Le Carnet d'Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

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Archive for the ‘Vie politique ordinaire’ Category

Islamo-conservatisme en crise. Il faut relire PERSEPOLIS de Marjane Satrapi

Posted by Ysengrimus le 21 août 2014

persepolis

L’islamo-conservatisme électoralo-politicien (Égypte, Turquie et, dans une autre dimension probablement plus fondamentale, Iran) est en crise et il semble bien, cette fois-ci, que ce soit une crise plus interne que compradore. L’islamisation de la société est en train de cramper. Occident ébaubi, tu veux comprendre? Laisse donc une iranienne du cru t’en parler un peu. Il faut absolument lire ou relire PERSEPOLIS de Marjane Satrapi, dont on commémore cette année la décennie d’existence finalisée. Il est maintenant possible de se procurer cette bande dessinée culte dans la superbe réédition de 2007 qui a l’atout indéniable de relier ensemble, en un ouvrage portatif et agréable à lire, les quatre tomes des éditions originales de 2000-2003. En effet il faut pouvoir lire en un jet l’histoire extraordinaire et touchante de cette femme iranienne née en 1969 et témoin incontestable du déroulement de la première grande révolution républicaine post-marxiste de l’histoire moderne. La chronique que nous livre Marjane Satrapi débute à Téhéran (Iran) en 1980 (avec certains retours sur la fin des années 1970), un an après la Révolution Islamique, et se termine, toujours à Téhéran, le 4 janvier 1996, le jour de la mort d’une figure cruciale du récit, la grand-mère de la protagoniste autobiographe. En une quarantaine de tableaux portant tous un titre dans le style le plus usuel de la bande dessinée classique, on va donc suivre l’histoire à la fois simple et terrible de cette enfant d’un temps nouveau, depuis l’âge de dix ans jusqu’à l’âge de vingt-six ans. Elle va nous guider à travers les tempêtes successives de la répression des dernières années du régime du Shah, de l’exaltation de la révolution républicaine, du resserrement du régime totalitaire islamiste, de la guerre Iran-Irak et de la première Guerre du Golfe de 1991. Issue des classes libérales perses laïques éclairées (et aisées – le père est un ingénieur concepteur d’usines), Marji enfant rappelle la Mafalda de Quino, Marjane adulte rappelle la Cellulite de Bretécher. Le regard qu’elle porte sur sa vie et le monde est pénétrant, lucide, insoutenable de justesse et de précision. On traite tant du drame historique de l’enfant intimement imprégnée des événements quand La Storia se précipite, que du drame de la femme adulte moderne en crise de redéfinition (y compris dans son rapport à l’homme, à la famille, à son instruction, à son corps et à son apparence). Dans cette fresque toute simple, digne des plus grands moments de synthèse ethnoculturelle sur fond de rendez-vous historique d’un Salman Rushdie, l’Orient et l’Occident se rencontrent (Marjane vivra quatre années en Autriche au plus fort de la guerre Iran-Irak, quittera l’Iran définitivement pour la France en 1994). Sans misérabilisme, sans parti pris excessif, sans lourdeur didactique, le récit manifeste une fascinante aptitude à clarifier les problématiques politiques et à faire sentir le poids des crises et des régimes dans le monde concret des petits objets et des postures sociales et intimes de la vie ordinaire. Marjane Satrapi témoigne ouvertement, avec l’impartialité et l’honnêteté des grands chroniqueurs. Tout passe et tout nous est livré à travers son regard d’enfant, d’adolescente, de jeune adulte. On comprend ouvertement qu’elle est avantagée par les représentations intellectuelles éclairées, la solide rationalité, l’inébranlable stabilité affective et les moyens financiers de sa classe. On la voit défier les autorités scolaires et universitaires, faire des fêtes, fumer de la drogue, rencontrer des hommes et échapper au fouet des commissaires islamiques parce que papa et maman paient la caution. Le jugement porté par ce témoignage est sans concession, même envers l’autobiographe elle même, ses illusions romantiques, ses tricheries, son insouciance, sa détresse. Et, finalement au fil de cette riche narration, on n’échappe pas à ce qui est important. Ce qui est important c’est une femme iranienne et fière de l’être sur Vienne, occidentalisées et déboussolée sur Téhéran qui vit un cheminement prométhéen truqué par les atouts de sa position de classe, mais malgré tout éblouissant et profondément méritoire. Sorte de Spinoza rationnelle perdue dans la tempête délirante de l’islamisme policier iranien (et de la décadence libertaire occidentale, dans sa période autrichienne), Marjane traverse l’islamisation de l’école élémentaire, les deuils cruels en cascade dus à la révolution et à la guerre, l’angoisse insupportable des bombardements, la vie recluse et déphasée des réfugiées politiques, l’isolement individualiste des adolescentes paumés du monde occidental, le décrochage estudiantin, la déroute aigre-douce du retour au pays, une série d’épisodes dépressifs, le sexisme maladif de la faculté des Beaux-Arts de Téhéran, l’échec d’un premier projet professionnel d’envergure, un mariage contraint par le conformisme social, un divorce, un départ définitif. On accompagne une femme moderne dans toute sa complexité et portant en elle, en plus, Persépolis, non pas le site archéologique mais bien la «Ville Iran» que l’on peut décoder comme étant Téhéran, un paradoxe urbain de plus sur cette planète de plus en plus petite. Il y aurait certainement lieu de reprocher au récit certaines simplifications d’importance finalement assez secondaire par rapport à l’urgence du propos (notamment une connaissance superficielle et idéalisée de l’Amérique et de la teneur de son implication compradore dans la guerre Iran-Irak en particulier et dans la crise brutale et de plus en plus militarisée du Moyen-Orient en général), mais il reste que la synthèse est éblouissante et que le témoignage est crucial. Captivant, magnétisant, poignant, le livre ne nous tombe des mains que lu.

Le texte d’origine est en français (l’auteure est une ancienne du Lycée Français de Téhéran) et cela donne au lecteur francophone la joie supplémentaire d’un accès direct à la langue et au ton très libre de la version originale. Le dessin est sobre, finement esquissé, mi-figuratif, mi-cartoonesque. C’est du noir et blanc, au sens strict du terme (pas de gris). Dans le jargon technique des graphistes, on dit que ce sont des aplats, c’est-à-dire des figurines et des fonds de décors aux teintes contrastées et sans relief. C’est que c’est dans le récit et le témoignage que réside la puissance du relief… L’artiste a un sens très vif du lien organique entre le détail et le tableau d’ensemble et sait donner une densité particulièrement tangible à tous ses personnages, même les plus esquissés. Son aptitude naturelle pour la narration par capsules est particulièrement efficace et donne un résultat singulièrement vivant. Un aperçu de l’ambiance et du traitement du monde dans cette superbe oeuvre planétaire est parfaitement disponible au sein de la culture web. Il suffit en effet de visionner les bandes annonce du long métrage d’animation basé sur cet ouvrage, lancé en France en 2007 et couronné du Prix du Jury à Cannes. Voici une bande dessinée et un long métrage qui en disent bien plus long sur la crise interne de l’islamo-conservatisme que bien des dégoisis éructés depuis le premier monde. Et le regard est femme. Enfin femme. C’est absolument incontournable.

Marjane SATRAPI (2007), Persépolis, L’Association, Collection Ciboulette, 365 p. [Bande dessinée de 24.5 cm sur 16.5 cm, non paginée]

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Des déterminations sociales de la musique comme art non-figuratif

Posted by Ysengrimus le 15 août 2014

Le Jazz? Le Jazz, c’est une musique pour hippies qui ont des enfants…

Un amateur de Rock inconnu, circa 1975

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orchestre de Buddy Bolden

Bon la musique. Le plus moderne des arts anciens. La crise radicale et permanente de la conformité en art. ATTENTION JE PARLE ICI EXCLUSIVEMENT DE LA MUSIQUE SANS PAROLE, À L’EXCLUSION DE TOUT EXERCICE MUSICAL DE QUELQUE NATURE INCORPORANT DU TEXTE. EN EFFET, ARTS MIXTES, FIGURATIFS DE PAR LEDIT TEXTE, LE CHANT ET LA CHANSON SONT EXCLUS DU PRÉSENT COMMENTAIRE. C’est que, dans le mot suivant de Theodor Adorno: L’émancipation de la musique, aujourd’hui, est synonyme de son émancipation par rapport au langage verbal et c’est elle qui fulgure dans la destruction du «sens» (Adorno 1962: 137), je n’hésite pas une seconde à remplacer aujourd’hui par de tous temps car je crois que cet aphorisme procède de la définition fondamentale de la musique comme art non-figuratif.

Alors, quand on pose la question de l’influence de la musique (sans parole, donc) sur les comportements, on la pose trop simplement, trop superficiellement. On oublie habituellement un fait qui reste central si on veut se lancer dans ce type de réflexion. C’est le fait que la musique est le plus ancien des arts non-figuratifs. Cela implique de la stabilité mais aussi des variations qui procèdent de ce que la musique fait bien plus que de ce qu’elle évoque ou «dit» (vu qu’elle ne dit rien, ne peint rien, n’imite rien, sauf elle même). Par exemple, au siècle dernier, quand le Jazz est joué dans les campagnes, on y retrouve de la guitare et du banjo. Il entre dans une ville portuaire, la guitare et le banjo disparaissent au profit du tuba et du piano. Le Jazz quitte ensuite la Nouvelle-Orléans et monte au nord. Le tuba disparaît alors et la clarinette est remplacée par un saxophone. Aussi, pour qui aimait le saxophone, la clarinette sonnait «sud», le banjo sonnait «campagne» sans que ces instruments n’aient jamais cherché à évoquer le sud ou la campagne comme le font, disons, un tableau bucolique ou un poème pastoral.… Il y a une influence auditive, élective, totalement non figurative entre les instruments, les lignes mélodiques, les pièces interprétées et le groupe social qui s’approprie une nouvelle mode musicale. Comprendre comment cette influence se déploie est quelque chose de fort complexe qu’il faut éviter de réduire à des comportements simplistes de consommateurs qu’on apaise dans un centre commercial. Je crois, avec Sidney Finkelstein, que, sur une base individuelle ou collective, quelqu’un est influencé par une musique qu’il se trouve à avoir lui même influencée au départ. La version la plus simple de cette idée est que quelqu’un gardera une attention et une tendresse pour une musique se rapprochant des sonorités de la musique qu’il aura entendu, disons, dans son enfance ou son adolescence. Mais on pousse plus loin l’idée en proposant que notre sujet s’intéressera à la musique qu’il aura obtenu par sa propre influence, pendant son enfance ou sa jeunesse. On observe effectivement qu’il y a une corrélation entre la musique produite dans une société et la société qui la produit. Le compositeur individuel ne dispose pas d’une autonomie créatrice absolue. Il s’exprime inévitablement dans un idiome spécifique, même si parfois il est avantagé par une originalité radicale qui pousse vers l’avant la compréhension que son art fait du développement social. De fait, la musique avance parce que la société avance. Ayant la même origine que le processus social et constamment imprégné de ses traces, ce qui semble simple automouvement du matériau évolue dans le même sens que la société réelle, même là où les deux mouvements s’ignorent et se combattent. C’est pourquoi, la confrontation du compositeur avec le matériau est aussi confrontation avec la société, précisément dans la mesure où celle-ci a pénétré dans l’œuvre et ne s’oppose pas à la production artistique comme un élément purement extérieur et hétéronome, comme consommateur ou contradicteur. (Adorno 1962: 45). Je ne marche pas trop dans l’idée de la musique ou l’art comme manifestation d’un génie isolé et fixe. Même les grands artistes solitaires comme Thelonious Monk ou Anton Webern ne sont que des indicateurs du fait que la société construit de toute pièce la solitude de l’artiste, comme elle met les criminels en prison ou chronicise les malades et les vieillards. Le contenu artistique du «génie» est une empilade d’acquis sociologiquement explicables. Toutes les formes musicales, et pas seulement celles de l’expressionnisme, sont des contenus sédimentés. En eux survit ce qui autrement serait oublié et qui ne serait plus capable de parler directement. Ce qui autrefois chercha refuge auprès de la forme subsiste, anonyme, dans la durée de celle-ci. Les formes de l’art enregistrent l’histoire de l’humanité avec plus d’exactitude que les documents. Aucun endurcissement de la forme que l’on ne puisse interpréter comme négation de la dure vie. Mais que l’angoisse de l’homme solitaire devienne canon du langage des formes esthétiques décèle quelque chose du secret de la solitude. La rancune contre l’individualisme tardif de l’art est bien mesquine, car elle méconnaît la nature sociale de cet individualisme. Le «discours solitaire» dit plus de la tendance sociale que le discours communicatif. En insistant sur la solitude jusqu’au paroxysme, Schönberg en a révélé le caractère social. (Adorno 1962: 53-54). La musique (sans parole) est toujours musique d’un espace ethnoculturel, d’un dispositif géo-social, d’un temps, d’une génération (au sens lâche du terme). C’est pas pour rien qu’en l’écoutant, on voit défiler devant soi (et ce, toujours parasitairement) les images effectives (réminiscentes) ou fantasmées (connotatives) de ces lieux et de ce temps, cinématographie sensorielle en rafale que la musique ne signifie pas, mais qu’elle évoque en somme métonymiquement, et comme implacablement.

