Le Carnet d’Ysengrimus

Ysengrimus le loup grogne sur le monde. Il faut refaire la vie et un jour viendra…

Archive pour la catégorie ‘Sexage’

Relations homme-femme dans la dynamique de la modernité. Investigation des cultures intimes en sexage. Orientations sexuelles en débat. Autocritique de l’homme. Féminisation des valeurs. Guerre et paix des sexes.

Y a-t-il eu des Rose DeWitt Bukater parmi les vraies passagères du Titanic?

Publié par Paul Laurendeau le 15 avril 2012

I would rather be his whore than your wife… [Je préfèrerais devenir sa pute que ta femme]

Rose DeWitt Bukater

Rose DeWitt Bukater (jouée par Kate Winslet) - 17 ans en 1912, 103 ans en 1997...

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Il y a cent ans, pile-poil, coulait donc le légendaire Titanic. Ma hantise du personnage féminin en fiction ne pouvait m’empêcher de capter cet hommage obligé dans l’angle qui est le mien: celui de la quête libératrice de la femme, d’ailleurs un thème majeur du tout aussi mythique film TITANIC (1997) de mon respecté compatriote James Cameron. Rose DeWitt Bukater (jouée par Kate Winslet) est ce personnage de femme, que l’on donne souvent comme intégralement imaginaire, que la croisière jettera dans les rets de sa passion, fulgurante et romanesque, pour le dessinateur fauché Jack Dawson (Leonardo DiCaprio). Elle survivra au naufrage, pour se couler dans la roture et se sortir du carcan social que lui imposait un mariage arrangé par sa mère, bourgeoise autoritaire et déclassée, avec un petit nabab puant, égocentrique et ploutolâtre (joué par Billy Zane). Ce que je voudrais simplement mentionner ici, souvenirs historiques des titanicologues à l’appui, c’est le fait que Rose DeWitt Bukater n’est ni une pure fiction, ni une adaptation/transposition qui serait basée directement sur un personnage historique effectif. Elle cumule plutôt un ensemble de traits qui caractérisaient une douzaine de femmes bien réelles, sans qu’aucune ne les détienne effectivement tous. Allons, allons, décortiquons un petit peu cette captivante affaire.

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Des survivantes du naufrage vivant jusqu’à un très grand âge. Je vous épargne tout d’abord les survivantes du naufrage du Titanic qui étaient des tous petits nourrissons inconscients lors du naufrage et qui vécurent fort vieilles. Tenons nous en à des femmes qui sont à peu près dans la fourchette d’âge de Rose DeWitt Bukater (17 ans en 1912, 103 ans en 1997, année de sa mort). C’est pour s’apercevoir que, sur ce point déjà, la réalité rejoint étonnamment la fiction. On a donc les trajectoires suivantes:

Edith Eileen Brown (15 ans en 1912, 100 ans en 1997, année de sa mort) voyageait en compagnie de son père qui a coulé avec le navire. Elle s’est plus tard mariée en Afrique du sud, a eu dix enfants et trente petits enfants. Ses âges de naissance et de mort, ainsi que les années, sont presque parfaitement identiques à ceux de Rose DeWitt Bukater.

Marjorie Ann Newell (23 ans en 1912, 103 ans en 1992, année de sa mort) revenait du Moyen-Orient avec sa sœur et son père. Ce dernier fut perdu dans le naufrage. En son honneur, Madame Newell se mit, vers 1986, à faire des conférences publiques sur le naufrage du Titanic. Son évocation du souvenir resté tangible des cris de la masse des naufragés émouvait l’auditoire de ces présentations, un peu comme s’émurent les mariniers explorateurs quand Rose DeWitt Bukater âgée leur relata sa vision des événements.

Ruth Elizabeth Becker (12 ans en 1912, 90 ans en 1990, année de sa mort) monta dans une chaloupe différente de celle de sa mère (comme Rose DeWitt Bukater donc, mais pas pour les mêmes raisons) mais la retrouva plus tard sur le Carpathia. Quand on questionna sa mère sur le naufrage, elle donna la parole à Ruth. Fut enseignante et maria un dénommé Blanchard. Comme dans le cas de Rose DeWitt Bukater, ses proches ne surent qu’elle était une survivante du Titanic que sur ses vieux jours.

Robertha Josephine “Bertha” Watt (12 ans en 1912, 93 ans en 1993, année de sa mort) était une écossaise qui allait rejoindre son père en Oregon. Sa maman, dans la chaloupe, lui aurait dit qu’elle ne mourrait pas noyée mais pendue (ce qui n’arriva pas non plus). Dans un témoignage rédigé dans un journal scolaire du temps, elle mentionne les coups de flingues ayant été tirés sur le pont du Titanic.

Anna “Annie” McGowan (14 ou 15 ans en 1912, 92 ans en 1990 année de sa mort) voyageait en troisième classe avec sa tante qui périt dans le naufrage. Retenue plusieurs jours dans une hôpital de New York après le sauvetage, elle le quitta en robe de nuit et prit le train pour Chicago avec une autre rescapée, Anna Kelly, âgée de vingt-et-un ans qui, elle, devint plus tard nonne et mourut dans les années 1970…

Winnifred Vera Quick (8 ans en 1912, 98 ans en 2002, année de sa mort) fut sauvée avec toute sa famille, tous passagers de seconde classe. Elle maria un dénommé Van Tongerloo et mena ensuite une vie sans histoire. Elle bossa dans une usine de chocolat puis une boulangerie.

Lillian Gertrud Asplund (5 ans en 1912,  94 ans en 2006, année de sa mort). Enfant d’une famille suédoise ruinée par le naufrage, Madame Asplund a gardé le souvenir, tangible ou magnifié, de son père et de ses frères sur le pont du Titanic coulant. N’a jamais eu trop envie d’évoquer ses souvenirs du naufrage.

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Des femmes vivant des développements de carrière significatifs après le naufrage. Pour Rose DeWitt Bukater, le naufrage du Titanic fut une rupture radicale entraînant une redéfinition intégrale de son être, une ouverture à la modernité qui s’annonçait (notamment pour les femmes) et la possibilité, pour jacter tertiaire, d’embrasser un potentiel professionnel inattendu. On peut suggérer qu’au moins deux femmes ont bénéficié (n’ayons pas peur des mots) d’une trajectoire similaire.

Elsie Edith Bowerman avait vingt-deux ans au moment du naufrage et était déjà une suffragette active, comme sa mère, qui survécut le naufrage avec elle. Elle devint infirmière de guerre en Europe Centrale et, dans le cadre de ces fonction, fut un des témoins visuels de la Révolution Bolcheviste. Elle fut ensuite avocate, travailla pour le ministère des communications britannique, puis la BBC, puis la Commission des Nations Unies à la condition féminine. Impossible de dire si le naufrage du Titanic influença une telle trajectoire mais on peut suggérer que ladite trajectoire inspira celle de Rose DeWitt Bukater.

Dorothy Gibson était déjà, à vingt-deux ans, actrice et danseuse. Le naufrage donna à sa carrière une visibilité inattendue. Elle joua notamment dans le film muet Saved from the Titanic tourné seulement quelques semaines après le drame. On notera qu’au nombre des photos souvenirs disposées sur la commode de Rose DeWitt Bukater figurent des photos dédicacées d’elle-même, laissant deviner qu’une carrière de music hall ou de cinéma fut une des cordes à l’arc de sa trajectoire de vie. Les mariniers explorateurs se présenteront d’ailleurs entre eux la mystérieuse vieille dame qui les approchera en 1997 comme une “ancienne actrice”.

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Une femme et deux hommes que le naufrage a possiblement libérés d’un carcan social, familial ou matrimonial. Les conditions sociales (et la contrainte matrimoniale exécrée) corsetant Rose DeWitt Bukater ont donc volé en éclat et, à travers une redéfinition, et une reformulation, de son identité (après son sauvetage, elle se fait passer pour une des méconnues des ponts inférieurs et s’assigne spontanément le nom Rose Dawson), notre héroïne aux multiples facettes échappe aux contraintes de conformité mondaine qui l’attendaient après la traversée. Il semble qu’au moins deux ou trois personnes aient bénéficié de conditions libératrices ou émancipatrices similaires.

Madeleine Astor née Talmage-Force était la jeune épouse de dix-neuf ans du multimillionnaire John Jacob Astor, quatrième du nom. Tant pour la tenue vestimentaire que pour les comportements à bord, il est indubitable que ce couple prestigieux, flamboyant et tapageur inspira les personnages de Rose DeWitt Bukater et de son nabab, fiancé forcé. Il y a trois ou quatre différences notables cependant. D’abord Madeleine Astor était enceinte et elle mit au monde, après son sauvetage, le petit Astor cinquième (ou sixième, c’est pas clair) du nom, qui fut aussi frappé et évaporé que feu son père. Ensuite, elle hérita d’une portion rondelette de la galette du Astor resté à bord, ladite portion paquetée bien dur dans un fond en fiducie (trust fund) auquel elle perderait cependant accès si elle se remariait. Or (conclueurs, concluez), elle se remaria, justement, deux fois, divorça le même nombre de fois, et bambocha pas mal. Finalement, elle mourut à l’âge fort tendre de quarante-sept ans, au bout de son rouleau, après avoir mené une vie bien différente, certainement moins rangée, que ce qui l’aurait normalement initialement attendue.

Edmond et Michel Navratil, âgés de deux et trois ans, étaient tout simplement en train de se faire enlever par leur père, un coiffeur français récemment divorcé. L’homme en question sombra avec le navire. Les deux enfants, devenus les orphelins du Titanic, furent hébergés par des new-yorkais. Il fut relativement difficile de les identifier, vu que leur père et kidnappeur voyageait avec eux sous une fausse identité (Il est important de noter que nombre de ces gens changeaient leur identité en entrant dans un navire comme d’autres le feront plus tard, disons, en allant à l’hôtel - Rose DeWitt Bukater ne sera pas en reste). On démêla éventuellement l’écheveau et les deux enfants furent ramenés en France par leur mère. L’un devint architecte, l’autre prof de fac. Inutile de dire que, en un cheminement antinomiquement inverse de celui de Rose DeWitt Bukater, ces gamins se dirigeaient vers un corps de contraintes de vie inconnues, auquel le naufrage du Titanic les fit échapper, pour les ramener grosso modo à leur destiné d’origine. La petite-fille de Michel Navratil (mort en 2001, le dernier homme survivant du Titanic) tirera de leur aventure un roman-jeunesse intitulé: Les enfants du Titanic.

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Une femme que le naufrage a laissée particulièrement amère et révoltée. Naturellement, nous le savons tous, cette libération intérieure et sociale a engagé un coût terrible, celui de la perte du grand, du très grand amour. Rose DeWitt Bukater garde donc, en elle, ces séquelles durables, cette amertume lancinante, que la chasse au trésor des mariniers explorateurs, guillerets et tonitruants, de 1997 irrite encore plus. Truisme: la totalité des survivants du Titanic ont subit des pertes douloureuses, irréparables (c’est pas pour rien que James Cameron, en palpant son Oscar, en 1997, demanda, sans rire, aux parterres et balcons du gratin hollywoodien, une minute de silence pour les disparus du Titanic). Il faut cependant mentionner une femme spécifique dont la douleur lancinante a pu aussi inspirer la conception du personnage de Rose DeWitt Bukater.

Eva Miriam Hart (7 ans en 1912, 91 ans en 1996, année de sa mort) n’a jamais accepté la perte de son père, qui la posa dans une chaloupe de sauvetage avec sa mère en la priant de rester calme, et disparut pour toujours. Madame Hart fut une des plus jeunes survivantes du Titanic pouvant explicitement raconter les souvenirs terrifiants de cette nuit tragique. Et elle ne se gêna pas pour le faire, tout au cours de sa vie, mettant explicitement en relief la négligence foutaisière et l’incurie ignarde qui fut la cause de tant de pertes de vie. La virulence et la lucidité de son autobiographie Shadow of the Titanic – a survivor’s story, écrite en 1994, font incontestablement d’Eva Hart la pasionaria révoltée des survivant(e)s du Titanic. La nette contrariété qu’elle exprima quand, vers 1987, on commença à aller fouiller dans ce qu’elle considérait comme une tombe sous-marine inspira certainement la gravité peu badine du personnage de Rose DeWitt Bukater âgée. Notons aussi que James Cameron fit son film un an après la mort de Madame Hart, possiblement pour éviter de l’avoir sur le dos, car elle n’aurait certainement pas apprécié et ne se serait certainement pas gênée pour le dire, dans les médias et ailleurs.

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Rose Dawson (jouée par Kate Winslet), quelques années après le naufrage du Titanic

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Maintenant, si on cherche une différence radicale entre ce faisceau de femmes réelles survivantes du naufrage du Titanic et le personnage de Rose DeWitt Bukater, c’est justement sur la question du deuil du père qu’on la trouvera. La majorité des naufragées réelles du Titanic perdent leur père au cours du naufrage, et cela fait dudit Titanic la tombe, ou le cénotaphe, du père perdu. Pour sa part, au moment de s’embarquer, Rose DeWitt Bukater est déjà orpheline de père et c’est plus un matriarcat en banqueroute, transitoire, mal affirmé et aux abois qui guide ses pas rétifs vers un mariage arrangé qui remettra les choses (et les finances) en ordre. La mère de Rose, on le sait, monte sur une chaloupe différente et son fiancé forcé, par une astuce aussi veule que, de fait, peu crédible, s’en tire aussi. Envers sa mère, c’est un adieu radical et définitif (Goodbye mother, dit froidement Rose depuis le pont) mais ce n’est pas un deuil. Secrètement reformatée, Rose Dawson ne sera pas une enfant ayant vécu la perte d’un adulte, contrairement à bon nombre de ses modèles du Titanic réel. Son bovarysme à rebours s’est pleinement assumé dans le ventre du navire, avant que l’iceberg ne soit percuté. Les choix de Rose sont déjà arrêtés. Le naufrage les symbolise plus qu’il ne les concrétise. Sa mère et son ex-fiancé sont voués à poursuivre leur vie sans elle, de toute façon. Ils vivront dans leur monde et Rose Dawson dans le sien. Il y a dans ces deux survies là (surtout celle de l’homme, hautement irréaliste) bien plus qu’une astuce de script visant à ménager l’exclusivité romanesque du deuil amoureux de Rose Dawson. Il y a là aussi un choix thématique. On peut en effet dire que, pour elle, ce n’est pas un père effectif mais bien le patriarcat archaïque, comme trajectoire de vie contrainte mais encore abstraite et, surtout, déjà foutue, qui coule avec le navire. On ne va certainement pas pleurer… En renonçant au réalisme de la perte du père ou du mari (pourtant solidement attestée de la poupe à la proue de par la contrainte classique les femmes et les enfants d’abord), notre bon Cameron fait de la tragédie du naufrage un affranchissement, pour son personnage féminin en mutation. C’est quelque chose comme une éclosion. Rose Dawson vivra le deuil émancipateur de la passion libre et non celui, rancunier, renfrogné, de la tradition flétrie. C’est certainement cela qui fait d’elle, eu égard à la réalité titanicologique bête et froide de 1912, un être aussi fondamentalement fictif (voire délirant) que le fameux pendentif-culte Le cœur de la mer

Il reste que, comme tant de personnages de fiction, Rose DeWitt Bukater requiert le treillis de son armature figurative. Dans cet angle, elle est et demeure une sorte de Frankenstein, collage-capteur synthétique de plusieurs êtres se canalisant et se polarisant en elle. Ce n’est pas que la réalité dépasse la fiction, c’est plus que la fiction esquisse la réalité, la pille méthodiquement, la bidouille et la brouille sélectivement, s’en extrait abstraitement, l’enjolive toujours un brin, et en tire goulûment cette jouissance des formes et des harmonies construites d’où émergeront tous nos plaisirs, les plus subversifs comme les plus sirupeux, mais aussi le lot chatoyant et polymorphe de nos sourcillements esthétiques, nos atermoiments sur le véridique, et le baluchon bien encombrant de nos doutes en fiction, ces derniers toujours si indéracinablement figuratifs…

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Sources: I SURVIVED THE TITANIC et encyclopedia titanica

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La dissolution de la division sexuelle du travail, c’est elle, la vraie innovation ethnologique de notre temps…

Publié par Paul Laurendeau le 8 mars 2012

En 2132, monsieur, si ça, ça continue,
En 2132, qui c’est qui montera par-dessus?
Attention au secours!
Qui c’est qui me parlera d’amour
Si la police s’appelle Alice?

Jean-Pierre Ferland, Women’s Lib (paroles de J.P. Lauzon), 1974.

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Le principe de la division sexuelle du travail est un archaïsme bien plus crucial et systémique que la perpétuation, de ci de là, de telle ou telle occupation traditionnelle ponctuelle, imposée aux femmes (ou aux hommes). Sur cette question, trop mal comprise, je ne résiste pas à l’envie de soumettre à votre attention sagace cette brève synthèse descriptive que l’on doit à l’important anthropologue du siècle dernier Ralph Linton (1893-1953).

Un potier en Inde, aux environs de 1929

Femme asiatique vannant le riz à l'ancienne (sans date)

La division et l’attribution des statuts selon le sexe semblent être à la base de tous les systèmes sociaux. Toutes les sociétés prescrivent des attitudes et des activités différentes pour les hommes et pour les femmes. La plupart d’entre elles essaient de rationaliser ces prescriptions en arguant de différences physiologiques entre les sexes ou de leur rôle différent dans la reproduction. Cependant, une étude comparative des statuts assignés aux femmes et aux hommes dans des cultures différentes semble montrer que si de tels facteurs peuvent avoir fourni un point de départ pour la division des statuts, c’est la culture qui détermine en fait, pour l’essentiel, leur attribution. Les caractéristiques psychologiques attribuées aux hommes et aux femmes dans des sociétés différentes varient tellement, elles aussi, qu’elles peuvent n’avoir que de faibles justifications physiologiques. La représentation que les sociétés modernes [occidentales de l’entre-deux-guerres – P.L.] se font de la femme comme angélique et secourable fait un contraste violent avec l’existence, chez les Iroquois par exemple, de femmes-bourreaux qui font preuve de beaucoup d’ingéniosité et de délectation sadique.

L’attribution des occupations, qui est somme toute partie intégrante du statut, donne lieu à des disparités encore plus marquées entre les différentes sociétés. Les femmes arapesh transportent couramment des fardeaux plus lourds que les hommes «parce que leur tête est bien plus dure et plus solide». Dans certaines sociétés, les femmes font la plus grande partie du travail manuel; dans d’autres, comme celles des îles Marquises, la cuisine, le ménage et la garde des enfants sont des occupations proprement masculines et les femmes passent le plus clair de leur temps à leur toilette. La règle générale elle-même selon laquelle, en raison des servitudes de la grossesse et de l’allaitement, les occupations les plus actives sont réservées aux hommes et les occupations les moins actives aux femmes connaît bien des exceptions. Ainsi, chez les Tasmaniens, la chasse au phoques était un travail dévolu aux femmes. Elles nageaient jusqu’aux rochers où se trouvaient les phoques, traquaient les bêtes et les assommaient. Les femmes tasmaniennes chassaient aussi l’opossum, ce qui les obligeait à grimper jusqu’au faîte d’arbres très hauts.

Même si la distribution des occupations selon le sexe varie beaucoup, en fait, le modèle de la division selon le sexe est constant. Il est très peu de sociétés où chaque activité importante n’ait pas été assignée définitivement soit aux hommes, soit aux femmes. Même lorsque les deux sexes coopèrent dans une activité particulière, le domaine de chacun des sexes est souvent bien délimité. Ainsi, pour la culture du riz à Madagascar, les hommes font les semis et les terrasses et préparent les champs pour le repiquage. Les femmes font le travail de repiquage qui est difficile et fatiguant; elles arrachent aussi la récolte mais ce sont les hommes qui la rentrent. Les femmes la transportent alors vers les aires où les hommes la battent, tandis que ce sont les femmes qui la vannent. Enfin, les femmes pilent le grain dans des mortiers et le cuisent.

Quand une société prend en charge une industrie nouvelle, il y a souvent une période d’incertitude pendant laquelle cette tâche peut être remplie par les individus des deux sexes. À Madagascar, la poterie est fabriquée par les hommes dans certaines tribus et par les femmes dans d’autres. Dans la seule tribu où elle est fabriquée à la fois par les hommes et les femmes, cet artisanat n’a été introduit qu’au cours des soixante dernières années [soit depuis 1870 – P.L.]; au cours des quinze dernières années [soit entre 1915 et 1930 – P.L.] en particulier, le nombre de potiers masculins a fortement diminué, beaucoup d’entre eux ayant abandonné cette activité. La baisse des bénéfices, habituellement avancée comme raison qui contraint les hommes à abandonner une de leurs occupations spécifiques quand les femmes l’envahissent en nombre, n’a certainement pas joué ici: le marché était loin d’être saturé et le prix des objets fabriqués par les hommes et les femmes était le même. Les hommes qui avaient abandonné le métier n’en donnaient en général que des raisons très vagues, mais quelques-uns avouaient avec franchise qu’ils répugnaient à se mesurer avec des femmes. Apparemment, l’entrée des femmes dans le métier avait ôté à ce dernier un certain prestige et désormais ce n’était plus l’affaire d’un homme, même escellent artisan, d’être potier.

Ralph Linton (1968), De l’Homme, Minuit, Le sens commun,  pp 140-142. (Titre original: The Study of Man, 1936) – cité depuis la copie papier de la version française de l’ouvrage.

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De nos jours, les hommes et les femmes se positionnent dans toutes les sphères d’activité et ce, selon un ratio tendant maximalement vers 50/50 dans chacune d’entre elles...

