Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

Articles Tagués ‘Canada’

La mise en place de la Commission Charbonneau sur les collusions et la corruption dans le secteur de la construction au Québec… ou JE ME SOUVIENS DE LA PATENTE À GOSSE

Publié par Paul Laurendeau le 29 février 2012

Jette de la boue sur un mur. Soit elle restera collée, soit elle laissera une trace…

(proverbe arabe)

.
.
.

La réminiscence critique à laquelle je vous convie ici porte sur l’ensemble des pressions publiques exercées, notamment entre septembre et novembre 2011, et ayant mené à la constitution, en deux phases, de la désormais fameuse Commission Charbonneau. La mise sur pieds d’une commission d’enquête sur les collusions entre le secteur de la construction et les partis politiques au Québec fut, je vous supplie de vous en souvenir, le résultat d’un ensemble complexe de pressions politiques exercées par la société civile sur le gouvernement du Québec et le Parti Libéral au pouvoir. Je me propose donc ici, modestement, de pérenniser la dynamique de cet ensemble de pressions politiques, élitaires et citoyennes, s’étant exercées, fort intensément, entre 2009 et 2011, sur cette question, dont les répercussions se feront sentir longtemps encore dans la vie sociale et politique québécoise. La chose étant particulièrement hallucinante en soi, je me propose d’adopter le ton le plus pudique imaginable pour procéder (succintement) à sa présentation.

Depuis avril 2009, des irrégularités et des problèmes de collusion de diverses natures se manifestent au Québec autour du secteur de la construction, et de nombreux intervenants, constatant le caractère général et généralisé du problème, se sont mis à réclamer des enquêtes et des investigations sur la question. La possibilité d’une profonde implication du crime organisé et de liens intimes entre ce dernier, les acteurs importants du secteur de la construction et les paliers de gouvernement municipaux et provinciaux crée un conteste de suspicion généralisée qui oblige le gouvernement du Québec à mettre sur pied, en février 2011, une Unité permanente anti-corruption, inspirée d’une unité semblable existant à New York. Le 15 septembre 2011, une fuite du rapport du directeur de cette unité (l’ancien chef de police montréalais Jacques Duchesneau) confirme une nette corrélation de collusion entre pègre, ministère des transports, grandes entreprises de travaux publics et caisses électorales de partis politiques municipaux et provinciaux. Le premier ministre du Québec, Jean Charest, met alors sur pieds, le 19 octobre 2011, une commission d’enquête aux pouvoirs limités (qu’on surnommera alors la patente à gosse), dont il confiera la direction à la juge France Charbonneau. Le 9 novembre 2011, Jean Charest, cédant ensuite à un autre ensemble, toujours croissant, de pressions publiques, retire les restrictions des pouvoirs de cette commission d’enquête et la rend pleinement opérationnelle. Je vous remémore ici les pressions paradoxales s’étant exercées pour que la Commission Charbonneau devienne de plain pied une commission d’enquête au sens régulier et ordinaire du terme. Le terme patente à gosse, est une expression québécoise péjorative (amplement utilisée par les groupes de pressions impliqués sur cette question et les médias) pour désigner une machinerie compliquée, alambiquée, tarabustée qui fait semblant de bien marcher mais qui en fait est toute croche et risque de ne pas vraiment remplir sa fonction ou ses promesses, même si elle a un petit côté spectaculaire qui pourrait faire illusion. La première mouture da la Commission Charbonneau était, selon ses principaux critiques, une patente à gosse, la seconde mouture (la version actuelle) ne le serait plus. Notre chronologie restreinte se formule donc comme suit:

  • 15 septembre 2011: Fuite du rapport Duchesneau et début de l’intensification des pressions pour obtenir une commission d’enquête sur les collusions entre le secteur de la construction et les partis politiques au Québec
  • 19 octobre 2011: Mise sur pied de la Commission Charbonneau dans sa version dite «patente à gosse»
  • 9 novembre 2011: à la demande de la juge Charbonneau, et sous la pression collective, assignation des pleins pouvoirs à sa commission d’enquête

Il est important de garder à l’esprit que le gouvernement du Québec, comme corps administratif provincial, a une longue tradition de corruption. On peut évoquer les scandales de construction ferroviaire du 19ième siècle et de concessions forestières abusives au tout début du 20ième siècle, ayant fait tomber des gouvernements, notamment ceux de Simon-Napoléon Parent en 1905 et de Louis-Alexandre Taschereau en 1936. Des abus durables du système de ristournes du duplessisme entre 1945 et 1960 jusqu’aux malversations mises en lumière par la Commission Cliche en 1975, la collusion et la corruption sont un héritage lourd et ancien au Québec et, au fil du temps, il s’avère que tous les partis politiques sans exception sont compromis et qu’on a, en fait, affaire à une caractéristique profonde et récurrente de cet appareil gouvernemental spécifique.

Au pouvoir, dans des gouvernements minoritaires ou majoritaires, depuis 2003, le Parti Libéral du Québec du premier ministre Jean Charest est bien installé aux commandes de l’état québécois. Depuis 2009, on assiste à une intensification des «affaires» de népotisme et de collusion de différentes natures concernant la gestion actuelle de l’état québécois par ce parti spécifique. Son ancien ministre de la justice Marc Bellemare a accusé ce gouvernement d’obtenir des contributions politiques en échange de la nomination de juges (cela a déclenché la mise sur pied de la Commission Bastarache). Son ancien ministre de la famille Tony Tomassi a du démissionner pour avoir utilisé la carte de crédit d’une entreprise disposant de contrats gouvernementaux. Et, plus récemment, c’est la présidente du Conseil du trésor, madame Michelle Courchesne qui est accusée d’avoir, lorsqu’elle était Ministre de la Famille, alloué des contrats de lancement de garderies privées et des places en garderies à des contributeurs de la caisse électorale du Parti Libéral du Québec. On peut donc dire, pudiquement toujours, que la crédibilité politique de ce gouvernement n’est pas très forte en ce moment. Jacques Duchesneau est un officier de police ayant trente ans de carrière. Il a été chef de la police de Montréal de 1994 à 1998 et candidat malheureux à la mairie de Montréal en 1998. Patron de l’Unité permanente anti-corruption depuis février 2011, il dépose un percutant rapport en septembre 2011. «L’ancien chef de police conclut que le Ministère des Transports est impuissant face à la collusion et que le crime organisé et les entreprises de construction sont responsables des coûts très élevés payés par l’État pour ses projets de construction. Une partie du magot serait ensuite transférée vers les caisses électorales des partis politiques, affirme le rapport Duchesneau.» (source: La Presse Canadienne).

La listes des instances de la société civile québécoise ayant réclamé, entre 2009 et 2011, une commission d’enquête sur les collusions entre le secteur de la construction et les partis politiques au Québec se résume comme suit (liste non-exhaustive): Association des policiers provinciaux du Québec, Association des procureurs de la Couronne du Québec, CSD Construction, Centrale des syndicats du Québec, CSN Construction, FTQ Construction, Centrale des syndicats nationaux, Maire de Québec, Municipalités, MRC et conseils d’arrondissements, Fédération québécoise des municipalités, Fraternité des policiers de Montréal, Ordre des ingénieurs du Québec, Syndicat des professionnels du gouvernement du Québec, Syndicat de la fonction publique du Québec, Ville de Montréal, maire et conseil municipal, Ville de Longueuil, mairesse et conseil municipal, PQ, ADQ. Les commentateurs proviendront de ces différents milieux et parleront d’une voix de plus en plus unanime. Tout le monde souhaite, ou affecte de souhaiter, que cesse la corruption dans le secteur de la construction aux niveaux municipal et provincial et que la collusion entre grandes firmes d’ingénierie, pègre urbaine et partis politiques soit mise en lumière et éradiquée. La soif de savoir ce qui se passe et de comprendre clairement les méandres du système de corruption et de collusion en place est un puissant incitatif de pression dans toute cette dynamique. Les critiques de différentes origines s’opposent ici très massivement et fort unanimement au premier ministre Charest, tout en le rejoignant autour d’un postulat commun, celui de l’existence de malversations, de corruption et de collusions dans les secteurs de la construction de grandes infrastructures, au niveau municipal et provincial. C’est sur la solution à apporter, à cette étape-ci de cette crise de confiance, qu’on ne s’entend pas.

En gros, on peut résumer (tout en appréciant leur fine cambrure paradoxale) ce que furent les arguments des acteurs, de la façon suivante. Arguments du premier ministre: une commission d’enquête est un mécanisme lourd, médiatisé et spectaculaire qui risque de nuire aux enquêtes policières en cours, qui sont délicates et complexes, en exposant et projetant sur la place publique, de façon désordonnée et politiquement surchargée, des personnalités qui en profiteront soit pour se refermer comme des huîtres et ne rien avouer, soit pour employer le tribune inusitée dont elles disposeront pour s’en prendre aux autres, y compris à leurs ennemis personnels, tout en se protégeant eux-mêmes. Ces questions sont déjà difficiles à tirer au net dans le huis clos des interrogatoires de polices ou de rencontres avec des juges d’instruction, elles deviendraient intraitables dans une commission d’enquête s’exposant et se déployant tambour battant sur la place publique. Arguments du reste des intervenants: à des degrés divers (mais parfois très explicitement), on accuse le premier ministre de vouloir maintenir la discrétion et le secret des enquêtes non pour protéger leur efficacité effective mais pour dissimuler son implication personnelle et celle de son parti politique dans les activités illicites qui seront mises à jour. En se privant d’une commission d’enquête publique, on accuse le premier ministre et le parti au pouvoir de se priver du seul mécanisme juridique et politique d’ampleur nationale susceptible de procéder à une mise à plat complète et contraignante de tous les mécanismes de malversation, de collusion et de corruption dont l’existence ne peut-être que soupçonnée. Cette analyse fait valoir que les enquêtes policières ne capturent que les lampistes, épargnent les grosses pointures, et que toutes les pressions politiques sont possibles, quand les étapes de l’investigation se déroulent hors de la vue du public. Les intervenants publics, autres que le premier ministre et son cabinet, réclament une commission d’enquête publique (au sens classique du terme – soit exactement ce qu’on appellait autrefois une Commission Royale d’Enquête) sur les collusions entre le secteur de la construction et les partis politiques au Québec et ils exigent qu’elle opère avec pouvoirs pleins et entiers. Leurs arguments ne changeront pas, tout le long de l’exercice, et leur pression s’exercera de façon constante et, en fait, plus unanime que concertée. Le premier ministre, pour sa part, va finir par se rendre à la position du reste de la société civile et ce, en trois étranges étapes (qui lui permettront, en fait, ultérieurement, d’être implicitement reconnu, dans l’ombre comme sous les projos, comme ayant défendu à peu près toutes les options possibles, et leurs contraires).

1) d’abord le premier ministre préconisera une solution strictement juridico-policière au problème, dans le cadre de l’Opération Marteau et des travaux de l’Unité permanente anti-corruption. Il exigera qu’on laisse les corps policiers et les services d’enquête spéciale procéder à leurs recherches et dépositions à leur manière et sans qu’une commission d’enquête ne soit instaurée. 2) à la demande de toutes les instances précédemment citée, le premier ministre optera ensuite pour une commission d’enquête aux pouvoirs restreints (la fameuse patente à gosse) ne pouvant ni obliger les prévenus à témoigner ni leur assurer l’équivalent de l’immunité parlementaire pour leurs témoignages. 3) quand la juge France Charbonneau, désignée par le gouvernement pour présider la commission, réclamera la capacité de contraindre les prévenus à témoigner et le pouvoir de leur assurer une immunité, le premier ministre Charest, qui s’était engagé à se soumettre à toutes les exigences de la juge Charbonneau, obtempérera, supprimant de ce fait la patente à gosse et rendant la commission d’enquête pleinement opérationnelle, comme l’avait été la Commission Cliche de 1975 ou la Commission d’enquête sur les comptes publics de 1936.

Pour faire triompher leurs idées et finir par faire fléchir leur premier ministre, les intervenants des divers segments de la société civile utiliseront absolument tous les arguments et procédés disponibles. Le politicien d’opposition de droite Gérard Deltell, alors chef de l’ADQ, écrira une lettre aux débutés libéraux de plus petits calibres, les invitant à relayer la pression populaire sur le corps ministériel. Des anciens PDG du secteur parapublic, des anciens hauts fonctionnaires, des juristes, des historiens, des philosophes, analyseront les incohérences logiques, juridiques et historique de l’option retenue par leur premier ministre (l’option 2), la patente à gosse, donc). Ils jetteront leur expérience dans la balance pour faire la démonstration du raisonnement qui finira par détruite l’option PATENTE À GOSSE: personne n’acceptera de témoigner (si on ne peut pas les forcer) quand tout ce qu’il diront peut se retourner contre eux (si on ne leur assure pas l’immunité). Dans un tel modèle de commission, les témoins les plus importants n’oseront pas parler sans protection, ne seront pas forcés de le faire, donc ne le feront pas. Les militants du regroupement Génération d’idées organiseront l’Opération Balai (désignée ainsi par ironie paronymique sur Opération Marteau), une intervention militante devant l’Assemblée Nationale du Québec pour promouvoir la mise en place d’une commission d’enquête, de type classique, en bonne et due forme. Finalement, des commentateurs et commentatrices souverainistes utiliseront même les tergiversations de premier ministre Charest comme élément d’un bouquet garni argumentatif contre le fédéralisme canadien.

La collusion et la corruption entre le secteur de la construction et les paliers municipaux et provinciaux du gouvernement est une réalité ancienne, institutionnalisée, solide et secrète dans un contexte socio-économique comme celui du Québec et c’est une fameuse hémorragie financière car, vraiment, il se perd un monceau mirifique de fric public là-dedans. Tout en préservant le ton pudique que je m’efforce de maintenir ici, les dents de loup bien serrées, je dirai, sobrement donc, que faire la lumière sur cette question est un enjeu important, dans les conditions actuelles où la remise en ordre des grandes infrastructures et l’austérité budgétaire créent une conjoncture nécessitant le minimum de gaspillage et de détournements de fonds, et le maximum d’efficacité et de limpidité, si possible. La société civile a vu un malaise profond dans son intendance politico-économique et cherche à mobiliser des outils juridiques, grandioses mais traditionnels, pour y remédier. Il est cependant indéniable ici, que l’histoire se répète. Le discrédit généralisé du gouvernement Charest l’a rendu parfaitement inapte à défendre l’argument selon lequel la Commission Charbonneau sera un grand spectacle collectif que les québécois se donneront, en pleine lumière, longtemps après, pour reprendre le mot d’un des ministres du gouvernement, que les coquerelles se seront bien cachées, chassées justement par la lumière. Considérant que le premier ministre et ses ministres défendaient, avec duplicité, des vues leur assurant la position de juge et de parti, les québécois se sont objectés collectivement. Or, on a ici un cas d’espèce où gagner c’est perdre. Dans un monde (bourgeois, conformiste et exempt de radicalité) «idéal», des enquêtes policières discrètes auraient certainement été préférables. Miné par son fardeau de scandales, le premier ministre du Québec a été totalement inapte à défendre cet argument, sans paraître vouloir se défiler, avec le parti ministériel, entre les mailles du filet de la justice (bourgeoise, conformiste et exempte de radicalité elle aussi, il va sans dire). Monsieur Charest n’a convaincu personne. Les idées des objecteurs du premier ministre ont triomphé. La Commission Charbonneau a été instaurée. L’année 2012 la verra se mettre en branle. Mais ici aussi gagner, c’est perdre. Que fera-t-elle de plus que toutes les commissions d’enquête qui jalonnent notre histoire et dont, en fait, elle ne diffère en rien… et dont, en fait, on sait parfaitement, avec notre recul historique, riche, dense et jalonné, justement, qu’elles n’ont rien pu vraiment régler, vu que nous en sommes encore là… PRESSIONS PARADOXALES, RÉSULTATS AMBIVALENTS. Mon sentiment est limpide sur toute cette histoire: la vraie PATENTE À GOSSE ne fait que commencer. Et, roué et faraud comme il l’est toujours, le premier ministre du Québec a, de fait, trouvé moyen de pouvoir dire un jour, de son petit ton lireux: Je vous l’avais bien dit. Il aurait fallu laisser la police faire son travail, et/ou s’en tenir à ma patente à gosse initiale…

.
.
.

QUELQUES SOURCES JOURNALISTIQUES SYMPTOMATIQUES

Changez le Québec – Nouveaux députés libéraux, appuyez la tenue d’une commission d’enquête réclamée par vos lecteurs, par Gérald Deltell, chef de l’Action Démocratique du Québec. Ce texte appelle les nouveaux députés libéraux élus le 8 décembre 2008 à appuyer la mise en place d’une commission d’enquête sur la collusion dans la construction et le financement des partis politiques. Ce chef politique de la vieille-nouvelle-droite-se-voulant-purificatrice-et-(pseudo)novatrice parle d’un système de corruption au sujet duquel les québécois entendent connaître toute la vérité. On place les nouveaux députés libéraux devant la difficulté de leur situation. Ils font partie de parti gouvernemental sans faire partie de l’équipe ministérielle. Les pressions qu’ils exerceraient se joueraient donc de l’extérieur du caucus libéral. Deltell tend la main à ces libéraux nouveaux venus et leur rappelle qu’ils sont avant tout des députés qui se doivent à la population de leurs circonscriptions. Il fait valoir qu’il y a la une occasion de changer l’image de la fonction de député et, par effet de rebond de changer le Québec. (La Presse – Forum, mercredi 24 novembre 2010, p. A27)

Une commission utile? Oui, une «patente à gosse», par Gaétan Frigon, président exécutif de Publipage inc, et ancien PDG de la SAQ et de Loto-Québec. Pas de doute pour l’auteur de ce texte, ici, la commission mise en place par le premier ministre Charest pour enquêter sur l’industrie de la construction est une patente à gosse. Elle risque de nous apprendre seulement ce qu’on sait déjà, sans toucher les politiciens ou les grosses pointures. L’auteur proteste en faisant observer que, dans les cas d’accidents, un coroner peut vous forcer à témoigner… alors qu’une commissions d’une telle importance ne serait pas soumise à une telle contrainte. Alors? Alors, les portefaix de la pègre et les gens qui produisent de fausses factures n’iront pas témoigner dans ce cercle poreux, et ce sera aussi simple que cela. (La Presse – Forum, vendredi 21 octobre 2011, p. A21 – Débats)

Une commission utile? – Monsieur Charest n’a pas changé d’idée, par Louis Bernard, consultant et ancien haut fonctionnaire au gouvernement du Québec. Selon ce texte, une vraie commission d’enquête c’est une instance qui doit pouvoir obliger les personnes qu’elle désigne à venir témoigner. Le premier ministre Jean Charest ne voulait pas cela et on fait valoir ici qu’il n’a pas vraiment changé d’idée. Il a mis en place la Commission Charbonneau sans lui donner l’autorité pour contraindre les témoignages et aussi pour protéger l’immunité de ces témoignages. On nie donc qu’il s’agisse ici d’une commission d’enquête dans le vrai sens du terme. On fait observer que c’est cette question de protection d’immunité qui fait que monsieur Charest n’a pas changé d’idée. On soulève ensuite la question de l’utilité d’une commission tronquée de tels pouvoirs. On émet alors de très forts doutes sur le tout de la chose. (La Presse – Forum, vendredi 21 octobre 2011, p. A21 – Débats)

Pan dans l’œil, par Lise Payette, journaliste et ancien ministre péquiste. Pour Lise Payette, qui ne cache pas son indépendantisme, le ministre de la justice du Québec est un incohérent. Il a annoncé qu’il n’y aurait pas de commission d’enquête sur la corruption dans le secteur de la construction et son premier ministre s’est empressé de le contredire, en mettant sur pied la Commission Charbonneau. Ensuite, notre ministre de la justice se rend à Ottawa pour traiter la question de la destruction du registre des armes à feu et d’autres questions sensibles et y fait un fou de lui, en finissant par s’aplatir devant l’autorité d’Ottawa. Le jeu politique, selon l’auteure, va comme suit. Le ministre de la justice est contredit par son premier ministre au sujet de la Commission Charbonneau, cela engendre une perte de crédibilité qui le discrédite devant Ottawa et tout cela, toujours selon madame Payette, tend à démontrer que nos propres débats internes nous nuisent face aux autorités d’une fédération dont il faudrait sortir pour pouvoir traiter nos affaires internes sans risque de discrédit inutile sur d’autres dossiers sensibles. (Le Devoir – Idées, vendredi 25 novembre 2011, p. A9)

Enquête sur le milieu de la construction – L’attrape huis clos, par Paul St-Pierre Plamondon, Olivier Charest, avocats et membres militants du regroupement Génération d’idées. Le regroupement Génération d’idées est un groupe de pression se donnant comme «une organisation à but non lucratif, indépendante et non partisane. Sa mission est d’offrir aux Québécois âgés entre 20 et 35 ans un espace propice à l’expression d’idées porteuses en vue de faire face aux défis à venir de notre société.» Ce sont en fait des jeunes professionnels de la nouvelle droite affairiste contemporaine, qui recherchent la purification et le rajeunissement rédempteur des structures politiques traditionnelles discréditées par l’usure du pouvoir à l’ancienne et l’accroissement de la crise économique. Ce groupe d’intérêt voit dans une commission d’enquête publique en bonne et due forme un moyen de rétablir la crédibilité des instances régulières du corps gouvernemental, sans forcer l’application de changement sociaux excessivement radicaux. Ces deux auteurs, tous deux animateurs de l’Opération Balai, intervention militante tenue devant l’Assemblée Nationale du Québec pour démontrer la nécessité d’une enquête publique sur le milieu de la construction, jugent que le rapport Duchesneau a fait la preuve de l’urgence d’une commission d’enquête. Tandis que l’Unité permanente anti-corruption vient de porter des accusations contre Tony Tomassi, il semble que Jean Charest veut que la commission d’enquête sur la construction agisse à huis clos. On fait valoir que Tony Tomassi n’a rien à voir dans tout ceci mais que la tendance à vouloir ne pas débattre ces questions sur la place publique donne une bien suspecte impression de secret. On admet que les grandes commissions d’enquête de l’histoire du Québec ont eu des portions de leurs activités à huis clos, mais on se réclame de la tradition des tribunaux, dont le travail est public. On fait valoir que la seule façon de rétablir la confiance est de faire une vraie enquête publique. (Le Devoir – Idées, mardi 18 octobre 2011, p. A9)

Une commission utile? – Un écran de fumée, par Guy Ferland, professeur de philosophie au Collège Lionel Groulx de Sainte-Thérèse. Qui va témoigner dans une commission quand ce n’est pas obligatoire? Selon l’auteur de ce texte, deux types de personnes: ceux qui veulent redorer leur propre image et ceux qui veulent dénoncer quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes. Personne ne viendra avouer ses propres méfaits ou ses accointances avec des fraudeurs qui, par la suite, pourraient intenter des poursuites civiles pour diffamation. France Charbonneau sera sans pouvoir et la commission se transformera en un vaste exercice de mouchardage, de ouï-dire, de demi-vérités, d’allusions et de potinage. Les coupables de la collusion et de la corruption dans l’industrie de la construction, et indirectement ceux du financement occulte des partis politiques, vont continuer de se tenir dans l’ombre. L’auteur juge que la Commission Charbonneau ne sera rien d’autre qu’un écran de fumée pour planquer le premier ministre Charest. (La Presse – Forum, vendredi 21 octobre 2011, p. A21 – La Presse Débat)

Les leçons de l’histoire – Lutter contre la corruption et… l’oubli, par Jonathan Goyette, professeur adjoint au département d’économie de l’Université de Sherbrooke. L’auteur de ce texte fournit une mise en perspective historique qui fait sentir que l’intérêt actuel pour les questions de collusion et de corruption n’est en rien une nouveauté au Québec. En 1975, la Commission Cliche touchait amplement le secteur de la construction et suscita les passions en son temps. L’auteur parle de récurrence historique, Il explique que les personnages on changé mais que le système corrompu de 1975 continue de prévaloir. L’analyse s’efforce deprendre de la hauteur et de toucher les principes fondamentaux du problème. Lorsque l’utilisation du pouvoir public pour un gain privé devient la norme, des individus malhonnêtes s’emploient à recenser les failles bureaucratiques pour servir leurs intérêts... L’auteur, en citant notamment l’exemple de l’Ouganda, montre combien la corruption est un frein objectif à l’essor économique d’un pays. Il conclut en proposant des pistes de solutions: cadre éthique, liberté de la presse, surveillance, carottes vérificatrices, sont autant d’instrument susceptible de garder ce problème endémique en contrôle. (Le Devoir – Idées, lundi 7 octobre 2011, p. A7)

Une commission utile? – Une coquille vide, par Mélanie Dugré, avocate. L’auteure de ce texte perçoit la commission d’enquête à venir, attendues ses contraintes et limitation, comme une sorte de réception officielle, un grand événement mondain où les gens se regrouperont pour encenser le premier ministre Charest. On opère en se fiant sur le fait que les gens ayant témoigné devant Jacques Duchesneau, enquêteur spécial de l’Unité anti-collusion reviendront ici. Mais ils pourraient ne pas revenir, tout simplement parce qu’ils n’y sont pas obligés. L’auteure est cependant d’accord avec l’absence d’immunité des témoins, car elle veut qu’ils rendent compte de leurs actes. C’est l’absence de contrainte à témoigner qui transforme, à ses yeux, cette commission d’enquête en coquille vide. Le résultat sera incomplet, lacunaire, il manquera des pièces au casse-tête et l’auteure trouve, en plus, choquant tout l’argent qui sera engagé là-dedans, pour un résultat aussi douteux et incomplet. (La Presse – Forum, lundi 24 octobre 2011, p. A16 – Conjoncture)

.
.
.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Lutte des classes, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , | 4 Commentaires »

LE SOURIRE D’HÉLÈNE CHÂTEL ET AUTRES NOUVELLES (Daniel Ducharme)

Publié par Paul Laurendeau le 1 février 2012

Le Sourire d’Hélène Châtel, comme les huit autres nouvelles qui composent ce recueil, exprime un acte de mémoire pour en tirer un enseignement quasi trivial: quoiqu’on fasse, quoiqu’on dise, on ne sort jamais du pays de l’enfance.

Daniel Ducharme
.
.
.

Quand on produit une œuvre de fiction d’un assez bon volume, un certain nombre de matériaux satellites font inévitablement leur apparition sous la plume. Il serait trivial et non avenu de les considérer comme les simples scènes retranchées (deleted scenes) d’un bon film. Il y a bien un peu de ça, mais il y a aussi quelque chose de tout autre, qui procède directement de la dynamique d’écriture dans sa spécificité stricte. Le fait est que les personnages que l’on développe ont un arrière-plan, une histoire, un «vécu», une trajectoire qui les déterminent et, conséquemment, certain des éléments de fond de leur fiche descriptive prennent une dimension narrative autonome, parfois incroyablement puissante. Celle-ci se développe alors très fructueusement dans le texte court. De petites gemmes apparaissent donc alors au fil du voyage, qui valent en soi et qu’il serait par trop douloureux de percer cruellement pour les enfiler dans le collier de tel ou tel chapitre du plus vaste exercice romanesque en cours. Certains de ces textes sont, dans leur genèse objective (si tant est qu’on se soucie de cette dernière), plus anciens, d’autres contemporains de la rédaction du roman principal. La date de leur apparition importe peu en fait. C’est leur dynamique crucialement périphérique et satellisée au moyeu central qui compte vraiment.