Ceci dit, on doit crucialement faire observer qu’une certaine immobilité stratifiée du produit artistique résulte du fait que des groupes sociaux stables s’intéressent à une musique relativement stable elle aussi. Le Jazz, le Rock, la Pop, le Dance, le Rap, le Country et la musique atonale vont, même sur deux ou trois générations, tendre à rejoindre grosso modo les mêmes segments sociologiques. Il y a dans tout cela plus de stabilité ethnoculturelle qu’on ne se l’imagine initialement. Et même les progrès ou les régressions peuvent être analysés comme des indicateurs sociaux, finalement d’une (toute) relative stabilité. Le concept de forme musicale dynamique qui domine la musique occidentale depuis l’école de Mannheim jusqu’à l’actuelle école de Vienne, suppose justement un motif maintenu comme identique et nettement dessiné, fut-il infiniment petit. Sa dissimulation et sa variation se constituent dans le seul contraste avec ce que l’on a conservé identique dans le souvenir. La musique connaît le développement uniquement dans la mesure où elle contient quelque chose de solide, de coagulé; la régression stravinskienne, qui voudrait remonter à un stade antérieur, justement en raison de cette tendance, substitue la répétition au progrès (Adorno 1962: 170). Cette solidité qui dépasse les modes se trouve ensuite complexifiée par le fait que la musique est un objet commercial. Je la retiens pleinement, cette cinglante idée de musique commerciale de ma jeunesse, et j’y vois justement une redite, une répétition, une conformité des formes qui confirme que la production d’un certain nombre d’artistes inspirés d’origine a suffisamment de résonance sociologique pour que le commerce s’en empare et la fasse entrer dans une dynamique de redite et de faux progrès qui forme la mise en place des modes tout en édulcorant et détruisant le contenu artistique d’origine. The term commercialism should not be applied, however, to the desire of the musician to be paid for his work, and paid commensurate with his talent. Neither should it be applied to the desire of the jazz musician to use the prevailing musical language of his period and audience. The step from the amateur or semi-amateur status for most of the New Orleans musicians to the status of a musician paid for his work and making a profession of it, was a progressive step. Commercialism should be restricted, as a term, to what is really destructive in culture: the taking over of an art, in this case popular music, by business, and the rise of business to so powerful a force in the making of music that there was no longer a free market for the musicians. Instead of distribution serving the musician, distribution, where the money was invested, became the dominating force, dictating both the form and content of the music. It tended to force the musician into the status of a hired craftsman whose work was not supposed to bear his own individuality, free thought and exploration of the art, but was to be made to order, to a standardized pattern. [Le terme commercialisme ne devrait cependant pas s’appliquer au fait qu’un musicien tient à ce qu’on le rétribue pour son travail et ce, conformément à son talent. Le terme ne devrait pas non plus s’appliquer au souhait qu’a le musicien de Jazz de faire usage du langage musical avec lequel l’auditoire de son époque est familier. Les étapes du passage du statut de musicien amateur ou semi-amateur au statut d’artiste rémunéré faisant de la musique sa profession furent très graduelles pour les musiciens du Jazz néo-orléanais. La notion de commercialisme devrait s’appliquer exclusivement à ce qui est culturellement destructeur: le détournement d’un art, en l’occurrence de la musique populaire, par le commerce et l’émergence du commerce comme puissance si dominante dans la production musicale qu’il n’existe plus de marché vraiment libre pour les musiciens. La distribution au service des musiciens devient alors la distribution en fonction de là où l’argent est investi. Le commercialisme est devenu une instance si puissante qu’il dicte la forme et le contenu musical. Cela force alors le musicien à se cantonner dans le rôle d’un fabriquant salarié dont le produit musical n’exprime plus ni la personnalité, ni la libre pensée, ni la volonté d’exploration artistique mais bien une soumission ordonnée et servile à un modèle musical standardisé] (Finkelstein 1948: 103). On a donc une synthèse de sédiments non-figuratifs, agencés ensemble par un certain nombres d’artistes-phares puis, complication supplémentaire, diffusés ensuite et graduellement détériorés à travers la structure de mise en circulation et de fausse perpétuation divertissante et décorative des canaux commerciaux. Jazz is an art of melody. Much of this melody consists of folk songs taken from the most varied sources, gathered up into the general body of jazz, as the spirituals took to themselves hymn tunes and square dances. In the period of flourishing New Orleans rag, blues and stomp jazz, new melodies came from fresh sources: old French dances that were still part of the city’s living music, Creole songs, minstrel show tunes and dances, songs and dances of Spanish origin, military and parade marches, funeral marches, spirituals and hymns, square dances, even the mock-oriental music heard in vaudeville. The jazz musician loved melody. He both improvised his own melody, and played a familiar melody with deep affection, adding only the accents and phrasings that any good artist, folk or professional, adds to a work he performs. [Le Jazz est un art de la mélodie. Une portion significative des mélodies de Jazz sont des airs folkloriques puisés à une myriade de sources. Ces airs se sont trouvés regroupés dans le corpus général du Jazz, un peu comme les chants d’église avaient regroupé dans le même ensemble hymnes religieux et danses villageoises. À l’époque florissante du Rag néo-orléanais, du Blues et du Jazz rythmé, des mélodies nouvelles jaillirent de sources nouvelles: vieilles danses françaises faisant encore partie du fonds musical vivace de la ville, chants créoles, airs et danses de numéros de minstrel shows, chants et danses d’origine espagnole, marches militaires et airs de fanfares, marches funéraires, chants d’église, hymnes religieux, danses villageoises, et même la musique orientale de toc qu’on pouvait entendre dans les vaudevilles. Le musicien de Jazz adorait les mélodies. Il pouvait soit improviser sa propre mélodie soit jouer un air connu, en l’investissant d’une affection profonde, n’y ajoutant que ces accentuations et ces phrasés que seul le bon artiste, artisan ou professionnel, sait incorporer dans la pièce qu’il interprète] (Finkelstein 1948: 55). Je dirais que c’est donc à travers ce qu’Adorno appelle les contenus sédimentés de la musique qu’il faut aller rechercher les segments d’activité et de rapport à la vie que les différents groupes sociaux établissent avec la musique. On augmente alors nos chances de mettre la main sur une influence ethnoculturelle, au sens fort, qui soit mutuelle (société – musique, puis musique – société). Cela ne se restreint pas à la pratique bassement behavioriste de mettre de la musique douce dans les magasins pour que le bon peuple ralentisse le pas et achète plus. Par delà le commercialisme, c’est de l’origine socioculturelle des intérêts musicaux que nous devons tenir compte. Ladite origine socioculturelle s’avère également discriminante. N’hésitons pas à méditer les données les plus prosaïques la concernant. Encore au jour d’aujourd’hui, les enfants d’agriculteurs sont plus de 72% à déclarer se rendre sur des festivals, mais ne sont qu’un peu plus de 10% à fréquenter les salles de musique pop actuelle. A contrario, les enfants dont le père est cadre ou exerce une profession intellectuelle supérieure sont ceux qui sortent le plus fréquemment dans des salles dédiées aux musiques pops actuelles (55.6 % d’entre eux déclarent s’y être rendus). Inutile de dire que ces données statistiques procèdent aussi de l’aménagement du territoire: les scènes de musique pop actuelle touchent principalement un public urbain, là où l’offre des festivals est mieux répartie en région et est à même de concerner, par exemple, des enfants d’agriculteurs habitant loin des grandes agglomérations. (Source: «Les comportements adolescents face à la musique», Le Pole, octobre 2009). Bon, vous voyez où je veux en venir. On écoute la musique qu’on a, attendu qu’on a la musique qu’on écoute. Le Jazz et la musique atonale sont totalement tributaires de ce type de déterminations géo-sociales et socio-historiques. Je doute fortement que les écoles de peinture et de sculpture soient sujettes, pour leurs parts, à un tel dispositif de répartition démographique. Les préférences culinaires et vestimentaires, par contre, oui. C’est que la musique, comme la cuisine, le vêtement et la parfumerie, est un art des sens et il y a indubitablement une ethnologie précise de l’assouvissement desdits sens…

Pour nous rapprocher de ce que peut vouloir dire la compréhension des fondements sociaux d’un art populaire, au sens sociologique et ethnologique du terme, rien de tel que la musique comme objet d’analyse. Comme elle ne représente pas (contrairement à son tout petit frangin, le seul mode d’expression sonore figuratif imaginable: le bruitage), comme elle ne dit rien, ne dessine rien, ne raconte rien, n’argumente rien, elle n’est pas tributaires d’un enjeu de conformité descriptive ou narrative au monde. Adorno fait une analogie bien hasardeuse quand il s’exclame: La peinture moderne s’est détournée du figuratif, ce qui en elle marque la même rupture que l’atonalité en musique, et cela était déterminé par la défensive contre la marchandise artistique mécanisée, avant tout contre la photographie. À l’origine, la musique radicale n’a pas réagi autrement contre la dépravation commerciale de l’idiome traditionnel; elle a été l’antithèse de l’industrie culturelle qui envahissait son domaine. (Adorno 1962: 15). En se détournant du figuratif, la peinture a troqué le monde objectif empirique pour un monde de concrétude formelle jaillissant des pulsions exploratoires, automatistes ou formalistes, du peintre (et ce, là je seconde Adorno, comme affrontement direct des arts photographique et cinématographique). Par contre, en se détournant de la tonalité, la musique ne s’est jamais détournée que… de la musique qui jouait avant elle! Ce qui fut une crise de la représentation figurative en peinture ne fut qu’une crise de conformité mélodique et rythmique en musique. C’est que, finalement l’un dans l’autre, ce suave produit hautement socio-historique qu’est la fausse note (Adorno 1962: 47) ne date pas d’hier. Le po-po-po-pom de la cinquième symphonie de Beethoven en était quatre fameuses pour le tympan tendu et éduqué de l’auditoire autrichien poudré et roide de 1808, sinon pour le nôtre… car la musique, le plus moderne des arts anciens, fut et demeure la crise radicale et permanente de la conformité en art.

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Rare est la musique qui ne cesse d’être ce qu’elle fut; qui ne gâte et ne traverse ce qu’elle a créé, mais qui nourrisse ce qu’elle vient de mettre au monde, en moi.

J’en conclus que le vrai connaisseur en cet art est nécessairement celui auquel il ne suggère rien.

Paul Valéry, «Choses tues», dans Tel quel, Folio essais, p. 14.

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SOURCES:

ADORNO, Theodor (1962), Philosophie de la nouvelle musique, Gallimard, Collection TEL, 222 p. Cet ouvrage est constitué de deux essais. Le premier, intitulé «Schönberg et le progrès» (pp 41-142) établit une corrélation entre la musique atonale du vingtième siècle et le rejet de la pensée philosophique positive et conformiste. Le second «Stravinsky et la restauration» (pp 145-220) explore la recherche de l’authenticité formaliste qui ne se sépare pas de l’héritage des prédécesseurs mais y retourne et le retravaille. La réflexion d’Adorno intéresse parce qu’on y trouve une recherche très poussée de philosophe sur la relation entre musique (sans parole — quoique sur ce point Adorno ne soit pas tout à fait rigoureux) et pensée fondamentale, surtout pensée de réflexion, de subversion, de rejet du commercial et du conforme mais aussi de logique, de pureté et de structure. La musique s’associe à un sentiment de révolte et le manifeste dans son expression, sans le représenter comme le ferait un film, une narration ou une image.

FINKELSTEIN, Sidney (1948), JAZZ: A people’s music, International Publisher, New York, 180 p. Cet ouvrage propose un survol historique de la musique folklorique américaine, du Blues, et du Jazz à travers les différents changements de styles que ces derniers ont connu à la fin du dix-neuvième siècle et tout au long du vingtième: Dixie, Be-bop, Mainstream Jazz, Cool, Free Jazz, New Thing etc. La force de ce travail réside dans l’effort constant de maintenir la relation entre le Jazz et la vie ordinaire et les luttes d’émancipation de ceux qui le jouent. On finit par comprendre que la musique est une émanation sociale qui ne fait pas qu’influencer les comportements, vu qu’avant de les influencer, elle en émane, en sort et les reflète sociologiquement, historiquement, et pas seulement individuellement. Il y a un lien indissoluble entre la vie sociale d’un peuple et la musique qu’il joue. Et aussi, la musique la plus expressive est en fait celle d’un peuple qui lutte, qui résiste, qui combat pour son droit au respect et à la vie.

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Paru aussi (en version abrégée) dans Les 7 du Québec

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Socio-historicité des "français non conventionnels": le cas du JOUAL (Québec, 1960-1975)

Posted by Ysengrimus le 7 août 2014

"-Tu sais une chose, Lemieux? Je suis amoureux de ta langue, j’en suis épris, il y a lengtemps que je me penche sur les mots, le verbe est mon culte, tu m’écoutes ou tu m’écoutes pas, Sacrament?

-Je vous écoute.

-Tu me dis tu, tout de même! Je suis pas un trou-de-cul, comme on dit en joualon. Tu sais ce que je veux dire, le joualon, ta langue?"

Marie-Claire Blais, Un joualonais sa joualonie, p 7.

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Souvenir-dun-Joual

Résumé: L’idée de "français non conventionnel" n’échappe pas à la relativité socio-historique. Une classe sociale inscrite dans une étape donnée de changement historique dote (pour un ensemble précis de raisons) d’une dimension symbolique temporaire l’idiome parlé par une autre classe sociale inscrite dans les mêmes changements. S’instaure alors un conflit entre deux normes objectives pour lesquelles la norme de l’autre sera lue comme une non conventionnalité. Lutte inégale, où les classes dominantes ou positionnées détiennent les armes de propagande et où les classes dominées ou en accession possèdent la masse des locuteurs. Entre 1960 et 1975, la rapide mutation de la société québécoise a amené la minorité élitaire en restructuration à jeter un regard soudain réprobatif sur le vernaculaire parlé par les masses. Le concept épilinguistique péjoratif de JOUAL a alors été pris en charge pour cristalliser l’activité démarcative des adversaires, puis des alliés de la valorisation du vernaculaire. Nous tentons de ramener cette crise spécifique d’un "français non conventionnel" au Québec à ses fondements socio-historiques: le passage brutal d’une économie basée sur le secteur primaire à une économie de services et les chocs sociolinguistiques afférents à cette situation.

Abstract: The idea of a "non conventional French" does not escape socio-historical relativity. Within a specific process of historical transformation, one social class may confer a temporary symbolic dimension upon the idiom spoken by another social class. This can lead to a conflict between two objective norms inasmuch as one class will label the opposite norm as "non conventional". The resultant struggle is uneven since the dominant will control the propanganda machine while the dominated or developping class will hold the vast majority of speakers. From 1960 to 1975, the social shifting of Québec society brought the élite minority-in-transition to abruptly discredit the vernacular spoken by the majority. A pejorative epilinguistic concept known as JOUAL became the focal point which allowed the elite to expose the activities of the opponent class as well as the activities of those who defended or supported the vernacular spoken by the majority. This paper deals with the underlying socio-historical factors which generated this "non conventionnal French" crisis within Québec, specifically the abrupt transition from a ressource-based to a service-based economy including the relevant sociolinguistic clashes.

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C’est sous l’étiquette JOUAL que l’ensemble des particularités du parler vernaculaire français de la majorité de la population du Québec est entré dans la conscience des minorités élitaires de la période 1960-1975. A travers le débat entre puristes et "joualisants", une transposition intellectuelle (inévitablement déformante) des luttes de classes de l’époque se constitue. De variété ignorée, inexistante pour la conscience élitaire, la langue québécoise devient, au sens fort du terme, un français non conventionnel qui s’investit temporairement, bien malgré ceux qui le parlent, d’une dimension cruciale de symbole. Le Grand Dictionnaire Encyclopédique Larousse (1984) résume très bien la version élitaire à propos du joual:

"JOUAL n, m. (prononciation pop. de cheval au Québec). Parler populaire à base de français fortement contaminé par l`anglais, utilisé au Québec.

ENCYCL – Inventé par André Laurendeau, utilisé pour la première fois en 1959 dans un article du Devoir et mis à la mode l`année suivante par le frère J. P. Desbiens dans Les insolences du frère Untel, ce terme a été employé d`abord dans un sens péjoratif pour désigner le français populaire de Montréal, puis brandi comme un étendard par l`école de Parti pris en vue d`assumer la condition d`un prolétariat colonisé. Combattu vivement par ailleurs et dénoncé comme une dégradation du langage dont ne pouvait que bénéficier l’anglais (Jean-Marcel Paquette, Le joual de Troie, 1973), le joual a été illustré au théâtre et dans le roman par Michel Tremblay et Victor-Lévy Beaulieu. Il a tenté momentanément Jacques Godbout et Marie-Claire Blais, mais, par la suite, sa faveur a décliné."

Le propos du présent exposé est de démontrer que loin de se ramener à des débats d’écoles littéraires comme semble le laisser entendre cette version des choses, la question du joual s’inscrit dans une mouvance idéologique aussi rapide que complexe dont le déterminisme fondamental a été la tertiarisation brutale de l’économie du Québec, économie dont la composante dominante avait longtemps été le secteur primaire. L’une des nombreuses conséquences de ce phénomène socio-économique aura été un bouleversement des représentations épilinguistiques. Sur deux décennies, la question de la langue de communication de la majorité de la population du Québec a soudain accédé à une dimension d’enjeu national. La langue du locuteur dont le père avait été bûcheron et dont le fils allait devenir travailleur social est devenue au cours des années soixante l’objet d’une attention soutenue jusqu’à la panique de la part des minorités élitaires québécoises. Celles-ci découvraient avec stupéfaction que leurs concitoyens s’exprimaient dans un français qu’elles sentaient totalement non conventionnel en vertu des critères qui étaient traditionnellement les siens. Elles s’empressèrent de désigner le sociolecte majoritaire à l’aide d’un métaterme déjà ancien: JOUAL.

Initialement le terme n’était pas employé substantivement mais comme adjectif dans l’expression parler joual qui signifiait, avant 1960, quelque chose comme "jargonner". Le ton de l’article d’André Laurendeau, nationaliste réformiste écrivant pour la classe intellectuelle dans le journal Le Devoir à la fin des années cinquante, et prétendu "inventeur" du métaterme (contre cette croyance, cf Laurendeau 1987b) donne une excellente idée du malaise des minorités élitaire face aux boulversements sociolinguistiques enclenchés par la conjoncture de l’époque.

"J’ai quatre enfants aux écoles, des neveux et nièces, leurs amis: à eus [sic] tous ils fréquentent bien une vingtaine d’écoles.

Autant d’exceptions, j’imagine. Car entre nous, à peu près tous ils parlent JOUAL.

Faut-il expliquer ce que c’est que parler JOUAL? Les parents comprennent. Ne scandalisons pas les autres.

Ça les prends dès qu’ils entrent à l’école. Ou bien ça les pénètre peu à peu, par osmose, quand les aînés rapportent gaillardement la bonne nouvelle à la maison. Les garçons vont plus loin; linguistiquement ils arborent leur veste de cuir. Tout y passe: les syllabes mangées, le vocabulaire tronqué ou élargi toujours dans le même sens, les phrases qui boitent, la vulgarité virile, la voix qui fait de son mieux pour être canaille… Mais les filles emboîtent le pas et se hâtent. Une conversation de jeunes adolescents ressemble à des jappements gutturaux. (A. Laurendeau, "La langue que nous parlons", Le Devoir, 21 octobre 1959, reproduit dans Desbiens 1960: 152-153.)