Je crois que la conclusion, au sujet des données anthropologiques synthétisées ici, est assez limpide. Même si les occupations varient amplement, une certaine perpétuation de la division sexuelle du travail dans notre société tertiarisée (les filles réceptionnistes, éducatrices en garderies, hygiénistes dentaires – les gars chauffeurs de taxi, éboueurs, dentistes) est indubitablement archaïsante. La vraie innovation que la civilisation contemporaine mondiale/mondialisée apporte, par rapport aux tendances observées dans les sociétés traditionnelles dont nous rendent compte les anthropologues, ce n’est pas le fait d’intervertir, comme le craignait tant le Jean-Pierre Ferland de 1974, le sexe des rôles professionnels (les femmes policières, pilotes d’avions et avocates, les hommes secrétaires, infirmiers, meneurs de claques). Des intervertissements de ce type sont maximalement attestés, de longue date, dans maintes civilisations traditionnelles, et leurs fort variables stature, statut, standing ou stabilité (sans parler, ayoye, de leur fondement «biologique» ou «naturel») sont complètement culturellement convenus, depuis des temps immémoriaux. Ce qui est vraiment nouveau, massivement nouveau au jour d’aujourd’hui, c’est bien le fait de dissoudre toute division sexuelle du travail et, qui plus est, de le faire non plus comme révélateur d’incertitude face à de nouvelles tâches ou industries mais bien comme redéfinition fondamentale du partage de toutes les tâche, anciennes ou nouvelles, dans toutes les industries. De nos jours, les hommes et les femmes se positionnent dans toutes les sphères d’activité et ce, selon un ratio tendant maximalement vers 50/50 dans chacune d’entre elles (et, oui, le tout impliquant, comme chez les potiers et potières malgaches de 1870-1930, un déclin tout aussi uniforme du «prestige» des professions traditionnelles – qu’y a-t-il de tant prestigieux à trimer de toute façon?). C’est alors la division sexuelle même des tâches qui perd toute fonction opératoire. Nous procédons, partout dans le monde d’aujourd’hui (pays émergents inclus), à une révolution tranquille des sexages qui laisserait un homme ménager des îles Marquises, une chasseuse de phoques tasmanienne, et les cultivateurs et cultivatrices de riz malgaches de jadis bien perplexes: celle de la dissolution radicale et sans appel du PRINCIPE ABSTRAIT FONDAMENTAL de la division sexuelle du travail. Il n’opère plus que comme trace résiduelle, pulsion réactionnaire, trait de culture intime de groupes non-professionnels, ou tic comportemental d’arrière-garde. On entrevoit clairement le moment où la division des activités professionnelles selon le sexe n’aura absolument plus aucun sens intelligible… et cela risque de rendre bien des romans, bien des films, bien des récits de notre corpus culturel contemporain et patrimonial pas mal difficiles à décoder et à saisir, attendu l’effilochement irrévocable de certains de leurs implicites fondamentaux, dans l’œil mondialement kaléidoscopique et dans toute la sphère des perceptions tangibles de nos consciences ordinaires modernes. Que dire de plus, quand même l’institution la plus hostile aux priorités de la société civile finit par, disons la chose sans calembour, se mettre au pas?

VERS L’ÉGALITÉ HOMMES-FEMMES AU COMBAT

ARMÉE AMÉRICAINE – Interdites de servir au combat, les femmes de l’armée américaine ont pourtant versé le prix du sang en Afghanistan et en Irak: le Pentagone a levé, hier, une partie des restrictions faites aux femmes militaires. Environ 14,000 postes qui leur étaient interdits leurs sont désormais ouverts. Près de 280,000 américaines ont servit en Irak et en Afghanistan depuis 2001 et 144 y ont été tuées, dont 79 au combat. Malgré ces 14,000 nouveaux postes, un tiers des postes de l’armée de terre et des Marines reste réservé aux hommes – AFP.

Journal 24 heures, Montréal, fin de semaine du 10-12 février 2012, p. 25

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La vieille comptine mille fois rebattue de mon enfance: LES FILLES, LES GUÉNILLE. LES GARS, LES SOLDATS ne tient plus. C’est elle, justement, cette comptine, et la division en sexage qu’elle axiomatise, ou revendique, ou perpétue, qui se déguenille, qui part en quenouille. Bon, quant à moi, l’armée disparaitrait, corps et biens, avant même que la dissolution de la division sexuelle du travail dans ses rangs ne soit complétée, et cela ne me ferait pas de peine… Mais je vous fais une prédiction: ce ne sera pas le cas. C’est que même nos institutions les plus rétrogrades et les plus nuisibles (armée, management, haute finance, églises) montrent sans ambivalence que le dispositif clivé en sexage, dont Ralph Linton nous synthétisa jadis l’analyse, n’est plus.

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Ce malentendu entre hommes et femmes au sujet de la dimension érogène de l’intelligence

Publié par Paul Laurendeau le 14 février 2012

N’oublions jamais que l’intelligence, ou l’apparence de l’intelligence, c’est un aphrodisiaque puissant…

Le torontois inconnu
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Qu’est ce qui se passe donc ici, dans ce restaurant si représentatif?

Séduction, l’éternel ballet aux maldonnes. Alors, partons, si vous le voulez bien, de la femme contemporaine. Elle est intriguée, voire attirée, par une homme bien foutu et bien mis, certes, mais elle est érotisée, maximalement érotisée, par une cognition masculine. Elle attend de l’homme qui l’approche qu’il soit une intelligence. Une vraie intelligence, naturelle, spontanée, sensible mais mâle, originale mais sans dédain de l’autre, solide sur ses positions mais sans rigidité, magnanime mais sans condescendance, conversante et parlante mais sans verbosité ni gibbosité verbeuse, drôle, humoristique mais sans ce cabotinage facile, simplet ou grossier, si souverainement répandu. Dans son fameux roman De amor y de sombra (1985), l’écrivaine américano-péruvienne Isabel Allende nous annonce que la femme a son Point G dans les oreilles et qu’il serait parfaitement oiseux de le rechercher plus bas (Para las mujeres el mejor afrodisiaco son las palabras, el punto g está en los oídos, el que busque más abajo está perdiendo el tiempo)… En utilisant cette image, facétieuse mais fort ingénieuse, cette sagace romancière a fait beaucoup pour la compréhension de ce qui, en l’homme, érotise la femme. Pour séduire la femme, l’homme doit, de fait, savoir parler, s’ajuster verbalement, échanger authentiquement, s’articuler dans la conversation tout naturellement, sans affectation, ni malice. Ajoutons: cuistrerie tapageuse, encyclopédisme régurgitant, dédain du moins savant que soi, monologuisme égocentré, ton faux et vain, dogmatisme plat et unilatéral, s’abstenir. L’homme intelligent doit aussi, c’est crucial, savoir écouter. Écouter attentivement (cela ne se feint pas), s’intéresser effectivement à ce que la femme rapporte, raconte, relate, décrit. Une femme va toujours crucialement faire passer une narration de son choix à travers le cerveau de l’homme qui l’approche et mirer scrupuleusement le répondant qui se manifeste alors. L’homme vous écoute, il réfléchit effectivement à ce que vous dites, il commente avec finesse, sans excès, en manifestant un intérêt réel, il ne donne pas de conseils sans qu’on les lui demande (c’est tellement criant que l’homme qui se lance dans le conseillage intempestif est en fait un faux empathique, un auditeur superficiel qui ne cherche qu’à se débarrasser fissa-fissa du sujet que vous avez introduit). Si, en prime, il interagit poliment avec la serveuse du restaurant, parle de ses enfants avec une tendresse non feinte, et, donc, vous écoute sans faillir, en s’abstenant sans effort de déconner, vraiment, pour faveur ne le niez pas, vous allez vous mettre à vous sentir toute chaude en dedans…

C’est alors ici que les premiers éléments du malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence se mettent tout doucement en place. Femme, érotisée que vous êtes par l’intelligence masculine, vous vous attendez à une réciproque frontale, une symétrique stricte, un renvoi d’ascenseur mécanique. Et, bon, bien, ouf, elle ne semble pas venir, cette réciproque, elle ne semble pas se manifester, cette symétrique, il ne semble pas remonter, cet ascenseur. Observez-vous en sa compagnie, dans ce restaurant. Vous êtes bardée de diplômes, articulée, savante, spirituelle, vive, subtile, nuancée. Il l’apprécie, le saisit. Il est parfaitement apte à vous décoder. Il y a indubitablement une affinité. Tous deux, vous le voyez. Et vous, au plus profond de vous, vous la sentez, qu’est-ce que vous la sentez. Vous tenez parfaitement la conversation, du tac au tac, tit for tat. Il n’y a pas de fausse modestie à cultiver: vous êtes brillante, vous brillez. Or, il attrape le ballon sans faillir mais, poisse, il ne semble pas du tout se réchauffer. Pire, il semble de plus en plus distrait, rêveur, instable. Il regarde vos mains manucurées à la dérobée. Il semble observer vos lèvres bouger plus qu’il ne semble s’imprégner vraiment du propos qui en coule. Puis, bien ça s’aggrave un petit peu. Il vous interrompt soudain, s’emporte un peu, perd sa faconde, roule des orbites, semble s’ennuyer. Il est jaloux de votre intelligence ou quoi? Vous lui faites de l’ombre, ou quelque chose? Summum de l’incohérence, injure jointe à l’insulte, voici qu’il complimente les boucles d’oreilles de la serveuse (jeune, dodue, empressée, un peu gauche et, indubitablement, pas une surdouée intellectuelle) et lui regarde les hanches d’un œil un peu fixe quand elle se retire discrètement. Késsako? Quid? Je te fais chier ou quoi? Alors vous vous drapez dans la dignité contrite de vos grandes conclusions critiques: l’homme n’aime pas l’intelligence chez une femme, voilà. Cela lui fait peur (ah, ce nouveau mythe contemporain: l’homme qui a peur). L’homme préfère les sottes plantureuses, cela le conforte, le rassure, lui évite de se confronter et se frotter à la femme moderne, cultivée, solide et intelligente de ce temps. L’homme veut une petite nunuche, pantelante, nou-nouille et docile. Ah mais dites donc… le féminisme avait raison.

Le féminisme (classique) avait effectivement raison. Oh, qu’il avait donc raison. Nos pères et nos grands-pères préféraient indubitablement une petite épouse qui ne bavardait pas trop, ne jouait pas les femmes savantes, bossait dur, obéissait au quart de tour, et baisait sec. Le féminisme a aussi eu raison de combattre cet homme là, de le terrasser, de l’abattre. Sauf que le féminisme, et la société en cours de tertiarisation dont il était l’intellectuelle émanation, ont tellement eu raison qu’ils l’ont emporté… De ça aussi, il faut s’aviser. L’homme d’aujourd’hui ne veut pas d’une petite nunuche, pantelante et docile. Il veut une femme intelligente, articulée, vive et savante. Mais alors qu’est ce qui se passe donc ici, dans ce restaurant fictif, mais si représentatif? Ce qui se passe ici, c’est lui le navrant malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence. Il se formule comme suit: pour la femme, l’intelligence et la sincérité de l’homme SEXUALISENT graduellement l’ambiance de l’échange, parce que l’intelligence masculine authentique engendre le désir de la femme. Pour l’homme, l’intelligence et la sincérité de la femme DÉSEXUALISE, tout aussi graduellement, l’ambiance de l’échange, parce que l’intelligence authentique de la femme engendre l’admiration intellective chez l’homme (et que l’admiration intellective n’est pas un sentiment sexualisant pour lui). La perception que l’homme a de l’intelligence de la femme est mentale, abstraite. La perception que la femme a de l’intelligence de l’homme est concrète, sensualisée. La femme s’érotise en présence de l’homme intelligent et elle adore ça. L’homme s’intellectualise en présence de la femme intelligente et il adore ça aussi, simplement, si vous me passez la formulation, cette conversation là ne le fera pas bander, lui, comme elle la fait mouiller, elle. Pour l’homme, l’intelligence de la femme n’est pas un vecteur de séduction et le fait qu’il ne place pas l’intelligence féminine au centre de la parade amoureuse ne veut en rien dire qu’il n’en veut pas, au contraire. La force de votre intellect est un atout cardinal à long terme. Le séduire c’est une chose, le convaincre c’est vraiment pas mal non plus, dans le tout de la démarche d’approche. Le fait qu’il pense à autre chose que la chose, un petit peu, dans le dispositif, c’est hautement significatif, ça aussi. Je n’ai pas à vous faire un dessin. Ces deux canaux (celui de la séduction et celui de la conviction) sont proches, certes, mais, de fait, habituellement parallèles, dans la perception globale que l’homme contemporain échafaude de vous (imaginez deux fils électriques de couleurs contrastées, tortillonnés en une tresse serrée, et alimentant tous les deux pleinement la machine – mais sans mélange des fibres et des courants). La force de votre intellect va donc garantir la viabilité durable de la relation interpersonnelle avec cet homme intelligent, parce que votre intellect et la compatibilité de vos intelligences serviront de fondations solides et imperturbables à son admiration, son estime, et son respect pour vous. Mais votre intelligence n’opérera pas comme arme de charme, manifestant ou exprimant votre potentiel de séduction. Ce dernier est ailleurs. L’erreur de perception féminine sur cette question est une erreur fondamentalement symétriste. Elle voudrait que son intelligence de fille ait un impact de séduction aussi grand, aussi fort, aussi entier aussi unaire, unitaire, holiste, décompartimenté, monadique, total, sur le gars que l’intelligence du gars a un impact de séduction sur la fille. Elle voudrait que le gars sente la séduction comme une fille, en fait. Mais le gars n’est pas une fille…

Et c’est ici que le monumental et quasi-carcéral code déontologique de la femme intelligente va faire le plus violemment obstacle à la puissante séductrice d’homme qu’elle est effectivement, d’autre part. Le féminisme conséquent admet, sans complexe ni arrière-pensée d’aucune sorte, que, si les hommes et les femmes sont intégralement égaux en droits devant toutes les instances de la société civile, cela n’en fait pas du tout des êtres identiques. Il y a donc ici une problématique de la radicale diversité à appréhender et à dominer en priorité, si vous m’autorisez la formulation sidéralement songée… Pour dire la chose comme elle est, on a de fait affaire à une diversité reposant sur une nette inversion de la polarité des sensibilités. Tant et tant que plus votre intelligence de femme se déploiera, s’amplifiera, se complexifiera, plus votre homme vous admirera et… moins sa libido s’échauffera. Vous allez alors le subvertir, le dépayser, l’ébranler, le solliciter, l’interpeller, le captiver, le fasciner, l’intéresser, oui… mais l’allumer, l’émoustiller, ou l’érotiser, non… Bon, on baise ou on cause? est une formule binariste d’homme. Pour vous, femme, moniste que vous êtes, les deux vont ensemble, se touchent, se rejoignent, s’enlacent. Pas pour lui. Tant et tant que si vous voulez vous séduire vous-même, vous êtes fin parée, vous avez tous les atouts. Mais, comme de fait, pour le séduire lui, il va vous falloir faire un petit retour autocritique sur certains de vos subtils trésors les plus archaïques. Ils sont là, ils n’attendent que ça, servir vos objectifs. Ils sont comme des pièces d’échec devant vous ou de solides et fiables connecteurs logiques en vous… Et nananère… Et vive le crapaud de Voltaire

Qu’on m’autorise ici un petit détour à la fois récréatif et allégorique, parfumé et rose. Professeur pendant vingt ans dans une grande université canadienne, j’ai côtoyé des femmes supérieurement intelligentes, articulées, cohérentes, éduquées, géniales. La majorité d’entre elles étaient des féministes anglo-saxonnes convaincues, griffues et dentues. Certaines d’entre elles cachaient pourtant la revue Cosmopolitan ou des romans à l’eau de rose dans leur sac à main, entre Emmanuel Kant et Marshall McLuhan. Un petit peu mises au pied du mur sur la question, elles se comportaient alors peureusement, nerveusement, honteusement. C’est comme si admettre aimer la couleur rose, les potins de starlettes et le mascara représentait une atteinte fatale à le fabrique la plus intime du monument cimenté de leur crédibilité intellectuelle. C’était irrésistiblement sexy de la voir percoler comme ça, en catimini, cette infime vulnérabilité de culture intime de fille, simplette, badine, si fraiche, si fluide et si ancienne à la fois. Je ne leur disais pas ça (ces féministes dentues n’aiment pas, ou affectent de ne pas aimer, qu’on leur roucoule des choses comme ça dans le pavillon de l’oreille, surtout avec l’accent français). Je me contentais de les laisser chercher à me séduire de par leur vaste et encyclopédique intellect. Sans succès, évidemment. Peine perdue, naturellement. Elles me faisaient m’élever en une transcendance de tête hautement intéressante et satisfaisante… et je restais froid comme une banquise, bien marbrée et bien figée, un jour solennel de grand vent. Il s’en serait pourtant fallu de si peu. Mais poursuivons…

En ce navrant malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence, l’erreur la plus commune de l’homme est une erreur de méthode. Tout juste comme dans le cas de la doctrine florale, il sait (abstraitement, sinon empiriquement) qu’une intelligence, qui ne l’émoustille pas spécialement lui, l’érotise maximalement elle. Ce que je me tue à lui expliquer ici, il le sait théoriquement sans le sentir physiquement. Il la joue donc complètement à tâtons, dans le noir opaque et, plus souvent qu’autrement, conséquement, boiteusement et/ou insincèrement. J’en ai parlé ailleurs, pour séduire la femme, il joue nunuchement sur le court terme. Il ment sciemment à la femme au sujet de sa propre nature intrinsèque de conneau (très légèrement) retardataire. Elle, pas bête la guêpe, finit, tôt ou tard, par s’en aviser, et notre intelligent insincère (l’intelligence, ça se feint fort difficilement. Pour ce qui est de tenter de feindre la sincérité, là, on entre carrément dans du paradoxal pur), eh bien, il voit son dispositif de séduction implacablement tomber en capilotade.

En ce navrant malentendu sur la dimension érogène de l’intelligence, l’erreur la plus commune de la femme est une erreur de jugement. Elle juge d’abord en conscience (après tout, y a pas de raisons) que son intelligence à elle devrait le séduire lui autant que son intelligence à lui la séduit elle. Comme ça fonctionne pas, elle se croit soit pas assez intelligente pour un homme fascinant qu’elle adule déjà pas mal, soit trop intelligente pour un conneau rétrograde, certainement un macho inévitablement attardé, qui rechercherait la sécurité non insécurisante d’une nunuche bien dodue, bien maquillée, bien sotte. Ces deux jugements faux (1- croire que l’intelligence est un vecteur de séduction pour Lui sous prétexte qu’elle l’est pour Elle, 2- croire que l’homme ne veut pas de l’intelligence d’une femme simplement parce qu’il ne s’érotise pas de par ladite intelligence) perpétuent le vieil épouvantail phallocrate déchu de l’homme qui aspire à cueillir une femme “fatalement” sectorielle-sensuelle, éventuellement à fonctions interactives circonscrites, et (donc… oh, le mauvais donc!) sotte. Totale erreur d’analyse. L’homme de 2012 veut de tout son être la femme de 2012… Simplement il ne veut pas que Tara Pornella se mette à penser de temps en temps, il veut plutôt que Rosa Luxemburg enlève sa robe de temps en temps…

Le message est entier, droit, fulgurant, passionnel, sensuel, sexuel. Enlevez votre robe, madame. Là, tout de suite, là, en public. Jouez du pied sous la table et des lèvres sur votre coupe de champagne. Posez votre main manucurée sur (ou dans… les deux options son légitimes, au jour d’aujourd’hui) la sienne, en lui coupant subitement le topo intellectif, comme on coupait sa chique au sémillant marinier, dans un vieux tripot portuaire d’autrefois. Séduisez-le, non dans je ne sais quel monde abstrus qui l’exalte cognitivement mais dans celui de vos sens, qui, lui, l’excite charnellement. Frappez-le, depuis l’épicentre tumultueux de cet autre champ d’excellence dont vous détenez, en tout droit et tout honneur, le si vaste héritage, et que vous dominez parfaitement désormais: celui de votre sensualité sinueuse et triomphante. Pourquoi abandonner un atout aussi percutant et imparable aux seules connes rétrogrades, qui, au demeurant, n’ont que lui à brandir et qui sont vouées aux futiles feux de paille de la passade éphémère sans fondations intellectives et/ou harmonie des grands esprits (elles sont d’ailleurs un peu trop médiatisée ces dites “connes” et, je vous le redis, il n’en veut même plus de toute façon)? Cela ne vous rendra pas subitement plus sotte de votre personne que de mobiliser toutes les pièces de l’échiquier. Il n’y a absolument rien de fautif à devenir sa propre marionnette. Non, que non, cela ne vous rendra pas plus conne, madame la marionnettiste intérieure. Plutôt, en fait, cela vous rendra subitement plus tempérée. Une femme qui se domine ne craint pas toutes les facettes de son image parce qu’une femme qui se domine domine, du geste et de l’oeil, tous les angles de la féminité dont elle hérite et qu’elle transcende. Alors, alors… pourquoi ne pas en jouer. C’est une danse de séduction, et dans une danse on ne ratiocine pas. On bouge…

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C’est une danse de séduction, et dans une danse on ne ratiocine pas. On bouge…

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I was just fired! [Je viens tout juste de me faire virer!]

Publié par Paul Laurendeau le 1 décembre 2011

Well, I try my best to be just like I am
But everybody wants you to be just like them
They say sing while you slave and I just get bored
I ain’t gonna work on Maggie’s farm no more…

[Bon, j'ai fait de mon mieux pour être celle que je suis. Mais tout le monde veut que vous fassiez tout exactement comme eux. Ils me disaient de chanter en esclavage et j'ai fini par en avoir marre. Je ne travaillerai plus jamais à la ferme de Maggie...]

Bob Dylan, Maggie’s Farm, 1965

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Une lectrice assidue de ces pages, la toute gentille, discrète, effacée et polie PugLover de Winnipeg (Manitoba, Canada) vient de se faire abruptement saquer de son emploi contractuel (avant le terme du contrat). Elle écrit alors à Ysengrimus, dans la mouvance immédiate de l’impact du moment. Avec un petit mois de recul, et avec sa généreuse permission, je vous publie (et vous traduis) ici le texte brut de sa copieuse missive, pondue à chaud, toute détresse brandie et proclamée… Le fait est que je trouve ce texte aussi poignant et révoltant que profondément parlant sur le cancer social de la précarité professionnelle et son impact profond et délétère sur l’intégralité de notre psychologie collective.

Amber, Cassie et Lisa, vous êtes virées

[La traduction française suit]           «I was just fired, Ysengrimus! FUCKING FIRED! FUCKING FIRED FOR “TALKING EXCESSIVELY”! I SPOKE FOR TEN MINUTES YESTERDAY TO SOMEONE AND THE FUCKING ASSHOLE BOSS SAID HE WAS WATCHING ME AND THAT I SPOKE FOR THIRTY MINUTES. They fucking fired me!  I knew from the first day that that place was a shithole. My dear Ysengrimus, this is THE FUCKING LAST OFFICE JOB I WILL EVER HAVE!  I don’t care if I have to go a whole year unemployed. I have sufficient savings and I don’t buy anything or own anything in any case.

After it happened I cried so much that I shook and threw up. They told me that «other people» in the department had been complaining about my «excessive talking» for some time now. I asked them to identify these people and they refused. THEY FUCKING REFUSED! YSENGRIMUS, I DON’T TALK! I DON’T FUCKING EVER TALK! Yesterday I spoke for about ten minutes to the lady behind me, telling her about a store in town, that was it! The rest of the day I spent fucking emailing the same fucking text to fucking seventy people. My boss made me keep quotas of all the phone calls and emails I made every day and he told me that it was not good enough.

I am through with it, Ysengrimus. I don’t care if I have to live with my parents until I die. I will not EVER take a fucking office job again. I swear it on my husband’s head, on the heads of my parents and on the heads of my baby nieces. Ysengrimus, this life is pure garbage. I contemplated killing myself when I got home, but why would I do that to Pop and Mom, two of the very few decent people on this earth, and why would I do that to my beloved husband. I want to punish THEM, not the people I love. I am so hopeless, Ysengrimus.  I just can’t believe what has just happened to me. I just cannot believe it. I demanded to know why they did not give me any word of this before, that they needed to give me warning before firing me, and they said that that does not apply to contract employees. I am beyond furious, Ysengrimus.  I am beyond everything.  I am just numb.

