
Il y a dix ans aujourd’hui avait lieu le «sauvetage» de la soldate américaine Jessica Lynch en Irak. Va alors se mette en place un exercice très étrange –parfaitement inouï, en fait– de désamorçage de la machine-spectacle de propagande de guerre américaine. Et, comme toutes les démarches engageant une modestie authentique, le tout laissera finalement bien trop peu de traces utiles sur nos mémoires et sur notre pensée. Rappelons les faits.
Été 2000: Jessica Lynch, 17 ans, s’engage dans l’armée américaine. C’est une des nombreuses personnes de condition modeste que l’armée arrive à embringuer pour des raisons plus économiques que patriotiques. Aspirant à payer ses études universitaires et percevant l’entrée dans le service comme une sorte de gestus bureaucratique sans danger réel (c’était avant le onze septembre 2001), la jeune étudiante de secondaire originaire de Palestine (Virginie Occidentale) se «spécialise» dans le travail d’entretien. Elle sait abstraitement qu’une guerre est toujours possible mais ne croit pas vraiment qu’elle se retrouvera un jour au front.
23 mars 2003: Jessica Lynch est au front. Elle fait parti d’une équipe d’entretien rattachée au service d’une batterie texane de missiles Patriotes. Elle prend place, en compagnie de la petite équipe de la 507ième compagnie d’entretien, dans un long convoi de six cent (600) véhicules qui s’étale dans le désert, lors de l’avancée sur Bagdad au sein de l’opération Iraqi Freedom. Son segment du convoi prend un mauvais tournant et se retrouve sur la route menant à Nasiriyah. La bataille de Nasiriyah fait rage et les troupes américaines sont concentrées sur la prise de la ville. Le convoi dans lequel prenait place Jessica Lynch tombe dans une embuscade. Onze soldats sont tués et six sont fait prisonniers, dont Lynch. Le véhicule dans lequel elle prenait place a fait une embardée et la soldate est gravement blessée. Son arme s’étant en plus «enrayée», elle n’a tout simplement pas pris part aux combats.
Entre le 23 mars et le premier avril 2003: Jessica Lynch, gravement blessée aux jambes et à une hanche, est soigné par du personnel irakien à l’hôpital de Nasiriyah. Le témoignage ultérieur de la soldate est très explicite, ferme et limpide sur le fait qu’elle fut traitée avec humanité par un personnel soignant manquant de ressources mais faisant tout son possible pour la réconforter et réduire sa douleur. Le 30 mars, une tentative aurait même été faite de conduire Jessica Lynch en ambulance au camp d’occupation américain voisin mais il aurait fallu renoncer à mener cet effort à terme, les soldats américains ayant tiré sur l’ambulance irakienne. Un certain nombre de citoyens irakiens (le Pentagone les décrira ultérieurement comme des informateurs irakiens) font éventuellement savoir à l’occupant américain les détails de la localisation de la soldate Lynch et des cinq autres prisonniers. Il est clair qu’on cherche à régler cette affaire assez délicate sans y surajouter de complications supplémentaires.
Premier avril 2003: Dans une opération filmée, dont il est reconnu aujourd’hui qu’elle procédait plus de la mise en scène que de l’action réelle (certains observateurs affirment même que les flingues étaient chargés à blanc), des fusiliers marins, des membres du groupe tactique SEAL et des Rangers procèdent au «sauvetage» de Jessica Lynch. En un de ces implicites dont seules les armées en campagne ont le feutré secret, les militaires irakiens s’étaient repliés la veille, laissant le champ libre, dans l’hôpital de Nasiriyah et ses alentours, aux militaires américains. Dès le lendemain du «sauvetage» (2 avril), une bande vidéo dudit «sauvetage» est émise par les services de relation publique de la défense américaine. On y raconte notamment que la soldate Lynch a été blessée par balles. Cette affirmation sera plus tard infirmée par le personnel soignant de l’hôpital de Nasiriyah, par les soigneurs de Jessica Lynch et par Jessica Lynch elle-même. Elle ne souffre en fait que des séquelles d’un grave accident de voiture.