Porté par des changements historique profonds dont il ne prend pas conscience, Candide (c’était le pseudonyme de Laurendeau dans cette chronique) aura un peu plus bas ce mot: "Est-ce une illusion? Il nous semble que nous parlions moins mal. Moins mou. Moins gros. Moins glapissant. Moins JOUAL". Il y avait bien là illusion ou, plus précisément, conscience inversée des proportions réelles. Mais l’illusion ne portait pas sur l’idiome du journaliste, certainement plus épuré que celui de ses enfants, mais sur le "nous" de sa classe sociale qu’il croyait celui de sa "nation" entière.

On observera que les remarques de Laurendeau dépassaient le cadre d’une "sociolinguistique" même sauvage. C’est un ensemble de comportements -parmis lesquels l’activité linguistique- qui suscitent l’inquiétude des bien-pensants. On rejoint là une conjoncture sociale de portée continentale mais qui prendra au Québec la dimension d’une crise de société. Desbiens:

"On parle joual; on vit joual; on pense joual. Les rusés trouveront à cela mille explications; les délicats diront qu’il ne faut pas en parler; les petites âmes femelles diront qu’il ne faut pas faire de peine aux momans. Il est pourtant impossible d’expliquer autrement un échec aussi lamentable: le système a raté. (Desbiens 1960: 37)

Nous dirions aoujourd’hui "le système est en mutation".

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1.0. Socio-historicité de l’enjeu épilinguistique au Québec: 1960-1975

La compréhension de la socio-historicité du caractère non-conventionnel d’une variété de français comme le vernaculaire québécois va nécessiter un cadrage historique synthétique de la situation socio-économique et sociolinguistique du Québec de la période 1960-1975.

1.1. Organisation de la production. Depuis les dernières décennies du 19ième siècle, le Canada et le Québec sont une sous-région du vaste système du colonialisme économique US. De 1945 à 1960 la situation de prospérité économique et la guerre froide nécessitent des produits miniers et de l’énergie et les décideurs américains vont drainer ces produits de façon massive depuis la colonie canadienne où ils abondent.

De 1945 à 1960 au Québec, comparativement aux autres sociétés industrielles, le secteur primaire est important et le secteur secondaire (industries vieillissantes du "secteur mou" exploitant une main d’oeuvre sous-qualifiée et sous-payée: textile, chaussure) est anémique. Produits forestiers (extirpés selon le mode d’exploitation dit agro-forestier qui consistait à stimuler l’instalation de fermes non viables à proximité de la forêt et à les maintenir non viables de façon à ce que les cultivateurs doivent vendre leur force de travail dans les chantiers de coupe de bois six mois par année), produits miniers et plus récemment énergie hydro-électrique sont drainés vers "nos voisins du sud". Pour ce qui est du secteur tertiaire il a déjà une importance significative. À partir de 1950 on observe une tertiarisation graduelle de la production (Linteau et Alii 1986: 217). Tout est en place pour un passage brutal et sans transition d’une économie dominée par les activités d’extraction (à l’intérieur de laquelle l’activité agricole ne doit pas être surestimée: son importance est beaucoup plus mythique que socio-économique) à une économie de services.

Au cours de cette même période, l’émergence du secteur minier et le déclin du bois nécessitent des travaux importants de voirie et l’importance grandissante du secteur hydro-électrique va nécessiter une expertise technique. Ces changements dans le gestion de la colonie économique canadienne vont être porteurs de mutations sociologiques profondes. On peut les résumer en disant que la continentalisation de l’économie va impliquer sa modernisation et aussi sa québécisation. Pour rencontrer les nouvelle exigences d’un marché du travail en plein bouleversement, le fils du bûcheron, du cultivateur ou du tanneur devra rester plus longtemps sur les bancs d’école…

En 1960 l’émergence d’une nouvelle élite financière québécoise (Linteau et Alii 1986: 231, 283) n’empêche pas le maintient de l’inégalité de la répartition des richesses (Linteau et Alii 1986: 295): un quart de la population du Québec vit sous le seuil de la pauvreté (Linteau et Alii 1986: 303). Et la grande bourgeoisie québécoise est toujours anglo-saxonne.

1.2. Répartition démographique. L’information cruciale en matière de démographie québécoise est que le population francophone de la province est passée en seulement 200 ans (1760-1960) de 60,000 à 6 millions de personnes pratiquement sans immigration. Au début de la période étudiée, la société québécoise reste ethnologiquement déterminée par cette particularité démographique. Si l’endogamie endémique du temps de l’isolement des paroisses est à peu près résorbée, le sentiment d’appartenance aux "grandes familles" demeure vivace et détermine bon nombre de représentations.

L’autre fait saillant de la période pour ce qui concerne la démographie est son urbanisation galopante. Entre 1951 et 1961 la population agricole passe de 20% à 11% de la population totale (Linteau et Alii 1986:188) et Montréal, de 1941 à 1961, gagne 1 million d’habitants (Linteau et Alii 1986: 259). En 1941 elle représentait 34% de la population du Québec, en 1961, elle en représente 40% Ainsi si la période 1900-1930 s’était caractérisée par un éloignement de la population à cause de la "colonisation" (nom donné au système d’exploitation agro-forestier) et de la constitution des villes minières, 1945-1960 marque l’époque de l’urbanisation de la population québécoise.

1.3. Lutte des idéologies dominantes. La période 1945-1960 (Linteau et Alii 1986: 248, 325) est caractérisée par la lutte entre les bourgeoisies canadienne et québécoise. Un fédéralisme keynesien pronant une gestion globale de l’économie s’oppose au nationalisme québécois traditionnel agrippé au mythe de la société canadienne française rurale et catholique ou encore au nationalisme réformé des nouvelles élites en montée. Langue française et religion catholique sont des leitmotiv auxquels s’attachent encore toutes les loyautés.

1.4. Éducation. Conséquemment aux mutations déjà signalées, l’éducation va connaître un boom inouï qui va littéralement pulvériser l’ancien système scolaire clérical et rural qui aura prévalu jusqu’en 1960. En moins de quinze ans, le nombre des intervenants impliqués dans le système d’éducation va tout simplement doubler. En 1945, l’appareil scolaire québécois compte un peu moins de 730,000 élèves, en 1960 ils sont 1,300,000 (Linteau et Alii 1986: 316). En 1950, le même système emploie 27,000 enseignants, dix ans plus tard, en 1960, ils sont passés à 45,000 (Linteau et Alii 1986: 318).

Le changement n’est pas que quantitatif, il est qualitatif. Témoin le nombre de prêtres, frères et soeurs impliqués dans l’enseignement: en 1945, ils sont majoritaires (Linteau et Alii 1986: 319), en 1960, ils ne forment plus que 31% des effectifs. L’un d’entre eux, qui prendra le nom de plume de frère Untel, poussera, au nom de l’ancienne organisation scolaire, un cri d’alarme qui sera aussi le champs du cygne de tout un système social.

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2.0. JOUAL: genèse d’un concept

Nous ne parlerons pas ici de la langue québécoise comme tel, mais de son reflet déformant dans la conscience de la classe qui façonna le concept de JOUAL. Il s’agit de fournir la description de l’émergence du vernaculaire québécois comme parlé non conventionnel dans la conscience des minorités élitaires à partir de la stabilisation du concept épilinguistique de JOUAL. Un mot d’abord sur le profil sociolinguistique du vernaculaire québécois.

2.1. Conséquences sociolinguistiques du mouvement historique 1945-1960. Au début de la période étudiée, les locuteurs québécois parlent un vernaculaire du français ayant toutes les caractéristiques d’un isolat si on le compare aux autres idiomes du monde francophone. Il s’agit d’un parler commun fragmenté en régiolectes mais fondamentalement homogène. On ne relève pas de patois ni de variétés avancées du type créole etc. Le clivage ville/campagnes est minime mais s’accentuera au cours de la période.

Le vernaculaire est refoulé mais connu des minorités élitaires qui, d’autre part, parlent le français du Québec (cf la définition de ce terme dans Laurendeau 1985a). La rapidité de la mobilité sociale et l’ethnologie de la famille élargie fait que même les locuteurs ayant intégré les formes de prestige en accédant socialement maintiennent un enracinement ethno-familial avec les locuteurs du vernaculaire. L’instituteur Desbiens, dans son cynisme, a bien décrit le phénomène:

"Je me flatte de parler un français correct; je ne dis pas élégant, je dis correct. Mes élèves n’en parlent pas moins joual: je ne les impressionne pas. J’ai plutôt l’impression que je leur échappe par moments. Pour me faire comprendre d’eux, je dois souvent recourir à l’une ou l’autre de leurs expressions jouales. Nous parlons littéralement deux langues, eux et moi. Et je suis le seul à parler les deux." (Desbiens 1960: 27)

Malgré tout, la culpabilité linguistique est minime avant que n’éclate la crise du joual comme français non conventionnel.

L’anglicisation -strictement lexicale- du vernaculaire québécois est relativement réduite, sauf pour ce qui concerne les terminologies reliées à l’activité de production. En effet, l’anglicisation du vernaculaire québécois n’est pas associée à une situation de bilinguisme ou de diglossie. Elle suit l’activité de production et les aléas du commerce. Le mode de production agricole traditionnel avait en grande partie échappé à l’anglicisation lexicale, ce qui ne fut pas le cas pour le système de production agro-forestier, contrôlé par des anglo-saxons. C’est malgré tout le vernaculaire urbain qui est perçu comme le plus anglicisé et cela tient aussi à la prolétarisation des francophones dans des industries ou des commerces contrôlés par des anglophones. Cette anglicisation lexicale de surface va donner une prise facile aux campagnes de "francisation" de l’ère de l’économie de services. Elle en deviendra plus aisément un enjeu de débat que l’on se donnera avec elle un "ennemi" plus facile à abattre qu’on ne le croit généralement… une sorte de tigre de papier.

2.2. La définition épilinguistique en crise permanente. Avant 1960, le vernaculaire québécois n’a pas de nom précis. L’absence d’un métaterme explicite pour le désigner ne doit surtout pas faire croire à son éventuelle inexistence. Il existe bel et bien, mais ne fait pas suffisamment enjeu pour qu’une appellation soit créée pour l’ostraciser comme non conventionnel. Nous citerons un exemple datant de 1953 où la question de la mimésis des registres sociolinguistiques est abordée dans une critique de théâtre sans que le concept de JOUAL n’opère.

"L’auteur décrit un milieu très actuel, plein de charme et de triste poésie avec un premier souci de réalisme, en ce sens que sa création est issue d’une réalité intense qui l’a ému avec toutes ses ressources: faiblesses humaines, caractères régionaux, langage dévoyé très peu français-du-dictionnaire. Or le théâtre en s’emparant du sujet exhausse les caractères, amplifie les émotions, transforme la langue… Je crois que Zone pèche justement un peu par cette indécision, particulièrement pour la langue. Les acteurs passent de l’accent du métier au langage parfois savoureux et autrement plus direct qu’on appelle canayen. Quelqu’un dira: "Est-ce que c’est lui?" Et l’autre répondra: "J’sais pas". (Michel Brault, 1 mars 1953 cité dans Dubé 1969: 181-182)

Les paramètres sociolinguistiques sont tous en place. Le français "conventionnel" est un idiome minoritaire, ici un argot du métier d’acteur, alors que les formes "très peu français-du-dictionnaire" viennent directement du milieu social urbain évoqué. Mais pourtant, on ne retrouve pas ce climat de passion panique qui caractérisera onze ans plus tard des débats analogues autour des Belles-soeurs de Tremblay. Et surtout, le mot JOUAL n’existe pas encore.

2.3 Métaphore filée, Éclatement allégorique. Après l’article de Laurendeau, déjà cité, et dont la réflexion, on le notera. s’enracine dans le monde scolaire et non dans le monde littéraire, J.P. Desbiens produira en 1960 Les insolences du Frère Untel (comme on dirait: "Les insolences de l’Instite Tartempion"): 28 éditions, 130,000 exemplaires vendus dont 17,000 dans les premiers dix jours de vente (Linteau et Alii: 591). Toute une classe se sent comme Untel. Celui-ci procède à un violent réquisitoire contre la faillite et la désuétude du vieux système d’instruction publique. On y lit l’affirmation d’une impression de déclin masquant le phénomène réel inverse, celui de l’accès à l’instruction des nouvelles masses urbanisées. Le flot des futurs cadres de la société des services à venir, s’engouffrant dans la petite école de rang du frère Untel, encore désuète pour quelques années, lui donnèrent sur le terrain une fausse impression de décadence. On notera que dans l’essai de Desbiens, la question de la langue est un détail, une facette parmis d’autres de la question plus globale de l’éducation. Ce ne sera plus un détail pour ses lecteurs, qui seront nombreux à croire que Desbiens est l’inventeur du nom JOUAL, alors qu’il ne fut que le premier à filer les premières métaphore d’une rhétorique qui va s’enfler démesurément pendant toute la période:

"…le nom est d’ailleurs fort bien choisi. Il y a proportion entre la chose et le nom qui la désigne. Le mot est odieux et la chose est odieuse. Le mot joual est une espèce de description ramassée de ce que c’est que le parler joual: parler joual, c’est précisément dire joual au lieu de cheval. C’est parler comme on peut supposer que les chevaux parleraient s’ils n’avaient pas déjà opté pour le silence et le sourire de Fernandel." (Desbiens 1960: 23-24)

Desbiens défend des valeurs sociales dépassées, ses idées sur l’éducation, la morale etc ne seront pas retenues. Mais d’autre part, à partir de Desbiens, une toute nouvelle stratégie d’ostracisation du français vernaculaire va se mettre en place au Québec. Et elle, par contre, sera reprise, car elle correspond à une facette cruciale de la nouvelle gestion des comportements que la tertiarisation de l’économie québécoise va nécessiter. En effet, qui dit service, dit "langue de communication"…

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3.0. Les stratégies élitaires sous-jacentes au concept de JOUAL

Bien avant son utilisation dans la littérature, le vernaculaire sera combattu en tant que ce qu’il est réellement: la langue des masses. De machine à susciter des vocation cléricales au sein d’une minoritée élue, l’école va devenir, pendant la période, un véritable appareil idéologique d’état au sens plein du terme. Comme tel, elle assumera sa fonction d’alignement de la culture "populaire" sur une culture de masse soumise à la houlette des classes dominantes francophones que la tertiarisation est en train de positionner. Les autres appareils idéologiques d’état (notemment les médias) vont emboîter le pas. Le concept de JOUAL devient vite une pièce maîtresse sur cet échiquier idéologique, comme le révèlent l’extension et la diversité de ce concept, ainsi que l’ambiguïté qui sera plus tard maintenue entre ses dimensions de langue littéraire et de langue vernaculaire.

3.1. Purisme et réaction. Le purisme va devenir un comportement dominant chez les classes élitaires. On n’hésitera pas à s’en réclamer au nom d’une forme de progressisme. Dans le passage suivant, Desbiens nous sert sans le savoir l’hypothèse de Sapir-Whorf et le JOUAL est sensé symboliser le passéisme populaire:

"Cette absence de langue qu’est le joual est un cas de notre inexistence, à nous les Canadiens français. On n’étudiera jamais assez le langage. Le langage est le lieu de toutes les significations. Notre inaptitude à nous affirmer, notre refus de l’avenir, notre obsession du passé, tout cela se reflète dans le joual, qui est vraiment notre langue." (Desbiens 1960: 24-25)

Mais vite le purisme à la québécoise montre son vrai visage, qui est celui de la réaction… et le JOUAL symbolise alors -deux pages plus loin dans le même essai!- l’américanisation des moeurs associée à la continentalisation des rapports socio-économiques:

"Aussi longtemps qu’il ne s’agit que d’échanger des remarques sur la température ou le sport; aussi longtemps qu’il ne s’agit de parler que du cul, le joual suffit amplement. Pour échanger entre primitifs, une langue de primitif suffit; les animaux se contentent de quelques cris. Mais si l’on veut accéder au dialogue humain, le joual ne suffit plus. Pour peinturer une grange, on peut se contenter, à la rigueur, d’un bout de planche trempé dans de la chaux; mais pour peindre la Joconde, il faut des instruments plus fins.