Ysengrimus, why does everybody hate me? I FUCKING KNEW that women in that office fucking hated me and were scheming behind my back. It was likely they who made that shit up about me. I did not talk excessively. In fact, I did not talk AT ALL except for when I first arrived in the morning to say hello. What do I do, what do I do with this life that just does not ever work out for me? Why does this happen to me, Ysengrimus? Why? Why do so many people hate me without even knowing me? I mean, I never «talk excessively» period! I AM NOT THAT KIND OF PERSON!  I am a serious person who tries to do my best. I busted my ass for those cunts. My eyes became so sore staring at a monitor for so long that I bought an antiglare film for it! I made so many fucking phone calls that I would come home dehydrated. FUCK THEM!  FUCK THEM SO HARD! I am so enraged. I hate everything. My heart is filled with nothing but hatred. I hate this life so much. How could this happen to me?  The little girl on whose every report card the teacher wrote «needs to speak more in class»? I was so quiet that at places I have worked people have asked me if something was wrong!

 Maybe I should become a prostitute! Seriously! I am done with office SHIT! This motherfucker boss asking me to meet  fucking quotas for calls and emails, making me do over a whole fucking spreadsheet with about six hundred names on it and about five to fifteen file numbers for each BECAUSE HE DID NOT LIKE THE DATE FORMAT I USED! AND BECAUSE I PUT TEXT IN A COLUMN THAT WAS ONLY FOR DATES! THE FUCKING SPREADSHEET IS FOR MY USE ONLY, MOTHERFUCKER. WHO THE FUCK CARES WHAT DATE FORMAT I USE! And he made me CHANGE THE COLOUR OF HIGHLIGHTER!  That happened just the day before he fired me. WHAT KIND OF CUNT FACED MOTHERFUCKER TELLS ME THAT I TALK EXCESSIVELY! I DON’T TALK ENOUGH, MOTHERFUCKER! I am the most silent, non-confrontational, head-in-my-work person you can ever know! Never in my life, never, when I was killing myself studying in university, never when I was a leetol girl, never in my wildest imagination did I ever think that I would ever get fired for EXCESSIVE TALKING!  They said that I was distracting others from their work. Ysengrimus, I promise you that I never, ever even made a sound for more than fifteen minutes throughout the whole day, maximum. Why do people hate me? What did I ever do to deserve this?

 Later in the day, I spoke about this on the phone with Amber, my best friend. She has an idea for a book that we would write together. We have this shared interest in the persecution of so-called “witches” à la Salem and have exchanged ideas about a story. Not a Salem story, but it involves witches as proto-feminists. At least now I have plenty of time for writing… When I think about my loving Amber and her husband, I think that he is not as intelligent as her, that is for certain. I always think – and this is not exactly the feminist statement of the year – that a relationship functions better when the man is more intelligent than the woman. Woman more intelligent than the man only works with a man who is very evolved.  But when you have your classic ‘dude’ with an intelligent woman, conflict seems to reign.  She is so much more intelligent than he is yet he makes about $70,000 a year while she makes about $12,000… What I mean by all this is that my friend Amber, like me, is unable to function in the world of work. And I do not say that in a self-belittling way, no, not at all. We are sensitive, introverted, quiet and gentle people and we become nothing more than targets for the cruelty that runs amok in these places. The entire structure is toxic to people like me and Amber. I don’t know what our place is in this world. Sometimes I think that it is somewhere far, far from this place, literally and figuratively speaking. I am so lucky to have found her. Never have I had a friend who is so like me, who accepts me and truly understands me and genuinely empathizes with me as she does. We are incredibly alike. You should hear us talking. It is like a self-deprecation-fest, one trying to convince the other that they are perfect and wonderful as they are. All of my social anxiety and timidity and introversion, she shares all of that like nobody else I have ever known. It is so comforting to know that I am not alone. We are two misanthropic, introverted peas in a pod, prone to flights of fancy, just wanting to be left alone by the wider world of people. That is all I ever wanted from people:  to be left alone. I walk with my head down, I speak to as few people as possible, I fade into the woodwork, yet somehow I am always the object of attack. It disgusts and repulses the extent to which human beings take such satisfaction in preying upon the weak. On the wider level of society we see it in the marginalization of entire groups of people based on their refusal or incapacity to ‘conform’ to our bourgeois norms: the homeless, drug addicts, the mentally ill, prostitutes, the poor. We let loose all of our pent up rage on the most powerless, because human beings are, at base, cowardly, sadistic and perverse.

I am so completely bamboozled. I was shaking and crying all the way home. I mean, Ysengrimus, look! Here is what is written on my first grade report card: Lisa is growing in self-confidence. She is still quite shy but not as shy about contributing to class discussions as she was earlier in the year. She is happy at school and enjoys being with the other children. She is able to work independently completing her tasks in an appropriate length of time. What it says there is still true now. I know that you will think that this is paranoid, but I know that there were several women, and that fuckassed boss included, who had it in for me from the very first day. I knew it, I fucking knew it. It took them a month to get me a computer account, I had to bring in my own stationary – pens, paper, everything – because they would not give any to me. They sat me down at the cubicle – right next to the photocopier/scanner and shredder – literally threw a list of numbers at me and told me to start calling. I was not even to use my own name on the calls, I had to say “this is “Cassie” calling” because that was the name of the woman I worked with. I was a total non-person the whole time, and I tried, I tried. I hated that place from day one! I was trying to find things to like about it, but they fucking conspired against me. I was only supposed to be there for three months, in any case! And the clients I was phoning would comment on how friendly I was on the phone and even on how “well written” my messages were. I just don’t know what to do anymore with this life. I feel as though someone has ripped my guts out. How dare they do this to me, Ysengrimus?  What did I ever do to them to have them do this to me?  All I wanted was to do my work and be left alone. I mean, I BARELY SPOKE AT ALL there! With the exception of mandatory phone calls, I barely opened my mouth. And I had to tell the fuckcuntasshole how many calls and how many emails I made each day and he would tell me that it was not good enough and I tolerated all that because I am always made to believe that I am weak. But I am not weak! I am sick and tired of it all, and I don’t know what I am going to do. Join a Buddhist monastery? It is funny, when if was a teenager working at Mambo-Mart, I was once sent home because my skirt was “too short”… I was only fucking sixteen years old, and wearing thick tights under the skirt. In any case, the cunt who sent me home was fired a few weeks later for stealing from the company. Yeah stealing motherfucking RELIGIOUS videos! Why am I always the target of asshole managers, Ysengrimus? What is it about me that makes me so loathsome to people? I am so kind!  You know what, yesterday, I even brought in A BAG OF LEFTOVER HALLOWEEN CHOCOLATE BARS for everyone today!  I don’t understand, I don’t understand. What is it?  What could it possibly be? And I have no recourse because written in the employment contract is the following clause: You acknowledge that your employment may be terminated at any time, without cause…

Whenever bad things happen to me I retreat to my childhood. I was so happy as a little girl. Life had to come along and take it all from me. I loved my grade one teacher. She was kind and lovely and tall and blonde and French-Canadian. She was like some sort of tall kind fairy with her long hair and her gentle eyes. I discovered a few years ago that she shared with my mom that other teachers in the school seemed to hate her… Oh, mom and dad. They are so patient and loving. After bawling my eyes out to them, my poor, poor parents, I had to get myself to my piano. It is to my piano that I always go in moments of trauma and great sadness like this. My piano and my childhood. Funny, looking at my first grade report card – Mom kept all of my report cards in this beautiful little book – this is what it says about leetol me in the section entitled The Arts: Check this out. Grade one report card, French: Lisa has made an excellent effort in all phases of the program.  She is able to grasp the content of stories read to the class.  She involves herself in all forms of language drills. She enjoys dramatizations of fairy tales and reciting rhymes. An eagerness to express herself alone in French in apparent. And under “personal growth”: Lisa is empathetic and understanding of others in group situations. She encourages and helps others too. She spends most of her time happily participating in worthwhile learning activities. I was always kind. I don’t know why I am treated as I have been in these nightmarish workplaces. What did I ever do to these people, Ysengrimus? I was always a good person, why does shit like this happen to me? Well, actually, it happened to other people too and some of them are pretty much the best people. Horrid, horrid world, Ysengrimus. Lisa enjoys singing and learns the words to songs quickly.  She moves independently to music (e.g., she does not copy others) and she frequently volunteers appropriate musical ideas (e.g. ways to move to the music) [man, I was an awesome child!]  She uses a wide variety of art materials in very thoughtful ways.  Lisa dictates interesting stories about her pictures and enjoys reading them. 

Oh, I am no writer, but writing this to you, as tedious as I am sure it is for you to have to endure, is rather therapeutic. Writing most definitely has a cathartic, purgative quality to it. No wonder there are so many of these journal intime blogs. If they serve this purpose to people, then how could I criticize them? Perhaps they are not motivated by narcissistic pulsions but, rather, purgative and cathartic ones, a need to know that one is not alone in their misery. Now, Ysengrimus, I really need to know what, as a progressive blogger, you think of all of this. You know what is funny, today I wore the bracelet my husband gave me, the earrings my Amber gave me and the necklace my other friend Cassie gave me. It was as though all my loves were with me to protect me for what was going to happen. But I am stuck with this, Ysengrimus:  what did I do to deserve this?  I have so many things I want to say, that is why I write, write, write. What did I ever do to deserve the treatment I have received from people my whole life through?  It is as though the more kind and gentle and quiet you are, the more you are a target for cruelty. I don’t even feel like going out into the world again. I cannot take any more of it.

I also wrote about what just happened to me to three of my friends today and they were all very reassuring.  They know who I truly am and they know that what they said about me is nothing but deceptive awful lies. I am just so shocked. I am completely and utterly destabilized and shocked. But I guess I should not take this so seriously. I mean, plenty of people get fired. I read about a guy today who is about my age and who was fired from his job as a waiter – the only job he could get despite having two university degrees. And I have heard plenty of people speak in a very light and humorous manner about how they were canned from this or that job for some arbitrary reason or another. But it hurts, Ysengrimus, it hurts to have people conspire against you for no reason whatsoever. I always fear that they will take other retribution on me. I fear people so much, they can do anything to you and get away with it. I had very deep misgivings about this boss from the very moment I met him. That cuntprickasshole who fired me, I want him to crash into a tractor trailer and have his head severed. The smug manner in which he spoke to me, speaking vicious lies, if I could have kicked his skull in. But his life is likely suffering enough: meaningless little supervisor in a shithole call centre, having to report to two women (because he is the kind of fucking retrograde asshole who would be bothered by that).  He is a sniveling, pathetic, insecure, jealous, shit for brains, petty tyrant who does not even have the first idea of how to organize his own work. What I was doing there was the biggest waste of time and resources you could imagine. And he hated me so much. I was treated like shit and I should never have tolerated it and in the future I will not tolerate it for even one day. I have a host of other suspicions with regards to that workplace that I will not share in this text, since you are considering opening it to the public. All in all, this has left me with the feeling that I am good for nothing, not even working in a motherfucking call center.

But, hey no, fuck that. You know what, let me correct myself on this. I will rather say: it is not good to be in a workplace where you are the most intelligent and yet the lowest in the hierarchy. It generates extreme insecurity amongst those prone to such things and you fast become a target for their petty vindictiveness and jealousy. Intelligence is not valued in the workplace, at least not in that kind of workplace. What they want are docile, unquestioning, non-threatening, slaves. In my previous job, when I dared to expose some asshole’s misogyny, shit similar to this swiftly happened. Today, I keep thinking of how much I would like to fucking annihilate that fucking asshole boss. Those fucks deserve to come down with Ebola. Actually, no, Ebola is even too good for them. Oh how does one handle that type of situation with grace?  How does one just go on and forget about these assholes? I just keep replaying certain things he said. I want him to suffer. Do you think an asshole like that suffers? And he had the fucking audacity to say: «don’t take it personally». Idiots always say shit like that, they don’t even know what the fuck they are saying, just spewing meaningless stock phrases. How the fuck do you think I will take it? Spiritually? Aesthetically? Gastronomically? Philosophically? I mean, WHAT THE FUCK DOES THAT EVEN MEAN? Anything said about my person is FUCKING PERSONAL, YOU FUCKING TWAT!  “I want to cut you up into little pieces and feed you to vermin, but don’t take it personally”. “I think that your command of the English language is inferior to that of a cocker spaniel, but don’t take it personally”. “I consider that you don’t know your asshole from your armpit, but don’t take it personally”. “You are a petty tyrant with a miserable little life in an office prison, but don’t take it personally”. “You have the personality of a heap of rhinoceros shit, but don’t take it personally”. “You have the intelligence of plywood, your face could be mistaken for the anus of an aged hairless cat with a skin condition, and your wife prefers a cactus in her cunt to you, but, please, don’t take it personally”…

I can’t do this type of fucking office work anymore, Ysengrimus. I can’t. And all offices are the same, and it is the same whether your are a shitty servile underling like me or a fucking manager. Taking senseless orders from people who are more stupid than I am… it is a fucking tyrannical structure. There is no freedom. I could just kill myself. I can’t take it. I would rather farm for my family. I would rather plant trees and shovel pig caca… anything but this. And, oh, all in all, it is not really this event in particular that has my anxiety wreaking havoc on me. This event is the shit-covered  cherry atop the toxic sundae that is my accumulated experience in the workforce. At 35, I have only really been in the full-time workforce since 2008 -  everything prior to that being summer jobs between semesters at school – and it has been, for the most part, the most horrid experience of my life. It actually makes me really happy that I delayed entry to the workforce for so long.  Hyperbolic as it sounds, I must insist on the fact that I feel very traumatized by this event. Mark my words, I will never, ever work another office job. In terms of respect or fidelity for an employer, that is destroyed. More than that, my misanthropy is deepened. I am totally sickened by the majority of people. and I want so badly to get out of this town here. I want to start anew, I want to leave this behind, but I fear I could encounter the same anywhere. I really need to figure out a way of earning an income that involves the minimal contact with other human beings. What worries me most is basic survival. How am I going to earn a living?  I have been considering other options, but, by all accounts, everything seems little different, horrendous bureaucracy, endless work.  The only thing I could see being gratifying is the chance to help another human being, preferably a child. In any case, I don’t know what to do now. All I know is that this is the land of the living dead. End capitalism, end it now, make it die, oh people of the world, MAKE IT DIE!»

[English above]           Je viens tout juste de me faire virer, Ysengrimus! VIRER COMME UNE MERDE! VIRER COMME UNE MERDE POUR AVOIR «BAVARDÉ EXCESSIVEMENT». J’AI CONVERSÉ PENDANT DIX MINUTES HIER AVEC QUELQU’UN ET LE PETIT MERDEUX DE TROU DE CUL DE PETIT CHEF A DIT QU’IL M’AVAIT OBSERVÉE ET QUE J’AVAIS BAVARDÉ PENDANT UNE DEMI-HEURE. Ils m’ont saquée comme une merdeuse! Je savais depuis le début que cette place était un trou merdique. Mon cher Ysengrimus, CECI EST LA TOUTE DERNIÈRE SALOPERIE DE BOULOT DE BUREAU DE MERDE QUE JE ME TAPE. Je m’en fous si je doit passer une année entière sans travail. J’ai quelques économies et je ne compte pas m’acheter quoi que ce soit ou devenir propriétaire de quoi que ce soit.

Alors, quand c’est arrivé, j’ai tellement pleuré que je me suis mise à trembler et à vomir. Ils m’ont dit que «d’autres personnes» dans le département s’étaient plaintes, depuis un certain temps, de mon «bavardage excessif». Je leur ai demandé d’identifier ces personnes et ils ont refusé. CES PETITS MERDEUX ONT REFUSÉ! YSENGRIMUS, JE NE BAVARDE PAS, JE NE BAVARDE ABSOLUMENT JAMAIS, BORDEL DE MERDE! Hier, j’ai conversé une dizaine de minutes avec la dame qui est assise derrière moi, lui signalant l’existence d’une certaine boutique en ville et ce fut tout! Le reste de la journée je l’ai passé à envoyer ces merdasses de courriers électroniques contenant ces merdasses de paragraphes identiques à une foutue chiée d’environ soixante-dix personnes. Mon petit chef me faisait tenir un registre de tous les coups de fils et courriers électroniques que je faisais dans une journée et il m’avait affirmé que c’était insuffisant.

Là, c’est bien fini, tout ça, Ysengrimus. Je m’en fous si je dois vivre chez mes parents jusqu’à la fin de mes jours. Je ne reprends PLUS JAMAIS une de ces merdes de boulots de bureau. Je le jure sur la tête de mon mari, de mes parents et de mes toutes petites nièces. Ysengrimus, cette vie n’est rien d’autre qu’un tas d’immondices. En arrivant à la maison, j’ai envisagé de me suicider. Mais pourquoi irais-je faire un coup pareil à Poupa et Mouman, deux des rares personnes ayant un minimum de décence sur cette terre, et pourquoi irais-je faire un coup pareil à mon mari adoré. Je veux les punir EUX, pas les gens que j’aime. Je suis si désespérée, Ysengrimus. Je n’arrive tout simplement pas à croire ce qu’il vient juste de m’arriver. Je n’arrive pas à y croire. J’ai réclamé de me faire expliquer pourquoi il n’y avait pas eu d’avertissement antérieur sur ceci, en leur signalant qu’ils se devaient de me prévenir à l’avance avant de me virer. Et ils ont répondu que ce genre de contrainte ne s’applique pas aux employés contractuels. Je suis au-delà de la rage, Ysengrimus. Je suis au-delà de tout. Je suis comme insensibilisée, sonnée.

Ysengrimus, pourquoi est-ce que tout le monde me hait. MERDE, JE SAVAIS que certaines femmes dans ce bureau me vouaient une de ces saletés de haine compacte et qu’elles complotaient dans mon dos. Ce sont certainement elles qui ont orchestré ce dénigrement immonde contre moi. Je n’ai pas bavardé à l’excès. De fait, je n’ai pas bavardé DU TOUT, sauf en arrivant le matin, pour dire bonjour. Qu’est-ce que je fous, qu’est-ce que je fous de cette vie pour que rien ne fonctionne jamais pour moi? Pourquoi ça m’arrive à moi, Ysengrimus? Pourquoi? Pourquoi tant de gens me détestent ainsi, sans même me connaître? Je veux dire, jamais je ne «bavarde excessivement», point final. JE NE SUIS PAS CE GENRE DE PERSONNE. Je suis une personne sérieuse qui fait de son mieux. Je me suis fendu le cul en quatre pour ces salopes. Je me suis arrachés les yeux à mater sans fin cet écran d’ordi et les yeux me piquaient tellement que j’ai fini par m’acheter un de ces filtres plastifiés pare-écran, pour mon ordi. J’ai fait tellement d’appels téléphoniques que je revenais à la maison toute déshydratée. QU’ILS AILLENT SE FAIRE FOUTRE! QU’ILS AILLENT SE LA FOUTRE DANS LE CUL! Je suis tellement en colère. Je hais tout. Mon cœur n’est rempli de rien d’autre que de haine. Je hais tellement cette vie. Comment est-ce ce qu ça a pu m’arriver? Je suis la petite fille sur le bulletin scolaire de laquelle l’enseignante écrivait «devrait plus parler en classe». Je suis si calme et si tranquille qu’à certains endroits où j’ai bossé on me demandait constamment s’il y avait quelque chose qui n’allait pas.

Peut-être bien que je devrais devenir une prostituée. Je suis sérieuse. J’en ai bien fini avec ces MERDES de boulots de bureau. Cette bite molle de petit chef me demandait de tenir un registre et de rencontrer des quotas pour les coups de fil et les courriers électroniques, et ensuite il m’a fait refaire cette merdasse de cyber-fiche contenant environ six cent noms avec une quinzaine de numéros de dossiers par nom SIMPLEMENT PARCE QU’IL N’AIMAIT PAS LE FORMAT QUE J’UTILISAIT POUR NOTER LES DATES ET PARCE QUE J’AVAIS INSCRIT DU TEXTE DANS LA COLONNE PRÉVUE EXCLUSIVEMENT POUR LA SAISIE DES DATES! CETTE PUTASSERIE DE CYBER-FICHE EST POUR MON USAGE STRICTEMENT PERSONNEL, PAUVRE BITE MOLLE. QUI DONC VA CHIER ET SE SOUCIER DU FORMAT QUE J’UTILISE POUR NOTER CES DATES? Et il m’a fait CHANGER LA COULEUR DU SURLIGNAGE! Et cela est survenu le jour juste avant qu’il me vire. QUELLE SORTE DE CONNEAU À LA BITE MOLLE ME DIT QUE JE BAVARDE EXCESSIVEMENT. JE NE BAVARDE PAS ASSEZ, BITE MOLLE! Je suis la personne la plus silencieuse qu’on puisse imaginer, la plus anti-confrontation, avec ma pauvre petite gueule toujours enfoncée dans mon boulot. Jamais de ma vie, jamais quand je me tuais dans mes études universitaires, jamais quand j’étais une toutite fille, jamais dans mon délire imaginatif le plus exacerbé n’aurais-je osé imaginer me faire virer pour BAVARDAGE EXCESSIF! Ils ont dit que je distrayais les autres de leur travail. Ysengrimus, je te jure que je n’ai pas, absolument pas, émis le moindre son pour plus de quinze minutes sur une journée entière dans ce trou, et ça, c’est un maximum. Pourquoi les gens me haïssent tant. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour me mériter ça?