Autour de l’ouvrage de Daniel Ducharme Le Bout de l’île (ÉLP Éditeur, 2010) est donc apparu (avant/pendant/après) un faisceau de matériaux satellites dont l’auteur a constitué le recueil de nouvelles Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles. Dans cette série de neuf tableaux, nous évoluons donc toujours dans l’univers social et historique de François-Gabriel Dumas, dit Gaby, le personnage principal du déjà fameux cycle pointelier. L’ordre dans lequel les nouvelles sont disposées n’est pas restreint exclusivement par une progression chronologique dans la vie de notre Gaby (progression effective qui, éventuellement, dépassera la période de temps délimitant la trame du Bout de l’île).Ce que l’on voit se développer, en feuilleté, d’un texte à l’autre, dans ce recueil spécifique, c’est le rapport émotionnel et charnel de Gaby à l’amour envers nos extraordinaires compagnes de vie. Pour ne rien gâcher de votre futur plaisir de lecture, décidons, en esquissant fort, qu’on passe ici, en compagnie de Gaby, de l’amour de LA femme (Hélène Châtel, qui d’autre?), à l’amour de la femme (la minuscule), à l’amour des femmes… Suivez mon regard sur la page…

Une autre dimension du regard de Gaby sur lui-même (suivez son regard aussi!) prend corps, de façon stable et récurrente, celle de la douce gradation d’une dimension très légèrement autodérisoire, répondant harmonieusement à la gravité de ton du roman (et de la toute première nouvelle). Le style sobre et vif de Ducharme donne ici pleinement sa mesure et on découvre à la fois un libertin très à l’écoute de sa sensualité complexe et grinçante (Charogne, Jo) et un moraliste qui n’hésite pas, en conscience, à tirer les leçons éthiques d’un événement d’existence (la rondelle de hockey, le lecteur) et même parfois un petit peu, pourquoi pas, à sermonner nos chers mouflets de ce temps (Zacka). À l’instar de Daudet, de Fournier, de Satrapi, il y a, chez Ducharme, une remarquable aptitude à traiter le parcours obligé de l’enfance et de la jeunesse dans un angle aussi vrai et rafraîchissant que la plus vive des sources cristallines. L’enfant et le jeune homme que je fus, et ne suis plus, remuèrent fréquemment au fond de moi au cours de cette pétillante lecture.

.

.

.

Daniel Ducharme, Le sourire d’Hélène Châtel et autres nouvelles, Montréal, ÉLP éditeur, 2010, formats ePub ou PDF

.

.

.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Québec | Tagué: , , , , , , , , , , , , | Laisser un Commentaire »

Les JEUX OLYMPIQUES DE VANCOUVER, y pensez-vous encore?

Publié par Paul Laurendeau le 15 janvier 2012

Des MITAINES OLYMPIQUES ou des OLYMPIQUES MITAINES?

Eh, sicroche de diablotin de plâtre, barbez-moi! Encore une de ces foutues années olympiques. La dernière, au fait, c’était en 2010. Vous vous souvenez? Les Jeux Olympiques de Vancouver (Canada), y pensez-vous encore? La bassinade les concernant est déjà vieille, elle, de trois ans, en fait. En effet, la couverture médiatique des Jeux Olympiques de Vancouver s’amorce dès octobre 2009, et on nous explique alors (vous en rappelez-vous?) que les athlètes canadiens devraient se faire vacciner contre la notoire grippe H1N1. Des développements amphigouriques et soporifiques sont alors aussi servis sur le bilinguisme promis de ces vingt-et-unièmes Jeux Olympiques d’hiver. Puis, à partir de décembre 2009, on se met à suivre le trajet de la flamme olympique. Parfois, comme en Montérégie (au Québec), des résistants autochtones menacent de bloquer le parcours de ladite flamme olympique. On évoque le souvenir des Jeux Olympiques d’été de Montréal, en 1976 (le maire du Montréal de 2009 affirme ne pas vouloir ravoir les Jeux) et on porte une attention particulière aux athlètes qui se blessent à l’entraînement et rateront ainsi les Olympiques. On analyse en long et en large les «espoirs» canadiens et québécois. On évalue (et hypertrophie hyperboliquement) ce que les Jeux feront pour l’image mondiale du Canada. À partir de janvier 2010, on commence à solliciter l’attention des lecteurs et des auditeurs, beaucoup plus assidûment. On conditionne. On chauffe au rouge, on chauffe à blanc. La publicité emboîte alors le pas. La Société des Transports de Montréal parle de sa présence à Vancouver (ils y transportaient quelque chose. Je ne suis pas certain quoi exactement). Bell Canada et un bon nombre d’autres entreprises canadiennes bon-ton-bon-teint utilisent l’image d’athlètes olympiques dans leurs encarts publicitaires. La Fondation David Suzuki donne une «médaille de bronze» environnementale aux préparatifs des Jeux. À partir du 7 février 2010, une chronique spéciale sur les Jeux Olympiques est ouverte dans la section des sports des principaux quotidiens canadiens. L’aspect touristique n’est pas négligé non plus. On décrit ostensiblement les atouts récréatifs et paysagers de Vancouver et de Whistler. Tout démarre officiellement au 14 février 2010. Le Canada apparaît vite comme un arriviste compétitif insensible, qui veut gagner à tous prix. Trente athlètes d’autres pays se font pincer pour du dopage avant que tout ne commence. Mort tragique d’un lugeur géorgien (pourriez-vous me dire son nom?) sur une piste trop rapide et insécuritaire. On le fera passer pour un maladroit et un inexpérimenté. Gloire d’Alexandre Bilodeau (dans quelle discipline déjà? Perso, j’ai mis l’hyperlien parce que je ne m’en souvenais pas). Drame du deuil et de la médaille de bronze de Joannie Rochette. Victoire de l’équipe masculine et de l’équipe féminine de hockey. On observe (sans pourtant y mettre l’analyse socio-hisorique requise) la supériorité athlétique des femmes canadiennes, notamment des hockeyeuses et des patineuses de vitesse. Tout retombe abruptement, et sort vivement de l’actualité, aussitôt que les Jeux Olympiques d’hiver sont terminés. On nous annonce encore, le 16 mars 2011, que Joannie Rochette ne participera pas aux championnats du monde de patinage artistique. Le fait est que, sans complexe aucun (civilisation marchande means civilisation marchande et ce, pour la quasi-totalité des vétérans du spectacle olympiques), elle réfléchit sur son avenir de patineuse et elle diversifie ses activités à plus long terme. Notons, en toute impartialité critique, justement pour mémoire, que Mademoiselle Rochette a totalement eu raison de continuer sa quête olympique malgré un deuil. Je ne cite pas souvent Jésus, mais là, ça s’impose: Laisse les morts enterrer les morts et occupe toi des vivants. Aussi: Enfin cela introduisit un peu de vibrato dans ces Olympiques de Vancouver, autrement largement soporifiques (cette seconde citation est à considérer comme apocryphe)… Et… bon… pour ce qui en est de sa performance (sa médaille de bronze), ce serait un peu le temps de rappeler le fameux aphorisme des Olympiques de grand-papa: «L’important, c’est de participer». Oh, mais excusez-moi, faites excuses… L’Olympisme Stéroidal Néo-Libéral Contemporain a pulvérisé ce point de doctrine parcheminé. Il n’existe tout simplement plus. Tant pis pour nous tous, hein. Le deuil Rochette, c’est celui-là aussi… pourtant… Oh et, j’allais presque oublier, le 21 mars 2011, on mentionne discrètement trois médailles d’or canadiennes aux Jeux Paralympiques de Vancouver…

"ALLEZ CANADA" ....................... "LE C.I.O. EST UN PARASITE GLOBAL"

Maintenant, une simple petite question. L’intox promotionnelle canadienne vous rejoint-elle encore, deux ans plus tard? Allons, admettez avec moi, quand on se repasse le ruban en accéléré, avec le recul, que c’est chiant en grande et que la magie de toc s’est quand même un peu pas mal racornie. La malhonnêteté des médias en matière de couverture des Jeux Olympiques n’est plus une nouveauté. Les Olympiques sont une foire ouverte de propagande que chaque pays utilise pour se faire mousser. Les médias canadiens n’ont pas couvert la chose autrement. Chauvinisme crasse et partialité veule. Gros titres pour les victoires canadiennes, entrefilets pour les défaites canadiennes et les victoires des autres. Promotion de soi. Mutisme sur les autres. Impossible de relativiser la position du Canada dans le concert musclé-dopé des nations, avec ce genre de couverture. Lyrisme et faux héroïsme, «courage», «persévérance», tous ces fallacieux mérites de l’industrie du sport-spectacle sont hypertrophiés. Il y a vraiment peu d’informations utiles pour une véritable compréhension critique du monde, des politiques sportives canadiennes, de l’impact social du sport professionnel et de l’industrie multinationale du sport, dans ces événements et leur couverture contemporaine. Il est passé dans quel goulot d’évacuation, le journalisme, bondance de la vie!

"En finir avec la pauvreté, ce n'est pas un jeu"

Et ce cirque inique et pharaonique se déploie désormais mécaniquement, aux deux ans (hiver, pause, été, pause, hiver, pause, été, etc). La barbe, la barbe, c’est reparti…

.
.
.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Lutte des classes, Monde, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 6 Commentaires »

POUR LE CARNET LENTEUR (Manifeste et tuyaux pratiques en faveur du Slow Blogging)

Publié par Paul Laurendeau le 1 janvier 2012

Écrire au quotidien, c’est différent, c’est un autre muscle. Et quand tu lances un blogue, si tu veux être lu, t’as besoin d’écrire CHAQUE JOUR. Pas une fois par semaine. Or, écrire au quotidien, c’est un job, ça s’apprend, ça se développe, ça se travaille.

Patrick Lagacé
.
.
.

Bon alors, on reste tous parfaitement calmes. On respire bien par les naseaux et, après avoir découvert cette petite exergue-choc innervante (sinon énervante), on prend maintenant, calmement acte de l’observation plus générale qui suit et qui, elle, s’impose de plus en plus, au jour d’aujourd’hui: des espaces de communication comme Twitter et Facebook ne menacent pas les carnets (blogues). Twitter et Facebook reconfigurent les carnets, nuance… Facebook monopolise de plus en plus des fonctions communicatives et figuratives très spécifiques qui étaient assumées autrefois (il y a peu!) notamment (entre autres!) par les fameux carnets de collages (blogues de type scrapbook). Twitter, pour sa part, semble indubitablement développer une dimension nettement journaleuse et instantanéiste. Et de fait, Twitter va, lui, tuer un type particulier de blogue folliculaire: le carnet-télex, sans menacer les autres types. Et, en tant que carnetiste, eh bien, pour tout vous dire, je ne vais pas pleurer… De fait, si on esquisse l’affaire à gros traits: de ce qui était un lot hétérogène de carnets (blogues) circa 2006-2008, un quart est parti à Twitter (celui des faiseurs de renvois hâtivement commentés, avec hyperliens ou sans), un quart est parti à Facebook (celui des façonneurs, souvent talentueux et sensibles, de grands collages textes/photo intimistes et personnels), un quart a ralenti sur place, a crampé, a calé et s’épuise sans trompette (tombe en jachère, pour utiliser l’expression consacrée, ou encore: ferme explicitement, tout simplement, en invoquant, en toute légitimité, des changements de priorités), un quart, finalement, reste, tient le coup dans le format carnet d’origine, garde le fort, et entre dans le type de mutation lente sur laquelle il s’agit justement de prendre parti ici. En d’autres termes, contrairement à ce qu’on entend ici et là, ce ne sont pas les (vrais de vrais) blogues qui sont en perte de vitesse (qui osera d’ailleurs encore dire que ralentir est une “perte”?), ce sont les blogueurs suiveux de modes sans contenu lourd qui lâchent prise et changent de disque. Or, avouons-le, vaut mieux cent mille carnets solides qui influencent que dix millions de papillonnettes micro-actuelles à six lignes qui relaient la salade ambiante sans analyse… C’est dans cet état d’esprit serein et cardinal que je soumets à votre attention sagace le remarquable petit manifeste suivant, hautement tendance, que l’on doit à un de mes langoureux compatriotes de la Côte Ouest… Attention les arpions, préparez-vous à bien planer ici dedans…

.
.
.

Le Manifeste Carnet Lenteur (Slow Blog Manifesto)

par Todd Sieling de Vancouver (Canada)

Traduction/adaptation française: Paul Laurendeau (Ysengrimus)

.

1. Carnet Lenteur, c’est le rejet de l’immédiat. C’est la prise de parti selon laquelle tout ce qui vaut la peine d’être lu n’est pas obligatoirement tartiné à la hâte, et que maintes pensées se doivent en fait d’être servies aux convives après un lent mûrissement et une mise en forme verbale bien tempérée.

2. Carnet Lenteur, c’est de parler comme on parle quand on parle de quelque chose qui compte vraiment. C’est de se comporter comme si ces pixels qui mettent nos paroles en forme visible étaient une substance très précieuse et très rare. C’est la sereine acceptation du fait qu’on peut parfaitement laisser passer des événements sans les commenter. Délibéré dans son rythme, allant son pas de sénateur, Carnet Lenteur, c’est le fait de ne pas rompre ledit rythme, sauf en cas d’urgence suprême. Et, même là, il faut voir, car la lenteur, en fait, ce n’est jamais la vitesse de l’urgence. Et les lieux où se manifeste ce rythme plus lent que l’on aime vraiment, vu qu’il nous rassure et nous rassérène, ce sont souvent ces lieux là où, justement, on trouve refuge, dans l’urgence.

3. Carnet Lenteur procède à l’inversion de la fatale désintégration des prémisses de nos idées les plus vives en ce fourbi de boutades fugaces et de tours de phrases faciles et trop souvent esquissés. Carnet Lenteur met en place le processus par lequel les pétillements de la pensée scintillent tout plein puis s’atténuent un tout petit peu, histoire de prendre leur juste place, en toile de fond d’un grand tableau, en fait plus complexe. Carnet Lenteur ne grave pas immédiatement toutes les pensées sur quelque parchemin solide et inusable, avant qu’elles ne soient parvenues à se constituer leur propre validité conceptuelle, durable et stable, devant le flux du temps.

4. Carnet Lenteur, c’est le fait d’accepter de se taire face aux singularités momentanéistes, face à ces différents outrages mesquins et ces petits extases quotidiens, ces déclics cliquetants de banalité, ces micro-déceptions perpétuelles, la gadoue psychotique de ces constants effets de fin du monde dégoulinant et se coulant entre les gros titres. Ah, cette chose si importante que vous vouliez tant dire, à chaud, la semaine dernière, eh bien, elle pourra parfaitement être formulée le mois prochain. Un tel esprit de l’escalier sereinement assumé ne vous fera briller que davantage.

5. Carnet Lenteur, c’est la réplique donnée sans ambages au Grand Référencieur, ainsi que le rejet ferme et sans appel de ce dernier. Le Grand Référencieur, c’est ce bel affreux monstre qui se niche entre les replis onctueux de la lourde draperie Google. Il dicte tout ce qui touche la question de l’autorité et de la pertinence de ce que vous recherchez. Bloguez vite, bloguez souvent et Google vous récompensera. Conditionnez votre moi créatif et alignez-le sur la fréquence secrète du fugace et, alors, l’adoration de Google sera vôtre. Vous ferez alors votre apparition là où se braquent tous les regards: dans les quelques premières pages des résultats de recherche. Mais, oh, osez évoluer à votre propre rythme et vous verrez alors vos travaux ne jamais être retracés. Osez refuser vos faveurs au Grand Référencieur et vos documents se verront aspirés, comme par un sombre et tumultueux mælstrom, vers les eaux profondes et vaseuses des sujets non discernés. Sa conception torve et tordue du bien commun a fait du Grand Référencieur un ennemi des masses terrifiant. Il dicte un rythme qui prohibe la réflexion fondamentale, justement celle qui, pourtant, est absolument indispensable quand on prétend aller plus loin que le quotidien, en cherchant à léguer quelque chose.

6. Carnet Lenteur, c’est la reconfiguration de la machine comme agent ancillaire de l’expression humaine, et non plus comme garde-chiourme pressé ou régent rigide. C’est la pause volontaire imposée sciemment à la roue en giration ultrarapide de cet écureuil paniqué qu’est devenu le ci-devant carnetiste hautement efficace. Carnet Lenteur, c’est la ferme imposition d’une temporalité asynchronique, celle, en fait, où on n’est pas campé là, au bout de sa chaise, à tapocher toujours plus vite sur le clavier, pour rattraper le rythme de l’ordinateur. C’est celle, en fait, où la vitesse de téléchargement cesse d’être la vitesse d’absorption ou de consommation, celle, finalement, où, bon ou mauvais, les travaux, les œuvres, s’exécutent et se formulent en prenant le temps qu’il faut.

.
.
.
.

Six tuyaux dans les coins pour réaliser concrètement le CARNET LENTEUR

par Paul Laurendeau (Ysengrimus)

La ferveur ne suffit pas, il faut la patience quotidienne de celui qui attend et qui cherche, et le silence et l’espoir, sans cesse ranimés, au bord du désespoir, afin que la parole surgisse, intacte et fraîche, juste et vigoureuse. Et alors vient la joie.

Anne, Hébert, “Écrire un poème”, dans Oeuvre poétique 1950-1990 (1993), Boréal Compact, p. 97.

1. Ayez quelque chose à dire. Votre écriture de carnet doit être stimulée impérativement par quelque chose que vous avez à dire. Ce sera quelque chose que vous jugez important, crucial, trippant, jouissif, pulsif ou significatif. Il est donc indispensable de vous installer dans un dispositif thématique que vous mobilisez pour ses vertus logogènes. Votre carnet sera alors un puit de paroles et de savoir. Il vous fera parler, vous serez intarissable à son sujet. Conséquemment, sont à fuir comme la peste bubonique des grands soirs, les formulations du type: Bonsoir blogue. Je ne suis pas très inspiré(e) aujourd’hui mais, tel un Baal aussi dévorateur que chiant à la longue, il faut que je t’alimente pour ne pas esquinter mes courbes. Voici donc une photo de mes chats qui n’est pas spécialement bonne ou intéressante ou marrante, mais ça fait toujours une entrée. Outre que ça exacerbe votre lecteur (il déteste souverainement perdre son temps ainsi avec des niaiseries) en plus, surtout, comme justement il vous admire, ça le déçoit profondément. Et, déception pour déception, autant le décevoir un petit peu par votre silence (cela le fait languir, espérer, s’habiller le cœur, comme le renard du Petit Prince) que le décevoir, de façon beaucoup plus cuisante, par des inepties en saillies qui vous coulent, sans espoir, sans jubilation et sans rémission. Rien à dire? Ne dites rien. Patientez. Attendez sans paniquer. Ça va vous revenir.

2. Écrivez ce qui vous tente. Il y a ce qu’on écrit parce qu’on se sent obligé de le faire et ce qu’on écrit parce que ça nous botte de le faire. Dans notre civilisation tertiarisée des rapports d’étapes, des comptes-rendus de réunions et des notes de service, la frontière entre écoeurement et enthousiasme est souvent fort ténue, en matière scripturale, et ce, dans un sens comme dans l’autre. Il y a donc le cas d’espèce extrêmement sensible où vous savez parfaitement ce qu’il faut dire mais où ça ne veut tout simplement pas débloquer. Vous le chiennez, le procrastinez, ce texte qui portant est imparablement en train de s’en venir… L’erreur à ne pas commettre alors serait celle de le faire débouler cul par-dessus tête pour ne pas le perdre, sous prétexte que, dans ce cas-ci, il est bien là, il est à prendre. Or justement, comme, cette fois-ci, il est là, il est avec vous, il tourbillonne, il est absolument important d’éviter prudemment d’aller le foutre en l’air et le rendre nunuche, cul et raté, juste parce que ça ne vous tentait pas, ce matin là. Il faut éviter au maximum de forcer (dans tous les sens du terme…). Ce qu’il faut modestement accomplir alors, c’est tout simplement d’en faire un petit gist, comme disent les ricains, un petit plan, un petit synopsis avec fragments préparatoires, pour ne pas le perdre. Ensuite, laissez mijoter tranquillement. Vous le tenez. Il est dans le bocal ou dans la cage. Il sortira au bon moment. Il ne s’agit pas d’être professionnel et de soumettre ses textes dans les délais, ici. Il s’agit d’être en harmonie avec son intégrité intérieure.

3. Ne vous brûlez pas trop vite. Ah, vous vous sentez comme Bob Dylan quand il avait vingt ans et qu’il venait d’arriver à New York. Les chansons sautaient littéralement hors de sa guitare. Il composait comme d’autres interprètent. Il était inspiré. Il écrivait sans arrêt. Ça lui sortait. Sauf que, bon, même Bob Dylan a fini par ralentir et marquer le pas. Et s’il a su survivre, c’est qu’il a su se ménager. Votre vitesse de rédaction ne doit en rien dicter votre vitesse de publication. Fixez à votre carnet un rythme de parution lent (ici par exemple, à l’exception de rares urgences thématiques, c’est un billet aux deux semaines, stable). On notera la puissante portée doctrinale de cette toute petite proposition pratique. Il s’agit de se diriger préférablement vers des textes qui durent, des textes sur le dos desquels le passage de six mois n’est rien. Ceci n’est donc pas un carnet journalistique. Laissons les carnets journalistiques aux journalistes en n’oubliant pas qu’eux, ils sont payés pour se calciner les ergots au brasier de l’éphémère. Vous, comme votre gagne-pain n’en dépend pas spécialement, le fait est que si vous publiez douze textes en huit jours puis tombez à plat, brûlé, desséché, ce ne sera pas la fin du monde. Sauf que vos lecteurs, artificiellement accoutumés désormais à vos surcharges plumitives qu’ils gobent comme des arachides salées sans les savourer, vont râler, vite, au bout de trente jours, et vous traiteront, vite, comme un carnetiste fini. Si vous publiez exactement les mêmes douze textes en six mois (à raison de deux textes par mois – inutiles de vous presser, vous les avez), vous vous donnez une demi-année pour vous ressourcer, en trouver douze autres. Vos lecteurs ne s’en iront pas. Au contraire, comme vous leurs donnez l’occasion de se ventiler, eh bien, ils s’ajusteront. Ils feront alors une choses très importante et qu’ils vous doivent bien: ils prendront le temps de vous relire…

4. Ne faite télex que si la question traitée vous hante. Faire télex, c’est reprendre une information (souvent une actualité) et la relayer, la redire, la faire rebondir mais aussi la pomper, la chaparder, la piquer. C’est une astuce trop souvent utilisée pour drainer du trafic. Le Prince William fait un entrechat, vous en parler, pour aller chercher votre part de la formidable manne lectorale planétaire que ça déclenche forcément. Ce procédé de singeux des médias conventionnels est à fuir comme la peste bubonique parce qu’il étrangle implacablement et inexorablement votre originalité de carnetiste et aussi, naturellement, tue votre lenteur en réintroduisant la frénésie actualiste qu’on cherche justement à harnacher ici. Inutile de vous rabâcher, de surcroît, qu’il est con et illicite de plagier, qu’il faut toujours citer ses sources. Enfin, là dessus, la cyberculture est maximalement surveillable donc, par la force des cyber-faits, obligatoirement honnête. On fait télex, on reprend un texte, on lie le renvoi au site d’origine et vogue la galère. Je ne dis pas de ne pas faire ça, je dis de ne pas en faire une habitude. Votre carnet doit être constitué d’une immense majorité de textes dont vous êtes l’auteur intégral. Autrement, ben franchement, c’est pas la peine. Relayer, faire suivre, il y a des agrégateurs-machines et des twittologues performants qui feront ça toujours mieux que vous. Ce qui doit arriver c’est ceci (par exemple). Je me renseigne tranquillos sur ce nouveau phénomène du Slow Blogging, moins parce que c’est tendance que parce que ça correspond à mes valeurs fondamentales de carnetiste. Je tombe sur le magnifique manifeste de Todd Sieling. Je suis saisi par ce texte de visionnaire (il date quand même de 2008), planant, pété, beau et lumineux, de mon compatriote anglophone. Et, moi, quand un texte en anglais me saisit, il se met comme automatiquement à se traduire dans ma tête. Je traduis. Je contacte l’auteur. On fraternise. Et là, oui, là, sans hésitation, je relaye ce texte en citant joyeusement ma source. J’ai fait télex ici, parce que la question traitée dans le texte relayé me hante et que le texte en question me botte. Voilà. Ça jouit pour moi, ça jouira pour mon lecteur. L’émotion est garantie par le caractère hautement sélectif du choix de (finalement) relayer.

5. Soyez plus disert que bref (bref, c’est pour Twitter). Le texte de carnet est un texte de fond. C’est un texte qui assume sereinement une résistance ouverte face à la mythologie du bref, du superficiel, du fugace, du flatulent et du rapide. Le carnet est tout doucement en train de devenir l’anti-Twitter. Comprenons-nous bien, il ne s’agit pas ici de casser du sucre sur Twitter, dont la fonction sociale et communicative est absolument indubitable. Il s’agit plutôt de voir clair dans ce qu’on fait. Twitter, c’est parfait pour des commentaires brefs, des aphorismes, des apostrophes, des apophtegmes, des épigrammes, des renvois de sources. C’est aussi le champion du suivi cursif d’un événement instantané. Sur Twitter, les acteurs font se dérouler un fil de presse cybernétique et, vifs comme des singes, ils découpent d’un coup sec ce qu’ils retiennent. C’est comme s’ils étaient perchés sur un tabouret, immobiles, et c’est le fil qui se déroule devant eux. Dans le cas d’un carnet, la métaphore est inverse. Les gens bougent vers un carnet. Ils se déplacent pour vous. Ils entrent et se regroupent chez vous. Ils visitent, comme on visite un site (au sens cybernétique et/ou matériel du terme). Ils explorent, ils absorbent, ils s’imprègnent. Conséquemment, il faut mettre la table. Les gens vous lisent pour votre style et vos idées. Vous êtes, pour eux, quelque chose comme un auteur. S’ils sont ici, c’est qu’ils en veulent. Alors mettez–en. Un texte de carnet pourra être trop court, laissant le lecteur sur sa faim, frustré, sevré, hagard et avec l’impression lancinante d’avoir perdu son temps de déplacement. Un texte de carnet ne sera jamais trop long. Read my lips on this. Si c’est trop long (pour le moment), ils survoleront, ils graviteront, ils reviendront, ils approfondiront, ils ralentiront. On ne fait pas que les exalter par notre prose, on les éduque un petit peu aussi. Eux aussi doivent prendre leurs distances devant la cyber-tare du bref, du superficiel, du fugace, du flatulent et du rapide. D’ailleurs être disert, c’est aussi être disert avec eux et elles, nos lecteurs, nos lectrices, nos visiteurs ponctuels et notre camarilla stable. Prendre le temps de lire ce qu’ils disent, d’y répondre respectueusement, de faire rebondir le débat, le tout, ouvertement, en long et en large, dans le formes, bien en protocole. Donner la parole, c’est aussi de s’engager à se donner dans l’échange de parole, pas juste de cerner un troupeau bêlant de suiveux… Le carnetiste a des responsabilités à assumer et ces responsabilités sont des responsabilités explicites. Or l’explicite est disert, c’est fatalement dans sa nature la plus naturellement fatale.

6. Blog responsibly (soyez un carnetiste responsable). Ce beau et lumineux tuyau, je le tiens de la fiche-conseil de la plateforme WordPress (mais il se répend désormais un peu partout). S’il fallait résumer en deux mots le devoir cardinal du carnetiste, ce serait ces deux mots là: Blog responsibly… Être un carnetiste responsable, c’est se tenir loin de la saleté verbale, de la virulence oiseuse, de la hargne stérile du polémiste ad hominem. C’est aussi se tenir loin des sujets qui n’ont pas d’allure, qui sont haineux, qui sont absurdes, qui sont rebattus, qui sont hypertrophiés soit par la bêtise ambiante, le conformisme crétin, l’actualité hocus-pocus, le fatras des modes et des tendances toc, bric-à-brac, attrape nigaud, farce-et-attrape. Pour être un carnetiste responsable il est indispensable de prendre le temps de peaufiner l’ouvrage. Ralentissez, ça vous donnera le temps de réfléchir aux conneries que vous évitez déjà en vous disant justement qu’il faut penser à ce qu’on dit, sans trop pousser la machine. Choisir ses thèmes, sélectionner prudemment ses photos, retravailler ses formulations, nuancer ses propos, hésiter, revoir, reformuler, ciseler. L’irresponsable et le hâtif vont tellement souvent de pair. Prendre le temps de mâcher avant d’avaler, de méditer une question, de penser à son affaire, de relativiser un problème, de s’informer, de se documenter, de se calmer le pompon surtout, oh justement surtout si notre fonction est de grogner sur le monde! Il ne s’agit pas de se censurer. Il s’agit de s’articuler. C’est crucialement différent. Écrire un texte responsable, c’est aussi écrire un texte dont on peut dire de lui: dans cinq ans, il tiendra encore, il véhiculera toujours mes valeurs et, même s’il prend quelques rides parce qu’il est inévitablement marqué au coin d’une époque, il n’est pas ravaudé par l’actualité instantanéiste et les effets de manches spontanéistes qui sont tellement le trait de la grande frénésie irresponsable du Clavier Universel contemporain. Slow Blogging IS Responsible Blogging.