On est amené ainsi au coeur du problème, qui est un problème de civilisation. Nos élèves parlent joual parce qu’ils pensent joual, et ils pensent joual parce qu’ils vivent joual, comme tout le monde par ici. Vivre joual c’est Rock’n Roll et hot-dog party et ballade en auto etc… C’est toute notre civilisation qui est jouale. On ne réglera rien en agissant au niveau du langage lui même (concours, campagnes de bon parler français, congrès etc..). C’est au niveau de la civilisation qu’il faut agir." (Desbiens 1960: 25-26)

L’idéologie nationaliste des élites québécoises en butte au keynésianisme planificateur du fédéralisme canadien va aussi s’engouffrer dans le débat du JOUAL. Car le vernaculaire est "infesté par l’anglais" ne l’oublions pas. L’axe des luttes nationales va -comme souvent- occulter l’axe plus fondamental des luttes sociales, tandis qu’on va confondre luttes des langues et luttes de ceux qui les parlent. Ici aussi tout est déjà chez Desbiens:

"Quoi faire? C’est toute la société canadienne-française qui abandonne. C’est nos commerçants qui affichent des raisons sociales anglaises. Et voyez les panneaux-réclame tout le long de nos routes. Nous sommes une race servile. Nous avons eu les reins cassés, il y a deus siècles et ça paraît." (Desbiens 1960: 270)

Pas à pas, le discours sur le joual va devenir une sorte d’hystérie intellectuelle où les nouvelles élites vont procéder au lent exorcisme corrolaire à leur ascension. On pourrait développer longuement sur la question du JOUAL-SYMBOLE. D’autres objets culturels érigés ainsi en symboles firent l’objet du mêmes type d’acting out pendant la période: pratiques religieuses, musique folklorique, cuisine traditionnelle etc. À travers l’écheveau touffu de ces diverses transpositions où tous les aspects de l'"identité québécoise" s’enchevêtrent, une ligne se maintien sur la question du joual: purisme et réaction. Le vernaculaire est combattu par les instances associées aux nouveaux paramètres de pouvoir en émergence.

3.2. Réductionnisme topique, stratique, chronologique. La stratégie de lutte contre le vernaculaire sera une procédure de propagande de la plus pure eau. Le fait d’enfermer le vernaculaire sous l’étiquette d’un métaterme avait déjà en soi un formidable potentiel réducteur. Le réductionnisme prendra son allure de croisière lorsque le discours élitaire fournira pour lui-même et pour les masses la DÉFINITION du terme. On cherchera à circonscrire le JOUAL à un espace (réductionisme topique), à une classe que l’on minorisera dans le même souffle (réductionisme stratique), à la vogue d’un temps (réductionisme chronologique). Ces procédures tâtonneront jusque vers la fin de la période où elle se stabiliseront dans une version des choses relativement unifiée (que même des dictionnaires encyclopédiques reprennent!). Séguin 1973 fournit le cas exemplaire:

Réductionnisme topique: "Montréal"

"Le joual, qu’est-ce que c’est? Les opinions varient. On ne peut pas appeler "joual" la manière de parler des québécois des régions rurales. Il faut, je crois, limiter sa signification au langage anglicisé et martyrisé d’un milieu urbain pauvre, d’une certaine classe dépossédée des grandes villes comme Montréal? [sic]" (Séguin 1973: 11)

Réductionnisme stratique: "une minorité"

"Je travaille avec des gens de chez-nous qui s’expriment convenablement, à leur manière, c’est-à-dire avec des expressions de chez-nous, ce qui est tout à fait normal. Ce n’est pas du joual. Alors où se trouve le joual? Il nous est surtout imposé, semble-t-il, par les médias d’information qui ne l’utilisent pas mais qui en parlent. Par les partisans de ce parler hybride qui l’expliquent en employant (forcément) le meilleur français." (Séguin 1973: 11)

On comparera ces affirmations avec la description beaucoup moins triomphaliste de la pression de la culture vernaculaire sur la langue ampoulée que Turenne 1962 déplore en préface de son Petit dictionnaire du "joual" au français:

"Le Canadien français est son propre ennemi sur le plan linguistique. Même s’il connaît convenablement le français, il a peur de la parler et surtout honte de le bien parler. Il craint de se rendre ridicule auprès de ses propres compatriotes. [...]

Je termine en formulant un voeux: après avoir longtemps ridiculisé ceux qui parlaient bien, pourquoi ne ririons-nous pas à l’avenir de ceux qui parlent "joual"." (Turenne 1962: 10)

Réductionnisme chronologique: "une langue littéraire, une mode"

Si l’appropriation littéraire du vernaculaire révèle le primat du souci de l’évocation d’une réalité sociale sur la convention littéraire, elle se verra graduellement réduite à une nouvelle convention littéraire frondeuse, une convention du "non conventionnel" (cf Laurendeau 1988a). Le discours élitaire aura alors le beau jeu d’isoler cette poignée d’auteurs et de dire qu’ils sont les seuls à s’exprimer en vernaculaire. La propagande fournira alors une simple inversion des rapports réels: le joual ayant produit une école littéraire, on prétendra que c’est une école littéraire qui produit le joual. Séguin (on notera les "bas-fonds des milieux pauvres" que d’autres n’auront plus tard même pas le scrupule de mentionner):

"Mais de joual toujours aucune trace. Ah! si pourtant. Tiré des bas-fonds de milieux pauvres, on le trouve dans la langue d’un certain théâtre qui vous le fait connaître en osant l’écrire. Dans les pièces de certains auteurs bien cotés du moment, que de bons acteurs acceptent de jouer, attirés par le côté tragique de ces drames." (Séguin 1973: 11)

Tant et si bien que lorsque ces auteurs se mettrons, quelques années plus tard, à écrire en français livresque, on donnera la perte de vogue de la mimésis écrite du vernaculaire comme un symptôme de sa prétendue disparition sociolinguistique.

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4.0. Socio-historicité du "non-conventionnel": le passage à l’après-joual

Vers 1975, on commencera à éviter l’usage du métaterme JOUAL au profit d’appellations moins virulentes comme "français québécois", "langue québécoise" etc. Le caractère "non conventionnel" du vernaculaire québécois se résorbera dans le même temps. Cette stabilisation idéologique se fonde sur une stabilisation socio-économique qui est celle de la nouvelle donne des années 1975-1985. On atteint une sorte de pallier.

4.1. Organisation de la production. La période 1960-1980 voit le boom du secteur tertiaire québécois: transports, communications et autres services publics, commerce, finance, assurance, affaires immobilières, services socio-culturels, administration publique (Linteau et Alii 1986: 466). Tant et si bien qu’en 1981, 5.6% des emplois sont du secteur primaire, 24.6% des emplois sont du secteur secondaire et 70% des emplois sont du secteur tertiaire. (Linteau et Alii 1986: 165, 522). Au sein du tertiaire, le secteur des services accapare 14% du produit intérieur brut en 1961, 21% en 1971, 24% en 1981. Il occupe 20% (en 1961) puis 28% (en 1981) de la main d’oeuvre (Linteau et Alii 1986: 480). La nouvelle classe du secteur des services s’exprime dans le "langue de communication internationale" du Québec: le français…

4.2. Répartition démographique. Entre 1960 et 1970 près de 1,200,000 québécois(e)s atteignent l’âge de 14 ans. Le JOUAL fut aussi la langue de la génération des "baby-boomers". On observe un plafonnement de l’urbanisation en 1970. Il y a stabilisation du mouvement démographiques chez les francophones. De 1961 à 1971, Montréal passe de 40% à 45% de la population globale en passant de 2,1 à 2,8 million d’habitants (Linteau et Alii 1986: 495).

4.3. Lutte des idéologies dominantes. C’est le nouveau nationalisme conquérant voulant englober toute la vie de la société qui l’a emporté. Une appareil d’état complexe et tentaculaire dicte le ton idéologique. Sur la question de la langue une priorité: la volonté de "franciser" (Linteau et Alii 1986: 512).

4.4. Éducation. Avec la réforme scolaire d’envergure instaurée à partir de 1960 (Linteau et Alii 1986: 598) on assiste à un assouplissement et à une américanisation de la pédagogie (Linteau et Alii 1986: 602). Le vernaculaire trouve timidement sa place dans la salle de classe, au nom de l’expressivité de l’élève. En 1961, la fréquentation scolaire devient obligatoire jusqu’à l’âge de 15 ans. Il y aura eu près de 480,000 étudiants de plus dans le réseau scolaire en 1970 qu’en 1960 (Linteau et Alii 1986: 601). Mais le déclin rapide de la natalité associé au nouveau contexte social fera ensuite baisser le nombre d’étudiants qui reviendra au niveau de 1960 vers 1980.

4.5. Conséquences sociolinguistiques du mouvement historique 1960-1945. Les conséquences sociolinguistiques actuelles de cette étape historique sont décrites ainsi par J.-D. Gendron, depuis son point de vue de classe:

"C’est devenu ainsi au Québec: lorsqu’on parle en public, on doit prononcer plutôt à l’européenne, sauf que ce modèle ne s’appliquait pas autrefois de façon aussi courante qu’on le fait maintenant, parce que maintenant, il y a une classe de gens, professeurs, fonctionnaires -ils sont 60 000- qui sont, et ils le savent, les représentants de l’État. Il y a peut-être un demi-million de gens qui sont conscients qu’ils sont des citadins et qu’ils font partie d’une nouvelle classe, qui voyagent beaucoup, qui ont des contacts avec l’extérieur: c’est tout ça qui a joué un rôle". (Gendron 1985: 98)

En collant à cette analyse, cela nous donne encore 5 millions et demi de parlant vernaculaire maintenant une variation linguistique à peu près semblable à celle de la période précédente, avec toutes les pressions sociolinguistiques que cela implique sur les minorités élitaires. Mis, par F. J. Hausmann, devant la réalité de cette masse de locuteurs du vernaculaire toujours présente, Gendron, moins assuré, s’exclame:

"… mais il y a d’énormes variations, c’est très évident, d’énormes variations même, par exemple, entre les professeurs qui sont des représentants de ce modèle lorsqu’ils parlent publiquement. (Gendron 1985: 97)

En termes prosaïques: pas de changement sociolinguistique majeur chez les francophones. La crise du JOUAL fut une crise des consciences bien plus qu’une crise des idiomes effectifs. Or au plan idéologique, qu’observe-t-on: la marginalisation réelle du concept de JOUAL tant chez les pro- que chez les anti- et le déclin du courant littéraire "joualisant" ont entrainé une marginalisation mythique du parler vernaculaire lui-même dans la conscience et dans l’attention de la minorité élitaire. On a donc:

mythe: déclin du vernaculaire.

réalité: déclin du caractère non conventionnel du vernaculaire.

L’étape de désignation du français non conventionnel (JOUAL comme appellation ET ostracisme) est suivie de son rétrécissement dans l’idée qu’on s’en fait: école littéraire ou sociolecte marginal. En fait, le vernaculaire ne décline pas, c’est son caractère non conventionnel qui décline. Sans trop oser le dire, on s’y est fait dans les salons… Le vernaculaire effectif dont nous n’avons guère parlé ici, poursuit, pendant ce temps, la trajectoire de son évolution sociolinguistique qui est celle des grandes phases.

De façon toute temporaire, la bourgeoisie québécoise issue de l’émergence de la société des service a gagné son pari. Jusqu’à la fin des années 1980 environ, elle a pu établir son contrôle et son hégémonie idéologique sur cette petite société occidentale nord-américaine. Entre autres batailles, elle a aussi (temporairement toujours) remporté la bataille de la "langue de communication". À la panique d’un Desbiens succède la tranquille suffisance d’un Gendron. Le système qu’il représente lui, n’a (toujours) pas flanché. Le vernaculaire a perdu son ampleur de symbole puisque le vrai enjeu, qui était de le freiner comme idiome des classes élitaires dans la mouvance des changements structuraux des années soixante, est pour le moment une affaire "classée". Le concept de JOUAL dépérit donc de lui-même (pas complètement d’ailleurs, cf Laurendeau 1990h). Une phase socio-historique de "non conventionnalité" se clôt pour un idiome français.

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Histoire d’un joual

C’est l’histoire d’un petit joual.
C’est l’histoire d’un joual.
Il couraille dans de la vieille bouette.
C’est l’histoire d’un joual.

Il galope devant la buvette.
L’histoire d’un petit joual.
Le chercheur d’or mordille son or.
C’est l’histoire d’un joual.

Le joual a peur de finir mort.
L’histoire d’un petit joual.
Saigné par des bouchers retors.
C’est l’histoire d’un joual.

Il s’esquive donc dans le lointain.
L’histoire d’un petit joual.
Il cuve son virulent purin.
C’est l’histoire d’un joual.

Une fort jolie dame prend son bain.
L’histoire d’un petit joual.
Un grand personnage joue aux cartes.
C’est l’histoire d’un joual.

Un jour, il faudra bien qu’ils partent.
L’histoire d’un petit joual.
Quand le village s’urbanisera.
C’est l’histoire d’un joual.

Quand le village s’étiolera.
L’histoire d’un petit joual.
Le joual aussi disparaîtra.
La roue de l’histoire c’est ça.

C’était l’histoire d’un petit joual.
C’était l’histoire d’un joual.

(Tiré de mon recueil L’Hélicoïdal inversé (poésie concrète), 2013)

LAURENDEAU, P. (1992), "Socio-historicité des ‘français non conventionnels': le cas du Joual(Québec 1960-1975)", Grammaire des fautes et français non conventionnels, Presses de l’École Normale Supérieure, Paris, pp 279-296.

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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La paternité sans le patriarcat

Posted by Ysengrimus le 15 juillet 2014

Ton enfant n’est pas ton enfant, il est l’enfant de son temps.
(vieil aphorisme parental)

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La masculinité sans le machisme et la paternité sans le patriarcat

La masculinité sans le machisme et la paternité sans le patriarcat

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En matière de parentalité, ma souplesse et ma décontraction personnelles et interpersonnelles ne font pas de moi pour autant quelqu’un qui serait molasse, tremblotant ou girouetteux. Ès parentalité, je suis rien de moins qu’un ferme doctrinaire. Sauf que je suis une doctrinaire à ma manière et je ne transige pas sur l’originalité et la radicalité de mes principes parentaux. J’inverse la paternité tout en ne l’abdiquant pas. Une gageure de tous les instants. L’envers de la paternité retournée mais préservée, c’est la lutte, sereine mais pugnace, pour être père tout en oeuvrant à l’indispensable destruction du patriarcat traditionnel. Instaurer l’autre paternité, c’est ça et c’est pas tous les jours facile. Mais sur ce, c’est pas tes enfants qui te font chier (eux, ils t’aiment, te comprennent et te prennent tel que tu es), non, non, c’est le conformisme social, puant et autoritaire. Dans le cercle, hautement commenté, de la parentalité, on exige, constamment, implicitement, comme si de rien, de vous que vous embrassiez des valeurs que vous ne retiendriez pas et que vous ne transmettriez pas. Pas de ça avec moi. Il faut avoir la tête dure pour moderniser la paternité. Et, pour tout dire et bien le dire… il n’y a rien de rose là dedans, au demeurant. Si cela porte une couleur, c’est celle du cramoisi de la rage et de la ferveur.  L’homme rouge, c’est moi, tant de par la couleur de mon sang que de par celle de mon drapeau, et honni soit qui mal y pense.

Voyons d’abord d’où nous sortons, si difficultueusement. Le père tend encore fortement, de nos jours, à dire: «Je suis le chef ou je joue plus». Comme il est plus le chef, parce que, peu impressionnés par elle, sa chefferie on s’en branle souverainement, lui, peu amène, il s’emporte. Il se casse ensuite, disparaît, et laisse la mère monoparentale chambranlante s’improviser père putatif (effort héroïque, louable mais voué au sort hautement hasardeux de ses limitations dans les encoignures). Bel agneau pascal, la mère seule au créneau fait alors les frais de sa mauvaise idée à lui: celle de sa fuite devant le réforme radicale de son être paternant. De ne pas avoir pu paterner à l’ancienne, sans s’assouplir ou se moderniser, le géniteur contemporain, trop souvent, abdique. Et l’agora de jeter les hauts cris. Le père abdique et la crise de la masculinité ne s’en résorbe pas pour autant. Il s’en faut de beaucoup. Le patriarcat, vieux, ancien, vermoulu, ayant été ce qu’il a été et ayant imprégné la masculinité aussi lourdement qu’il l’a fait, il s’avère, jusqu’à nouvel ordre, progressiste de s’éloigner des deux et régressant de s’en rapprocher. J’y peux rien, c’est une situation transitoire mais cela ne la rend pas moins fatale. Il n’y a pas de jugement axiologique là dedans, du reste, et il faut voir la chose un peu comme une rivière. Nager dans le courant et à contre-courant, sont deux démarches attestées mais engageant inévitablement deux investissements distincts en efforts… Nageons dans le sens de nos options fondamentales, donc. Sans faillir.