Plus tard dans la journée, j’ai bavardé de tout ça au téléphone avec Amber, ma meilleure amie. Elle a une idée pour un livre qu’on écrirait ensemble. On a cet intérêt mutuel pour la persécution des «sorcières» genre Salem et on a échangé des idées au sujet d’une histoire qu’on pourrait écrire. Ce ne serait pas une histoire à la Salem, mais on y retrouverait de ces sorcières qui sont des proto-féministes. Au moins là, j’ai plein de temps pour écrire… Quand je pense à ma gentille Amber et à son mari, je me dis qu’il n’est pas aussi intelligent qu’elle, ça c’est certain. Je me dis souvent –et ceci ne va pas sonner comme l’aphorisme féministe de l’année- qu’une relation amoureuse fonctionne bien mieux quand l’homme est plus intelligent que la femme. Le cas de figure avec la femme plus intelligente que l’homme ne fonctionne que si l’homme est vraiment évolué. Mais quand tu as le ‘mec’ ordinaire classique avec une femme intelligente, c’est le règne du conflit permanent. Elle est tellement plus intelligente que lui et pourtant il fait $70,000 par années et elle, elle fait $12,000… Ce que j’essaie de dire ici, c’est que mon amie Amber, tout comme moi, n’arrive pas à fonctionner dans l’univers du boulot. Et je ne suis pas en train de dire ça d’une façon auto-dénigrante, non, absolument pas. Nous sommes des personnes sensibles, introverties, calmes et gentilles et nous ne devenons rien d’autre que des cibles pour la cruauté en délire qui imprègne ces endroits. La totalité de cette structure de turbin est parfaitement toxique pour des gens comme Amber et moi. Je ne sais pas quelle est notre place en ce monde. Parfois, je me dis que notre place se trouve loin, très loin d’ici, tant au sens littéral qu’au sens figuratif… Je suis si chanceuse d’avoir rencontré Amber. Je n’ai jamais eu une amie qui me ressemble autant, m’accepte autant, me comprend vraiment et manifeste autant d’empathie à mon égard. Nous sommes incroyablement semblables. Tu devrais nous entendre converser. C’est un véritable festival de l’autodénigrement, chacune s’efforçant de convaincre l’autre que c’est elle (elle, l’autre) qui, telle qu’elle est, est la plus parfaite et la plus merveilleuse des deux. Toutes mes manifestations d’anxiété face à la vie sociale, mes poussées de timidité et d’introversion, elle les connaît intimement et les partage comme personne d’autre que j’ai connu. C’est si rassurant de savoir que je ne suis pas seule. Nous sommes deux sosies en misanthropie et en introversion. Nous nous évadons sans façon dans notre monde de rêves et nous n’attendons qu’une chose du vaste monde social: qu’il nous fiche la paix. C’est la seule chose que j’aie jamais exigé des gens: qu’ils me fichent la paix. Je marche la tête baissée. Je parle au moins de monde possible. Je me fonds dans le paysage, et pourtant je finis toujours par me faire agresser. Je suis profondément révulsée par cette façon constante qu’ont les êtres humains de transformer en proies ceux qui sont plus faible qu’eux. À l’échelle plus large de la société, on observe le même phénomène dans la marginalisation de groupes humains entiers, sur la base de leur inaptitude à ‘se conformer’ à nos normes bourgeoises, ou sur la base de leur refus de le faire: les sans-abri, les toxicomanes, les malades mentaux, les prostituées, les pauvres. On lâche la bonde de notre rage rentrée sur les plus impuissants de ce monde et on fait ça, parce que les êtres humains sont fondamentalement des lâches, des sadiques, des pervers.

Je suis dans un état de déroute totale. En rentrant à la maison, je pleurais et je tremblais. Je veux dire, Ysengrimus, regarde! Voici ce qui est écrit sur mon bulletin de première année. Lisa a de plus en plus confiance en elle-même. Elle est toujours très timide mais elle est bien moins gênée de contribuer aux discussions en classe qu’elle l’était au début de l’année. Elle est joyeuse à l’école et aime la compagnie des autres enfants. Elle arrive à travailler indépendamment et accomplis ses tâches dans les temps requis. Ce qui est écrit là est encore vrai à ce jour. Je me doute bien que tu vas penser que ceci manifeste des tendances paranoïdes de ma part mais je sais qu’il y avait plusieurs bonnes femmes, et ceci inclut ce sale bite-au-cul de petit chef, qui me regardaient de travers depuis le tout premier jour. Je le savais tellement. Saloperie de merde que je le savais donc. Ils ont mis un mois entier à me dégoter un compte d’ordi. Je devais apporter ma propre papeterie -les stylos, le papier, tout- parce qu’eux, ils ne m’en donnaient pas. Ils m’ont assise à un cubicule – tout près de la photocopieuse, du scanner et de la déchiqueteuse – m’ont littéralement balancé une liste de numéros de téléphones au visage et m’on dit de me mettre à téléphoner. Je ne pouvais même pas mentionner mon propre nom lors de ces appels. Il fallait que je dise «Ceci est un appel de Cassie» parce que c’était le nom de la dame avec laquelle je travaillais. J’étais une véritable non-personne et j’ai essayé, tellement essayé de bien faire. J’ai détesté cet endroit dès le tout premier jour. Je me suis efforcée de lui trouver des qualités, à cet endroit, mais ces petites merdouilles se sont mises à conspirer contre moi. Bon, de toutes façons, je n’étais sensée y rester que trois mois! Et pourtant, les clients auxquels je téléphonais faisaient observer combien amicale j’étais au téléphone et combien l’écriture de mes messages était élégante. Je ne sais plus du tout quoi faire de ma vie. Je me sens comme si je venais de me faire éviscérer. Comment ont-ils osé me faire ça, Ysengrimus? Qu’est-ce que j’ai bien pu leur faire pour qu’ils me fassent ça? Tout ce que je voulais c’était de faire mon boulot et qu’on me fiche la paix. Je veux dire JE NE PARLAIS PRESQUE PAS, dans cette place! Exception faite des coups de fils obligatoires, je n’ouvrais presque jamais la bouche. Et je devais dire au petit conneau-bite-au-cul combien de coups de fil et combien de courriers électroniques j’avais produit dans ma journée et il me disait que c’était insuffisant et moi je tolérais ça, parce qu’on me place toujours dans la position de croire que je suis une faible. Mais je ne suis pas une faible! Je suis bien écoeurée de tout ça et je ne sais vraiment pas ce que je vais faire. Me retirer dans un monastère bouddhiste? C’est marrant, quand j’étais adolescente et que je travaillais à Mambo-Mart, je me suis fait renvoyer à la maison, une fois, parce que ma jupe était «trop courte»… J’avais seulement seize ans, merde, et je portais des collants épais sous ladite jupe. Enfin bref, finalement, la pouffe qui m’avait renvoyée à la maison a fini par se faire virer quelques semaines plus tard parce qu’elle volait l’entreprise. Oh ouiiii, devine quoi, elle barbotait des connarderies de vidéos RELIGIEUX! Ysengrimus, pourquoi suis-je toujours la cible des vrais de vrais petits gérants trouduques? Aujourd’hui, tu sais, j’avais même apporté UN SAC DE PLAQUES DE CHOCOLAT QU’IL NOUS RESTAIT DE L’HALLOWEEN, pour tout le monde du bureau. Je ne comprends pas, je ne comprends tout simplement pas. C’est quoi l’affaire? Et je n’ai aucun recours parce que la clause suivante est écrite en toutes lettres dans le contrat d’embauche: vous acceptez le fait qu’il peut être mis un terme à votre situation d’embauche, en tous temps, sans qu’aucun motif ne soit invoqué…

À chaque fois que de vilaines choses m’arrivent, je me replie dans le monde de mon enfance. J’étais une petite fille si heureuse. Il a fallu que la vie se ramène et m’arrache tout ce bonheur. J’adorais mon enseignante de première année. Elle était gentille et aimable et grande et blonde et canadienne-française. Elle était comme une sorte de grande fée avec ses longs cheveux et ses yeux si doux. J’ai appris, quelques années plus tard, qu’elle avait raconté à ma mère combien les autres enseignantes de l’école semblaient la haïr. Oh, Poupa et Mouman, ils sont si patients et affectueux. Après avoir déversé toutes les larmes de mon corps sur eux, mes pauvres pauvres parents, il a fallu que je m’assoie à mon piano. C’est toujours vers mon piano que je me dirige dans des moments de traumatisme et de grande tristesse comme celui-ci. Mon piano et mon enfance. C’est drôle, en relisant mes bulletins de première année – Mouman a conservé tous mes bulletins dans un joli petit cahier – Voici ce que je lis à propos de toutite moi, dans la section intitulée Les Arts. Mate moi un peu ça. Bulletin de première année. Français: Lisa a produit un effort excellent à toutes les étapes du programme. Elle arrive à saisir le contenu d’historiettes lues en classe. Elle s’implique dans tous les types d’exercices langagiers.  Elle aime réciter des vers et mettre en scène des contes de fée. Une ferme volonté de s’exprimer par elle-même en français est manifeste. Et sous «croissance personnelle»: Lisa manifeste en groupe une attitude empathique et compréhensive. Aussi, elle aide et encourage les autres. Elle passe le clair de son temps à participer allègrement à des activités utiles à son apprentissage… J’ai toujours été si gentille. Aussi je ne comprends pas pourquoi on me traite comme on m’a constamment traitée dans tous ces cauchemardesques lieux de travail. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire à ces gens, Ysengrimus? J’ai toujours été une personne bonne, pourquoi m’arrive-t-il des merdasseries de ce genre? Bon, en fait, il est vrai que c’est arrivé à d’autres personnes aussi et certaines de ces personnes sont vraiment les meilleurs des meilleurs. Quel monde horrible, Ysengrimus, horrible. Lisa adore chanter et apprend les paroles des chansons avec beaucoup de facilité. Elle bouge sur la musique de façon autonome (en ce sens qu’elle danse sans imiter les autres) et elle introduit souvent, spontanément, des idées musicales adéquates (notamment dans le cas des façons de bouger sur la musique) [Eh mon ami, j’étais une enfant remarquable!]. Elle utilise un vaste variété d’instruments artistiques de façon très réfléchie. Lisa dicte d’intéressantes histoires à propos de ses dessins et elle aime les lire.

Oh, je ne suis pas une écrivaine mais de t’écrire ceci, aussi ennuyeux à supporter que, j’en suis certaine, cela puisse te sembler, bien ça a une sorte d’effet thérapeutique. Indubitablement, écrire a une vertu cathartique, purgative. Pas étonnant qu’il y ait tant de ces blogues de type journal intime [en français dans le texte – P.L.]. S’ils on un tel effet sur les gens, comment donc ai-je bien pu tant les critiquer? Peut-être finalement que ce ne sont pas des pulsions narcissiques qui les motivent mais bel et bien le fait qu’ils ont des qualités cathartiques et purgatives, qu’ils sont la manifestation d’un besoin de savoir que l’on n’est pas complètement isolé dans son désespoir. Ceci dit, Ysengrimus, j’ai vraiment besoin de savoir ce que, en tant que carnetiste progressiste, tu penses de tout ça. Tu sais ce qui est marrant, aujourd’hui j’ai porté le bracelet que mon mari m’a donné, les boucles d’oreilles qu’Amber m’a donné et le collier que mon autre amie Cassie m’a donné. C’était comme si tous mes amours étaient là, avec moi, pour me protéger de ce qui allait arriver. Mais je reste tout de même avec ceci, qui me roule dans l’esprit: qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour mériter ça? Il y a tellement de choses que je voudrais dire, c’est pour ça que j’écris, j’écris, j’écris. Qu’est-ce que j’ai bien pu faire pour me mériter le traitement que m’ont fait subir les gens, tout au cours de ma vie? On dirait que plus on est gentille, et douce, et calme, plus on devient la cible de toutes les cruautés. Je n’ai même plus envie de me présenter dans le monde. Je ne peux tout simplement plus supporter ça.

J’ai aussi écrit à propos de ce qu’il vient juste de m’arriver à trois autres de mes ami(e)s aujourd’hui et ils/elles ont tous eu une attitude rassurante à mon égard. Ils savent qui je suis vraiment et ils savent parfaitement que ce que ces gens ont dit à mon sujet est un fatras de mensonges affreux et malhonnêtes. Je suis dans un tel état de choc. Je suis complètement déstabilisée et choquée. Mais, bon, peut être que je ne dois pas prendre tout ça aussi sérieusement que ça. Je veux dire, il y a des tas de gens qui se font virer. J’ai lu aujourd’hui à propos d’un gars qui a à peu près mon âge et qui s’est tout juste fait virer de son boulot de serveur – le seul boulot qu’il avait pu se trouver, avec deux diplômes universitaires. Et j’ai entendu des tas de gens raconter, sur un ton badin et humoristique, comment ils se sont fait saquer de tel ou tel boulot pour une raison arbitraire ou pour une autre. Mais ça fait vraiment mal. Ysengrimus, ça fait si mal de se retrouver confrontée à des gens qui conspirent contre vous sans raison aucune. J’ai tellement la trouille qu’ils continuent d’agir contre moi. J’ai tellement peur des gens. Ils peuvent faire à peu près n’importe quoi contre toi et s’en tirer parfaitement indemnes. J’avais de très profondes appréhensions à propos de ce petit chef et ce, dès la toute première rencontre. Ce sale conneau de bite-au-cul de trouduque qui m’a viré, je veux qu’il fonce dans un poids lourd avec sa caisse et s’écrabouille la tête. La petite arrogance malodorante avec laquelle il s’est adressé à moi, vomissant ses vicieux mensonges. Si seulement j’avais pu lui aplatir le crâne. Mais sa vie est certainement déjà assez douloureusement misérable: un petit superviseur absurde et insignifiant dans un trou de merde de centre d’appels, dont, en plus, les deux supérieures hiérarchiques sont des femmes (il est le genre de petit trouduque rétrograde de merde à bien souffrir de ça). C’est un minable, infime, pathétique, insécure, envieux, et dont le cerveau est indubitablement sculpté dans la merde. C’est un petit tyranneau obtus, qui n’a pas la première idée de comment organiser son propre travail. Je m’adonnais là au plus formidable gaspillage de temps et de ressources qu’on puisse imaginer. Et il me détestait tellement. On m’a traité comme une merde et je n’aurais jamais du tolérer ça, et à l’avenir, et je ne vais plus tolérer ça, ne fut-ce qu’un seul jour. J’ai un tas d’autres soupçons concernant ce lieu de travail spécifique mais je ne vais pas en parler dans ce texte-ci, puisque tu envisages de le rendre public. Mais l’un dans l’autre, tout ceci m’a laissé avec l’impression que je ne suis bonne à absolument rien, pas même à travailler dans un petit bite-au-cul de centre d’appel de merde.

Mais, oh, hé, non, tu sais quoi, roule donc ce que je viens juste de dire dans la merde et ignore-le. Je me corrige. Je dirais plutôt: il n’est pas sain du tout de se retrouver sur un lieu de travail où vous êtes à la fois la personne la plus intelligente et la plus basse dans l’échelle hiérarchique, voilà. Car ça, ça engendre des sentiments d’extrême insécurité chez ceux qui tendent compulsivement à en ressentir et vous devenez vite la cible de leurs vindictes et jalousies de petit calibre. L’intelligence n’est pas valorisée sur le lieu de travail, à tout le moins pas sur ce type spécifique de lieu de travail. Ce qu’ils veulent ce sont des petits esclaves qui sont dociles, ne posent pas de questions et ne les remettent pas en question. Dans mon boulot antérieur, lorsque j’ai osé signaler la misogynie maladive d’un certain trouduque du coin, des emmerdements de ce type sont promptement survenus. Au jour d’aujourd’hui, je ne peux pas m’arrêter de penser à combien je voudrais pouvoir pulvériser cette saloperie de trou de cul de petit chef. Ces fumiers mériteraient d’attraper l’Ébola. En fait, non, l’Ébola, ce serait un sort encore trop doux et enviable pour eux. Ah, mais comment fait-on pour faire face à ce genre de situation avec détachement? Comment fait-on pour continuer d’exister en oubliant tous ces trouduques. Je me joue sans arrêt le ruban de certaines des choses qu’il a dit. Je voudrais qu’il souffre. Crois-tu qu’un trou de cul dans ce genre peut souffrir? Il a eu l’audace de dire: «ne le prenez pas personnellement». Les crétins disent toujours des merdes dans ce genre là, ils n’ont aucune idée précise de ce qu’ils chient au visage des gens, ils se contentent d’éructer des formules toutes faites qui ne veulent tout simplement rien dire. Comment, petit merdeux malodorant, voudrais-tu exactement que je le prenne? Spirituellement? Esthétiquement? Gastronomiquement? Je veux dire QU’EST-CE QUE CETTE AFFIRMATION DE MERDE PEUT BIEN EXACTEMENT SIGNIFIER? Quoi que ce soit qu’on affirme au sujet de ma personne est INÉVITABLEMENT PERSONNEL, SALOPERIE DE MERDE DE PETIT CONNARD PUANT! « Je me propose de vous lacérer en lambeaux et de vous jeter aux charognards, mais ne le prenez pas personnellement». «Je juge en conscience que vous êtes parfaitement inapte à établir la distinction adéquate entre votre trou de cul de votre dessous de bras, mais ne le prenez pas personnellement». «Vous n’êtes qu’un petit tyranneau minable menant une vie d’insecte misérable dans un bureau parfaitement carcéral, mais ne le prenez pas personnellement». «Votre personnalité a toutes les caractéristiques configuratives d’un étron de rhinocéros d’assez bon volume, mais ne le prenez pas personnellement». «Vous avez l’intelligence d’une planche de contreplaqué, on pourrait aisément confondre votre trogne avec l’anus d’un vieux chat de gouttière sur le retour souffrant d’une virulente maladie de peau, et votre épouse préfère de beaucoup s’enfiler un cactus là où je pense en lieu et place de la partie congrue de votre petite personne mais, je vous en supplie, pour faveur, n’allez surtout pas le prendre personnellement»…

Je ne peux plus me taper ce genre de boulot merdique de bureau, Ysengrimus. Je ne le peux tout simplement plus. Et tous les bureaux sont absolument les mêmes, et le boulot est le même, que vous soyez la dernière des sous-merdes comme moi, on une haute saloperie de cadre sup. Il s’agit fondamentalement d’encaisser les commandements absurdes de gens plus crétins que soi… c’est une putasserie de structure tyrannique. Il n’y a pas de liberté. Je vais finir par tout simplement me suicider. Je n’en peux plus. Je préférerais cultiver la terre pour ma famille. Je préférerais planter des arbres et pelleter du caca [en français dans le texte – P.L.] de cochon… tout plutôt que ça. Et, bon, l’un dans l’autre, ce n’est pas tellement cet événement spécifique qui a déclenché la grande explosion d’angoisse en moi. Cet événement spécifique est la cerise de merde durillonne posée sur le gros gâteau de fumier toxique du tout de mon expérience sur le marché du travail. J’ai trente-cinq ans et je ne travaille à temps plein que depuis 2008 – tous mes boulots avant ça c’était du travail d’été entre les semestres à la fac – et cette expérience de boulot, eh bien ça constitue l’ensemble des moments les plus horribles de ma vie. Je suis en fait bien contente d’avoir reporté si longtemps mon entrée sur le marché du travail. Au risque de sonner passablement hyperbolique, je me dois d’insister sur combien traumatisant a été pour moi le fait de vivre cette mise à pied. Note bien ces paroles: je ne travaillerais plus jamais de ma vie dans un bureau. Et pour ce qui est du respect ou de la fidélité envers un employeur, ceux-ci sont détruits à jamais. Qui plus est, ma misanthropie est désormais fortement amplifiée. Je suis profondément révulsée par la plupart des gens et, en plus, je voudrais tellement sortir de cette fichue ville. Je veux repartir sur des bases nouvelles. Je voudrais laisser tout ça derrière moi, mais j’ai tellement peur de ne trouver que la même chose partout. Je me dois de dénicher un moyen d’aller chercher un revenu qui impliquera un contact absolument minimal avec le reste des êtres humains. Ce qui m’inquiète le plus, bien, c’est la survivance élémentaire, naturellement. Comment vais-je maintenant gagner ma vie? J’ai évalué d’autres options mais, toutes choses considérées, tout semble s’emberlificoter et se rejoindre dans la bureaucratie la plus horripilante et le turbin le plus interminable. La seule chose dont je tirerais une certaine gratification serait d’aider un autre être humain, préférablement un enfant. Tout ça pour dire que je ne sais tout simplement pas quoi faire maintenant. Tout ce que je sais c’est que nous vivons tous dans la grande contrée des morts-vivants. Finissons-en avec le capitalisme, finissons-en maintenant, faisons le crever, oh peuple du monde, FAISONS-LE CREVER.

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Commentaire d’Ysengrimus: Chère Lisa (PugLover), merci de partager cet important témoignage avec nous. Vous me demandez mon opinion de carnetiste progressiste (comme vous dites) sur tout ceci. Bien la voici. L’employeur capitaliste (privé ou pseudo-parapublique) est une pourriture immonde qui assure, dans je ne sais quel soubresaut semi-conscient, l’intendance de mutations et de crises qui le dépassent et, vous nous le montrez magistralement, la tertiarisation n’arrange vraiment rien dans tout ce magmat fétide. On sait cela, indubitablement, on le comprend intellectuellement (strictement… tant qu’on n’a pas vraiment vécu ce que vous nous décrivez ici). Votre intervention, chère Lisa, par contre, nous montre la perturbation émotionnelle cuisante et la douleur profonde, irréversible, la perte des repères, des allégeances, de la «normalité adulte», du «sens de la droiture» (faussé et crochi de toute façon par les commandes faussement onctueuses de la canaille) que cette société inique implante froidement, dans des millions de gens, quand elle oeuvre unilatéralement au déploiement du rouleau compresseur des intérêts exclusifs de sa classe de parasites. La destruction, brouillonne et panique, de sa propre petite responsabilité sociale de toc à laquelle le capitalisme s’adonne, avec de plus en plus de cynisme véreux et insensible, est inexorablement bilatérale. Force objective plus que jamais, ce système social irrémédiablement ruiné pousse notre subjectivité tourmentée à répondre à son indifférence de machine par le repli urgent sur les douceurs familliales et les vraies amitiés du coeur, dernier refuge de la cohérence intime et, qui sait, possibles germes des solidarités subversives de demain. Vous nous montrez cela aussi, si généreusement, Lisa, en dépassant votre douleur cuisante du moment, dans un lumineux partage d’idées frais, naturel, indispensable. Cette souffrance insoutenable, cette blessure personnelle durable, cet auto-dénigrement mal polarisé de l’individu ployant sous le faix aveugle du grand frère abstrait, s’arrêtera avec la fin de ce mode de production gangrené de partout parce que fondamentalement putréfié, fini, foutu, en bout de course. Courage Lisa. Courage camarade et merci de votre lumineuse générosité. Vous avez mon (notre…) entière solidarité.

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LE PONT DE LA RIVIÈRE KWAÏ – un pont ultime entre le roman et le film (essai-fiction)

Publié par Paul Laurendeau le 1 novembre 2011


Tiens, mais… parlant de ponts, justement, il me revient cette historiette savoureuse/doucereuse de pont et d’amour… Paul Dupont et Andrée Delarivière ne s’émouvaient pas outre mesure du pittoresque coloré de leurs noms de famille. Des coïncidences hautes en couleur de ce genres ne sont finalement pas si rares (on ne compte plus les maîtres de ballet du nom de Lapointe, les fleuristes du nom de Lafleur ou Larose, les normands du nom de Picard – vraiment pas de quoi fouetter le chien de Jean Cabot…). Ils n’en faisaient pas une affaire, donc, et leur milieu social aussi s’était graduellement accoutumé à la chose. Tout le monde savait qu’au jour de leur mariage ils prendraient tous les deux (pas seulement elle) le nom composé Dupont-Delarivière plutôt que l’inverse et que les choses se passeraient dans l’harmonie la plus sidérale.