.
.
.

Publié dans Carnet: procédure, protocole, méthode, Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Monde, Traduction, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 8 Commentaires »

I was just fired! [Je viens tout juste de me faire virer!]

Publié par Paul Laurendeau le 1 décembre 2011

Well, I try my best to be just like I am
But everybody wants you to be just like them
They say sing while you slave and I just get bored
I ain’t gonna work on Maggie’s farm no more…

[Bon, j'ai fait de mon mieux pour être celle que je suis. Mais tout le monde veut que vous fassiez tout exactement comme eux. Ils me disaient de chanter en esclavage et j'ai fini par en avoir marre. Je ne travaillerai plus jamais à la ferme de Maggie...]

Bob Dylan, Maggie’s Farm, 1965

.
.
.

Une lectrice assidue de ces pages, la toute gentille, discrète, effacée et polie PugLover de Winnipeg (Manitoba, Canada) vient de se faire abruptement saquer de son emploi contractuel (avant le terme du contrat). Elle écrit alors à Ysengrimus, dans la mouvance immédiate de l’impact du moment. Avec un petit mois de recul, et avec sa généreuse permission, je vous publie (et vous traduis) ici le texte brut de sa copieuse missive, pondue à chaud, toute détresse brandie et proclamée… Le fait est que je trouve ce texte aussi poignant et révoltant que profondément parlant sur le cancer social de la précarité professionnelle et son impact profond et délétère sur l’intégralité de notre psychologie collective.

Amber, Cassie et Lisa, vous êtes virées

[La traduction française suit]           «I was just fired, Ysengrimus! FUCKING FIRED! FUCKING FIRED FOR “TALKING EXCESSIVELY”! I SPOKE FOR TEN MINUTES YESTERDAY TO SOMEONE AND THE FUCKING ASSHOLE BOSS SAID HE WAS WATCHING ME AND THAT I SPOKE FOR THIRTY MINUTES. They fucking fired me!  I knew from the first day that that place was a shithole. My dear Ysengrimus, this is THE FUCKING LAST OFFICE JOB I WILL EVER HAVE!  I don’t care if I have to go a whole year unemployed. I have sufficient savings and I don’t buy anything or own anything in any case.

After it happened I cried so much that I shook and threw up. They told me that «other people» in the department had been complaining about my «excessive talking» for some time now. I asked them to identify these people and they refused. THEY FUCKING REFUSED! YSENGRIMUS, I DON’T TALK! I DON’T FUCKING EVER TALK! Yesterday I spoke for about ten minutes to the lady behind me, telling her about a store in town, that was it! The rest of the day I spent fucking emailing the same fucking text to fucking seventy people. My boss made me keep quotas of all the phone calls and emails I made every day and he told me that it was not good enough.

I am through with it, Ysengrimus. I don’t care if I have to live with my parents until I die. I will not EVER take a fucking office job again. I swear it on my husband’s head, on the heads of my parents and on the heads of my baby nieces. Ysengrimus, this life is pure garbage. I contemplated killing myself when I got home, but why would I do that to Pop and Mom, two of the very few decent people on this earth, and why would I do that to my beloved husband. I want to punish THEM, not the people I love. I am so hopeless, Ysengrimus.  I just can’t believe what has just happened to me. I just cannot believe it. I demanded to know why they did not give me any word of this before, that they needed to give me warning before firing me, and they said that that does not apply to contract employees. I am beyond furious, Ysengrimus.  I am beyond everything.  I am just numb.

Ysengrimus, why does everybody hate me? I FUCKING KNEW that women in that office fucking hated me and were scheming behind my back. It was likely they who made that shit up about me. I did not talk excessively. In fact, I did not talk AT ALL except for when I first arrived in the morning to say hello. What do I do, what do I do with this life that just does not ever work out for me? Why does this happen to me, Ysengrimus? Why? Why do so many people hate me without even knowing me? I mean, I never «talk excessively» period! I AM NOT THAT KIND OF PERSON!  I am a serious person who tries to do my best. I busted my ass for those cunts. My eyes became so sore staring at a monitor for so long that I bought an antiglare film for it! I made so many fucking phone calls that I would come home dehydrated. FUCK THEM!  FUCK THEM SO HARD! I am so enraged. I hate everything. My heart is filled with nothing but hatred. I hate this life so much. How could this happen to me?  The little girl on whose every report card the teacher wrote «needs to speak more in class»? I was so quiet that at places I have worked people have asked me if something was wrong!

 Maybe I should become a prostitute! Seriously! I am done with office SHIT! This motherfucker boss asking me to meet  fucking quotas for calls and emails, making me do over a whole fucking spreadsheet with about six hundred names on it and about five to fifteen file numbers for each BECAUSE HE DID NOT LIKE THE DATE FORMAT I USED! AND BECAUSE I PUT TEXT IN A COLUMN THAT WAS ONLY FOR DATES! THE FUCKING SPREADSHEET IS FOR MY USE ONLY, MOTHERFUCKER. WHO THE FUCK CARES WHAT DATE FORMAT I USE! And he made me CHANGE THE COLOUR OF HIGHLIGHTER!  That happened just the day before he fired me. WHAT KIND OF CUNT FACED MOTHERFUCKER TELLS ME THAT I TALK EXCESSIVELY! I DON’T TALK ENOUGH, MOTHERFUCKER! I am the most silent, non-confrontational, head-in-my-work person you can ever know! Never in my life, never, when I was killing myself studying in university, never when I was a leetol girl, never in my wildest imagination did I ever think that I would ever get fired for EXCESSIVE TALKING!  They said that I was distracting others from their work. Ysengrimus, I promise you that I never, ever even made a sound for more than fifteen minutes throughout the whole day, maximum. Why do people hate me? What did I ever do to deserve this?

 Later in the day, I spoke about this on the phone with Amber, my best friend. She has an idea for a book that we would write together. We have this shared interest in the persecution of so-called “witches” à la Salem and have exchanged ideas about a story. Not a Salem story, but it involves witches as proto-feminists. At least now I have plenty of time for writing… When I think about my loving Amber and her husband, I think that he is not as intelligent as her, that is for certain. I always think – and this is not exactly the feminist statement of the year – that a relationship functions better when the man is more intelligent than the woman. Woman more intelligent than the man only works with a man who is very evolved.  But when you have your classic ‘dude’ with an intelligent woman, conflict seems to reign.  She is so much more intelligent than he is yet he makes about $70,000 a year while she makes about $12,000… What I mean by all this is that my friend Amber, like me, is unable to function in the world of work. And I do not say that in a self-belittling way, no, not at all. We are sensitive, introverted, quiet and gentle people and we become nothing more than targets for the cruelty that runs amok in these places. The entire structure is toxic to people like me and Amber. I don’t know what our place is in this world. Sometimes I think that it is somewhere far, far from this place, literally and figuratively speaking. I am so lucky to have found her. Never have I had a friend who is so like me, who accepts me and truly understands me and genuinely empathizes with me as she does. We are incredibly alike. You should hear us talking. It is like a self-deprecation-fest, one trying to convince the other that they are perfect and wonderful as they are. All of my social anxiety and timidity and introversion, she shares all of that like nobody else I have ever known. It is so comforting to know that I am not alone. We are two misanthropic, introverted peas in a pod, prone to flights of fancy, just wanting to be left alone by the wider world of people. That is all I ever wanted from people:  to be left alone. I walk with my head down, I speak to as few people as possible, I fade into the woodwork, yet somehow I am always the object of attack. It disgusts and repulses the extent to which human beings take such satisfaction in preying upon the weak. On the wider level of society we see it in the marginalization of entire groups of people based on their refusal or incapacity to ‘conform’ to our bourgeois norms: the homeless, drug addicts, the mentally ill, prostitutes, the poor. We let loose all of our pent up rage on the most powerless, because human beings are, at base, cowardly, sadistic and perverse.

I am so completely bamboozled. I was shaking and crying all the way home. I mean, Ysengrimus, look! Here is what is written on my first grade report card: Lisa is growing in self-confidence. She is still quite shy but not as shy about contributing to class discussions as she was earlier in the year. She is happy at school and enjoys being with the other children. She is able to work independently completing her tasks in an appropriate length of time. What it says there is still true now. I know that you will think that this is paranoid, but I know that there were several women, and that fuckassed boss included, who had it in for me from the very first day. I knew it, I fucking knew it. It took them a month to get me a computer account, I had to bring in my own stationary – pens, paper, everything – because they would not give any to me. They sat me down at the cubicle – right next to the photocopier/scanner and shredder – literally threw a list of numbers at me and told me to start calling. I was not even to use my own name on the calls, I had to say “this is “Cassie” calling” because that was the name of the woman I worked with. I was a total non-person the whole time, and I tried, I tried. I hated that place from day one! I was trying to find things to like about it, but they fucking conspired against me. I was only supposed to be there for three months, in any case! And the clients I was phoning would comment on how friendly I was on the phone and even on how “well written” my messages were. I just don’t know what to do anymore with this life. I feel as though someone has ripped my guts out. How dare they do this to me, Ysengrimus?  What did I ever do to them to have them do this to me?  All I wanted was to do my work and be left alone. I mean, I BARELY SPOKE AT ALL there! With the exception of mandatory phone calls, I barely opened my mouth. And I had to tell the fuckcuntasshole how many calls and how many emails I made each day and he would tell me that it was not good enough and I tolerated all that because I am always made to believe that I am weak. But I am not weak! I am sick and tired of it all, and I don’t know what I am going to do. Join a Buddhist monastery? It is funny, when if was a teenager working at Mambo-Mart, I was once sent home because my skirt was “too short”… I was only fucking sixteen years old, and wearing thick tights under the skirt. In any case, the cunt who sent me home was fired a few weeks later for stealing from the company. Yeah stealing motherfucking RELIGIOUS videos! Why am I always the target of asshole managers, Ysengrimus? What is it about me that makes me so loathsome to people? I am so kind!  You know what, yesterday, I even brought in A BAG OF LEFTOVER HALLOWEEN CHOCOLATE BARS for everyone today!  I don’t understand, I don’t understand. What is it?  What could it possibly be? And I have no recourse because written in the employment contract is the following clause: You acknowledge that your employment may be terminated at any time, without cause…

Whenever bad things happen to me I retreat to my childhood. I was so happy as a little girl. Life had to come along and take it all from me. I loved my grade one teacher. She was kind and lovely and tall and blonde and French-Canadian. She was like some sort of tall kind fairy with her long hair and her gentle eyes. I discovered a few years ago that she shared with my mom that other teachers in the school seemed to hate her… Oh, mom and dad. They are so patient and loving. After bawling my eyes out to them, my poor, poor parents, I had to get myself to my piano. It is to my piano that I always go in moments of trauma and great sadness like this. My piano and my childhood. Funny, looking at my first grade report card – Mom kept all of my report cards in this beautiful little book – this is what it says about leetol me in the section entitled The Arts: Check this out. Grade one report card, French: Lisa has made an excellent effort in all phases of the program.  She is able to grasp the content of stories read to the class.  She involves herself in all forms of language drills. She enjoys dramatizations of fairy tales and reciting rhymes. An eagerness to express herself alone in French in apparent. And under “personal growth”: Lisa is empathetic and understanding of others in group situations. She encourages and helps others too. She spends most of her time happily participating in worthwhile learning activities. I was always kind. I don’t know why I am treated as I have been in these nightmarish workplaces. What did I ever do to these people, Ysengrimus? I was always a good person, why does shit like this happen to me? Well, actually, it happened to other people too and some of them are pretty much the best people. Horrid, horrid world, Ysengrimus. Lisa enjoys singing and learns the words to songs quickly.  She moves independently to music (e.g., she does not copy others) and she frequently volunteers appropriate musical ideas (e.g. ways to move to the music) [man, I was an awesome child!]  She uses a wide variety of art materials in very thoughtful ways.  Lisa dictates interesting stories about her pictures and enjoys reading them. 

Oh, I am no writer, but writing this to you, as tedious as I am sure it is for you to have to endure, is rather therapeutic. Writing most definitely has a cathartic, purgative quality to it. No wonder there are so many of these journal intime blogs. If they serve this purpose to people, then how could I criticize them? Perhaps they are not motivated by narcissistic pulsions but, rather, purgative and cathartic ones, a need to know that one is not alone in their misery. Now, Ysengrimus, I really need to know what, as a progressive blogger, you think of all of this. You know what is funny, today I wore the bracelet my husband gave me, the earrings my Amber gave me and the necklace my other friend Cassie gave me. It was as though all my loves were with me to protect me for what was going to happen. But I am stuck with this, Ysengrimus:  what did I do to deserve this?  I have so many things I want to say, that is why I write, write, write. What did I ever do to deserve the treatment I have received from people my whole life through?  It is as though the more kind and gentle and quiet you are, the more you are a target for cruelty. I don’t even feel like going out into the world again. I cannot take any more of it.

I also wrote about what just happened to me to three of my friends today and they were all very reassuring.  They know who I truly am and they know that what they said about me is nothing but deceptive awful lies. I am just so shocked. I am completely and utterly destabilized and shocked. But I guess I should not take this so seriously. I mean, plenty of people get fired. I read about a guy today who is about my age and who was fired from his job as a waiter – the only job he could get despite having two university degrees. And I have heard plenty of people speak in a very light and humorous manner about how they were canned from this or that job for some arbitrary reason or another. But it hurts, Ysengrimus, it hurts to have people conspire against you for no reason whatsoever. I always fear that they will take other retribution on me. I fear people so much, they can do anything to you and get away with it. I had very deep misgivings about this boss from the very moment I met him. That cuntprickasshole who fired me, I want him to crash into a tractor trailer and have his head severed. The smug manner in which he spoke to me, speaking vicious lies, if I could have kicked his skull in. But his life is likely suffering enough: meaningless little supervisor in a shithole call centre, having to report to two women (because he is the kind of fucking retrograde asshole who would be bothered by that).  He is a sniveling, pathetic, insecure, jealous, shit for brains, petty tyrant who does not even have the first idea of how to organize his own work. What I was doing there was the biggest waste of time and resources you could imagine. And he hated me so much. I was treated like shit and I should never have tolerated it and in the future I will not tolerate it for even one day. I have a host of other suspicions with regards to that workplace that I will not share in this text, since you are considering opening it to the public. All in all, this has left me with the feeling that I am good for nothing, not even working in a motherfucking call center.

But, hey no, fuck that. You know what, let me correct myself on this. I will rather say: it is not good to be in a workplace where you are the most intelligent and yet the lowest in the hierarchy. It generates extreme insecurity amongst those prone to such things and you fast become a target for their petty vindictiveness and jealousy. Intelligence is not valued in the workplace, at least not in that kind of workplace. What they want are docile, unquestioning, non-threatening, slaves. In my previous job, when I dared to expose some asshole’s misogyny, shit similar to this swiftly happened. Today, I keep thinking of how much I would like to fucking annihilate that fucking asshole boss. Those fucks deserve to come down with Ebola. Actually, no, Ebola is even too good for them. Oh how does one handle that type of situation with grace?  How does one just go on and forget about these assholes? I just keep replaying certain things he said. I want him to suffer. Do you think an asshole like that suffers? And he had the fucking audacity to say: «don’t take it personally». Idiots always say shit like that, they don’t even know what the fuck they are saying, just spewing meaningless stock phrases. How the fuck do you think I will take it? Spiritually? Aesthetically? Gastronomically? Philosophically? I mean, WHAT THE FUCK DOES THAT EVEN MEAN? Anything said about my person is FUCKING PERSONAL, YOU FUCKING TWAT!  “I want to cut you up into little pieces and feed you to vermin, but don’t take it personally”. “I think that your command of the English language is inferior to that of a cocker spaniel, but don’t take it personally”. “I consider that you don’t know your asshole from your armpit, but don’t take it personally”. “You are a petty tyrant with a miserable little life in an office prison, but don’t take it personally”. “You have the personality of a heap of rhinoceros shit, but don’t take it personally”. “You have the intelligence of plywood, your face could be mistaken for the anus of an aged hairless cat with a skin condition, and your wife prefers a cactus in her cunt to you, but, please, don’t take it personally”…

I can’t do this type of fucking office work anymore, Ysengrimus. I can’t. And all offices are the same, and it is the same whether your are a shitty servile underling like me or a fucking manager. Taking senseless orders from people who are more stupid than I am… it is a fucking tyrannical structure. There is no freedom. I could just kill myself. I can’t take it. I would rather farm for my family. I would rather plant trees and shovel pig caca… anything but this. And, oh, all in all, it is not really this event in particular that has my anxiety wreaking havoc on me. This event is the shit-covered  cherry atop the toxic sundae that is my accumulated experience in the workforce. At 35, I have only really been in the full-time workforce since 2008 -  everything prior to that being summer jobs between semesters at school – and it has been, for the most part, the most horrid experience of my life. It actually makes me really happy that I delayed entry to the workforce for so long.  Hyperbolic as it sounds, I must insist on the fact that I feel very traumatized by this event. Mark my words, I will never, ever work another office job. In terms of respect or fidelity for an employer, that is destroyed. More than that, my misanthropy is deepened. I am totally sickened by the majority of people. and I want so badly to get out of this town here. I want to start anew, I want to leave this behind, but I fear I could encounter the same anywhere. I really need to figure out a way of earning an income that involves the minimal contact with other human beings. What worries me most is basic survival. How am I going to earn a living?  I have been considering other options, but, by all accounts, everything seems little different, horrendous bureaucracy, endless work.  The only thing I could see being gratifying is the chance to help another human being, preferably a child. In any case, I don’t know what to do now. All I know is that this is the land of the living dead. End capitalism, end it now, make it die, oh people of the world, MAKE IT DIE!»

[English above]           Je viens tout juste de me faire virer, Ysengrimus! VIRER COMME UNE MERDE! VIRER COMME UNE MERDE POUR AVOIR «BAVARDÉ EXCESSIVEMENT». J’AI CONVERSÉ PENDANT DIX MINUTES HIER AVEC QUELQU’UN ET LE PETIT MERDEUX DE TROU DE CUL DE PETIT CHEF A DIT QU’IL M’AVAIT OBSERVÉE ET QUE J’AVAIS BAVARDÉ PENDANT UNE DEMI-HEURE. Ils m’ont saquée comme une merdeuse! Je savais depuis le début que cette place était un trou merdique. Mon cher Ysengrimus, CECI EST LA TOUTE DERNIÈRE SALOPERIE DE BOULOT DE BUREAU DE MERDE QUE JE ME TAPE. Je m’en fous si je doit passer une année entière sans travail. J’ai quelques économies et je ne compte pas m’acheter quoi que ce soit ou devenir propriétaire de quoi que ce soit.

Alors, quand c’est arrivé, j’ai tellement pleuré que je me suis mise à trembler et à vomir. Ils m’ont dit que «d’autres personnes» dans le département s’étaient plaintes, depuis un certain temps, de mon «bavardage excessif». Je leur ai demandé d’identifier ces personnes et ils ont refusé. CES PETITS MERDEUX ONT REFUSÉ! YSENGRIMUS, JE NE BAVARDE PAS, JE NE BAVARDE ABSOLUMENT JAMAIS, BORDEL DE MERDE! Hier, j’ai conversé une dizaine de minutes avec la dame qui est assise derrière moi, lui signalant l’existence d’une certaine boutique en ville et ce fut tout! Le reste de la journée je l’ai passé à envoyer ces merdasses de courriers électroniques contenant ces merdasses de paragraphes identiques à une foutue chiée d’environ soixante-dix personnes. Mon petit chef me faisait tenir un registre de tous les coups de fils et courriers électroniques que je faisais dans une journée et il m’avait affirmé que c’était insuffisant.

Là, c’est bien fini, tout ça, Ysengrimus. Je m’en fous si je dois vivre chez mes parents jusqu’à la fin de mes jours. Je ne reprends PLUS JAMAIS une de ces merdes de boulots de bureau. Je le jure sur la tête de mon mari, de mes parents et de mes toutes petites nièces. Ysengrimus, cette vie n’est rien d’autre qu’un tas d’immondices. En arrivant à la maison, j’ai envisagé de me suicider. Mais pourquoi irais-je faire un coup pareil à Poupa et Mouman, deux des rares personnes ayant un minimum de décence sur cette terre, et pourquoi irais-je faire un coup pareil à mon mari adoré. Je veux les punir EUX, pas les gens que j’aime. Je suis si désespérée, Ysengrimus. Je n’arrive tout simplement pas à croire ce qu’il vient juste de m’arriver. Je n’arrive pas à y croire. J’ai réclamé de me faire expliquer pourquoi il n’y avait pas eu d’avertissement antérieur sur ceci, en leur signalant qu’ils se devaient de me prévenir à l’avance avant de me virer. Et ils ont répondu que ce genre de contrainte ne s’applique pas aux employés contractuels. Je suis au-delà de la rage, Ysengrimus. Je suis au-delà de tout. Je suis comme insensibilisée, sonnée.

Ysengrimus, pourquoi est-ce que tout le monde me hait. MERDE, JE SAVAIS que certaines femmes dans ce bureau me vouaient une de ces saletés de haine compacte et qu’elles complotaient dans mon dos. Ce sont certainement elles qui ont orchestré ce dénigrement immonde contre moi. Je n’ai pas bavardé à l’excès. De fait, je n’ai pas bavardé DU TOUT, sauf en arrivant le matin, pour dire bonjour. Qu’est-ce que je fous, qu’est-ce que je fous de cette vie pour que rien ne fonctionne jamais pour moi? Pourquoi ça m’arrive à moi, Ysengrimus? Pourquoi? Pourquoi tant de gens me détestent ainsi, sans même me connaître? Je veux dire, jamais je ne «bavarde excessivement», point final. JE NE SUIS PAS CE GENRE DE PERSONNE. Je suis une personne sérieuse qui fait de son mieux. Je me suis fendu le cul en quatre pour ces salopes. Je me suis arrachés les yeux à mater sans fin cet écran d’ordi et les yeux me piquaient tellement que j’ai fini par m’acheter un de ces filtres plastifiés pare-écran, pour mon ordi. J’ai fait tellement d’appels téléphoniques que je revenais à la maison toute déshydratée. QU’ILS AILLENT SE FAIRE FOUTRE! QU’ILS AILLENT SE LA FOUTRE DANS LE CUL! Je suis tellement en colère. Je hais tout. Mon cœur n’est rempli de rien d’autre que de haine. Je hais tellement cette vie. Comment est-ce ce qu ça a pu m’arriver? Je suis la petite fille sur le bulletin scolaire de laquelle l’enseignante écrivait «devrait plus parler en classe». Je suis si calme et si tranquille qu’à certains endroits où j’ai bossé on me demandait constamment s’il y avait quelque chose qui n’allait pas.

Peut-être bien que je devrais devenir une prostituée. Je suis sérieuse. J’en ai bien fini avec ces MERDES de boulots de bureau. Cette bite molle de petit chef me demandait de tenir un registre et de rencontrer des quotas pour les coups de fil et les courriers électroniques, et ensuite il m’a fait refaire cette merdasse de cyber-fiche contenant environ six cent noms avec une quinzaine de numéros de dossiers par nom SIMPLEMENT PARCE QU’IL N’AIMAIT PAS LE FORMAT QUE J’UTILISAIT POUR NOTER LES DATES ET PARCE QUE J’AVAIS INSCRIT DU TEXTE DANS LA COLONNE PRÉVUE EXCLUSIVEMENT POUR LA SAISIE DES DATES! CETTE PUTASSERIE DE CYBER-FICHE EST POUR MON USAGE STRICTEMENT PERSONNEL, PAUVRE BITE MOLLE. QUI DONC VA CHIER ET SE SOUCIER DU FORMAT QUE J’UTILISE POUR NOTER CES DATES? Et il m’a fait CHANGER LA COULEUR DU SURLIGNAGE! Et cela est survenu le jour juste avant qu’il me vire. QUELLE SORTE DE CONNEAU À LA BITE MOLLE ME DIT QUE JE BAVARDE EXCESSIVEMENT. JE NE BAVARDE PAS ASSEZ, BITE MOLLE! Je suis la personne la plus silencieuse qu’on puisse imaginer, la plus anti-confrontation, avec ma pauvre petite gueule toujours enfoncée dans mon boulot. Jamais de ma vie, jamais quand je me tuais dans mes études universitaires, jamais quand j’étais une toutite fille, jamais dans mon délire imaginatif le plus exacerbé n’aurais-je osé imaginer me faire virer pour BAVARDAGE EXCESSIF! Ils ont dit que je distrayais les autres de leur travail. Ysengrimus, je te jure que je n’ai pas, absolument pas, émis le moindre son pour plus de quinze minutes sur une journée entière dans ce trou, et ça, c’est un maximum. Pourquoi les gens me haïssent tant. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour me mériter ça?

Plus tard dans la journée, j’ai bavardé de tout ça au téléphone avec Amber, ma meilleure amie. Elle a une idée pour un livre qu’on écrirait ensemble. On a cet intérêt mutuel pour la persécution des «sorcières» genre Salem et on a échangé des idées au sujet d’une histoire qu’on pourrait écrire. Ce ne serait pas une histoire à la Salem, mais on y retrouverait de ces sorcières qui sont des proto-féministes. Au moins là, j’ai plein de temps pour écrire… Quand je pense à ma gentille Amber et à son mari, je me dis qu’il n’est pas aussi intelligent qu’elle, ça c’est certain. Je me dis souvent –et ceci ne va pas sonner comme l’aphorisme féministe de l’année- qu’une relation amoureuse fonctionne bien mieux quand l’homme est plus intelligent que la femme. Le cas de figure avec la femme plus intelligente que l’homme ne fonctionne que si l’homme est vraiment évolué. Mais quand tu as le ‘mec’ ordinaire classique avec une femme intelligente, c’est le règne du conflit permanent. Elle est tellement plus intelligente que lui et pourtant il fait $70,000 par années et elle, elle fait $12,000… Ce que j’essaie de dire ici, c’est que mon amie Amber, tout comme moi, n’arrive pas à fonctionner dans l’univers du boulot. Et je ne suis pas en train de dire ça d’une façon auto-dénigrante, non, absolument pas. Nous sommes des personnes sensibles, introverties, calmes et gentilles et nous ne devenons rien d’autre que des cibles pour la cruauté en délire qui imprègne ces endroits. La totalité de cette structure de turbin est parfaitement toxique pour des gens comme Amber et moi. Je ne sais pas quelle est notre place en ce monde. Parfois, je me dis que notre place se trouve loin, très loin d’ici, tant au sens littéral qu’au sens figuratif… Je suis si chanceuse d’avoir rencontré Amber. Je n’ai jamais eu une amie qui me ressemble autant, m’accepte autant, me comprend vraiment et manifeste autant d’empathie à mon égard. Nous sommes incroyablement semblables. Tu devrais nous entendre converser. C’est un véritable festival de l’autodénigrement, chacune s’efforçant de convaincre l’autre que c’est elle (elle, l’autre) qui, telle qu’elle est, est la plus parfaite et la plus merveilleuse des deux. Toutes mes manifestations d’anxiété face à la vie sociale, mes poussées de timidité et d’introversion, elle les connaît intimement et les partage comme personne d’autre que j’ai connu. C’est si rassurant de savoir que je ne suis pas seule. Nous sommes deux sosies en misanthropie et en introversion. Nous nous évadons sans façon dans notre monde de rêves et nous n’attendons qu’une chose du vaste monde social: qu’il nous fiche la paix. C’est la seule chose que j’aie jamais exigé des gens: qu’ils me fichent la paix. Je marche la tête baissée. Je parle au moins de monde possible. Je me fonds dans le paysage, et pourtant je finis toujours par me faire agresser. Je suis profondément révulsée par cette façon constante qu’ont les êtres humains de transformer en proies ceux qui sont plus faible qu’eux. À l’échelle plus large de la société, on observe le même phénomène dans la marginalisation de groupes humains entiers, sur la base de leur inaptitude à ‘se conformer’ à nos normes bourgeoises, ou sur la base de leur refus de le faire: les sans-abri, les toxicomanes, les malades mentaux, les prostituées, les pauvres. On lâche la bonde de notre rage rentrée sur les plus impuissants de ce monde et on fait ça, parce que les êtres humains sont fondamentalement des lâches, des sadiques, des pervers.