27 août 2003: Après plusieurs opérations chirurgicales et au milieu de la mise en place d’un long programme de réhabilitation physique, Jessica Lynch, âgée maintenant de vingt ans, est démobilisée. On la chamarre des décorations suivantes: l’étoile de bronze, le Purple Heart, la médaille des prisonniers de guerre, la médaille du service national, la médaille de la guerre contre le terrorisme et le ruban du service militaire. Le gouverneur de Virginie Occidentale lui alloue une bourse d’étude. Entre son «sauvetage» et sa démobilisation, l’histoire d’une héroïque combattante tirant du flingue sur l’ennemi et se battant sans peur a eu le temps d’être mise de l’avant par le Pentagone puis complètement éventée par les différents observateurs et par le public. Le Pentagone est donc forcé d’émettre des communiqués de presse niant ouvertement sa propagande initiale et adhérant à l’idée acceptée aujourd’hui d’un accident de voiture au cours de l’offensive et d’une soldate n’ayant absolument rien pu faire pour se défendre. Aussi, ultérieurement, Jessica Lynch n’avait plus vraiment besoin de s’échiner à éventer le mensonge propagandiste de son «héroïsme» car c’était déjà fait (et lui valait même déjà de recevoir un certain nombre de lettres haineuses, dans le flot débordant de la correspondance que lui avait valu sa mésaventure). Restait, par contre, le mythe de son «sauvetage»…
Automne 2003: Jessica Lynch commence à parler et à donner sa version des faits. Elle ne se gênera pas pour bien cogner sur le clou déjà enfoncé. Elle niera tout héroïsme, toute implication dans la moindre action de combat. Elle insistera sur le caractère humain et respectueux de son «incarcération» à l’hôpital de Nasiriyah. Elle parlera, toujours en termes très sobres et modestes, de ses compagnons et compagnes, morts au combat. Ses vues, discrètement critiques, s’exprimeront avec la même cohérence lors de sa collaboration à l’ouvrage racontant son histoire, paru fin 2003. To Jessi and the soldiers of the 507th, it was like trying to run in the rain without getting wet. Where were the happy, liberated people they were supposed to meet, those who would throw flowers, not grenades. Jessi had not bought that line completely, but she had hoped it was true. [Pour Jessi et pour les autres soldats et soldates du 507ième, ce fut comme tenter de courir sous la pluie sans se mouiller. Où donc était ce peuple heureux, ce peuple libéré, qu’ils étaient sensés rencontrer, ces gens qui devaient leur lancer des fleurs, pas des grenades. Jessi n’avait pas cru complètement à cette version des fait mais elle espérait quand même un peu que ce fut vrai.] (Rick Bragg, I am a soldier too – The Jessica Lynch Story, 2003, pp 71-72). Mais le plus loin où Jessica Lynch ira, en direction de la remise en question de la réalité effective de son «sauvetage», ce sera quand elle se demandera ouvertement pourquoi ils ont bien pu aller filmer toute cette affaire? Autrement, elle se cantonnera dans l’idée qu’elle n’est pas une héroïne, qu’elle est juste une survivante. Il est aussi important de noter, pour la bonne compréhension du tableau, que Jessica Lynch ne basculera pas dans le petit vedettariat de tabloïds. Elle restera discrète, presque secrète, et ne deviendra pas la Roxie Hart du conflit irakien. Certes, elle fera la première page du Time au moment des événements (il s’agissait de rétablir la vraie histoire… si tant est), mais ensuite, elle verra à pudiquement retourner à sa vie anonyme.