L’abdication du père, ce constat masculin, paniqué et désordre de la mort prochaine du patriarcat à l’ancienne, on nous bassine sans fins avec ses «effets néfastes». Il faudrait, chiale t’on dans les cénacles, mettre un frein à cette tendance. Elle hypothéquerait cruellement la valeur de la famille.… Pourtant, ce qu’on observe vraiment, c’est que quand le couple la joue vraiment 50/50, votre «valeur famille» entre en une saine mutation moderniste et les «effets néfastes» n’y sont tout simplement plus… Il faut donc séparer radicalement la paternité du patriarcat, tout en maintenant le père en place. Déchirante mais salutaire option. Il faut œuvrer à faire revenir la première (la paternité: qui a fui temporairement parce que justement paniquée, comme je ne sais quel rebelle sans cause), et bien caser le second dans son cénotaphe (le patriarcat: c’est une futile myopie réactionnaire que de confondre maladroitement et niaiseusement ces deux facettes-papas). Cela (maintenir la paternité, abolir le patriarcat) se fait en méthode et cela se fait dans l’appliqué. Voici donc, pour fins de saine synthèse, les six points doctrinaux qui me guidèrent, au cours de l’aventure de ma paternité sans patriarcat. Je vous en recommande impérativement, disons… six sur six.

1) Une reconnaissance de l’arbitraire immanent de l’autorité. D’abord et avant tout, la paternité sans le patriarcat fait un sort imparable à l’autorité. L’autorité transcendante est une fadaise, une lune lunatique d’autrefois. L’autorité effective est immanente, conjoncturelle, sociologiquement dictée, historiquement datée, limitée et arbitraire. C’est celle du gendarme, du surveillant, du pion, du tuteur, du gardien. Pas de gendarme, pas d’autorité. L’autorité bourgeoise, et le corps de contraintes détestables et fétides qu’elle entraîne, est un pis aller strictement concessif que le père moderne subit autant que son enfant, de par une loi extérieure dont il n’endosse pas la reconnaissance et ne revendique pas les (fausses) valeurs. Quand Reinardus-le-goupil me demandait, à dix-huit ans, si sa (première) blonde de seize printemps pouvait passer la nuit. Je levais simplement deux doigts en forme de V. Pour dire «deux» comme dans «dans deux ans». Dans deux ans, ta douce aura dix-huit ans et passera toutes les nuits qu’elle voudra où elle voudra. Pour l’instant, on transgresse ça, on a ses parents, les flics, la canaille bourgeoise mijaurée et la société conformisme-pourriture sur le dos. Désolé, gars, va falloir attendre, pied sur le bloc de départ et calendrier en main. «Illégal» dixit le gendarme suppôt pitoyable des classes dominantes. Aujourd’hui Reinardus-le-goupil va avoir vingt-et-un ans dans quelques jours, sa (nouvelle) blonde, la Dame à la Guitare en a vingt-et-un qui, eux, sonnent clair et cristallin. Et ils font tout ce qu’ils veulent, où ils veulent, y compris sous mon toit. Comme disait Joe Dalton (secondé par Lucky Luke): respecte la loi et la loi sera impuissante contre toi. Je méprise très densément l’autorité des pouvoirs bourgeois en place mais je me dois d’en faire sentir la présence malodorante et potentiellement nuisible à ma progéniture en quête de repères. Dont acte.

2) La non suprématie intellectuelle et physique du père sur l’enfant. Le père n’est pas le plus fort, il n’est pas le plus industrieux, il n’est pas le plus merveilleux, et il n’est pas le plus fin, il n’est pas le meilleur cuistot. Il gagne quand il gagne, perd quand il perd, s’essouffle, perd la mémoire, bafouille et a peur de tout ce qui bouge lourdement ou vite (si c’est le cas). Le père n’est pas omniscient. Quand il ne sait pas et apprend quelque chose de l’enfant, la formule respectueuse «Je l’aurais pas su, merci de me le faire découvrir» s’impose par-dessus toute autre. Cet aspect de la non suprématie intellectuelle et physique du père est absolument crucial, surtout si notre père-sans-patriarcat est un père de garçons. Ceux-ci sont foufous, remuants, agités, compétitifs et ils testent constamment le bonhomme. Le jeu est alors d’une simplicité implacable (et pourtant maints hommes y échouent lamentablement, par pur infantilisme victoriste). L’enfant perd, il perd. L’enfant gagne, il gagne. Point final. La sublime qualité aléatoire du jeu est à respecter dans sa cruciale intégralité. Pas de faux-fuyants, dans un sens ou dans l’autre. Corollaire important, crucialement dialectique et pas du tout paradoxal, il faut aussi apprendre à son enfant à tricher. Il ne s’agit pas de lui inculquer la tricherie comme valeur mais bien de faire un point doctrinal de fermement lui signaler l’existence de la tricherie, afin qu’il la voie venir et se pare correctement. Je n’oublierai jamais quand j’ai appris à Tibert-le-chat à tricher au poker, quand il avait une douzaine d’années. Franc salien pétri de droiture, de vérité et de rigueur, il le prenait très mal. Furibard, il exigeait que je cesse de tricher. Ouvertement menteur et fourbe, je m’y engageais, solennellement, recommençais implacablement, me dénonçais explicitement en fin de partie, et le cycle du jeu/triche recommençais, de moins en moins ludique au demeurant. Tibert-le-chat m’en a bien voulu sur le coup… mais adulte, il a vu venir les tricheurs de loin, y compris aux cartes. Dissoudre le patriarcat, c’est ne pas hésiter à salir les mains du père et ce, jusqu’aux aisselles. Le père est un adulte et l’adulte est un minable, un menteur, un mesquin, un pauvre gars ordinaire et sans envergure. Il faut que l’enfant l’apprenne, graduellement mais nettement. Pas de quartier. C’est la dure loi de la maturation relativisante. Il faut que tu croisses et que je diminue. Si cette découverte du père comme minus-adulte crucial ne se fait pas sous votre gouverne objectivement autocritique, eh bien, elle émergera sur le tas. On est pas moins minable ou pauvre type en cherchant à le cacher. Il est temps, pour le patriarcat mourant, de bien s‘en aviser.

3) L’égalité décisionnelle inconditionnelle entre le père et la mère. Quand un couillon de bambin venait insidieusement me quémander quoi que ce soit en loucedé, il rencontrait une réponse imparable: Si ta mère est d’accord, c’est oui. Si ta mère est pas d’accord, c’est non. Si Dora Maar, la maman du bambin en question, avait dit la même chose juste avant, on ne transformait pas l’affaire en boucle logique sans fin et c’était alors oui. Tout ça pour simplement dire que jamais je ne suis arrivé dans le dos de ma conjointe sur ses choix parentaux. Jamais. Une ligne parentale commune, un Front Uni du Salut de la Parentalité Collective prima toujours sur la satisfaction de mes propres petites conceptions parentales privées. Cette responsabilité féministe est incontournable pour un père combattant au quotidien le patriarcat. Car la société est encore de facto fortement à penchant patriarcal. La dissymétrie homme-femme, toujours présente, insidieuse, observable, attestée, palpable, résurgente, doit être méthodiquement contrée par un égalitarisme doctrinal strict et ferme. Les hommes qui revendiquent une remise en place «sacrée» de leur autorité flétrie que la femme aurait soi-disant corrompue et/ou compromise sont des masculinistes. Leur analyse est inadéquate. Leur panique «gynocrate» est élucubrante. Ils sont des patriarcaux résurgents, post-modernes, faussement de pointe, des néo-réacs ou réacs 2.0. et je conchie copieusement la copie faussement originale de ces pitoyables. Qu’ils ne me traitent surtout pas de mou. Ce sont eux les mous, qui effouèrent comme des garçonnets impressionnables sous le poids phallocrate de leurs idées reçues vieillottes et non avenues qu’ils sont même plus capables, au demeurant, d’imposer aux femmes ou à quiconque. L’égalité décisionnelle et émotionnelle entre l’homme et la femme dans l’intendance parentale est une contrainte d’acier. La laisser fléchir c’est la trahir et la trahir sera toujours tendanciellement favorable au patriarcat, qui continue de peser de tout son poids passif ambiant. Tant pis pour les néo-papa masculino-braillards. Je ne transigerai pas. Inutile d’ajouter que les enfants ont le droit de s’épancher librement, privément, intimement, et sans inquisition paternante aucune, dans le continent merveilleux de leur existence secrète avec leur maman, ce personnage absolument crucial. Quiconque enquiquine mes enfants quand ils le font, auront affaire à la férocité de mon inflexible paternité protectrice.

4) Le respect (sans réciprocité exigée) du père envers ses enfants. Je suis le serviteur de mes enfants. Pas le contraire. «Honore ton père et ta mère» est une foutaise théocrate pour imbéciles autoritaires surannés et que je méprise copieux. Honore tes enfants. Et si tu ne veux pas faire ça, n’en fais pas. Tes enfants ont pas le choix de t’avoir sur le dos. Tu as le choix de ne pas te les coller dans les pattes. Médite ça avant de te glisser entre les draps, Casanova. Ma maison sera la maison de mes enfants, toujours. Jusqu’à mon dernier souffle, jusqu’à mes ultimes capacités, je ferai tout ce que je peux pour servir mes enfants, pour m’articuler comme un instrument modeste et bien huilé de leur bonheur. Je réponds à leurs questions quand ils me les posent (surtout pas avant). Je leur dis merci pour ce qu’ils font pour moi (sans jamais ironiser le remerciement). Je vais leur chercher quelque chose quand ils me le demandent. Je les sers. Je ne fais rien pour les encombrer dans leurs aspirations ou leur nuire dans leur réflexion. Si mon fils est Oncle Bill, moi je suis Monsieur Félix. Si mon fils est Don Juan, moi je suis Sganarelle. Si mon fils est Jupiter, moi je suis Mercure. Le respect que j’alloue à mes enfants ne bénéficie que de la réciprocité de ce qu’ils me concèdent. Ils sont seuls juges à bord de mes mérites parentaux et quand, comme ils l’ont fait, ils me remercient de ce que je leur ai inculqué, je sais que ce n’est pas de la langue de bois veule car ils sont libres de m’insulter à leur guise (cela m’a toujours merveilleusement fait rire, au demeurant — leurs injures et leurs saillies sont d’une bouffonnerie peu commune). Je croyais Tibert-le-chat très fort de m’avoir insulté pour la première fois à cinq ans. Reinardus-le-goupil le battit à plate couture en m’insultant pour la première fois à trois. Ce fut, dans les deux cas, un bonheur anti-patriarcal sans mélange.

5) Une maïeutique parentale sans trucage et un libre arbitre effectif de l’enfant. Un enfant, même jeune, comprend haut et fort le message de ceux qui répondent toujours vrai, et sans trucage ou artifice, aux questions qu’il pose. Et vite, il posera les bonnes questions, sécurisé qu’il sera par la solidité rationnelle des réponses. Et il y a un principe qui est vieux comme Socrate. Quand un enfant pose une question, c’est qu’il est prêt pour la réponse, la vraie. Ne pas la fournir, la délirer, l’esquiver, ou la brouiller est un jeu risqué. Comment formuler la réponse? Simple. L’enfant vous fournira déjà le ton et le style dans la formulation de sa question. Sa question est le cadre pour votre réponse. Il vous guide par l’orientation de sa question. Répondez dans ce ton, ce style et à ce niveau, et ça tiendra parfaitement. Quand un développement plus fin sera requis, il reviendra avec une question plus fine. La première question qui me fut posée fut: «il y a quoi dans le trou du ciel»… Tibert-le-chat, par un soir sombre d’hiver, en revenant de la garderie pré-scolaire. L’angoisse était aussi tangible que devant n’importe quel site internet de monstres… mais on n’en aborda pas pour autant tout de suite l’intégralité de la configuration corpusculaire de l’univers. On répondit simplement, dans le style à gros grains et esquissé de la question même, qu’il y avait des planètes, tournant autour de soleils, des galaxies, des mondes flottant dans une sorte de grand vide très très vaste. Fuir ou mal gérer les questions n’est pas le meilleur chemin en direction des réponses… Je suis contre la doctrine inane du bébé-bulle mentale. Le fait est que si toutes les questions sont répondues calmement et sans jugement de valeur, l’enfant se tournera vers vous comme source cardinale d’info avant bien d’autres instances. Et si les enfants ne posent pas de questions sur certains points, c’est qu’ils trouvent les réponses par eux-mêmes (la civilisation de l’information, c’est ça aussi) et c’est là leur droit intellectuel le plus fondamental. C’est quand le libre arbitre effectif des enfants s’épanouira, sans manipulation, sans combine, sans crispation autoritaire, en toute maïeutique, que le patriarcat sera vraiment détruit à sa racine.

6) Le mépris militant, ouvert et tonitruant envers le patriarcat et la parentalité à l’ancienne. Les réacs de ma chevelue jeunesse me bassinèrent bien en leur temps en me servant leur petite diatribe ès parentalité qui se formulait grosso-merdo comme suit: «Tu verra bien quand tu aura des enfants. Tu abandonneras tes idéaux libertaires et tu deviendra un bon réac, comme nous. Tu verra». C’est désormais tout vu, j’ai rien vu et je vous emmerde. Les imbéciles et les arriérés chroniques du tout venant contemporain, qui ne cèdent pas leur place eux non plus par les temps qui courent, ajouterons à la complainte de mes réacs d’autrefois que de procéder comme je le décris, c’est manquer de fermeté, c’est renoncer à l’autorité parentale en bon bois brut d’antan, c’est basculer dans la molasserie contemporaine de l’enfant roi. Ils connaissent bien mal leur petit Ysengrimus illustré, ceux qui oseront s’imaginer, ici ou ailleurs, que je ne suis PAS un doctrinaire. J’en suis un, et un ferme, encore. Mais au lieu de peser sur mes enfants, en relayant minablement le conformisme ambiant, ce qui est facile, lâche, peu éclairé et intellectuellement faiblard, je m’arc-boute contre la société entière en lui intimant fermement qu’elle ne me dictera pas comment éduquer ces jeunes hommes dont elle voudrait tant faire sa future soldatesque, en se servant de moi comme de son relais. Il n’y a rien de rose ici, je le redis. C’est cramoisi et c’est rageur. Et que les licheux du fion du law & order se le tiennent pour dit: si j’élève mes enfants ainsi, je ne suis pas une idiosyncrasie. Je suis, comme tout le monde, un indicateur de tendance sociologique qui montre, dans les faits, que le patriarcat est foutu, qu’il se fissure, se fracture, qu’il va tomber et qu’on va pas pleurer.

Mon modèle, pour conclure, se synthétise comme suit: la masculinité sans le machisme et la paternité sans le patriarcat. J’ai juré de ne pas perpétuer le patriarcat. Ce genre de paternité là ne m’intéresse pas. Elle me débecte. Je la rejette par principe doctrinal. Comme j’ai tenu parole, ceux qui, eux aussi, n’en voulaient pas m’ont suivi… et ceux qui en voulaient sont allés le quérir ailleurs, comme ils en avait aussi le droit… Ton enfant n’est pas ton enfant, il est l’enfant de son temps. Suis-je satisfait de ma parentalité? Oui. Mon programme de paternité sans patriarcat se poursuit et on m’a émis des satisfécits. Quand je fais des gaffes, ce ne sont pas des gaffes parentales. Exemple: je mange mon gras de cochon et m’attire des foudres de fils qui ne veulent pas perdre leur vieux trop «jeune», simplement parce qu’il est un cancre nutritif. On me surveille. Je suis aux abois. Je dois me planquer pour bouffer de la merde… Je n’agis pas en tant que papa, ce faisant. Strictement en tant que pingouin de base… le minus adulte candidement décrit précédemment, lui-même en personne. Changerais-je de place avec mon enfant? Non. Pas question de lui chaparder sa jeunesse. Aussi, vieille vesse, cela me va beaucoup mieux que jeune talent. Lui il fait jeune talent, moi je faisais petit freluquet. Je suis un canidé argenté. Faut s’assumer… Et, non merci, sans façon, pas de patriarcat dans mon écuelle ébréchée de paternité vieillissante.