Je suis dans un état de déroute totale. En rentrant à la maison, je pleurais et je tremblais. Je veux dire, Ysengrimus, regarde! Voici ce qui est écrit sur mon bulletin de première année. Lisa a de plus en plus confiance en elle-même. Elle est toujours très timide mais elle est bien moins gênée de contribuer aux discussions en classe qu’elle l’était au début de l’année. Elle est joyeuse à l’école et aime la compagnie des autres enfants. Elle arrive à travailler indépendamment et accomplis ses tâches dans les temps requis. Ce qui est écrit là est encore vrai à ce jour. Je me doute bien que tu vas penser que ceci manifeste des tendances paranoïdes de ma part mais je sais qu’il y avait plusieurs bonnes femmes, et ceci inclut ce sale bite-au-cul de petit chef, qui me regardaient de travers depuis le tout premier jour. Je le savais tellement. Saloperie de merde que je le savais donc. Ils ont mis un mois entier à me dégoter un compte d’ordi. Je devais apporter ma propre papeterie -les stylos, le papier, tout- parce qu’eux, ils ne m’en donnaient pas. Ils m’ont assise à un cubicule – tout près de la photocopieuse, du scanner et de la déchiqueteuse – m’ont littéralement balancé une liste de numéros de téléphones au visage et m’on dit de me mettre à téléphoner. Je ne pouvais même pas mentionner mon propre nom lors de ces appels. Il fallait que je dise «Ceci est un appel de Cassie» parce que c’était le nom de la dame avec laquelle je travaillais. J’étais une véritable non-personne et j’ai essayé, tellement essayé de bien faire. J’ai détesté cet endroit dès le tout premier jour. Je me suis efforcée de lui trouver des qualités, à cet endroit, mais ces petites merdouilles se sont mises à conspirer contre moi. Bon, de toutes façons, je n’étais sensée y rester que trois mois! Et pourtant, les clients auxquels je téléphonais faisaient observer combien amicale j’étais au téléphone et combien l’écriture de mes messages était élégante. Je ne sais plus du tout quoi faire de ma vie. Je me sens comme si je venais de me faire éviscérer. Comment ont-ils osé me faire ça, Ysengrimus? Qu’est-ce que j’ai bien pu leur faire pour qu’ils me fassent ça? Tout ce que je voulais c’était de faire mon boulot et qu’on me fiche la paix. Je veux dire JE NE PARLAIS PRESQUE PAS, dans cette place! Exception faite des coups de fils obligatoires, je n’ouvrais presque jamais la bouche. Et je devais dire au petit conneau-bite-au-cul combien de coups de fil et combien de courriers électroniques j’avais produit dans ma journée et il me disait que c’était insuffisant et moi je tolérais ça, parce qu’on me place toujours dans la position de croire que je suis une faible. Mais je ne suis pas une faible! Je suis bien écoeurée de tout ça et je ne sais vraiment pas ce que je vais faire. Me retirer dans un monastère bouddhiste? C’est marrant, quand j’étais adolescente et que je travaillais à Mambo-Mart, je me suis fait renvoyer à la maison, une fois, parce que ma jupe était «trop courte»… J’avais seulement seize ans, merde, et je portais des collants épais sous ladite jupe. Enfin bref, finalement, la pouffe qui m’avait renvoyée à la maison a fini par se faire virer quelques semaines plus tard parce qu’elle volait l’entreprise. Oh ouiiii, devine quoi, elle barbotait des connarderies de vidéos RELIGIEUX! Ysengrimus, pourquoi suis-je toujours la cible des vrais de vrais petits gérants trouduques? Aujourd’hui, tu sais, j’avais même apporté UN SAC DE PLAQUES DE CHOCOLAT QU’IL NOUS RESTAIT DE L’HALLOWEEN, pour tout le monde du bureau. Je ne comprends pas, je ne comprends tout simplement pas. C’est quoi l’affaire? Et je n’ai aucun recours parce que la clause suivante est écrite en toutes lettres dans le contrat d’embauche: vous acceptez le fait qu’il peut être mis un terme à votre situation d’embauche, en tous temps, sans qu’aucun motif ne soit invoqué…

À chaque fois que de vilaines choses m’arrivent, je me replie dans le monde de mon enfance. J’étais une petite fille si heureuse. Il a fallu que la vie se ramène et m’arrache tout ce bonheur. J’adorais mon enseignante de première année. Elle était gentille et aimable et grande et blonde et canadienne-française. Elle était comme une sorte de grande fée avec ses longs cheveux et ses yeux si doux. J’ai appris, quelques années plus tard, qu’elle avait raconté à ma mère combien les autres enseignantes de l’école semblaient la haïr. Oh, Poupa et Mouman, ils sont si patients et affectueux. Après avoir déversé toutes les larmes de mon corps sur eux, mes pauvres pauvres parents, il a fallu que je m’assoie à mon piano. C’est toujours vers mon piano que je me dirige dans des moments de traumatisme et de grande tristesse comme celui-ci. Mon piano et mon enfance. C’est drôle, en relisant mes bulletins de première année – Mouman a conservé tous mes bulletins dans un joli petit cahier – Voici ce que je lis à propos de toutite moi, dans la section intitulée Les Arts. Mate moi un peu ça. Bulletin de première année. Français: Lisa a produit un effort excellent à toutes les étapes du programme. Elle arrive à saisir le contenu d’historiettes lues en classe. Elle s’implique dans tous les types d’exercices langagiers.  Elle aime réciter des vers et mettre en scène des contes de fée. Une ferme volonté de s’exprimer par elle-même en français est manifeste. Et sous «croissance personnelle»: Lisa manifeste en groupe une attitude empathique et compréhensive. Aussi, elle aide et encourage les autres. Elle passe le clair de son temps à participer allègrement à des activités utiles à son apprentissage… J’ai toujours été si gentille. Aussi je ne comprends pas pourquoi on me traite comme on m’a constamment traitée dans tous ces cauchemardesques lieux de travail. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire à ces gens, Ysengrimus? J’ai toujours été une personne bonne, pourquoi m’arrive-t-il des merdasseries de ce genre? Bon, en fait, il est vrai que c’est arrivé à d’autres personnes aussi et certaines de ces personnes sont vraiment les meilleurs des meilleurs. Quel monde horrible, Ysengrimus, horrible. Lisa adore chanter et apprend les paroles des chansons avec beaucoup de facilité. Elle bouge sur la musique de façon autonome (en ce sens qu’elle danse sans imiter les autres) et elle introduit souvent, spontanément, des idées musicales adéquates (notamment dans le cas des façons de bouger sur la musique) [Eh mon ami, j’étais une enfant remarquable!]. Elle utilise un vaste variété d’instruments artistiques de façon très réfléchie. Lisa dicte d’intéressantes histoires à propos de ses dessins et elle aime les lire.

Oh, je ne suis pas une écrivaine mais de t’écrire ceci, aussi ennuyeux à supporter que, j’en suis certaine, cela puisse te sembler, bien ça a une sorte d’effet thérapeutique. Indubitablement, écrire a une vertu cathartique, purgative. Pas étonnant qu’il y ait tant de ces blogues de type journal intime [en français dans le texte – P.L.]. S’ils on un tel effet sur les gens, comment donc ai-je bien pu tant les critiquer? Peut-être finalement que ce ne sont pas des pulsions narcissiques qui les motivent mais bel et bien le fait qu’ils ont des qualités cathartiques et purgatives, qu’ils sont la manifestation d’un besoin de savoir que l’on n’est pas complètement isolé dans son désespoir. Ceci dit, Ysengrimus, j’ai vraiment besoin de savoir ce que, en tant que carnetiste progressiste, tu penses de tout ça. Tu sais ce qui est marrant, aujourd’hui j’ai porté le bracelet que mon mari m’a donné, les boucles d’oreilles qu’Amber m’a donné et le collier que mon autre amie Cassie m’a donné. C’était comme si tous mes amours étaient là, avec moi, pour me protéger de ce qui allait arriver. Mais je reste tout de même avec ceci, qui me roule dans l’esprit: qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mériter ça? Il y a tellement de choses que je voudrais dire, c’est pour ça que j’écris, j’écris, j’écris. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour me mériter le traitement que m’ont fait subir les gens, tout au cours de ma vie? On dirait que plus on est gentille, et douce, et calme, plus on devient la cible de toutes les cruautés. Je n’ai même plus envie de me présenter dans le monde. Je ne peux tout simplement plus supporter ça.

J’ai aussi écrit à propos de ce qu’il vient juste de m’arriver à trois autres de mes ami(e)s aujourd’hui et ils/elles ont tous eu une attitude rassurante à mon égard. Ils savent qui je suis vraiment et ils savent parfaitement que ce que ces gens ont dit à mon sujet est un fatras de mensonges affreux et malhonnêtes. Je suis dans un tel état de choc. Je suis complètement déstabilisée et choquée. Mais, bon, peut être que je ne dois pas prendre tout ça aussi sérieusement que ça. Je veux dire, il y a des tas de gens qui se font virer. J’ai lu aujourd’hui à propos d’un gars qui a à peu près mon âge et qui s’est tout juste fait virer de son boulot de serveur – le seul boulot qu’il avait pu se trouver, avec deux diplômes universitaires. Et j’ai entendu des tas de gens raconter, sur un ton badin et humoristique, comment ils se sont fait saquer de tel ou tel boulot pour une raison arbitraire ou pour une autre. Mais ça fait vraiment mal. Ysengrimus, ça fait si mal de se retrouver confrontée à des gens qui conspirent contre vous sans raison aucune. J’ai tellement la trouille qu’ils continuent d’agir contre moi. J’ai tellement peur des gens. Ils peuvent faire à peu près n’importe quoi contre toi et s’en tirer parfaitement indemnes. J’avais de très profondes appréhensions à propos de ce petit chef et ce, dès la toute première rencontre. Ce sale conneau de bite-au-cul de trouduque qui m’a viré, je veux qu’il fonce dans un poids lourd avec sa caisse et s’écrabouille la tête. La petite arrogance malodorante avec laquelle il s’est adressé à moi, vomissant ses vicieux mensonges. Si seulement j’avais pu lui aplatir le crâne. Mais sa vie est certainement déjà assez douloureusement misérable: un petit superviseur absurde et insignifiant dans un trou de merde de centre d’appels, dont, en plus, les deux supérieures hiérarchiques sont des femmes (il est le genre de petit trouduque rétrograde de merde à bien souffrir de ça). C’est un minable, infime, pathétique, insécure, envieux, et dont le cerveau est indubitablement sculpté dans la merde. C’est un petit tyranneau obtus, qui n’a pas la première idée de comment organiser son propre travail. Je m’adonnais là au plus formidable gaspillage de temps et de ressources qu’on puisse imaginer. Et il me détestait tellement. On m’a traité comme une merde et je n’aurais jamais du tolérer ça, et à l’avenir, et je ne vais plus tolérer ça, ne fut-ce qu’un seul jour. J’ai un tas d’autres soupçons concernant ce lieu de travail spécifique mais je ne vais pas en parler dans ce texte-ci, puisque tu envisages de le rendre public. Mais l’un dans l’autre, tout ceci m’a laissé avec l’impression que je ne suis bonne à absolument rien, pas même à travailler dans un petit bite-au-cul de centre d’appel de merde.

Mais, oh, hé, non, tu sais quoi, roule donc ce que je viens juste de dire dans la merde et ignore-le. Je me corrige. Je dirais plutôt: il n’est pas sain du tout de se retrouver sur un lieu de travail où vous êtes à la fois la personne la plus intelligente et la plus basse dans l’échelle hiérarchique, voilà. Car ça, ça engendre des sentiments d’extrême insécurité chez ceux qui tendent compulsivement à en ressentir et vous devenez vite la cible de leurs vindictes et jalousies de petit calibre. L’intelligence n’est pas valorisée sur le lieu de travail, à tout le moins pas sur ce type spécifique de lieu de travail. Ce qu’ils veulent ce sont des petits esclaves qui sont dociles, ne posent pas de questions et ne les remettent pas en question. Dans mon boulot antérieur, lorsque j’ai osé signaler la misogynie maladive d’un certain trouduque du coin, des emmerdements de ce type sont promptement survenus. Au jour d’aujourd’hui, je ne peux pas m’arrêter de penser à combien je voudrais pouvoir pulvériser cette saloperie de trou de cul de petit chef. Ces fumiers mériteraient d’attraper l’Ébola. En fait, non, l’Ébola, ce serait un sort encore trop doux et enviable pour eux. Ah, mais comment fait-on pour faire face à ce genre de situation avec détachement? Comment fait-on pour continuer d’exister en oubliant tous ces trouduques. Je me joue sans arrêt le ruban de certaines des choses qu’il a dit. Je voudrais qu’il souffre. Crois-tu qu’un trou de cul dans ce genre peut souffrir? Il a eu l’audace de dire: «ne le prenez pas personnellement». Les crétins disent toujours des merdes dans ce genre là, ils n’ont aucune idée précise de ce qu’ils chient au visage des gens, ils se contentent d’éructer des formules toutes faites qui ne veulent tout simplement rien dire. Comment, petit merdeux malodorant, voudrais-tu exactement que je le prenne? Spirituellement? Esthétiquement? Gastronomiquement? Je veux dire QU’EST-CE QUE CETTE AFFIRMATION DE MERDE PEUT BIEN EXACTEMENT SIGNIFIER? Quoi que ce soit qu’on affirme au sujet de ma personne est INÉVITABLEMENT PERSONNEL, SALOPERIE DE MERDE DE PETIT CONNARD PUANT! « Je me propose de vous lacérer en lambeaux et de vous jeter aux charognards, mais ne le prenez pas personnellement». «Je juge en conscience que vous êtes parfaitement inapte à établir la distinction adéquate entre votre trou de cul de votre dessous de bras, mais ne le prenez pas personnellement». «Vous n’êtes qu’un petit tyranneau minable menant une vie d’insecte misérable dans un bureau parfaitement carcéral, mais ne le prenez pas personnellement». «Votre personnalité a toutes les caractéristiques configuratives d’un étron de rhinocéros d’assez bon volume, mais ne le prenez pas personnellement». «Vous avez l’intelligence d’une planche de contreplaqué, on pourrait aisément confondre votre trogne avec l’anus d’un vieux chat de gouttière sur le retour souffrant d’une virulente maladie de peau, et votre épouse préfère de beaucoup s’enfiler un cactus là où je pense en lieu et place de la partie congrue de votre petite personne mais, je vous en supplie, pour faveur, n’allez surtout pas le prendre personnellement»…

Je ne peux plus me taper ce genre de boulot merdique de bureau, Ysengrimus. Je ne le peux tout simplement plus. Et tous les bureaux sont absolument les mêmes, et le boulot est le même, que vous soyez la dernière des sous-merdes comme moi, on une haute saloperie de cadre sup. Il s’agit fondamentalement d’encaisser les commandements absurdes de gens plus crétins que soi… c’est une putasserie de structure tyrannique. Il n’y a pas de liberté. Je vais finir par tout simplement me suicider. Je n’en peux plus. Je préférerais cultiver la terre pour ma famille. Je préférerais planter des arbres et pelleter du caca [en français dans le texte – P.L.] de cochon… tout plutôt que ça. Et, bon, l’un dans l’autre, ce n’est pas tellement cet événement spécifique qui a déclenché la grande explosion d’angoisse en moi. Cet événement spécifique est la cerise de merde durillonne posée sur le gros gâteau de fumier toxique du tout de mon expérience sur le marché du travail. J’ai trente-cinq ans et je ne travaille à temps plein que depuis 2008 – tous mes boulots avant ça c’était du travail d’été entre les semestres à la fac – et cette expérience de boulot, eh bien ça constitue l’ensemble des moments les plus horribles de ma vie. Je suis en fait bien contente d’avoir reporté si longtemps mon entrée sur le marché du travail. Au risque de sonner passablement hyperbolique, je me dois d’insister sur combien traumatisant a été pour moi le fait de vivre cette mise à pied. Note bien ces paroles: je ne travaillerais plus jamais de ma vie dans un bureau. Et pour ce qui est du respect ou de la fidélité envers un employeur, ceux-ci sont détruits à jamais. Qui plus est, ma misanthropie est désormais fortement amplifiée. Je suis profondément révulsée par la plupart des gens et, en plus, je voudrais tellement sortir de cette fichue ville. Je veux repartir sur des bases nouvelles. Je voudrais laisser tout ça derrière moi, mais j’ai tellement peur de ne trouver que la même chose partout. Je me dois de dénicher un moyen d’aller chercher un revenu qui impliquera un contact absolument minimal avec le reste des êtres humains. Ce qui m’inquiète le plus, bien, c’est la survivance élémentaire, naturellement. Comment vais-je maintenant gagner ma vie? J’ai évalué d’autres options mais, toutes choses considérées, tout semble s’emberlificoter et se rejoindre dans la bureaucratie la plus horripilante et le turbin le plus interminable. La seule chose dont je tirerais une certaine gratification serait d’aider un autre être humain, préférablement un enfant. Tout ça pour dire que je ne sais tout simplement pas quoi faire maintenant. Tout ce que je sais c’est que nous vivons tous dans la grande contrée des morts-vivants. Finissons-en avec le capitalisme, finissons-en maintenant, faisons le crever, oh peuple du monde, FAISONS-LE CREVER.

.
.
.

Commentaire d’Ysengrimus: Chère Lisa (PugLover), merci de partager cet important témoignage avec nous. Vous me demandez mon opinion de carnetiste progressiste (comme vous dites) sur tout ceci. Bien la voici. L’employeur capitaliste (privé ou pseudo-parapublique) est une pourriture immonde qui assure, dans je ne sais quel soubresaut semi-conscient, l’intendance de mutations et de crises qui le dépassent et, vous nous le montrez magistralement, la tertiarisation n’arrange vraiment rien dans tout ce magmat fétide. On sait cela, indubitablement, on le comprend intellectuellement (strictement… tant qu’on n’a pas vraiment vécu ce que vous nous décrivez ici). Votre intervention, chère Lisa, par contre, nous montre la perturbation émotionnelle cuisante et la douleur profonde, irréversible, la perte des repères, des allégeances, de la «normalité adulte», du «sens de la droiture» (faussé et crochi de toute façon par les commandes faussement onctueuses de la canaille) que cette société inique implante froidement, dans des millions de gens, quand elle oeuvre unilatéralement au déploiement du rouleau compresseur des intérêts exclusifs de sa classe de parasites. La destruction, brouillonne et panique, de sa propre petite responsabilité sociale de toc à laquelle le capitalisme s’adonne, avec de plus en plus de cynisme véreux et insensible, est inexorablement bilatérale. Force objective plus que jamais, ce système social irrémédiablement ruiné pousse notre subjectivité tourmentée à répondre à son indifférence de machine par le repli urgent sur les douceurs familliales et les vraies amitiés du coeur, dernier refuge de la cohérence intime et, qui sait, possibles germes des solidarités subversives de demain. Vous nous montrez cela aussi, si généreusement, Lisa, en dépassant votre douleur cuisante du moment, dans un lumineux partage d’idées frais, naturel, indispensable. Cette souffrance insoutenable, cette blessure personnelle durable, cet auto-dénigrement mal polarisé de l’individu ployant sous le faix aveugle du grand frère abstrait, s’arrêtera avec la fin de ce mode de production gangrené de partout parce que fondamentalement putréfié, fini, foutu, en bout de course. Courage Lisa. Courage camarade et merci de votre lumineuse générosité. Vous avez mon (notre…) entière solidarité.

.
.
.

Publié dans Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Lutte des classes, Sexage, Traduction, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , | 19 Commentaires »

Quand l’humoriste et acteur Jean Lapointe incarna le premier ministre québécois Maurice Duplessis

Publié par Paul Laurendeau le 15 novembre 2011

Paris ne s’est pas fait en un jour, Terrebonne non plus.
Charles Laberge (dans Conte populaire, 1848)

.
.
.

Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959)

Maurice Le Noblet Duplessis (1890-1959) fut premier ministre du Québec de 1936 à 1959, avec une interruption de cinq ans (1939-1944, quand le pouvoir revint à Joseph-Adélard Godbout). Il fut l’homme politique ayant tenu individuellement son mandat de premier ministre le plus longtemps de toute l’histoire canadienne. Son parti, défunt aujourd’hui, l’Union Nationale (une version réformée dans un sens populiste et nationaliste du vieux Parti Conservateur québécois, moribond après la conscription forcée de 1914-1918), succéda, en 1936, à près de quarante ans de règne du très compradore Parti Libéral, assuré successivement par Félix-Gabriel Marchand, Simon-Napoléon Parent, Lomer Gouin, et Louis-Alexandre Taschereau. Maurice Duplessis, bouillant député de la circonscription de Trois-Rivières, à la fois Premier Ministre et Procureur Général (garde des sceaux) du Québec, politicien populiste, truculent, démagogue, cabot, bigot, compulsivement réactionnaire, anti-syndicaliste primaire, fut, bon an mal an, la figure politique québécoise la plus déterminante de la première moitié du siècle dernier. Son ombre tutélaire se dresse en fait sur au moins quarante ans d’Histoire du Québec (1936-1976). On le compara, fort judicieusement, autant pour son impact sur l’imaginaire collectif de son temps que pour ses représentations idéologiques passablement indubitables, à ses contemprains António de Oliveira Salazar (1889-1970) du Portugal et Juan Domingo Perón (1895-1974) d’Argentine. La période effective de son règne fut appelée La Grande Noirceur (1936-1959), la période succédant immédiatement à son règne, et s’en démarquant vigoureusement tant du point de vue politique que du point de vue ethnoculturel, fut appelée La Révolution Tranquille (1960-1966). Et ce ne fut qu’avec la première élection du Parti Québécois (survenue le 15 novembre 1976) qu’il fut possible de vraiment commencer à expurger notre mémoire collective du lourd héritage de celui qu’on avait surnommé, en toute simplicité, le Chef (l’Union Nationale ne reprit jamais le pouvoir après 1970 et fut éventuellement officiellement dissoute en 1989. Une portion significative de ses forces vives fut, de fait, recyclée dans le Parti Québécois). Montée moins de vingt ans après la mort du personnage, la dramatique historique (dans le jargon radio-canadien) Duplessis fut une étape déterminante de cet exorcisme collectif.

Nettement plus théâtrale que cinématographique ou même télévisuelle, cette remarquable mini-série, écrite en 1977 par Denis Arcand (qui s’inspira largement de la biographie «définitive» de Duplessis établie par un de ses plus fervents admirateurs, le magnat de presse anglophone, aujourd’hui taulard, Conrad Black), fut diffusée en 1978 (René Lévesque était alors premier ministre du Québec) et connut, à l’époque, un succès fulgurant. L’humoriste et acteur Jean Lapointe (né en 1935) nous campe un Duplessis immense, parfaitement bien installé entre l’âpre dureté tragique et les aigres cabrioles comiques du personnage historique. Le récit se déploie en sept tableaux d’une heure qui sont autant de capsules saisissant le profil et la trajectoire du terrible Cheuf. Le premier épisode, intitulé LES COMPTES PUBLICS, nous ramène en juin 1936. Contexte de procès, ambiance de fin du règne des ci-devant «maudites crapules libérales». Le chef de l’opposition au parlement de Québec, Maurice Duplessis (Jean Lapointe), interroge, dans le cadre d’une commission parlementaire d’enquête sur les comptes publics, des hauts fonctionnaires et des figures ministérielles, sur l’intendance des finances de la province. Dénonçant l’utilisation des fonds publics à des fins partisanes et le népotisme (le patronage, dans la langue du temps), ce batteur d’estrade impénitent «démolit le parti Libéral morceau par morceau», en ne manquant pas de caser ses calembours et ses effets de manches devant un public hilare et complice (le sous-ministre à la colonisation Louis-Arthur Richard est joué par J. Léo Gagnon). Par la suite, c’est le ministre de la colonisation du gouvernement Taschereau, Irénée Vautrin (joué, en un clin d’oeil ironique que les initiés comprendront, par Jean-Pierre Masson) qui se fait rudement maganer pour ses dépenses personnelles, payées à même les fonds public. Les scandales débusqués par Duplessis finissent par provoquer la démission abrupte du premier ministre Taschereau (joué par Camille Ducharme) et de son gouvernement. Des élections sont déclenchées. Jubilation générale. Mais notre Rocambole parlementaire s’est épuisé à l’ouvrage. La seule personne qui semble s’en aviser et s’en soucier, c’est la secrétaire particulière de son étude d’avocat trifluvienne, une passionnée de politique, Mademoiselle Auréa Cloutier (jouée, tout en finesse, par Patricia Nolin).

Dans l’épisode intitulé L’UNION NATIONALE, l’alliance du pot de fer et du pot de terre est en selle. Un gouvernement d’union nationale collant éclectiquement ensemble les «gauches» de Paul Gouin (le fils de Lomer Gouin, joué par Jean Brousseau) et la droite duplessiste est mis en place. Le Parti Conservateur du Québec (Duplessis) et l’Action Libérale Nationale (Gouin) contournent le titan libéral abattu et fusionnent. Mais les doctrinaires idéalistes de Gouin dessillent vite et découvrent avec horreur que ceci n’est, pour Duplessis, qu’une tactique pour subrepticement dissoudre l’Action Libérale Nationale et faire renaître de ses cendres le vieux Parti Conservateur. Le programme électoral de l‘Union Nationale, le fameux Petit catéchisme des électeurs (construit en questions et réponse comme le petit catéchisme des écoles) attaque les banques, les trusts, la grande entreprise étrangère. Il est «de gauche» en surface, mais en fait son contenu peut parfaitement être interprété dans l’angle populiste, anti-socialiste et traditionaliste de la promotion de l’agriculture, de la petite manufacture et des caisses d’épargne «populaires» (pensons au «corporatisme» d’un Salazar ou d’un Pétain). Ce sera la ligne réactionnaire que retiendra Duplessis et cette ambivalence des promesses électorales lui permettra de se gagner plusieurs des hommes de Gouin, qui souhaitent «rejeter et le capitalisme et le communisme». Paul Gouin et les irréductibles de sa faction sont graduellement évincés. Pour fêter sa victoire future, Duplessis, un peu éméché, veut inviter Mademoiselle Cloutier «pour quelques jours» à New York pour aller voir jouer les fameux Yankees, mais il le fait maladroitement et sans tact. Tant et tant que mademoiselle Cloutier lui fait comprendre qu’elle n’est pas trop intéressée par le baseball.