Paul et Andrée s’aimaient d’amour tendre. Tout y était. Menues attentions, petits anniversaires secrets, nuée de points de ressemblance, objets fétiches, lieux rituels, grande harmonie symphonique. Cette histoire d’amour langoureuse, riche en pamoisons et œillades de toutes sortes, faillit pourtant s’interrompre brutalement à cause d’une mésentente intellectuelle parfaitement fortuite qui, comme toutes les mésententes intellectuelles d’une certaine profondeur, engagea, de fil en aiguille et inexorablement, l’intégralité de leurs émotions. Cette mésentente porta sur l’opinion des deux amoureux en rapport avec une oeuvre culturelle du siècle dernier d’un certain renom: Le pont de la rivière Kwaï. La pulsion motrice du débat fut terrible dans sa simplicité. Paul préféra le film, Andrée préféra le roman.

Initialement, cela ne devait être que trois fois rien. Amusé au départ par l’analogie entre le titre de ce petit morceau d’anthologie et un segment de la formulation future de son propre nom de famille (pont de la rivière…), le tendre couple s’était lancé dans la découverte rieuse et folâtre de cette œuvre dont il ne connaissait pas le premier mot, en y voyant surtout, du moins au départ, une occasion de s’émouvoir langoureusement de cette cause renouvelée de rapprochement entre leurs deux petites personnes. Les amoureux font ça souvent, comme on sait. Ils se jettent dans une aventure touristique à cause de l’attrait anecdotique d’une photo, font un achat biscornu sur la foi scintillante d’une couleur, transforment un petit anniversaire anodin en enjeu solennel, nouent quelque pacte sacré et semi-superstitieux sur la base d’une coïncidence fallacieuse mais touchante ou d’une suite de syllabes incongrues. Comme à peu près tout, la chose acquise, retenue ou conclue est censée n’être qu’un prétexte pour s’attendrir sur les convergences universelles accompagnant infailliblement le bel amour. Mais Paul et Andrée se lancèrent dans cette aventure-ci sans se douter une seconde qu’il y avait la guerre au fond. Et je veux dire la vraie et terrible guerre des êtres, la guerre totale. Pas la Deuxième Guerre Mondiale, non, non, oh, si ce n’était que ça, mais la guerre acide des opinions fondamentales et l’après-guerre amer de la déception qui doit mener tout droit aux séquelles durables de la première grande dispute de deux amoureux, celle après laquelle plus rien n’est jamais pareil.

Le film de David Lean, réalisé en 1957, est basé sur le roman de Pierre Boulle, écrit en 1952, et, ma foi, une portion significative du genre humain aurait établi très facilement, si vous me passez l’expression, le pont entre ces deux versions de la même œuvre sans trop y discerner de nuances et surtout, sans y voir la moindre raison de se crêper sur la question. Mais les tempêtes humaines, tout juste comme les tempêtes météo en fait, se fondent toujours sur les motifs obscurs qui sont les leurs et qui prennent forme dans l’infini feuilleté de la subtilité des atmosphères. Enfin, s’il faut tout vous dire, Le pont de la rivière Kwaï raconte l’histoire de deux groupes humains. Primo, un régiment britannique, prisonnier des japonais, qui construit, au bénéfice et sous la supervision de ces derniers, un pont au dessus d’une rivière de Thaïlande et, deusio, un petit commando de quatre hommes, chargé d’aller procéder à la destruction dudit pont. Pas de quoi s’emporter, encore une fois. Les sourcils se fronceront peut-être cependant quand on saura que, dans le roman, le commando rate son coup et le pont reste intact, tandis que, dans le film, le commando réussit son coup et le pont est détruit. Pour bien suivre l’empoigne qui s’annonce entre Paul et Andrée, il faut encore savoir que le régiment britannique construisant le pont est commandé par un certain colonel Nicholson et que le commando chargé de le détruire comprend un jeune sous-officier inexpérimenté, un certain lieutenant Joyce. Paul et Andrée lisent consciencieusement le roman, chacun à son tour, puis visionnent le film ensemble, en se caressant mutuellement les cheveux. Le drame éclate juste après.

Paul: Ah c’est bien meilleur que le roman.

Andrée: Non, le roman est supérieur.

Paul: Non, non, le roman est beaucoup moins cohérent, ma douceur.

Andrée: Non, mon chou, ce film tressaute de tous les tics hollywoodiens. Il ne va nulle part.

Paul: Enfin on comprend, grâce au film, que le sujet principal de cette œuvre, c’est le pont.

Andrée: Je dirais plutôt que, grâce au roman, on comprend en fait que le sujet principal de cette oeuvre c’est la mécompréhension humaine causée par la guerre.

Paul: Mais enfin Andrée, tu n’as rien pigé.

Andrée: Pardon, Paul?

Paul: Si tu préfères le roman au film, c’est que tu n’as rien compris.

Andrée: Ah… bon…. Et toi tu as tout compris?

Paul: Absolument.

Andrée: Tiens donc. Je suis touchée par l’intensité de ta certitude. Explique moi donc un peu, alors.

Paul: Simple. C’est une étude sur la fascination pour l’objet. L’objet, c’est le pont lui-même. Au départ le colonel Nicholson accepte de construire ce pont pour l’ennemi japonais afin d’assurer la cohésion de son régiment, malgré l’usure de la captivité. Si son régiment se concentre sur une tâche spécifique, il gardera sa ferveur, sa joie de vivre, un peu de sa gloire perdue et restera uni, soudé, donc pleinement opérationnel s’il parvient à s’évader. Mais graduellement de moyen, le pont devient fin, et le colonel Nicholson bascule dans la fascination de l’objet. Il en vient à fétichiser le pont, à y voir une réalisation valable en soi, en négligeant le fait que c’est l’ennemi qui va en bénéficier.

Andrée: Et… le commando, dans tout ça?

Paul: Le commando? Un bête quatuor de boutefeux qui fait péter le pont à la fin pour faire triompher la morale et le bon droit.

Andrée: Un bête quatuor de… Ah, c’est bien que le film est réducteur, alors. Il est pourtant si clair, dans le roman, que c’est le commando chargé de détruire le pont qui est étudié. Ton colonel Nicholson n’est qu’un vieux collabo rigide, unilatéral, aussi fasciste et arriéré que les japonais impériaux, et imbu de sa grandeur coloniale perdue. Toute la réflexion du roman porte sur le jeune lieutenant Joyce, le benjamin des soldats du commando, sur la capacité qu’a son officier supérieur sur le terrain de le comprendre intimement et sur la difficulté que le jeune Joyce a de décoder le colonel Nicholson au moment de leur furtive et fatale rencontre. Quand, à la fin, le colonel aperçoit les charges explosives posées par le commando sur le pont, le lieutenant Joyce se présente à lui et cherche à le mettre dans la combine parce que, jeune, pur, idéaliste, il n’a pas pu voir la trahison passéiste de cette difforme figure paternelle. Le jeune homme finit tué par le vieil homme qui devait l’épauler et le pont n’est pas détruit. C’est que la guerre amène l’ancien à trucider le nouveau. Le pont préservé symbolise le monument douloureux et éternel que la guerre s’érige à elle-même.

Paul: Oh, là, là. Le gros symbolisme ronflant! Le pont n’est pas détruit dans le roman parce que le colonel Nicholson, mal étudié dans ledit roman, réduit, simplifié, tue le jeune officier du commando, sans plus. Dans le film, le colonel comprend subitement l’ampleur de sa crise existentielle et meurt en faisant ultimement sauter le pont, comme la figure complexe, tourmentée, profondément dialectique, qu’il est.

Andrée: Oh là, là, la dialectique existentielle tourmentée maintenant! Le pont est détruit dans le film parce que, bien plus simplement, c’est la richesse psychologique et la complexité émotionnelle du lieutenant Joyce qui est bousillée, par ledit film. Les quatre membres du commando sont réduits à l’état d’hommes machines, de poseurs de bombes insensibles, par le cadre hollywoodien réducteur.

Paul: Mais c’est ton Pierre Boulle qui, dans son roman, amenuise ouvertement l’indéfectible armée britannique. Le film la réhabilite, et ce n’est que justice historique.

Andrée: Ton film fait péter le pont par pure aspiration pour une fin heureuse et spectaculaire de vendeurs de mais soufflé. Toute la tension tragique s’en trouve évacuée.

Paul: Ton roman préserve le pont par simple manque de sens du grandiose, et par petit réalisme étroit. Cela provoque une nette et criante perte de cohérence dramatique.

Andrée: Mais puisque je te dit que…

Et Andrée, de mauvaise humeur, reprend son explication sur les difficultés du jeune lieutenant Joyce à comprendre les subtilités cruelles et les revirements inattendus de la guerre. Et Paul reprend son explication, en adoptant un ton de plus en plus sec, sur le colonel Nicholson et la crise qu’il vit en transposant la cohérence de son régiment sur la solidité de l’armature du pont. Paul promeut le vieux colonel, qui saisit l’ampleur de son drame au moment ultime et détruit ce pont paradoxal. Andrée valorise le jeune lieutenant abnégatif, héro tragique mourant d’avoir cherché à ouvrir un dialogue pacifique et générationnel laissant intact, sans brutalité, sans violence, ce pont qui ne lui est rien. Ça commence à sérieusement péter sec. On en arrive à se dire de plus en plus des ne parle pas si fort et des je n’aime pas ton petit ton qui ne laissent présager rien de bon pour le reste de la soirée. Puis, on s’engage finalement sur la ligne droite de la dispute.

 Paul: Tu t’excites sur ce jeune lieutenant Joyce, en fait. Il t’émoustille. C’est en plein ton genre d’homme.

Andrée: Alors là, n’importe quoi. C’est toi qui rallies ton étendard au vieux colonel Nicholson, comme un petit troupier docile en quête de figures paternelles.

Paul: Le lieutenant Joyce eu quête de figures paternelles, moi, en quête de figures paternelles. Tu as un problème avec ton propre papa, ma parole.

Andrée: Et toi, ce pont qui explose dans le film, et cette locomotive qui s’effondre avec fracas dans la rivière, ça te fascine, en fait. Tu as des compulsions de violence, de destruction, de vandalisme…

Paul: De vanda… oh, mais ce n’est rien en comparaison des compulsions de vandalisme, de violence et de destruction que tu as manifesté en détruisant l’album de photo que m’avait léguée Mélanie.

Andrée: Quoi, encore cette traînée de Mélanie? Ton ancienne flamme, la femme de ta vie, cette roussette de merde! Tu y penses toujours en fait, tu…

Mais nous voici maintenant bien loin du pont de la rivière Kwaï, du roman comme du film. L’échange entre Paul et Andrée s’envenime, il ouvre des égratignures anciennes, les élargit et les transforme en plaies béantes. On s’engueule, on s’empoigne, on se lance des objets, on se met à table et tout se dit. Tout y passe et on ne se réconcilie que tard, et clopin-clopant. Une amertume, un nuage durable s’installe dans le ciel bleu des amoureux. Il faudra, pour se remettre de ce moment profondément belliqueux, des années. Il faudra un enfant Dupont-Delarivière, devenu adolescent, pour reconstruire un passage entre la préférence du roman de sa mère et la préférence du film de son père. L’enfant de Paul et d’Andrée rétablira un pont entre le roman de Pierre Boulle et le film de David Lean, un pont… ultime. C’est que cet enfant (un garçon ou une fille, l’histoire ne le dit pas) se prononcera fermement sur Le pont de la rivière Kwaï, sans même voir le film et encore moins lire le roman… L’enfant arrêtera tout simplement sa préférence sur le jeu vidéo…

Commandos 2 Men Of Courage: Bridge over (sic) the river Kwai. Ceci est seulement le NIVEAU "pont sur la rivière Kwaï" au sein d'un jeu guerrier plus vaste et étagé intitulé "Commandos 2 Men Of Courage"... (Je remercie mon fils Tibert-le-chat pour cette information)

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L’extraordinaire protestation du rêve (essai-fiction)

Publié par Paul Laurendeau le 1 octobre 2011

Doreen Boudreau - BASKET OF CHERRIES

Cégismonde Lajoie soigne ses douleurs arthritiques en fumant du haschisch thérapeutique. Elle a d’ailleurs renoncé depuis un bon moment à rechercher, introspectivement, encyclopédiquement ou autrement, la différence, accidentelle ou essentielle, entre haschisch thérapeutique et haschisch de contrebande. Les deux semblent avoir les mêmes subtiles vertus anti-douleurs et les mêmes moins subtiles tendances narcotiques et somnifères. Cégismonde Lajoie affirme à qui veut bien l’entendre que le haschisch -thérapeutique ou de contrebande- ne la fait nullement halluciner ou délirer… mais vous en penserez peut-être autrement après avoir pris connaissance de l’étrange récit qui va suivre.

Cégismonde Lajoie fume son haschisch, mélangé de tabac blond, dans une pipe ordinaire, sur laquelle elle tire franchement, en aspirant longuement, exactement comme le font les hommes. Elle procède à la brunante, en se couvrant la tête d’un petit bonnet, à la Albertine Leblanc, pour éviter que l’odeur, dense et insidieuse, n’imprègne sa chevelure, et elle fume calmement, en se berçant dans la chaise berçante de la cuisine de sa maison de campagne. Elle consomme habituellement deux pipées et, quand la première pipée est terminée, elle s’installe devant la grande table coloniale de la vaste maison de ferme sombre et déserte de ses ancêtres, pour tranquillement préparer la seconde pipée. Avec un couteau bien affûté, elle gratte les rebords de son cube de haschisch, bien durillon et bien odoriférant, et mélange les petits copeaux de la précieuse drogue avec le bon tabac blond de Virginie qui attend patiemment d’entrer en scène au fond d’une petite soucoupe de porcelaine. La première pipée faisant déjà passablement effet, Cégismonde s’amuse un peu de la petite compétition d’adresse à laquelle elle s’adonne avec elle-même lors de l’opération de grattage du cube de haschisch et il lui faut toute sa contenance d’intellectuelle articulée et posée pour ne pas s’abandonner de ci de là à d’incontrôlables fous rires. L’un dans l’autre, Cégismonde Lajoie est une toxicomane bien tempérée.

C’est dans ces circonstances incongrues et étranges, au sujet desquelles Cégismonde niera résolument plus tard avoir vécu la moindre dérive hallucinatoire, que le dong pesant, ostentatoire et comme ouateux de l’horloge grand-père de la vaste cuisine campagnarde se transmute perceptiblement en une suite de coups secs, saccadés et asymétriques portés à l’entrée de la maison monumentale. Une ombre, indubitablement masculine, se dresse derrière la moustiquaire de la porte d’été au léger cadrage de bois vert. Cégismonde, que les peurs et les inhibitions ont quitté depuis un petit moment maintenant, invite le visiteur inconnu à entrer, d’un appel bref et un peu enroué. C’est donc un homme. Et quel homme. Grand, élégant, bien construit, sans âge, des yeux bleus aussi insondables que la nuit qui tombe, des cheveux en mignonne ébouriffe pondérée «genre Bonaparte du temps de sa sveltesse» se remémorera Cégismonde, un port à la fois altier et engageant, moitié aristo, moitié sauvageon, un peu duelliste, un peu bretteur. Une sorte de croisement subtil de Ti-Jean Caribou et de Villiers de l’Isle Adam, si vous voyez ce que j’en dis. Un sabre, quoi.

Le visiteur vespéral incongru s’avance hardiment. Il s’assoit sur la chaise la plus proche du bout de la table, où Cégismonde est encore à malaxer, du bout des doigts, copeaux de haschisch fort ahuris et brins de tabac blond de Virginie un petit peu intimidés quand même. L’homme parle, d’une voix chaude et grave.

“Madame Cégismonde Lajoie?
— Oui. Bonjour, bonjour monsieur…
— Madame Cégismonde Lajoie, psychologue?
— C’est bien moi.
— Je suis ici pour protester.
— Protester… protester contre quoi? Protester contre moi?
— Oui Madame, contre vous… enfin contre certaines facettes de vous. Enfin, plus précisément, contre certains aspects de votre pratique et de votre vie mentale.
— Tiens donc. Pourtant je ne crois pas vous connaître.
— Ah non?”

Cégismonde se penche un peu sur la table, cligne compulsivement des yeux et regarde au mieux le sibyllin survenant. Elle se dit, en remettant en ordre son bonnet de fausse paysanne et en titubant du chef quand même un petit peu, qu’une solide pièce de masculinité pareille ne se serait pas esquivée du boudoir enfumé de sa mémoire visuelle et perceptive si intempestivement et ce, haschisch ou pas haschisch. Elle poursuit, d’une voix qui rocaillotte quand même un petit peu:

“Non, non. Je ne vous replace vraiment pas. Vous êtes ni un de mes patients, ni un de mes collègues ni un des employés des commerces du village dont je suis la pratique. Je ne vous connais de rien… Monsieur le grand monsieur qui proteste…
— Vous me connaissez parfaitement, Madame. Vous parlez de moi au tout venant de par le vaste monde et ce, il faut bien le dire, en termes fort cavaliers et hautement mal informés.
— Ah bon… mais… mais… mais… qui êtes-vous donc tant? Je ne vous remets aucunement.
— Je suis le rêve.”

Il y a un petit moment de silence. Face à l’extraordinaire, le refuge des gestes ordinaires est souvent la composition la plus évidente. Cégismonde bourre calmement sa pipe de touffes de la mixture «thérapeutique» qu’elle vient de finir de composer et entreprend de l’allumer. Il faut de fait consacrer à cet instant sensible toute l’attention requise, histoire de ne pas passer le reste de sa veillée à fumer des allumettes, comme on disait autrefois. Ce faisant, notre savante et éminente psychologue en robe de paysanne se lève et retourne prendre position calmement, silencieusement, dans sa chaise berçante. L’effet reposant du haschisch sur tout son être augmentera graduellement au cours de l’échange qui s’ensuivra. L’homme mystérieux la suit discrètement du regard, tout en restant assis près de la table. Il pivote un peu sur sa chaise et pose un bras sur la susdite table. Craquant. Majestueux. Cégismonde, dont la pipe est maintenant bien embrasée, secoue son allumette et la fourre dans la poche de son tablier. Ce faisant, elle sent vibrer en elle une sorte de révélation laiteuse et bourdonnante. Au diable Bonaparte, Ti-Jean Caribou et Villiers de l’Isle Adam, c’est à Clark Gable que ce garçon magnifique ressemble, rien de moins. Clark Gable aux yeux bleus, en plus vif et en plus coupant. Un Clark Gable plus svelte et modernisé, à la fois vêtu à la mode et suavement intemporel. Mais d’où sort-il donc, ce ténébreux joyau là? Leurs postures solidement adoptée désormais, l’homme sans âge et la femme déjà mûre converseront ainsi, elle, se berçant et fumant tranquillement sa concoction narcotique, lui, gardant sa pose hiératique, calmement intense, à bonne distance, sur sa chaise droite, près de la table. Pendant que Cégismonde finit par finir de s’établir dans sa berçante, l’homme poursuit:

“Je m’appelle Onis et je suis sans pays et sans âge.
— Onis, comme dans onirique…
— Voilà. Normal, puisque je suis le rêve.
— Voulez vous dire… voulez-vous dire que vous êtes un onirologue ou un… un rêveur de quelque nature.
— Non, non, non, je ne suis ni onirologue, ni onirocrite, ni rêveur. Je suis… je suis le rêve même. Le flux onirique nocturne du sommeil, en personne.
— Le rêve en personne.
— En personne…
— Mais… vous me pardonnerez, beau garçon sans âge et si superbement bien fait que vous êtes… j’étais restée sur l’idée –on a tous nos préjugés, hein, les pilotis de la civilisation disait Gide- sur l’idée donc, que le rêve n’avait pas d’épaisseur ou de densité matérielle d’aucune sorte et, qui plus est, certainement pas une densité matérielle si ostensiblement hum… hum… anthropomorphe… C’est… c’est passablement extraordinaire…
— Voilà… Tout à fait… C’est bien pour cela, Madame Cégismonde Lajoie, que je suis ici et que je proteste. Je proteste ouvertement contre la dérive psychologisante que vous défendez si naturellement dans votre pratique et votre discours. Je prends ici la parole en support inconditionnel, justement, de la matérialité du rêve.
— Vous défendez la matérialité du rêve.
— Je suis la matérialité concrète du rêve.
— Sa matérialité concrète et… sinueusement et langoureusement humaine.
— Exactement. Sa matérialité humaine, ethnologique, sociologique. Mais surtout et par-dessus tout: sa matérialité historique.
— Mais que les mânes de Carl Gustav Jung viennent me tirer par les orteils, vous êtes en train de me charrier, là, vous là. La matérialité historique du rêve, il va falloir vous en expliquer un petit peu là, mon homme…
— J’y compte bien, j’y compte bien, Madame Lajoie. Protester c’est d’abord s’expliquer. M’allouerez-vous quelques instants?
— Absolument, absolument. Vous m’intriguez, mon cher… euh… Onis. Allez-y. Je suis complètement sous votre charme, votre emprise.
— Bien. Parlons d’abord de ce petit garçon, dont vous dissertez si souvent dans vos conférences nationales et internationales, qui dévore de nuit toutes les cerises d’un panier qu’il n’avait pas pu toucher la veille…
— … qui les dévore en rêve, vous voulez dire. Oui, oui, c’était un neveu de Sigmund Freud, l’éminent fondateur de la…
— Madame, Madame! Évitons ce long mot abstrus de quatre syllabes entre nous, pour l’amour. Il a tendance à me faire tourner au cauchemar.
— Bien, bien, Onis. Alors, ce petit garçon…
— Plutôt le panier de cerises, si vous me permettez. Un beau panier bien ouvragé, simple et solide, des cerises rouges, éclatantes et dodues. Une image empirique, tangible, claquante, pétante, suave…
— Et ce tout petit garçon prend une douce revanche, la nuit, en rêvant qu’il les dévore toutes, compensant ainsi oniriquement le refoulé de la journée antérieure.
— C’est bien là, effectivement, votre version des choses. Il y a un détail qui manque pourtant, concernant ces cerises freudiennes, Madame Lajoie. Un détail capital.
— Comment savez-vous ça, tant que ça, qu’il manque quelque chose? Vous… vous parlez un peu comme si vous y étiez.
— Mais j’y étais. J’étais avec cet enfançon, pas le jour, naturellement, mais la nuit. J’y étais comme je suis ici, et pour exactement les mêmes raisons. Je suis intégralement le rêve de ce petiot, comme de qui que ce soit d’autre au monde.
— Hum… Hum… Certes, certes… et… et le détail qui manque dans la description que fait Freud du cas du petit garçon aux cerises?
— C’est celui-ci. Ces cerises étaient extraordinaires, Madame, inhabituelles, inusitées, charnues, nouvelles, puissantes, bizarres, inconnues, énormes. C’est leur soudaineté, leur incongruité et leur féerique nouveauté qui fonde leur impact onirique. Ce petit autrichien de la fin du dix-neuvième siècle rêve de ces cerises parce qu’elles sont éminemment et fondamentalement surprenantes, pour lui.
— Elles sont… elles sont un peu comme vous… pour moi, ici, ce soir.
— Elles sont, dans l’essence… moi. Car je suis l’extraordinaire.
— Indubitablement.
—Vous rêvez tous de moi, de l’extraordinaire. Même quand vous rêvez d’un segment de votre monde usuel, c’est uniquement parce que l’extraordinaire y pointe que, de fait, vous en rêvez… et que vous oubliez le reste. L’extraordinaire, Madame… L’extraordinaire sensoriel, surtout auditif et visuel, est le déclencheur onirique universel.
— Mais, et le retour du refoulé, dans l’exemple de Freud et ailleurs? Le petit garçon qui se venge et se défoule en mangeant, en rêve, les cerises interdites lors de leur cueillette de la veille?
— Je ne conteste aucunement que l’extraordinaire soit refoulé, Madame Lajoie. Je suis même assez serein à l’idée que ce soit d’être refoulé que l’extraordinaire soit justement l’extraordinaire.
— Donc, vous ne contestez pas Freud.
— Je ne suis pas ici pour contester, Madame, mais pour protester…
— Bon, bon… poursuivez… Je suis intriguée…
— C’est ici qu’entre en compte ma protestation –justement- en faveur de la matérialité historique du rêve.
— Ouf… la matérialité historique du rêve. Comme vous en mettez… Allez vous vous mettre à me dire, comme jadis Marx à Feuerbach, que je néglige le fait que ces cerises psychologiques et oniriques proviennent d’un cerisier, un arbre, au départ exotique, apparu dans notre entourage social, il y a des siècles, par le commerce?
— Pas exactement, mais il y a de cela. Je me soucie moins de l’histoire effective de ce à quoi vous rêvez que de la détermination historique du déclic onirique même. Voyez-vous, moi, moi le rêve, je bourgeonne, mue, me transforme, me transmute, sous l’impulsion, sous l’impact vif, devrai-je dire, de mon historicité.
— Comment donc, devrai-je dire, comme vous dites… arrivez vous à faire une affaire pareille?
— Tout simplement parce je suis le rapport nocturne à cette contradiction, si fluide mais si cuisante, qu’est l’extraordinaire diurne mémorisé. Or –et c’est le fondement vif de ma protestation présente- l’extraordinaire varie historiquement. Comment pensez-vous que rêvait un notable égyptien?
— Je ne sais pas, Mais je sens que vous allez me le dire.
— Par fresques!
— Par…
— Par fresques murales. Par fresque fixes, éclairées de torches dansotantes. C’est qu’il entrait dans quelque temple ou tombeau et y voyait des dieux à têtes d’animaux gigantesques, colorés, fantastiques, mais immobiles et plats, animés uniquement du minimal tressautement issu de la flamme des torches. C’était inhabituel, pour tout dire parfaitement extraordinaire. Cela… cela vous saisissait. Et nos notables égyptiens en rêvaient. La fresque, complexe et terrifiante, hantait leurs nuits. Avez-vous déjà rêvé par aplats muraux fixes, vous.
— Euh… pas que je me souvienne, non.
— Et les soudards mérovingiens, ils rêvaient comment, vous pensez? Par vitraux et nervures de voûtes monumentales. Cela les prenait quand ils entraient dans les premières églises. Ces spadassins du commun, qui vivaient au grand air, et ne s’abritaient que dans des masures sans fenêtres, construites en bois, enfumées et basses de plafond, procédaient d’un ordinaire exempt de la majesté architecturale de la pierre et du verre. Quand ils se retrouvaient sous la coupole immense d’une église, même de taille moyenne selon vos conceptions modernes, la limpide et aérienne vastitude forclose les dominait, la lumière vive du soleil les frappait, non plus directement, comme en rase cambrousse, mais à l’intérieur même de la nef, à travers ces grandes vitres, circulaires ou ovoïdes, mystérieuse, poissées des plus vives couleurs et des motifs les plus délirants. Ils en ployaient les genoux et cela ne les quittait plus, de jour et de nuit.
— Ils en ployaient les… Me dites vous ici que les pouvoirs oeuvraient à infléchir le rêve?
— Mais, de tout temps, Madame, ils l’ont fait. Et cela n’a fait que se perfectionner, se répandre, s’abstraire même. Les clercs des années 800, eux, rêvaient en lettres. Les carolines, les minuscules carolingiennes, cela les obsédait, littéralement. Il faut dire que c’était parfaitement hors du commun, ces petites taches, ces petites courbes et ces petits bâtons emprisonnant toute la complexité du sens de la parole. C’est seulement ici que votre Lacan a un rôle à jouer. Avant, il est parfaitement hors d’ordre.
— Vous affirmez que Jacques Lacan n’a rien à dire sur…
— Sur autre chose que le dire, justement… ou l’écrire.
— Mais… mais pourquoi donc?
— À cause des pirates.
— Des pirates?
— Bien sûr. Comment pensez-vous que rêvaient les pirates, pouilleux, illettrés, révoltés, revêches et insoumis? Par tangages, par roulis, par déferlantes -toutes perceptions senties dans le dos, les hanches et les jambes-, par sel marin sur les lèvres et rhum âpre au fond de la gorge, par franges de terres vert vif sautant si rarement aux yeux, aux confins de la grande bleue ballottante et interminable. Toutes ces sensations sont densément empiriques mais aussi parfaitement averbales. C’est qu’ils passaient des mois et des mois en mer, silencieux, les pirates. C’était quelque chose de fort peu usuel, que leurs escapades.
— Hum…
— Mais surtout, les pirates rêvaient par gemmes, lourds colliers de perles, émeraudes pointues, rubis opaques, calices ciselés, galions aux voiles ventrues, abordages tintinnabulants, coffres pesants. Il n’y a pas de paroles pour dire le détail enchevêtré des monceaux de joyaux divers d’un trésor espagnol dûment subtilisé et il y a aussi bien peu de mots griffonnés sur la carte qui en retrace, dans l’espace muet, la tombe onctueuse et obsédante…Vous suivez?
— Plutôt. Poursuivons.
— Poursuivons. Les soldats revenus de nos guerres mécanisées, mondiales ou sectorielles, dorment fort mal. Ils rêvent de par ces déflagrations et atrocités diverse, toutes saillantes, terrifiantes et inédites, qui les ont si profondément marqués. Retour du refoulé, que les cauchemars tonitruants et terrifiants des anciens combattants? Pardi! Retour de l’inédit, oui, du monstrueux, de l’indicible. Leurs grenades sont bien loin du temps des cerises du chétif neveu de Freud.
— C’est peut être… dans le cas des soldats modernes… c’est peut-être un désir refoulé de la liberté perdue associée à la violence extrême.
— Ouf… La vraie violence extrême ici, Madame, c’est bien celle du raisonnement excessivement psychologisant que vous me servez là, allez. Car, je vous le demande, la perte, aussi subite que collective, de la vision des couleurs, est-ce aussi une «liberté perdue»?
— Non… euh… je suppose que non. Mais, avec cette perte là, vous me perdez un peu là.
— C’est pourtant assez simple, quand on s’en avise. Vous êtes certainement familière avec cette formulation un peu vieillotte: «rêver en couleur». C’est une expression, c’est le cas de le dire, imagée, qui, elle aussi, fait tapageusement référence à l’incongru.
— Certes.
— D’où pensez-vous, Madame, qu’une telle expression, bizarrement pléonastique à nos yeux à nous, jaillit. Tout simplement du fait que, dans la première moitié du siècle dernier, eh bien, on ne rêvait subitement plus qu’en noir et blanc.
— Ah bon? À cause?
— À cause du cinématographe, inévitablement. La dive machine à faire rêver. La grande boîte à images oniriques de ce temps tournait à fond de train, en cliquetant ferme, et la quantité industrielle de sa production scintillait exclusivement en un déploiement parfaitement inhabituel et dénaturé, celui du noir, gris et blanc. Notre constellation de fantasmes ne jurait donc plus, soudainement, que par son cinéma, nouvelle force vive, visuelle, sensuelle de l’extraordinaire, pour un temps…
— Je vois, je vois, oui…
— Et la machine cérébrale nocturne relayait, en noir et blanc aussi, inévitablement…
— La… la version salle obscure de vos aplats monumentaux égyptiens de tout à l’heure, en somme.
— Voilà. «Rêver en couleur» n’était plus guère de mise et apparaissait donc comme un phénomène si saisissant à son tour, qu’il en devenait proprement délirant. D’où l’apparition de cette expression, datant du temps de la montée en banalité du noir et blanc onirique, de source d’abord cinématographique, ensuite télévisuelle. Et, de ce fait, l’expression est un peu parcheminée aujourd’hui.
— Depuis la couleur au cinéma, naturellement…
— Naturellement.
— Ah, l’apparition de la couleur au cinéma, Onis. Ma petite enfance… Je me souviens encore du flamboyant slogan : En cinémascope et en couleur!
— Votre enfance, Madame Lajoie…
— Mon enfance.
— Votre propre petite enfance… mais pas celle de ceux qui vinrent avant vous ou de ceux qui viendront après. Car maintenant, nouvelle phase historique oblige, nous rêvons derechef en couleur et c’est redevenu parfaitement ordinaire. C’est que l’extraordinaire d’hier est le banal et l’ordinaire d’aujourd’hui. Le rêve, dans nos cerveaux, c’est justement cela, au fond: une torrentielle conversion, toujours historicisée, des perceptions extraordinaires en réminiscences ordinaires… Ô, usure onirique, quels autre paradis naturels ou artificiels cultivera-tu encore, demain?
— Bien voilà, mon homme. On semble un peu en voir le bout, de cette sarabande de cas spéciaux, avec ce juste retour de la couleur onirique. Fin du drame historique, partiel et partial, mon cher Onis, mondialisation, globalisation obligent. Retour de notre rétention nocturne du monde coloré, tapageur, odoriférant, entier et du lot bringuebalant de ce qui est nouveau. Accès fulgurant, automatisé, à absolument tout ce qui peut faire rêver et disparition des limitations antérieures que vous avez si bien décrites, mon cher. Fin de l’Histoire, fin de l’histoire du rêve. Nous voici enfin heureux, anhistoriques, universels et intégralement psychiques.
— Vraiment, Madame?
— Non pas, mon homme?
— Non pas, Madame Lajoie, non. Que non. Je proteste. Pensez-y une minute, s’il-vous-plait. Savez-vous que les jeunes gens contemporains font, avec les rêves, des choses parfaitement étonnantes, que ni les notables égyptiens, ni les soudards mérovingiens, ni les clercs carolingiens, ni les pirates, ni les bidasses des guerres mondiales, ni les cinéphiles et téléspectateurs du siècle dernier ne firent jamais.
— Ah bon? Quoi donc?
— Ils les effacent sans sauvegarder et les reprennent au point d’avant la sauvegarde non-automatique précédente.
— Ils les… pardon…
— Ils les effacent sans sauvegarder et les reprennent au point d’avant la sauvegarde non-automatique précédente,  comme…
— Comme?
— Comme en un jeu vidéo, Madame. On rebrousse sur son parcours onirique sans le compléter, au jour d’aujourd’hui. On l’interrompt volontairement et on le rejoue. Voilà qui n’est pas peu dire, aux vues de mon historicité globale. Voyez bien, par cet exemple déjà en cours de rapetissement lui aussi, que la matérialité historique du rêve n’a pas fini de se déployer. Nos contemporains rêvent par jeux vidéo, éteignent le rêve s’il vire au cauchemar et frétillent dans leur sommeil, en simulateur de courses de grand prix ou de combats à morts multiples et interminablement récurrentes, qu’on vous annonce textuellement sur écran, avant que vous ne vous repreniez à vivre… Je n’ai vraiment pas fini de me métamorphoser dans l’avenir, Madame. Demain est toujours un autre jour, en matière onirique. C’est là peut-être la seule loi stable que la matérialité historique du rêve autorise.
— Demain est un autre jour…
— Voilà. Comme le disait si bien Scarlett O’Hara à…”

À qui donc déjà? À ce point-ci de cet étrange échange avec Onis, Cégismonde a terminé de fumer sa seconde pipe. Pour tout dire, l’effet narcotique et l’altération des sens de notre patiente psychologue, dus au haschisch et à l’abasourdissante fascination mentale, sont à leur maximum. Ce beau gaillard de rêve (pour jouer d’un fichu de lacanien de double sens) continue pourtant de bien protester, tout en douceur et avec finesse. Tant et tant que c’est l’inoubliable réplique de Clark Gable, exprimant toute l’indifférence de Rhett Butler envers Scarlett O’Hara, qui roule maintenant comme tonnerre, dans la tête alourdie de Cégismonde…

Le rêve, c’est donc ça, en elle: un homme sombre, beau, un peu taciturne, déférent, étrange, élégant, à la conversation captivante, qui vous fait halluciner sur des aspects d’une question dont vous êtes une spécialiste mondialement reconnue mais auxquels vous n’aviez jamais songé, qui vous parle longuement et si brillamment dans votre tête et… qui se lève maintenant, subitement mais aussi comme au ralenti, et quitte, lentement et pour toujours, votre vieille cuisine de campagne de psyché, justement, et fort fâcheusement, quand vous êtes gelée comme un manche de pelle sur votre chaise berçante et incapable de faire le moindre geste pour le retenir. Que faire? Le poursuivre? Oh… Oh… Pour se mettre à courir, au ralenti aussi immanquablement, ou encore avoir ses jupes si archaïques qui se coincent dans le rebord de table, ou le petit bonnet à la Albertine Leblanc qui s’hameçonne sur un lustre trop bas, inattendu, imprévisible. Ouf… là là… Très peu de ces séquences cauchemardesques si typées pour Cégismonde Lajoie. Qu’il se perde donc irrémédiablement dans les brumes cosmologiques, le grand petit protestataire clarkgabélesque de cette fois là. Frankly, Rhett I don’t give a… what am I talking about exactly?… as they say, quite more accurately, in English: I am dreaming in Technicolor… Quand la somnolence se met insidieusement en place, toutes sortes d’idées inattendues fusent de partout, en pétarades, en images, en langues…

La revoici donc seule. Elle est historicisée jusqu’au fond de l’être, comme le vieux notable égyptien qui rêvait en fresques et comme la toute jeune cinéphile (Cégismonde, elle-même, tiens, quand elle avait l’âge du petit autrichien aux cerises, justement…) s’immergeant, s’engloutissant, se perdant dans Gone with the Wind, sur un ample écran milieu-de-siècle, vif, scintillant, tonitruant (En cinémascope et en couleur!). On dirait bien que la femme psychologue contemporaine rêve en homme… Et pas en n’importe quel homme, encore, tiens…. En homme nouveau, mystérieux, fascinant, déférent, intéressant, empirique, théorique, critique, déroutant, protestataire. Effectivement c’est… c’est… (Elle ne sens plus du tout son arthrite maintenant mais, ouf, cette lourdeur des sens, ce décalage des perceptions, cette tyrannique somnolence) c’est parfaitement extraordinaire.

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Le pépiement des femmes-frégates

Publié par Paul Laurendeau le 1 septembre 2011

Fac-similé d'un croquis esquissé en 1810 dans un canot de voyageurs par la femme-frégate Kytych - soit madame Carolle (sic) Gagné, des éditions ÉLP - 2011

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Mon dernier roman, paru en 2011 chez ÉLP éditeur, combine insolite, fantastique, ethnologie et histoire. Vous en trouverez des compte-rendus critiques ici et ici. Nous sommes dans un Kanada et un Kébek distordus par la lentille de l’imaginaire. C’est un pays ancien, serein et fier, à la fois forestier, riverain, montagnard et urbain. C’est une culture où les bûcheron(e)s courent la chasse-gallerie, les clercs de notaire font de l’ethnographie, les policiers provinciaux sont onglichophones et portent l’habit rouge, les bedoches d’églises sont des conservatrices de musée, savantes, bourrées de sagesse et de générosité. Ici, les protagonistes portent des prénoms qui riment avec leurs noms de famille: Coq Vidocq, Rogatien Gatien, Mathieu Cayeux, Denise Labise. La métropole s’appelle Ville-Réale. Les villages riverains s’appellent Trois-Cabanes, Martine-sur-la-Rive, Pointe-Carquois, ou le Bourg des Patriotes. Les montagnes, hautes, bien trop hautes, sont le Mont Coupet et le Faîte du Calvaire. Et coulent dans leurs vallées respectives, le fleuve Montespan et la rivière des Mille-Berges. Le drapeau national est le Pearson Pennant, et, à la frontière sud, se trouve la lointaine et influente RNVS (la République de Nos Voisins du Sud)… Mais surtout, dans ce monde, vivent des hommes et des femmes oiseaux, mystérieux et sauvages, qui nichent dans de hautes cavernes de granit. Ce sont les hommes-frégates et les femmes-frégates. La femme-frégate, sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont d’un noir dur, pur. Son long et puissant plumage dorsal est rouge vif, rouge sang. Inversement, le plumage de l’homme-frégate est noir charbon et sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont rouge vif. Les hommes-frégates sont beaucoup plus rares que leurs compagnes, dans un ratio d’un homme pour douze femmes environ. Conséquemment, les femmes-frégates doivent périodiquement, inlassablement, méthodiquement, déployer leurs ailes, immenses et puissantes, et se tourner vers les hommes-sans-ailes, pour voir aux affaires des passions ataviques et de l’amour consenti. Il faut alors se contacter, se toucher, se parler, se séduire, avec ou sans truchements, furtivement ou durablement. Dans l’ardeur insolite mais inoubliable de la rencontre fatale de deux mondes effarouchés, étrangers mais amis, retentit alors un appel urgent, virulent, indomptable, un cri grichant, strident, aux harmoniques riches et denses, le langage d’un jeu complexe de communications subtiles, articulées, intimes et sans égales: le pépiement des femmes-frégates.

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Extrait

 C’est une chaude et lourde soirée crépusculaire et le ciel est d’un jaune terne et foncé, virant rapidement à l’ocre. Sitis vole lentement au dessus du majestueux Fleuve Montespan. Son corps tendu et ses ailes amplement déployées recherchent, comme instinctivement, une fraîcheur qui émergerait du lit fluvial et qui ne vient tout simplement pas. Il fait très chaud et Sitis harnache les rares courant aériens, en se coulant dans la vaste vallée du Montespan, car battre de ses larges ailes articulées, aux racines de plumes grosses et solides, la fait excessivement transpirer. Sitis est toute moite et il fait soif. Sitis vit intégralement nue en été. Elle ne se couvre de chaudes pelleteries de chevreuil qu’en hiver. Elle vole donc nue, dans l’ardeur de ce début de nuit d’été et elle retrouve parfaitement son chemin dans la vaste vallée fluviale car elle est partiellement nyctalope. Les sœurs, les cousines et les amies de Sitis, quant à elles, sont toutes plus nyctalopes qu’elle et, conséquemment, la lumière diurne les aveugle irrémédiablement. Elles ne s’aventurent donc dans la vallée du grand fleuve qu’à la nuit noire. Sitis-la-Curieuse, comme ses sœurs, ses cousines et ses amies la surnomment, n’étant, pour sa part, que très partiellement nyctalope, elle arrive parfaitement à tolérer l’aube et le crépuscule et c’est cela qui a tant contribué à aiguiser sa vive curiosité envers les hommes et les femmes sans ailes des villages terrestres de la vallée du Montespan. Les jambes, luisantes, fines et musculeuses de Sitis, sont pointées derrière elle, comme celles d’une plongeuse. Ses immenses ailes cramoisies, solidement enracinées dans la continuité dorsale de ses puissantes clavicules, sont maximalement déployées. Sitis plane, se touche les sourcils de ses deux mains en visières et plisse un peu ses yeux attentifs, en scrutant l’horizon liquide droit devant elle, non sans effort. C’est à cause de sa curiosité, bien plus acérée que sa vision, que c’est Sitis que les femmes-frégates de la fratrie du Mont Coupet ont chargé d’aller enquêter au sujet d’une tourelle aux mystérieuses éclaboussures lumineuses se dressant tout au bout de la Pointe du Broc.

Sitis vit avec sa fratrie au faîte du Mont Coupet. Femme, sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents sont noires, d’un noir dur, pur, comme du charbon, comme le poêle, auraient dit nos anciens kanadiens. Son long et puissant plumage dorsal est rouge vif, rouge sang, Si elle était un homme-frégate, ce serait tout juste le contraire, son plumage serait noir charbon et sa peau, ses lèvres, sa cornée et ses dents seraient rouge vif. Les hommes-frégates sont un peu plus hauts et plus carrés que les femmes-frégates mais surtout, ils sont beaucoup plus rares, dans un ratio d’un homme pour douze femmes environ. C’est pour cela, entre autres, que la jeune Sitis n’a pas encore connu d’homme. Elle a d’ailleurs bien d’autres choses à l’esprit que les hommes en ce moment même, vu qu’on l’a chargée d’enquêter sur ces insupportables explosions lumineuses qui surgissent depuis peu d’une vieille tourelle sise sur cette pointe spécifique et qui perturbent considérablement la furtive circulation nocturne des femmes-frégates en aval et en amont de ce point, dans la vallée du Montespan.