Portrait de Reinardus-legoupil par son frère ainé Tibert-le-chat (circa 2001). Le moment le plus douloureux pour la paternité sans patriarcat c’est quand les fils se battent entre eux et compétitionnent ès cruauté...

Portrait de Reinardus-le-goupil par son frère ainé Tibert-le-chat (circa 2001). Le moment le plus douloureux pour la paternité sans patriarcat c’est quand les fils se battent entre eux et compétitionnent ès cruauté…

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Québec xéno, no, no…

Posted by Ysengrimus le 24 juin 2014

Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part!
Les imbéciles heureux qui sont nés quelque part!

Georges Brassens

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Mustiplicite-des--fleur-de-lys
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Chu passablement commotionné
Fak prépare-toé
À te faire brasser.
Québec xéno, no, no…

C’est que j’ai lu, l’aut’jour, dans le chiotte d’une de nos belles universités
En grosses lettres brun foncé:
Vive le Québec libre, dehors les immigrés!
J’ai pas été très impressionné
Par ce genre de haut savoir de complexé.
Pour tout dire, j’trouve que tu t’laisse un peu pas mal entraîner
Dans des dérives qui me purgent, qui me font chier.
Tu trouves pas qu’on a assez dérivé
Depuis l’sommet d’not’butte à fumier?
J’ai pas envie de m’faire encore niaiser
En me laissant
Passivement
Fasciser.
Québec xéno,
Well, it’s a no, no…

Moé, mes enfants sont nés à Toronto
Pis y parle français comme Jean-Jacques Rousseau.
Sauf que c’est parfaitement leur droit
Quand à moi
De la trouver pas pire
La poésie de Shakespeare.
Moé, ma belle-fille, c’est une montréalaise algérienne
Pis ça l’empêche pas d’être la plus pure laine des pures laines,
Une inconditionnelle
De la Sainte Flanelle
Al’a les cheveux fous et longs
Pis est pas mal tannée des stéréotypes aux informations.
Al’a les cheveux libres et lousses
Pis, dans ta rhétorique de burqa, a trouve un peu qu’tu pousses.
Moé, mon épouse, est française
Pis tu sais quoi, c’est pas vrai qu’est arrivée au Québec dans une caisse
Avec des fromages pis des vins importés
Comme a eu le front, un jour, de me l’raconter
Un de tes tit-pits, carré vert de cégep,
Tout pétulant, tout imbu de xéno-pep.
On est pas des importés, cibole.
Rentre-toé ça, une bonne fois, dans bolle.
Pis ton Québec xéno,
It’s a no, no…

Oui, oui, discutons. M’as t’envoyer une coupe de jabbes
Pis laisse moé tranquille avec mon hidjab.
Oui, oui, chu capable de t’en servir une job verbale de bras
Pis crisse moé patience avec ma ménora.
Oui, oui, m’a te brasser le mental, en me jetant à ton cou
Pis m’en va t’les réciter mes sourates, pis mes haïku.
Québec libre, hein, c’est toé qui l’a dit…
Cochon de petit esprit qui s’en dédie.
Parfait. Fak j’me gênerai pas pour me crisser d’ta poire
Pis sak moi’a paix, avec ma face de noir.
Euh… encore un peu de poisson frit, mon hostique?
J’ai droit au soleil, pis chu juste un million d’asiatiques.
Et pis laisse moi donc te placer juste une petite plogue:
Chu pas en train d’t’assimiler simplement parce qu’on parle tagalog
À maison,
Tornon.
Québec xéno,
It’s a no, no…

Maudit batince, ça va tu encor prendre un occupant colonial
Pour te maintenir, aux bras, dans un comportement normal?
Pour te coller dans face une paire de barniques
Séparant
Irrémédiablement
Dans ton vitreux regard,
L’argent du vote ethnique?
Maudit cibole, ça va tu prendre Toronto pis Vancouver
Pour nous montrer de ce qu’on a l’air?
Pour oublier de ce qu’on a l’air
Turlutons cet air de chez nous…
De ce grand pays solitaire
Je cris avant que de me taire
À tous les humains de la terre
Ma maison c’est votre maison…
Te disais Gilles Vigneault, dans la chanson Mon pays.
Listen to the lyrics, pour une fois dans ta vie!

J’parle une langue millénaire, pis j’ai vraiment pas de fun
De me faire étiquetter-statistiquer allophone.
J’ai, au fond de moi, toute la complexité de l’armature
D’une culture
Pis je trouve ça un peu dur dur
De devoir constamment quémander
La permission de la partager.
J’travaille fort, j’paye mes impôts.
Chu pas v’nu icitte pour m’faire er’gârder de haut.
J’ai rien de rien eu à voir, moé, avec les moves à Colborne.
M’y assimiler implicitement, ça dépasse un peu les bornes.
Chu pas mal fatigué que constamment les orteils me jamment
Dans bouette implicite-contrariée-surannée d’la Patente des Plaines d’Abraham…
Pis quand not’belle Madame Bolduc chialait contre les immigrés,
Dans ses chansons
Ben, qu’est-ce tu veux, a partageait la bêtise ambiante du temps
D’un avant-guerre en dépression.
Moé, c’est ceux qui chantent pis qui lirent sa tite toune au jour d’aujourd’hui
Qui me mettent en beau fusil.
Québec xéno,
It’s a no, no…

Fak mets ça dans ta pipe pis fume-les.
J’ai pas un atome de souveraineté
à donner
À un petit ethnocentriste de salle paroissiale
Buté, frappé, inamical
Et, en fait, pas capable de vraiment s’en extirper,
De sa mentalité
Provinciale
Chamarrée de stigmates coloniales.
Arrête donc de singer les tics des partis extrêmes européens.
Décolonise pour vrai un peu, pour une fois, nono, finfin.
Fais preuve d’originalité,
Québec, fais quelque chose avec ta liberté.
Grandis,
Maudit!

En parka, ton petit problème xéno couleur locale,
Si t’es pas capable de le régler
Ben mon p’tit Oui poli, tu vas être obligé
De t’en passer…
Parce que Québec xéno,
It’s a no, no…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Désormais, James Gandolfini EST Tony Soprano

Posted by Ysengrimus le 19 juin 2014

Cast of the Sopranos

Il y a un an, le jour de mon anniversaire, l’acteur italo-américain James Gandolfini (1961-2013) mourrait subitement à l’âge encore fort tendre de cinquante-et-un an. Il EST donc désormais, et ce, pour toujours, Tony Soprano. Tony Soprano, c’est un caporegime de la petite pègre italo-américaine du New Jersey. Une manière de caïd provincial, ni plus ni moins. Marié, une fille, un fils, la fin de la quarantaine, un peu d’embonpoints, des idées carrées et une grande maison confortable. Sa profession officielle, qui concerne les détritus et le recyclage (il est aussi propriétaire d’un club de danseuses érotiques, le BadaBing), sert de couverture à toutes sortes d’activités interlopes: escamotage non-sécuritaire de déchets dangereux, syndicalisme pégreux de chantiers de construction, recel et trafic de marchandises volées, shylocking (prêt usuraire avec extorsion), jeu illégal, trafic de drogue, trafic d’influence, meurtre à gage. Tony Soprano est une figure du petit crime organisé de Nouvelle Hollande. Il est aussi une sorte de personnalité locale. Il contrôle son petit empire, fait rapport à ses collègues new-yorkais (dont on ne sait pas trop s’ils sont ses supérieurs ou pas), garde la paix armée des gangs sous un prudent contrôle et s’efforce de former son neveu dans le dur métier de malfrat et d’éduquer ses enfants dans le cadre minimal de respectabilité d’une personne qui cache des armes et de copieuses liasses d’argent liquide dans son grenier, ses placards et la remise de son jardin.

Quand l’histoire débute, Tony Soprano (James Gandolfini) subit une perte subite de conscience et s’effondre sur le plancher de son salon. Son médecin de famille lui fait un examen médical complet et exhaustif mais ne lui trouve rien de physique. Il lui recommande alors une psychothérapeute, la Docteure Jennifer Melfi (Lorraine Bracco). Tony Soprano est d’abord profondément réfractaire à l’idée de s’impliquer dans ce qu’il considère comme ne présentant aucun intérêt et, pour tout dire, comme étant une insulte personnelle plus que quoi que ce soit d’autre (la question de sa propre santé mentale lui suscite tous les préjugés classiques dont il est largement tributaire), mais deux ou trois autres épisodes de perte de conscience le décident finalement à entrer en thérapie. Cette thérapie du caïd  (The Sopranos pourrait avoir pour sous-titre: La Thérapie du Caïd) va durer sept ans et va servir de structure narrative armaturant l’intégralité de cet extraordinaire feuilleton.

C’est que soudain le tout du monde de ce personnage bourru et inexorablement attachant va se trouver découvert ou redécouvert dans l’angle de la thérapie et de l’ouverture à nos vulnérabilités qu’elle entraîne. On rencontrera sa mère tyrannique, son épouse passionnée et intransigeante, sa sœur abrupte et égoïste, ses maîtresses névrosées et suicidaires, ses circonspects complices, ses sbires obséquieux, son oncle acariâtre qui est, lui, très officiellement, son boss mafieux mais dont il ignore ostentatoirement les moindre commandements, ses employés, ses enfants, le souvenir de son père absent. Toute la fresque du vague à l’âme de l’Amérique fin de siècle va se déployer sous nos yeux, comme sous ceux exorbités de la Docteure Melfi, à qui rien ne sera épargné. La description de la souffrance, du fond miteux et borné de cette nouvelle Comédie Humaine s’enrichiront d’un humour satirique et caustique et d’une superbe richesse d’écriture pour produire une peinture de moeurs époustouflante, considérée comme rien de moins que le feuilleton télévisé le plus achevé de tous les temps. Au fil des saisons, Tony Soprano s’enfonce dans la dépression. Sa thérapeute, qu’il draguera sans succès, qu’il engueulera, qu’il bousculera, qu’il suppliera de le reprendre en thérapie après ses défilades et ses explosions de rage, l’accompagne patiemment dans cette descente aux enfers. Les fins de saisons sont habituellement provoquées par une rupture rageuse entre le patient et sa psychiatre. Au début de la saison suivante, le lien thérapeutique se renoue et la folie névrotique reprend dans toute sa splendeur sa route cahoteuse vers le fond.

Un autre étau se resserre sur Tony Soprano: celui du FBI. Sa maison est sur écoute, ses plus fidèles sbires le trahissent, il doit faire descendre l’épouse de son neveu, devenue indic de police. Son collègue-ou-patron-en-tout-cas-contact new-yorkais est emprisonné. En même temps, sa notoriété de chef de pègre fait de lui une grosse bête curieuse, une bizarrerie ethnologique, une sorte de fier-à-bras du village. Ses voisins se vantent ouvertement d’avoir joué au golf avec lui, ses maîtresses se glorifient intérieurement de l’avoir vu à l’action au lit. Les notables locaux profitent de ses activités douteuses, en tirent avantage, en bénéficient mais au fond se gaussent de lui comme on rit d’une sorte d’archaïsme coloré que l’on tolère par mansuétude nostalgique. Ses enfants grandissent et le méprisent de plus en plus copieusement, complétant dans l’amertume et la douleur la peinture tendre et désespérée du lancinant tableau.

Une fresque incroyablement vivante, riche en allusions subtiles et cocasses (notamment aux grands classiques du cinéma pégreux, The Godfather et Goodfellas, traités avec une tendresse tangible et une mordante ironie), superbement documentée, précise et adéquate jusque dans les moindres détails. Qu’on y aborde la panique de se perdre en forêt, les relations entre Sartre et Heidegger, le baseball, le riche et complexe art culinaire italo-américain, les arcanes du shylocking, la mécanique auto, les théories de l’évolution, le terrorisme, la déréliction, la construction domiciliaire, les drogues récréatives ou thérapeutiques et leurs effets, tout est exact, tout est documenté, tout est précis. Racisme, traditionalisme étroit, préjugés, ignorance crasse se manifestant sous la forme de circonlocutions verbales intraduisibles et de traits de philosophie populaire à gros grains, mais aussi génie, astuce, rouerie, subtilité, art, méthode, The Sopranos nous présente la jubilation langoureuse et la souffrance aiguë d’un monde en décadence qui est tellement le nôtre qu’il reste avec nous longtemps après la fin, abrupte et biscornue, de ce flamboyant spectacle.

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David Chase, The Sopranos, avec James Gandolfini, Lorraine Bracco, Edie Falco, Michael Imperioli, Dominic Chianese, Steven Van Zandt, Tony Sirico, 86 épisodes d’une heure, diffusé initialement en 1999-2007 sur HBO (six coffrets DVD).

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Il y a soixante-dix ans avait lieu le Débarquement de Normandie. Visionnement commémoratif du film THE LONGEST DAY (1962)

Posted by Ysengrimus le 6 juin 2014

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Ici Londres. Les Français parlent aux Français. Voici d’abord quelques messages d’intérêt général… Le plus crucial du jour c’est qu’il y a soixante-dix ans pile poil aujourd’hui avait lieu le débarquement allié en Normandie. Et notre devoir de mémoire continue de sereinement se relayer dans le train-train de la vie.

Mon fils Reinardus-le-goupil me signale l’existence d’une chanson composée en 2006 par le groupe britannique Iron Maiden intitulée The Longest Day et il me mentionne qu’il voudrait bien voir le film dont elle s’inspire, nommément le fameux The Longest Day de 1962. Nous nous installons donc un bon soir, moi qui ai vu des dizaines de films de guerre dans mon enfance, et ce jeune homme du 21ième siècle qui n’en a pas vu trois… Il grimace bien un petit peu en découvrant que la bête est en noir et blanc (horreur suprême) mais il finit, lui aussi, pas se laisser porter par la mythologie du jour le plus long. Le jour en question c’est donc le 6 juin 1944, Jour J (D-Day) du débarquement allié sur les plages de Normandie (France). Dans une envolée irrésistible de charme vieillot et de bonhomie contrite, le Maréchal Erwin Rommel (campé avec brio par Werner Hinz qui joue en allemand – chacun des acteurs de ce film joue d’ailleurs dans sa propre langue) nous explique, à nous et à ses sous-offs, sur les plages de Normandie, au cours d’une des nombreuses bouffées didactiques de cette longue fresque, que si, au moment de l’invasion, les allemands peuvent rejeter les envahisseurs à la mer promptement, ils ne passeront pas… Mais surtout notre Rommel de cinéma a ce mot: qu’ils passent ou qu’ils ne passent pas, ce sera là, de toute façon, pour nos deux armées, le jour le plus long (cette formulation est effectivement imputé à Rommel par l’Histoire). Cette œuvre cinématographique à grand déploiement n’est séparée des événements qu’elle évoque que de dix-huit ans, et est séparée de nous de plus de cinquante ans. Dire qu’elle a mal vieilli fait frémir les entrailles du vieillissement même. Tous les tics mythologisant sur la Deuxième Guerre Mondiale, la Résistance Française, l’Occupation et le Débarquement lui-même nous sont jetés au visage sans nuance. Il faut vraiment calmement jouer le jeu de cette foutaise intégrale et ne pas prendre cela pour un reportage, si on veut se ménager des moments de délice. Il s’en manifeste alors, de ces moments, parcheminés, mais bien réels. Permettez moi d’un citer trois.

Le Brigadier Général Norman Cota, de la 29ième division d’infanterie américaine (joué avec une douceur onctueuse à crever l’écran par Robert Mitchum) débarque avec ses hommes sur Omaha Beach. Omaha la terrible, celle qui reste dans les annales sous le surnom parlant de Bloody Omaha. Tonnerre de mitraille et de feu. Pertes, pertes, et encore des pertes. Dans ce bourbier sanglant, les sous-officiers de Cota hésitent et envisagent de rappeler la barge pour un repli en mer. Flottement rommelien. Mais Cota, terrible, leur rappelle qu’un seul pépin dans le dispositif de pénétration et c’est toute l’Opération Overlord qui implose comme un mauvais château de carte. Pas de cela chez nous. Au prix de pertes terribles, sous une pluie continue de mitraille et d’obus, il perceront un des murs de fortification du rivage à l’explosif et monteront la côte. Le Brigadier général Cota n’allumera son cigare qu’au moment de l’épilogue.