L’épisode L’ÉCHEC nous montre un Duplessis, premier ministre encore roide et inexpérimenté, abusant de son penchant pour le gin et accumulant les maladresses politiques. Il se laisse dicter une portion de son programme de gouvernement par le cardinal Jean-Marie Rodrigue Villeneuve (joué par Roger Garand), le très réactionnaire archevêque de Québec (qui lui suggère toutes les régressions sociales imaginables dont la moindre n’est pas le maintient de l’interdit du droit de vote des femmes). Duplessis instaure la fameuse Loi du Cadenas (Nom officiel: Loi protégent la province contre la propagande communiste. Son libellée, lapidaire: «Il est illégal pour toute personne qui possède ou occupe une maison dans la province de l’utiliser ou de permettre à une personne d’en faire usage pour propager le communisme ou le bolchevisme par quelque moyen que ce soit»). Duplessis trahit une par une les figures progressistes qu’il s’était acquises en 1936, le docteur Philippe Hamel (joué par Yves Létourneau), Oscar Drouin (joué par Jacques Tourangeau). Ceux-ci l’abandonnent et retournent au Parti Libéral, se regrouper autour de la pâle figure d’Adélard Godbout. Mais l’événement déterminant qui mènera Duplessis à l’échec, c’est le déclenchement de la Deuxième Guerre Mondiale. L’ancien conservateur se souvient de s’être fait lancer des œufs par la foule en 1917, quand il faisait la promotion de la conscription, et n’entend pas subir le même sort aujourd’hui. En 1939, voulant un mandat clair (entendre: voulant que l’électorat approuve ses tendances d’extrême droite et «neutres» dans un contexte politique qui désormais, vu la guerre, les défavorise), Duplessis déclenche des élections générales anticipées. Le libéral Adélard Godbout se tourne dare-dare vers les puissances du gouvernement fédéral. S’impose alors la figure d’Ernest Lapointe (joué puissamment par Guy Provost), ministre de la Justice du Premier Ministre libéral fédéral William Lyon Mackenzie King. Ernest Lapointe est l’homme lige de King pour le Québec. C’est donc ce ministre libéral d’Ottawa qui mènera toute la campagne d’Adélard Godbout avec la menace compradore suivante pour les entreprises finançant Duplessis: une cenne à l’Union Nationale et vous perdez tous vos contrats de guerre et avec la menace suivante, encore plus insidieuse, pour les électeurs: votez pour Duplessis, ce sinistre sympathisant nazi, et tous les canadien-français du gouvernement fédéral, moi le premier, démissionneront en bloc. Plus rien ni personne n’empêchera alors le Canada anglais d’imposer la conscription aux québécois. Drapé dans le Carillon Sacré-Cœur (ce vieux fanion des canadien-français, ancêtre catholique de l’actuel drapeau du Québec), Duplessis déclare qu’il défendra son peuple de toutes ses forces contre la conscription et contre la tyrannie d’Ottawa. Rien n’y fait. Le rouleau compresseur fédéral opère et Duplessis perd les élections de 1939. Quand la nouvelle tombe, paqueté de gin, il lâche une flopé de jurons devant son poste de radio. Mademoiselle Cloutier hausse alors un peu le ton en lui disant sévèrement: «Blasphémez pas! Blasphémez pas!».

Dans LA RETRAITE, on va voir se mettre discrètement en place deux personnages clefs du futur dispositif de pouvoir de Duplessis. Joseph-Damase Bégin dit «Joe-D» Bégin (campé, avec une pétulante bonhomie, par Marcel Sabourin, qui rend le personnage historique bien plus attachant qu’il ne l’était de fait) et Gérald Martineau (joué par un Donald Pilon sombre, majestueux et onctueux). Joe-D Bégin est un ancien détaillant d’automobiles (littéralement un vendeur de chars). Entré en politique par l’Action Libérale Nationale, il sera élu sans discontinuer de 1936 à 1960 (inclusivement… il survivra donc temporairement la mort du Chef et le tempête électorale d’ouverture de la Révolution Tranquille). Avant-guerre, Bégin avait présenté à Duplessis, son comparse Gérald Martineau, homme d’affaire discret, enrichi dans la vente de matériel de bureau aux différents corps gouvernementaux. Martineau ne sera jamais député ou ministre mais il deviendra vite «conseiller législatif», une sorte de sénateur provincial nommé à vie (Le Conseil Législatif du Québec, équivalent provincial du Sénat canadien, ne fut aboli qu’en 1968). Martineau sera surtout l’argentier de l’Union Nationale, une façon pudique de dire qu’il sera en charge de la caisse électorale semi-pégreuse du parti totalitaire à venir… Pour l’instant, nous sommes en 1942 et Duplessis n’en mène pas large. Foudroyé par une hernie strangulatoire compliquée d’une pneumonie, il est hospitalisé â l’Hôtel-Dieu de Québec et va voir la mort de très près. Une visite amicale du premier ministre du Québec, Adélard Godbout, mettra en relief l’autre problème de santé de Duplessis: son alcoolisme. Les deux hommes politiques (Godbout est joué par Roger Blay) se lancent dans un débat à bâtons rompus, largement arrosé de cognac, bu sec. L’infirmière (la garde-malade, comme on disait dans le temps) en charge de Duplessis, Mademoiselle Monique Thivierge (jouée finement par Pauline Martin) n’apprécie pas de voir son illustre patient prendre un coup sur son lit d’hôpital et le signale aux deux personnages, en toute simplicité. Sans se fâcher, elle aura ce mot aigre-doux, pour les deux hommes politiques: Ma foi du bon Dieu, on a plus de troubles avec vous qu’avec les soldats!… Duplessis présente sa garde-malade à ses invités dans les termes suivants: Je te présente ma petite garde-malade. A s’appelle Thivierge mais chu pas certain qu’on puisse l’appeler tite vierge… La jeune infirmière s’ajustera parfaitement aux farces douteuses et au ton bourru du vieux politicien et une relation particulière s’établira entre eux. Duplessis en viendra même à raconter, seul à seul, à garde Thivierge l’histoire de ses amours perdues. Fils d’un juge de vieille souche aristocratique coloniale (le bien nommé Nérée Le Noblet Duplessis, 1855-1926), il était tombé amoureux, dans sa jeunesse, de la plus belle fille des Trois-Rivières. Mais elle était la fille d’un marchand de charbon pis dans ce temps là les fils de juges mariaient pas les filles de marchands de charbon. Garde Thivierge proteste: Quessé ça, ces histoires là? Vous l’aimiez pas vraiment d’abord. Voyons donc, quand on aime, c’est la première chose qu’on envoye revoler, père et mère. Mais Duplessis maintient que cette mystérieuse arlésienne trifluvienne fut son unique amour… Quand sa santé se rétablit, Duplessis reçoit la visite de Joe-D Bégin et de Gérald Martineau. Ceux-ci placent, doucement mais fermement, le Chef devant un ultimatum. Il doit cesser de boire, sinon il va se retrouver avec un congrès à la chefferie sur le dos, et ce sera son lieutenant Paul Sauvé, qui le présente déjà ici et là comme un alcoolique fini, qui prendra sa place. Le choix est implacable pour Duplessis: le Pouvoir ou la Dive Bouteille. Livide, il verse sa bouteille de cognac et sa bouteille de gin dans le lavabo tandis que Gérald Martineau débusque sa bouteille de Tanqueray et sa bouteille de whisky du fond d’un garde-robe. Duplessis téléphone ensuite à Paul Sauvé, qui est en garnison avec l’armée canadienne à Durham (Ontario), pour lui signaler que, par ordre de ses docteurs, il ne prend plus un coup. Certain que Duplessis ne touchera plus jamais à l’alcool, Joe-D Bégin, organisateur électoral moderniste, véritable surdoué de la publicité politicienne, va expliquer au Chef comment il va s’y prendre pour remporter les élections de 1944 en misant, notamment, sur la notion hautement consensuelle de nationalisme (Joe-D Bégin est joué, redisons-le, par le suave et roucoulant Marcel Sabourin).

L’épisode LE POUVOIR nous installe dans une journée ordinaire (qui s’avérera extraordinaire) de 1948. En pleine possession de ses moyens, Duplessis est au zénith. Indubitablement totalitaire, il a tous ses dossiers, jusque dans leurs détails les plus infimes, en mémoire, bien casés dans sa solide caboche d’abstinent. Mademoiselle Auréa Cloutier est sa secrétaire particulière. Elle cultive la posture discrète de la secrétaire particulière mais elle est plénipotentiaire et agit de fait comme sa chef de cabinet. Tout passe par elle. Rien ne lui échappe. Gérald Martineau, pour sa part, reçoit les valises d’argent liquide (en petites coupures) pour la caisse électorale de l’Union Nationale, convoyées par les entrepreneurs ayant obtenu des contrats gouvernementaux. On suit la trajectoire de l’un d’entre eux, un certain Tétreault  (joué par Denis Drouin), entrepreneur en démolition dont le petite fille découvre, dans le bureau de Duplessis, le grille-pain automatique, donné en cadeau au Chef par quelque inventeur. Ces scènes, où Duplessis, apparaît sous un angle chafouin et paterne (tandis que Mademoiselle Cloutier et surtout Gérald Martineau assurent l’intendance de la partie la plus sombre de son pouvoir) sont mises en contraste avec le drame, socialement représentatif, de la militante syndicale Madeleine Parent (jouée avec gravité par Francine Tougas), écrouée, sur ordres directs de Duplessis, pour «propagande séditieuse» et éventuellement condamnée à deux ans de prison ferme, dans un pénitencier fédéral. C’est une journée ordinaire pour Duplessis, qui cumule les fonctions de premier ministre et de procureur général (garde des sceaux). Il rectifie, au téléphone, la politique éditoriale du journal du parti, le très tendancieux Montréal Matin. Il rabroue, au téléphone toujours, le consul de France en lui rappelant qu’il n’est pas question que le film «immoral» Les enfants du paradis soit projeté dans la province de Québec. Il rencontre Hilaire Beauregard, le chef adjoint de la terrible Police Provinciale, qui lui réclame plus de ressources financières, pour aller briser des grèves aux quatre coins de l’horizon québécois. Une police politique ne se paie pas avec des cacahuètes… Le Chef déjeune ensuite avec un homme d’affaire américain qui lui parle du grand projet de mines de fer de Sept-Îles, en lui expliquant qu’il préfère ses ressources naturelles à celles de l’Amérique Latine, vu l’atout de la «stabilité politique» que Duplessis assure. Il reçoit, dans son bureau, Irénée Vautrin, vieux comme les chemins (Mademoiselle Cloutier dixit), l’ancien ministre de la colonisation de Taschereau, qu’il avait tant magané en 1936, lors du scandale des comptes publics. Le vieil homme se plaint de l’indigence et, bon prince, Duplessis lui concède une pension. C’est ensuite le conseil des ministres. Duplessis revoit les dossiers de ses ministres comme un instituteur reverrait des copies d’élèves et on écoute tous ensemble un Joe-D Bégin vif, tonique et guilleret nous exposer la stratégie de la campagne électorale de 1948. L’un dans l’autre, une journée ordinaire. Sauf que le Chef se fait livrer un mystérieux paquet, dont personne, pas même Mademoiselle Cloutier ne connaît le contenu. Allez, je vous vend la mèche du contenu du paquet déposé sur le bureau de Maurice Le Noblet Duplessis en ce jour ordinaire de 1948: c’est nul autre que le nouveau drapeau du Québec, la version laïcisée du vieux Carillon Sacré-Coeur, le fleurdelisé actuel, d’azur à la croix d’argent cantonnée de quatre fleurs de lys. Duplessis fait discrètement amener l’Union Jack qui flotte sur la tour du parlement de Québec et fait monter le fleurdelisé québécois, pendant qu’il livre devant l’Assemblée Législative son fameux Discours du Drapeau. Le Québec est le tout premier état de l’Amérique du Nord britannique à se donner un drapeau distinctif (le Canada n’aura le sien qu’en 1965). Voilà un étendard bleu et blanc qui va rapporter d’un coup sec cent milles votes (Joe-D Bégin dixit), sans que cela ne coûte une cenne (Gérald Martineau dixit).

Le drapeau du Québec: d'azur à la croix d'argent cantonnée de quatre fleurs de lys (hissé en 1948, sous Maurice Duplessis)

L’épisode HERR KANSLER DUPLESSIS nous fait entrer dans l’univers feutré des combines, totalement non parlementaires, utilisées par le premier ministre, aux environs de 1952, pour garder la petite bourgeoisie en sujétion en l’intimidant directement, pour écraser les mouvements sociaux en donnant ses ordres tyranniques de brisage de grèves sans intermédiaire à son adjoint de police, Hilaire Beauregard (joué par Michel Forget), et pour espionner les différents corps publics et parapublics, déjà en profonde mutation. Nous faisons ainsi la connaissance de la mystérieuse «Madame Saint-Laurent» (jouée par Hélène Loiselle  - il est évident que ce nom de code est une allusion semi-ironique au premier ministre canadien du temps, Louis Saint Laurent, un libéral). Il s’agit d’une vraie ou d’une fausse religieuse, dont même Mademoiselle Cloutier ne connaît pas l’identité exacte, et qui –littéralement– espionne les milieux universitaires québécois au bénéfice exclusif du Chef. Froufrous feutrés et duplicité de bonnes sœurs, mis au service de la délation politique (laïque), sans subtilité… Le dédain de plus en plus marqué de Duplessis pour les instances ecclésiastiques se manifeste aussi, du reste, tout au cours de cet épisode, notamment dans cette façon que l’ironique petit potentat a de faire poirauter des jours entiers, dans la salle d’attente de son bureau, Monseigneur Georges Cabana (joué mièvrement par Yvan Canuel), bigot rétrograde, guindé et rigoriste, adversaire farouche de l’émancipation des mœurs et futur recteur fondateur de l’Université de Sherbrooke. C’est aussi l’époque, chargée de tension et et de flamboyante énergie, ou le Chef instaure l’impôt provincial, malgré les réticences explicites de Paul Sauvé (solide et puissant dans la prestation de Gilles Renaud), qu’il replace assez promptement dans le rang de ses séides les moins scrupuleux.

Septembre 1959. Au début de l’épisode LA FIN, Mademoiselle Cloutier, binoclarde et vieillie, cherche désespérément à convaincre un Duplessis exténué, qui a maintenant soixante-neuf ans, de ne pas se rendre à Schefferville dans le grand nord québécois, en compagnie d’un Gérald Martineau blanchi sous le harnais, pour une rencontre confidentielle avec les dirigeants de la firme minière américaine Iron Ore. Mademoiselle Cloutier ne reverra plus son chef vivant. Celui-ci est foudroyé par un accident cérébral vasculaire massif et meurt dans la luxueuse cabane de rondins des hommes d’affaire américain dont il était l’invité de marque. Les seules scènes tournées en extérieur de toute cette dramatique sont jouées ici. C’est l’occasion de voir Duplessis se soulager ostentatoirement en pleine cambrousse, en pissant sur la frontière du Labrador. C’est aussi l’occasion d’un long monologue du Chef sur l’implacable domination de la puissance économique américaine sur ses modestes fournisseurs nordiques de ressources naturelles. La nouvelle de la mort de Duplessis circule vite à Québec et, toujours prompt et vif à la détente prospective, Joe-D Bégin s’arrime tout de suite à Paul Sauvé, successeur pressenti du Chef, en lui instillant son fameux slogan politique: «Désormais »… Ce que l’histoire ne dit pas ici, c’est que l’ancien conservateur Sauvé, duplessiste de la toute première heure, ne restera premier ministre intérimaire que cent-douze jours. Il mourra lui aussi, subitement, à cinquante-deux ans, au jour de l’an 1960, juste avant les élections, complétant l’enlisement de l’Union Nationale dans le désarroi le plus total et pavant la voie à la victoire électorale des libéraux de Jean Lesage qui lanceront, presque malgré eux, la Révolution Tranquille…

En 1975, deux ans avant la réalisation de cette superbe dramatique, Robert Charlebois chantait: Je retourne dans mon Québec de verglas, mon Amérique Latine au Canada. Le télé-théâtre Duplessis donne la mesure magistrale des inexorables modalités intellectuelles et émotionnelles d’un tel «retour».

Jean Lapointe sur le coffret de la dramatique DUPLESSIS (1978)

Marc Blandford, Denis Arcand, Duplessis, avec Jean Lapointe, Patricia Nolin, Marcel Sabourin, Donald Pilon, Gilles Renaud, Jean Brousseau, Yves Létourneau, Jacques Tourangeau, Roger Garand, Guy Provost, Roger Blay, Pauline Martin, Denis Drouin, Michel Forget, Camille Ducharme, Yvan Canuel, Robert Curzi, 7 épisodes d’une heure, diffusés initialement en 1978 sur Radio-Canada (un coffret DVD de trois disques).

.
.
.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Commémoration, Fiction, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , | 4 Commentaires »

J’irai cracher sur vos ponts

Publié par Paul Laurendeau le 15 octobre 2011

Pont Honoré Mercier (Montréal)

.
.
.

Accablé de lassitude,
Perclus de vicissitudes
Arrogant, modeste, prude,
Concupiscent, pudibond,
Retors, ni mauvais, ni bon,
J’irai cracher sur vos ponts.

Ma courte compréhension
De l’hirsute conception
Des voies de circulation
Du Montréal… résumons:
C’est un franc foutoir, donc… bon…
J’irai cracher sur vos ponts.

Morver sur le Pont Mercier,
C’est finir de l’oxyder
Et amplement défouler
L’urbaine population
Par sa pulvérisation.
J’irai cracher sur vos ponts.

Pont Jacques Cartier, Pont Champlain,
Craignez le buccal venin
D’un courroucé citadin.
Le bec en forme de tromblon,
Je dicte un changement de ton:
Je vais cracher sur vos ponts.

Baver le Pont Victoria,
Ce vieux fief qui ne bouge pas,
Qui mal y pense, honni soit,
Cela m’est jubilation.
Cambronne, joue-moi du clairon,
J’irai cracher sur leurs ponts.

Échangeur Turcot caduc
Bretelles, raccords, viaducs,
Les plumes du panache d’un duc
Sont une configuration
Plus solide que vos crampons.
J’irai cracher sur vos ponts.

Et, si ces ouvrages s’effondrent,
On ira couler et fondre
Des rasoirs pour aller tondre
Du populo, la toison
D’or et de facturation.
J’irai cracher sur vos ponts.

Bof, notre mairie allègre,
Aux abris fiscaux intègres
Bien taraudés par la pègre,
Fera jouer mille connexions,
Obtiendra des injonctions
Contre le cracheur des ponts !

Ils me mettront sous tutelle
Pour ces glaviaux en pivelles.
Mais moi, du fond d’un tunnel,
Terroriste urbain fripon,
J’entonnerai la chanson:
J’IRAI CRACHER SUR VOS PONTS.

Dans ce corridor écho
Bien embourbé sous les eaux
Ma cantate pétera si haut
Que la longue construction
Tout en pétales de béton,
Oh scandale, Oh collusion…

Se déchirera comme l’aile
D’un papillon. Ce tunnel
Croulera, ministériel.
Et, ne pouvant faire trois bonds
Ni rentrer à la maison,
J’irai coucher sous les ponts.

.
.
.

Viaduc de la Concorde (Laval)

Échangeur Turcot (Montréal)

.
.
.

Paru simultanément sur Écouter, Lire, Penser.

.
.
.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Environnement, Fiction, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , | 5 Commentaires »

Le pépiement des femmes-frégates

Publié par Paul Laurendeau le 1 septembre 2011

Fac-similé d'un croquis esquissé en 1810 dans un canot de voyageurs par la femme-frégate Kytych - soit madame Carolle (sic) Gagné, des éditions ÉLP - 2011

.
.
.

Mon dernier roman, paru en 2011 chez ÉLP éditeur, combine insolite, fantastique, ethnologie et histoire. Vous en trouverez des compte-rendus critiques ici et ici. Nous sommes dans un Kanada et un Kébek distordus par la lentille de l’imaginaire. C’est un pays ancien, serein et fier, à la fois forestier, riverain, montagnard et urbain. C’est une culture où les bûcheron(e)s courent la chasse-gallerie, les clercs de notaire font de l’ethnographie, les policiers provinciaux sont onglichophones et portent l’habit rouge, les bedoches d’églises sont des conservatrices de musée, savantes, bourrées de sagesse et de générosité. Ici, les protagonistes portent des prénoms qui riment avec leurs noms de famille: Coq Vidocq, Rogatien Gatien, Mathieu Cayeux, Denise Labise. La métropole s’appelle Ville-Réale. Les villages riverains s’appellent Trois-Cabanes, Martine-sur-la-Rive, Pointe-Carquois, ou le Bourg des Patriotes. Les montagnes, hautes, bien trop hautes, sont le Mont Coupet et le Faîte du Calvaire. Et coulent dans leurs vallées respectives, le fleuve Montespan et la rivière des Mille-Berges. Le drapeau national est le Pearson Pennant, et, à la frontière sud, se trouve la lointaine et influente RNVS (la République de Nos Voisins du Sud)… Mais surtout, dans ce monde, vivent des hommes et des femmes oiseaux, mystérieux et sauvages, qui nichent dans de hautes cavernes de granit. Ce sont les hommes-frégates et les femmes-frégates. La femme-frégate, sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont d’un noir dur, pur. Son long et puissant plumage dorsal est rouge vif, rouge sang. Inversement, le plumage de l’homme-frégate est noir charbon et sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont rouge vif. Les hommes-frégates sont beaucoup plus rares que leurs compagnes, dans un ratio d’un homme pour douze femmes environ. Conséquemment, les femmes-frégates doivent périodiquement, inlassablement, méthodiquement, déployer leurs ailes, immenses et puissantes, et se tourner vers les hommes-sans-ailes, pour voir aux affaires des passions ataviques et de l’amour consenti. Il faut alors se contacter, se toucher, se parler, se séduire, avec ou sans truchements, furtivement ou durablement. Dans l’ardeur insolite mais inoubliable de la rencontre fatale de deux mondes effarouchés, étrangers mais amis, retentit alors un appel urgent, virulent, indomptable, un cri grichant, strident, aux harmoniques riches et denses, le langage d’un jeu complexe de communications subtiles, articulées, intimes et sans égales: le pépiement des femmes-frégates.

.
.
.

Extrait

 C’est une chaude et lourde soirée crépusculaire et le ciel est d’un jaune terne et foncé, virant rapidement à l’ocre. Sitis vole lentement au dessus du majestueux Fleuve Montespan. Son corps tendu et ses ailes amplement déployées recherchent, comme instinctivement, une fraîcheur qui émergerait du lit fluvial et qui ne vient tout simplement pas. Il fait très chaud et Sitis harnache les rares courant aériens, en se coulant dans la vaste vallée du Montespan, car battre de ses larges ailes articulées, aux racines de plumes grosses et solides, la fait excessivement transpirer. Sitis est toute moite et il fait soif. Sitis vit intégralement nue en été. Elle ne se couvre de chaudes pelleteries de chevreuil qu’en hiver. Elle vole donc nue, dans l’ardeur de ce début de nuit d’été et elle retrouve parfaitement son chemin dans la vaste vallée fluviale car elle est partiellement nyctalope. Les sœurs, les cousines et les amies de Sitis, quant à elles, sont toutes plus nyctalopes qu’elle et, conséquemment, la lumière diurne les aveugle irrémédiablement. Elles ne s’aventurent donc dans la vallée du grand fleuve qu’à la nuit noire. Sitis-la-Curieuse, comme ses sœurs, ses cousines et ses amies la surnomment, n’étant, pour sa part, que très partiellement nyctalope, elle arrive parfaitement à tolérer l’aube et le crépuscule et c’est cela qui a tant contribué à aiguiser sa vive curiosité envers les hommes et les femmes sans ailes des villages terrestres de la vallée du Montespan. Les jambes, luisantes, fines et musculeuses de Sitis, sont pointées derrière elle, comme celles d’une plongeuse. Ses immenses ailes cramoisies, solidement enracinées dans la continuité dorsale de ses puissantes clavicules, sont maximalement déployées. Sitis plane, se touche les sourcils de ses deux mains en visières et plisse un peu ses yeux attentifs, en scrutant l’horizon liquide droit devant elle, non sans effort. C’est à cause de sa curiosité, bien plus acérée que sa vision, que c’est Sitis que les femmes-frégates de la fratrie du Mont Coupet ont chargé d’aller enquêter au sujet d’une tourelle aux mystérieuses éclaboussures lumineuses se dressant tout au bout de la Pointe du Broc.

Sitis vit avec sa fratrie au faîte du Mont Coupet. Femme, sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont noires, d’un noir dur, pur, comme du charbon, comme le poêle, auraient dit nos anciens kanadiens. Son long et puissant plumage dorsal est rouge vif, rouge sang, Si elle était un homme-frégate, ce serait tout juste le contraire, son plumage serait noir charbon et sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents seraient rouge vif. Les hommes-frégates sont un peu plus hauts et plus carrés que les femmes-frégates mais surtout, ils sont beaucoup plus rares, dans un ratio d’un homme pour douze femmes environ. C’est pour cela, entre autres, que la jeune Sitis n’a pas encore connu d’homme. Elle a d’ailleurs bien d’autres choses à l’esprit que les hommes en ce moment même, vu qu’on l’a chargée d’enquêter sur ces insupportables explosions lumineuses qui surgissent depuis peu d’une vieille tourelle sise sur cette pointe spécifique et qui perturbent considérablement la furtive circulation nocturne des femmes-frégates en aval et en amont de ce point, dans la vallée du Montespan.

La tourelle de la Pointe du Broc apparaît maintenant, saillante sur l’horizon dépâlissant. Sitis met le cap droit dessus. La nuit finit de tomber. Aucune lumière n’émane de la tourelle. C’est un bon début. Sitis suppose que cette construction riveraine, qu’elle a souvent longée mais qu’elle investit pour la toute première fois, sera dotée d’une sorte de beffroi, un peu comme le clocher de la si haute Église-du-Culte-Inconnu, où Sitis se perche souvent quand elle va écornifler la terre. L’Église Albionne et l’Église-du-Culte-Inconnu qui se font face sur la vieille route d’Ako au cœur du village de Trois-Cabanes, sont doucement en train de devenir les perchoirs favoris des femmes-frégates si curieuses des hommes et des femmes sans ailes. Sitis se rend souvent en cette éminence sombre, altière et secrète. Ce qui est inconnu s’appréhendant toujours sur la base de ce qui est connu, Sitis présume donc que cette tourelle de la Pointe du Broc est justement plus ou moins configurée comme un long clocher de chapelle coloniale. Elle fonce dont directement sur le faite de la tourelle, espérant y dénicher une sorte de beffroi ou quelque abri similaire susceptible de lui servir de premier perchoir d’observation. La distance diminuant, ce qu’elle prenait initialement pour des orifices d’entrée, analogues à ceux que les femmes-frégates confectionnent délicatement pour faciliter l’accès à leurs huttes de nidification, s’avère bouché par une épaisse surface vitrée qui semble enduite d’une sorte de givre semi opaque. En approche finale, Sitis a encore le temps de se dire qu’elle va devoir se percher sur l’extrême pointe de la tourelle et s’y agripper, sans disposer d’une toiture pour la recouvrir ou l’envelopper. C’est alors que l’incroyable explosion lumineuse surgit, dans un lourd bourdonnement de la tourelle, dont la masse vitrée entre en une lente giration. Le tourbillon lumineux! Sitis en est aussitôt submergée, éblouie, déstabilisée, foudroyée. Elle tourne vivement la tête et ferme les yeux pour éviter le brutal choc d’éblouissement à sa pupille et, du coup, elle en perd sa trajectoire initiale, en faussant son angle de vol. Ses ailes sont maintenant désaxées par rapport à la ligne de son corps mais elle fonce toujours, en descente franche, à une bonne vitesse, vers la tourelle. La voici qui virevolte dans le ciel, aveuglée, désemparée, au grand danger d’aller se casser la figure sur la pâle et conique surface de briques de la mystérieuse éminence. Dans un tourbillon visuel rudement désorientant, le regard presque totalement aveuglé de Sitis localise, sur la pâle surface de briques, un rectangle un peu plus foncé au fond duquel luit une sorte d’infime petite tache de braise, à peu près à mi-chemin entre le faîte de la tourelle et le sol. On dirait l’œil rassurant et presque éteint du plus vieil homme-frégate du Mont Coupet quand il raconte ses histoires d’épouvantes en Galimatias aux poussins et oisillons du village. En un éclair, rationnel ou irrationnel allez savoir, cette analogie rassure Sitis. Présumant qu’il s’agit là d’un orifice percé dans la muraille, elle fait subitement claquer ses ailes pour pointer son étrave, le chef directement vers cet orifice. Évaluant au mieux l’étroitesse de l’ouverture, la femme-frégate rapproche ses ailes de ses hanches et de ses jambes, adoptant la pose en ogive, caractéristique d’un rapace qui plonge. Cela lui impose une accélération qu’elle ne contrôle alors plus. Elle fonce tête première vers cet orifice, les ailes et les bras le long du corps, et advienne que pourra…

.
.
.