La tourelle de la Pointe du Broc apparaît maintenant, saillante sur l’horizon dépâlissant. Sitis met le cap droit dessus. La nuit finit de tomber. Aucune lumière n’émane de la tourelle. C’est un bon début. Sitis suppose que cette construction riveraine, qu’elle a souvent longée mais qu’elle investit pour la toute première fois, sera dotée d’une sorte de beffroi, un peu comme le clocher de la si haute Église-du-Culte-Inconnu, où Sitis se perche souvent quand elle va écornifler la terre. L’Église Albionne et l’Église-du-Culte-Inconnu qui se font face sur la vieille route d’Ako au cœur du village de Trois-Cabanes, sont doucement en train de devenir les perchoirs favoris des femmes-frégates si curieuses des hommes et des femmes sans ailes. Sitis se rend souvent en cette éminence sombre, altière et secrète. Ce qui est inconnu s’appréhendant toujours sur la base de ce qui est connu, Sitis présume donc que cette tourelle de la Pointe du Broc est justement plus ou moins configurée comme un long clocher de chapelle coloniale. Elle fonce dont directement sur le faite de la tourelle, espérant y dénicher une sorte de beffroi ou quelque abri similaire susceptible de lui servir de premier perchoir d’observation. La distance diminuant, ce qu’elle prenait initialement pour des orifices d’entrée, analogues à ceux que les femmes-frégates confectionnent délicatement pour faciliter l’accès à leurs huttes de nidification, s’avère bouché par une épaisse surface vitrée qui semble enduite d’une sorte de givre semi opaque. En approche finale, Sitis a encore le temps de se dire qu’elle va devoir se percher sur l’extrême pointe de la tourelle et s’y agripper, sans disposer d’une toiture pour la recouvrir ou l’envelopper. C’est alors que l’incroyable explosion lumineuse surgit, dans un lourd bourdonnement de la tourelle, dont la masse vitrée entre en une lente giration. Le tourbillon lumineux! Sitis en est aussitôt submergée, éblouie, déstabilisée, foudroyée. Elle tourne vivement la tête et ferme les yeux pour éviter le brutal choc d’éblouissement à sa pupille et, du coup, elle en perd sa trajectoire initiale, en faussant son angle de vol. Ses ailes sont maintenant désaxées par rapport à la ligne de son corps mais elle fonce toujours, en descente franche, à une bonne vitesse, vers la tourelle. La voici qui virevolte dans le ciel, aveuglée, désemparée, au grand danger d’aller se casser la figure sur la pâle et conique surface de briques de la mystérieuse éminence. Dans un tourbillon visuel rudement désorientant, le regard presque totalement aveuglé de Sitis localise, sur la pâle surface de briques, un rectangle un peu plus foncé au fond duquel luit une sorte d’infime petite tache de braise, à peu près à mi-chemin entre le faîte de la tourelle et le sol. On dirait l’œil rassurant et presque éteint du plus vieil homme-frégate du Mont Coupet quand il raconte ses histoires d’épouvantes en Galimatias aux poussins et oisillons du village. En un éclair, rationnel ou irrationnel allez savoir, cette analogie rassure Sitis. Présumant qu’il s’agit là d’un orifice percé dans la muraille, elle fait subitement claquer ses ailes pour pointer son étrave, le chef directement vers cet orifice. Évaluant au mieux l’étroitesse de l’ouverture, la femme-frégate rapproche ses ailes de ses hanches et de ses jambes, adoptant la pose en ogive, caractéristique d’un rapace qui plonge. Cela lui impose une accélération qu’elle ne contrôle alors plus. Elle fonce tête première vers cet orifice, les ailes et les bras le long du corps, et advienne que pourra…

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Un copain, homme de lettre et romancier lui-même, qui a lu le roman, me pose alors la question suivante. Il n’est pas évident que tu te souviennes de la manière dont tu as eu l’idée des femmes-frégates. Mais si c’est le cas, comment as-tu pu envisager d’en écrire une histoire? Avais-tu un but, et ces femmes en étaient-elles une métaphore introductive, ou bien ce but est-il peu à peu apparu, affiné à mesure que l’histoire se tissait? Comment ça se passe? Des femmes-frégates, enfin quoi, c’est tordu quand même! Réglons d’abord le cas de la fiction démonstrative ou du «roman philosophique». J’appelle cela des essais-fictions. On prend un dispositif notionnel de départ dont on veut a priori faire la démonstration et on enrobe cette dite démonstration dans un récit fictif, à valeur allégorique ou symbolique ou générique ou métaphorique, qui makes the point, comme disent les américains, avec plus de percutant et en jouissant mieux. J’en écris. Mais je les garde circonscrits dans mon espace-essai, mon carnet (blogue). Cela donne des titres comme celui-ci: De la couverture journalistique d’une grève nord-américaine type: le conflit de travail des zipathographes de la Compagnie Parapublique Tertiaire Consolidée (essai-fiction). Je mets toujours essai-fiction entre parenthèses alors, pour qu’il n’y ait pas la moindre ambivalence. C’est jubilatoire, mais cela reste un texte où le fictif est intégralement subordonné au démonstratif. Un conte didactique, presque (ce sont toujours des textes courts, chez moi). Pas de ça, entre nous, dans mes romans. Je ne dis pas que mes romans ne démontrent pas quelque chose. Je dis que la visée démonstrative n’est pas la locomotive de leur engendrement.

Le point de départ de mes fictions effectives, courtes ou longues, est de fait délirant. Je veux dire par là qu’il s’identifie quasiment à un événement psychotique. Du rêve éveillé, ni plus ni moins. De la mythomanie appliquée. De l’élucubration considéré comme un des Beaux Arts. Dans le cas des femmes-frégates, j’ai commencé par les voir voler au dessus de la rivière de mon coin de pays, et le long de l’étrave d’un train de banlieue. Le délire visuel et sensoriel s’accompagne généralement d’un délire verbal. Ces apparitions sont des femmes frégates (pas corneilles, moineaux, cormorans, ou aigles). Le mot frégate, ça fait navire, vitesse, beauté, et surtout, il y a tellement un splendide contraste de couleurs. Plumage noir avec ce beau jabot rouge pour les mâles. Les femelles, on inverse. Car, c’est une vieille compulsion de journaliste américain, il faut voir. Il y a donc des femmes-frégates, et ma gorge se noue quand je pense à elles. Dans le torrent de ce que Salman Rushdie appelle la mer aux histoires (the sea of stories), cette histoire-ci bouillonne trop fort. Il va falloir la laisser sortir, elle, comme une déglutition, comme une expulsion urgente.

Bon, il y a des femmes-frégates, mais que font elles? Dans la tempête du bouillonnement verbal, visuel et sensoriel apparaît et se fixe alors une vieille illustration de chasse-gallerie. Mais le canot ne vole pas tout seul, comme dans La chasse-gallerie d’Honoré Beaugrand. Il est tiré par des sortes de diables ou de diablesses à plumes. Voici donc une chose que font les femmes-frégates. Elles encadrent ceux qui courent la chasse-gallerie. À ce point-ci de l’expérience, il n’y a pas de synopsis et rien d’écrit. C’est la gestation et sa tempête, strictement mentale, peut durer des mois, une année presque. C’est alors le moment qui reste le plus exaltant: des plans apparaissent. Ils sont récurrents, ils m’obsèdent. Ils me hantent. J’y pense tout le temps, du soir au matin. Je me les repasse comme la bande passante d’un crime. Pour Le pépiement des femmes-frégates, le premier plan qui me vint à l’esprit c’est quand Kytych (dont je ne sais pas encore le nom) montre son ventre à Claude pour réclamer sa couvée, dans le canot des voyageurs qui clapote doucement sur la rivière, sous la petite neige. J’ai vu ce plan unique pendant des semaines. Il dictait l’histoire à venir, littéralement. Il fallait que l’histoire soit, pour que ce plan s’y coule discrètement, sans bruit. Les plans hantises vont arrimer des thèmes avec eux. Les idées suivront, à la onzième heure. Ici, les idées et les notions ne montrent pas le chemin. Elles sont, au contraire, à la remorque de la fiction.

Puis, il y aura une gare. Une gare, une gare. Je me promène dans Montréal (qui deviendra Ville-Réale fusion de son vieux nom, Ville-Marie, et de son nom actuel – le fait que ma belle-doche s’appelle Marie et que mon père s’appelle Réal, on n’en parlera pas), à la recherche d’une vieille gare. C’est la voix tellement purement joualle de ma vieille mère, grande voyageuse en train régional et interprovincial du CiPiArre, qui me tinte alors dans la tête. Tu descends à Gare Centrale ou à Gare Windsor? Toujours à la Gare centrale, maman. Jamais à la Gare Windsor, aujourd’hui convertie en complexe tertiaire. La voici, la gare qu’il me faut. Je vais la voir pendant une tempête de neige. Les autres immeubles montréalais la surplombent aujourd’hui mais son allure de faux manoir écossais genre décors de Tim Burton reste parfaitement imprenable. Casting de la gare Windsor. Prénom royal et calembours acides obliges, elle deviendra la Station ferroviaire Gotha et des femmes et des hommes-frégates vont girer autour de ces tour. Et ce sera un mystère. La chasse-gallerie, la Gare Windsor, merde, pour intégrer ces éléments délirants spécifiques, il faudra faire, dans ce cas ci, un roman à saveur historico-légendaire. La saveur historico-légendaire du roman emboîte alors le pas aux images-taches d’origine. Pas de complexe avec les genres. Les genres servent la pulsion fictionnelle, pas le contraire. Fait au conséquences narratives et thématiques incalculables: il nous faudra aussi une langue d’époque… Pas de complexe avec la langue, contrairement à d’autres…

Il n’y a toujours pas de synopsis, mais les plans et le bazar connexe s’accumulent maintenant dangereusement, tant et tant qu’il va falloir en confier certain au papier. Pas trop. J’évite de me surcharger de matériaux préliminaires pré-synopsis. C’est le risque parfait pour perdre le focus et ne finir qu’avec de superbes matériaux en un beau lot bancal trop-long-pour-une-nouvelle-trop-court-pour-un-roman (j’ai de cela à revendre, sur plein d’autres sujets. Aujourd’hui, dans l’urgence, je m’efforce de mener mes projets à terme). Dans le cas du pépiement des femmes-frégates un court texte préliminaire a été directement rédigé avant synopsis. C’est celui de la furtive interaction du caporal Borough avec ses sbires. Il est en anglais, ça ne s’improvise pas. J’ai écrit le premier jet et l’ai fait scrupuleusement relire par des copains torontois, en leur expliquant que je cherchais un ton siècle dernier, comme celui du régiment britannique du Pont de la Rivière Kwaï (À grands coups de Good show, McKinnon!). Mes copains m’ont finalisé ça huit sur huit et refusent obstinément des remerciements explicites. Je ne savais rien de mon histoire, sauf que le jeune homme-oiseau Merkioch, qui rencontre le caporal et ses hommes sur le flanc du mont, est homosexuel. Le contraste entre ces virilités débonnaires badernisantes et son élégance sauvage et jeune étaient donc déjà dans les cartes. Je ne savais pas alors que j’annonçais un autre thème.

Puis vient le jour du synopsis. Cela m’a pris à la Gare Centrale justement, dans un resto tapissé d’images ferroviaires antiques, ça ne s’invente pas. On prend du papier et un stylo à l’ancienne et on se résume d’abord le truc, gentil et simple. C’est un film qu’on a déjà vu, hein, ou un rêve qu’on retrouve. On se résume le coup sur six ou sept feuillets. Pas trop, hein. Le synopsis coule environ 70% de la trame du récit. Il faut laisser de la place pour la folie au fil des chapitres. Quand Sitis vole le téléphone mobile de Denise Labise, ce n’était pas dans le script. Cela nous est venu, à Sitis et à moi, dans le feu de l’action d’écriture, quand Denise nous ajustait notre jolie robe de Batik et que la poche de sa veste s’entrouvrait sur le téléphone qu’elle y avait distraitement posé. Les autres péripéties ont suivi. Alors disons, 90% du scénario et 60% des péripéties, tel est le synopsis idéal. Il faut ensuite le découper par chapitres, bien répartir les périodes d’entrée des éléments d’information (capital si vous avez une intrigue à énigme, genre policier, mais toujours important, en fait), puis s’y tenir (aux moments d’entrée des infos – c’est le seul élément de synopsis absolument ferme – le reste bougera et il faudra bouger avec). Et enfin il faut rédiger, d’un coup, en trente jours, à raison d’un chapitre par jour. Cela ne se fait pas à temps perdu…

Et les thèmes dans tout ça, le message? Tu écris un roman, mon baquet, pas un manifeste situationniste. Garde un œil prudent sur le radar idéologique et raconte ton histoire. Les thèmes suivront bien. Occupe-toi de ta fiction et ton message s’occupera de lui-même. Tes lecteurs européens te diront alors que ton ouvrage porte sur l’inclusion et la tolérance alors que tu n’aura simplement été qu’inclusif et tolérant de ta personne écrivante, comme tu l’es toujours à la ville, au foyer, et surtout dans ton monde de fiction, car tes personnages, tous sans exception, tu les aime d’amour.

Le reste de cet entretien est ici et/ou ici.

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Laïcité ouverte ou laïcité définie? Eh bien… laïcité ouverte ET laïcité définie…

Publié par Paul Laurendeau le 1 juin 2011

Hier, j’ai vu passer, comme une ombre qu’on plaint,
En un grand parc obscur, une femme voilée:
Funèbre et singulière, elle s’en est allée,
Recélant sa fierté sous son masque opalin.

Émile Nelligan, «La Passante», dans Motifs poétiques (Poésies complètes, BQ, p. 44) 

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Alors, pas besoin de vous faire un dessin, ça a commencé avec le voile, tous les types de voiles. Hantise sans assise, la question du voile musulman est partout dans le monde francophone, en ce moment. Au fil de la dernière décennie, au Québec, les médias vont d’abord couvrir (boutade…) cette question au jour le jour, ronron, gentil, sans se douter de l’explosion spécifique qu’elle va finalement connaître, au Québec toujours, dans les premiers mois de l’année 2010. On parle par exemple, dans nos canards, pour échantillonner un brin ce que ronron, gentil veut dire ici, du film documentaire de Nathalie Ivisic et de Yannick Létourneau Je porte le voile, présentant des rencontres avec des femmes musulmanes qui portent le voile. Décrivant les pour et les contre, cet intéressant documentaire s’efforce de combattre les stéréotypes de notre bonne vieille condescendance ethnocentriste. Ce film est captivant car il représente la douce, idyllique et lointaine (2009) époque où le Québec, blanc, virginal, mondialiste, approchait encore ces questions avec l’impartialité requise d’autrefois. Ce documentaire est, et reste, l’exemple cardinal de la réflexion québécoise dans le cadre serein de la ci-devant laïcité ouverte. Il a aussi l’avantage majeur de donner la parole aux premières intéressées.

Mais, entre temps, la décennie 2000-2010 se termine, et l’orage approche. Dans un ordre d’idée plus fondamental, le contexte ex post du débat, souvent acrimonieux et excessivement tataouineux, des «accomodements raisonnables» continue sinueusement de se mettre en place. Le tout se teinte d’un léger venin, en 2010 et au Québec toujours, quand le sociologue percheminé Yves Rocher se prononce, tout comme le Parti Québécois, en faveur d’une laïcité définie (plus rigide envers les signes religieux) par opposition, justement, à la laïcité ouverte, prônée notamment par le parti de centre-gauche Québec Solidaire. La blogosphère s’emballe un brin. On part, encore une fois dans toutes les directions ethnocentristes imaginables et l’ambiance internationale tendue sur cette question sociétale, pourtant, en fait, bien anodine, est aussi solidement représentée par le rejet par les parlementaires français du port du voile intégral dans les services publics. Et pourtant, et pourtant… Sur Montréal, l’Afrique du Nord est vraiment venue nous rehausser, depuis ma prime jeunesse. Par moments on se croirait littéralement dans la Marseille du Nord. Un grand nombre de femmes en hidjab déambulent sur les rues… tenant par la main des petites filles têtes nues et vêtues à l’occidentale. Je n’ai pas le sentiment que je vais devoir patienter bien longtemps avant que ces gamines ne soient de jeunes adultes toniques et modernes… polyglottes en plus… J’ai entendu de l’arabe marocain pour la première fois de ma vie dans le métro de Montréal, il y a peu. Les deux jeunes femmes étaient vêtues comme vous et moi et je vous passe un papier que leur coiffeur leur en doit une bonne, car elles étaient fort savamment teintes et ébouriffées à la moderne… L’intégration se fait en fait sans heurts et pourtant, dans l’horizon local, il semble que des pressions soient sciemment exercées sur le Canada pour qu’il imite la France dans son intransigeance ethnoculturelle, sur cette fichue question fichu-chiffon.

C’est dans cette ambiance délicate qu’éclate alors, début mars 2010, la crise du niqab au cégep Saint Laurent, à Montréal. Naema (nom fictif retenu par les médias), une étudiante du programme de francisation d’origine égyptienne est expulsée de son cours, par nul autre que le ministère de l’éducation du Québec, suite à une série de mésententes avec son enseignante sur comment accommoder la présentation de ses exposés oraux en classe. On lâche alors la bonde. La Fédération des Femmes du Québec appuie le ministère de l’éducation, en signalant que le hidjab (voile ne couvrant que les cheveux) est acceptable tandis que le niqab et la burqa (voiles couvrant l’intégralité du visage, sauf les yeux) sont nuisibles à la bonne communication. Les syndicats d’enseignants québécois abondent aussi dans ce sens. L’étudiante expulsée dépose alors une plainte auprès de la commission des droits de la personne. Le président du congrès musulman canadien et son épouse expliquent alors, en 2010 toujours, que le niqab est incompatible avec l’Islam, que le Coran ne requiert pas qu’on se couvre le visage, seulement qu’on s’habille avec modestie. Tiens, tiens… C’est bel et bon. C’est effectivement très utile à savoir. Ceci dit, monsieur, madame, sauf votre respect, moi, j’ouvre le Coran de bonne foi et, effectivement, je n’y vois pas grand-chose sur le voile. Par contre, je tombe quand même sur ceci:

«Les femmes ont des droits équivalents à leurs obligations,
et conformément à l’usage.
Les hommes ont cependant une prééminence sur elles.
Dieu est puissant et juste.»
Le Coran (traduction D. Masson), Sourate 2 (La vache), fin du verset 228.

Force est donc de conclure que la coutume et l’us peuvent imposer, sous la houlette de l’homme, des tenues que le Coran n’impose pas explicitement, se contentant, lui, de dicter, sans ambages, la prééminence masculine… C’est pas acceptable, ça, par contre, et c’est non négociable. C’est ça, voyez-vous, au fond, qui fait qu’on lâche la bonde à propos du voile, dans une société comme le Québec. Sur ce genre de prémisse là, y a pas de consensus possible, non, non, non. Déjà qu’il faut que je pile sur la morale de mon athéisme et endure toute cette poutine cultuelle au nom du multiculturalisme mais là, je m’arrête net. Ce genre de régression sociale: over my f***ing dead body. Sorry… Alors les «exigences de l’Islam», un peu pas trop non plus, dans le présent débat, hmm… Bon… bon… bon… Magnanime, multiculturel en diable, je vais, histoire de rester ouvert, me contenter de considérer la question du voile comme strictement ethnoculturelle, au sens le plus large du terme. Son irritante dimension religieuse est hors champs pour moi, vu qu’elle se termine infailliblement dans l’ornière phallocrate.

Madame Yolande James, Ministre de l’immigration et des communautés culturelles du Québec (2007-2010)

Mais poursuivons. Lors d’une seconde expulsion de cette même mystérieuse étudiante Naema (nom fictif toujours retenu par les médias) d’un autre cours de francisation, la ministre de l’immigration du Québec du temps, madame Yolande James (notre photo), explique que le gouvernement québécois ne cédera pas et que si Naema veut suivre le cours de francisation, il faudra qu’elle retire son niqab. Fin mars 2010, le ministère de la justice du Québec dépose, à la vapeur, le ferme et explicite Projet de Loi 94 À visage découvert, interdisant le voile intégral dans les bureaux gouvernementaux du Québec tant pour les citoyens que pour les employés. Dans le reste du monde francophone, tandis que la France s’interroge sur la légalité de l’interdiction du voile intégral, la Belgique le rend illégal sur la voie publique. La France prohibe finalement  le voile intégral, en 2011. Et vogue la galère…

Notre candeur virginale multiculturelle n’est plus. À ma grande contrition, c’est là une question qui a déchaîné les passions xénophobes des québécois et des canadiens mais que la plupart de nos médias sont arrivés, pour le moment encore (croisons les doigts), à traiter avec passablement de sobriété et de retenue. Le point de vue de cette plaignante spécifique reste, par contre, bien mal documenté, je trouve, personnellement. Il aurait été utile aussi de donner plus d’informations complémentaires sur la présence du voile intégral dans la culture spécifique de certains pays musulmans. La burqa est exclusivement afghane. Le tchador est typiquement iranien. On attendrait d’une égyptienne qu’elle ne porte qu’un hidjab (voile ne couvrant que les cheveux). La voici avec un voile intégral. Pourquoi? On ne nous l’explique pas. Attendu que le Coran ne requiert pas qu’on se couvre le visage, seulement qu’on s’habille avec modestie, il est patent que la dimension religieuse du problème est, bien insidieusement, hypertrophiée. On ne nous explique pas, par contre, sur quel point de dogme ou sur quel penseur musulman tardif s’appuient alors les gens qui tiennent mordicus à porter le niqab, si tant est. Combien de femmes portent le voile intégral au Québec? On ne nous le dit pas non plus (il y en aurait un millier en France, pays de 65 millions d’habitants comptant une population d’environ 6 millions de musulmans). Beaucoup d’informations qui aideraient à faire comprendre qu’on voit ce problème plus gros qu’il n’est manquent, dans cette chère couverture de presse de notre temps. Nos médias ont su faire preuve de retenue, certes, mais, une fois de plus, ils ont passablement manqué le bateau pour ce qui est de vraiment informer sur ce qui tranche ou, surtout, dé-sensationnalise les questions.

Perso, on ne va pas me dessouder mes convictions avec une législation. Un voile, c’est de l’habillement, c’est une question qui reste personnelle, sensuelle, intime. Les indiennes non musulmanes, par exemple, portent des saris, qui incorporent aussi un voile. Les hommes africains portent des boubous, et c’est là un trait strictement culturel. Tous ces beaux atours, c’est seyant et, l’un dans l’autre, c’est pas vraiment un problème. Je continue donc de juger que c’est pas mon affaire de dire aux gens comment s’habiller. Et alors, en plus, si ces tenues perpétuent une ci-devant soumission, moi, le boutefeu occidental, je répondrais à cette soumission par l’appel à une autre soumission? Au feu par le feu? Non, non, non, c’est exactement le rail haineux sur lequel certains de nos mauvais martyrs veulent me tirer, le panneau suspect dans lequel ils veulent me faire basculer, la logique intégriste qu’ils veulent me faire embrasser (et embraser). Il faut répondre au feu par l’extinction. Moi je dis à la femme voilée: tu as ici le choix entre la civilisation qui dicte et la civilisation qui respecte ta liberté. Choisis… et prend tout ton temps. Tu gardes ton voile, je t’appuie. Tu retires ton voile, je t’appuie. Je ne promeus ni le voile ni l’absence de voile. Je promeus le libre arbitre.

Ça a commencé avec le voile, ça va ensuite se poursuivre avec les lieux de culte. Un lieu de culte, déjà, c’est autre chose. Un lieu de culte vise, entre autres, à promouvoir ouvertement ledit culte auprès de ceux qui n’y adhèrent pas ou pas encore. Sans être ouvertement une provocation, au sens provoque-provoque, un lieu de culte garde un aspect crucialement provocateur, celui du prozélitisme. Si on installe ou maintient (ceci NB) un lieu de culte quelque part, c’est un acte ouvert et explicite de communication. Un discours est porté, une conception de la vie sociale est avancée. Ce n’est pas comme si on se proposait d’ouvrir ou de perpétuer un entrepôt de deux par quatre ou de barils de verre concassé… Le Québec ne nous a pas encore mitonné sa mosquée du World Trade Center ou son minaret suisse. Mais cela ne saurait tarder. Encore virginal et multiculturel, dans ce cas ci, on peut toujours se réciter le beau petit poème de René Pibroch : Le Minaret de toutes les Pétoches.