Le Brigadier Général Theodore Roosevelt Junior, de la 4ième division d’infanterie américaine (impeccable dans la carrure stoïque et roide d’Henry Fonda) débarque avec ses hommes sur la toute désertique et toute humide Utah Beach. La vrai bagarre pour cet officier fut de parvenir à obtenir le droit d’accompagner ses troupes lors de la première phase du débarquement. En effet, manque de bol, il est le fils aîné de l’ex-président Teddy Roosevelt (le Teddy du Teddy Bear) et, qui plus est, un arthritique qui marche avec une canne. Ses officiers supérieurs voulaient le garder en arrière et, naturellement et tout spontanément héroïque, il a du jouer du coude pour aller au casse pipe avec les troupes. Et sa pipe, il ne la casse finalement pas, car les barges dans ce cas-ci ont dérivé (intentionnellement, pour continuer de le protéger? Mystère) et leur portion du débarquement s’est gourée de plage. Redite en miniature de la drôle de guerre. Il ne se passe rien. Il n’y a presque personne. Le Brigadier Général Roosevelt consultera calmement sa carte, constatera l’erreur et signalera à ses hommes que si la guerre doit commencer sur la mauvaise plage, qu’il en soit ainsi. Et ils partent pour l’arrière pays, en assumant que la logistique les suivra scrupuleusement où qu’ils aillent.

Le Lieutenant-Colonel Benjamin Vandervoort, commandant le 505ième bataillon d’infanterie parachutiste américain (purement et simplement irrésistible sous les traits bourrus et tendres du monstrueux John Wayne) est saupoudré avec ses paras dans les entourages marécageux de la petite commune normande de Sainte Mère Église, qu’il faut prendre pour sécuriser la seule route vers l’arrière-pays normand disponible à l’opération. Les bonshommes pleuvent de partout, un dans le clocher de l’Église, les autres dans les arbres, dans les pâturages, dans le marais, dans des poulaillers dont ils crèvent le toit, plusieurs d’entre eux mitraillés et raide morts avant même de toucher le sol. Le Lieutenant-Colonel Vandervoort lui-même se casse une cheville net en se posant en rase campagne. Ses hommes doivent le tirer dans une charrette à deux roues, ce qu’ils considèrent tout naturellement un privilège. Vandervoort rameute ses paras comme on rapaille les enfants d’une garderie égayés dans la prairie, prend Sainte Mère Église, nettoie Sainte Mère Église de ses cadavres de paras américains malchanceux qui pendouillent un peu partout et tient Sainte Mère Église. Décontraction éternelle d’un héros qui pourtant ne l’est pas (ni décontracté ni éternel)…

On pourrait énumérer les moments comme cela ad nauseam. Bourvil sabrant le champagne en roucoulant Vive la France parmi les soldats anglais qui prennent sa commune (il finira la bouteille, triste et seul), les résistants français faisant sauter des lignes télégraphiques et des trains en marche quand ils entendent le bon vers de Verlaine sur Radio Londres. Et les officiers allemands, élégamment grotesques, stylés et décadents à la fois, dans la lente déroute de leur état major paralysé par l’incurie d’un dictateur arlésienne. Et John Wayne encore, qui, après le bref discours de Vandervoort aux troupes avant la lancée initiale, conclut simplement: That is all…

En un mot: que ces américains hollywoodiens étaient donc (factices mais) bons quand ils étaient les bons… et que c’est donc bel et bien fini! Comme l’a signalé Reinardus-le-goupil en épilogue: ça c’était dans le temps que les américains étaient cools… Ils ne le sont plus tout à fait et The Longest Day n’est plus tout à fait de la première fraîcheur. Et pourtant, oui et pourtant,  quel délice aigre-doux quand même… S’il faut revoir un seul de ces vieux films de guerre bidons, autant choisir celui-là. À re-revoir dans vingt ans avec mes petits enfants.

The Longest Day, 1962, Ken Annakin, Andrew Marton, Bernhard Wicki, film franco-germano-américano-britannique mettant en vedette John Wayne, Henry Fonda, Robert Mitchum, Sean Connery, Curd Jürgens, Richard Burton, Peter Lawford, Rod Steiger, Irina Demick, Gert Frobe, Arletty, Jean-Louis Barreault, Bourvil, Madeleine Renaud et une pléade d’acteurs et d’actrices, 3 heures.

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Trois fractures dans les postulats de nos classes dominantes

Posted by Ysengrimus le 15 mai 2014

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Tout va mal. L’économie va mal. Rentrez la tête dans les épaules. Tout va mal. Soyez certains que quand la bourgeoisie vous serine ce message, via ses appareils idéologiques médiatiques et autres, c’est que tout va mal pour elle et qu’elle voudrait bien pouvoir continuer de chevaucher l’âne mort et bien mort du consensus de classes. Ledit consensus de classes, c’est le gobage axiomatique et sans questionnement de ce dogme lancinant de nos strates dominantes quand elles n’en finissent plus de gauler et de pédaler afin que se perpétue sans critique la synonymie structurellement menteuse, de plus en plus fendillée et fallacieuse, entre Économie et Capitalisme. Or les postulats jadis tranquilles de nos susdites classes dominantes prennent en ce moment de fameux coups de semonce. Et cela ne doit pas faire illusion. N’allons pas confondre, comme d’aucun voudraient tant qu’on le fasse, le déclin d’un mode de production spécifique avec la grande capilotade cosmologique de l’intégralité de l’univers social. Sourdement, comme inconsciemment (mais de plus en plus ouvertement), la société civile résiste aux postulats étroits de nos classes dominantes actuelles. Par delà le détail fourmillant des conjonctures nationales et des scandales locaux, dans la poussière flatulente desquels on cherche constamment à noyer et à dissoudre notre attention militante, trois principes tendanciels s’imposent. Depuis la crise financière de 2008, trois fractures cruciales dans les postulats de nos classes dominantes se mettent en place, confusément, réformistement, mais l’un dans l’autre: sans ambivalence et finalement, quand on y regarde avec le bon œil, eh bien, en toute simplicité de tendance aussi. Observons les grandes lignes de la chose.

1-     L’IMPUNITÉ DES FORTUNES: POURCHASSÉE. Un des grands postulats bourgeois, c’est l’impunité des fortunes. L’accapareur privé considère que les immenses portions du bien collectif qu’il a détourné, à son avantage impudent, lui appartiennent. Les confettis qu’il retourne à la vie sociale sous forme d’impôts et de taxes lui apparaissent comme autant de manifestations de je ne sais quelle raideur dictatoriale de ses propres sous-offs. Le grand bourgeois juge, en conscience, qu’il n’a pas à prendre la moindre responsabilité sociale. Le monde est son jardin et c’est à la plèbe de payer pour les hostos, les infrastructures urbaines, le transport public et les écoles… de la plèbe. Aussi, le bourgeois préconise et valorise un espace national peu taxant. Ne le trouvant plus guère, il déménage, sans rendre de compte à quiconque, le siège social de son conglomérat aux Bahamas ou à Oman et considère que ces points de contacts plus conciliants avec cet impondérable qu’est le monde social lui reviennent de droit. La notion de paradis fiscal est une notion fondamentalement bourgeoise. De fait, la bourgeoisie conceptualise un paradis fiscal comme elle conceptualiserait un paradis tropical: un heureux phénomène météo duquel trois clics d’ordi vous permettent de bénéficier, sans complexe et sans arrière-pensée. Or le paradis fiscal subit, aux jours d’aujourd’hui, une attaque sans précédent dans l’Histoire des grands états. Sa disparition est désormais ouvertement envisagée. La Suisse est sur le point de perdre le secret bancaire. Le caractère à la fois opaque et sourdement consensuel de l’impunité des fortunes est remis en question avec une radicalité inégalée et ce, par delà les clivages politiciens de façade. Oh, cela prend encore la forme obscure et bourgeoise d’une systématisation de la fameuse rapacité du percepteur. Mais il n’y a pas à se mentir ici. L’offensive sur le secret des immenses fortunes «privées» du monde est frontale et irréversible. Une tendance au ré-équilibrage de la répartition des richesses, timidement, s’y esquisse. La propriété privée des douloureux résultats de la production collective est dans la mire.

2-     LE HAUT COPINAGE DE CLASSE: COMPROMIS. La guerre interne du capitalisme, déjà discutée, se poursuit, implacable. Elle se creuse tant et autant que la crise du capitalisme même se creuse. La plus grande entreprise de pillage aurifère au monde (une entreprise canadienne, pour l’anecdote) vient de sonner une fameuse de fin de récré, historique dans sa tonitruance. Son conseil d’administration entendait donner une prime d’embauche de douze millions de dollars au trèfle qu’il venait, en toute connivence, de se donner comme P.D.G. Il s’agissait simplement de faire avaliser la manœuvre de copinage pharaonique, toute classique au demeurant, par les actionnaires. Patatras! Ceux-ci ont dit non. Non seulement ils ont refusé cette prime d’entrée (whatever that is!) à ce personnage spécifique, un upper manager fallacieusement salvateur de plus, mais les susdits actionnaires ont exigé que les membres du conseil d’administration ayant voté cette prime démissionnent. Coup de tonnerre dans le monde de la finance. Les moutons actionnaires sont encore partants pour brouter l’herbe prolétarienne mais ils ne veulent plus se faire tondre par le berger, de plus en plus gourmand, de l’administration entrepreneuriale. Et désormais un haut cadre qui vote une prime à un tit-copain risque non seulement de se faire mettre ouvertement devant son absence de pouvoir effectif mais, qui plus est, il risque sa tête. Le haut copinage de classe, avatar ouvertement décadent et insensiblement cynique s’il en fut, est grippé, compromis. Oh, certes cela se fait encore au nom d’une meilleure répartition du foin entre investisseurs et corps administratifs du capitalisme (le gonflement gangréneux de ce dernier n’est pas un vain symptôme – il s’en faut de beaucoup) mais… il y a un peu de l’idée communarde des cadres révocables en tous temps et sans privilèges particuliers qui dort en germe, là dedans. Sans compter le discrédit sans équivoque de l’idée, très mentionnée par les temps qui courent, de collusion

3-     L’EXTORSION DE LA PLUS-VALUE: ÉBRANLÉE. Le moyeu central du capitalisme reste l’extorsion de la plus-value dont les traces empiriques les plus évidentes sont la recherche, assoiffée et sans vergogne, de masses de travailleurs moins demandants en matière de salaires et de charges. Le mirage faussaire du capitalisme équitable représente déjà une manière de manifestation, bien timide, bien bourgeoise, d’un net rejet de l’exploitation cynique et rétrograde de travailleurs (hommes, femmes, enfants) dont les ateliers leur tombe dessus au DanLaDèche, les écrabouillant et éclaboussant de leur sang les entreprises occidentales commises dans ces sweat-shops dantesques. Les susdites entreprises farfouillant la main dans le sac malodorant de ce type profondément discrédité d’exploitation se cachent, se planquent et, lorsqu’on leur lève la cagoule, elles arrosent le problème de compensations et ristournes diverses qui montrent bien que l’extorsion de la plus-value n’a plus le pignon sur rue qu’elle a eu. Puis, un petit jour ordinaire, comme ça, dans un petit pays occidental pas plus gros que ça (le Canada, pour l’anecdote), quarante-cinq employés de banque, en sursis d’être mis à pied, sont priés de former les quarante-cinq travailleurs temporaires du tiers-monde venus leur succéder à plus petit tarif. Gigantesque tollé national. Fracture qualitative. Paille qui casse le dos du chameau. Goutte d’eau, vase, etc… Il ne s’agit pas ici de postes «redondants» mais bien de quarante-cinq positions toujours actives sur lesquelles on entend simplement abaisser quarante-cinq fois le compteur d’extorsion. Devant la protestation sentie, profonde, généralisée (et, notons le au passage: bien plus exempte de cette petite xénophobie discréditante que la bourgeoisie ne l’aurait souhaité), la banque en question, qui risque de voir ses clients se débiner en bloc, s’empresse de rétropédaler. Même le gouvernement du petit pays en question, gouvernement pourtant bien bleu blême et réac jusqu’au trognon, est obligé de s’engager à ce que l’embauche de travailleurs temporaires originaires du tiers-monde ne se fasse pas à des tarifs plus parcimonieux que les tarifs avec lesquels on compense les exploités locaux. Bon, c’est pas encore la lutte des classes ouverte, mais il reste bien que la société civile qui ahane et aboie ne fait plus automatiquement consensus en faveur de l’exploiteur.

Alors, dites-moi un peu: que fait une grande bourgeoisie, déjà semi-ruinée par sa propre incompétence productive et financière, si un consensus social massif se met, de plus, en plus, comme implicitement, en trois fractures patentes des postulats anciens, à la priver à la fois de l’îlot fiscal ou planquer son ultime butin, du corps administratif pour alimenter ses indispensables connivences pécuniaires, et des mécanismes sociaux lui permettant d’extorquer la cruciale plus-value prolétarienne. Bien, hum… cette classe dominante aux abois, elle s’exclame sur l’agora et sur tous les tons: Tout va mal. L’économie va mal. Rentrez la tête dans les épaules. Tout va mal, en faisant d’amples mouvements de chef d’orchestre, espérant ainsi entraîner, encore un temps, la civilisation qu’elle parasite ouvertement dans le sillage stérile de son cul-de-sac directif, lui-même inexorablement étranglé par les tensions de l’Histoire. Les forces contraires —colossales— s’accumulent pourtant devant cette classe dirigeante, au bord du déclassement. Il ne manque plus à ces tendances, latentes, délétères, volatiles, de sentir craquer le spark révolutionnaire. Les conditions s’approchent. Comme disait Mao: une étincelle peut mettre le feu à toute une plaine.

Et vive le beau mois de Mai…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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Le confirmationnisme

Posted by Ysengrimus le 7 mai 2014

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Il fut un temps (ma jeunesse!) où la pensée critique, notamment celle engageant des remises en question de nature sociopolitique et/ou sociohistorique, ne rencontrait jamais qu’une seule objection: la répression. Tout débat d’analyse se jouait sur le mode de la lutte ouverte et les pouvoirs répondaient à leurs objecteurs en les faisant tout simplement taire. Cela existe toujours, indubitablement, quoique, souvent, sur un mode plus feutré. Mais à la répression directe, frontale, assumée, s’est ajouté un tout nouveau jet d’encre doctrinal, remplaçant sciemment le répressif par l’argumentatif. C’est la Théorie de la Confirmation. Révolution des savoirs, interdit d’interdire et explosion des dispositifs d’information aidant, la pensée critique voit maintenant une pensée anti-critique s’articuler, se déployer, relever le gant, occuper le terrain.

J’appelle confirmationnisme une attitude descriptive visant à remettre sur pied la version convenue de l’analyse d’une situation sociopolitique ou sociohistorique donnée, en affectant de critiquer ceux qui la critiquèrent et ce, en se comportant comme si la version critique ou alternative se devait, comme urgemment, d’être dessoudée (debunked). Le confirmationnisme est une anti-critique post-critique. Son intervention, toujours réactive, est faussement innovante. En fait, tout ce qu’il fait, c’est remettre la version convenue sur pied, sans approfondissement original, mais en la rendant habituellement plus difficilement critiquable qu’auparavant. Toute l’apparence d’approfondissement du confirmationnisme provient en fait, par effet de rebond intellectuel, des analyses critiques qu’il cherche à parer. Le confirmationnisme est un colmatage descriptif et un verrouillage argumentatif, sans plus.