Un copain, homme de lettre et romancier lui-même, qui a lu le roman, me pose alors la question suivante. Il n’est pas évident que tu te souviennes de la manière dont tu as eu l’idée des femmes-frégates. Mais si c’est le cas, comment as-tu pu envisager d’en écrire une histoire? Avais-tu un but, et ces femmes en étaient-elles une métaphore introductive, ou bien ce but est-il peu à peu apparu, affiné à mesure que l’histoire se tissait? Comment ça se passe? Des femmes-frégates, enfin quoi, c’est tordu quand même! Réglons d’abord le cas de la fiction démonstrative ou du «roman philosophique». J’appelle cela des essais-fictions. On prend un dispositif notionnel de départ dont on veut a priori faire la démonstration et on enrobe cette dite démonstration dans un récit fictif, à valeur allégorique ou symbolique ou générique ou métaphorique, qui makes the point, comme disent les américains, avec plus de percutant et en jouissant mieux. J’en écris. Mais je les garde circonscrits dans mon espace-essai, mon carnet (blogue). Cela donne des titres comme celui-ci: De la couverture journalistique d’une grève nord-américaine type: le conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée (essai-fiction). Je mets toujours essai-fiction entre parenthèses alors, pour qu’il n’y ait pas la moindre ambivalence. C’est jubilatoire, mais cela reste un texte où le fictif est intégralement subordonné au démonstratif. Un conte didactique, presque (ce sont toujours des textes courts, chez moi). Pas de ça, entre nous, dans mes romans. Je ne dis pas que mes romans ne démontrent pas quelque chose. Je dis que la visée démonstrative n’est pas la locomotive de leur engendrement.

Le point de départ de mes fictions effectives, courtes ou longues, est de fait délirant. Je veux dire par là qu’il s’identifie quasiment à un événement psychotique. Du rêve éveillé, ni plus ni moins. De la mythomanie appliquée. De l’élucubration considéré comme un des Beaux Arts. Dans le cas des femmes-frégates, j’ai commencé par les voir voler au dessus de la rivière de mon coin de pays, et le long de l’étrave d’un train de banlieue. Le délire visuel et sensoriel s’accompagne généralement d’un délire verbal. Ces apparitions sont des femmes frégates (pas corneilles, moineaux, cormorans, ou aigles). Le mot frégate, ça fait navire, vitesse, beauté, et surtout, il y a tellement un splendide contraste de couleurs. Plumage noir avec ce beau jabot rouge pour les mâles. Les femelles, on inverse. Car, c’est une vieille compulsion de journaliste américain, il faut voir. Il y a donc des femmes-frégates, et ma gorge se noue quand je pense à elles. Dans le torrent de ce que Salman Rushdie appelle la mer aux histoires (the sea of stories), cette histoire-ci bouillonne trop fort. Il va falloir la laisser sortir, elle, comme une déglutition, comme une expulsion urgente.

Bon, il y a des femmes-frégates, mais que font elles? Dans la tempête du bouillonnement verbal, visuel et sensoriel apparaît et se fixe alors une vieille illustration de chasse-gallerie. Mais le canot ne vole pas tout seul, comme dans La chasse-gallerie d’Honoré Beaugrand. Il est tiré par des sortes de diables ou de diablesses à plumes. Voici donc une chose que font les femmes-frégates. Elles encadrent ceux qui courent la chasse-gallerie. À ce point-ci de l’expérience, il n’y a pas de synopsis et rien d’écrit. C’est la gestation et sa tempête, strictement mentale, peut durer des mois, une année presque. C’est alors le moment qui reste le plus exaltant: des plans apparaissent. Ils sont récurrents, ils m’obsèdent. Ils me hantent. J’y pense tout le temps, du soir au matin. Je me les repasse comme la bande passante d’un crime. Pour Le pépiement des femmes-frégates, le premier plan qui me vint à l’esprit c’est quand Kytych (dont je ne sais pas encore le nom) montre son ventre à Claude pour réclamer sa couvée, dans le canot des voyageurs qui clapote doucement sur la rivière, sous la petite neige. J’ai vu ce plan unique pendant des semaines. Il dictait l’histoire à venir, littéralement. Il fallait que l’histoire soit, pour que ce plan s’y coule discrètement, sans bruit. Les plans hantises vont arrimer des thèmes avec eux. Les idées suivront, à la onzième heure. Ici, les idées et les notions ne montrent pas le chemin. Elles sont, au contraire, à la remorque de la fiction.

Puis, il y aura une gare. Une gare, une gare. Je me promène dans Montréal (qui deviendra Ville-Réale fusion de son vieux nom, Ville-Marie, et de son nom actuel – le fait que ma belle-doche s’appelle Marie et que mon père s’appelle Réal, on n’en parlera pas), à la recherche d’une vieille gare. C’est la voix tellement purement joualle de ma vieille mère, grande voyageuse en train régional et interprovincial du CiPiArre, qui me tinte alors dans la tête. Tu descends à Gare Centrale ou à Gare Windsor? Toujours à la Gare centrale, maman. Jamais à la Gare Windsor, aujourd’hui convertie en complexe tertiaire. La voici, la gare qu’il me faut. Je vais la voir pendant une tempête de neige. Les autres immeubles montréalais la surplombent aujourd’hui mais son allure de faux manoir écossais genre décors de Tim Burton reste parfaitement imprenable. Casting de la gare Windsor. Prénom royal et calembours acides obliges, elle deviendra la Station ferroviaire Gotha et des femmes et des hommes-frégates vont girer autour de ces tour. Et ce sera un mystère. La chasse-gallerie, la Gare Windsor, merde, pour intégrer ces éléments délirants spécifiques, il faudra faire, dans ce cas ci, un roman à saveur historico-légendaire. La saveur historico-légendaire du roman emboîte alors le pas aux images-taches d’origine. Pas de complexe avec les genres. Les genres servent la pulsion fictionnelle, pas le contraire. Fait au conséquences narratives et thématiques incalculables: il nous faudra aussi une langue d’époque… Pas de complexe avec la langue, contrairement à d’autres…

Il n’y a toujours pas de synopsis, mais les plans et le bazar connexe s’accumulent maintenant dangereusement, tant et tant qu’il va falloir en confier certain au papier. Pas trop. J’évite de me surcharger de matériaux préliminaires pré-synopsis. C’est le risque parfait pour perdre le focus et ne finir qu’avec de superbes matériaux en un beau lot bancal trop-long-pour-une-nouvelle-trop-court-pour-un-roman (j’ai de cela à revendre, sur plein d’autres sujets. Aujourd’hui, dans l’urgence, je m’efforce de mener mes projets à terme). Dans le cas du pépiement des femmes-frégates un court texte préliminaire a été directement rédigé avant synopsis. C’est celui de la furtive interaction du caporal Borough avec ses sbires. Il est en anglais, ça ne s’improvise pas. J’ai écrit le premier jet et l’ai fait scrupuleusement relire par des copains torontois, en leur expliquant que je cherchais un ton siècle dernier, comme celui du régiment britannique du Pont de la Rivière Kwaï (À grands coups de Good show, McKinnon!). Mes copains m’ont finalisé ça huit sur huit et refusent obstinément des remerciements explicites. Je ne savais rien de mon histoire, sauf que le jeune homme-oiseau Merkioch, qui rencontre le caporal et ses hommes sur le flanc du mont, est homosexuel. Le contraste entre ces virilités débonnaires badernisantes et son élégance sauvage et jeune étaient donc déjà dans les cartes. Je ne savais pas alors que j’annonçais un autre thème.

Puis vient le jour du synopsis. Cela m’a pris à la Gare Centrale justement, dans un resto tapissé d’images ferroviaires antiques, ça ne s’invente pas. On prend du papier et un stylo à l’ancienne et on se résume d’abord le truc, gentil et simple. C’est un film qu’on a déjà vu, hein, ou un rêve qu’on retrouve. On se résume le coup sur six ou sept feuillets. Pas trop, hein. Le synopsis coule environ 70% de la trame du récit. Il faut laisser de la place pour la folie au fil des chapitres. Quand Sitis vole le téléphone mobile de Denise Labise, ce n’était pas dans le script. Cela nous est venu, à Sitis et à moi, dans le feu de l’action d’écriture, quand Denise nous ajustait notre jolie robe de Batik et que la poche de sa veste s’entrouvrait sur le téléphone qu’elle y avait distraitement posé. Les autres péripéties ont suivi. Alors disons, 90% du scénario et 60% des péripéties, tel est le synopsis idéal. Il faut ensuite le découper par chapitres, bien répartir les périodes d’entrée des éléments d’information (capital si vous avez une intrigue à énigme, genre policier, mais toujours important, en fait), puis s’y tenir (aux moments d’entrée des infos – c’est le seul élément de synopsis absolument ferme – le reste bougera et il faudra bouger avec). Et enfin il faut rédiger, d’un coup, en trente jours, à raison d’un chapitre par jour. Cela ne se fait pas à temps perdu…

Et les thèmes dans tout ça, le message? Tu écris un roman, mon baquet, pas un manifeste situationniste. Garde un œil prudent sur le radar idéologique et raconte ton histoire. Les thèmes suivront bien. Occupe-toi de ta fiction et ton message s’occupera de lui-même. Tes lecteurs européens te diront alors que ton ouvrage porte sur l’inclusion et la tolérance alors que tu n’aura simplement été qu’inclusif et tolérant de ta personne écrivante, comme tu l’es toujours à la ville, au foyer, et surtout dans ton monde de fiction, car tes personnages, tous sans exception, tu les aime d’amour.

Le reste de cet entretien est ici et/ou ici.

.

.

.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Fiction, Québec, Sexage | Tagué: , , , , , , , , , , , | 3 Commentaires »

Ces problèmes de logique posés par les statistiques intempestives

Publié par Paul Laurendeau le 15 août 2011

Oh, les statistiques, on leur fait dire ce qu’on veut…

[Vieil adage]

La présentation journalistique des informations objectives n’est pas toujours extraordinairement rigoureuse. Qui n’est pas tombé un beau jour, entre les tranches de pain grillé et le beurre frais, en lisant son journal du matin, sur ce genre de statistique intempestive qui nous laisse indubitablement dubitatif. Une étude sociologique savante et sophistiquée nous annonce que les hommes portant des chapeaux gris égarent quatre fois plus souvent leurs clés de voiture que les femmes pourtant des souliers rouges. Le sentiment qui nous gagne généralement face à ce type d’info crucialement anecdotique concerne son caractère irritant car inutile. Pour ma part, tout m’intéresse et je crois moins à l’inutile qu’au bousillé ou, comme on dit chez moi, bizouné. De fait, le caractère suprêmement bousillé/bizouné de ce genre de renseignement ne l’empêche pas d’être gorgé d’une vérité importante. Sans que des pourcentages ne soient toujours explicitement fournis, il appert que la culture vernaculaire regorge du genre de corrélations logiques servant de terreau aux statistiques intempestives. Un cultivateur du voisinage nous annonce, à mon fils Tibert-le-Chat et moi, que les pelures des oignons sont particulièrement minces cette année, ce qui laisse présager un hiver doux. Un débat discret s’ensuivit alors entre Tibert-le-Chat et moi, sur lequel je reviendrai en conclusion. Disons simplement ici que cela ne fut pas sans me rappeler une prédiction météo faite, il y a quelques trente ans, par le bonhomme Robichaux dans son champ de tabac, apercevant une tornade miniature sur l’horizon. Une sorcière de vent, ça annonce trois jours de temps sec. Trois jours juste. Il se mit à pleuvoir le quatrième jour et force me fut d’envisager la possibilité que le bonhomme Robichaux détienne, comme maint de ses semblables, des connaissances de météorologie empirique valant bien celle de nos téloches. On pourrait citer de tels exemples ad infinitum de jeux malicieux sur le guéridon central des causes et des conséquences… Cela ne vaut pas dire qu’il ne faille pas s’imprégner de tout cela avec la plus sidérale des circonspections, car sensationnalisme et irrationalité s’y enchevêtrent intimement, plus souvent qu’à leur tour.

Bon, pour ne pas flétrir tel ou tel de nos folliculaires qui font hardiment remonter un bon lot de ces statistiques intempestives à la surface de notre attention, en les faisant dériver, comme le reste, de dépêche en dépêche au gré de l’actualité, je tirerai tous mes exemples ici d’un ouvrage aussi incontournable que parfaitement imperméable au moindre sarcasme grinçant. J’ai nommé: Noel BOTHAM (2004), The World’s Greatest Book of Useless Information [Le plus grand livre d’informations inutiles au monde], John Blake Publising Ltd, London, 408 p {dont nous abrégerons le titre ici en WGBUI  – je traduis directement les citations en français et, s’il faut tout dire, je les tire de la version papier de cette copieuse compilation de faits désarmants, dont je n’exploite pas 5% du contenu – et ceci sera ma seule statistique intempestive personnelle aujourd’hui). Comprenons nous bien ici, pour le bénéfice du petit exercice d’inquiétude critique auquel je vous convie, je vais postuler que le susdit WGBUI nous dit la vérité vraie, même s’il ne cite pas ses sources ou ses procédures d’investigation et envoie parfois des relents aussi denses que douteux de légende urbaine. Ce postulat véritabliste est un strict artéfact de méthode et, avant que ceux de mes lecteurs qui me traitent de tous les noms ajoutent celui de statisticien intempestif au corpus copieux de leur antipanégyrique, je vous dirai sans faillir que si la fumeuse étude vaguement citée plus haut se trompe et qu’en fait ce sont incontestablement les hommes portant des chaussures avec lacets qui égarent quatre fois plus souvent leurs clés de voiture que les femmes pourtant des chapeaux rubanés, les tout petits mais fort agaçants problèmes logiques posés par les statistiques intempestives restent parfaitement entiers et entraînent, dans leurs sillages poisseux, une portée générale pour le sociologue, l’ethnologue et l’historien sur laquelle j’aimerais bien, par la présente, vous faire quand même un petit peu tiquer. C’est au problème logique de principe que je m’intéresse ici, donc, en fait, bien plus qu’aux «informations» statistiques (intempestives) spécifiques ou à leur véracité, si tant est.

.

.

.

Nombres bruts, souvent invérifiables mais, au moins, (presque) toujours limpides. D’abord voyons les cas les moins suspects ou bizarres dans tout ce fatras informatif: les nombres bruts. Contrairement aux statistiques intempestives impliquant des proportions ou des pourcentages, les présentations de nombres bruts, elles, n’opèrent aucun nivellement de données quantitativement comparées et ne cultivent aucun beau risque explicitement ou implicitement explicatif. L’information transmise est donc moins susceptible de charrier des flous corrélatifs permettant d’ouvrir la porte à des dérives délirantes de nature intempestive. Donc, on peut proposer que ça se boit comme de la bonne eau de source. Jugez plutôt.

Douze millions d’américains ne savent pas que la capitale de leur pays est Washington. (WGBUI, page 334)

496 des 500 plus grosses entreprises américaines sont dirigées par des hommes. (WGBUI, page 374)

Le bottin téléphonique de New York avait 22 Hitler enregistrés avant la Seconde Guerre Mondiale et aucun après. (WGBUI, page 363)

Il y a plus de 63 millions d’ouvrage portant sur Star Trek publiés dans le monde, en plus de 15 langues. Il se vend 13 de ces ouvrages par minute, aux États-Unis. (WGBUI, page 285)

Lors de la grande panne de courant électrique sur New York les 13 et 14 juillets 1977,  il y eut un nombre record de 80 millions de coups de téléphones. (WGBUI, page 321)

Des 34,000 morts annuelles par arme à feu aux États-Unis, moins de 300 sont des homicides qu’on pourrait considérer comme «légitimes», catégorie incluant le fait d’abattre un cambrioleur, un agresseur violent ou un violeur. (WGBUI, page 347)

Depuis 1976, il y a eu plus de 700 exécutions aux États-Unis. Près du tiers de ces exécutions a eu lieu au Texas. (WGBUI, pages 374, 376)

Annuellement aux États-Unis, une valeur de $200 millions en timbres-poste demeure inutilisée et finit dans des albums de collectionneurs. Ces derniers sont au nombre d’au moins 22 millions, dans ce seul pays. (WGBUI, page 352)

Neuf personnes meurent quotidiennement aux États-Unis pour avoir bu, mangé ou inhalé quelque chose d’autre que de la nourriture. (WGBUI, page 370)

500 américains meurent de froid à chaque année. (WGBUI, page 370)

Deux millions de personnes sont hospitalisées chaque année suite aux effets secondaires de médicaments prescrits ou à des réactions à ceux-ci, et le nombre astronomique de 140,000 personnes meurent pour ces raisons. (WGBUI, page 114)

Plus de 100,000 américains meurent annuellement de réactions allergiques (ou autres) aux effets secondaires de médicaments leur ayant été prescrits. (WGBUI, page 348)

Le 13 du mois tombe un vendredi plus souvent que tous les autres jours de la semaine. Sur une période de 400 ans, il y aura 688 vendredis 13. (WGBUI, page 375)

Dans le laps de temps qu’il vous faudra pour lire cette phrase, 50,000 cellules de votre corps mourront et seront remplacées. (WGBUI, page 112)

Un mille cube (4 kilomètres cubes) de brouillard ordinaire contient moins d’un gallon (4.5 litres) d’eau. (WGBUI, page 143)

Il faudrait manger 11 livres (5 kilos) de pommes de terre pour prendre une livre (0.45 kilos) de poids corporel. Une pomme de terre ne contient pas plus de calories qu’une pomme. (WGBUI, page 309)

Les croustilles (potato chips) sont le goûter favori des américains. Ils en dévorent annuellement 1.2 milliards de livres (environ 540 millions de kilos). (WGBUI, page 348)

Un individu ordinaire passe 30 ans en colère contre un membre de sa famille. (WGBUI, page 237)

On estime que le nord-américain moyen ouvre la porte de son réfrigérateur 22 fois quotidiennement. (WGBUI, page 351)

En 1987 American Airlines fit une économie de 23,000 livres sterling en retirant une olive de la salade des passagers de première classe. (WGBUI, page 367)

Ces chiffres cruciaux bien en main, la part du sociologiquement révélateur et de l’anecdotique creux reste naturellement à faire pour les uns et pour les autres mais, bon, au moins, les chances de se faire jouer un hocus-pocus sur les quantités, les implications ou les significations sont réduites à un minimum acceptable. Profitons-en car ce ne sera pas toujours le cas.

.

.

.

Pourcentages limpides et pourcentages fumeux. Le problème vers lequel on se dirige, qui, fondamentalement, en est un de communication adéquate des informations quantifiées, va subitement s’intensifier avec les incontournables pourcentages (et comparaisons proportionnelles du même type, y compris les fameux «pour mille» des démographes). Dans le monde lapidaire des statistiques intempestives, de nombreuses informations se fournissent en ronflants pourcentages. Si certains de ces pourcentages sont clairs comme de l’eau de roche, d’autres apparaissent vite comme de véritables casse-tête mentaux.

Pourcentages parfaitement compréhensibles. Il ne semble pas y avoir de problème particulier avec les pourcentages de la série suivante. On ne sait toujours pas d’où ils sortent mais enfin, au moins, ils se décodent sans ambivalence.

Près de 50% des journaux publiés au monde le sont aux États-Unis et au Canada. (WGBUI, page 282)

La forêt couvre environ 60% de la Pennsylvanie, dont le nom signifie la «forêt de Penn» (du nom de son fondateur William Penn). (WGBUI, page 350)

25% des américains ne savent pas ce que l’on entend par l’Holocauste. (WGBUI, page 321)

Environ 27% de la nourriture produite dans le monde industrialisé est perdue, parce que tout simplement jetée. (WGBUI, page 313)

Près de 25% des propriétaires d’animaux domestiques américains amènent leur animal domestique au travail. (WGBUI, page 320)

62 % des propriétaires de chiens américains signent leurs lettres ou cartes postales de leur nom et de celui de leur chien. (WGBUI, page 321)

49% des américains ne savent pas que le pain blanc est fait de blé. (WGBUI, page 324)

La diète contemporaine de l’américain moyen consiste en 55% de malbouffe (junk food). (WGBUI, page 325)

Les gens ayant des ordinateurs à la maison ont tendance à regarder 40% moins de télévision que la moyenne. (WGBUI, page 223)

 Le nombre de centenaires (100 ans ou plus) a plus que doublé depuis 1980 et se situe aujourd’hui aux environs de 50,000. Quatre sur cinq [80%] d’entre eux sont des femmes. (WGBUI, page 115)

La perte de seulement 15% de l’eau de notre corps pourrait nous être fatale. (WGBUI, page 116)

Les muscles d’un homme de taille moyenne représentent environ 40% de son poids, soit environ 32kg (70 lb). Les muscles d’une femme de taille moyenne représentent environ 30% de son poids, soit environ 20kg (43 lb). (WGBUI, page 90)

Le cerveau moyen représente 2% du poids total du corps. Il requiert cependant, pour fonctionner, 25% de tout l’oxygène absorbé, quand 12% de celle-ci va aux reins et 7% va au cœur. (WGBUI, page 97)

Alors que 7 hommes sur 100 souffrent d’une forme ou d’une autre de cécité aux couleurs, seulement une femme sur 1,000 souffre de cette déficience. (WGBUI, page 100)

Environ 6% de la population mondiale est susceptible de subir la paralysie du sommeil, une incapacité à bouger et à parler perdurant plusieurs minutes après le réveil. (WGBUI, page 130)

On estime que 60% des détecteurs de fumée résidentiels actuellement en usage ne fonctionnent pas, soit parce qu’ils n’ont pas de piles, soit parce que leurs piles sont à plat. (WGBUI, page 146)

Seulement 29% des couples mariés sont en accord sur l’intégralité des questions et enjeux politiques. (WGBUI, page 231)

75% des personnes qui font jouer la radio de leur automobile chantent sur l’air jouant à la radio. (WGBUI, page 235)

30% de tous les mariages se font par simple amitié. (WGBUI, page 237)

70% des femmes préfèrent manger du chocolat qu’avoir une relation sexuelle. (WGBUI, page 237)

Un poulet sur cinq que vous trouvez au supermarché est infecté au Campylobacter, une bactérie susceptible de causer un empoisonnement alimentaire. (WGBUI, page 316)

Des bactéries, notamment le Staphylocoque, la E Coli et la Klebsiella, sont présentes sur 18% des pièces de monnaie et sur 7% des billets de banque, aux États-Unis. (WGBUI, page 318)

Un aborigène américain sur 5 meurt dans un accident routier tandis qu’un américain de la population non-aborigène sur 17 meurt dans un accident routier. (WGBUI, page 318)

Une enquête portant sur des jeunes de 18 à 24 ans de neufs pays place les américains au dernier rang pour les connaissances générales en géographie. Un américain sur 7, soit environ 24 millions de personnes, ne saurait vous montrer son propre pays sur une mappemonde muette. Fait plus alarmants, tous les participants à cette enquête étaient des diplômés de collège ou d’université. (WGBUI, page 318)

8% des américains qui s’embrassent le font en gardant les yeux ouverts, tandis que 20% d’entre eux jettent un petit coup d’œil de temps en temps. (WGBUI, page 327)

Les États-Unis s’approprient 50% de la production mondiale de diamants alors qu’il n’existe qu’une seule mine de diamant aux États-Unis, en Arkansas. (WGBUI, page 326)

Les adolescents américains jouent jusqu’à un milliard de dollars par année, et on croit qu’environ 7% des adolescents de moins de 18 ans aux États-Unis sont des joueurs compulsifs. (WGBUI, page 327)

21% des enfants américains mangent du chocolat tous les jours. (WGBUI, page 328)

Les États-Unis, avec 5% de la population mondiale, ont 70% des avocats du monde. (WGBUI, page 329)

Per capita, les américains dépensent quatre fois plus d’énergie que ne le faisaient la génération de leurs grands parents. (WGBUI, page 331)

Environ 60% des bébés américains sont nommés d’après des membres de leur famille ou des proches. (WGBUI, page 333)

Il est estimé qu’un américain sur 5 –environ 38 millions de personnes- n’aime pas le sexe. (WGBUI, page 333)

20% des américains ne savent pas qu’Osama Ben Laden et Saddam Hussein sont deux personnes différentes. (WGBUI, page 335)

Dans plus de 40% des maisonnées américaines où vivent des enfants, il y a une arme à feu. (WGBUI, page 336)

Aux États-Unis, les tribunaux consacrent environ 50% de leur temps à des causes impliquant ou concernant des automobiles. (WGBUI, page 336)

Les États-Unis produisent 19% des détritus mondiaux. Cette contribution annuelle inclut notamment 20 milliards de couches jetables et deux milliards de rasoirs jetables. (WGBUI, page 337)

Environ 25% du territoire de la ville de Los Angeles est couvert de voitures. (WGBUI, page 342)

52% des américains croient que l’homme préhistorique co-existait avec les dinosaures. (WGBUI, page 344)

65% des américaines portent un soutien-gorge de la mauvaise grandeur. (WGBUI, page 346)

Environ 66% des magazine que l’on retrouve jetés le long des routes aux États-Unis sont des revues pornographiques. (WGBUI, page 347)

Il arrive que la quantité de chiens-chauds (hot-dogs) vendus dans les stades de baseball dépasse le nombre de spectateurs présents. Mais, habituellement, le nombre de chiens-chauds vendus dans un stade de baseball représente 80% du nombre de spectateurs. (WGBUI, page 348)

On estime qu’environ 33% des blondes américaines sont de fausses blondes. (WGBUI, page 350)

Tous les jours, aux États-Unis, une centaine de personnes âgées de plus de 14 ans se suicident. Il s’agit là d’une augmentation de 50% entre la décennie 1990-2000 et la décennie 2000-2010. (WGBUI, page 354)

Les chiens mordent environ un million d’américains par année. 800,000 de ces morsures de chiens nécessitent une attention médicale urgente. Les morsures de chiens, arrivent en second, juste après les maladies transmissibles sexuellement, au chapitre des problèmes de santé les plus coûteux aux États-Unis. 60% des personnes mordues sont des enfants et 80% des personnes y perdant la vie sont aussi des enfants. (WGBUI, page 357)

Seulement 8% des pommes de terre cultivées aux États-Unis sont utilisées pour confectionner des croustilles (potato chips) (WGBUI, page 359)

Le 2/3 des adultes américains souffre d’hémorroïdes. (WGBUI, page 360)

Une boite de céréales sur 11 vendue aux États-Unis est une boite de Cheerios. (WGBUI, page 361)

Un(e) adulte américain(e) de moins de 45 ans sur 15 a eu son premier emploi chez McDonald’s. (WGBUI, page 364)

25% des américains croient que Sherlock Holmes a véritablement existé. (WGBUI, page 364)

Le gagne-pain d’un travailleur de Caroline du Nord sur 11 dépend de l’industrie du tabac. (WGBUI, page 365)

Dans près de 10% des foyers américains, on costume l’animal domestique de la maison pour l’Halloween. (WGBUI, page 365)

Un américain sur 16 porte un des 12 noms de familles américains les plus usuels. (WGBUI, page 368)

Au jour d’aujourd’hui, seulement 33% des américains font de l’exercice régulièrement, et 66% d’entre eux ont un problème d’embonpoint. (WGBUI, page 370)

Pendant la première semaine du passage à l’heure avancée, le nombre d’accident de voitures augmente de 10%. (WGBUI, page 378)

50% de tous les meurtres sont commis avec une arme à feu. (WGBUI, page 378)

69% des accidents de voiture ont lieu à une distance de 25 milles [40 km] ou moins de la résidence de l’accidenté. (WGBUI, page 379)

19% des dormeurs ronfleurs ronflent suffisamment fort pour que leur ronflement soit audible à travers une porte close. (WGBUI, page 130)

À ceux qui diront qu’Ysengrimus est un chieur, je veux simplement dire que la majorité (je ne vais pas vous donner ça en pourcentage!) des pourcentages qu’on retrouve dans le journal du matin ne posent pas de problèmes particuliers. Ils sont clairs et nets, comme ceux que vous venez de lire ici, dans cette série spécifique. Le seul reproche qu’on peut leur faire est que, dans certains cas, un élément d’information resté implicite peut fausser la lecture du message global. On nous parle du pourcentage des dormeurs ronfleurs dont le raffut passe à travers une porte, sans fournir le pourcentage des ronfleurs. Une lecture distraite pourrait conclure, fautivement, que 19% des dormeurs ronflent aussi fort (alors qu’en fait c’est 19% du n% non spécifié des ronfleurs, sous-ensemble implicite de l’ensemble des dormeurs). Cette erreur, due à la mécompréhension d’un implicite, est assez commune dans ce genre d’info et, évidemment, le cocktail bien connu des contraintes de brièvetés et du goût du sensationnel n’arrange rien. Force est de supposer qu’Ysengrimus et le journal du matin ont en commun de ne pas écrire pour un lecteur sot ou inattentif. Force est cependant aussi d’observer que cette entourloupe de statistique intempestive est systématiquement et ouvertement utilisée pour fausser au moins une chose importante: la compréhension des résultats électoraux. L’exemple classique s’est reproduit sans encombre lors des élections canadiennes de 2011. On nous claironne partout que les Bleus réacs sont allés chercher leur gouvernement majoritaire avec 39.62% du ci-devant «vote populaire». En fait, il s’agit de 39.62% des 61.2% de canadiens ayant effectivement voté. Le pourcentage réel des purs électeurs réacs de 2011, au Canada est donc, en fait, de 24.24%… Laissez-moi vous dire qu’il faut creuser un petit peu plus loin que le canard matinal pour finir par dégotter ce chiffre. Ce ne serait pourtant rien de dire: 39.62% des électeurs effectifs (soit 24.24% des personnes ayant le droit de vote). On en rajoute plus pour les soi-disant températures «ressenties» dues à un facteur vent ou humidex vachement showbiz mais, de fait, bien mal étayé, lui…

.