La VRAIE histoire de Jessica Lynch
24 avril 2007: Quatre ans après les évènements, Jessica Lynch témoigne devant un comité statutaire du Congrès américain sur les négligences administratives et la réforme du gouvernement (United States House Committee on Oversight and Government Reform) et, une fois de plus, elle déplore fermement qu’on aie tenté de la faire passer pour la Rambo de Virginie Occidentale. Sa déposition se concentre cependant strictement sur le fait qu’on a menti en cherchant à faire d’elle une héroïne et qu’elle ne comprend pas ce qui a pu «les» motiver à fabriquer de la propagande fallacieuse à partir de son histoire sans gloire, en négligeant les vrais actes héroïques de nos glorieux soldats. Témoignage léché, soigneusement scripté. Art de la litote… Dire moins pour faire entendre plus. Dire: on a menti… on a menti… on a menti sur moi. Voilà, tsoin-tsoin, ouvertement je vous le dis: le Pentagone a indubitablement dit des fausseté au public me concernant… Et tout le monde au Congrès de tirer une tête catastrophée, et la galère de continuer de voguer…
Aujourd’hui: Comme le montre bien cet entretien accordé par Jessica Lynch à CNN en 2011 (en anglais), on continue d’avoir affaire au profil bas d’une blessée de guerre qui ne tire absolument aucune joie (patriotique ou autre) de sa traumatisante équipée. Aujourd’hui mère d’une petite fille et diplômée, Jessica Lynch redit mollement ses lignes désormais convenues. Elle n’a toujours pas ouvertement nié avoir été «sauvée» d’éventuels geôliers irakiens, par ses jeunes collègues de l’armée américaine, en ce fameux premier avril 2003. Discrète, presque sibylline, prudente, américaine aussi, elle a pris le parti de ne pas mentir sans trop en dire. Sauf que, une fois de plus, la preuve est faite et refaite que le grand ennemi de la société civile ment au public, qu’il y a effectivement une chose qu’il faut continuer d’appeler propagande de guerre. Jessica Lynch est officiellement la seule et unique prisonnière de guerre, depuis la Seconde Guerre Mondiale, à avoir été «sauvée» dans une opération s’étant déroulée avant la fin du conflit (d’habitude on libère les prisonniers de guerre après la conclusion effective des hostilités). Alors, bon, sur ce «sauvetage» d’il y a dix ans, dont on ne nous dit plus rien, conclueurs, concluez…
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Paru aussi dans Les 7 du Québec
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Cette gluante tolérance positiviste qui gangrène notre temps
Publié par Paul Laurendeau le 1 mars 2013
Pour n’offenser personne, il ne faut avoir que les idées de tout le monde. L’on est alors sans génie et sans ennemi…
Claude-Adrien Helvétius, De l’homme, [1773], tome premier, Fayard, Corpus des oeuvres de philosophie en langue française, p. 440.
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Les prises de conscience les plus virulentes ont souvent les sources intellectuelles les plus éthérées. La théorie qui s’empare des masses, ce n’est pas un vain mot et ce n’est pas obligatoirmenent une si jolie chose… Oh que oui, on pense être dans l’abstrait savant et loin du monde et soudain, vlan, on se tape la gueule sur l’omniprésence pesante et gluante d’un concept. Herbert Marcuse (1898-1979), dans la section intitulée La philosophie positive de la société: Auguste Comte de son traité de 1939 (traduit en français en 1968) sur la naissance de la théorie sociale, cloue justement Auguste Comte (1798-1857), le ci-devant fondateur de la sociologie, sur la porte de la grange. Effectivement, en affectant de faire de l’étude de la société une science «positive», Comte s’avère ériger l’irrationalité délirante de l’ordre social des choses en objet empirique sacralisé et fixe, comme le seraient le cosmos, les plantes ou les animaux. Ce faisant, il marche directement à la formulation d’une virulente apologie de l’ordre (bourgeois) existant, sans plus. Il y a un bon lot de pognes méthodologiques dans la conception positiviste des sciences sociales issue d’Auguste Comte et on peut sans complexe laisser de côté cette procédure scientiste faussement rigoureuse, ce faux relativisme scientifique de toc. Les Poubelles de l’Histoire sont un dépotoir fort spacieux et le POSITIVISME (la philosophie sociologique faussement scientifique d’Auguste Comte) pourrait s’y enfouir doucereusement, en compagnie d’un solide tapon de doctrines spécialisées, biscornues et sans impact de masse réel. Pour sa part, Auguste Comte ne serait plus alors qu’un buste de pierre planté devant ce cardinal cénotaphe intellectuel qu’est la Sorbonne et tout serait dit. Le granit serré du crâne comtien répondrait au vide sidéral du dôme sorbonnard, et la page serait tournée, sans rififi excessif.