Commémoratif jusqu’au bout des ongles, on peut fournir, par exemple et pour exemple, l’exemple (entre mille) du documentaire THE KENNEDY ASSASSINATION: BEYOND CONSPIRACY, de la BBC (2003), qui reste, à ce jour, l’articulation la plus achevée de la version confirmationniste de l’explication de l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy (bien noter, justement, le beyond…). Un tireur isolé, le «marxiste» Lee Harvey Oswald, a fait le coup dans l’ambiance exacerbée de la Guerre Froide, par strictes convictions personnelles (sans implication soviétique ou cubaine) et par narcissisme romantique exacerbé (le documentaire fournit une biographie troublante et détaillée d’Oswald). Il fut ensuite tué par un tenancier de cabaret d’effeuilleuses impulsif, Jack Ruby, qui voulait venger le président. L’exposé de cette remise sur rail de la version convenue des choses est brillant, crédible, indubitablement convainquant et il contrebalance solidement et efficacement la thèse d’un assassinat politique de nature intérieure impliquant plusieurs tireurs. Les dimensions politique (la Guerre Froide, entre autres) et même artistique (le film JFK de 1991 d’Olivier Stone, avec Kevin Costner) sont analysées, toujours dans l’angle confirmationniste. L’idée d’une «conspiration d’assassins» est donnée ici, en gros, comme une croyance collective, frondeuse, années-soixantarde, relayée et futilement perpétuée par quelques tribuns politiques et des artistes. Il faut visionner cet exposé confortablement articulé d’une heure trente (en anglais) pour prendre la mesure du degré de perfectionnement acquis désormais par le discours des anticorps conformistes. On a ici une application imparable de la Théorie de la Confirmation.

Bon, alors, comment fonctionne le confirmationnisme, cette anti-critique contemporaine, de plus en plus répandue, résolue et active? Je dégage cinq facettes à son modus operandi:

1-     Isoler et parcelliser l’événement analysé. Le confirmationnisme dispose confortablement des postulats de la version convenue des choses. Ceux–ci sont sur place, disponibles à chaque point du développement. Il s’agit donc de reprendre ces derniers, de façon étapiste et isolée (surtout isolée d’un tableau sociopolitique ou sociohistorique général), de les enrichir et de les étayer, en monade, pas à pas. On rebâtit calmement cette version des choses dont aucun des morceaux ne manque vu qu’elle était déjà là, avant qu’on ose la questionner. En affectant de tout revoir, de tout astiquer, de tout mettre à plat, comme en s’adressant à un auditoire qui n’aurait pas bien compris, on reprend, insidieusement et sans les nommer ouvertement, les arguments de la version critique qu’on attaque en douce, en en faisant les nouvelles étapes d’un développement neutre en apparence, discrètement influencé par la critique en fait. Le déploiement est donc solidement crypto-argumentatif. La charpente invisible de la version critique le balise. Une par une, monade par monade, les idées reçues, inévitablement présentes à l’esprit, comme lancinantes, retombent en place et la calme sagesse revient. Il s’agit de confirmer et d’étayer, froidement, sereinement, en laissant l’énervement dialectique et le beau risque de l’originalité juvénile, bouillante et tirailleuse se tortiller dans les pattes de l’objecteur, éventuel ou réel.

2-     Prestige et crédibilité implicite des sources conventionnelles. Le confirmationnisme est fondamentalement un conformisme. Il mise sur notre bonne vieille fibre conservatrice et scolastique. Vous pouvez être assurés qu’une description confirmationniste des faits verra à ouvertement (mais toujours discrètement, hein, sans tapage ostensible, comme quelque chose allant de soi) citer une batterie de sources rassurantes et confortantes. Le New York Times, la revue Times, la BBC, National Geographic, Anderson Cooper, le journal Le Monde. On évitera pudiquement certaines sources d’informations senties comme excessivement suspectes ou matamores: Wikipédia, la CIA, Voice of America, Michael Moore, Al Jazeera, et, bien sûr, nos bons vieux soviétiques, dont le fond de commerce ès discrédit reste toujours indécrottablement intact. Ronald Reagan reste un président de qui rien de faux ne peut sortir et Richard Nixon un président de qui rien de vrai ne peut sortir. On utilise ces deux sources à l’avenant, quand c’est possible. Un corollaire patent de cette citation compulsive et doucereusement ronflante de toutes les sources trado comme implicitement valides, sans recul ni questionnement sérieux, c’est la mobilisation ad hominem des éléments de discrédit afférents. Ainsi si votre penseur critique ou votre objecteur alternatif est un citoyen ou une citoyenne ordinaire, s’il est une sorte de franc-tireur et n’est pas bardé de diplômes ou de distinctions, s’il n’a que ses bras noueux, ses jarrets noirs et son intelligence de charbonnier, d’altermondialiste ou de syndicaliste, à brandir pour revendiquer une analyse citoyenne ou alternative d’un fait donné, on contourne prudemment ses arguments (surtout s’ils sont solides) et on l’attaque, lui ou elle. Jugeant l’arbre à son pedigree plutôt qu’à ses fruits, on nie très calmement à ce citoyen roturier le droit à la parole, sans se gêner pour lui signifier qu’il ne fait tout simplement pas partie du cercle des maîtres penseurs. Oui, on en est encore là. On en est revenus là.

3-     Ignorance ouverte ou simplification caricaturale de la version critique. Le discours confirmationniste reste un discours institutionnel et affecter d’ignorer l’existence d’une critique alternative des faits reste un réflexe, justement institutionnel, vieux comme le monde. Même quand certaines analyses critiques alternatives d’un événement ont pignon sur rue et gagnent solidement en crédibilité, les instances confirmationnistes, les journaux et la téloche notamment, n’en parlent tout simplement pas. C’est comme si ça n’existait pas. Si l’explosion de l’internet a pu, un temps, faire croire à une disparition de cette propagande par le silence, force est de constater que l’ordre établi s’est singulièrement ressaisi. Soif de visibilité et twitto-narcissisme obligent, le fameux journalisme citoyen se transforme graduellement en un gros télex des pouvoirs de communication conventionnels. La loi du silence dans le tapage s’y restaure, doucement mais implacablement. Si, la mort dans l’âme, le confirmationnisme se doit d’en venir à faire mention explicitement de la version critique alternative de l’événement, ce sera alors pour la désosser, la désarmaturer, y faire un cherrypick sélectif de traits épars, n’en retenir que les éléments les plus aisément caricaturables et susceptibles d’alimenter la cyber-vindicte implicite qui, elle, n’en rate pas une pour démarrer au quart de tour.

4-     Expansion hypertrophiante de la notion de «Théorie de la Conspiration». Ici, calmons-nous un peu et souvenons nous de la fameuse Commission Trilatérale de notre jeunesse, instance bouffonnement occulte mais surtout obligatoirement OMNIPOTENTE (sans concession aucune — ceci NB). Nos Théoriciens de la Confirmation sont bien prompts, au jour d’aujourd’hui, à oublier que le vrai conspirationnisme du cru pose toujours l’instance qu’il mythologise comme intégralement démiurgique sur le tout du développement historique. Une vraie Théorie de la Conspiration est une analyse fondamentalement totalitaire, une parano absolue, ronde, entière et sans aspérité. Elle postule que l’intégralité des événements historiques, incluant les crises et tout ce qui éclate sans avertir, est froidement décidé par une instance occulte de prédilection (Commission Trilatérale, Groupe Bilderberg, Secte des Illuminati, Sages de Sion, Rosicruciens, Templierspick your favorite, il en faut une en tout cas). Or, le confirmationnisme actuel importe massivement le ridicule paranoïaque de la Théorie de la Conspiration, tout en l’éviscérant de son contenu essentiel. Le programme confirmo ne retient de l’illusion conspiro que ce qui sert sa propre démarche de salissage: la grogne sceptique, le rejet réflexe de l’analyse superficielle des choses, l’ardeur critique en pétarades et la méfiance envers l’ordre établi. Tant et tant que, pour la vision désormais imposée par la Théorie de la Confirmation, quiconque doute un tant soi peu de la version officielle des choses est aussitôt un conspiro hirsute et farfelu. Et pourtant, le citoyen averti n’a pas besoin de croire, mythiquement, de par je ne sais quelle envolée parano stérile et si aisément discréditable, en quelque société secrète mégalo pour flairer le musc banal et peu reluisant de la magouille généralisée. Il est de ces chausse-trappes sociologiques et on en a une vraie bonne ici: la Théorie de la Conspiration 2.0, version édulcorée, multiforme et tout usage. C’est rendu aujourd’hui que la moindre observation critique est immédiatement étiquetée conspiro. Il y a là un baillonnage évident de la subversion intellectuelle collective qui ne dit pas son nom et qui ne se gêne pas pour ratisser large. Conformisme trouillard oblige, oser dénoncer une  conspiration (une vraie, une toute petite, une ordinaire, une conspiration avec un petit «c») devient de nos jours un exercice risqué, un effroyable flux d’arguties, plus nuisible pour l’image de celui qui le fait que pour l’activité de celui qui conspira. C’est tout de même un monde.

5-     Se réclamer de la «science» et des «scientifiques». La Théorie de la Confirmation est très ouvertement scientiste. Elle se réclame tapageusement de la «science», souvent d’ailleurs plutôt les sciences de la nature, hein. Les sciences humaines et sociales ne font habituellement pas partie de son fond de commerce prestige (on connaît la chanson: Darwin est partout, Marx est nulle part). Le confirmationnisme se donne donc comme professant des «faits scientifiques», en imputant, très ouvertement, les «croyances» et les «opinions» à ses objecteurs critiques. Il argumente ouvertement ainsi, très abruptement, malgré le fait que le caractère scientifique de ses assertions est souvent hautement questionnable. Par dessus le tas, le confirmo n’est pas une seconde foutu, en plus, de s’aviser du fait que la science est, de fait, en crise. Bien oui… force est d’observer que la «science» contemporaine barbotte pas mal son grand œuvre. Elle peint des petites souris au crayon feutre en faisant passer ça pour de la greffe de peau, pour obtenir les subventions. Elle prouve «chimiquement» qu’il n’y a pas de corrélation entre tabac et cancer. Elle se crochit comme un croupion au service des intérêts industriels et politiques. En un mot: elle existe socialement. De plus, une somme phénoménale de ce qu’on nomme «science», dans le discours confirmo comme ailleurs, n’est jamais que technique, technicité, plomberie. Chers confirmationnistes, votre «science», elle ment. Elle sert ses employeurs et ses maîtres, elle n’est pas indépendante, abstraite, angélique, laborantine. Elle se déguise en vérité, mais n’est qu’un dogmatisme servile positionnant dans le champ une certaine version des choses. Et, ce que vous percevez comme une absence de débat vite clos par la science, n’est que le reflet, dans votre esprit, des certitudes de ce dogmatisme et de cette version. Douter, investiguer, ne jamais trop se fier aux connaissances indirectes, au diktats, à la fausse neutralité des sources, voilà pourtant le fondement radical de toute science. Qu’avez-vous fait de cette attitude? Vous l’avez ligotée, pour servir tous les pouvoirs et toutes les docilités.

Telle est la tactique d’attaque des confirmationnistes. Ils ont compris que le ridicule ne tue pas. Pire, il congèle, il intimide, il effarouche. On n’approche donc plus la pensée critique avec une matraque. On l’englue dans la gadoue onctueuse du dénigrement raisonné. Faites l’expérience. Essayez-vous à critiquer la version reçue des choses, sans parano totalisante, en toute sincérité, ponctuellement, juste pour la vraie raison honnête qui vous motive: vous la sentez pas et trouvez que ça cloche, un peu ou pas mal. Les confirmos vont se rameuter en rafale. Ils sont collants comme des mouches, en prime. Vous allez vite observer que la nuée grouillante des arguties de la Théorie de la Confirmation vous attend dans le tournant. Libre pensée, vous disiez? Conformisme lourdingue, oui…

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Paru aussi dans Les 7 du Québec

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RAGE DEDANS (Caroline Mongeau)

Posted by Ysengrimus le 1 mai 2014

Nous avons fait un bout de chemin
En changeant ce monde
À notre faim.

(extrait du poème Au hasard)

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Dans ce recueil vif, poignant, coupant comme une lame, rissolant comme un acide, Caroline Mongeau nous éclabousse d’une poésie sociale qui, sans complexe ni minauderie, sans concession ni compromission, approche la crise contemporaine frontalement, sur le mode de l’intellectuel brechtien. J’entends par là que, comme Bertolt Brecht, dont la versification libre et claquante n’est d’ailleurs pas sans parenté avec celle de Caroline Mongeau, cette dernière voit et mire le drame des déchéances sociales qu’elle dénonce, principalement de l’extérieur. Elle regarde le clochard affamé du point de vue de celle qui mange encore sous un toit, elle regarde l’immigrant du point de vue de la citadine du pays où il immigre, elle regarde l’enfant soldat et sa guerre du point de vue de la payse du pays en paix, elle regarde son ancêtre esquimau déporté du point de vue transit de sa descendante métissée qui ne l’a pas suivi, elle regarde l’enfant béant, en partance, du point de vue de l’adulte comblé, arrivé. Et, comme l’intellectuel brechtien donc, elle nous interpelle, nous, son entourage de classe, et met en question et à la question l’illégitimité fondamentale de toutes nos prospérités illusoires et myopies veules. La poétesse (nous) dit alors ici:

Notre responsabilité
Nous devons la digérer
Bien assis dans notre conformité
Et notre modernité.
Impossible d’oublier
Notre part de responsabilité
Car ne rien dire
Signifie approuver
Ne veut pas dire ignorer!

(extrait du poème Enfants soldats)

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C’est une révolte du fond du ventre, ferme et sourde, devenue colère éclatante, percutante, en ce sens que c’est une solidarité en révolte contre ces injustices, gluantes et durables, qu’on ne peut tout simplement plus ignorer. C’est aussi un impitoyable reflux de l’archaïque, de l’oublié, du refoulé, de l’infantile, du marginalisé, du bazardé, du périphérique. L’inaptitude salvatrice des cultures minorisées (ouvertement immigrantes ou subrepticement occupées) à se laisser uniformiser, assimiler, lessiver, aseptiser, cerner, fait ici l’objet d’une attention respectueuse et d’une récurrence indéfectible du chant solidaire. David québécoise, la poétesse connaît bien le poids onctueux et suavement ethnocidaire de tous nos Goliath. C’est un cri résistant, aussi pratique que théorique, aussi empathique que cohérent, qui monte ici. C’est la permanence cuisante du traumatisme partagé, senti, rejoint, dans le réceptacle d’une empathie sociale et sociétale de tête pensante, qui est aussi la communion des entrailles et de la psyché profonde d’une femme. C’est, aussi, qu’on sent la poésie femme à chaque instant, à chaque tournant, chez Caroline Mongeau. On s’imprègne, s’imbibe, de sa spécificité féminine irréductible et irradiante, des particularités sororales de sa lecture du monde, de la lancinance ancienne de sa blessure.

Blessure

Maison de poupée
Jeux du passé
Pour oublier
La vérité.

Celle des blessures
Celles des injures
Cœur volé
Hymen déchiré

Maison de papier
Abri déchiré
Poupée brisée
Enfance jetée
Dans un coin oubliée
À jamais perturbée.

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Ne vous attendez à rien de convenu, rien de froufroutant, rien de facile. J’ai bien un peu pensé à Prévert, à Maïakovski et (redisons-le) à Brecht, mais c’est de par ce que ces trois chiens hurleurs ont en eux qui n’acceptera pas de s’empoussiérer sur la tablette à bibelots de notre culture de metteurs en petites cases, d’escamoteurs de crises et de cacheurs de plaies. On pense aussi, fort aisément, tout simplement, à toute une tradition de chant protestataire. De fait, ici, plusieurs de ces poèmes ont un refrain et des couplets, et ne demanderaient rien à personne pour se voir mettre en musique… avec un tambour de charge en section rythmique, éventuellement. Caroline Mongeau nous scande, sans faillir, que tout ce qui est onctueux et sucré dans notre beau petit monde propret est irrémédiablement souillé de la sueur et du sang de ces hommes et de ces femmes que NOUS cassons, à casser la canne à sucre. Une fois pour toute, une fois de plus, une voix dit: c’est assez. Il faut se conscientiser. Il faut écouter le bruit rocailleux, assourdissant, de cette poéticité dérangeante, qui ne veut pas nous laisser dormir tranquille. Il faut réfléchir et lire. Il faut descendre dans cette fosse brumeuse, passablement fétide au demeurent, du puisard du fond de nous, et retrouver d’urgence la si cuisante rage dedans

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Caroline Mongeau, Rage dedans, Montréal, ÉLP éditeur, 2012, formats ePub ou PDF

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