme, de l’acrobatie (on le voit même plonger sur la tête dans un lagon ne faisant pas un pied de profond, comme le faisaient autrefois les bateleurs de foire du Moyen Age) et il nous montre même qu’il est un superbe patineur (à roulettes). C’est le saltimbanque intégral, d’une si riche et si subtile bouffonnerie. Éclater de rire au cinéma, c’est fréquent. Se tenir les côtes devant un film tourné l’année du Front Populaire, trois ans après l’entrée d’Hitler au Reichstag et l’élection de Roosevelt à la présidence américaine, c’est pas mal plus rare. Intelligence, vigueur critique, humour caustique, pathos bien tempéré, clownerie sérieuse, synthèse sociale du siècle dernier en soi, Modern Times continue indubitablement de pleinement mériter son apocalyptique titre.

The Gamin (Paulette Goddard) et The Little Tramp (Charlie Chaplin) lors de leur nostalgique et romanesque retour à la terre

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Modern times, 1936, Charlie Chaplin, film américain avec Charlie Chaplin, Paulette Goddard, Henry Bergman, Tiny Sandford, Chester Conklin, 87 minutes.

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