Auguste Comte: un buste de pierre planté devant ce cardinal cénotaphe intellectuel qu’est la Sorbonne…
C’est pas si simple, malheureusement. Le positivisme de Comte s’avère en effet bien moins hors d’ordre qu’il n’y parait initialement, quand on s’aperçoit avec horreur (merci à Herbert Marcuse de nous le signaler – ça ne tombait pas sous le sens) qu’une des importantes notions sociologiques du susdit positivisme du susdit Comte s’est solidement engluée dans les masses, du moins dans les masses occidentales bien chic et bien proprettes de notre temps si poli et si neutre. C’est le concept de TOLÉRANCE. Matez-moi un peu ça. Marcuse:
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Allez-y démêler l’écheveau de ce qui est régressant et nuisible, de ce qui est progressiste et légitime, dans une nasse pareille…
Maquis idéal de toutes les réactions anti-civiques et de toutes les doctrines factieuses d’intérêts spéciaux (comme le disent trop pudiquement les ricains) que cette tolérance molasse et omnidirectionnelle contemporaine. Allez-y démêler l’écheveau de ce qui est régressant et nuisible, de ce qui est progressiste et légitime, dans une nasse pareille… Le piège à con, en mondovision. Oh que oui, on pense être dans l’abstrait savant et loin du monde et soudain, vlan, on se tape la gueule sur l’omniprésence pesante et gluante d’un concept. Cette fichue tolérance positiviste qui gangrène notre temps, qui niera l’avoir rencontrée? On se fait regarder de nos jours comme Jack l’Éventreur si on ne déroule pas ostentatoirement le tapis rouge devant tout ce qui freine, tout ce qui bloque, tout ce qui minaude dans le conformisme, la soumission, la baillonnade, la veulerie institutionnalisée et postulée. Au jour d’aujourd’hui, il faut tolérer les religions et l’intégralité de leur lot bringuebalant de singeries comportementales et de points de doctrines délirants, les carriérismes cyniques, les arrivismes véreux, les régressions sociales de toutes tendances, les arriérations mentales individuelles et collectives, les monogamies compulsivement dogmatico-axiomatiques, l’anti-syndicalisme primaire et diffamant, les «droits individuels» (de saboter toutes les causes sociales), le «droit de parole» des apologues du brun et du facho, la parlure aseptisée des petites gueules bégueules bien savonnées, les résurgences réacs et néo-réacs de tous tonneaux, les simili-militantismes de toutes farines. Comme il est interdit d’interdire, eh ben il est interdit de ne pas tolérer les intolérants, hein… Coincés, plantés, niqués, piégés dans notre jolie logique! Elle me fait bien gerber, cette aspiration, faussement impartiale, à rendre indifféremment justice à tous les partis existants. Devenue positiviste, conformiste, apologue, droitisée, la tolérance contemporaine s’est transmutée en la gadoue idéale pour bien caraméliser toute prise de partie critique, subversive, progressiste, révolutionnaire. Nos beaux Rocamboles des Lumières nous ont bien légué là un paradoxe inextricable, un piège à homard, un gluau à rouge-gorge, un concept à deux tranchant. On est bien pris avec et on est bel et bien en train de se lobotomiser, avec les deux susdits tranchants. Tolérance des suppôts et des tartuffesques cancrelats sociaux, relativisme absolu du nivellement faussement impartial, immoralité morale et/ou moralité immorale, «libre» pensée contrainte, que faire pour te redonner ta vigueur rouge sang, négatrice et négativiste (non-positiviste) d’antan? Sibylline aporie. Pot de glue innommable. Ah, mais regardez-le, regardez-le bien, le buste d’Auguste Comte sur la place de la Sorbonne. Je serais prêt à parier qu’il ricane…
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Publié dans Citation commentée, Civilisation du Nouveau Monde, Culture vernaculaire, France, Lutte des classes, Monde, Multiculturalisme contemporain, Québec, Vie politique ordinaire | Tagué: athéisme, Auguste Comte, capitalisme, censure, communautarisme, conformisme, Discours de l'esprit positif, France, Herbert Marcuse, Histoire, marxisme, multiculturalisme, philosophie, positivisme, Québec, Raison et révolution, religion, société | 9 Commentaires »