.

.

Pourcentage ambivalents. Dans la série suivante, par contre (justement), astuce, duplicité ou maladresse, il y a toutes sortes de sémillements informatifs qui font qu’on a subitement perdu la belle clarté de mes exemples antérieurs. On entre subrepticement dans une première forme de casse-tête logique.

En 1954, la compagnie d’alimentation General Mills introduisit sur le marché la céréale Trix. Cette nouvelle céréale, qui eut un succès immense auprès des enfant, était constituée de 46.6% de sucre. (WGBUI, page 307)

Aux États-Unis, plus de 50% des personnes qui se font mordre par un serpent venimeux, et ne se font pas soigner pour cette morsure, survivent. (WGBUI, page 318)

Plus de 40% des américaines ont fait parti de l’organisation du Scoutisme Féminin. Les deux tiers des femmes  inscrites au Who’s Who of Women sont d’anciennes Scoutes. (WGBUI, page 325)

Les relations sexuelles, les éclats de rage et le tennis extrême sont responsables de 17% des crises cardiaques. (WGBUI, page 117)

Le quart des gens qui perdent le sens de l’odorat perdent aussi le désir sexuel. (WGBUI, page 128)

10% des amateurs de Star Trek remplacent les lentilles de leurs lunettes tous les cinq ans, que le besoin s’en fasse sentir ou non. (WGBUI, page 220)

4% de la nourriture que vous mangerez dans votre vie le sera devant un réfrigérateur dont la porte sera ouverte. (WGBUI, page 315)

Moins de 33% des repas mangés aux États-Unis sont servis à une famille entière réunie. (WGBUI, page 367)

Environ 25% de tous les enfants vivent un ou plusieurs épisodes de somnambulisme entre l’âge de sept et douze ans. (WGBUI, page 88)

L’hémisphère gauche du cerveau préside au langagier chez 95% des droitiers. Chez les gauchers, pour 70% d’entre eux c’est l’hémisphère droit qui préside au langagier. (WGBUI, page 98)

L’accumulation moyenne de cirripèdes pour une durée de six mois sur la coque d’un navire produit une inertie qui force le véhicule à consommer 40% plus d’énergie en se déplaçant. (WGBUI, page 141)

Plus de la moitié des espèces animales du monde ne se retrouvent que dans la mer. Il y a mille fois plus d’êtres vivants dans la mer que sur terre. (WGBUI, pages 141, 143)

Environ 350 millions de boites de soupe au poulet et aux nouilles de toutes marques sont vendues annuellement aux États-Unis. 60% des ces dernières sont achetées pendant la saison des rhumes et des grippes. Le mois de janvier est le meilleurs mois de l’année pour la vente de soupe au poulet et aux nouilles. (WGBUI, page 306)

Une fois qu’une orange a été pressée ou coupée, sa vitamine C se dissipe rapidement. Après seulement 8 heures à la température de la pièce ou 24 heures au réfrigérateur, il y a une perte de 20% de la vitamine C d’une orange moyenne. (WGBUI, page 309)

Entre 1988 et 2003, le nombre de femmes vivant seules aux États-Unis a augmenté de 33% pour atteindre 33 millions. (WGBUI, page 345)

Avec 20.7 divorces pour 1,000 personnes mariées, les États-Unis sont les champions mondiaux du ménage rompu. Leur plus proche «rival» est le Danemark, avec 13.1 divorces pour 1,000 personnes mariées. (WGBUI, page 349)

De tous les états américains, Hawaï détient le plus haut taux d’incinérations avec 60.6 % de préférence pour l’incinération par rapport à l’enterrement. (WGBUI, page 362)

45.5% des meurtres sont le résultat immédiat d’une dispute, notamment d’une disputes entre des membres d’une même famille ou des amis. (WGBUI, page 375)

70% des américains ayant un cours secondaire ou moins encourageraient leur fille si elle souhaitait concourir pour devenir Miss America. 41% des détenteurs de diplômes universitaires disent qu’ils n’encourageraient pas leur fille à participer à un tel concours. (WGBUI, page 352)

Lorsque la diète quotidienne des pensionnaires d’un centre de détention juvénile de Virginie passa de la malbouffe américaine type à de la nourriture normale – céréales sans sucres, jus de fruits au lieu de boissons gazeuses etc. – le nombre de personnes commettant des offenses chroniques diminua de 56% et le nombre de personnes se comportant avec de bonnes manières augmenta de 71%. (WGBUI, page 366)

Les ordinateurs portables se font trop bousculer dans tous les sens. Cela les rend à peu près à 30% plus susceptible de cesser de fonctionner que les ordinateurs fixes. (WGBUI, page 147)

Environs 70% des ménages américains achètent de la moutarde jaune annuellement. (WGBUI, page 333)

Si cette seconde série vous semble aussi lisible que la précédente, je suggère que c’est un réflexe conformiste de lecture qui vous donne l’illusion d’avoir clairement compris ce qu’on vous raconte ici. On pourra discuter certains de ces cas de figures dans l’espace de discussion, si vous le voulez. Pour le moment, je vous laisse les décanter en m’en tenant à quelques exemples représentatifs. L’insulte la plus explicite à l’intelligence reste l’utilisation de pourcentages avec décimales pour la description de réalités non continues, comme un nombre de meurtres ou d’incinérations. Aussi, pensons-y une minute en sautant hors de la roue de la cage. Que signifie concrètement, pour un ordinateur portable d’être 30% plus susceptible de cesser de fonctionner et que font exactement les américains qui ne sont pas des acheteurs annuels de moutarde jaune? Ils en achètent bi-annuellement, hebdomadairement, sporadiquement ou pas du tout? Et que font de leurs lunettes les 90% d’amateurs de Star Trek qui n’en changent PAS mécaniquement et automatiquement aux cinq ans? L’implicite englobant la portion de réalité extérieure à la description devient ici trop vaste et cela brouille dangereusement la compréhension de l’information quantitative fournie. Il y a notamment le problème de la corrélation entre la statistique présentée et une tranche temporelle spécifique. L’orange coupée en quartiers finit-elle totalement exempte de la moindre vitamine C après une semaine au frigo ou 40 heures à l’air libre? Un an d’agglutination de cirripèdes sur la coque du navire lui fait-elle alors flauber 80% d’énergie supplémentaire, et un an et demi, 120% de ladite énergie en sus? Et est-ce alors, oui ou non, la panne des moteurs? Les enfants somnambules entre sept et douze ans voient-ils leur somnambulisme augmenter ou diminuer avec l’âge? Qu’en est-il du somnambulisme des babis de cinq ans, est-il plus ou moins fréquent? Que nous dit-on ici exactement, finalement? On dirait qu’un abus de la formulation en pourcentage, à la Yogi Berra («90% of the game is half mental» est une de ses devises cardinales) bizoune complètement la précision de l’information relayée. Regardez attentivement les pourcentages de cette série. Chacun d’eux fait l’objet d’une tendancieuse diversité possible d’interprétations, surtout eu égard aux éléments laissés implicites. Il n’aurait peut-être pas fallu user si cavalièrement des symboles % et ‰.

.

.

.

 

À-peu-près-100%. Et, à propos, au chapitre de l’abus de la formulation en pourcentages, figurent en excellente position les À-peu-près-100%. Voici, en effet, le lot des certitudes, habituellement, presque toujours, piquées d’un petit bémol autoprotecteur. Il y en a des plus bizarres que d’autres et, notre tout premier exemple le prouve, on pourrait parfaitement les avancer sans que le mythologique signe % n’apparaisse dans la formulation.

Si un jumeau identique grandit avec une dent en moins, le second jumeau identique grandira habituellement, lui aussi avec une dent en moins. (WGBUI, page 96)

La vue compte pour 90% à 95% de toutes les perceptions sensorielles. (WGBUI, page 101)

99% de toutes les formes de vie ayant existé sur terre sont aujourd’hui disparues. (WGBUI, page 149)

Plus de 95% de la population de la Grèce est orthodoxe, de l’Église Orthodoxe Grecque. (WGBUI, page 154)

Près de 100% de la saleté d’une maison normale vient du dehors. 80% de cette saleté est apporté par les gens, collée à leurs chaussures ou à leurs vêtements. (WGBUI, page 376)

Et le 20% qui reste, il entre par les fenêtres par jour de vent ou marche par lui-même sous formes de frémilles, de mites et d’araignées? Dites-moi, un peu? À ce point-ci, inévitablement, notre entendement commence aussi à se révolter quand même un petit peu, et des questions commencent à percoler dans notre esprit, devant toutes les certitudes claironnées de ce savoir folliculaire bizarroïde. Comment savez-vous cela? Qui vous l’a dit? Et subitement, zouzouzou… cela nous entraîne vers la catégorie suivante, qui, elle, est un indubitable scandale informatif et intellectuel aussi virulent que sidéralement banal.

.

.

.

Les statistiques d’autoproclamation. Que valent, en effet, des pourcentages subtils de précision, comme du papier à musique, quand ils portent non pas sur soi mais sur ce que l’on dit, ou affirme, ou prétend, ou croit, ou veut croire, ou veut faire croire de soi?

Une personne sur dix admet qu’elle serait susceptible d’acheter une tenue vestimentaire avec l’intention délibérée de la porter une seule fois et d’aller la rendre ensuite. (WGBUI, page 231)

39% des gens admettent que, invités chez des amis, ils ont jeté un coup d’oeil fureteur dans leur cabinet à médicaments. (WGBUI, page 231)

33% des propriétaires de chien américains admettent parler à leur chien au téléphone ou lui laisser des messages sur un répondeur, quand ils sont absents. (WGBUI, page 326)

Près de 90% des américains se décrivent comme timides. (WGBUI, page 328)

16% des américains affirment lire la Bible tous les jours. (WGBUI, page 359)

62% des buveurs de café réguliers âgés entre 35 et 49 ans disent se fâcher s’ils ne peuvent pas boire une tasse de café à l’heure où ils le font habituellement. Seulement 50% des buveurs de café réguliers de moins de 35 ans déclarent se fâcher pour la même raison. (WGBUI, page 238)

Près de 70% des écoliers américains déclarent que la pizza est leur plat de résistance favori, le maïs leur légume favori, le biscuit leur dessert favori. (WGBUI, page 364)

49% des papas américains se décrivent comme étant un meilleur parent que leur père. (WGBUI, page 349)

36% des américains déclarent qu’ils n’éliraient pas un athée comme président. (WGBUI, page 361)

73% des américains sont prêts à porter leurs vêtements jusqu’à leur usure complète. (WGBUI, page 354)

Oui, mais le feront-ils? On voit bien le problème ici et, perso, je le trouve suprêmement agaçant. Tant admettent faire ceci mais combien le font sans l’admettre? Tant prétendent lire la Bible mais combien ne le font pas et disent le faire. Je me trouve meilleur papa que mon papa mais qu’en dirait mon papa… ou ses petits-fils? Les petits jeunes buveurs de café connaissant peut-être plus mal que leurs aînés une corrélation colère/manque qui, elle, monte en eux, tant et tant qu’ils sont moins aptes à la rapporter et ce, sans que cela n’atteste son inexistence. Les statistiques intempestives sont déjà bien faiblardes par elles-mêmes, faut-il en plus les plomber en les lançant dans une problématique de la si brumeuse traversée du filtre subjectif, abdiquant de ce fait notre fonction d’ethnologue ou de sociologue en la vissant sans méthode sur le dos de nos informateurs, comme une selle sur un cochon? Sans compter que, parfois, cela bascule de bonne fois dans le pragmatisme le plus pernicieux. Si un pourcentage élevé d’américains croit que Roxie Hart n’a pas fait le coup de feu, ça y est, subitement, elle ne l’a plus fait? Si la majorité des américains croit que le service de la dette est plus important que la couverture de santé, ça y est, il faut ne plus les soigner? Bon, s’ils sont massivement favorables à la peine de mort ou à la ségrégation, pourquoi ne pas les réintroduire? Dangereux, ça. Virtuellement omniprésentes, ces statistiques d’autoproclamation renseignent plus sur celui ou celle qui autoproclame que sur ce qui est autoproclamé. Ajoutons que plusieurs des informations «objectives» de mes autres catégories se fient, largement ou totalement, sur la parole de la personne sondée, sans explicitement l’admettre (que l’ethnologue fureteur qui a observé de visu le comportement oculaire des américains quand ils se bécotent lève la mains svp). On a là un artefact de plus. Ce problème de brouillage subjectif, derrière lequel se profilent des problèmes de méthode plus profonds, est donc passablement plus étendu qu’il n’y parait, surtout dans l’information journalistique usuelle qui, elle, s’alimente massivement aux sondages et polls d’opinions de toutes farines. Mais revenons à nos questions de corrélations de quantités objectives.

.

.

.

Ceci pour cela. Avec le nivellement des faits, souvent passablement fallacieux, du ceci pour cela, on tombe dans le problème inverse du précédent. Oh, l’information, cette fois-ci, est totalement objective mais son organisation est si crûment éclectique qu’on se demande un peu si ce n’est pas plus du divertissement que du journalisme effectif qui nous roule sous le nez. Il s’agit ici simplement de comparer les deux quantités distinctes de deux objets distincts, au sein d’un ensemble donné. La question, respecteueuse mais toutefois incontournable, que cela soulève est tout simplement: pourquoi le faire?

La population mondiale de poulets est de plus du double de la population mondiale d’humains et la population mondiale de bétail est supérieure à la population humaine de la Chine. (WGBUI, page 141)

Sur Terre, il y a 200 millions d’insectes pour chaque humain. (WGBUI, page 147)

Il y a environ un livre de bibliothèque par personne sur terre. (WGBUI, page 293)

Il y a deux cartes de crédit par personne, aux États-Unis. (WGBUI, page 337)

Avec approximativement 135 millions d’automobiles au plan national, il est estimé qu’il y a environ une automobile pour deux américains. (WGBUI, page 338)

En 1995 aux États-Unis, KFC a vendu un morceau de poulet pour chaque homme, femme et enfant américain. (WGBUI, page 344)

À Las Vegas, il y a une machine à sous pour 8 habitants. (WGBUI, page 333)

L’Alaska compte plus de caribous que de citoyens. (WGBUI, page 351)

Il y a plus de gens dans la ville de New York (8 millions de personnes) que dans les états de l’Alaska, du Vermont, du Wyoming, du Dakota du sud, du New Hampshire, du Nevada, de l’Idaho, de l’Utah, d’Hawaï, du Delaware, et du Nouveau-Mexique combinés. (WGBUI, page 340)

Il y  a plus de téléphones que de personnes dans la ville de Washington. (WGBUI, page 341)

Il y a plus de téléviseurs aux États-Unis qu’il n’y a de personnes au Japon. (WGBUI, page 341)

Il y a une distributrice automatique pour chaque 55 américains. (WGBUI, page 370)

Il y a un psychologue ou psychiatre pour chaque 2,641 américains. (WGBUI, page 369)

Aux États-Unis, une personne meurt dans un incendie toutes les 147 minutes. (WGBUI, page 364)

En dépit de systèmes de protections incluant des clignotants lumineux, des cloches et des barrières mobiles, un train percute un véhicule routier tous les 90 minutes, aux États-Unis. (WGBUI, page 352)

On se fait dire qu’il y a deux cartes de crédits par personne aux États-Unis, de là à se mettre a croire que tout le monde a sa Visa et sa Master Card, il y a un pas vite et distraitement franchi. Alors qu’en fait, évidement, on se console en se disant que, nivellement statistique oblige, chaque homme, femme et enfant n’a pas vraiment mordu dans un morceau de poulet-merde KFC, sauf que, tout de même… Un cas spécifique du Ceci pour cela c’est l’équivalence, établie intempestivement, entre une action et une quantité temporelle fixe (Le fameux: Los Angeles, toutes les minutes, un crime y est commis). Nivellement statistique bassement mécaniste ou information effective et factuelle? Allez donc vraiment savoir… Et bon, le reste à l’avenant…

.

.

.

Comparaisons sans transposition. Bon, notre premier vrai problème de logique affleure ici. C’est un problème ensembliste, si vous voulez. L’idée est qu’il faut, en fait, procéder à des comparaisons sans transposition ou tout simplement: comparer, sans éclectisme, ce qui est comparable. Cela arrive fréquemment d’ailleurs, sans référence trop appuyée à des quantités explicites, et avec un efficace descriptif parfaitement honnête.

La population mondiale de religion Catholique Romaine est plus nombreuse que celle de toutes les autres sectes chrétiennes combinées. (WGBUI, page 154)

Don Quichotte est le second ouvrage ayant été traduit dans le plus grand nombre de langues, le premier étant la Bible. (WGBUI, page 296)

Plus d’ouvrages ont été écrits sur Jack l’Éventreur que sur tout autre meurtrier au monde. (WGBUI, page 294)

Le cerveau des hommes est moins bien formé et rétrécit à une vitesse plus grande que le cerveau des femmes. (WGBUI, page 119)

Les garçons sont plus susceptibles d’être gauchers que les filles. (WGBUI, page 121)

Les principaux systèmes corporels des humains de sexe masculin – système circulatoire, respiratoire, digestif et défécatoire – sont tous hautement susceptibles de cesser de fonctionner avant les principaux systèmes corporels des humains de sexe féminin. (WGBUI, page 121)

Les hommes atteignent le sommet de leur ardeur sexuelles vers la fin de l’adolescence, début de la vingtaine. Leur ardeur décline graduellement à partir de ce moment là. Les femmes, pour leur part, n’atteignent le sommet de leur ardeur sexuelle que vers la fin de la vingtaine, début de la trentaine. Elles maintiennent alors ce niveau stable d’ardeur sexuelle jusque vers la fin de la cinquantaine début de la soixantaine. (WGBUI, page 123)

Le granite conduit les sons 10 fois plus vite que l’air. (WGBUI, page 147)

Quiconque écrit une lettre au New York Times a une chance sur 21 de la voir publiée. Ceux qui écrivent au Washington Post disposent de meilleures chances avec une lettre sur 8 publiée. (WGBUI, page 282)

Il y a plus d’hommes que de femmes qui se suicident aux États-Unis. (WGBUI, page 360)

Il y a plus de femmes que d’hommes millionnaires aux États-Unis. (WGBUI, page 365)

Une femme noire américaine est quatre fois plus susceptible de mourir en couche qu’une femme blanche américaine. (WGBUI, page 374)

Les hommes sont quatre fois plus susceptibles de commettre une tentative de suicide que les femmes. (WGBUI, page 375)

Des 20 plus grands pays industrialisés, Les États-Unis sont celui avec le taux de participation le plus faible aux élections. (WGBUI, page 375)

Il y a, en moyenne, plus d’animaux tués par des automobilistes que par des chasseurs armés de fusils. (WGBUI, page 377)

Les États-Unis ont [proportionnellement – P.L.] deux fois plus de mères ayant moins de vingt ans que le Canada. (WGBUI, page 374)

Tout à coup le curieux effet d’incohérence fallacieuse (corrélation caribous/citoyens ou citoyens japonais/téléviseurs américains) de la série antérieure disparaît, parce qu’on compare du comparable. On notera le proportionnellement que je rajoute dans le dernier exemples sinon, il devient ouvertement délirant (la population du Canada représentant un peu plus de 10% de celle des États-Unis). Si on laisse ces petits accidents de côté, on a ici, aussi, une série parfaitement informative. La plus informative, peut-être, avec celles des pourcentages non-ambivalents et des nombres bruts. Ces comparaisons ne font pas de transpositions qualitatives. Elles corrèlent, souvent, utilement, ce qui est effectivement existant dans le monde et y est lié, objectivement connecté. Et pourtant la comparaison journalistique la plus sérieuse n’est méthodologiquement pas très éloignée de la comparaison la plus showbiz imaginable.

.

.

.

Transpositions qualitatives (et comparatives) du quantitatif. Pour fin de «démonstration», on explicite souvent des quantités avec l’aide d’une image qualitative choc, souvent hautement spectaculaire (j’admet sans rougir que cette série compte au nombre de mes préférées, émotivement sinon intellectuellement). Jouissifs pour les sens, marrants pour se fendre le bide, toujours hirsutement fictifs, ces procédés descriptifs, grands favoris des encyclopédies enfantines d’autrefois, interpellent l’imaginaire certes mais on peut, sans honte, se demander ce qu’ils valent vraiment dans notre compréhension effective du monde. Ici, contrairement au cas de figure précédent, et derechef, on compare du pas vraiment comparable.

Un corps humain ordinaire contient suffisamment de soufre pour tuer toutes les puces d’un chien ordinaire, suffisamment de potassium pour actionner la mise à feu d’un canon jouet, suffisamment de carbone pour fabriquer 900 crayons, suffisamment de matière grasse pour confectionner 7 barres de savon, 45 litres (10 gallons) d’eau et suffisamment de phosphore pour confectionner 2,200 têtes d’allumettes. (WGBUI, page 111)

La soute de la navette spatiale est suffisamment volumineuse pour contenir une baleine à bosses tout en ayant encore assez d’espace pour caser 1,000 harengs en sa compagnie. C’est l’équivalent du volume de 250,000 plaques de chocolats de quatre onces. (WGBUI, page 143)

Un Boing 747 pèse 55 fois le poids d’un éléphant d’Afrique moyen. (WGBUI, page 143)

Un éclair génère une température cinq fois plus élevée que celle qu’on détecte à la surface du soleil. (WGBUI, page 144)

Toute la masse des surfaces de terrain terrestres, et même plus, pourrait entrer dans l’Océan Pacifique. (WGBUI, page 144)

Le poids de la Terre équivaut à celui de 80 lunes. (WGBUI, page 147)

Une puce a une vitesse d’accélération pouvant atteindre 50 fois celle de la navette spatiale. (WGBUI, page 147)

Certains petits mammifères, comme les chauve-souris et les musaraignes, consomment quotidiennement jusqu’à une fois et demi leur poids corporel en nourriture. Pour un homme adulte, cela équivaudrait à la consommation quotidienne de 1,000 hamburgers au fromage d’un quart de livre ou de 50 réveillons de Noël. (WGBUI, page 148)

Un million de dollars en billets de $1 pèseraient environ une tonne. Mis en pile, cela donnerait une pile de 360 pieds (110 mètres) de haut, l’équivalent de 60 adultes de taille moyenne empilés les uns par-dessus les autres. (WGBUI, page 331)

Une édition dominicale du New York Times consomme l’équivalent de 63,000 arbres. (WGBUI, page 298)

En terme des ressources consommées et de pollution engendrée dans le cours d’une vie, un citoyen des États-Unis équivaut à 80 citoyens de l’Inde. (WGBUI, page 343)

Si le fleuve Nil s’étendait aux États-Unis, il couvrirait environ la distance entre New York et Los Angeles. (WGBUI, page 343)

Denver, capitale du Colorado, est la plus grande ville d’importance dans un rayon de 600 milles (966 km), soit un territoire de la grandeur de l’Europe (WGBUI, page 346)

L’Alaska est si vaste que si vous pouviez voir un million d’acres de cet état par jour, vous en auriez pour une année entière pour voir tout l’état. (WGBUI, page 353)

Aux États-Unis, une livre (0.45 kilos) de croustilles (potato chips) coûte 200 fois plus cher qu’une livre de pommes de terre. (WGBUI, page 354)

Il y a plus d’américains qui sont morts dans des accidents de voitures que d’américains qui sont morts dans l’intégralité des guerres ayant été menées par les États-Unis. (WGBUI, page 358)

L’américain(e) moyen(ne) mange 38 cochons dans le cours de son existence. (WGBUI, page 362)

Le nord-américain moyen mangera 35,000 biscuits dans le cours de sa vie. (WGBUI, page 339)

Les américains consomment quotidiennement suffisamment de papier de toilette pour faire neuf fois le tour du monde. S’il tenait sur un rouleau unique gigantesque, il se déroulerait à une vitesse de 7,600 milles à l’heure, soit Mach 10, dix fois la vitesse du son. (WGBUI, page 369)

Si toutes les tranches de pizzas mangées quotidiennement par les américains provenaient d’un pizza unique, elle couvrirait 11 stades de footballs. (WGBUI, page 370)

Au Pentagone, il faut 15 mois de formation (à l’Académie de Musique du Pentagone) pour devenir chef d’orchestre militaire, et tout juste 13 mois de formation pour devenir pilote d’avion de chasse. (WGBUI, page 380)

Oh, que c’est showbiz. J’adore. C’est pas sérieux, mais j’adore. Il y a en fait peu de représentants de cette série dans nos journaux d’ailleurs. Ceux-ci, en effet, cherchent tellement à perpétuer leur réputation surfaite de sérieux qu’ils se tiennent loin de ce genre de formulation passablement calembredainesque. Et pourtant, les statistiques qu’ils retiennent sont souvent bien plus proches de ce genre de transposition de guignol qu’on ne le croit.

.
.
.

Les jeux malicieux sur le guéridon central des causes et des conséquences. Ne cherchez pas trop la signification de ce diagramme, au fait. Comme maintes statistiques intempestives, c’est de la frime pour mystifier les gogos…

.

.

Bon maintenant, épaississons le cloaque logique encore un petit peu plus, si vous le voulez bien. Je vous pérorait, en ouverture, qu’on pourrait citer ad infinitum (vous commencez, j’en suis certain, à prendre la mesure de cette formulation) des exemples de jeux malicieux sur le guéridon central des causes et des conséquences… Commencez d’abord par bien vous imprégner de ce principe fondamental, archi-connu des historiens et des sociologues. Il synthétise tout le malaise cognitif qu’il nous reste encore à vivre: il n’y a rien de plus difficile à circonscrire que la causalité effective des choses.

Tierce causalité. Les cas de tierce causalité apparaissent quand la cause d’un phénomène n’est pas celle qu’on nous fournit (ou semble nous fournir) mais bel et bien un autre phénomène qui lui est afférent et qui, donc, continue de se donner à une recherche que la présentation de la statistique intempestive ne favorise pas parce que, sciemment ou non, elle masque cette tierce causalité.