LE MINARET DE TOUTES LES PÉTOCHES
Le myope prohibe le minaret…
Le protestataire en construit un tout de même…
Le sectaire boycotte le pays qui prohibe le minaret…
Le facho capitalise sur la peur du minaret…
Le visionnaire se dit alors que la déréliction n’y est pas encore…
(René Pibroch)

Et, bon, ici aussi, l’orage gronde. Les lieux de cultes (mosquées, synagogues, temples de tous tonneaux et, naturellement, les plus gluants, les moins remis en question dans le coin: les églises chrétiennes) visent, minimalement, à propager la parole explicite, le propos, la doctrine. Les athées, militants ou non militants, n’ont pas de lieu de réunion et, corollaire éloquent, ils ne prennent pas les propos des livres religieux pour du bon argent, non plus. Ils y voient plutôt une jurisprudence “morale” autolégitimante et hautement suspecte. On retire un tas de formulations des textes de loi effectifs dans la société civile et, pourtant, on les garde pieusement dans les textes «sacrés» des cultes dont on entérine la continuité, dans des niches bien physiques et bien architecturales. Là, oui indubitablement là, il y a un vivier sociétal qui représente un danger endémique, pour la laïcité… Il démarre, ou se perpétue, dans le lieu de culte, comme vecteur de la promotion dudit culte. Je suis fier d’être athée, sans nationalité, marxiste, et amateur de jazz (sans pourtant pour autant promouvoir le culte de Dixie ou joindre la secte du Be-bop). Je suis aussi hautement fier d’avoir sorti les curés théocrates de la vie civile, au Québec. Hmm… hmm… ce n’est pas pour qu’ils reviennent sous une autre forme. Il faut donc avoir le lieu de culte, et tous ses appentis institutionnels, bien à l’oeil. Que voulez-vous, on n’a toujours pas le droit d’être homosexuel(le) ou divorcé(e) si on entend étudier ou travailler dans une école catholique au Canada, eh non… Une copine juive ayant fait un contrat de suppléance dans une école catho de Toronto, s’est fait dire, à la fin dudit contrat, qu’elle ne serait tout simplement pas payée, n’étant pas catholique. Et elle ne fut effectivement pas payée pour un travail pourtant fait et bien fait… Je ne veux pas de ce genre de combine rétrograde et inique au sein de la société civile québécoise. Or, qu’en est-il vraiment, dans les racoins, les sous-sols et les corridors des lieux de culte? C’est bien plus grave que le voile de nos biques émissaires, ça. Et on n’en cacasse pas autant, pourtant… du moins pour l’instant. C’est que les remises en question que cela entraine sont d’une toute autre profondeur. Il y a encore bien des gens d’horizons divers qui ne souffrent pas qu’on mesure le minaret et le clocher avec un compas identique, unique et froid…

Il faut traiter l’affaire au niveau essentiel, principiel. Quand une société maintient la religion (laïcité non obligatoire, en dehors de l’administration publique) sans imposer une secte spécifiquement, elle promeut, en fait, le syncrétisme. C’est l’option implicite de la république américaine, par exemple, et on peut, si on veut, l’opposer à l’athéisme explicite et officiel qui avait été celui des soviétiques. Fondamentalement non-jacobine, la solution continentale est de fait la suivante: dialogue, cosmopolite et égalitaire, des cultes et déréliction insidieuse, sans athéisme officiel ou explicite. Or syncrétisme n’est pas laïcité. Les abus du culte sont inévitablement mal cisconscrits dans cette option. Le calice déborde toujours un peu, pas mal même, vu que, de fait, le liquide n’est ni bu, ni jeté… Patient, déférent, je tolère cette option du pluralisme religieux cosmopolite, non par promotion du syncrétisme religieux (et encore moins de la «croyance», comme le fit une certaine présidence francaise hyper-américanophile) mais plutôt parce que je continue de faire le pari que la formule syncrétique à l’américaine est la seule voie efficace (et, entre autres, non-violente) pour une progression non entravée de la déréliction qui, elle-même, sans poussée doctrinale en saillie, mènera, par déclin, par défoliation, par extinction, par indifférence envers les cultes, vers l’athéisme effectif. J’assume la longue phase du pluralisme religieux cosmopolite comme une forme maïeutique, polie, patiente, pudique, muette, de promotion de l’athéisme. Ce dernier, d’ailleurs (les médias ne vous le diront pas), prend déjà solidement corps dans la culture mondiale (c’est pourquoi il est bien inutile, voire fallacieux, de militer ouvertement en faveur de l’athéisme). Exemple (anodin) du voile et exemple (plus grave) des lieux de culte à l’appui, donc, finalement, voici mon option: laïcité ouverte ET laïcité définie (les deux ne sont absolument pas incompatibles). Il s’agit simplement de bien circonscrire le champ d’application de chacune.

Laïcité ouverte pour toutes particularités ethnoculturelles sans conséquences juridiques effectives: vêtements, façades de temples, arbres de Noël, Menora, citrouilles d’Halloween, Ramadan, croix dans le cou, grigris, papillotes, fétiches, totems et statues, moulins à prières, turbans, voiles, hidjab, tchador, niqab, burqa, sari, brimborions et colifichets, minarets et clochers (avec cloches et crieurs inclus, sauf la nuit), yoga, occultisme, horoscope, pèlerinages, baptême collectif en piscine olympique, les chrysanthèmes du culte, en un mot.

Laïcité définie et fermement imposée as the law of the land dans le strict espace de portée juridique citoyenne: droits des femmes, droits des enfants, instruction publique, soins hospitaliers, banques, héritage, justice, vie politique et/ou politicienne, sécularisation intégrale de tous les corps administratifs, interdiction de la théocratie, prohibition du port d’armes (y compris les armes blanches…), crime organisé, code civil, code criminel, taxation, chartre des droits, les choses sérieuses du tout de la vie civile, en un mot.

On ne dicte pas aux gens comment s’habiller, se relaxer, méditer, fantasmer, élucubrer, spéculer, cuisiner, décorer leur cahute, ou ce qu’ils prient intérieurement dans les lieux de cultes circonscrits au cercle strict de leurs co-religionnaires. Mais… euh… la soumission de la femme à l’homme, les écoles confessionnelles (protégées par la vieille constitution faisandée de 1867 ou pas) et la théocratie politique, alors là, je le dis sans rougir et tout en restant fermement rouge: pas de ça chez nous… Laïcité, c’est pas juste un mot-clef commode qu’on emprunte aux Francais pour les singer, en train d’écoeurer les femmes voilées. Laïcité, c’est le receptacle intellectuel que mobilise toute une société civile, implicitement ou explicitement athée, pour encadrer le lent et serein déclin de tous les héritages religieux institutionnels, et ce indistinctement… le «nôtre» comme le «leur» donc. Aussi, en conclusion, intoxidentale oblige, je ne sais toujours pas si Naema (nom fictif retenu par les médias) devait tant que ça retirer son voile pour rendre la performance de ses articulations phonétiques visible et perceptible à son enseignante de français… Je sais, par contre, qu’il est urgent de retirer le gros crucifix brunâtre du Salon Bleu de l’Assemblée Nationale du Québec (la vie politique procédant, sans concession, dans mon analyse, de la laïcité définie) et de le pendouiller pieusement dans un musée, à l’éclairage tamisé, de préférence…

Le crucifix du Salon Bleu de l’Assemblé Nationale du Québec est une infraction claire et nette à la notion de laïcité définie retenue ici. Il faut le retirer et le remplacer par rien. Pas de signe religieux ostensibles dans l’espace non privé du débat parlementaire. Que celui dont l’ardoise est propre…

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SEX AND THE CITY, le sexe à la ville, décortiqué dans un angle résolument féminin

Publié par Paul Laurendeau le 15 mai 2011

Go get our girl…

Miranda Hobbes

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Carrie Bradshaw (jouée par Sarah Jessica Parker) tient, entre 1998 et 2004, une chronique journalistique hebdomadaire portant sur la sexualité à la ville (ou, selon le doublage québécois du feuilleton, sur le sexe à New York), pour un tabloïd new-yorkais (fictif), le New York Star. À mi-chemin entre l’ethnologie urbaine et le témoignage personnalisé à vif, la chronique Sex and the City nous est partiellement récitée par son auteure, tandis qu’elle mobilise pour nous, en guise d’exemples visualisés, dosant subtilement la tranche de vie parlante et le potin mondain, les facettes de la vie sentimentale de ses trois meilleures copines new-yorkaises ainsi que, bien sûr, de la sienne. Chaque épisode d’une demi-heure se construit autour de la question principale posée dans la chronique du jour, que Carrie Bradshaw rédige en notre compagnie, sur son mythique ordinateur portable noir, dans son petit apparte de Manhattan au placard rempli de paires de chaussures griffées. Les questions soulevées, avec une savoureuse finesse et une originalité chaque fois maintenue, se formulent comme suit (liste non exhaustive): Les femmes peuvent-elles baiser comme des hommes? La beauté est elle omnipotente? Y a-t’il des gens qui baisent des gens qu’ils ne présenteraient même pas à leurs ami(e)s? La monogamie à la ville est-elle une illusion perdue?  L’Idylle est-elle la nouvelle religion contemporaine? Quelles sont les lois et règles du code de la rupture sentimentale? Faut-il taire certaines choses en amour? Une relation sentimentale peut-elle vous faire revivre? Dans un monde si permissif, qu’est-ce que de tromper quelqu’un? Dans l’ambiance du cynisme urbain contemporain, le coup de foudre est-il encore possible? Peut-on changer un homme? Est-il possible de sortir avec quelqu’un qui ne soit pas de notre caste? Faut-il jouer toutes sorte de petits jeux douteux pour qu’une relation perdure? Sommes-nous en fait toujours en train de sortir avec la même personne? Embrasser un conjoint, est-ce embrasser toute sa famille? Peut-on rester amie avec un ex? Les femmes cherchent-elles un sauveur? Y a-t-il des femmes qui n’existent que pour nous (femmes) faire nous sentir mal? L’opposition entre les sexes est-elle une notion surannée? Qu’en est-il de ce tout petit élément concret insupportable qui anéantit une idylle? Faut-il hyper-dramatiser la relation pour qu’elle perdure? En amour, faut-il écouter son cœur ou son cerveau? Peut-on échapper à son passé amoureux? Devient-on plus sage, ou simplement plus vieux? L’âme sœur, un fait objectif ou un artéfact masochiste? Pourquoi voit-on si clairement en notre amie et si mal en nous-même? Lequel arrive le premier: le sexe ou l’idylle? Lequel est le plus crucial en amour: le geste ou la parole? À quel moment l’art du compromis devient-il tout simplement une compromettante compromission? Les hommes sont-ils simplement des femmes avec des couilles? Veut-on vraiment se marier et avoir des enfants où est-on simplement programmée pour le vouloir? Comment se figurer la figure paternelle? Peut-on tout simplement rater sa vie sentimentale? Est-ce vraiment une idylle si le petit déclic n’y est pas? L’homme contemporain a-t-il moins peur du pouvoir des femmes où joue-t-il, sur cette question, une adroite comédie? Sommes-nous devenues intolérantes au romantisme? Vient-il un moment où il faut cesser de se questionner?

Guidé(e)s par le thème lancé dans la question de la semaine, nous entrons alors dans la vie intime de Carrie Bradshaw et des ses trois grandes copines qui, disons-le sans hésiter, représentent chacune, au plan symbolique, une facette extrême de l’appareil mental de notre chroniqueuse. Samantha Jones (Kim Cattrall), c’est le Ça, le Id. L’aînée du quatuor, l’épicurienne sans concession, la professionnelle en relations publiques extravertie, Samantha est une célibataire endurcie aspirant à vivre ouvertement sa sexualité tyrannique en voyant à ne pas laisser les contraintes de la vie urbaine entraver l’assouvissement de ses pulsions gargantuesques. L’efficace bouffon, mais toujours subtil et charmant, de l’actrice nous donne à découvrir un grand nombre des facettes de la jubilation sexuelle et/ou fantasmatique féminine. On a dit de Samantha Jones qu’elle assouvissait sa sexualité comme un homme… mais bien des femmes ont explicitement démenti cette assertion. Charlotte York (Kristin Davis), c’est le Surmoi, le Super ego, la promotion intemporelle, indéfectible et conservatrice des valeurs traditionnelles et sociologiquement balisées du rôle féminin. Mariage, famille, ménage, conformité, parentalité, maritalité, romantisme codé, sentimentalisme bon teint, monogamie. C’est avec beaucoup de sens satirique et de vigueur ironique que l’on cheminera avec la toute tonique et pétulante Charlotte York, une conservatrice de galerie d’art qui démissionnera pour devenir reine du foyer, dans la lente mais inexorable mise en capilotade de ses aspirations initiales (constamment rajustées), par l’imprévisible cataclysme de la vie moderne. Miranda Hobbes (Cynthia Nixon), c’est le Moi ratiocinant, l’Ego défensif, la cuirasse logique sur fond de derme cuisant. Garçonne revêche mal dans sa peau, figure compulsivement protectrice barricadée de cynisme et de désillusion, femme moderne dans tous les sens du terme, professionnelle surmenée, avocate bardée de diplômes et ayant tout vu, urbaine inconditionnelle, mangeuse compulsive, téléphage assumée, mijaurée aigrie et crispée, observatrice-commentatrice féroce et dentue, laideron de service (À mes yeux cependant, elle est, de tous points de vue, la plus belle, la plus sexy, la plus dense, la plus sublime), Miranda Hobbes reste la figure vers laquelle on se tourne obligatoirement quand, après s’être bercée des langueurs volatiles du Ça (en compagnie de Samantha), et des rigidités prévisibles du Surmoi (en compagnie de Charlotte), on aspire tout simplement à se donner l’heure juste à soi-même, sans concession, sans illusion, sans faux-fuyant, sans bravade. Miranda, tu es et restera toujours ma Conscience Ironique (Carrie Bradshaw).

Miranda Hobbes, Charlotte York, Samantha Jones, Carrie Bradshaw

Au sein de ce gabarit narratif et thématique original et superbement mené, on vit la vie d’un feuilleton, écrit par des femmes, pour des femmes, où les pulsions et les tensions se formulent au rythme des idylles se nouant et se dénouant avec des hommes captivants ou ennuyeux, denses ou creux, flamboyants ou médiocres, normaux ou bizarres, salauds ou proprets, géniaux ou ineptes, nonchalants ou maniaques, louvoyants ou directs, furtifs ou collants, virils ou mollets, beaux ou laids, mais, l’un dans l’autre, toujours dignes qu’on en parle méthodiquement, sincèrement, généreusement, au moment du déjeuner rituel avec les trois autres copines perpétuellement exorbitées. Du sexe urbain consumériste et de la quête inconditionnelle et ininterrompue du grand amour, considérés, de front, de concert, comme deux Beaux-Arts inextricables. Série culte du tournant du siècle, Sex and the City (le feuilleton d’HBO – les films, c’est autre chose) est une expérience intellectuelle et esthétique parfaitement extraordinaire. Jamais une dramatique télévisuelle de grande écoute n’est allée aussi loin dans une formulation si explicite et si libre de la présentation de la culture intime des femmes. Problèmes de femmes, affaires de femmes, hantises de femmes, sexualité des femmes, écriture femme, tout y est. Le succès planétaire de ce feuilleton remarquable ne fait pas mentir sa touche particulière, son humour unique, sa justesse sociologique, son originalité indéfectible. Un certain féminisme a critiqué cette réflexion à l’emporte pièce, déplorant notamment le fait qu’elle ne fournit pas de modèles à la jeunesse (si tant est que la jeunesse se soucie tant que ça de ces histoires de trentenaires millénaristes). Je réponds respectueusement que l’on ne peut pas toujours faire une peinture de mœurs incisive et précise et dicter, tout didactiquement, des modèles comportementaux, dans le même souffle. Sex and the City capture avec brio et subtilité les hantises féminines de la culture occidentale urbaine-bourgeoise fin de siècle, et la nette saveur féministe de cet exercice, indéniable pour qui sait voir, se retrouve moins dans son discours explicite et/ou l’idéologie dépeinte que dans l’autocritique latente, puissante et sentie, dont il est maximalement gorgé. On se le repassera, en y voyant le vif et satirique fleuron d’une époque évaporée, frivole, dérisoire, illusoire et fière.

Dans les deux derniers épisodes du feuilleton, intitulés An American girl in Paris 1 & 2, pour des raisons dont je garde le secret mais dont la quête de l’amour avec un grand A n’est pas absente, Carrie Bradshaw quitte le journal pour lequel elle travaille. Le fil narratif, si original et si précieux, de la chronique journalistique Sex and the City est ainsi rompu et, indubitablement, quelque chose de plus profond se casse alors. Cela nous ouvre sur les films faits par la suite, gorgés, infatués, enflés, de la mythologie quadricéphale qui porta pourtant si bien le feuilleton. Sex and the City: the movie souffre d’une lourdeur, d’un vide de l’écriture, et d’une ostentation d’opulence et de fric que le charme de la réminiscence n’arrive pas à sauver du naufrage (seule Cynthia Nixon –Peut-on pardonner et oublier?- y est majestueuse de gravité et de férocité, mais je ne voudrais pas vous imposer mes préférences personnelles). Quant à Sex and the City 2, c’est un divertissement très moyen, très ouvertement féministe de droite, à la rhétorique très pesamment simili-militante, et qui a d’ailleurs valu aux quatre interprètes le Razzie (ou Golden Raspberry Award – l’«oscar» des plus mauvais acteurs) de la plus mauvaise actrice, ex aequo, pour l’année 2010 (je ne vous en dis pas plus).

Les deux long-métrages sont à éviter soigneusement. Ils ne rendent vraiment pas justice au tout de l’aventure Sex and the City. L’ethnocentrisme malsain américain bon teint, qui pointait déjà sa face hideuse dans les deux derniers épisodes du feuilleton, culmine, dans ces deux longs métrages à budgets pharaoniques, et c’est passablement insupportable. Ma recommandation, totale, inconditionnelle et enthousiaste, se restreint aux 94 épisodes de 30 minutes du feuilleton télévisuel d’origine. De tous points de vue, une petite merveille.

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Darren Starr, Sex and the City, avec Sarah Jessica Parker, Cynthia Nixon, Kim Cattrall, Kristin Davis, Chris Noth, David Eigenberg, 94 épisodes d’une demi-heure, diffusés initialement en 1998-2004 sur HBO (six coffrets DVD). Michael Patrick King, Sex and the City: the movie (2008, 145 minutes) et Sex and the City 2 (2010, 146 minutes).

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Portrait de blogueurs 027 – Paul Laurendeau (Ysengrimus), au Carré Saint Louis…

Publié par Paul Laurendeau le 1 janvier 2011

Le carnetiste, vidéaste et évangéliste (au sens tech et non religieux du terme) montréalais Frédéric Harper (c’est lui que vous voyez sur la photo de cet hyperlien) m’a fait l’insigne honneur de me permettre de tourner, au Carré Saint Louis (Montréal) une de ses déjà fameuses vidéocapsules Portrait de blogueurs. Je suis le vingt-septième de ses invités et la capsule a été relayée par la carnettiste techno Josianne Massé anciennement du site journalistique montréalais BRANCHEZ-VOUS, ainsi que par Daniel Ducharme et par le site de slam et de poésie TRAIN DE NUIT. Voici donc (notamment pour ceux et celles qui en sont encore en mode introductoire avec l’accent kèvèkois) le texte intégral de mon intervention, en ce monde de sagace cybervidéastie.

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De quoi votre bloque parle-t-il?

Le blogue s’intitule Le Carnet d’Ysengrimus. Ysengrimus, c’est un loup dans le poème médiéval La Chanson de Renart. C’est le vieux loup qui se fait un peu surprendre par toutes les choses modernes qui se passent, toute la… la nouveauté du changement social, vers la fin du Moyen Age, et il est souvent confronté à Renart. Et ce loup donc, dans mon carnet, grogne sur le monde. Il observe les différentes réalités sociales. C’est un… si vous voulez, un blogue de commentaire social et ethnologique sur la réalité de la vie contemporaine. Différents sujets sont abordés: rapports entre hommes et femmes, drogues récréatives, capitalisme, etc… L’approche est généralement marxiste, gauchisante, etc… et je traite toutes sortes de sujets aussi qui sont des sujets de société mais des sujets de société profonds, pas de l’actualité immédiate, trop rapide, trop papillonnante, mais par exemple: la relation entre religion et athéisme, les grands mouvements de la crise économique, des choses comme ça. Et, souvent, les sujets sont construits de telle façon à inviter le débat, de façon à ce que les lecteurs interviennent et que, au fil du fonctionnement de la totalité du blogue, avec les interventions, on voie se déployer les deux, ou trois, ou dix facettes du débat.

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Pourquoi bloguez-vous?

Oh, à cause de la nature du médium. C’est un médium qui est extrêmement intéressant de quatre points de vue que je résume ici très brièvement. D’abord, pas d’éditeur, pas de directeur, pas de rédacteur en chef. T’écris directement ton propos. Tu peux formuler ce que tu veux dire, tel que t’as envie de la dire. Tu pèses sur le bouton. Ça y est. C’est rendu dans l’espace public. Deuxièmement, c’est un dispositif interactif. Et ça, c’est extrêmement intéressant parce que les gens viennent, ils attrapent le ballon, relancent le ballon. Et là y a une discussion et y a certains de mes billets, ma foi, en les relisant, je trouve la discussion plus intéressante que le billet. Troisièmement, le blogue développe un style bien à lui qui permet d’allier la force d’un texte académique avec le caractère à la fois intime et puis passionnel d’un texte personnel, qui serait, par exemple, un texte de fiction. Les deux s’unissent très bien. Y a un genre blogue, un genre carnet qui est en train de se développer et qui est extrêmement intéressant à explorer. Finalement, je préfère le carnet ou le blogue par exemple à TWITTER, tout simplement parce que j’ai tendance à être un petit peu verbeux et cent quarante deux [sic] caractères, pour moi, c’est pas assez. Ça me prend au moins une page, deux, trois… minimum une demi-page.

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Que faites-vous dans la vie?

Je suis un ancien professeur d’université. J’ai été professeur d’université à Toronto entre 1988 et 2008. Maintenant je suis petit éditeur à Montréal. Je suis aussi romancier, nouvelier et poète.

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Le mot de la fin

Les chances sont assez bonnes, parce qu’il est très référencié, que vous tombiez sue le Carnet d’Ysengrimus en appelant en fait par un mot clef qui est un sujet qui vous intéresse. Mais si vous venez rendre visite au Carnet d’Ysengrimus par vous-même, choisissez des sujets qui vous passionnent et, ce qui me ferait vraiment plaisir, intervenez. Hésitez pas à intervenir. Même si vous faites des fautes d’orthographe, on les corrige. Et c’est toujours un plaisir de vous lire et d’interagir avec vous, dans la fermeté du débat mais aussi dans le respect amical que peut apporter l’accès à ces nouvelles technologies remarquables.

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Paul Laurendeau (Ysengrimus), sans godasse, ni chapeau, ni malice (photo: Reinardus-le-goupil, 2005)

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