Il naît plus de jumeaux dans la partie orientale que dans la partie occidentale du monde. (WGBUI, page 112)

Les gens qui se rendent à l’église, à la synagogue ou à tout autre office religieux une fois par semaine vivent en moyenne jusqu’à 82 ans. Les non pratiquants vivent en moyenne jusque à 75 ans, soit sept ans de moins. (WGBUI, page 113)

Des études démontrent que les Protestants mariés à des Catholiques et les Juifs mariés à des Catholiques ont des relations sexuelles plus fréquentes que les Protestants mariés à des coreligionnaires, que les Juifs mariés à des coreligionnaires, ou que les Protestants mariés à des Juifs. (WGBUI, page 154)

La période entre 16 heure et 18 heure est celle où les gens sont le plus irritables. (WGBUI, page 116)

Une victime de morsure de serpent sur trois est ivre. Une victime de morsure de serpent sur cinq est tatouée. (WGBUI, page 221)

Les couples qui suivent une diète alors qu’ils sont en vacance se disputent trois fois plus que ceux qui ne sont pas à la diète. Les couples qui ne suivent pas de diète alors qu’ils sont en vacance ont trois fois plus d’interludes romantiques. (WGBUI, page 230)

En moyenne, le cerveau d’une femme représente 2.5% de son poids corporel. Le cerveau d’un homme ne représente que 2% de son poids corporel. (WGBUI, page 98)

Les femmes âgées sont plus susceptibles de vivre seules que les hommes âgés. 17% des hommes de plus de 65 ans vivent seuls alors que 42% des femmes des plus de 65 ans vivent seules. (WGBUI, page 242)

Les patients dans les hôpitaux tombent de leur lit deux fois plus souvent que les patientes. (WGBUI, page 221)

Les hommes sont plus fertiles en hiver. (WGBUI, page 125)

Les hommes sont plus susceptibles que les femmes d’être porteurs d’une maladie sexuellement transmissible. (WGBUI, page 376)

Les gens qui se suicident le font de préférence le lundi. (WGBUI, page 377)

Chez le jeune enfant, la majorité des étouffements de nature non alimentaires sont causés par des ballons de fête (29%) puis des balles et des billes (19%). Les enfants de plus de trois ans sont plus susceptibles de mourir étouffés par un ballon de fête que les plus jeunes. (WGBUI, page 87)

Il naît plus de jumeaux dans la partie du monde où il naît plus de gens. Big deal! Si la longévité des hommes est inférieure à celle des femmes, elles finiront leur vie seule dans une culture monogame, et, quand on sait l’impact d’une diète sur l’humeur, on n’est pas surpris des conséquences sur les disputes et les interludes romantiques, deux comportements habituellement incompatibles, surtout en vacance (diète et vacance étant aussi culturellement incompatibles). La tierce causalité apparaît quand le lien entre la donnée A et la donnée B tient à une donnée C non explicitée, Les petits babis meurent moins étouffés par un ballon de fête, vu que notre culture commence à impliquer un jeune enfant dans une fête quand il n’est plus tout à fait un babi. Les balles et les billes apparaissent un peu partout. Les ballons de fête n’apparaissent que dans des fête. Il faut s’y rendre pour se les coller dans la face. La forme des billes des balles et des ballons est périphérique. C’est la fête comme gestus social, dans ses limitations temporelles, qui est causative, dans cette statistique intempestive spécifique.

.

.

.

Causalité explicitement supposée. Naturellement, le commentateur se rend souvent compte de ce fait, somme toute assez simple, de l’existence de la tierce cause. Alors? Bien alors il l’exprime… Et on a alors une causalité explicitement supposée. On s’avise certainement, à ce moment-ci de la présentation, du fait que le WGBUI (ou le journal du matin, qu’il remplace ici pudiquement) n’est pas un analyste plus ou moins fiable que vous et moi sur quoi que ce soit. Mais le fait est qu’il lui arrive de suggérer très explicitement certaines explications causatives. Nous avons eu la grandeur d’âme d’en faire une petite catégorie à part, entre autres pour montrer combien, ce faisant, on fait radicalement perdre tout caractère mystérieux, sensationnel ou spectaculaire à la statistique intempestive.

Environ 66% de toutes les pertes de vie sur les routes surviennent la nuit. On croit qu’il en est ainsi parce que, le soir, il y a plus de conducteurs en état d’ébriété et ce, malgré le fait qu’il y ait moins d’automobilistes sur les routes la nuit que le jour. (WGBUI, page 379)

Un éclair est en fait bien plus susceptible de frapper deux fois au même endroit qu’on ne le dit. Comme tout courant ou décharge électrique, l’éclair suit la route de la résistance la plus faible. (WGBUI, page 146)

Les hommes de New York ont plus de spermatozoïdes et une liqueur séminale de meilleure qualité que les hommes de Los Angeles. Les experts médicaux croient que les températures chaudes et un plus haut taux de pollution seraient les facteurs fondant cette différence. (WGBUI, page 124)

Évidemment les choses ne sont pas aussi prosaïquement présentées en matière d’effets et de causes. Que voulez-vous on est encore loin de connaître si intimement et si parfaitement l’essence secrète des choses. Et aussi, bien, c’est du journalisme, hein. Il faut expliquer un peu mais surtout, il faut intriguer pas mal et beaucoup ébaubir. On s’en avisera dans le passage à la série suivante.

.

.

.

Explication maintenue implicite parce que problématique. Là, ce sont les cas d’espèce où on se garde bien de donner la raison des faits et ce, (possiblement) parce qu’elle pourrait donner lieu à des débats fort acrimonieux. Les faits sont là, superbes et flamboyants dans toute leur splendeur inexplicable. On notera vite aussi qu’apparaissent ici, indubitablement, un certain nombre de coïncidences certaines ou probables, de corrélations fortuites, de rapprochements fallacieux et autres raccords éclectiques hautement suspects. On observe finalement aussi (pour ne pas dire: surtout) que l’effet sensationnaliste et/ou mystérieux (pour ne pas dire carrément irrationnel ou délirant) est aussitôt nettement décuplé.

Les ongles poussent plus vite sur la main que vous favorisez. Si vous êtes droitier, vos ongles de la main droite pousseront plus vite. Il en sera autant des ongles de votre main gauche si vous êtes gaucher. (WGBUI, page 110)

Une étude récente a démontré que 75% des patients migraineux ressentaient du soulagement quand ils se frottaient sur le nez de la capsaicine (l’ingrédient qui épice la sauce chili). (WGBUI, page 115)

Une personne sur 11 souffre d’un type de phobie à un moment ou un autre de sa vie. Les serpents figurent au sommet de la liste des phobies, à 25%, suivis de la peur d’être enterré vivant, à 22%. (WGBUI, page 116 et 117)

Des événements comme une réunion de famille agréable ou une soirée avec les copains renforcent le système immunitaire pour les deux jours qui suivent. Les moments désagréables ont l’effet inverse. Des événements négatifs, comme se faire critiquer au travail, se sont avéré affaiblir le système immunitaire pour la journée qui suit. (WGBUI, page 118)

Les femmes végétariennes sont plus susceptibles de mettre au monde des petites filles que des petits garçons. (WGBUI, page 125)

Il existe des preuves du fait que de nombreuses personnes perdent ou prennent du poids en conformité avec les cycles lunaires. (WGBUI, page 103)

Les femmes rejettent un cœur transplanté plus souvent que les hommes. (WGBUI, page 128)

Les hommes exposé à des produits chimiques toxiques, des chaleurs élevées, et des intensités de pression inhabituelles, comme les pilotes de ligne ou les hommes-grenouilles ont plus tendance à mettre au monde des filles que des garçons. (WGBUI, page 239)

On rapporte que le Wisconsin compte la plus grande proportion d’obèses aux États-Unis. (WGBUI, page 351)

Per capita, il est plus sécuritaire de vivre à New York qu’à Pine Bluff, Arkensas. (WGBUI, page 352)

Aux États-Unis, il y a trois fois plus de maisonnées sans téléphone qu’il n’y a de maisonnée sans téléviseur. (WGBUI, page 356)

Aux États-Unis, les meurtres sont plus fréquents en août et moins fréquents en février. (WGBUI, page 364)

Second Street est le nom de rue le plus répandu aux États-Unis mais First Street n’est jamais que le sixième nom de rue le plus répandu. (WGBUI, page 367)

Les enfants nés au mois de mai sont, en moyenne, plus lourds à la naissance de 200 grammes que les enfants nés à n’importe quel autre mois. (WGBUI, page 86)

Le degré de stress d’un parent au moment de la conception d’un enfant aurait une incidence importante sur le sexe de l’enfant. L’enfant aurait tendance à être du sexe du parent qui était le moins stressé des deux. (WGBUI, page 124)

Quand Bonaparte portait un foulard noir autour du cou au combat, il gagnait toujours la bataille. À Waterloo, il portait un jabot blanc et ce fut la défaite. (WGBUI, page 247)

Ce dernier exemple montre aussi que nos catégories ne sont pas étanches. L’empereur se sentait très probablement plus sûr de son coup à Austerlitz qu’à Waterloo, cela eut peut-être un impact subjectif sur sa tenue vestimentaire (statistique d’autoproclamation). Cela ouvre aussi toute la question de l’ordre temporel des effets et des causes. Possibilité A: jugement du stratège sur la victoire ou la défaite anticipée, CAUSANT le port de la couleur appropriée COÏNCIDANT avec la victoire ou la défaite subjectivement prévue. Possibilité B: port de la couleur appropriée CAUSANT (magiquement, bon, bof…) la victoire ou la défaite prévue, COÏNCIDANT avec le jugement du stratège sur la victoire ou la défaite constatée. Possibilité C (de loin ma favorite): coïncidence intégrale et aucun lien de causalité là dedans sauf pour ceux qui le surajoutent ex post pour ré-écrire l’histoire sur un modus sensationnaliste, showbiz, tragico-magique et irrationnel.

.

.

.

Inversion des ordonnancements temporels. Sauf que, dans l’investigation causale, la question se pose, avec une lancinance incontournable. Dans quel ordre les choses se disposent-elles vraiment? Et cela nous ramène à la mince pelure des oignons censée annoncer un hiver doux. Mon fils Tibert-le-Chat et moi avions en commun, dans la discussion, en une hésitation toute cartésianiste, tendance à répugner à imputer aux oignons ou à leurs pelures une aptitude tragico-magique à prédire l’avenir, météo ou autre, non pas sur quelques jours, comme la sorcière de vent du bonhomme Robichaux, mais sur plusieurs mois. Mais, par contre on arrivait à aisément imaginer que l’hiver dernier (l’hiver de 2009-2010) particulièrement clément, avait pu amincir les pelures des oignons de la récolte suivante et une inversion entre le rétrospectif et l’anticipatif aurait pu se produire. Il suffit que, statistiquement (si vous excusez le mot) les hivers doux aillent par petits paquets de deux ou trois années. On peut alors supposer l’intervention d’une tierce causalité déterminante faisant de la pelure d’oignon mince, souvenir d’un hivers doux antérieur l’annonciatrice d’un hiver doux subséquent, s’ils vont par petits paquets. Cultivez ce type d’approche pour méditer la série suivante.

Il a été médicalement prouvé que le pessimisme augmente la pression artérielle. Plus une personne est pessimiste, plus elle risque de mourir avant son vis-à-vis optimiste. (WGBUI, page 107)

Au sein d’un échantillon représentatif d’Américains de la fin du cycle primaire ayant été soumis au test SAT, 55% des enfants ayant «réussi exceptionnellement bien» étaient myopes. (WGBUI, page 101)

Les scientifiques disent que les gens qui dorment moins que la moyenne (moins de six heures par nuit) sont plus organisés et efficaces que qui que ce soit d’autre. (WGBUI, page 130)

Quand personne n’attend pour utiliser un téléphone public, les utilisateurs ont une conversation d’environ 90 secondes. Mais si quelqu’un est en train d’attendre pour utiliser le téléphone, la longueur moyenne de la conversation avoisine les quatre minutes. (WGBUI, page 225)

Une étude sur les participants au marathon de New York conclut que ces hommes et ces femmes ont un taux de divorces qui est le double de la moyenne nationale. (WGBUI, page 328)

La conversation est longue parce qu’il y a une longue file d’attente ou la file d’attente est longue parce que la conversation s’étire? Les gens divorcent parce qu’ils consacrent trop de temps ou d’énergie au marathon urbain ou se ruent sur le marathon urbain pour oublier les affres d’un divorce? Les gamins deviennent studieux parce qu’ils sont myopes ou deviennent myopes parce qu’ils sont studieux? Pour commencer à dépatouiller qui est cause et qui est conséquence il n’est pas inutile de chercher un peu qui arrive avant qui. Autrement, bien, une fois de plus, rien n’est dit. Le reste des questions de ce type, à l’avenant…

Je pense que vous voyez finalement où je veux en venir. Il faut regarder à travers le toc scintillant des statistiques intempestives, journalistiques notamment, et voir si elles sont probantes ou fallacieuses, sur la base de leur fonctionnement logique fondamental et indépendamment de leur vérité ou véracité empirique (questionnable aussi mais, disons, d’autre part). De fait, il y a une illusion statistique un peu comme il y a une illusion d’optique. Cela ne veut pas dire que les faits n’y sont pas. Ils y sont. Ils se donnent ET à la recherche empirique ET à l’analyse spéculative. Il ne faut pas les lâcher frileusement, sous prétexte qu’on nous en bizoune la compréhension avec des statistiques intempestives de feuilles de choux. Simplement, bon, restons circonspects. Comme l’illusion d’optique, l’illusion statistique est très souvent une image imprimée… sur le journal du matin, notamment. Ne la gobons pas trop distraitement… Moi quand j’entrevois le tourbillon bigarré et scintillant des statistiques de folliculaires, l’intégralité du rouleau que je vous ai servi ici me gire dans la tête et je prend, au mieux, acte des faits qui vrillent leur chemin, tout en restant inexorablement sur la réserve pour ce qui en est de leurs interconnections fondamentales et/ou significations sociétales… Comme je le disais pudiquement en ouverture: la présentation journalistique des informations objectives n’est pas toujours extraordinairement rigoureuse.

Moi quand j’entrevois le tourbillon bigarré et scintillant des statistiques de folliculaires, je prend acte des faits, tout en restant sur la réserve…

.
.
.
.

Publié dans Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, Monde, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , | 16 Commentaires »

À propos de la récente vague anti-conservatrice au Québec qui en a surpris plus d’un – un petit souvenir littéraire datant de 1918…

Publié par Paul Laurendeau le 1 août 2011

.

.

.

En respectueux hommage à monsieur JOHN GILBERT «Jack» LAYTON (1950-2011),

chef du Nouveau Parti Démocratique (centre-gauche)

lors de la campagne électorale fédérale canadienne de 2011,

et dont la lutte déterminée et courageuse contre le cancer

a tenu ses compatriotes, de toutes allégeances politique, en haleine

jusqu’à son dénouement révoltant et tragique.

Il faut continuer de traquer les causes ordinaires (domestiques et industrielles)

de cette maladie dénaturée, aux étranges caractéristiques sociologiques,

et vraiment trop banale dans la vie sociale contemporaine…

.

.

.

Aux élections fédérales canadiennes de 2011, les Québécois ont massivement voté, virtuellement seuls contre tous, pour le petit parti de centre-gauche de service. Nos folliculaires, faux savants sociologiques s’il en fut, réacs jusqu’aux trognons, et toujours hautement prompts à servir leurs maitres, ont pris de grands airs surpris, fendants, condescendants et hautement contris de constater tant de rigueur politique chez nos petits compatriotes (qu’on prend si souvent pour des gogos et des vive-la-joie manquant de sens civique et de vision sociale – grossière erreur). On s’étonna donc niaiseusement, dans la presse, de voir se manifester une si nette et ferme sensibilité de centre-gauche au Québec (confirmée ensuite par de nombreux sondages post-électoraux qui finirent par faire taire les sarcasmes et les rires jaunes des feuiles et cyber-feuilles, tout aussi jaunes). Et pourtant notre bel héritage historique si folklo et si gentil-gentil ne manque pas d’avoir laissé, sur la question, son solide et profond lot d’indices criants. J’en veux pour exemple unique, retenu ici pour sa haute qualité symbolique, cette remarquable évocation de la tumultueuse élection fédérale canadienne de 1891, dans le roman (au réalisme fort, ferme, solidement informé et indubitablement fiable) La Scouine d’Albert Laberge (1871-1960), publié, dans sa version définitive, en 1918.

Chahut électoral dans le Canada du 19ième siècle

C’ÉTAIT  jour d’élections. Les Bleus et les Rouges se disputaient le pouvoir et la population était divisée en deux camps absolument tranchés. Tous les anglais sans exception étaient conservateurs, tandis que la grande majorité des canadiens-français était libérale. Déjà, il y avait eu des bagarres aux assemblées politiques et l’on appréhendait des troubles sérieux autour des bureaux de votation. Des animosités de race fermentaient, menaçaient d’éclater. Cependant, comme la Saint-Michel, date des paiements, approchait, les fermiers n’oubliaient pas les affaires. Certes, ils iraient voter, mais ils profiteraient de l’occasion pour vendre un voyage de grain, d’autant plus que Robillard avait entrepris de charger une barge d’orge et qu’il la payait quatre chelins le minot.

Dès le matin, à bonne heure, ce fut sur toutes les routes conduisant au chef-lieu du comté une longue procession de wagons remplis de sacs de toile, bien propres, bien blancs, cordés avec soin. Chacun allait vendre son orge.

Les anglais tenaient évidemment à voter tôt, car dès huit heures ils se rendaient déjà au village. Deschamps qui comptait avoir quinze cents minots de grain cet automne-là, n’avait pu terminer son battage la veille comme il l’espérait. Il tenait absolument à le finir cependant, et cette besogne lui prit une partie de l’avant-midi. Après le dîner, il partit donc avec une quinzaine de poches dans sa charrette.

Sur la route de glaise, dure comme du ciment, bordée de trèfles d’odeur, de verges d’or et d’herbe Saint-Jean, son petit cheval bai marchait d’un pas régulier et, sur son dos, luisaient les têtes dorées des clous du harnais.

Deschamps alla livrer son orge chez Robillard. Là, il apprit que les Anglais s’étaient emparés du poll et en défendaient l’approche à leurs adversaires. Cette nouvelle n’était pas pour intimider Deschamps qui était un rude batailleur. Il attacha son cheval à la porte d’un vaste hangar en pierre, où il se trouvait à l’ombre, et partit vers la salle du marché public. En approchant, il constata que les Anglais avaient bien pris leurs mesures. Ils avaient disposé leurs voitures en rectangle autour de l’édifice et n’avaient laissé qu’un étroit passage libre qu’ils surveillaient. Cette tactique en avait imposé, et peu de Rouges s’étaient aventurés dans le voisinage de cette forteresse. Les audacieux qui avaient tenté de s’approcher avaient reçu un mauvais accueil. Justement, Deschamps se heurta à Bagon venu au village pour voter. Le Coupeur s’était endimanché, avait mis son haut de forme et le surtout de drap qui lui avait servi lors de son mariage. Malheureusement, il avait fait la rencontre de quelques Anglais et l’un d’eux, lui avait, d’un coup de fouet, coupé son tuyau en deux. Les compères avaient continué leur route en riant aux éclats de la bonne farce. Ce récit ne fit qu’aiguillonner Deschamps qui se dirigea d’un pas plus rapide vers l’ennemi. Trois grands gaillards, postés en sentinelle, gardaient le passage conduisant au bureau de votation. Comme Deschamps s’approchait, ces braves se mirent à ricaner et le plus gros de la bande l’apostropha d’un:

– Que veux-tu maudite soupe aux pois?

Un formidable coup de poing à la mâchoire fut la réponse de Deschamps. L’Anglais s’affaissa comme une masse. Les deux autres se ruèrent sur le Canadien, mais le premier reçut dans le bas ventre une botte si rudement poussée qu’il roula sur le sol en faisant entendre un affreux gémissement et en se tordant. Le troisième cependant, un Irlandais d’une malpropreté repoussante, aux mains couvertes de verrues, avait saisi Deschamps à la gorge et tentait de l’étouffer. Le Canadien se défendait avec énergie et parvint à faire lâcher prise à son antagoniste. Une lutte corps à corps s’engagea alors entre les deux hommes. Un croc-en-jambe habilement appliqué fit perdre l’équilibre à l’Irlandais qui s’abattit. Saisissant une poignée de foin qui traînait par terre, Deschamps tenta de le faire manger à son ennemi vaincu, mais celui-ci lui mordit férocement un doigt. Dans sa rage, Deschamps ramassa une boulette de crottin frais, et la fit avaler à l’Irlandais, lui cassant par la même occasion une demi-douzaine de dents.

Deschamps put croire à ce moment qu’un mur de briques s’écroulait sur lui, car une dizaine d’Anglais s’étaient précipités sur le Canadien et le démolissaient avec leurs poings et leurs pieds. C’étaient une grêle de coups. Deschamps était absolument sans défense. On ne sait trop ce qui serait arrivé, si l’un des agresseurs n’eût tout à coup commandé aux autres de s’arrêter. On lui obéit. En quelques mots, il exposa son idée, puis il s’éloigna. Au bout d’une minute, il revint avec une charrette. Alors tandis que quatre ou cinq de la bande, maintenaient Deschamps, un autre lui passa un câble au cou et attacha l’autre extrémité au chariot. Les anglais sautèrent dans la voiture puis le chef fouetta le cheval qui partit au grand trot, traînant Deschamps derrière le char comme un animal que l’on conduit à l’abattoir. Criant à tue-tête, braillant, hurlant, vociférant, les Bleus et leur burlesque équipage parcouraient les rues, semant l’épouvante. Moulu, essoufflé, nu-tête, la figure tuméfiée et sanglante, les côtes, les jambes et les reins meurtris, Deschamps courait derrière la charrette, butant contre les pierres et écumant de rage impuissante. La voiture fit ainsi le tour du village sans que personne osât intervenir, tellement la population était terrorisée. Finalement, elle prit le chemin de la campagne. Elle fit encore un bon mille, puis comme Deschamps râlait, à moitié étouffé, le chef détacha le câble et le jeta sur l’épaule de Deschamps.

– Garde-le comme souvenir, dit-il, et s’éloigna avec ses compagnons.

Les Bleus avaient triomphé ce jour-là.

Albert, Laberge, La Scouine, Éditions Quinze, collection Présence, 1980 (publié initialement en 1918), chapitre XIX, pp 69-72 (cité depuis l’ouvrage papier).

.

.

.

Alors pas de panique, là, hein. L’analogie que j’établis ici ne vise aucunement à recentrer la réflexion politicienne contemporaine sur les bagarres inter-ethniques d’autrefois (les animosités de race), aussi sidérantes et révélatrices qu’elles puissent être. Après tout, Jack Layton, le chef du ci-devant Nouveau Parti Démocratique (la petite formation de centre-gauche dont je parle ici) et son lieutenant québécois Thomas Mulcair sont eux-mêmes des anglophones. Le parallèle historique que j’établis ici doit s’assortir de la plus explicite des invitations à une saine prudence transposante au sein de la jubilation métaphorico-réminescente. Il n’y a plus grand-chose d’«ethnique» ou de «racial» dans tout ceci, au jour d’aujourd’hui. Les Québécois le prouvent justement magistralement, en donnant leur vote à un parti anglophone et fédéraliste, si ce parti anglophone et fédéraliste véhicule (au mieux) ou semble véhiculer (au pire) les valeurs sociales socialisantes auxquelles les Québécois s’identifient de longue date. Indubitablement, en 2011, les Québécois n’ont pas voté à la bouille d’anglos mais au programme. Depuis l’aggravation fatale, subite, tragique et inattendue, du cancer de Jack Layton, nos chers médias, biaiseux, sciemment vendus, et qui font flûtes de tout bois, cherchent maintenant ouvertement à imputer la victoire du centre-gauche à quelque mystérieuse popularité individuelle (temporaire et superficielle) du bon Jack au Québec. Pur mensonge de faussaires simplistes, droitiers et biaisés, que cette fadaise du succès de sympathie personnelle, flatulente et nonchalante, que l’on voudrait donc vouée à miraculeusement décliner parallèlement à la santé du malheureux «chef charismatique». Il faut le dire et le redire ici, dans notre jargon politicien s’il le faut, pour se faire comprendre: aux élections fédérales de 2011, les Québécois n’ont pas voté l’homme mais le parti.

Ceci dit, le problème avec ces bons messieurs Layton et Mulcair, ce n’est donc pas qu’ils sont anglophones (ils parlent d’ailleurs tous les deux un très bon français et se communiquent aux Québécois dans cette langue avec un efficace indéniable). Le problème, terriblement classique, avec ces messieurs Layton et Mulcair, c’est, plus simplement, plus prosaïquement, qu’ils sont, eux aussi, des politiciens de petite politique politicienne. Le Québec leur sert maintenant de plate-forme temporaire d’opposition. Pour s’emparer du pouvoir au niveau pan-canadien, ils doivent maintenant se gagner les verres de lait avec une fraise dans le fond du ROC, plus conformistes, friqués, ricanisés, crispés, caillés, bourgeois, puant le conservatisme mouton de toutes leurs pores. Messieurs Layton et Mulcair vont donc devoir se mettre à ratisser sur leur droite (Obama, qui est pas mal plus pesant qu’eux, le fait sans scrupule aucun. Ils n’y couperont donc pas). S’ils ratent cette entourloupante manœuvre de ratissage à droite, leurs principaux électeurs du moment, les Québécois, resteront isolés dans leur petit coin, avec leur petite social-démocratie de papier, goualante et inopérante, de parti d’opposition sans audience parlementaire effective. Si le ci-devant NDP/NPD réussit son grand ratissage à droite, il réussira aussi alors à prendre le pouvoir, sur une base électorale majoritairement ROC-réac, et, là, bien, c’est encore Urgèle Deschamps qui va se prendre tous les coups de cordes à nœuds sur le dos et qui, essoufflé, désespéré, désillusionné, va courir de par tout le village, le cou solidement lié à la charrette de ses chefs, en caucus et au parlement. Je ne vois vraiment pas comment les choses pourraient évoluer autrement que dans le sens d’une des deux possibilités évoquées ici: marginalisation ou droitisation. Le diable réac ROC ne va pas subitement se faire social-démocrate-ermite. Dilemme, Dilemme… En plus, pour le moment, on est bien loin d’y être encore, audit dilemme, car pour le moment, tout simplement. la tragi-comédie politicienne se rejoue. Les Bleus avaient triomphé ce jour-là. Ce sont effectivement les Bleus de l’Ouest et de l’Ontario qui tiennent solidement le pouvoir fédéral, depuis l’élection de 2011 (notre petit parti de centre-gauche est en orange).

Les sables bitumineux de l'Athabasca. Une surface de pollution durement durable, vaste comme l'Angleterre. Le symbole suprême du nouveau conservatisme canadien...

Le fond de l’affaire reste donc que les Bleus, en 2011 (110 ans après les Bleus en fait agonisants de 1891), ont effectivement triomphé dans le ROC. Aussi, après avoir flaubé onze (11) milliards de dollars en Afghanistan, à jouer à la gué-guerre de théâtre de toc, ils préparent maintenant des contrats militaires pharaoniques, totalisant trente-trois (33) milliards de dollars, tandis que les services hospitaliers s’enlisent et les infrastructures routières s’effondrent. Ils sont aussi à se mitonner une petite campagne de pube pour revaloriser la surface de pollution vouée à une durée multi-centenaire (sur un territoire vaste comme l’Angleterre) qu’ils perpétuent en Athabasca (Alberta), pour extirper le pétrole difficile d’accès des sables bitumineux, qu’ils livrent ensuite à leurs bons maitres US. Que veux-tu maudite soupe aux pois? Ben, que cette gabegie meurtrière cesse, quoi… J’ai voté en conséquence mais, bon, comme d’habitude, ce n’est pas suffisant… Il faut croire que le fond véreux et minable de nos pratiques politiciennes de type Westminster a gardé quelque chose de la dérisoire et hargneuse futilité campagnarde de 1891, dans un pays et un monde ou les enjeux de ce genre de manipes électoralistes brutales et sordides sont amplement plus écologiquement dangereux et sociologiquement dommageables.

.

.

.

Publié dans Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Fiction, Lutte des classes, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , | 15 Commentaires »

 
Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 57 followers